La promesse est un acte : " dire, cest faire ", et cest un acte qui consiste à donner. Nous sommes donc dans la problématique du don, et aussi dans celle dune parole qui vaut seulement pour elle-même et non pas pour ce quelle signifierait. Autrement dit : dans la promesse, si le contenu importe évidemment, cest lacte qui compte, lacte du don dune parole par quoi un certain sujet adviendra éthiquement à lui-même, le contenu ne valant que " par ailleurs ".
Dautre part, si lon définit léthique comme lordre de ce qui ne vaut que pour soi en tant quon est soi, cest-à-dire en tant quon nest pas nimporte qui, la question de la promesse apparaît comme celle dune extériorité au monde lequel est précisément lespace commun, lespace où chacun est défini par une situation objective et subjective qui exige de lui ce quelle exigerait de nimporte qui à sa place. Dans la promesse, autrement dit, le sujet se distingue de sa place, alors même quon peut considérer quil nest rien dautre que cette place, quil nen diffère donc pas.
Ainsi apparaît lidée dune parole vraie : une parole distinguée de toute parole qui aurait une réalité mondaine : quelle soit mondaine est irrécusable (si on ne promet rien, on ne promet pas), mais cela ne compte pas. Cest pourquoi il faut commencer par opposer la promesse au serment et surtout à lengagement, lesquels ont en commun que ce nest pas la parole qui compte, mais autre chose.
La promesse nest pas un serment, et nest un engagement que " par ailleurs "
La promesse soppose dabord au serment, dans lequel cest linstance extérieure qui compte (Dieu, le drapeau, la Constitution, le groupe etc.), parce que cest elle qui fait que le serment en est un et pas une parole en lair. Autrement dit dans le serment cette singularité extérieure cause la parole comme vraie. Sur le serment, lessentiel se trouve chez Sartre. Lisez les analyses quil en a données dans la Critique de la Raison dialectique quand il étudie le serment comme rapport dune liberté à un groupe en train de se constituer comme tel. Il faut lire ces textes. Ce nest certes pas mon habitude de renvoyer à beaucoup de références, et vous savez pourquoi, mais je vais de nouveau faire une exception pour Sartre, que jaime. Les textes que je vous recommande de lire se trouvent donc à partir de la page 439 jusquà la page 463, mais on découvre ensuite une multitude de paragraphes disséminés dans la suite du livre. Allez voir aussi aux pages suivantes : 474-476, puis 490, 497-499, 503, 516, 520, 5340, 544, 555, 569, 586, 615, 638-642, 716. Maintenant jen viens à ce que jai à dire sur la promesse.
De même quil ne faut pas confondre la promesse avec le serment, il ne faut pas la confondre avec lengagement.
La raison en est simple : lengagement renvoie à une situation (vous voyez quon ne quitte pas si facilement lhorizon sartrien !) et vaut pour cette raison comme structure du monde, en tant que le monde est lhorizon des finalités et que la position de la finalité comme telle est précisément lengagement. Dans lengagement, ce qui compte, cest donc le monde en tant que tel : il est en quelque sorte lexigence toujours déjà effective de lengagement, pour la seule raison quil est le monde. Ce que Sartre a pu traduire en disant quon était de toute façon toujours déjà engagé. Et en effet la conscience (donc la nécessité de la compréhension) est inséparable de la constitution dun monde que, de ce point de vue, il faut dire dialectique au sens où Hegel parle dune dialectique de lEsprit : on a la conscience de son monde, et inversement cest davoir telle ou telle conscience qui fait quon vit dans tel ou tel monde. Tout au plus accorderais-je que lengagement est la projection, au sens géométrique, de la promesse dans le monde. Mais cette projection implique un changement de ce qui compte : ce nest plus la parole (parce quune parole pure, dans le monde, est tout simplement impossible), mais cest le monde en tant que monde, qui est dabord social (il importe que les engagements soient tenus, parce que sinon le monde devient impossible : dans les engagements, ce qui compte, cest la possibilité du lien social).
Dans la promesse, cest exactement le contraire : la promesse cest que le monde ne compte pas ! Ni donc lautre, en tant quil fait partie du monde. Je vais même plus loin : la promesse, cest que rien ne compte, que la parole en tant que donnée. Quand nous promettons (ce qui est somme toute très rare : en réalité il sagit presque toujours dengagements à faire ceci ou cela), nous donnons quelque chose, qui est notre parole. Cette question de la donation personnelle conditionne toute lanalyse.
Déjà je fais remarquer que lidée de don et lidée de monde sont parfaitement antinomiques : si vous êtes dans le monde, vous ne donnez pas mais vous échangez. Par exemple un jouet contre des bonnes notes, de largent contre un sourire, ou au moins contre lidée que vous supposerez installée dans lesprit de lautre que vous êtes une personne généreuse (ou quil y a en général des personnes généreuses, si vous avez eu le tact de ne pas vous mettre en avant quand vous avez donné) et quelle devrait vous être reconnaissante. Bref, le monde est toujours le lieu du " commerce " et donc, sans quil soit besoin de jouer beaucoup sur le glissement sémantique de ce terme, il est le lieu des achats et des ventes, mais jamais des dons. Sil y a du don, ce ne peut être que sans le savoir et hors du monde.
Or dans la promesse, on donne : sa parole. En quoi nous pointons déjà le côté non-mondain de celle-ci, donc son exclusivité paradoxale à son propre signifié, puisque le monde est lordre du signifié, lordre de ce qui est compréhensible. Si lon promet, par opposition à sengager où lon assume le monde en tant que tel, on est donc déjà en extériorité au monde. Cest pourquoi les gens qui sont capables de promettre inspirent toujours le respect, quoi quil en soit par ailleurs.
A lencontre de celui des politiciens, qui sont des médiocres cest-à-dire des gens auxquels la promesse est absolument impossible (dailleurs personne nest dupe de leur parole quils distribuent si généreusement), on peut citer lexemple les hommes dEtat : Churchill promet des larmes, de la sueur et du sang. (Il est vrai que les plus grands peuvent aussi avoir des moments de médiocrité, cest-à-dire céder sur le vrai et par là même faire des promesses de politiciens le pire étant alors quils aient pu y croire eux-mêmes, puisque cest dabord cela, céder sur le vrai. Ainsi dans son discours de Mostaganem, si je me souviens bien, De Gaulle avait solennellement promis que lAlgérie resterait française.)
La promesse comme acte (et non pas comme action électorale, qui au contraire ninspire que le mépris), produit un effet, qui nest pas lespoir de lenfant qui aura son jouet pour Noël, mais la joie, quand on se rapporte à la promesse elle-même, et le respect quand on a reconnu celui qui promet comme layant fait vraiment.
Le respect est en propre la reconnaissance de la vérité contre la réalité, de ce qui compte contre ce qui importe. Je parlerai de la joie plus loin, quand nous envisagerons ce qui est effectivement donné dans la promesse.
Le respect est le sentiment que nous éprouvons devant ce qui excède le monde. Voyez Kant, qui est très clair là-dessus quand il rapport le respect au sentiment du sublime. En tant quelle est un acte, cest-à-dire en tant quelle suscite le respect (car comme action, elle ne peut susciter que le mépris), la promesse sinscrit en exclusivité de lhorizon des possibles, puisque cette expression suffit à définir le monde. Chacun sait que les actes sont extrêmement rares, et plus rares encore les personnes susceptibles den poser. Rares également sont les gens capables de promesse, puisque pour donner sa parole, il faut être un homme de parole, ce qui ne se rencontre assurément pas à tous les coins de rue.
La question devient alors de savoir ce que cest quun tel don cest-à-dire de savoir quel statut il faut reconnaître à la parole, dès lors quil est absolument exclu quelle puisse prendre place dans le monde.
Vous comprenez donc que la vérité de la promesse réside dans son intransitivité, paradoxalement (en fait, il ny a de paradoxe que si lon confond la promesse et lengagement) : promettre, cest seulement donner sa parole ; et quand on installe ensuite la parole dans lordre du monde, cest-à-dire des finalités et des choses à comprendre, on ramène la promesse à lengagement. La distinction de la promesse et de lengagement (vous venez donc de comprendre que cétait une distinction et non pas une différence) est la position de cette évidence, puisque vous ne promettez jamais quà ce que le monde ne compte pas, et que vous ne dites quelque chose (le contenu de la promesse) que parce quune parole ne peut être posée quà par ailleurs avoir une signification.
Ainsi lengagement consiste à se soumettre quant à ce qui compte à lordre du monde, et réserver pour soi la part de ce qui importe. Si je mengage à corriger des copies pour la semaine prochaine, cest bien au nom du fonctionnement de lÉducation Nationale, qui est seule à compter dans une telle occurrence et la question de savoir si je serai ou non fatigué ne concerne que moi. Ce qui compte nest donc pas léthique du sujet mais le fonctionnement mondain (le système éducatif ne pourrait plus fonctionner si les professeurs ne corrigeaient pas les copies, et ce qui compte, cest quil fonctionne aussi normalement que possible). Je peux donc avoir " promis " de le faire ; en réalité il sagit non pas dune promesse mais dun engagement que jai pris, puisque ce nest pas ma parole qui compte.
Ce qui signifie très concrètement que la vérité de la tenue effective de la promesse ne peut pas si simplement être considérée comme sa vérité : ce quon tient, cest lengagement dont la promesse nest la nécessité que par ailleurs et sans lequel elle serait promesse de rien, cest-à-dire pas promesse du tout.
Dun autre côté, tout le monde a lidée que promettre consiste à confier au temps la vérité de sa parole. Car la parole peut se révéler avoir été fausse, quand la promesse na pas été tenue. Rien là que de très banal.
Eh bien je crois que ce critère tellement évident procède de la confusion que nous pouvons faire de la distinction et de la différence, quand nous oublions de respecter la promesse comme telle, cest-à-dire de conserver sa distinction davec lengagement (en tant que la distinction nest pas une différence). Et en effet : quand lengagement nest pas tenu, on comprend brusquement que ce nétait pas une promesse à quoi on avait eu affaire ! Voilà pourquoi cette idée si évidente ne peut pas être retenue : promettre, ce nest pas confier au temps la vérité de sa parole, parce que le temps ici serait forcément le devenir mondain et que la seule chose quil puisse faire apparaître, cest quil ny ait pas eu promesse, justement à cause de lemprise du mondain. Ainsi ma fatigue, ma paresse, mon intérêt peuvent faire apparaître ma parole comme ayant été une fausse promesse auquel cas tout le monde verra que javais seulement fait semblant de promettre ! Preuve donc que la vérité de la promesse ne peut pas se trouver dans sa tenue. Ce point, qui est décisif à mes yeux, nimplique évidemment pas quil ne faille pas tenir ses promesses (!) mais que la question de vérité la promesse est plus originelle que ce quon imagine habituellement.
Dailleurs tout le monde le sait : un politicien ne peut faire que de fausses promesses (ce qui ne veut pas dire évidemment que nul dentre eux ne tient certains engagements !), ce qui signifie quil ne peut tout simplement pas promettre. Il peut sengager, mais il ne peut pas promettre. Et quand il promet, même sil tient, il ment de tout façon, parce que la promesse, en tant quelle est distinction davec une nécessité mondaine, ne peut pas être le fait dun sujet qui soit nimporte qui alors quon ne peut être un politicien quà être nimporte qui, cest-à-dire quà avoir raison de faire ce que nimporte qui ferait à sa place (ce qui ne signifie donc surtout pas que tous ces gens soient opportunistes et malhonnêtes).
Car si lon appelle " médiocre " un sujet pour qui le possible est la priori du vrai (le propre du politicien pour lhomme dÉtat cest exactement le contraire) alors il faut dire quil est transcendantalement impossible à un médiocre de promettre : il peut seulement sengager, parce que la promesse ne sentend quà lencontre de la nécessité pour le vrai de se soumettre à lordre du monde.
La promesse, cest que la réalité ne compte pas : ce qui est dit est dit, et on ne veut rien savoir dautre.
On ne peut pas dire dun côté que cest la tenue de la promesse qui décidera de sa vérité, et dire de lautre côté que la promesse consiste à donner sa parole, cest-à-dire à ne pas faire compter les nécessités mondaines par lesquelles ce qui est promis sera ou non réalisé. Il faut choisir. Et comme donner sa parole est un acte, par opposition à une action qui se définit dabord dêtre toujours inscrite dans la temporalité mondaine, il ne relève pas de cette temporalité. Un acte donne le temps, en ce sens quà partir de lui le monde est monde pour la première fois (par exemple en philosophie le cartésianisme donne la modernité : lacte de poser le sujet comme principe de la vérité) ; une action, au contraire, sinscrit dans un monde qui, pour changer continuellement, doit dabord être toujours le même. Il y le temps de tout le monde qui est le temps des engagements, et puis il y a un temps dont lacte est littéralement la position et qui est éventuellement le temps de la promesse.
