Quest-ce que la philosophie ?
La pensée et le nom, suite
Philosophie de la promesse, suite 1
La dernière fois, je vous ai montré que la promesse ouvre le temps, et distinguant ainsi lavenir du futur, distingue le vrai temps du temps réel. Cette ouverture est un don, qui ne peut être fait que par certains sujets, ceux qui se situent en deçà de leur mort, en-deçà de toute semblance les gens qui comptent, par opposition aux gens importants. La promesse est la parole dun tel sujet qui compte, qui nest donc pas le sujet de lengagement, alors que lidée dêtre important implique déjà celle de lengagement. Ainsi la distinction de la promesse et de lengagement, comme éthique, renvoie à des discours radicalement opposés : le discours des gens qui comptent, et celui des gens qui importent. Vous avez compris quil sagit paradigmatiquement de lopposition de la métaphore et du concept si, comme je le prétends, la métaphore est non pas lexpression de certaines vérités ineffables mais la parole du sujet marqué en tant que marqué de celui qui est localement fait de sa propre mort.
Ce sujet de la métaphore et donc, pour nous ici, de la donation philosophique, vous comprenez que son nom exige une élucidation particulière, à laquelle nous consacrerons plusieurs séances. Pour ce qui nous intéresse aujourdhui, il faut retenir que nimporte qui ne peut pas promettre et par conséquent que le nom, dans son extériorité radicale au monde et à toute éventualité de semblance (quil y ait des semblable) est cause de la promesse. Celle-ci est à son tour la distinction actuelle de la réalité (comprenant à la limite la mort du sujet lui-même) et de la vérité, en ceci quil ny a pas de différence entre dire dun homme quil est un homme de parole, et dire quil ne transigera jamais sur le fait que la réalité ne compte pas ce quon peut exprimer plus simplement en disant quun homme qui compte se reconnaît précisément à ceci quil ne cherche jamais dexcuses. Or cette intransigeance, cest tout simplement la pensée, quand on la rapporte à la philosophie et quand on la considère dun point de vue éthique !
La pensée comme promesse
Cest très évident, et tous les lecteurs des textes dont nous sommes les héritiers le savent parfaitement. Le philosophe en effet peut bien arguer dexpériences diverses et mobiliser des connaissances scientifiques (cest-à-dire des réalités reconnues, donc des excuses) pour appuyer ses dires, personne nest dupe : cela ne compte pas, et cest toujours avec une certaine gêne que nous découvrons, sous la plume des plus grands, des références objectives. Les scientifiques passent, les philosophes restent ; tout le monde le sait et la toujours su. Cela tient à ce que la vérité dans lun et lautre cas ne se situent pas au même niveau : dans lénoncé pour les scientifiques qui sont donc des gens plus ou moins importants mais qui ne comptent jamais (sauf les génies, comme Newton ou Einstein : mais cest comme génie, cest-à-dire comme décidant de la vérité et non comme savants cest-à-dire comme apportant des connaissances), et dans lénonciation pour les philosophes qui sont donc toujours en deçà des domaines où ils pourraient sembler cest-à-dire notamment discuter.
La dimension dépreuve de la pensée : lécriture, éthique ambiguë de la promesse
On ne pense quà être passé derrière le miroir, lequel est précisément linstance de la position des semblables, de ceux avec qui, par conséquent, on peut discuter. Deleuze dit la même chose, il me semble, à souligner que la discussion est absolument étrangère à la philosophie, et quun philosophe se sauve dès quon lui propose de discuter ce quil dit. Rien de plus vrai : on ne peut échanger que des malentendus et se pousser soi-même, par lâcheté, courtoisie ou charité, à des concessions dont on a honte ensuite. Ce qui revient plus concrètement à dire que la pensée na aucun rapport avec la demande de compréhension. La pensée, non, mais lhomme oui, hélas. De sorte quon peut céder en demandant aux autres de nous comprendre (de nous aimer), et par là faire feu de tout bois, notamment du savoir scientifique ! (Un critère infaillible pour repérer cet effondrement éthique : quon se réfère aux " dernières " découvertes !).
