Quest-ce que la philosophie ?
La pensée et le nom, suite
Philosophie de la promesse ; ceux sur qui on peut compter
A travers lexemple de la Nausée, jai essayé de vous montrer comment un concept philosophique pouvait provenir dune métaphore. Mon idée est que le concept nest philosophique quà cause de cette provenance, à lencontre de la croyance qui voudrait quil y ait, en quelque sorte naturellement, du philosophique (comme il y a du géologique les minéraux ou du météorologique les phénomènes atmosphériques). Il ny a pas de philosophique parce que la philosophie ne procède jamais dune expérience, mais seulement dune épreuve. Assurément, il faudra penser la positivité de lépreuve, et croyez bien que je travaille ce point. Mais pour linstant je tiens à la corrélation de lépreuve et de la métaphore parce que lessentiel de celle-ci me paraît être au niveau de lénoncé son caractère aberrant et au niveau de lénonciation lincidence de la marque. On nest philosophe quà rester marqué dune certaine épreuve, et cest de cette marque quil sagit expressément dans la production conceptuelle, comme le montre lexemple de la dernière fois : impossible de nier que Sartre ait imposé sa marque à l" existence " !
La corrélation du nom et de la pensée ne dit rien dautre, notamment à travers la question des " natures ", où vous reconnaissez bien entendu la question de lorigine (nature est le même mot que naître, comme chacun sait)
Je crois quon peut considérer tout concept philosophique à la lumière de cette nécessité, qui est indistinctement celle de laberration ce que jai pu exprimer en disant que les gens normaux ne pensaient pas, notamment de manière philosophique et celle de la marque, une marque étant par définition aberrante puisquelle ne saurait consister en quoi que ce soit : elle est le reste de lépreuve, nullement de lexpérience. Vous pouvez prendre tous les exemples que vous voulez, et ça marche : chaque fois quon passe de la réalité à la vérité, on le fait dans une métaphore et cest cette origine qui cause la vérité même du concept, autrement dit qui constitue la donation philosophique. Juste deux exemples : prenez lIdée platonicienne : leidos, originellement, cest lallure que présente une chose (par exemple : il me semble apercevoir un arbre, ou un homme, là-bas). Acception matérielle devenue non plus réalité mais désormais vérité, dès lors que la notion sentend dune manière platonicienne. Prenez la dialectique hégélienne : cest linertie comme envers des choses (impossible par exemple de donner sans être privé, etc.) qui devient leur vérité, et ainsi de suite. Lessentiel est toujours le passage de la réalité à la vérité, en tant que ce passage est aberrant et quêtre philosophe nest rien dautre que ne pas reculer devant cette aberration. Chez certains philosophes la donation métaphorique est tout de suite évidente, pour dautres elle lest un tout petit peu moins, mais cest quand même toujours la même chose, puisque précisément la philosophie est pensée, cest-à-dire invention et que, dans lordre de la représentation, linvention nest rien dautre que le procès métaphorique.
Le procès métaphorique, cest linstitution du nom comme cause de la vérité des natures (par exemple lexistence nest vraie que dêtre sartrienne, etc.).
Il reste beaucoup daspects de cette nécessité à développer, ainsi que sur la notion de littérature que je trouve de plus en plus passionnante. Je vais vous en indiquer quelques-uns dans les séances qui viennent. Sur ce point, je dois exprimer une certaine crainte : mon habitude de ne pas reprendre mes anciens enseignements, qui est moins une décision (ce quelle est quand même originellement) quune incapacité (en fait, je ne me souviens quasiment de rien, et je nai ni le temps ni le goût de relire les anciens exposés), a un envers qui est le risque de croire découvrir des choses que jai déjà dites. Dans tout ce que je vois encore à dire sur la donation métaphorique, il se pourrait donc que certaines idées ne soient nouvelles que pour moi, ce dont je vous prie par avance de mexcuser. Cela dit, je ne crois pas que cela arrivera trop souvent !
Avant de reprendre mes développements sur la littérature, je voudrais accomplir ce qui a été dit en situant le nom propre dans lhorizon de la donation originelle, puisque cest toujours de cela quil sagit dans la spécificité philosophique, cest-à-dire dans les " natures ".
