Quest-ce que la philosophie ?
La pensée et le nom, suite
Philosophie de la promesse, suite 2
Le dernier cours a montré que la pensée était une promesse, cest-à-dire un acte impossible consistant à donner lavenir à lencontre du futur. Cette définition règle la difficulté que certains dentre vous avaient cru voir dans mon idée dentendre la promesse à lencontre de toute éventualité dexcuse, à commencer par la meilleure dentre elles, la mort de celui qui a promis. Je maintiens ce que je disais et la peine à me suivre quon eue mes correspondants tient à ce quils rabattaient la promesse sur une subjectivité de principe absolument indifférente (promettre, cest ce que nimporte qui ne peut pas faire : le sujet quelconque peut seulement sengager, ce qui est tout autre chose), alors que javais expressément indiqué quil fallait être passé " derrière le miroir ", donc derrière toute éventualité de semblance (se reconnaître comme le semblable de ses semblables) pour promettre. Lordre des semblables, cest simplement le futur : sil y a encore des humains dans le prochains siècles, nous savons d'avance quils serons comme nous serions si notre situation était celle quils auront. La promesse abolit cela puisquelle est justement lidée que le futur, dont le paradigme est la mort de celui qui parle, ne compte pas. Et sil ne compte pas, cest bien parce que celui qui promet, en tant que tel, est déjà mort ! Évidemment, toute la question est de savoir ce que cela signifie concrètement. Cest ce que nous allons voir aujourdhui.
La promesse comme cause de la tradition : origine VS filiation
Du point de vue de lapplication, je vous ai expliqué que leffet de la promesse était linstitution de la tradition comme telle, dans sa nécessité toujours métaphorique. Quon imagine la tradition relever du concept (autrement dit de la récognition et de la semblance : je sais davance que demain sera comme aujourd'hui), et on la nie comme telle, puisquon ne fait pas de chacun de ses moments le don de lavenir qui permettra précisément à linvention des autres dêtre assomption de lorigine. Souvenez-vous des exemples : Spinoza comme tradition cartésienne, Marx comme tradition hégélienne, et on pourrait les multiplier presque indéfiniment selon une temporalité dont on pourrait dans beaucoup de cas montrer les nouages particuliers (par exemple : Sartre comme tradition cartésienne, Foucault comme tradition nietzschéenne). Cela signifie à chaque fois que la pensée originelle a été la promesse dun certain avenir, et que le nouveau penseur nen est un, précisément, quà être installé dans cette origine. Non pas surtout quil ladmette pour y découvrir son être, comme un disciple admet la doctrine du maître auquel il sasservit parce quil a trouvé dans sa doctrine des signifiants qui ont provoqué sa jouissance (combien de gens ont eu la certitude de sêtre trouvés eux-mêmes en tombant dans leur adolescence sur des notions comme celle de " conatus ", d" authenticité ", de " Volonté de puissance " signifiants qui ramènent immanquablement le magister au dominus !), mais au contraire en ceci quil la récuse comme étant le lieu possible de son être, puisque la promesse est une donation donation du temps et que la donation na de sens que par la perte toujours déjà avérée de linstance donatrice. Si le temps mest donné, alors cest bien de mon temps quil sagit et non pas du temps du (prétendu) donateur dans lequel je resterais englué. De sorte que si promettre consiste bien à donner un temps qui soit véritablement propre, cest-à-dire un avenir forcément singulier par opposition au futur forcément anonyme, alors ce temps est celui du nom de celui qui a reçu, et nullement celui de la volonté de celui qui a donné.
Cette opposition radicale du nom propre et de la volonté de lautre est lenvers de la notion de promesse.
La tradition est faite de ce paradoxe, dont jindiquerai demblée quil est lirréductibilité de lorigine à la filiation. Autrement dit : la filiation est limpossibilité même de la tradition, qui nadvient comme telle que dans le mouvement de sa dessaisie en origine. Sartre nest pas plus un disciple de Descartes que Foucault nest un disciple de Nietzsche, puisque tout simplement ils pensent : cest en son nom que chaque philosophe parle et travaille. Mais il ne le fait quà ce que ce nom lui ait été dune certaine manière donné par ce qui, de ne pas relever de la filiation apparaît comme origine. Ainsi Sartre est-il un penseur dorigine cartésienne, comme Foucault un penseur dorigine nietzschéenne exactement le contraire de gens quon dirait lun cartésien et lautre nietzschéen.