Donc il y a des gens qui peuvent bien sengager, mais qui ne peuvent pas promettre : ces gens, leurs promesses sont fausses depuis toujours, même quand ils font ce quils ont annoncé. Cest pourquoi la tromperie est la vérité de leur activité, et ils ne sont pas " vrais " quand ils accomplissent leurs fonctions avec probité (un politicien honnête aura montré quil nen était pas vraiment un ; ce dont tout le monde prend acte en le désignant désormais comme un " élu " du peuple, ce qui revient au même au niveau de lénoncé mais pas du tout au niveau de lénonciation).
Il appartient à toute promesse mondaine cest-à-dire qui sentend à partir de la possibilité (on tiendra sa parole, à condition quon le puisse), dêtre mensongère. Celui qui a cru à la promesse mondaine, parce quil lui a donné sa réalité (il a décidé dêtre la dupe dun argument électoral, par exemple) est donc le vrai sujet de la tromperie. Car qui est le vrai coupable : le démagogue qui profite des opportunités pour obtenir les places quil convoite, ou bien le peuple qui vote pour celui qui dit ce quil a envie dentendre ? Si lon est victime dune fausse promesse, cest donc en quelque sorte bien fait, et il ne faut sen prendre quà soi, parce quon a décidé de se laisser aveugler par le jouet je prends volontairement cette métaphore qui renvoie dans son signifié à lenfance et non à la maturité, et dans son signifiant à la jouissance et non au désir quon nous faisait miroiter, et quon a par là même " oublié " de se demander à qui lon avait affaire ! Comme si on ne lavait pas su depuis toujours, tant il est vrai que nous ne sommes pas sans vouloir notre perte, très souvent (cest-à-dire précisément notre jouissance, à lencontre de notre désir sur lequel nous cédons alors). Et si pour telle ou telle raison, celui qui a promis tient son engagement, eh bien cela ne change rien au fait que sa parole reste une fausse promesse, puisquavoir des raisons de faire ce quon fait, cest faire ce que nimporte qui aurait raison de faire, dans la même situation objective et subjective. Une promesse, quand elle est faite par nimporte qui, cest un mensonge, même si " par ailleurs " elle est tenue. Et la politique, avec la distinction quelle impose des politiciens et des hommes dÉtat, en est évidemment lillustration privilégiée.
Il ny a pas de différence entre dire que la promesse exclut le possible, dire quelle nappartient pas au monde, dire quelle relève du don de la parole, et dire quelle ne peut être le fait de nimporte qui. Tout cela se ramène à une seule idée qui est lextériorité au savoir autrement dit léthique.
Le paradoxe de la meilleure des excuses
La distinction de la promesse et de lengagement nous fait reconnaître quil ny a de promesse quà lencontre du monde ou, si lon préfère, quon ne promet jamais que limpossible : quand il sagit du possible, ce nest pas une promesse mais un engagement.
Mais cest quoi, concrètement limpossible ? Quelle est donc la vérité de la promesse ?
Pour répondre à cette question, il suffit dexaminer ce qui empêche la promesse dêtre confondue avec lengagement.
Je dirai que cest la question de lexcuse, en ceci quon peut se trouver dans lincapacité de tenir ses engagements. L'éventualité de lexcuse est la vérité de lengagement. La promesse, au contraire, cest que lidée même dexcuse nait aucun sens. Pour distinguer concrètement la promesse de lengagement, cest donc facile : il suffit de se demander si un empêchement, aussi radical quon voudra, est envisageable. Si oui, on parle dengagement, si non on parle de promesse. Et il faut évidemment conduire cette idée à sa limite.
Imaginez par exemple que vous promettiez une aide financière à quelquun. Il se peut très bien que, le moment venu, vous ne soyez plus en mesure dassumer votre engagement (vous êtes ruiné ou, plus vraisemblablement hélas, vous avez perdu votre emploi et votre situation financière est précaire). Là, vous avez une excuse, et tout le monde accordera que nul nest tenu à limpossible : largument est évidemment valable aux yeux de nimporte qui. Le monde est seul à compter quand il y a des excuses, puisque cest lui qui met éventuellement hors de cause. La précarité de la nouvelle situation financière change tout, et elle libère le sujet de son engagement (dès lors bien sûr quil est avéré quil ne sagit pas dun faux-fuyant mais bien dune réalité irrécusable).
Tout engagement mentionne implicitement ladversité comme sa limite de validité. Si je mengage à corriger des copies pour la semaine prochaine, je signifie implicitement quun accident ou une maladie peuvent faire que je ne les rende pas à temps ! Tout le monde entend cette implication, exactement comme lemployeur entend, dans lengagement du salarié à venir à telle heure, léventualité que sa voiture ne démarre pas ou que les transports en commun soient en grève. Cest cela, lengagement : une parole qui pose une nécessité future, comme pour la promesse, mais qui la pose de manière mondaine : on sengage dans un monde qui comprend notamment des maladies, des accidents, des pannes de voiture et des grèves du métro. Le nier, ce serait nier la réalité du monde et par conséquent ne pas sengager : lengagement suppose la responsabilité mondaine, laquelle suppose la lucidité et la prise en compte de tous les facteurs susceptibles dinfluer dune manière ou dune autre sur létat du monde quon veut faire advenir.
Dans la promesse au contraire, sil sagit dun don de la parole et si la définition même du don implique son exclusivité au monde, alors lordre des excuses est éliminé davance. On a toujours potentiellement des excuses de ne pas avoir tenu ses engagements (cest une nécessité en quelque sorte transcendantale, puisquelle est inhérente au monde en tant que tel), on nen a jamais de navoir pas tenu ses promesses.
Jamais ? Vous allez mobjecter quil y a des cas de force majeure ! En effet, et je recule dautant moins devant lobjection que je la porte tout de suite à sa dimension radicale en considérant la limite extrême de cette objection, à savoir léventualité quon soit mort au moment où lon aurait dû tenir parole. Et vous admettrez que la mort est la meilleure des excuses, probablement ! Irait-on reprocher son manque de parole à celui qui est mort avant davoir pu accomplir sa promesse ?
Oui ! Absolument ! Sil a promis, il devait tenir ! et sa mort est impardonnable ! Ma thèse est que ce point est la marque même de la promesse : sa distinction davec lengagement quelle est seulement " par ailleurs ". Et comme toute marque, ce point est aberrant dans sa réalité.
Car lex-cuse, comme le terme lindique expressément, met le sujet " hors de cause ". Je viens de le dire : dans lengagement, le sujet ne compte pas en vérité, puisque sans nier que le sujet sengage lui-même comme agent dune certaine action, on pose en même temps léventualité que lengagement soit rendu caduc par une certaine évolution du monde, cest-à-dire on pose comme constitutif de lengagement que le sujet y soit pour rien (par exemple ce nest pas de la faute de lemployé en retard si les travailleurs du métro ont déclenché une grève surprise).
La promesse, cest limpossibilité de lexcuse, en tant que cette impossibilité institue un statut dénonciation qui est le fait que le monde, où la mort des agents peut certes advenir, ne compte pas.
Comme la limite de lexcuse est évidemment la mort, je dirai que la promesse a pour vérité (sa distinction davec lengagement) que même la mort ne soit pas une excuse.
Là où même la mort nest pas une excuse, on a affaire à une promesse. Cest son critère, selon moi.
Ceux qui cherchent des excuses, dans les circonstances, dans les conséquences, ou plus couramment encore dans leur enfance (tout est de la faute de leurs parents qui les ont si mal fabriqués), ceux là ne peuvent promettre parce que pour eux la mort est une limite négative : pour eux, la vérité de la mort, cest finalement que, pour lessentiel, on ny soit pour rien puisquelle peut survenir à tout moment et nous délier de nos engagements (ce nest pas de notre faute si lon est mort avant davoir pu faire ce quon devait !).
Ce quon peut encore indiquer en disant que dans la promesse le savoir ne compte pas. Par exemple si je promets dêtre là dans 20 ans, je suis bien en même temps conscient quil est fort possible que je sois dans de tout autres dispositions objectives et subjectives, que je sois empêché et, à la limite, que je sois mort. Eh bien, si je promets, tout cela, je ne veux pas le savoir ! Que jen admette simplement léventualité, et il sagira dun engagement et non pas dune promesse.
La meilleure des excuses étant constituée par le fait dêtre mort, on dira par conséquent que le sujet de la promesse, cest le sujet par delà sa mort. Ce point est décisif à mes yeux, parce quil fait apparaître laberration de la promesse, son caractère dextériorité au monde : si je promets, il nimporte pas que je sois mort ou vivant quand il sagira de tenir, parce que la promesse doit être inconditionnellement tenue et non pas tenue à condition dêtre toujours bien disposé, dêtre en bonne santé, davoir les moyens, dêtre encore vivant. La mort nimporte pas, voilà ce qui définit quelquun sur qui lon peut compter ce qui veut donc dire déjà que seul celui pour qui la mort compte (pour les médiocres, elle ne compte pas : elle importe) peut promettre puisquon ne promet quà être constitué comme sujet de la promesse par cette mort qui naura jamais valeur dexcuses (ce qui est bien une manière dimporter et non pas de compter).
A linverse les héros, ou les créateurs : pour eux, cest la mort qui les institue comme les sujets irrécusables de ce quils font. Eux, ils peuvent promettre.
La mort, qui nest rien, cause le sujet comme tel et par là désigne celui sur qui lon peut compter. Les autres, ceux pour qui elle est la meilleure des excuses (et encore une fois, comment pourrait-on reprocher à celui qui est mort depuis vingt ans de nêtre pas là comme il avait promis de lêtre ?), on ne peut pas compter sur eux, quelles que soient par ailleurs leurs qualités morales. Ils peuvent donc sengager, parfois avec courage et ténacité, mais ils ne peuvent pas promettre.
La promesse, cest que la réalité ne compte pas ; et le paradigme de la réalité, cest la mort du sujet et que cette mort soit origine.
Que la mort soit lorigine de la parole comme don (alors que la vie est lorigine de la parole comme expression), voilà à mon avis le propre de la promesse.
Du point de vue du sujet, la promesse est donc littéralement la traversée de la mort : on ne promet jamais quau-delà de sa propre mort, puisquil est incontestable quelle peut survenir entre le moment de la parole donnée et le moment de laccomplissement.
Un médiocre, cest quelquun qui reste en-deçà de sa propre mort. Seul peut accéder à la dimension de la promesse celui qui a traversé le miroir surface uniquement définie par son impossibilité absolue, et donc par linstitution dun espace de soi à soi, qui rassemble lidentification que le sujet fait de lui-même et la reconnaissance de sa mort.
Cest la traversée du miroir qui décide sur qui on peut compter, et sur qui on ne peut pas, rien dautre.
La réception de la promesse.
Il y des gens qui disent, parce que la promesse se fait forcément à deux et quen linguistique cest le sujet qui reçoit qui détient la vérité du message, que la tenue de la promesse serait subordonnée à une certaine réception. Exprimée moralement, lidée est que lautre devrait mériter quon tienne la promesse quon lui a faite au moins en ceci quil devrait sen montrer digne, la dignité étant alors la manière dont celui qui la reçoit constituerait une certaine parole en promesse.
Les braves gens ! Alors il faudrait que lautre mérite que je tienne ma promesse pour que je la tienne Voilà qui en dit long sur leur statut de sujet dénonciation, en tout cas, puisquil va de soi que lautre ne peut jamais être assez méritant ! En quoi la raison linguistique ne vaut pas : ce nest pas dune parole échangée quil sagit, mais dune parole donnée.
Parfois, les tenants de cette obscénité morale raffinent leur argument : il faudrait que la promesse ait été acceptée comme telle ! Et comment décider que ma promesse a été acceptée comme telle par celui à qui je lai faite ? Si je reprends la distinction dont je viens de poser quelle était la vérité de la promesse, je suis forcé dêtre délié davance, puisque je vais considérer lautre dans sa réalité mondaine et quà cette lumière je suis forcé de dire quil a seulement vu la réalité de ce que je disais (lengagement) alors que moi je me situais dans sa vérité (la promesse) ! Jaurai donc ma bonne raison toute prête (" Désolé, mon cher : tu as cru sottement que je mengageais à taider, alors que dans mon esprit cétait une promesse, acte métaphysique, et non un engagement, action trivialement mondaine. Cette confusion philosophique et cette bassesse de vue te coûte ce que jaurais bien voulu te donner ! "). Impossible dêtre plus ignoble, on le voit.