Si on ne pense quen exclusivité à la semblance, et donc à la possibilité de la discussion (par principe on ne discute jamais quavec ses semblables), cela signifie que la pensée sentend en exclusivité du domaine des reconnaissances objectives, cest-à-dire des reconnaissances des " en tant que ", qui sont toujours des identifications serviles, puisque parler " en tant que " revient implicitement à se référer à une instance qui nous a institués comme tels ou tels. Par exemple, je peux parler en tant que professeur : ma parole sera alors non pas surtout une pensée, mais un discours qui sera celui dune instance anonyme quon pourrait caractériser par la fonction sociale de transmission des savoirs de sorte que l" en tant que " quelquun qui ne compte pas et sur qui on ne peut pas compter, même sil peut tenir honnêtement ses engagements est en réalité un anonymat (parler " en tant que " professeur, cest le faire en étant nimporte quel professeur) autorisé dun anonymat plus général (la fonction de transmission des savoirs, qui est un mécanisme social). A lencontre de cela simpose, comme nous savons, la position des natures qui ne sont faites que du nom de celui qui les pose, et donc de son statut de sujet antérieur à sa propre semblance, antérieur à toute semblance ce que jai exprimé en parlant de " traversée du miroir ".
De toute façon, il n'y a qu'une chose qui compte en philosophie : écrire. Or c'est quoi, écrire ? Ceci : poser le signifiant comme signifiant, et rien d'autre. Vous voyez bien que la pensée n'a rien à voir avec la signification, ni par conséquent avec la compréhension à la fois comme activité et comme demande. Pour celui qui pense, il y a seulement la nécessité d'écrire au moins 3 pages par jour, et nullement celle d'exposer des " idées ", ni moins encore de les " communiquer " à des autres, qui devraient le " comprendre ", afin quils me mettent à y croire. Pour un philosophe, se prendre pour un maître est toujours une imposture : un mensonge sur la vérité quil fait semblant de confondre avec le savoir, et un mensonge sur lui-même qui se supposerait ledit savoir, alors quil linvente indéfiniment dans lacte décrire.
Écrire, cest toujours écrire sans savoir. Cest une épreuve, par conséquent. Quelque chose comme un saut dans le vide, puisquaucune réalité idéalement communicable ne vient finaliser la course des mains sur le clavier. Sil faut assurément avoir été éprouvé (cest-à-dire nêtre pas revenu dune certaine épreuve) pour advenir à la position de sujet pour lécriture, le sujet de lécriture est le sujet même de lépreuve, et pas simplement un sujet éprouvé : ce nest pas le sujet perdu, mais cest le sujet qui est en train de se perdre la définition de lépreuve étant toujours de saccomplir hors du savoir. Concrètement, cela signifie que lécriture est une régression à la place subjective, celle de nêtre pas revenu celle de nêtre rien que son propre manque, que sa propre blancheur, que sa propre mort Voilà exactement en quel sens je parle de la position de lécriture comme dune position de promesse : celui qui nest que sa propre mort nest certes pas quelquun dimportant, puisque toute importation ne peut jamais avoir lieu que dun domaine de la vie à un autre. Et sa parole est précisément une parole de mort cest-à-dire une parole faite de ce que la réalité, pour elle, ne compte pas. Et la parole ainsi faite, je dis que cest la promesse.
Vous voyez donc que lécriture se distingue très clairement à ceci que les arguments ne peuvent pas être des raisons ! Quils le soient, et lon est dans le domaine du choix, alors que la non mondanéité de lacte (notamment de lacte décrire) nécessite seulement quon parle de décision. Un choix, cela sexplique et se justifie, alors quune décision, cela se signe.