La donation originelle doit se penser dans une problématique de la promesse
Situer le nom propre dans lhorizon dune donation originelle, cest linscrire dans une problématique particulière qui est celle de la promesse. Je vais donc essayer de vous montrer quen toute " nature " il est question dune promesse et que la philosophie, justement parce que son affaire est celle de la vérité et non pas de la réalité, autrement dit parce que cest seulement le nom propre qui compte en elle (encore une fois : lexistence nest vraie quà être sartrienne, pour garder cet exemple), nest pas posséder une certaine dimension prophétique Ce que personne nignore, dès quil est question des " penseurs ".
Il ne faut pas confondre le prophète et le devin : celui-ci dit le futur, alors que celui-là dit lavenir, dont la cause est la promesse. Le philosophe est dune certaine manière un prophète en ceci quil donne al définition de lexistence et de la vérité qui ouvre littéralement le temps. Par exemple Descartes donne la modernité, pas moins. Hegel ouvre le dix-neuvième siècle comme siècle de lhistoire, cest-à-dire finalement comme un siècle qui est originellement de " nature " hégélienne : lhégélianisme, cest la promesse que lhistoire ait un sens. Et ainsi de suite.
La question du nom se pose donc, quand il sagit de penser la philosophie, à la conjonction de la métaphore comme donation originelle de la vérité par récusation de la réalité (en ce sens quelle importe mais ne compte pas), et de la " nature ", laquelle est précisément ce que le philosophe en tant que tel est toujours en train de penser (ce quon peut traduire banalement en disant quil ny a jamais de pensée que de lorigine).
Ce rapport du nom à la métaphore, moi je lappelle tout simplement le génie. Rien là que de très évident : le génie relève dune invention absolue et en même temps il est nomination de certaines réalités quant à leur être (la racine de marronnier est sartrienne dans son être même). La notion du génie est inséparable de celle de luvre, laquelle est en quelque sorte ontologiquement définie par son caractère imprévisible ; de sorte que la pensée consiste à produire de limprévisible (donc à ne pas se comprendre soi-même) comme on la vu depuis longtemps.
Eh bien cette production dimprévisible dont lacte de naissance est la donation métaphorique, je voudrais vous faire apercevoir aujourdhui quelle doit sentendre à partir de ce quune analyse de la promesse peut nous faire reconnaître. Et le génie, cest donc quelque chose qui a à voir avec la promesse et donc, malgré soi, avec une certaine position prophétique, puisque le génie nest rien dautre que la donation de linouï en tant que tel, laquelle est bien une promesse (lisez Descartes, il le dit en toutes lettre à propos de son propre travail). Autrement dit, il faut reconnaître à linvention métaphorique sa dimension prophétique, et cest depuis cette dimension paradoxale que la philosophie se laisse, à mon avis, reconnaître, si elle est la reprise réflexive dune épreuve dont le dit, savons-nous depuis longtemps, est nécessairement métaphorique.
Pour penser la philosophie, ou plus exactement le philosophique, je dois exposer devant vous la notion de promesse, parce que les " natures " sont des promesses. Lexistence au sens sartrien, cest la promesse dune transparence de la liberté, dune certaine tessiture des choses, dune certaine définition de la vie et de la mort, de lamour et de la joie, de la sincérité et de la mauvaise foi Les " natures " dont je vous parle depuis le début ne sont que des promesses, parce quen elle naissent la vérité et lexistence et que la promesse est lacte de cette naissance.
Rien là, encore une fois, que de très évident. Létymologie nous le montre sans ambiguïté, puisque cette notion (que je nai pas choisie pour rien) renvoie expressément à la naissance et que la naissance aussi est une promesse. Un nouveau-né, comme je lai déjà dit, cest en quelque sorte une promesse en personne. Jaccorde que le plus souvent il deviendra pharmacien, notaire ou chef de bureau, et quen ce sens la promesse quil était aura été trahie. Mais cela ne change rien à la joie de la naissance, qui est la joie de la promesse en tant que promesse, par opposition à lespoir quon peut avoir par ailleurs quelle se réalise. Et une naissance, cest toujours une joie, justement pour cette raison. Donc quand je parle des " natures " philosophiques (par exemple : lexistence, en tant quelle est sartrienne), cest de joie que je parle, parce que cest une promesse qui se trouve posée là. Tout concept philosophique est en ce sens un concentré de joie, il faut se rendre à cette évidence spinoziste à laquelle je napporterai quun petit bémol en faisant remarquer que cest uniquement laffaire du lecteur (le philosophe, lui, ne sintéresse pas à ce que donne son concept : la seule chose qui compte pour lui, cest décrire ses trois pages quotidiennes).