Jadmets à lextrême limite léventualité que lautre soit indigne de recevoir une promesse. Cela ne peut avoir lieu que dans un seul cas : quil ne soit pas un homme de parole autrement dit que pour lui la distinction de la vérité et de la réalité, de ce qui compte et de ce qui importe, ne compte pas. Et certes, la médiocrité vaut aussi bien pour les peuples que pour les individus, comme le montrent à longueur de pages les effrayantes prophéties de Tocqueville sur les sociétés démocratiques avancées, ou les pages de Nietzsche sur les " derniers hommes " : lun et lautre désignent des collectivités pour qui la distinction de la vérité et de la réalité est originellement frappée dimpossibilité, cest-à-dire forclose, et par là même des collectivités inaptes à distinguer la promesse de lengagement.
Daccord, donc. Mais quest-ce que cela change ? Rien, puisque la considération de cette éventualité revient à faire de la tenue de la promesse un des termes dun échange : on est dans le commerce, alors que la question de la promesse est la question de léthique dont bien sûr tout le monde a compris quelle avait une origine événementielle, qui est la traversée du miroir.
Et puis avec cette doctrine, on ne promettrait quà fort peu de gens : seulement à ceux sur qui on peut vraiment compter, au sens que je viens de définir, et le moins quon puisse dire est que de telles personnes ne se rencontrent pas tous les jours ! Par exemple, on ne pourrait pas promettre à son enfant de lélever, ni autres choses du même ordre. Or la promesse est paradigmatiquement la parole dun père.
Bref, largument qui soumet la promesse à un certain type de réception est ignoble parce quil revient à donner davance une excuse pour ne pas tenir parole en faisant de la promesse un acte conditionnel (elle nen serait une quà la condition dun certain type de réception), alors que le premier trait de sa définition tient à son caractère gratuit (" donner " sa parole) et donc inconditionnel.
Cela dit, la promesse étant une certaine parole, donc aussi une certaine signification mondaine, il est impossible de ne pas prendre en compte sa réception. Mais je viens de le dire : ce nest pas une parole qui séchange, cest une parole qui se donne ! Les gens qui veulent subordonner la valeur de la promesse à un certain type de réception, si lon formule leur argument, refusent tout simplement de distinguer entre donner et échanger. Les paroles, ça séchange. Ce sont même les paroles qui constituent le modèle de tout ce qui séchange, comme dit Lévi-Strauss. Or justement, dans le cas de la promesse, et aussi du pardon, on a une suspension de cette nécessité anthropologique : là, et là seulement, léchange est suspendu ; et lidée que la parole soit donnée et non pas échangée nest rien dautre que celle de cette suspension. Ni la promesse ni le pardon ne sont affaire de commerce.
Donc la réception de la promesse doit se penser sur le modèle de la réception de la grâce, puisque la notion de don na de sens quà lencontre de celle de léchange.
Le propre de la grâce, cest donc quelle ne soit jamais méritée et par conséquent quelle elle tombe sur ceux qui nen sont pas dignes. La grâce est intrinsèquement scandaleuse : cest tout le contraire dune récompense et ce nest pas sur celui qui observe le plus scrupuleusement les commandements quelle sabat parce quelle serait alors conditionnelle.
La promesse, en tant quelle est inconditionnelle, ne suppose aucune condition, si lon me permet un tel truisme Je dirai même : bien au contraire, puisquelle est une grâce cest-à-dire un scandale ! Comme le pardon, qui nest pas une tranquillité spirituelle achetée par le coupable avec la monnaie de son repentir, la promesse nest pas une reconnaissance réciproques entre gens de bonne compagnie qui savent pouvoir compter lun sur lautre.
La réception de la promesse compte, mais pas comme voudraient le croire les honnêtes gens, épiciers pleins de probité pour qui tout doit toujours se mériter. Elle compte en quelque sorte à lenvers, si lon veut absolument garder la référence linguistique : cest là où lautre ne mérite évidemment pas quon tienne parole que simpose avec le plus dévidence quon la tienne. Mais bien sûr je ne confonds pas lévidence qui renvoie seulement à la représentation, avec la vérité qui renvoie à limpossibilité pour certains sujets dêtre nimporte qui.
Cette inversion pose la distinction du réel et du vrai, en faisant que le premier ne compte vraiment pas. Sen tenir au vrai et laisser à sa trivialité le réel dans lequel il est lui-même pris par ailleurs, telle est la position de celui qui promet, lui qui ne cède pas sur la distinction du vrai et du réel. Or quand est-ce quon ne cède évidemment pas sur cette distinction, sinon quand on a dans sa représentation toutes les raisons de la récuser ? Ce qui valait tout à lheure à propos de la mort, quon envisageait représentativement, vaut donc maintenant à propos de la réception de la promesse. Cest exactement la même chose.
Prenez lexemple de De Gaulle (laffaire algérienne mise à part ) : sa position à la tête de l'État ne tenait pas à la médiocre ambition doccuper une place, même la première (seul celui qui est pour lui-même nimporte qui peut identifier son désir à loccupation dune place, puisquune place constitue comme interchangeable le sujet qui l'occupe), mais à la promesse quil avait faite aux Français. Quant aux Français, dans son esprit (au moins le temps quil lait dit), cétaient " des veaux " ! En quoi nécessité de tenir la promesse était dautant plus évidente.
Il ne dépend de personne quon ait ou non traversé le miroir, cest-à-dire quon soit ou non quelquun sur qui on puisse compter. La promesse est cette nécessité elle-même dans lordre du dire.
Donner le temps
Jarrive maintenant au dernier point, que javais implicitement annoncé en disant que la promesse produisait deux " effets " (je prends bien entendu ce terme dans son acception artistique), qui sont le respect et la joie. Du respect, jai déjà parlé (et je parlerai encore dans dautres contextes).
La joie (que personne ne songe à confondre avec la gaieté, le bonheur, le contentement et autres notions du même ordre sémantique), je la définirai ainsi : pour celui qui la reçoit cest laperception du temps qui souvre, en tant quil souvre.
Une promesse est un acte et non pas une action, laquelle se définit de supposer le temps du monde, alors que le premier le brise.
Il y a bien des manières darrêter le temps, de vivre ou de faire vivre dans uchronie. La promesse arrête le temps en ce sens quelle renvoie à linanité (ne pas confondre avec la vanité) le monde. Elle inaugure, en ce sens que celui qui reçoit la promesse reçoit, sans quil en ait forcément conscience, non pas un monde mais LE monde qui est ainsi le vrai monde, par opposition à celui qui se poursuit par ailleurs et qui nest plus que le monde réel.
La joie, cest la distinction du temps vrai et du temps réel. Par exemple on peut considérer le temps cartésien comme joyeux : le monde était donné à lhomme ; ou le temps hégélien : lhistoire était donnée à lEsprit, et ainsi de suite pour garder nos exemples philosophiques.
Une naissance, parce que cest la réalité dune promesse, est forcément une joie, bien que " par ailleurs " le bébé prenne place dans la lignée indéfinie des humains qui se reproduisent. Mais il est dans son être même le don dun certain monde : peut-être ce nourrisson vagissant sera-t-il aussi grand que Shakespeare ou que Galilée ? De quelle inouï dexistence et de vérité est-il porteur ? Il va peut-être fonder une nouvelle civilisation, justifier par ces actes non seulement quil ait vécu, ni que lhumanité existe, mais que lunivers même existe ! Qui peut le dire davance ? Personne, assurément. Tout le monde en voit la possibilité, même si, comme jai dit, elle sera ensuite presque toujours trahie.
La promesse est en ce sens don du temps : il y a lavant qui est le temps de la réalité, et laprès qui est le temps de la vérité ou plus exactement, et telle est la spécificité de la promesse, de la vraie réalité !
Par temps, il faut entendre ici la conjonction de lexistence et de la vérité. Rien de plus banal en philosophie, depuis que nous avons lu Hegel. Cest cela qui est donné dans la promesse : la compréhension de lexistence nest plus la même (exister, même pour un simple caillou, ne veut pas dire la même chose avant et après Galilée, par exemple), ni donc de la vérité. Et le temps qui est lordre de lexistence (ce qui nest pas temporel nexiste pas) est en même temps le devenir par quoi ce qui est arrive à ce quil devait être. En ce sens, tout le monde voit que la promesse donne le temps parce quelle est lacte de son ouverture, cest-à-dire que la joie est leffet propre de la promesse (le respect aussi est leffet de la promesse, mais pas seulement delle).
Leffet du don également me direz-vous. Mais justement : toute promesse est don. Don de la parole, et par conséquent aussi don du temps puisque le propre dune parole inaugurale est dêtre lattente de toutes celles qui suivent et quelle ordonne ce qui est le temps, subjectivement.
Quid alors de la réception ? Un tableau peut faire de leffet en lui-même (par exemple le peintre séloigne de temps en temps au cours de son travail pour apercevoir cet " effet "). Le tableau est ainsi et cela ne dépend de personne. Que nul visiteur nentre dans le musée ny change rien, de même quun livre ne devient pas médiocre de nêtre pas acheté dans les librairies. La promesse peut-être méconnue (les contemporains de Descartes voyaient-ils quil donnait la Modernité ?) et par conséquent ni le respect ni la joie nadviendront à la réalité. Mais cela ne compte pas, puisque le caractère inconditionnel de la promesse est précisément que la réalité ne compte pas. La promesse est le don du temps, donc joie chez celui qui la reçoit et qui peut tout à fait vivre des siècles après quelle ait été faite et tenue.
Le temps de la promesse est le vrai temps, et la cause de sa vérité est le don, comme tel cest-à-dire comme grâce renvoyant à la problématique du nom (puisque nimporte qui ne peut pas donner). Dans cet ordre joppose ainsi le vrai temps au temps réel, puisque la promesse est ce qui cause lavenir comme tel, par opposition au futur (une technique davenir, par exemple, on dit quelle est prometteuse ; et une technique peut avoir encore un très long futur devant elle par exemple le moteur à explosion et plus davenir).
Jarrête ici. La prochaine fois, je reviendrai à ma question des " natures " en vous montrant que le nom propre est en lui-même une promesse. La question de la métaphore et par conséquent de la donation philosophique en recevra une nouvelle dimension.
Je vous remercie de votre attention.
Cours du 3 février 2000
Philosophie de la promesse, suite 1
La dernière fois, je vous ai montré que la promesse ouvre le temps, et distinguant ainsi lavenir du futur, distingue le vrai temps du temps réel. Cette ouverture est un don, qui ne peut être fait que par certains sujets, ceux qui se situent en deçà de leur mort, en-deçà de toute semblance les gens qui comptent, par opposition aux gens importants. La promesse est la parole dun tel sujet qui compte, qui nest donc pas le sujet de lengagement, alors que lidée dêtre important implique déjà celle de lengagement. Ainsi la distinction de la promesse et de lengagement, comme éthique, renvoie à des discours radicalement opposés : le discours des gens qui comptent, et celui des gens qui importent. Vous avez compris quil sagit paradigmatiquement de lopposition de la métaphore et du concept si, comme je le prétends, la métaphore est non pas lexpression de certaines vérités ineffables mais la parole du sujet marqué en tant que marqué de celui qui est localement fait de sa propre mort.
Ce sujet de la métaphore et donc, pour nous ici, de la donation philosophique, vous comprenez que son nom exige une élucidation particulière, à laquelle nous consacrerons plusieurs séances. Pour ce qui nous intéresse aujourdhui, il faut retenir que nimporte qui ne peut pas promettre et par conséquent que le nom, dans son extériorité radicale au monde et à toute éventualité de semblance (quil y ait des semblable) est cause de la promesse. Celle-ci est à son tour la distinction actuelle de la réalité (comprenant à la limite la mort du sujet lui-même) et de la vérité, en ceci quil ny a pas de différence entre dire dun homme quil est un homme de parole, et dire quil ne transigera jamais sur le fait que la réalité ne compte pas ce quon peut exprimer plus simplement en disant quun homme qui compte se reconnaît précisément à ceci quil ne cherche jamais dexcuses. Or cette intransigeance, cest tout simplement la pensée, quand on la rapporte à la philosophie et quand on la considère dun point de vue éthique !
La pensée comme promesse
Cest très évident, et tous les lecteurs des textes dont nous sommes les héritiers le savent parfaitement. Le philosophe en effet peut bien arguer dexpériences diverses et mobiliser des connaissances scientifiques (cest-à-dire des réalités reconnues, donc des excuses) pour appuyer ses dires, personne nest dupe : cela ne compte pas, et cest toujours avec une certaine gêne que nous découvrons, sous la plume des plus grands, des références objectives. Les scientifiques passent, les philosophes restent ; tout le monde le sait et la toujours su. Cela tient à ce que la vérité dans lun et lautre cas ne se situent pas au même niveau : dans lénoncé pour les scientifiques qui sont donc des gens plus ou moins importants mais qui ne comptent jamais (sauf les génies, comme Newton ou Einstein : mais cest comme génie, cest-à-dire comme décidant de la vérité et non comme savants cest-à-dire comme apportant des connaissances), et dans lénonciation pour les philosophes qui sont donc toujours en deçà des domaines où ils pourraient sembler cest-à-dire notamment discuter.