Ethiquement, vous pouvez donc repérer des positions distinctes, selon que les arguments auront ou non valeur dexcuse. Citer les acquis (surtout les " derniers " !) de la science est toujours une lâcheté, parce que cest poser ailleurs quen soi-même la nécessité de la parole quon pose. " Cest pas moi, msieur : cest la science ! ". Vous reconnaissez cette lâcheté : cest exactement la lâcheté de celui qui na pas pu tenir sa promesse pour telle ou telle raison (irrécusable, on ladmet). Pour lui, cest la réalité qui comptait, alors que lhomme de la promesse est celui pour qui la réalité dont sa propre mort est léventualité limite ne compte pas quand il a donné sa parole. " Cest pas moi, msieur : cest la réalité ! "
Léthique, il faut le remarquer ne se comprend jamais dun seul bloc. Sinon, on ne parlerait pas déthique mais dun certain idéal auquel on resterait asservi. Concrètement, cela revient à dire que les positions sont constamment changeantes, sur le fond dune position originelle qui est ou bien celle dêtre nimporte qui, cest-à-dire quelquun de plus ou moins important selon la place à quoi on sidentifie, ou bien non. Ainsi le discours philosophique lui-même est-il, dans sa réalité concrète, parcouru dune multitude de positions diverses qui sont comme ces " tropismes " dont parle Nathalie Sarraute, et qui font quaucun discours nest jamais totalement assuré de sa position. Léthique, paradoxalement, implique limpossibilité de cette totalité. Cest ce que jai exprimé il y a longtemps, dans un autre enseignement, en disant que si la trivialité est une misère, le sublime est une imposture. Cela se traduit donc par limpossibilité elle-même paradoxalement éthique de " tenir " la décision de ne pas céder.
On peut de ce point de vue faire une analyse éthique des textes les plus divers, qui serait assez proche de lanalyse existentielle que Sartre mobilise à plusieurs reprises dans son Flaubert, mais qui pointerait à lintérieur dune même phrase, les diverses positions éthiques (et non pas existentielles, comme quand il analyse des phrases qui finissent " passivement ") dun sujet décriture. On peut dire que ces fluctuations éthiques consistent à céder sur la promesse bien que sur le fond la question ne se pose pas, puisque les textes dont il sagit ne tirent pas leur vérité dune réalité préalable quils représenteraient plus ou moins adéquatement (la " lâcheté " dont je viens de parler) mais seulement du nom de celui qui les a signés. Car penser nest pas choisir la meilleure représentation dune réalité qui servirait de critère et de juge à ce quon fait : cest décider du vrai donc cela sauthentifie non pas par des références excusantes, mais par une signature.
Ainsi même Hegel voit dans la chimie des arguments qui viennent conforter ses thèses ! Et je ne parle même pas de Bergson qui voit dans des expériences spirites qui étaient tellement en vogue à la fin du dix-neuvième siècle les preuves quasi expérimentales de sa métaphysique (cf. les Mélanges, PUF, 1970 deuxième volume de lédition du centenaire) ! Je disais lautre jour, à propos de De Gaulle, que les plus grands pouvaient eux aussi céder sur le vrai et se montrer médiocres (jaurais pu citer la fuite à Baden en 68, et surtout laffreux abandon des Harkis). Les exemples philosophiques cités vous montrent que cela arrive aussi dans leur domaine aux plus grands penseurs ce qui nest pas sans être riche denseignements sur léthique.
Voilà exactement ce que cest que céder sur le vrai, en philosophie : cest vouloir convaincre en cherchant des preuves objectives pour ce quon dit, alors que la vérité dune parole tient exclusivement au fait quelle ne soit pas la parole de nimporte qui mais, par exemples, celle de Hegel ou de Bergson. Autrement dit cest se mette en position dêtre autorisé par autre chose (la réalité, telle que la science notamment la présente) que soi-même. Cest précisément ce refus que jindique en disant que la philosophie procède dune épreuve et non pas dune expérience : en appeler à lexpérience, cest avoir déjà cédé.