Donc je vais consacrer la séance daujourdhui a lanalyse de cette notion. Cela nous fera une petite coupure avant que je reprenne la question de la littérature comme ordre de la donation philosophique.
La promesse :il ny a que la parole qui compte
La promesse est un acte : " dire, cest faire ", et cest un acte qui consiste à donner. Nous sommes donc dans la problématique du don, et aussi dans celle dune parole qui vaut seulement pour elle-même et non pas pour ce quelle signifierait. Autrement dit : dans la promesse, si le contenu importe évidemment, cest lacte qui compte, lacte du don dune parole par quoi un certain sujet adviendra éthiquement à lui-même, le contenu ne valant que " par ailleurs ".
Dautre part, si lon définit léthique comme lordre de ce qui ne vaut que pour soi en tant quon est soi, cest-à-dire en tant quon nest pas nimporte qui, la question de la promesse apparaît comme celle dune extériorité au monde lequel est précisément lespace commun, lespace où chacun est défini par une situation objective et subjective qui exige de lui ce quelle exigerait de nimporte qui à sa place. Dans la promesse, autrement dit, le sujet se distingue de sa place, alors même quon peut considérer quil nest rien dautre que cette place, quil nen diffère donc pas.
Ainsi apparaît lidée dune parole vraie : une parole distinguée de toute parole qui aurait une réalité mondaine : quelle soit mondaine est irrécusable (si on ne promet rien, on ne promet pas), mais cela ne compte pas. Cest pourquoi il faut commencer par opposer la promesse au serment et surtout à lengagement, lesquels ont en commun que ce nest pas la parole qui compte, mais autre chose.
La promesse nest pas un serment, et nest un engagement que " par ailleurs "
La promesse soppose dabord au serment, dans lequel cest linstance extérieure qui compte (Dieu, le drapeau, la Constitution, le groupe etc.), parce que cest elle qui fait que le serment en est un et pas une parole en lair. Autrement dit dans le serment cette singularité extérieure cause la parole comme vraie. Sur le serment, lessentiel se trouve chez Sartre. Lisez les analyses quil en a données dans la Critique de la Raison dialectique quand il étudie le serment comme rapport dune liberté à un groupe en train de se constituer comme tel. Il faut lire ces textes. Ce nest certes pas mon habitude de renvoyer à beaucoup de références, et vous savez pourquoi, mais je vais de nouveau faire une exception pour Sartre, que jaime. Les textes que je vous recommande de lire se trouvent donc à partir de la page 439 jusquà la page 463, mais on découvre ensuite une multitude de paragraphes disséminés dans la suite du livre. Allez voir aussi aux pages suivantes : 474-476, puis 490, 497-499, 503, 516, 520, 5340, 544, 555, 569, 586, 615, 638-642, 716. Maintenant jen viens à ce que jai à dire sur la promesse.
De même quil ne faut pas confondre la promesse avec le serment, il ne faut pas la confondre avec lengagement.
La raison en est simple : lengagement renvoie à une situation (vous voyez quon ne quitte pas si facilement lhorizon sartrien !) et vaut pour cette raison comme structure du monde, en tant que le monde est lhorizon des finalités et que la position de la finalité comme telle est précisément lengagement. Dans lengagement, ce qui compte, cest donc le monde en tant que tel : il est en quelque sorte lexigence toujours déjà effective de lengagement, pour la seule raison quil est le monde. Ce que Sartre a pu traduire en disant quon était de toute façon toujours déjà engagé. Et en effet la conscience (donc la nécessité de la compréhension) est inséparable de la constitution dun monde que, de ce point de vue, il faut dire dialectique au sens où Hegel parle dune dialectique de lEsprit : on a la conscience de son monde, et inversement cest davoir telle ou telle conscience qui fait quon vit dans tel ou tel monde. Tout au plus accorderais-je que lengagement est la projection, au sens géométrique, de la promesse dans le monde. Mais cette projection implique un changement de ce qui compte : ce nest plus la parole (parce quune parole pure, dans le monde, est tout simplement impossible), mais cest le monde en tant que monde, qui est dabord social (il importe que les engagements soient tenus, parce que sinon le monde devient impossible : dans les engagements, ce qui compte, cest la possibilité du lien social).