La dimension dépreuve de la pensée : lécriture, éthique ambiguë de la promesse
On ne pense quà être passé derrière le miroir, lequel est précisément linstance de la position des semblables, de ceux avec qui, par conséquent, on peut discuter. Deleuze dit la même chose, il me semble, à souligner que la discussion est absolument étrangère à la philosophie, et quun philosophe se sauve dès quon lui propose de discuter ce quil dit. Rien de plus vrai : on ne peut échanger que des malentendus et se pousser soi-même, par lâcheté, courtoisie ou charité, à des concessions dont on a honte ensuite. Ce qui revient plus concrètement à dire que la pensée na aucun rapport avec la demande de compréhension. La pensée, non, mais lhomme oui, hélas. De sorte quon peut céder en demandant aux autres de nous comprendre (de nous aimer), et par là faire feu de tout bois, notamment du savoir scientifique ! (Un critère infaillible pour repérer cet effondrement éthique : quon se réfère aux " dernières " découvertes !).
Si on ne pense quen exclusivité à la semblance, et donc à la possibilité de la discussion (par principe on ne discute jamais quavec ses semblables), cela signifie que la pensée sentend en exclusivité du domaine des reconnaissances objectives, cest-à-dire des reconnaissances des " en tant que ", qui sont toujours des identifications serviles, puisque parler " en tant que " revient implicitement à se référer à une instance qui nous a institués comme tels ou tels. Par exemple, je peux parler en tant que professeur : ma parole sera alors non pas surtout une pensée, mais un discours qui sera celui dune instance anonyme quon pourrait caractériser par la fonction sociale de transmission des savoirs de sorte que l" en tant que " quelquun qui ne compte pas et sur qui on ne peut pas compter, même sil peut tenir honnêtement ses engagements est en réalité un anonymat (parler " en tant que " professeur, cest le faire en étant nimporte quel professeur) autorisé dun anonymat plus général (la fonction de transmission des savoirs, qui est un mécanisme social). A lencontre de cela simpose, comme nous savons, la position des natures qui ne sont faites que du nom de celui qui les pose, et donc de son statut de sujet antérieur à sa propre semblance, antérieur à toute semblance ce que jai exprimé en parlant de " traversée du miroir ".
De toute façon, il n'y a qu'une chose qui compte en philosophie : écrire. Or c'est quoi, écrire ? Ceci : poser le signifiant comme signifiant, et rien d'autre. Vous voyez bien que la pensée n'a rien à voir avec la signification, ni par conséquent avec la compréhension à la fois comme activité et comme demande. Pour celui qui pense, il y a seulement la nécessité d'écrire au moins 3 pages par jour, et nullement celle d'exposer des " idées ", ni moins encore de les " communiquer " à des autres, qui devraient le " comprendre ", afin quils me mettent à y croire. Pour un philosophe, se prendre pour un maître est toujours une imposture : un mensonge sur la vérité quil fait semblant de confondre avec le savoir, et un mensonge sur lui-même qui se supposerait ledit savoir, alors quil linvente indéfiniment dans lacte décrire.
Écrire, cest toujours écrire sans savoir. Cest une épreuve, par conséquent. Quelque chose comme un saut dans le vide, puisquaucune réalité idéalement communicable ne vient finaliser la course des mains sur le clavier. Sil faut assurément avoir été éprouvé (cest-à-dire nêtre pas revenu dune certaine épreuve) pour advenir à la position de sujet pour lécriture, le sujet de lécriture est le sujet même de lépreuve, et pas simplement un sujet éprouvé : ce nest pas le sujet perdu, mais cest le sujet qui est en train de se perdre la définition de lépreuve étant toujours de saccomplir hors du savoir. Concrètement, cela signifie que lécriture est une régression à la place subjective, celle de nêtre pas revenu celle de nêtre rien que son propre manque, que sa propre blancheur, que sa propre mort Voilà exactement en quel sens je parle de la position de lécriture comme dune position de promesse : celui qui nest que sa propre mort nest certes pas quelquun dimportant, puisque toute importation ne peut jamais avoir lieu que dun domaine de la vie à un autre. Et sa parole est précisément une parole de mort cest-à-dire une parole faite de ce que la réalité, pour elle, ne compte pas. Et la parole ainsi faite, je dis que cest la promesse.
Vous voyez donc que lécriture se distingue très clairement à ceci que les arguments ne peuvent pas être des raisons ! Quils le soient, et lon est dans le domaine du choix, alors que la non mondanéité de lacte (notamment de lacte décrire) nécessite seulement quon parle de décision. Un choix, cela sexplique et se justifie, alors quune décision, cela se signe.
Ethiquement, vous pouvez donc repérer des positions distinctes, selon que les arguments auront ou non valeur dexcuse. Citer les acquis (surtout les " derniers " !) de la science est toujours une lâcheté, parce que cest poser ailleurs quen soi-même la nécessité de la parole quon pose. " Cest pas moi, msieur : cest la science ! ". Vous reconnaissez cette lâcheté : cest exactement la lâcheté de celui qui na pas pu tenir sa promesse pour telle ou telle raison (irrécusable, on ladmet). Pour lui, cest la réalité qui comptait, alors que lhomme de la promesse est celui pour qui la réalité dont sa propre mort est léventualité limite ne compte pas quand il a donné sa parole. " Cest pas moi, msieur : cest la réalité ! "
Léthique, il faut le remarquer ne se comprend jamais dun seul bloc. Sinon, on ne parlerait pas déthique mais dun certain idéal auquel on resterait asservi. Concrètement, cela revient à dire que les positions sont constamment changeantes, sur le fond dune position originelle qui est ou bien celle dêtre nimporte qui, cest-à-dire quelquun de plus ou moins important selon la place à quoi on sidentifie, ou bien non. Ainsi le discours philosophique lui-même est-il, dans sa réalité concrète, parcouru dune multitude de positions diverses qui sont comme ces " tropismes " dont parle Nathalie Sarraute, et qui font quaucun discours nest jamais totalement assuré de sa position. Léthique, paradoxalement, implique limpossibilité de cette totalité. Cest ce que jai exprimé il y a longtemps, dans un autre enseignement, en disant que si la trivialité est une misère, le sublime est une imposture. Cela se traduit donc par limpossibilité elle-même paradoxalement éthique de " tenir " la décision de ne pas céder.
On peut de ce point de vue faire une analyse éthique des textes les plus divers, qui serait assez proche de lanalyse existentielle que Sartre mobilise à plusieurs reprises dans son Flaubert, mais qui pointerait à lintérieur dune même phrase, les diverses positions éthiques (et non pas existentielles, comme quand il analyse des phrases qui finissent " passivement ") dun sujet décriture. On peut dire que ces fluctuations éthiques consistent à céder sur la promesse bien que sur le fond la question ne se pose pas, puisque les textes dont il sagit ne tirent pas leur vérité dune réalité préalable quils représenteraient plus ou moins adéquatement (la " lâcheté " dont je viens de parler) mais seulement du nom de celui qui les a signés. Car penser nest pas choisir la meilleure représentation dune réalité qui servirait de critère et de juge à ce quon fait : cest décider du vrai donc cela sauthentifie non pas par des références excusantes, mais par une signature.
Ainsi même Hegel voit dans la chimie des arguments qui viennent conforter ses thèses ! Et je ne parle même pas de Bergson qui voit dans des expériences spirites qui étaient tellement en vogue à la fin du dix-neuvième siècle les preuves quasi expérimentales de sa métaphysique (cf. les Mélanges, PUF, 1970 deuxième volume de lédition du centenaire) ! Je disais lautre jour, à propos de De Gaulle, que les plus grands pouvaient eux aussi céder sur le vrai et se montrer médiocres (jaurais pu citer la fuite à Baden en 68, et surtout laffreux abandon des Harkis). Les exemples philosophiques cités vous montrent que cela arrive aussi dans leur domaine aux plus grands penseurs ce qui nest pas sans être riche denseignements sur léthique.
Voilà exactement ce que cest que céder sur le vrai, en philosophie : cest vouloir convaincre en cherchant des preuves objectives pour ce quon dit, alors que la vérité dune parole tient exclusivement au fait quelle ne soit pas la parole de nimporte qui mais, par exemples, celle de Hegel ou de Bergson. Autrement dit cest se mette en position dêtre autorisé par autre chose (la réalité, telle que la science notamment la présente) que soi-même. Cest précisément ce refus que jindique en disant que la philosophie procède dune épreuve et non pas dune expérience : en appeler à lexpérience, cest avoir déjà cédé.
Nêtre faux que " par ailleurs "
Il y a des cas plus frappants encore, qui montrent dautant mieux la vérité, cest-à-dire la distinction, de la philosophie. Je pense notamment à Kant, dont louvrage principal est inséparable de lépistémologie newtonienne. De ce point de vue il est caduc : je ne vois pas comment la conception einsteinienne de lespace, que nous tenons pour vraie, peut le moins du monde tolérer les développements de lesthétique transcendantale ! Si donc chez Kant il sagissait de réalité, il ne faudrait plus le lire : nous savons que sur ce point au moins (et lon peut considérer que les autres sont solidaires), ce quil dit est tout simplement faux ! Mais justement : Kant est un philosophe ! Cela signifie que cet argument, aussi important quon voudra si lon veut savoir ce quil en est réellement de lespace, ne compte pas, absolument pas. Le discours de Kant reste vrai, bien que nous sachions par ailleurs quil est faux.
Comme " kantien " il est vrai, et " par ailleurs ", il est faux. Vous avez parfaitement reconnu ma dichotomie habituelle de la marque, comme lieu exclusif de la vérité, renvoyant la réalité à un ordre qui est celui du " par ailleurs ". Cest la notion de lépreuve que je rappelle ainsi : " je suis désormais quelquun dautre, mais par ailleurs je suis toujours moi ", pour rappeler que la distinction de la réalité et de la vérité est inhérente au sujet éprouvé et donc, à tout sujet (car nous sommes tous des survivants, au moins de lépreuve du langage).
Lesthétique transcendantale est vraie comme discours de Kant, elle est fausse comme discours de nimporte qui cest-à-dire comme le discours dun anonyme qui, réfléchissant par devers lui, aurait cru trouver la nature objective de lespace. Mais il ne sagit pas de la nature objective de lespace, dans cette partie de la Critique de la Raison pure : il sagit de sa nature " kantienne " ! Ce qui revient donc à cette banalité quon ne pense jamais quà sautoriser de soi-même en quoi lon distingue clairement penser et réfléchir (car on ne réfléchit quà sautoriser du point de vue dun autre sur soi).
Eh bien les " natures " sont intrinsèquement faites de cette autorisation, pour la raison quelles ne disent pas la réalité des choses (si cétait le cas, on sy référerait encore après la mort du penseur) mais leur vérité, précisément en ceci que la vérité est laffaire du nom qui la cause comme telle, et nullement dune réalité qui donnerait ultérieurement raison ou tort. Car ce nest pas plus tard, dans le temps infini des confirmations toutes assurées, quon a raison quand on pense, mais lacte même de penser est lacte même de la vérité, cest-à-dire plus concrètement quil est sa distinction.
En quoi la nature de la promesse apparaît, dans sa dimension subjective : elle consiste à ne pas céder sur la dimension dépreuve de la pensée ce quon fait assurément en envisageant léventualité des excuses qui, elles, proviennent directement de lexpérience (le sujet de lexpérience est celui de la réflexion, lequel est celui de la totalisation dun savoir né de lextériorité des choses à la subjectivité). Mais à lépreuve soppose lexpérience, et toute épreuve peut assurément être réfléchie comme une expérience cest-à-dire destituée de sa capacité de vérité.
La réflexion est en ce sens toujours du côté du mensonge, puisquelle oblige à tenir compte de la réalité (or la pensée, comme la promesse, cest que la réalité ne compte pas : ce nest pas parce que Kant a tort sur la réalité de lespace quon va arrêter de le lire) cest-à-dire à se défausser et à sexcuser (ce nest pas la faute de Kant si lespace na pas la réalité quil pensait).
Depuis le début de cet enseignement sur la philosophie joppose la pensée et la réflexion. La question de la promesse, en tant quelle soppose à léventualité pourtant irrécusable de lexcuse, montre lenjeu de cette opposition.
Par exemple si je dis " quoi quil en soit de la réalité et de mes propres dispositions, notamment quoi que tu aies fait, je serai avec toi ", je promets. Bien sûr, que je mengage en disant cela ; mais si cest ce qui importe ce nest assurément pas ce qui compte. Dans cet exemple, ce qui compte, cest quune parole soit née de lépreuve de la paternité (laquelle nest pas une expérience, puisquon ne peut pas " être " père mais seulement en avoir un) cest-à-dire de la nécessité que quelquun puisse compter sur moi, au-delà de toute réalité (y compris ma propre mort).