Nêtre faux que " par ailleurs "
Il y a des cas plus frappants encore, qui montrent dautant mieux la vérité, cest-à-dire la distinction, de la philosophie. Je pense notamment à Kant, dont louvrage principal est inséparable de lépistémologie newtonienne. De ce point de vue il est caduc : je ne vois pas comment la conception einsteinienne de lespace, que nous tenons pour vraie, peut le moins du monde tolérer les développements de lesthétique transcendantale ! Si donc chez Kant il sagissait de réalité, il ne faudrait plus le lire : nous savons que sur ce point au moins (et lon peut considérer que les autres sont solidaires), ce quil dit est tout simplement faux ! Mais justement : Kant est un philosophe ! Cela signifie que cet argument, aussi important quon voudra si lon veut savoir ce quil en est réellement de lespace, ne compte pas, absolument pas. Le discours de Kant reste vrai, bien que nous sachions par ailleurs quil est faux.
Comme " kantien " il est vrai, et " par ailleurs ", il est faux. Vous avez parfaitement reconnu ma dichotomie habituelle de la marque, comme lieu exclusif de la vérité, renvoyant la réalité à un ordre qui est celui du " par ailleurs ". Cest la notion de lépreuve que je rappelle ainsi : " je suis désormais quelquun dautre, mais par ailleurs je suis toujours moi ", pour rappeler que la distinction de la réalité et de la vérité est inhérente au sujet éprouvé et donc, à tout sujet (car nous sommes tous des survivants, au moins de lépreuve du langage).
Lesthétique transcendantale est vraie comme discours de Kant, elle est fausse comme discours de nimporte qui cest-à-dire comme le discours dun anonyme qui, réfléchissant par devers lui, aurait cru trouver la nature objective de lespace. Mais il ne sagit pas de la nature objective de lespace, dans cette partie de la Critique de la Raison pure : il sagit de sa nature " kantienne " ! Ce qui revient donc à cette banalité quon ne pense jamais quà sautoriser de soi-même en quoi lon distingue clairement penser et réfléchir (car on ne réfléchit quà sautoriser du point de vue dun autre sur soi).
Eh bien les " natures " sont intrinsèquement faites de cette autorisation, pour la raison quelles ne disent pas la réalité des choses (si cétait le cas, on sy référerait encore après la mort du penseur) mais leur vérité, précisément en ceci que la vérité est laffaire du nom qui la cause comme telle, et nullement dune réalité qui donnerait ultérieurement raison ou tort. Car ce nest pas plus tard, dans le temps infini des confirmations toutes assurées, quon a raison quand on pense, mais lacte même de penser est lacte même de la vérité, cest-à-dire plus concrètement quil est sa distinction.
En quoi la nature de la promesse apparaît, dans sa dimension subjective : elle consiste à ne pas céder sur la dimension dépreuve de la pensée ce quon fait assurément en envisageant léventualité des excuses qui, elles, proviennent directement de lexpérience (le sujet de lexpérience est celui de la réflexion, lequel est celui de la totalisation dun savoir né de lextériorité des choses à la subjectivité). Mais à lépreuve soppose lexpérience, et toute épreuve peut assurément être réfléchie comme une expérience cest-à-dire destituée de sa capacité de vérité.
La réflexion est en ce sens toujours du côté du mensonge, puisquelle oblige à tenir compte de la réalité (or la pensée, comme la promesse, cest que la réalité ne compte pas : ce nest pas parce que Kant a tort sur la réalité de lespace quon va arrêter de le lire) cest-à-dire à se défausser et à sexcuser (ce nest pas la faute de Kant si lespace na pas la réalité quil pensait).
Depuis le début de cet enseignement sur la philosophie joppose la pensée et la réflexion. La question de la promesse, en tant quelle soppose à léventualité pourtant irrécusable de lexcuse, montre lenjeu de cette opposition.
Par exemple si je dis " quoi quil en soit de la réalité et de mes propres dispositions, notamment quoi que tu aies fait, je serai avec toi ", je promets. Bien sûr, que je mengage en disant cela ; mais si cest ce qui importe ce nest assurément pas ce qui compte. Dans cet exemple, ce qui compte, cest quune parole soit née de lépreuve de la paternité (laquelle nest pas une expérience, puisquon ne peut pas " être " père mais seulement en avoir un) cest-à-dire de la nécessité que quelquun puisse compter sur moi, au-delà de toute réalité (y compris ma propre mort).