Ce dessaisissement de la filiation en origine, qui est selon moi lessence de la tradition, il faut lentendre comme récusation dun monde qui serait celui de la filiation, cest-à-dire du monde tracé davance par les idéaux du père dans lequel le fils serait enfermé une fois pour toutes, nayant comme destinée (le contraire du destin comme vous savez) quà réaliser ces idéaux en restant toute sa vie agi par eux. Mais le monde, je vous ai déjà enseigné quil était dessence platonicienne cest-à-dire constitutivement ordonné au Bien, à cet " au-delà de lêtre " qui donne constitutivement sens à tout. Cela signifie très concrètement que la structure du monde est a priori celle du salut (être mondain, pour lhomme, ou être voué au salut, cest pareil). Le dessaisissement de la filiation en origine est par conséquent la récusation du salut.
Un médiocre, autrement dit un " en tant que " ou encore un mondain, cest quelquun qui vit dans lhorizon du salut : ce nest pas sur la parole du père quil compte, cest sur son discours cest-à-dire sur la production dun imaginaire qui barre la distinction absolue de lavenir et du futur en lui interdisant daccéder à son nom propre (cest toujours du nom de son père quil signe, par exemple) asservi à lidée dun futur quil voit déjà radieux. (A notre époque, le salut nest plus religieux ni politique : cest celui des " derniers hommes " qui " clignent de lil " cest-à-dire qui ne sont plus dupes de rien et qui savent que la vraie vie est faite du bonheur dêtre semblable à ses semblables.) Il ny a de tradition quà lencontre de cette structure platonicienne quon peut subjectiver en parlant de sen remettre au discours de celui qui rend anonyme pour la seule raison quil sengage à réaliser notre bien, pour peu que nous nous conformions strictement à ce quil dit. Et certes le père veut en général le bien de ses enfants, tel bien entendu quil le voit. Je parle ici dimpiété, parce que senfermer dans limaginaire dun discours forcément salutaire (ce nest pas un contenu de ce discours mais une nécessité de structure), cest ne pas respecter la promesse comme telle cest-à-dire comme donation de lavenir singulier : limpie est paradoxalement celui qui signe du nom dun autre, parce que le moment crucial de la piété, donc de la tradition, est justement le dessaisissement de la filiation en origine. Il dénie lorigine au moyen de la catégorie tellement évidente de la filiation. Inversement, donner cest toujours donner lorigine : le contraire de vouloir le bien de celui à qui lon donne (ce qui nest nullement abstrait, si vous vous souvenez de lexemple dune certaine petite machine à écrire).
Je disais que la tradition a la métaphore comme structure, et jai développé longuement lidée que la métaphore se constituait de sa propre aberration (et non pas dun signifié exquis dont elle serait lindication " poétique "). Impossible dêtre Spinoza sans récuser Descartes, cest-à-dire sans récuser ce que toute doctrine, en réalité forcément métaphysique, propose à savoir donc le salut. Car, comme dit Heidegger pour dautres raisons, toute métaphysique est dabord platonicienne, et cest dabord contre le " platonisme " (cette fois je cite Nietzsche) quon peut philosopher. Je vous ai indiqué cela, lautre jour : toute philosophie est faite de sa propre distinction davec la métaphysique quelle est par ailleurs, et cette dernière est forcément une doctrine du salut cest-à-dire concrètement de la jouissance. Ceux qui " croient " ce que disent les philosophes (et qui veulent donc jouir : impossible de croire sans que ce ne soit dans lespoir dobtenir ce que la réalité empêche habituellement dobtenir), autrement dit ceux qui dénient la vérité en décidant de la confondre avec un savoir reçu dont leur être serait enfin de relever, ceux-là ont forcément décidé de confondre leur existence avec lorigine en " étant " par exemples cartésien ou spinoziste. Mais si la pensée est un acte dont le corrélat en philosophie est ce que jai appelé des " natures ", vous voyez bien que cette domination est toujours déjà récusée : au lieu que lêtre se soumette à la décision du nom (le propre du disciple qui attend son salut dêtre cartésien ou spinoziste), cest au contraire le nom qui institue lêtre lui-même, comme on le voit à propos de toutes les " natures ". Est-ce que la monade, par exemple, est autre chose que sa " nature " leibnizienne ? Souvenez vous de la récusation des philosophies, qui nest jamais valable que " par ailleurs ". Ainsi ce que dit Kant de lespace est objectivement faux ; mais cela ne compte pas : lespace que nous étudions en liant la Critique de la Raison pure, cest lespace kantien ! Donc la réponse est toujours non : cest dun point de vue métaphysique, celui qui ne compte pas parce que la philosophie est sa distinction davec la métaphysique quon peut sinterroger sur la " réalité " de lespace dont parle Kant ou des monades dont Leibniz fait la théorie. En vérité les monades ne sont rien dautre que leur " leibnizité ", si vous me permettez le mot. Eh bien, ma thèse est justement que cette exclusivité du nom comme principe de la " nature " permet de penser la promesse comme principe de la tradition.