Dire que la vérité nest rien dautre que sa propre distinction, vous le voyez, cest retrouver exactement le propre de la promesse, qui nest que sa distinction davec lengagement. Promettre, cest sengager, à ceci près que ce ne lest " pas vraiment ", exactement comme on peut dire que la pensée dun philosophe ne concerne " pas vraiment " ce dont il parle, puisque la démonstration de la fausseté objective de ses propos naura absolument aucune incidence sur la vérité de sa parole (comme la réalité na aucune incidence sur la nécessité de tenir la promesse).
Cette restriction, qui ne consiste en rien, il faut dire quelle est leffet du nom, puisquun anonyme ne peut pas promettre, et que la pensée produit les " natures ", qui sont exhaustivement faites du nom de celui qui les a posées (un anonyme cest-à-dire un " en tant que " : celui qui sautorise des meilleures raisons pour faire ce quil fait ne pense pas).
Je ne vous parle pas dune analogie : les " natures ", qui sont faites du nom de celui qui parle et non pas de la réalité des choses dont il parle, ce sont des promesses.
La promesse et la métaphysique
Cest évident à chaque fois, quel que soit lexemple que vous preniez dans lhistoire de la philosophie. Ainsi la " substance " cartésienne nest rien dautre que la promesse pour lhomme quil devienne " comme maître et possesseur de la nature " ; la " Substance " spinoziste nest rien dautre que la promesse de conjoindre la lucidité et la béatitude ; le concept hégélien nest rien dautre que la promesse pour lhistoire davoir un sens, et ainsi de suite.
Jinsiste sur cette évidence. Impossible de jamais comprendre les inventions philosophiques si vous ny voyez pas autant de promesses. Cest ce que jindiquais lautre jour en soulignant le caractère intrinsèquement prophétique du discours philosophique.
Pourtant, une objection mest faite par mon propre discours : ne viens-je pas de dire que la philosophie ne sinstituait quà lencontre de la réalité, et toutes les promesses quon trouve ainsi dans lhistoire de la philosophie (toutes les notions originales, donc) ne concernent-elles pas des réalités ? La distinction davec lengagement, dont je fais lessence de la promesse, semble ainsi se brouiller. Car les philosophes ne prennent-ils pas implicitement lengagement de mener lhumanité sur les chemins dune destinée dont je viens de donner des exemples ?
La question de la distinction insiste donc, cette fois sous une forme pas tellement nouvelle dans mon enseignement, celle de la destinée (pour nimporte qui) et du destin (pour le sujet marqué, donc distingué). Or noublions pas que cette question, en même temps quelle est celle de la vérité, est aussi celle de la philosophie, qui nest rien dautre que sa propre distinction davec la métaphysique cest-à-dire davec le savoir doctrinal dont les travaux des penseurs sont effectivement la production.
Quand donc je vous dis que les " natures " sont des promesses, vous devez dans un premier temps lentendre comme il vient dêtre indiqué, cest-à-dire métaphysiquement, dans un ordre en quelque sorte " historial ", mais vous devez aussitôt vous dédire de cette compréhension nécessaire, précisément parce quelle est métaphysique cest-à-dire pas distinguée.
Autrement dit : dans leur dimension métaphysique, les notions inventées par les philosophes sont des engagement, et dans leur dimension philosophiques, ce sont des promesses. De lengagement à la promesse il y a la même distinction (définie comme une différence qui ne consiste en rien) quentre la métaphysique et la philosophie.
Précisons dabord en disant ceci : dun point de vue métaphysique cest-à-dire du point de vue des " idées " du philosophe par opposition à son écriture, toute notion proposée est un certain engagement à nous apporter le salut. Rien de moins.
Prenez nimporte quelle " nature ", et subjectivez-là comme tous les philosophes le font dans le développement de leur doctrine (cest-à-dire de laspect métaphysique de leur travail) : vous obtiendrez une figure idéale qui est celle dun sujet ayant enfin le vrai sur le vrai, et par conséquent étant par là même un " vrai " parce quil serait non différé de son propre savoir. Cette " vérité " quil sagit non plus davoir mais dêtre, vous pouvez lui donner des tas de noms, selon les doctrines que vous prendrez en exemple : liberté, maîtrise, unité, béatitude, création, etc. Le sage est évidemment le paradigme de cette imposture, lui qui a idéalement identifié la vie au savoir de la vie, faisant ainsi de la première la " vraie " vie. Et mener la " vraie " vie, qui diffère de le la vie réelle, tout le monde sait que cest le salut.
Toute doctrine est donc une promesse de salut. Par exemple : est-ce que le marxisme nest pas, au moins dans sa réalité, le fait davoir cru à la promesse hégélienne que lhistoire puisse avoir un sens et que lhomme puisse enfin être réconcilié avec lui-même ? le marxisme est en ce sens le paradigme de la métaphysique, puisquil a pris de lhégélianisme lidée que lhistoire était réellement susceptible davoir un sens ! Mais bien sûr, cette mention de la promesse doit aussitôt être récusée, dès lors quon pose la philosophie en distinction de la métaphysique : cest toujours dengagements quil sagit, et dengagements à nous mener vers ce quil faut bien appeler une jouissance : la non différence de la vie et de la vérité sur la vérité conçue comme " vrai " savoir (puisque cest précisément de doctrines cest-à-dire denseignements, quil est question).
Bref, il ny a de philosophie quen distinction dune jouissance dont la promesse est la métaphysique même, laquelle est par là même déjà distinguée delle-même, simplement parce quelle a été reconnue comme telle (pour la métaphysique, il ny a pas de métaphysique mais tout simplement la vérité dont il va de soi quelle est identique à un certain savoir privilégié). Vous voyez bien quen identifiant la vérité au savoir, la métaphysique " cède sur le désir ", pour parler comme les lacaniens, en restant axée sur la jouissance.
Céder, cest donc aller à la dimension métaphysique de la promesse, cest-à-dire avoir décidé que sa distinction davec lengagement ne comptait pas !
Les " natures ", parce quelles sont faites du nom de celui qui parle et non pas de la réalité objective des choses dont elles parlent, sont des promesses cest-à-dire des distinctions, quil convient de reconnaître à lencontre de lanonymat salutaire qui définit la jouissance.
Alors promesses de quoi, si ce nest pas de la jouissance ? Quest-ce que quelquun qui " ne cède pas " (un penseur) peut bien promettre ? Et à qui ?
La promesse des " natures " et la tradition
On peut dabord répondre quil promet de lopératoire. Une " nature ", par exemple le transcendantal qui est de " nature " kantienne, cest quelque chose qui fonctionne. Mais dire cela, cest aussitôt découvrir lessentiel de la promesse, qui se trouve bien au-delà dun fonctionnement, cest-à-dire bien au delà de toute trivialité (une notion qui fonctionne, cest utile, donc cest trivial).
Par exemple imaginez que nous soyons privés de la notion kantienne du transcendantal. Je ne vois pas ce que nous pourrions faire en philosophie. Moi, en tout cas, je ne pourrais pas faire grand-chose, puisquelle importe grandement au versant en quelque sorte négatif de mon enseignement, puisque je parle en grande partie à lencontre de la doctrine transcendantale que je ramasserai dans lidée, moins simpliste quil ne semble (je vous prie de me laccorder), quon peut la réduire à la décision que ne compte que ce qui importe.
Eh bien non seulement cette notion du transcendantal est prometteuse quand nous la lisons sous la plume de Kant (la suite de sa philosophie est la tenue de cette promesse, ne loublions pas), mais encore elle est prometteuse quand nous la considérons comme un point négatif de la pensée, comme dans lexemple de Hegel qui pense contre lopposition kantienne des phénomènes et des choses en soi.
Voilà : cest en un sens négatif que les " natures " sont des promesses ! Si on considère cela dune manière positive, alors on tombe dans la finalité métaphysique qui ordonne tout à un salut, définit comme labsoluité de lanonymat puisque dans le salut il sagit de navoir pour vérité que celle de la vérité.
Pour vous faire comprendre cette dimension négative de la promesse, je poserai une question comme celle-ci : est-ce que la lecture de Kant na pas été la réception de la promesse de penser quil a, malgré lui mais en son nom et comme don irrécusable de sa parole, faite à Hegel ? Lidée est familière aux plus attentifs : vous reconnaissez le mécanisme de la tradition, dont jai parlé à plusieurs reprises pour montrer quelle était de structure métaphorique.
Javais cité, il me semble, Descartes et Spinoza : est-ce que la lecture de Descartes na pas été pour Spinoza la promesse qui lui a été faite de sa propre pensée ? Et ainsi de suite.
Car quest-ce quune tradition, dès lors que chacun de ses moments est une invention et non pas une répétition inerte (Spinoza nest pas un spécialiste de Descartes qui aurait répété plus ou moins intelligemment cest-à-dire plus ou moins bêtement sa doctrine : cest un penseur !), sinon à chaque fois la donation du temps, louverture du temps comme avenir et non pas comme futur ?
Descartes promet dans chacune de ses notions en ceci quil donne au penseur qui le lira un temps qui soit vraiment le sien , et qui ne soit donc pas le simple futur du cartésianisme. En ce sens, pour prendre un autre exemple, on peut dire que le marxisme était lavenir dont la doctrine hégélienne était louverture ce qui revient à dire plus simplement que Marx sinscrit dans la tradition hégélienne, comme Spinoza dans la tradition cartésienne, et ainsi de suite. Cette inscription, je la nomme en disant que cest la joie.
Une tradition, cest la réitération de la donation du temps, et rien dautre. Et cette donation, je vous ai expliqué la dernière fois que cétait la promesse : les " natures " sont épuisées par leur caractère prometteur, en ce sens quil ny a pas de différence entre leur institution sous la plume dun penseur et le don dun avenir, fait à celui qui, par cette parole donnée précisément, voit dans sa lecture souvrir pour lui un avenir de penseur (par exemple le sujet pur de Kant est la production dun avenir : Hegel, Fichte pour men tenir au plus évident ). La métaphore, structure de la tradition, apparaît bien comme linstance même de la promesse Jy reviendrai très bientôt.
Et là on voit une différence radicale entre ceux qui lisent les auteurs pour acquérir des connaissances sur la réalité, cest-à-dire plus simplement qui cherchent un maître en se racontant que cest la réalité qui compte pour eux (en vérité, elle ne compte pour personne), et ceux qui les lisent parce quils sordonnent à une promesse qui est le don de leur avenir.
Moi, dans mes réflexions de lecteur, jappelle cela aimer. Jaime Sartre, par exemple : à sa lecture jai reçu non pas un savoir (cela importe, mais cela ne compte absolument pas : lidée de devenir sartrien ne ma jamais effleuré) mais le don de mon avenir, puisquavant de lavoir lu jétais nimporte qui et que je suis moi depuis que je lai lu et seulement depuis ce moment (comme cest le cas à propos dautres lectures pour les grands penseurs que jai cités, sil est permis de comparer les petites choses aux grandes).
Linstant de la promesse, pour celui qui la reçoit, cest linstant où il devient soi. Raison pour laquelle la promesse est une épreuve, celle du don qui (nous) est fait. La promesse nest rien dautre que cette efficience du don de la vie propre (de lavenir, par opposition au futur qui est forcément celui de nimporte qui) par le don dune parole. Si on ne sait pas cela, on ne peut rien comprendre à lidée de tradition.
La prochaine fois je montrerai en quel sens on peut considérer le nom propre comme une promesse. Peut-être continuerai-je dans cette direction, avant de revenir à la question de la littérature que je noublie pas. Cela dépendra, comme souvent, des questions et des remarques qui me seront adressées.
Je vous remercie de votre attention.
Cours du 10 février 2000
Philosophie de la promesse, suite 2
Le dernier cours a montré que la pensée était une promesse, cest-à-dire un acte impossible consistant à donner lavenir à lencontre du futur. Cette définition règle la difficulté que certains dentre vous avaient cru voir dans mon idée dentendre la promesse à lencontre de toute éventualité dexcuse, à commencer par la meilleure dentre elles, la mort de celui qui a promis. Je maintiens ce que je disais et la peine à me suivre quon eue mes correspondants tient à ce quils rabattaient la promesse sur une subjectivité de principe absolument indifférente (promettre, cest ce que nimporte qui ne peut pas faire : le sujet quelconque peut seulement sengager, ce qui est tout autre chose), alors que javais expressément indiqué quil fallait être passé " derrière le miroir ", donc derrière toute éventualité de semblance (se reconnaître comme le semblable de ses semblables) pour promettre. Lordre des semblables, cest simplement le futur : sil y a encore des humains dans le prochains siècles, nous savons d'avance quils serons comme nous serions si notre situation était celle quils auront. La promesse abolit cela puisquelle est justement lidée que le futur, dont le paradigme est la mort de celui qui parle, ne compte pas. Et sil ne compte pas, cest bien parce que celui qui promet, en tant que tel, est déjà mort ! Évidemment, toute la question est de savoir ce que cela signifie concrètement. Cest ce que nous allons voir aujourdhui.