Dans la promesse, cest exactement le contraire : la promesse cest que le monde ne compte pas ! Ni donc lautre, en tant quil fait partie du monde. Je vais même plus loin : la promesse, cest que rien ne compte, que la parole en tant que donnée. Quand nous promettons (ce qui est somme toute très rare : en réalité il sagit presque toujours dengagements à faire ceci ou cela), nous donnons quelque chose, qui est notre parole. Cette question de la donation personnelle conditionne toute lanalyse.
Déjà je fais remarquer que lidée de don et lidée de monde sont parfaitement antinomiques : si vous êtes dans le monde, vous ne donnez pas mais vous échangez. Par exemple un jouet contre des bonnes notes, de largent contre un sourire, ou au moins contre lidée que vous supposerez installée dans lesprit de lautre que vous êtes une personne généreuse (ou quil y a en général des personnes généreuses, si vous avez eu le tact de ne pas vous mettre en avant quand vous avez donné) et quelle devrait vous être reconnaissante. Bref, le monde est toujours le lieu du " commerce " et donc, sans quil soit besoin de jouer beaucoup sur le glissement sémantique de ce terme, il est le lieu des achats et des ventes, mais jamais des dons. Sil y a du don, ce ne peut être que sans le savoir et hors du monde.
Or dans la promesse, on donne : sa parole. En quoi nous pointons déjà le côté non-mondain de celle-ci, donc son exclusivité paradoxale à son propre signifié, puisque le monde est lordre du signifié, lordre de ce qui est compréhensible. Si lon promet, par opposition à sengager où lon assume le monde en tant que tel, on est donc déjà en extériorité au monde. Cest pourquoi les gens qui sont capables de promettre inspirent toujours le respect, quoi quil en soit par ailleurs.
A lencontre de celui des politiciens, qui sont des médiocres cest-à-dire des gens auxquels la promesse est absolument impossible (dailleurs personne nest dupe de leur parole quils distribuent si généreusement), on peut citer lexemple les hommes dEtat : Churchill promet des larmes, de la sueur et du sang. (Il est vrai que les plus grands peuvent aussi avoir des moments de médiocrité, cest-à-dire céder sur le vrai et par là même faire des promesses de politiciens le pire étant alors quils aient pu y croire eux-mêmes, puisque cest dabord cela, céder sur le vrai. Ainsi dans son discours de Mostaganem, si je me souviens bien, De Gaulle avait solennellement promis que lAlgérie resterait française.)
La promesse comme acte (et non pas comme action électorale, qui au contraire ninspire que le mépris), produit un effet, qui nest pas lespoir de lenfant qui aura son jouet pour Noël, mais la joie, quand on se rapporte à la promesse elle-même, et le respect quand on a reconnu celui qui promet comme layant fait vraiment.
Le respect est en propre la reconnaissance de la vérité contre la réalité, de ce qui compte contre ce qui importe. Je parlerai de la joie plus loin, quand nous envisagerons ce qui est effectivement donné dans la promesse.
Le respect est le sentiment que nous éprouvons devant ce qui excède le monde. Voyez Kant, qui est très clair là-dessus quand il rapport le respect au sentiment du sublime. En tant quelle est un acte, cest-à-dire en tant quelle suscite le respect (car comme action, elle ne peut susciter que le mépris), la promesse sinscrit en exclusivité de lhorizon des possibles, puisque cette expression suffit à définir le monde. Chacun sait que les actes sont extrêmement rares, et plus rares encore les personnes susceptibles den poser. Rares également sont les gens capables de promesse, puisque pour donner sa parole, il faut être un homme de parole, ce qui ne se rencontre assurément pas à tous les coins de rue.
La question devient alors de savoir ce que cest quun tel don cest-à-dire de savoir quel statut il faut reconnaître à la parole, dès lors quil est absolument exclu quelle puisse prendre place dans le monde.
Vous comprenez donc que la vérité de la promesse réside dans son intransitivité, paradoxalement (en fait, il ny a de paradoxe que si lon confond la promesse et lengagement) : promettre, cest seulement donner sa parole ; et quand on installe ensuite la parole dans lordre du monde, cest-à-dire des finalités et des choses à comprendre, on ramène la promesse à lengagement. La distinction de la promesse et de lengagement (vous venez donc de comprendre que cétait une distinction et non pas une différence) est la position de cette évidence, puisque vous ne promettez jamais quà ce que le monde ne compte pas, et que vous ne dites quelque chose (le contenu de la promesse) que parce quune parole ne peut être posée quà par ailleurs avoir une signification.