Ne pas confondre la philosophie avec la métaphysique, autrement dit ne pas dénier la distinction qui cause la pensée à lencontre de la représentation, cela permet de penser la tradition en excluant la confusion habituelle de lorigine et de la filiation. Cest cela qui compte, dans la triple problématique de la promesse, de la philosophie et de la tradition où je vous conduis depuis quelques semaines
Si vous confondez la philosophie et la métaphysique, alors vous confondez par là même la promesse avec lengagement (ce quelle est par ailleurs et ce serait une infamie de le nier pour ne pas faire ce quon a promis de faire). La problématique de la promesse tient dans sa distinction davec lengagement. Toute notion philosophique est indistinctement théorique et éthique et par conséquent la promesse lest aussi (nimporte qui peut sengager, mais seul un homme de parole, cest-à-dire quelquun qui parle depuis lautre côté du miroir quelquun qui na de semblables que " par ailleurs " peut promettre). Cette distinction davec lengagement qui constitue la promesse se traduit concrètement par le fait que lengagement à nous apporter le salut, en quoi consiste forcément toute métaphysique, ne compte pas. Car sengager à nous apporter le salut, cest le propre de tous les maîtres, petits ou grands (et des maîtres, on en rencontre littéralement à tous les coins de rue). Ils entendent bien que vous cessiez de relever dune autre vérité que celle des termes quils vous imposent autrement dit ils veulent vous récusiez davance toute distinction en vous reconnaissant dans dautres, réels ou virtuels, qui seront vos semblables. Refuser de distinguer la philosophie de la métaphysique, cela donne par conséquent cela : quand un cartésien rencontre un autre cartésien, quest-ce quils se racontent ? Des histoires de cartésiens ! La tradition cartésienne, cest tout le contraire (même négativement, si lon se souvient dune certaine rencontre déniée de Leibniz avec Spinoza).
La tradition est donation, laquelle suppose leffacement absolu du donateur. Car si lon est encore là quand on donne, on ne donne pas : on vend, puisquon établit limpossibilité que lautre nait pas à payer, au moins avec de la reconnaissance morale. Dans lordre de la philosophie, il est donc impossible de considérer une donation (par exemple celle de la substance par Descartes) sans quun dédit correspondant ne soit pas par là même instauré. Je mexplique : il est impossible de sinscrire dans la tradition cartésienne de la substance (autrement dit dêtre Spinoza ou Leibniz, pour ne citer queux) sans quil soit davance exclu quil puisse jamais sagir de la substance cartésienne. Cest cette exclusion qui permet de comprendre dans lordre du travail philosophique lirréductibilité que jessaie de vous exposer de lorigine à la filiation.
Réversibilité de la métaphore et temporalité traditionnelle
En quel sens peut-on parler de donation, alors, si ce qui est donné est en quelque sorte refusé ? La réponse tient à la détermination de la tradition que je vous ai indiquée il y a déjà longtemps : la métaphore. Vous connaissez la formule de la métaphore, que jai examinée devant vous : " le pas sans être " ; par exemple Bayard nest " pas sans être " un lion. Eh bien la tradition est commandée par cette formule, ainsi quon aperçoit très clairement dès lors quon la retourne, pour prendre en compte la nécessité de toujours la considérer rétrospectivement puisque cest par définition la postérité qui institue la tradition. Je dirai ainsi que la substance spinoziste (deus sive natura) ou leibnizienne (monade) nest pas sans être cartésienne. Mais elle nest pas plus cartésienne que Bayard nest un lion ! Ce qui est une manière de dire quelle nest pas du tout cartésienne ! Voilà lexclusivité de lorigine à la filiation.