La promesse comme cause de la tradition : origine VS filiation
Du point de vue de lapplication, je vous ai expliqué que leffet de la promesse était linstitution de la tradition comme telle, dans sa nécessité toujours métaphorique. Quon imagine la tradition relever du concept (autrement dit de la récognition et de la semblance : je sais davance que demain sera comme aujourd'hui), et on la nie comme telle, puisquon ne fait pas de chacun de ses moments le don de lavenir qui permettra précisément à linvention des autres dêtre assomption de lorigine. Souvenez-vous des exemples : Spinoza comme tradition cartésienne, Marx comme tradition hégélienne, et on pourrait les multiplier presque indéfiniment selon une temporalité dont on pourrait dans beaucoup de cas montrer les nouages particuliers (par exemple : Sartre comme tradition cartésienne, Foucault comme tradition nietzschéenne). Cela signifie à chaque fois que la pensée originelle a été la promesse dun certain avenir, et que le nouveau penseur nen est un, précisément, quà être installé dans cette origine. Non pas surtout quil ladmette pour y découvrir son être, comme un disciple admet la doctrine du maître auquel il sasservit parce quil a trouvé dans sa doctrine des signifiants qui ont provoqué sa jouissance (combien de gens ont eu la certitude de sêtre trouvés eux-mêmes en tombant dans leur adolescence sur des notions comme celle de " conatus ", d" authenticité ", de " Volonté de puissance " signifiants qui ramènent immanquablement le magister au dominus !), mais au contraire en ceci quil la récuse comme étant le lieu possible de son être, puisque la promesse est une donation donation du temps et que la donation na de sens que par la perte toujours déjà avérée de linstance donatrice. Si le temps mest donné, alors cest bien de mon temps quil sagit et non pas du temps du (prétendu) donateur dans lequel je resterais englué. De sorte que si promettre consiste bien à donner un temps qui soit véritablement propre, cest-à-dire un avenir forcément singulier par opposition au futur forcément anonyme, alors ce temps est celui du nom de celui qui a reçu, et nullement celui de la volonté de celui qui a donné.
Cette opposition radicale du nom propre et de la volonté de lautre est lenvers de la notion de promesse.
La tradition est faite de ce paradoxe, dont jindiquerai demblée quil est lirréductibilité de lorigine à la filiation. Autrement dit : la filiation est limpossibilité même de la tradition, qui nadvient comme telle que dans le mouvement de sa dessaisie en origine. Sartre nest pas plus un disciple de Descartes que Foucault nest un disciple de Nietzsche, puisque tout simplement ils pensent : cest en son nom que chaque philosophe parle et travaille. Mais il ne le fait quà ce que ce nom lui ait été dune certaine manière donné par ce qui, de ne pas relever de la filiation apparaît comme origine. Ainsi Sartre est-il un penseur dorigine cartésienne, comme Foucault un penseur dorigine nietzschéenne exactement le contraire de gens quon dirait lun cartésien et lautre nietzschéen.
Ce dessaisissement de la filiation en origine, qui est selon moi lessence de la tradition, il faut lentendre comme récusation dun monde qui serait celui de la filiation, cest-à-dire du monde tracé davance par les idéaux du père dans lequel le fils serait enfermé une fois pour toutes, nayant comme destinée (le contraire du destin comme vous savez) quà réaliser ces idéaux en restant toute sa vie agi par eux. Mais le monde, je vous ai déjà enseigné quil était dessence platonicienne cest-à-dire constitutivement ordonné au Bien, à cet " au-delà de lêtre " qui donne constitutivement sens à tout. Cela signifie très concrètement que la structure du monde est a priori celle du salut (être mondain, pour lhomme, ou être voué au salut, cest pareil). Le dessaisissement de la filiation en origine est par conséquent la récusation du salut.
Un médiocre, autrement dit un " en tant que " ou encore un mondain, cest quelquun qui vit dans lhorizon du salut : ce nest pas sur la parole du père quil compte, cest sur son discours cest-à-dire sur la production dun imaginaire qui barre la distinction absolue de lavenir et du futur en lui interdisant daccéder à son nom propre (cest toujours du nom de son père quil signe, par exemple) asservi à lidée dun futur quil voit déjà radieux. (A notre époque, le salut nest plus religieux ni politique : cest celui des " derniers hommes " qui " clignent de lil " cest-à-dire qui ne sont plus dupes de rien et qui savent que la vraie vie est faite du bonheur dêtre semblable à ses semblables.) Il ny a de tradition quà lencontre de cette structure platonicienne quon peut subjectiver en parlant de sen remettre au discours de celui qui rend anonyme pour la seule raison quil sengage à réaliser notre bien, pour peu que nous nous conformions strictement à ce quil dit. Et certes le père veut en général le bien de ses enfants, tel bien entendu quil le voit. Je parle ici dimpiété, parce que senfermer dans limaginaire dun discours forcément salutaire (ce nest pas un contenu de ce discours mais une nécessité de structure), cest ne pas respecter la promesse comme telle cest-à-dire comme donation de lavenir singulier : limpie est paradoxalement celui qui signe du nom dun autre, parce que le moment crucial de la piété, donc de la tradition, est justement le dessaisissement de la filiation en origine. Il dénie lorigine au moyen de la catégorie tellement évidente de la filiation. Inversement, donner cest toujours donner lorigine : le contraire de vouloir le bien de celui à qui lon donne (ce qui nest nullement abstrait, si vous vous souvenez de lexemple dune certaine petite machine à écrire).
Je disais que la tradition a la métaphore comme structure, et jai développé longuement lidée que la métaphore se constituait de sa propre aberration (et non pas dun signifié exquis dont elle serait lindication " poétique "). Impossible dêtre Spinoza sans récuser Descartes, cest-à-dire sans récuser ce que toute doctrine, en réalité forcément métaphysique, propose à savoir donc le salut. Car, comme dit Heidegger pour dautres raisons, toute métaphysique est dabord platonicienne, et cest dabord contre le " platonisme " (cette fois je cite Nietzsche) quon peut philosopher. Je vous ai indiqué cela, lautre jour : toute philosophie est faite de sa propre distinction davec la métaphysique quelle est par ailleurs, et cette dernière est forcément une doctrine du salut cest-à-dire concrètement de la jouissance. Ceux qui " croient " ce que disent les philosophes (et qui veulent donc jouir : impossible de croire sans que ce ne soit dans lespoir dobtenir ce que la réalité empêche habituellement dobtenir), autrement dit ceux qui dénient la vérité en décidant de la confondre avec un savoir reçu dont leur être serait enfin de relever, ceux-là ont forcément décidé de confondre leur existence avec lorigine en " étant " par exemples cartésien ou spinoziste. Mais si la pensée est un acte dont le corrélat en philosophie est ce que jai appelé des " natures ", vous voyez bien que cette domination est toujours déjà récusée : au lieu que lêtre se soumette à la décision du nom (le propre du disciple qui attend son salut dêtre cartésien ou spinoziste), cest au contraire le nom qui institue lêtre lui-même, comme on le voit à propos de toutes les " natures ". Est-ce que la monade, par exemple, est autre chose que sa " nature " leibnizienne ? Souvenez vous de la récusation des philosophies, qui nest jamais valable que " par ailleurs ". Ainsi ce que dit Kant de lespace est objectivement faux ; mais cela ne compte pas : lespace que nous étudions en liant la Critique de la Raison pure, cest lespace kantien ! Donc la réponse est toujours non : cest dun point de vue métaphysique, celui qui ne compte pas parce que la philosophie est sa distinction davec la métaphysique quon peut sinterroger sur la " réalité " de lespace dont parle Kant ou des monades dont Leibniz fait la théorie. En vérité les monades ne sont rien dautre que leur " leibnizité ", si vous me permettez le mot. Eh bien, ma thèse est justement que cette exclusivité du nom comme principe de la " nature " permet de penser la promesse comme principe de la tradition.
Ne pas confondre la philosophie avec la métaphysique, autrement dit ne pas dénier la distinction qui cause la pensée à lencontre de la représentation, cela permet de penser la tradition en excluant la confusion habituelle de lorigine et de la filiation. Cest cela qui compte, dans la triple problématique de la promesse, de la philosophie et de la tradition où je vous conduis depuis quelques semaines
Si vous confondez la philosophie et la métaphysique, alors vous confondez par là même la promesse avec lengagement (ce quelle est par ailleurs et ce serait une infamie de le nier pour ne pas faire ce quon a promis de faire). La problématique de la promesse tient dans sa distinction davec lengagement. Toute notion philosophique est indistinctement théorique et éthique et par conséquent la promesse lest aussi (nimporte qui peut sengager, mais seul un homme de parole, cest-à-dire quelquun qui parle depuis lautre côté du miroir quelquun qui na de semblables que " par ailleurs " peut promettre). Cette distinction davec lengagement qui constitue la promesse se traduit concrètement par le fait que lengagement à nous apporter le salut, en quoi consiste forcément toute métaphysique, ne compte pas. Car sengager à nous apporter le salut, cest le propre de tous les maîtres, petits ou grands (et des maîtres, on en rencontre littéralement à tous les coins de rue). Ils entendent bien que vous cessiez de relever dune autre vérité que celle des termes quils vous imposent autrement dit ils veulent vous récusiez davance toute distinction en vous reconnaissant dans dautres, réels ou virtuels, qui seront vos semblables. Refuser de distinguer la philosophie de la métaphysique, cela donne par conséquent cela : quand un cartésien rencontre un autre cartésien, quest-ce quils se racontent ? Des histoires de cartésiens ! La tradition cartésienne, cest tout le contraire (même négativement, si lon se souvient dune certaine rencontre déniée de Leibniz avec Spinoza).
La tradition est donation, laquelle suppose leffacement absolu du donateur. Car si lon est encore là quand on donne, on ne donne pas : on vend, puisquon établit limpossibilité que lautre nait pas à payer, au moins avec de la reconnaissance morale. Dans lordre de la philosophie, il est donc impossible de considérer une donation (par exemple celle de la substance par Descartes) sans quun dédit correspondant ne soit pas par là même instauré. Je mexplique : il est impossible de sinscrire dans la tradition cartésienne de la substance (autrement dit dêtre Spinoza ou Leibniz, pour ne citer queux) sans quil soit davance exclu quil puisse jamais sagir de la substance cartésienne. Cest cette exclusion qui permet de comprendre dans lordre du travail philosophique lirréductibilité que jessaie de vous exposer de lorigine à la filiation.
Réversibilité de la métaphore et temporalité traditionnelle
En quel sens peut-on parler de donation, alors, si ce qui est donné est en quelque sorte refusé ? La réponse tient à la détermination de la tradition que je vous ai indiquée il y a déjà longtemps : la métaphore. Vous connaissez la formule de la métaphore, que jai examinée devant vous : " le pas sans être " ; par exemple Bayard nest " pas sans être " un lion. Eh bien la tradition est commandée par cette formule, ainsi quon aperçoit très clairement dès lors quon la retourne, pour prendre en compte la nécessité de toujours la considérer rétrospectivement puisque cest par définition la postérité qui institue la tradition. Je dirai ainsi que la substance spinoziste (deus sive natura) ou leibnizienne (monade) nest pas sans être cartésienne. Mais elle nest pas plus cartésienne que Bayard nest un lion ! Ce qui est une manière de dire quelle nest pas du tout cartésienne ! Voilà lexclusivité de lorigine à la filiation.
Vous vous étonnerez du traitement cavalier que jinflige ainsi à la métaphore. Mais cest quelle est réversible. Reprenez mon exemple, bêbête mais bien commode, du chevalier : est-ce quon ne pourrait pas dire dun lion qui se battrait dune certaine façon (avec force et intelligence à la fois, etc.) quil ne serait pas sans être un Bayard ? Des conduites animales, par exemple celles de requins absolument violents et sans aucune pitié, ne sont pas sans rappeler des conduites humaines, par exemple celles de financiers qui achètent et revendent des entreprises après les avoir dépecées, sans avoir même lidée quils pourraient penser aux vies quils brisent. De même que les financiers ne sont pas sans être des requins, de même les requins ne sont pas sans être des financiers quand on considère leur incapacité radicale à voir dans la beauté du monde autre chose que le champ de leur voracité. Bien sûr, comme nous partons forcément du monde humain, nous sommes habitués à entendre les métaphores animales toujours de la même façon ; mais il suffit de suivre un documentaire à la télévision pour aussitôt reconnaître la réversibilité de la métaphore apparemment unilatérale : si une foule vue de loin fait inévitablement aux fourmis, létude dune fourmilière oblige à parler de la reine, des ouvrières et des soldats, qui sont indubitablement des activités humaines. Et puis la fable a depuis toujours développé cette réversibilité des ordres métaphoriques : si les animaux de La Fontaine figurent les travers humains, cest bien parce que tel animal (par exemple le loup) ou tel autre (par exemple lagneau) nétait pas déjà sans évoquer telle ou telle conduite humaine, et quen conséquence il nétait déjà pas sans être humain ! Ce qui est, répéterai-je encore, à chaque fois une manière de ne pas lêtre : un financier nest pas plus un requin quun requin nest un financier. Quon nie la métaphoricité humaine des figures animales en ramenant tout à la convention, et le discours devient absurde, parce quil ny a plus rien à reconnaître : si rien nest motivé, lagneau peut aussi bien figurer la cruauté que le loup linnocence et quand nous lisons " le loup et lagneau " ou " le renard et le bouc ", nous ne saurions pas davance qui mange ou qui dupe qui ! Donc la fable, dont on accordera quelle tient lessentiel de sa réalité de la métaphore, trouve sa simple possibilité dans cette réversibilité, dès lors irrécusable. Ainsi devons-nous reconnaître que ce ne sont pas seulement les ordres métaphoriques qui sont réversibles (par exemple lordre animal et lordre humain) mais les métaphores elles-mêmes, dans leur singularité (par exemple le requin et le financier).