Dire que la vérité nest rien dautre que sa propre distinction, vous le voyez, cest retrouver exactement le propre de la promesse, qui nest que sa distinction davec lengagement. Promettre, cest sengager, à ceci près que ce ne lest " pas vraiment ", exactement comme on peut dire que la pensée dun philosophe ne concerne " pas vraiment " ce dont il parle, puisque la démonstration de la fausseté objective de ses propos naura absolument aucune incidence sur la vérité de sa parole (comme la réalité na aucune incidence sur la nécessité de tenir la promesse).
Cette restriction, qui ne consiste en rien, il faut dire quelle est leffet du nom, puisquun anonyme ne peut pas promettre, et que la pensée produit les " natures ", qui sont exhaustivement faites du nom de celui qui les a posées (un anonyme cest-à-dire un " en tant que " : celui qui sautorise des meilleures raisons pour faire ce quil fait ne pense pas).
Je ne vous parle pas dune analogie : les " natures ", qui sont faites du nom de celui qui parle et non pas de la réalité des choses dont il parle, ce sont des promesses.
La promesse et la métaphysique
Cest évident à chaque fois, quel que soit lexemple que vous preniez dans lhistoire de la philosophie. Ainsi la " substance " cartésienne nest rien dautre que la promesse pour lhomme quil devienne " comme maître et possesseur de la nature " ; la " Substance " spinoziste nest rien dautre que la promesse de conjoindre la lucidité et la béatitude ; le concept hégélien nest rien dautre que la promesse pour lhistoire davoir un sens, et ainsi de suite.
Jinsiste sur cette évidence. Impossible de jamais comprendre les inventions philosophiques si vous ny voyez pas autant de promesses. Cest ce que jindiquais lautre jour en soulignant le caractère intrinsèquement prophétique du discours philosophique.
Pourtant, une objection mest faite par mon propre discours : ne viens-je pas de dire que la philosophie ne sinstituait quà lencontre de la réalité, et toutes les promesses quon trouve ainsi dans lhistoire de la philosophie (toutes les notions originales, donc) ne concernent-elles pas des réalités ? La distinction davec lengagement, dont je fais lessence de la promesse, semble ainsi se brouiller. Car les philosophes ne prennent-ils pas implicitement lengagement de mener lhumanité sur les chemins dune destinée dont je viens de donner des exemples ?
La question de la distinction insiste donc, cette fois sous une forme pas tellement nouvelle dans mon enseignement, celle de la destinée (pour nimporte qui) et du destin (pour le sujet marqué, donc distingué). Or noublions pas que cette question, en même temps quelle est celle de la vérité, est aussi celle de la philosophie, qui nest rien dautre que sa propre distinction davec la métaphysique cest-à-dire davec le savoir doctrinal dont les travaux des penseurs sont effectivement la production.
Quand donc je vous dis que les " natures " sont des promesses, vous devez dans un premier temps lentendre comme il vient dêtre indiqué, cest-à-dire métaphysiquement, dans un ordre en quelque sorte " historial ", mais vous devez aussitôt vous dédire de cette compréhension nécessaire, précisément parce quelle est métaphysique cest-à-dire pas distinguée.
Autrement dit : dans leur dimension métaphysique, les notions inventées par les philosophes sont des engagement, et dans leur dimension philosophiques, ce sont des promesses. De lengagement à la promesse il y a la même distinction (définie comme une différence qui ne consiste en rien) quentre la métaphysique et la philosophie.
Précisons dabord en disant ceci : dun point de vue métaphysique cest-à-dire du point de vue des " idées " du philosophe par opposition à son écriture, toute notion proposée est un certain engagement à nous apporter le salut. Rien de moins.