Vous vous étonnerez du traitement cavalier que jinflige ainsi à la métaphore. Mais cest quelle est réversible. Reprenez mon exemple, bêbête mais bien commode, du chevalier : est-ce quon ne pourrait pas dire dun lion qui se battrait dune certaine façon (avec force et intelligence à la fois, etc.) quil ne serait pas sans être un Bayard ? Des conduites animales, par exemple celles de requins absolument violents et sans aucune pitié, ne sont pas sans rappeler des conduites humaines, par exemple celles de financiers qui achètent et revendent des entreprises après les avoir dépecées, sans avoir même lidée quils pourraient penser aux vies quils brisent. De même que les financiers ne sont pas sans être des requins, de même les requins ne sont pas sans être des financiers quand on considère leur incapacité radicale à voir dans la beauté du monde autre chose que le champ de leur voracité. Bien sûr, comme nous partons forcément du monde humain, nous sommes habitués à entendre les métaphores animales toujours de la même façon ; mais il suffit de suivre un documentaire à la télévision pour aussitôt reconnaître la réversibilité de la métaphore apparemment unilatérale : si une foule vue de loin fait inévitablement aux fourmis, létude dune fourmilière oblige à parler de la reine, des ouvrières et des soldats, qui sont indubitablement des activités humaines. Et puis la fable a depuis toujours développé cette réversibilité des ordres métaphoriques : si les animaux de La Fontaine figurent les travers humains, cest bien parce que tel animal (par exemple le loup) ou tel autre (par exemple lagneau) nétait pas déjà sans évoquer telle ou telle conduite humaine, et quen conséquence il nétait déjà pas sans être humain ! Ce qui est, répéterai-je encore, à chaque fois une manière de ne pas lêtre : un financier nest pas plus un requin quun requin nest un financier. Quon nie la métaphoricité humaine des figures animales en ramenant tout à la convention, et le discours devient absurde, parce quil ny a plus rien à reconnaître : si rien nest motivé, lagneau peut aussi bien figurer la cruauté que le loup linnocence et quand nous lisons " le loup et lagneau " ou " le renard et le bouc ", nous ne saurions pas davance qui mange ou qui dupe qui ! Donc la fable, dont on accordera quelle tient lessentiel de sa réalité de la métaphore, trouve sa simple possibilité dans cette réversibilité, dès lors irrécusable. Ainsi devons-nous reconnaître que ce ne sont pas seulement les ordres métaphoriques qui sont réversibles (par exemple lordre animal et lordre humain) mais les métaphores elles-mêmes, dans leur singularité (par exemple le requin et le financier).
Cela dit, je ne prétends pas que la réversibilité de la métaphore soit une simple équivalence, cest-à-dire que les compréhensions soient équivalentes dans lun et lautre sens. Il y a bien au contraire une dissymétrie dans les compréhensions engagées (on voit bien que " le financier est un requin " nest pas équivalent du point de vue de la compréhension à " le requin est un financier ") comme on le voit aussi en constatant que la possibilité métaphorique est toujours multiple (par exemple les fourmis renvoient à lidée de grouillement et de petitesse une foule vue de haut mais renvoient aussi à lidée daffairement minutieux un travail de fourmi ; elles renvoient également à une politique totalitaire la société comme fourmilière, etc.). Mais peu importe ici : lessentiel est quon puisse opérer une réversion de la métaphore qui autorise à penser la tradition comme faite de sa propre rétrospection. Il est en effet certain que rien nest fondateur en soi, si lon prend cette relation pour paradigme, puisque cest seulement le fondé qui constitue comme tel ce qui dès lors seulement en apparaîtra comme le fondement (sans lensemble des fondés, le fondement quon aurait voulu isoler nest tout simplement rien), et que cest seulement la reconfiguration de sens et de vérité à quoi il donnera éventuellement lieu qui va constituer un fait comme événement (une révolution qui réussit est un événement, mais une révolution qui échoue nest quune émeute, laquelle nen est pas un). Donc sans Spinoza, Leibniz et Malebranche, pour ne citer queux, pas de tradition cartésienne ; de sorte que ce sont ces trois doctrines qui constituent celle de Descartes comme un événement dans lhistoire de la philosophie. Ce qui ne veut pas dire quelle nétait pas déjà marquante, bien sûr : la marque nest événementielle quà la condition dêtre réfléchie, ce qui ne se fait pas automatiquement.