Cela dit, je ne prétends pas que la réversibilité de la métaphore soit une simple équivalence, cest-à-dire que les compréhensions soient équivalentes dans lun et lautre sens. Il y a bien au contraire une dissymétrie dans les compréhensions engagées (on voit bien que " le financier est un requin " nest pas équivalent du point de vue de la compréhension à " le requin est un financier ") comme on le voit aussi en constatant que la possibilité métaphorique est toujours multiple (par exemple les fourmis renvoient à lidée de grouillement et de petitesse une foule vue de haut mais renvoient aussi à lidée daffairement minutieux un travail de fourmi ; elles renvoient également à une politique totalitaire la société comme fourmilière, etc.). Mais peu importe ici : lessentiel est quon puisse opérer une réversion de la métaphore qui autorise à penser la tradition comme faite de sa propre rétrospection. Il est en effet certain que rien nest fondateur en soi, si lon prend cette relation pour paradigme, puisque cest seulement le fondé qui constitue comme tel ce qui dès lors seulement en apparaîtra comme le fondement (sans lensemble des fondés, le fondement quon aurait voulu isoler nest tout simplement rien), et que cest seulement la reconfiguration de sens et de vérité à quoi il donnera éventuellement lieu qui va constituer un fait comme événement (une révolution qui réussit est un événement, mais une révolution qui échoue nest quune émeute, laquelle nen est pas un). Donc sans Spinoza, Leibniz et Malebranche, pour ne citer queux, pas de tradition cartésienne ; de sorte que ce sont ces trois doctrines qui constituent celle de Descartes comme un événement dans lhistoire de la philosophie. Ce qui ne veut pas dire quelle nétait pas déjà marquante, bien sûr : la marque nest événementielle quà la condition dêtre réfléchie, ce qui ne se fait pas automatiquement.
Toute tradition procède dun événement cest-à-dire dun geste qui ouvre un espace de possibilité inédit (lespace dune certaine définition, par exemple " cartésienne ", de lexistence et de la vérité), mais elle nest instituée comme telle que par ce qui en apparaît par après comme les métaphores. Ainsi puis-je dire dune part que les trois doctrines que je viens de mentionner sont à chaque fois des métaphores du cartésianisme, et dire par ailleurs que le Dieu infinité dattributs et de modes, la monade et la volonté en Dieu ne sont pas sans être cartésiennes. Cest-à-dire quelles ne le sont absolument pas : elles le sont, à condition quon adopte lattitude rétrospective dont léventualité est inhérente à la notion de tradition, non pas certes en réalité mais en vérité (rétrospectivement, donc, mais bien sûr pas prospectivement).
Et la différence des compréhensions que je viens de mentionner (trois doctrines dun côté, une seule de lautre), dans le cas de la tradition, cest sa temporalité au sens de lirréversibilité du temps. Contrairement à ce qui se passe dans les équations de la physique classique, la fonction du temps qui est fonction novatrice (invention et non pas continuation, comme ne cesse de le rappeler Bergson ce que je préfère appeler " génie " pour montrer que linvention métaphorique décide des notions dexistence et de vérité) nest pas du tout indifférente : la tradition, cest précisément quil soit impossible de repasser le film à lenvers, puisque sa définition est dêtre production de liberté et que chaque moment dune tradition ne lui appartient que parce quil est inouï cest-à-dire génial. Le génie est donc en réalité un acte, celui de dessaisissement de la filiation en origine, par quoi quelquun pourra signer de son propre nom et pas du nom de son père (vous savez que la notion de génie désigne à mes yeux toute personne pour la seule raison quelle est elle-même et non pas un semblable , de sorte que la question nest pas du tout de savoir comment il se fait quil y a des génies Kant, Einstein, Picasso mais bien au contraire comment on peut opter pour limpiété de ne pas en être un cest-à-dire de refuser le don de lexistence qui satteste dans le nom propre).
La promesse : une parole qui ne fasse pas discours
Eh bien cette production de liberté comme don dun nom dès lors propre, cest la promesse. Je le dis autrement : la promesse, cest quune parole donnée qui ne soit pas la poursuite dun discours antérieur exclusivité assurée à chaque fois par ce que jai appelé laberration métaphorique. Et quelle est la parole qui ne soit pas élément dun discours ? le nom qui va causer les " natures " philosophiques dont l" oubli " à la génération suivante poursuivra notre tradition.
Toute promesse est originellement don du nom comme propre, puisque cest lavenir propre de celui qui reçoit la promesse qui en est lobjet et quil ny a davenir que nominativement (anonymement, il ny a quun futur).
Le don, justement parce que cest un don et non pas un asservissement, nest jamais celui dun discours quil faudrait continuer : cest le don dune parole, autrement dit le contraire de lengagement dun discours. Et cest par cette différence entre la parole qui se donne dans une singularité qui lidentifie à sa propre donation, et le discours qui se donne dans une généralité qui lidentifie à sa propre imposition, que jappelle la promesse. Spinoza, par exemple, accomplit la promesse de Descartes comme Hegel voit la sienne accomplie par Marx (notamment). Descartes, Hegel, donnent littéralement lavenir, et le génie nest rien dautre que la reconnaissance du don en tant que tel cest-à-dire que la reconnaissance de la distinction du futur et de lavenir (je prends bien sûr le terme de " reconnaissance " au double sens, cest-à-dire aussi dans son sens de gratitude ce que jai appelé aussi " piété " quand cette reconnaissance va à lorigine, qui nest rien ni personne).
Ainsi comprenons-nous que la promesse opère la distinction de la filiation et de lorigine à travers le paradoxe de la temporalité traditionnelle. Dailleurs cette distinction suffit à la définir !
Le génie (que je ne distingue pas de la piété envers lorigine) nest rien dautre que cette reconnaissance de la promesse en tant que telle. Spinoza, Leibniz et Malebranche, contrairement à tout le monde, ont reconnu dune manière non imaginaire que luvre de Descartes était une promesse. Les autres ont été aveugles à cela, surtout les cartésiens plus ou moins orthodoxes qui se sont, tout au contraire, enfermés dans la continuité de son discours.
Dans la filiation cest du discours imposé quil sagit, alors que dans lorigine cest de la parole donnée.
La paternité
Lopposition radicale que je viens de faire entre la filiation et lorigine à partir de laberration métaphorique il sagit donc toujours dune épreuve ne contredit-elle pas ce que jai indiqué, à savoir que la promesse était paradigmatiquement une parole paternelle ?
Souvenez-vous : javais rappelé cette banalité quil est impossible dêtre père et quon peut seulement en avoir un. Ce qui revient à dire tout simplement quon nest jamais père que du point de vue de ses enfants, et que seul lesprit de sérieux, la bêtise et la mauvaise foi, bref le mensonge comme position subjective, peuvent faire quon croit en être un (ce qui nimplique aucunement quon puisse se conduire comme si lon nen était pas un !). Mais quon ne puisse pas être un père ne signifie pas quon ne puisse pas promettre. Ou plus exactement, et cest cela, " être " père : il sagit de promettre en posant que lordre du monde ne compte pas, parce que la paternité ne consiste pas à donner un futur cela, cest lengendrement ou la reproduction mais un avenir. Bref, la responsabilité envers ses enfants consiste à se dédire dun discours qui imposerait la filiation et qui nest rien dautre quune oppression (lisez ce que dit Sartre là-dessus, notamment dans sa préface à Franz Fanon), une instrumentation. Alors ou bien être père consiste à senfermer dans le mensonge dopprimer davance et dutiliser pour rester soi au-delà de soi ou pour réaliser ses idéaux (il sera " pharmacien parce que papa ne létait pas ", pour emprunter un exemple à Jacques Brel), ou bien cela consiste à donner le temps à son enfant, de manière que le temps soit vraiment le sien (forcément, sil a été donné), en lui donnant une parole qui, de nêtre pas le discours de père quon lui imposerait, sera par là même ce quil métaphorisera de manière inouïe. L'impossibilité dêtre père, jen vois la positivité (autrement dit la responsabilité) dans la promesse, entendue comme la récusation du discours par la parole. Et cest justement linouï de la métaphore personnelle (le génie, selon moi) qui sera la reconnaissance du don, cest-à-dire la destitution de la filiation en origine. Bref, tout cela pour dire que cest la tradition qui permet de penser la paternité et non pas linverse, parce que la tradition est exactement le contraire dune filiation ,en ce sens quelle est faite dun don qui soit, comme don de la parole ou don du temps, don de lorigine.
Et bien sûr, lorigine nétant rien (elle précède le commencement avant quoi il ny a par définition rien), on peut aussi bien dire que lexpression " don de lorigine " est un pléonasme : dès lors quil y a don, il y a don de lorigine, puisque le don nest rien dautre que leffacement du donateur réalisé depuis toujours. La tradition est donc une question de don.
Cest dailleurs ce quindique lidée quil y aurait des gens " doués " : le " don " (par exemple pour la musique, la littérature ou le cinéma) nest pas une nature dont tout le monde serait innocent mais une assomption éthique de la promesse, cest-à-dire de la tradition : une manière de faire consister le nom dès lors propre. Autrement dit il ny a pas de différence entre être un anonyme, cest-à-dire signer du nom dun autre, et nêtre " doué " en rien ce qui constitue un déni de lorigine ou encore une substitution de la répétition à la tradition.
Cest cette institution rétrospective du nom dès lors propre dans le don (au sens dêtre " doué ") que jappelle tenue de la promesse : en donnant un avenir (et quest-ce quune personne qui a un avenir, sinon quelquun a un don ? les autres nont quun futur) on donne une identité traditionnelle. Et de fait, il est impossible que le " don " ne soit pas traditionnel : le français qui est doué pour la musique, par exemple, ne lest pas pour écrire de la musique balinaise ! Le " don " fait consister la paternité, si on la comprend comme le dessaisissement de la filiation, autrement dit comme le don de lorigine. Il y a donc une différence entre tenir la promesse, qui est laffaire de celui qui promet, et assumer la promesse, affaire de celui qui reçoit.
Parce que la promesse est le don de la parole (au sens de donner), jappelle " don " (au sens dêtre doué) son envers, responsabilité propre de celui qui reçoit (mais qui ne change strictement rien pour celui qui a promis à la nécessité de tenir).
Jarrête sur cette définition que je livre à votre méditation, et je vous donne rendez-vous, après une petite interruption que jespère aussi studieuse pour vous que pour moi, pour parler à nouveau de la littérature et surtout des marques qui sont, comme chacun sait (notamment avec lexpérience des marques commerciales) le lieu de la promesse.
Je vous remercie de votre attention.
Cours du 3 mars 2000
Quest-ce que la philosophie ? La pensée et le nom, suite
Philosophie de la promesse, fin
La dernière fois, jai essayé de penser la tradition comme une certaine relation de promesse dont seule la structure métaphorique peut donner le sens. La promesse, qui porte sur lavenir par opposition au futur, est toujours la nécessité dun inouï, et jai terminé la dernière fois en vous disant que cétait le " don ", au sens dêtre doué, qui faisait consister le nom en tant que nom propre, laquelle consistance apparaît ainsi être la vérité de la tradition. Je voudrais aujourdhui donner une indication sur des précisions sur le statut de ce nom dont je prétends quil est celui de lorigine alors que tout le monde voit bien quil est celui de la filiation, et je profiterai de cette distinction pour faire une mise au point sur les notions principales que jemploie dans toute cette problématique où il sagit de comprendre, à travers la question de la promesse, que la philosophie soit intrinsèquement (et non pas pour des raisons de nécessités historique) faite de sa propre tradition dès lors que par " tradition ", cest bien " invention " (et non pas répétition ni moins encore soumission) quil faut entendre. Bref, pour penser la philosophie comme le rapport du nom et de la pensée, il faut reconnaître que ce nom nest lui-même pensable que dans lhorizon de la promesse. Cest cet horizon du nom que je vais essayer de vous indiquer aujourdhui.