Ainsi lengagement consiste à se soumettre quant à ce qui compte à lordre du monde, et réserver pour soi la part de ce qui importe. Si je mengage à corriger des copies pour la semaine prochaine, cest bien au nom du fonctionnement de lÉducation Nationale, qui est seule à compter dans une telle occurrence et la question de savoir si je serai ou non fatigué ne concerne que moi. Ce qui compte nest donc pas léthique du sujet mais le fonctionnement mondain (le système éducatif ne pourrait plus fonctionner si les professeurs ne corrigeaient pas les copies, et ce qui compte, cest quil fonctionne aussi normalement que possible). Je peux donc avoir " promis " de le faire ; en réalité il sagit non pas dune promesse mais dun engagement que jai pris, puisque ce nest pas ma parole qui compte.
Ce qui signifie très concrètement que la vérité de la tenue effective de la promesse ne peut pas si simplement être considérée comme sa vérité : ce quon tient, cest lengagement dont la promesse nest la nécessité que par ailleurs et sans lequel elle serait promesse de rien, cest-à-dire pas promesse du tout.
Dun autre côté, tout le monde a lidée que promettre consiste à confier au temps la vérité de sa parole. Car la parole peut se révéler avoir été fausse, quand la promesse na pas été tenue. Rien là que de très banal.
Eh bien je crois que ce critère tellement évident procède de la confusion que nous pouvons faire de la distinction et de la différence, quand nous oublions de respecter la promesse comme telle, cest-à-dire de conserver sa distinction davec lengagement (en tant que la distinction nest pas une différence). Et en effet : quand lengagement nest pas tenu, on comprend brusquement que ce nétait pas une promesse à quoi on avait eu affaire ! Voilà pourquoi cette idée si évidente ne peut pas être retenue : promettre, ce nest pas confier au temps la vérité de sa parole, parce que le temps ici serait forcément le devenir mondain et que la seule chose quil puisse faire apparaître, cest quil ny ait pas eu promesse, justement à cause de lemprise du mondain. Ainsi ma fatigue, ma paresse, mon intérêt peuvent faire apparaître ma parole comme ayant été une fausse promesse auquel cas tout le monde verra que javais seulement fait semblant de promettre ! Preuve donc que la vérité de la promesse ne peut pas se trouver dans sa tenue. Ce point, qui est décisif à mes yeux, nimplique évidemment pas quil ne faille pas tenir ses promesses (!) mais que la question de vérité la promesse est plus originelle que ce quon imagine habituellement.
Dailleurs tout le monde le sait : un politicien ne peut faire que de fausses promesses (ce qui ne veut pas dire évidemment que nul dentre eux ne tient certains engagements !), ce qui signifie quil ne peut tout simplement pas promettre. Il peut sengager, mais il ne peut pas promettre. Et quand il promet, même sil tient, il ment de tout façon, parce que la promesse, en tant quelle est distinction davec une nécessité mondaine, ne peut pas être le fait dun sujet qui soit nimporte qui alors quon ne peut être un politicien quà être nimporte qui, cest-à-dire quà avoir raison de faire ce que nimporte qui ferait à sa place (ce qui ne signifie donc surtout pas que tous ces gens soient opportunistes et malhonnêtes).
Car si lon appelle " médiocre " un sujet pour qui le possible est la priori du vrai (le propre du politicien pour lhomme dÉtat cest exactement le contraire) alors il faut dire quil est transcendantalement impossible à un médiocre de promettre : il peut seulement sengager, parce que la promesse ne sentend quà lencontre de la nécessité pour le vrai de se soumettre à lordre du monde.
La promesse, cest que la réalité ne compte pas : ce qui est dit est dit, et on ne veut rien savoir dautre.