Toute tradition procède dun événement cest-à-dire dun geste qui ouvre un espace de possibilité inédit (lespace dune certaine définition, par exemple " cartésienne ", de lexistence et de la vérité), mais elle nest instituée comme telle que par ce qui en apparaît par après comme les métaphores. Ainsi puis-je dire dune part que les trois doctrines que je viens de mentionner sont à chaque fois des métaphores du cartésianisme, et dire par ailleurs que le Dieu infinité dattributs et de modes, la monade et la volonté en Dieu ne sont pas sans être cartésiennes. Cest-à-dire quelles ne le sont absolument pas : elles le sont, à condition quon adopte lattitude rétrospective dont léventualité est inhérente à la notion de tradition, non pas certes en réalité mais en vérité (rétrospectivement, donc, mais bien sûr pas prospectivement).
Et la différence des compréhensions que je viens de mentionner (trois doctrines dun côté, une seule de lautre), dans le cas de la tradition, cest sa temporalité au sens de lirréversibilité du temps. Contrairement à ce qui se passe dans les équations de la physique classique, la fonction du temps qui est fonction novatrice (invention et non pas continuation, comme ne cesse de le rappeler Bergson ce que je préfère appeler " génie " pour montrer que linvention métaphorique décide des notions dexistence et de vérité) nest pas du tout indifférente : la tradition, cest précisément quil soit impossible de repasser le film à lenvers, puisque sa définition est dêtre production de liberté et que chaque moment dune tradition ne lui appartient que parce quil est inouï cest-à-dire génial. Le génie est donc en réalité un acte, celui de dessaisissement de la filiation en origine, par quoi quelquun pourra signer de son propre nom et pas du nom de son père (vous savez que la notion de génie désigne à mes yeux toute personne pour la seule raison quelle est elle-même et non pas un semblable , de sorte que la question nest pas du tout de savoir comment il se fait quil y a des génies Kant, Einstein, Picasso mais bien au contraire comment on peut opter pour limpiété de ne pas en être un cest-à-dire de refuser le don de lexistence qui satteste dans le nom propre).
La promesse : une parole qui ne fasse pas discours
Eh bien cette production de liberté comme don dun nom dès lors propre, cest la promesse. Je le dis autrement : la promesse, cest quune parole donnée qui ne soit pas la poursuite dun discours antérieur exclusivité assurée à chaque fois par ce que jai appelé laberration métaphorique. Et quelle est la parole qui ne soit pas élément dun discours ? le nom qui va causer les " natures " philosophiques dont l" oubli " à la génération suivante poursuivra notre tradition.
Toute promesse est originellement don du nom comme propre, puisque cest lavenir propre de celui qui reçoit la promesse qui en est lobjet et quil ny a davenir que nominativement (anonymement, il ny a quun futur).
Le don, justement parce que cest un don et non pas un asservissement, nest jamais celui dun discours quil faudrait continuer : cest le don dune parole, autrement dit le contraire de lengagement dun discours. Et cest par cette différence entre la parole qui se donne dans une singularité qui lidentifie à sa propre donation, et le discours qui se donne dans une généralité qui lidentifie à sa propre imposition, que jappelle la promesse. Spinoza, par exemple, accomplit la promesse de Descartes comme Hegel voit la sienne accomplie par Marx (notamment). Descartes, Hegel, donnent littéralement lavenir, et le génie nest rien dautre que la reconnaissance du don en tant que tel cest-à-dire que la reconnaissance de la distinction du futur et de lavenir (je prends bien sûr le terme de " reconnaissance " au double sens, cest-à-dire aussi dans son sens de gratitude ce que jai appelé aussi " piété " quand cette reconnaissance va à lorigine, qui nest rien ni personne).
Ainsi comprenons-nous que la promesse opère la distinction de la filiation et de lorigine à travers le paradoxe de la temporalité traditionnelle. Dailleurs cette distinction suffit à la définir !
Le génie (que je ne distingue pas de la piété envers lorigine) nest rien dautre que cette reconnaissance de la promesse en tant que telle. Spinoza, Leibniz et Malebranche, contrairement à tout le monde, ont reconnu dune manière non imaginaire que luvre de Descartes était une promesse. Les autres ont été aveugles à cela, surtout les cartésiens plus ou moins orthodoxes qui se sont, tout au contraire, enfermés dans la continuité de son discours.
Dans la filiation cest du discours imposé quil sagit, alors que dans lorigine cest de la parole donnée.