Prenez nimporte quelle " nature ", et subjectivez-là comme tous les philosophes le font dans le développement de leur doctrine (cest-à-dire de laspect métaphysique de leur travail) : vous obtiendrez une figure idéale qui est celle dun sujet ayant enfin le vrai sur le vrai, et par conséquent étant par là même un " vrai " parce quil serait non différé de son propre savoir. Cette " vérité " quil sagit non plus davoir mais dêtre, vous pouvez lui donner des tas de noms, selon les doctrines que vous prendrez en exemple : liberté, maîtrise, unité, béatitude, création, etc. Le sage est évidemment le paradigme de cette imposture, lui qui a idéalement identifié la vie au savoir de la vie, faisant ainsi de la première la " vraie " vie. Et mener la " vraie " vie, qui diffère de le la vie réelle, tout le monde sait que cest le salut.
Toute doctrine est donc une promesse de salut. Par exemple : est-ce que le marxisme nest pas, au moins dans sa réalité, le fait davoir cru à la promesse hégélienne que lhistoire puisse avoir un sens et que lhomme puisse enfin être réconcilié avec lui-même ? le marxisme est en ce sens le paradigme de la métaphysique, puisquil a pris de lhégélianisme lidée que lhistoire était réellement susceptible davoir un sens ! Mais bien sûr, cette mention de la promesse doit aussitôt être récusée, dès lors quon pose la philosophie en distinction de la métaphysique : cest toujours dengagements quil sagit, et dengagements à nous mener vers ce quil faut bien appeler une jouissance : la non différence de la vie et de la vérité sur la vérité conçue comme " vrai " savoir (puisque cest précisément de doctrines cest-à-dire denseignements, quil est question).
Bref, il ny a de philosophie quen distinction dune jouissance dont la promesse est la métaphysique même, laquelle est par là même déjà distinguée delle-même, simplement parce quelle a été reconnue comme telle (pour la métaphysique, il ny a pas de métaphysique mais tout simplement la vérité dont il va de soi quelle est identique à un certain savoir privilégié). Vous voyez bien quen identifiant la vérité au savoir, la métaphysique " cède sur le désir ", pour parler comme les lacaniens, en restant axée sur la jouissance.
Céder, cest donc aller à la dimension métaphysique de la promesse, cest-à-dire avoir décidé que sa distinction davec lengagement ne comptait pas !
Les " natures ", parce quelles sont faites du nom de celui qui parle et non pas de la réalité objective des choses dont elles parlent, sont des promesses cest-à-dire des distinctions, quil convient de reconnaître à lencontre de lanonymat salutaire qui définit la jouissance.
Alors promesses de quoi, si ce nest pas de la jouissance ? Quest-ce que quelquun qui " ne cède pas " (un penseur) peut bien promettre ? Et à qui ?
La promesse des " natures " et la tradition
On peut dabord répondre quil promet de lopératoire. Une " nature ", par exemple le transcendantal qui est de " nature " kantienne, cest quelque chose qui fonctionne. Mais dire cela, cest aussitôt découvrir lessentiel de la promesse, qui se trouve bien au-delà dun fonctionnement, cest-à-dire bien au delà de toute trivialité (une notion qui fonctionne, cest utile, donc cest trivial).
Par exemple imaginez que nous soyons privés de la notion kantienne du transcendantal. Je ne vois pas ce que nous pourrions faire en philosophie. Moi, en tout cas, je ne pourrais pas faire grand-chose, puisquelle importe grandement au versant en quelque sorte négatif de mon enseignement, puisque je parle en grande partie à lencontre de la doctrine transcendantale que je ramasserai dans lidée, moins simpliste quil ne semble (je vous prie de me laccorder), quon peut la réduire à la décision que ne compte que ce qui importe.
Eh bien non seulement cette notion du transcendantal est prometteuse quand nous la lisons sous la plume de Kant (la suite de sa philosophie est la tenue de cette promesse, ne loublions pas), mais encore elle est prometteuse quand nous la considérons comme un point négatif de la pensée, comme dans lexemple de Hegel qui pense contre lopposition kantienne des phénomènes et des choses en soi.