Spécificité de la tradition
Dabord, il y a une question de principe : ce nest pas de sublimation que je parle ici mais de pensée. Jadmets quil ny a pas de différence, mais il y a une distinction que je nabandonne pas et qui est celle de lirréductibilité de la vérité à la réalité, en tant quelle interdit au vrai dêtre entendu comme le corrélat factuel dune structure elle-même factuelle. Ce qui compte dans la pensée, cest la vérité et non pas la structure subjective qui le conditionne (elle importe autant que vous voudrez, mais elle ne compte pas). Mon idée est quil ny a pas de vérité sans tradition et que cest justement cette nécessité qui définit le génie, si vous entendez par là le fait dêtre " doué ". La tradition, je dis quelle a comme principe la promesse et comme structure la métaphore. Le génie est précisément cette conjonction de la promesse et de la métaphore en tant que la métaphore, dès lors personnelle, est lassomption de la promesse.
Le nom
Pour que ce soit clair, il me semble quil faut distinguer trois conditions, à propos du nom. Je dirai ainsi que : 1) Là où le nom est celui dun autre (le père) il y a répétition sociale, cest-à-dire une transmission de place, mais pas une tradition. On le voit sur les raisons sociales de beaucoup de firmes, par exemple Durand et fils : il sagit expressément dêtre nimporte qui dans une lignée pour laquelle cest le " rang " qui compte, et qui est donc en ce sens elle-même anonyme comme on le voit également dans des familles de médecins ou ministres, où ce qui compte à chaque génération, cest dêtre médecin ou ministre. Le nom dans ce cas est impropre, parce quil sagit à chaque fois du nom du précédent. 2) Là où le nom est une boursouflure narcissique, il ny a quanonymat parce que le nom nest rien dautre quun emblème phallique cest-à-dire revendication dune jouissance, laquelle est expressément définie par son anonymat. Vous en avez un très bon exemple dans la chanson dAznavour Je me voyais déjà où le narrateur dit son fantasme comme tel : " en dix fois plus grand que nimporte qui mon nom sétalait " nimporte qui, mais en dix fois plus grand, conjonction de lanonymat et de la jouissance comme vérité de ce qui nest dès lors quun faux nom : non plus un nom impropre, mais un faux nom, comme on le voit dailleurs dans la pratique des pseudonymes si répandue dans les métiers du narcissisme. 3) Par contre là où le nom est véritablement propre, il y a tradition, et je voudrais mettre en relation la spécificité de la tradition et la propriété (au sens de propre, par opposition à commun, bref au sens de la distinction) du nom. Cest ce quon voit dans les domaines de la pensée, dont on peut dire indifféremment quils sont faits de leur propre tradition ou quils sont les domaines exclusifs de noms propres. Par exemple " un peintre " cela ne peut pas exister (sinon justement comme peintre du dimanche : là où il est question dun hobby mais nullement de tradition ni, par conséquent, de vérité) : cest forcément Picasso ou Matisse. Et loriginalité, cest précisément que la vérité soit traditionnelle cest-à-dire inouïe, comme une métaphore, qui est pourtant une reprise, est forcément inouïe. Or linouï, seul le nom qui nest dès lors pas celui dun autre, même mort, peut le noter, parce que le nom dun autre (du père mort auquel on se serait imaginairement identifié), il a déjà été ouï. Ainsi, " Picasso " ou Matisse " notent linouï en tant que tel, autrement dit la pensée, parce que ce ne sont ni des noms impropres ni des faux noms.
Juste une petite parenthèse pour vous mettre en garde contre une interprétation triviale de cette dernière notion : " faux ", je vous le rappelle, ne soppose pas à " réel ", mais à " vrai " ; de sorte que ce qui est en réalité un pseudonyme peut être en vérité le nom propre, cest-à-dire la distinction dun sujet par là même vrai (donc sujet dune création) et pas simplement réel (sujet dune expression), comme dans lexemple entre beaucoup de Saint-John Perse. Le nom est faux sil renvoie au moi, et donc à ce que je viens dappeler la boursouflure narcissique, et il est vrai, même sil est inventé comme dans lexemple des noms de plume ou de scène, quand cest précisément la distinction du sujet, autrement dit son génie, ou encore son appartenance à la tradition, quil signifie (autre exemple : " Yves Montand " est le vrai nom de celui qui sappelait réellement Ivo Livi). En un mot, ce qui compte ici est le statut éthique qui renvoie au sujet (vrai nom) ou au contraire le statut narcissique qui renvoie au moi (faux nom). Il est donc tout à fait possible que le vrai nom soit en réalité un pseudonyme comme dans les cas que je viens de citer, et que le nom réel (celui de létat civil) soit quand même un faux nom : lessentiel est à chaque fois cette distinction de linouï et de la nouveauté, qui est toujours une forme de répétition (lexpression " magasin de nouveautés " le dit clairement, par exemple : chaque année répète à sa façon la précédente, elle ne la métaphorise pas, et cette répétition a pour finalité la semblance, puisquêtre à la mode consiste à jouir du fait dêtre le même que les autres).
Mais justement parce que cest le nom qui note linouï, il ne représente rien, sinon, comme propre, celui dun autre qui nétait pas le même ! Pour comprendre ce que vous reconnaissez comme étant la distinction (et la promesse est la parole distinguée par excellence, puisquen elle la réalité ne compte pas) reprenez lexemple de " Spinoza ". Vous constater quil revient exactement au même de dire que ce nom est absolument propre, autrement dit que Spinoza est un penseur et de dire que ce philosophe relève de la tradition cartésienne alors que tout disciple de Descartes est nimporte quel cartésien : un anonyme qui senfermera dans la surenchère rageuse dêtre plus cartésien que les autres, afin dessayer dêtre le plus important (par exemple dans quelque entreprise érudite d" Études cartésiennes "), lui qui de toute façon ne compte pas. Eh bien, dun point de vue " cartésien " et tel est le paradoxe de la " tradition " cartésienne , Spinoza, cest exactement le contraire : il compte. Là on voit parfaitement lopposition entre la filiation (ici spirituelle) qui nest quune répétition cest-à-dire quun anonymat (cest le père qui compte, dans la filiation et les enfants nen sont que la continuation) et la tradition, si vous mavez accordé quelle a toujours la métaphore, autrement dit linvention, pour réalité : luvre de Spinoza, comme celle de Leibniz ou celle de Malebranche des auteurs qui comptent est une métaphore du cartésianisme. Considérées " dun point de vue cartésien ", elles ne devraient pas compter mais seulement être plus ou moins importantes, or justement parce que la métaphore est absolument inouïe, on reconnaît ce paradoxe de compter et non pas dimporter, dans ce qui nest plus une filiation mais ainsi une tradition. Compter et appartenir à une tradition sont donc le même alors que la filiation renvoie seulement à lidée dêtre plus ou moins important cest-à-dire la question des places et des rangs dans lordre de la continuation : dans la filiation on est compté (par le nom qui est en dehors de lensemble auquel on appartient : paradigmatiquement la fratrie dans laquelle cest le père nommant qui compte) et par conséquent on ne compte pas. La tradition (impossible en première personne, bien entendu : si lon veut compter, on ne pourra au mieux que se mettre à la première place, ce qui est précisément ne pas compter), cest donc au contraire la propriété du nom (dont on ne peut évidemment pas décider par un choix qui serait de toute façon limpropriété de la boursouflure narcissique).
Voilà comment il faut comprendre lopposition de la filiation et de la tradition que jai commencé à vous expliquer la dernière fois : à travers la distinction radicale de ce qui compte et de ce qui importe. Eh bien cest la promesse qui institue cette nécessité, en tant quen elle la réalité, ordre des importances, ne compte pas. Voilà mon idée, pour définir la tradition à lencontre de la filiation : le nom propre ne peut pas être transmis (comme dans lexemple des familles aristocrates, où chacun est le vecteur inessentiel et parfaitement anonyme dun nom de maison qui est seul à compter), il peut seulement être donné. Et ce don, parce quil est celui dun avenir alors que la transmission renvoie seulement à lindéfinie continuité du futur, je dis quil faut le nommer " promesse ".
La promesse et léthique
Car la parole tenue ne se réduit pas à lengagement assumé (bien quelle exige évidemment quil le soit, puisquil ny a de vérité quen distinction dune réalité dès lors ) : nimporte qui peut sengager, mais nimporte qui ne peut pas promettre (souvenez-vous de lexemple des politiciens et des hommes dÉtat). Pour quil y promesse, il faut en effet que la parole donnée soit faite de cette impossibilité qui définit la métaphore, autrement dit il faut quelle ne soit pas mondaine. Car ce qui est mondain, cest le discours, et non pas la parole, et jappuie cette distinction sur le caractère nécessairement aberrant de la métaphore, cest-à-dire sur le fait quelle fasse barrage à la compréhension qui est en même temps lassurance de la continuité du monde.
Cest dailleurs en ce sens quil faut entendre lindication que je donnais lautre : ce quon peut appeler " médiocrité " terme dont je reconnais larrogance donc la fausseté subjective, bien que je ne voie pas comment le remplacer tient précisément à cette différence de la parole et du discours, et donc aussi à lopposition de lengagement et de la promesse. Car la " médiocrité " nest rien dautre que la mondanéité (et non pas la " mondanité ", comme a cru lire un correspondant qui maccuse dêtre jaloux des personnes haut placées à cause du caractère " mondain " de leurs conversations ! ), autrement dit linscription de soi dans la priori du discours, donc du signifié, donc de la finalité. Sans renvoyer à Spinoza, à Nietzsche et surtout à Lacan sur lesquels je mappuie implicitement quand il est question déthique (que je définis donc à lencontre de lidéal dune " vie bonne " cest-à-dire en récusation du " service des biens " impliqué dans cet idéal), je veux juste rappeler que la parole, comme telle, ne veut rien dire et quen conséquence elle est forcément exclusive de toute finalité donc de toute mondanéité, puisque cest la finalité qui définit avant tout la structure phénoménologique " monde ". Jai déjà dit la même chose à propos du don : dans le monde, il ny a que des échanges, de sorte que la reconnaissance du don en tant que tel est forcément une sortie du monde et, réflexivement, une " extériorité au savoir ". Cest pourquoi je prends bien soin de distinguer la promesse, extérieure à la finalité cest-à-dire au monde qui sen structure, de lengagement qui, lui, est inséparable de la réalité mondaine et de la nécessité inscription du sujet dans le service des biens, puisque cest toujours à assurer un certain bien quon sengage. Cest quand même évident, il me semble : si vous maccordez que quand on promet, la réalité ne compte pas (et je comprends la réalité à partir de " la meilleure des excuses " qui est lhorizon dimpossibilité des possibles), alors vous maccordez par là même que la promesse na rien à voir avec le service des biens ! La promesse est un acte (par opposition à lengagement qui est une action), et le propre de tout acte est dexcéder le monde, cest-à-dire dêtre positivement impossible (puisque monde est lhorizon des possibles en tant que tels). Cest pourquoi je disais lautre jour que nimporte qui (un sujet mondain défini par sa place et donc aussi par le service des biens) ne peut pas promettre, parce que pour promettre il faut être passé de lautre côté du miroir cest-à-dire de la réciprocité des semblants (" semblant " signifie le fait dêtre le semblable de ses semblables, notamment de vouloir comme eux son propre bien).
Or ce nest pas du tout dune structure de fait que je vous parle ici, mais bien quelque chose qui renvoie à une culpabilité envers soi (en quoi larrogance de la notion de " médiocrité " trouve quand même un début de justification : ce nest pas une faiblesse, quelle désigne, mais un crime un crime " que tout le monde commet " au moins ponctuellement, avons-nous vu en réfléchissant sur les " fluctuations " éthiques de la position subjective), puisque dune certaine manière chacun est déjà passé de lautre côté du miroir, du simple fait quil parle ! En effet on ne parle jamais quà être chassé de sa propre parole, qui continue en quelque sorte toute seule (cette solitude de la parole, vous avez bien sûr compris que cest la pensée). De sorte que notre réalité est fait de cette exclusion à la fois originelle et constante, et que la notion de léthique na aujourdhui (cest-à-dire notamment après les auteurs que je viens de mentionner) de sens quà en avoir dabord pris acte. Eh bien cest à le dénier, cest-à-dire dabord à vouloir se prendre pour son moi, tel quun certain savoir le définit concrètement (être un " en tant que ") quon est un " médiocre ". Et pour le dénier, la meilleure manière philosophique est didentifier le sujet à la conscience, puisque celle-ci, comme Sartre la bien montré après Husserl, est originellement constituée dans la structure de finalité (ce qu