La paternité
Lopposition radicale que je viens de faire entre la filiation et lorigine à partir de laberration métaphorique il sagit donc toujours dune épreuve ne contredit-elle pas ce que jai indiqué, à savoir que la promesse était paradigmatiquement une parole paternelle ?
Souvenez-vous : javais rappelé cette banalité quil est impossible dêtre père et quon peut seulement en avoir un. Ce qui revient à dire tout simplement quon nest jamais père que du point de vue de ses enfants, et que seul lesprit de sérieux, la bêtise et la mauvaise foi, bref le mensonge comme position subjective, peuvent faire quon croit en être un (ce qui nimplique aucunement quon puisse se conduire comme si lon nen était pas un !). Mais quon ne puisse pas être un père ne signifie pas quon ne puisse pas promettre. Ou plus exactement, et cest cela, " être " père : il sagit de promettre en posant que lordre du monde ne compte pas, parce que la paternité ne consiste pas à donner un futur cela, cest lengendrement ou la reproduction mais un avenir. Bref, la responsabilité envers ses enfants consiste à se dédire dun discours qui imposerait la filiation et qui nest rien dautre quune oppression (lisez ce que dit Sartre là-dessus, notamment dans sa préface à Franz Fanon), une instrumentation. Alors ou bien être père consiste à senfermer dans le mensonge dopprimer davance et dutiliser pour rester soi au-delà de soi ou pour réaliser ses idéaux (il sera " pharmacien parce que papa ne létait pas ", pour emprunter un exemple à Jacques Brel), ou bien cela consiste à donner le temps à son enfant, de manière que le temps soit vraiment le sien (forcément, sil a été donné), en lui donnant une parole qui, de nêtre pas le discours de père quon lui imposerait, sera par là même ce quil métaphorisera de manière inouïe. L'impossibilité dêtre père, jen vois la positivité (autrement dit la responsabilité) dans la promesse, entendue comme la récusation du discours par la parole. Et cest justement linouï de la métaphore personnelle (le génie, selon moi) qui sera la reconnaissance du don, cest-à-dire la destitution de la filiation en origine. Bref, tout cela pour dire que cest la tradition qui permet de penser la paternité et non pas linverse, parce que la tradition est exactement le contraire dune filiation ,en ce sens quelle est faite dun don qui soit, comme don de la parole ou don du temps, don de lorigine.
Et bien sûr, lorigine nétant rien (elle précède le commencement avant quoi il ny a par définition rien), on peut aussi bien dire que lexpression " don de lorigine " est un pléonasme : dès lors quil y a don, il y a don de lorigine, puisque le don nest rien dautre que leffacement du donateur réalisé depuis toujours. La tradition est donc une question de don.
Cest dailleurs ce quindique lidée quil y aurait des gens " doués " : le " don " (par exemple pour la musique, la littérature ou le cinéma) nest pas une nature dont tout le monde serait innocent mais une assomption éthique de la promesse, cest-à-dire de la tradition : une manière de faire consister le nom dès lors propre. Autrement dit il ny a pas de différence entre être un anonyme, cest-à-dire signer du nom dun autre, et nêtre " doué " en rien ce qui constitue un déni de lorigine ou encore une substitution de la répétition à la tradition.
Cest cette institution rétrospective du nom dès lors propre dans le don (au sens dêtre " doué ") que jappelle tenue de la promesse : en donnant un avenir (et quest-ce quune personne qui a un avenir, sinon quelquun a un don ? les autres nont quun futur) on donne une identité traditionnelle. Et de fait, il est impossible que le " don " ne soit pas traditionnel : le français qui est doué pour la musique, par exemple, ne lest pas pour écrire de la musique balinaise ! Le " don " fait consister la paternité, si on la comprend comme le dessaisissement de la filiation, autrement dit comme le don de lorigine. Il y a donc une différence entre tenir la promesse, qui est laffaire de celui qui promet, et assumer la promesse, affaire de celui qui reçoit.
Parce que la promesse est le don de la parole (au sens de donner), jappelle " don " (au sens dêtre doué) son envers, responsabilité propre de celui qui reçoit (mais qui ne change strictement rien pour celui qui a promis à la nécessité de tenir).
Jarrête sur cette définition que je livre à votre méditation, et je vous donne rendez-vous, après une petite interruption que jespère aussi studieuse pour vous que pour moi, pour parler à nouveau de la littérature et surtout des marques qui sont, comme chacun sait (notamment avec lexpérience des marques commerciales) le lieu de la promesse.
Je vous remercie de votre attention.
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