Voilà : cest en un sens négatif que les " natures " sont des promesses ! Si on considère cela dune manière positive, alors on tombe dans la finalité métaphysique qui ordonne tout à un salut, définit comme labsoluité de lanonymat puisque dans le salut il sagit de navoir pour vérité que celle de la vérité.
Pour vous faire comprendre cette dimension négative de la promesse, je poserai une question comme celle-ci : est-ce que la lecture de Kant na pas été la réception de la promesse de penser quil a, malgré lui mais en son nom et comme don irrécusable de sa parole, faite à Hegel ? Lidée est familière aux plus attentifs : vous reconnaissez le mécanisme de la tradition, dont jai parlé à plusieurs reprises pour montrer quelle était de structure métaphorique.
Javais cité, il me semble, Descartes et Spinoza : est-ce que la lecture de Descartes na pas été pour Spinoza la promesse qui lui a été faite de sa propre pensée ? Et ainsi de suite.
Car quest-ce quune tradition, dès lors que chacun de ses moments est une invention et non pas une répétition inerte (Spinoza nest pas un spécialiste de Descartes qui aurait répété plus ou moins intelligemment cest-à-dire plus ou moins bêtement sa doctrine : cest un penseur !), sinon à chaque fois la donation du temps, louverture du temps comme avenir et non pas comme futur ?
Descartes promet dans chacune de ses notions en ceci quil donne au penseur qui le lira un temps qui soit vraiment le sien , et qui ne soit donc pas le simple futur du cartésianisme. En ce sens, pour prendre un autre exemple, on peut dire que le marxisme était lavenir dont la doctrine hégélienne était louverture ce qui revient à dire plus simplement que Marx sinscrit dans la tradition hégélienne, comme Spinoza dans la tradition cartésienne, et ainsi de suite. Cette inscription, je la nomme en disant que cest la joie.
Une tradition, cest la réitération de la donation du temps, et rien dautre. Et cette donation, je vous ai expliqué la dernière fois que cétait la promesse : les " natures " sont épuisées par leur caractère prometteur, en ce sens quil ny a pas de différence entre leur institution sous la plume dun penseur et le don dun avenir, fait à celui qui, par cette parole donnée précisément, voit dans sa lecture souvrir pour lui un avenir de penseur (par exemple le sujet pur de Kant est la production dun avenir : Hegel, Fichte pour men tenir au plus évident ). La métaphore, structure de la tradition, apparaît bien comme linstance même de la promesse Jy reviendrai très bientôt.
Et là on voit une différence radicale entre ceux qui lisent les auteurs pour acquérir des connaissances sur la réalité, cest-à-dire plus simplement qui cherchent un maître en se racontant que cest la réalité qui compte pour eux (en vérité, elle ne compte pour personne), et ceux qui les lisent parce quils sordonnent à une promesse qui est le don de leur avenir.
Moi, dans mes réflexions de lecteur, jappelle cela aimer. Jaime Sartre, par exemple : à sa lecture jai reçu non pas un savoir (cela importe, mais cela ne compte absolument pas : lidée de devenir sartrien ne ma jamais effleuré) mais le don de mon avenir, puisquavant de lavoir lu jétais nimporte qui et que je suis moi depuis que je lai lu et seulement depuis ce moment (comme cest le cas à propos dautres lectures pour les grands penseurs que jai cités, sil est permis de comparer les petites choses aux grandes).
Linstant de la promesse, pour celui qui la reçoit, cest linstant où il devient soi. Raison pour laquelle la promesse est une épreuve, celle du don qui (nous) est fait. La promesse nest rien dautre que cette efficience du don de la vie propre (de lavenir, par opposition au futur qui est forcément celui de nimporte qui) par le don dune parole. Si on ne sait pas cela, on ne peut rien comprendre à lidée de tradition.
La prochaine fois je montrerai en quel sens on peut considérer le nom propre comme une promesse. Peut-être continuerai-je dans cette direction, avant de revenir à la question de la littérature que je noublie pas. Cela dépendra, comme souvent, des questions et des remarques qui me seront adressées.
Je vous remercie de votre attention.
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