On ne peut pas dire dun côté que cest la tenue de la promesse qui décidera de sa vérité, et dire de lautre côté que la promesse consiste à donner sa parole, cest-à-dire à ne pas faire compter les nécessités mondaines par lesquelles ce qui est promis sera ou non réalisé. Il faut choisir. Et comme donner sa parole est un acte, par opposition à une action qui se définit dabord dêtre toujours inscrite dans la temporalité mondaine, il ne relève pas de cette temporalité. Un acte donne le temps, en ce sens quà partir de lui le monde est monde pour la première fois (par exemple en philosophie le cartésianisme donne la modernité : lacte de poser le sujet comme principe de la vérité) ; une action, au contraire, sinscrit dans un monde qui, pour changer continuellement, doit dabord être toujours le même. Il y le temps de tout le monde qui est le temps des engagements, et puis il y a un temps dont lacte est littéralement la position et qui est éventuellement le temps de la promesse.
Donc il y a des gens qui peuvent bien sengager, mais qui ne peuvent pas promettre : ces gens, leurs promesses sont fausses depuis toujours, même quand ils font ce quils ont annoncé. Cest pourquoi la tromperie est la vérité de leur activité, et ils ne sont pas " vrais " quand ils accomplissent leurs fonctions avec probité (un politicien honnête aura montré quil nen était pas vraiment un ; ce dont tout le monde prend acte en le désignant désormais comme un " élu " du peuple, ce qui revient au même au niveau de lénoncé mais pas du tout au niveau de lénonciation).
Il appartient à toute promesse mondaine cest-à-dire qui sentend à partir de la possibilité (on tiendra sa parole, à condition quon le puisse), dêtre mensongère. Celui qui a cru à la promesse mondaine, parce quil lui a donné sa réalité (il a décidé dêtre la dupe dun argument électoral, par exemple) est donc le vrai sujet de la tromperie. Car qui est le vrai coupable : le démagogue qui profite des opportunités pour obtenir les places quil convoite, ou bien le peuple qui vote pour celui qui dit ce quil a envie dentendre ? Si lon est victime dune fausse promesse, cest donc en quelque sorte bien fait, et il ne faut sen prendre quà soi, parce quon a décidé de se laisser aveugler par le jouet je prends volontairement cette métaphore qui renvoie dans son signifié à lenfance et non à la maturité, et dans son signifiant à la jouissance et non au désir quon nous faisait miroiter, et quon a par là même " oublié " de se demander à qui lon avait affaire ! Comme si on ne lavait pas su depuis toujours, tant il est vrai que nous ne sommes pas sans vouloir notre perte, très souvent (cest-à-dire précisément notre jouissance, à lencontre de notre désir sur lequel nous cédons alors). Et si pour telle ou telle raison, celui qui a promis tient son engagement, eh bien cela ne change rien au fait que sa parole reste une fausse promesse, puisquavoir des raisons de faire ce quon fait, cest faire ce que nimporte qui aurait raison de faire, dans la même situation objective et subjective. Une promesse, quand elle est faite par nimporte qui, cest un mensonge, même si " par ailleurs " elle est tenue. Et la politique, avec la distinction quelle impose des politiciens et des hommes dÉtat, en est évidemment lillustration privilégiée.
Il ny a pas de différence entre dire que la promesse exclut le possible, dire quelle nappartient pas au monde, dire quelle relève du don de la parole, et dire quelle ne peut être le fait de nimporte qui. Tout cela se ramène à une seule idée qui est lextériorité au savoir autrement dit léthique.
Le paradoxe de la meilleure des excuses
La distinction de la promesse et de lengagement nous fait reconnaître quil ny a de promesse quà lencontre du monde ou, si lon préfère, quon ne promet jamais que limpossible : quand il sagit du possible, ce nest pas une promesse mais un engagement.
Mais cest quoi, concrètement limpossible ? Quelle est donc la vérité de la promesse ?
Pour répondre à cette question, il suffit dexaminer ce qui empêche la promesse dêtre confondue avec lengagement.
Je dirai que cest la question de lexcuse, en ceci quon peut se trouver dans lincapacité de tenir ses engagements. L'éventualité de lexcuse est la vérité de lengagement. La promesse, au contraire, cest que lidée même dexcuse nait aucun sens. Pour distinguer concrètement la promesse de lengagement, cest donc facile : il suffit de se demander si un empêchement, aussi radical quon voudra, est envisageable. Si oui, on parle dengagement, si non on parle de promesse. Et il faut évidemment conduire cette idée à sa limite.
Imaginez par exemple que vous promettiez une aide financière à quelquun. Il se peut très bien que, le moment venu, vous ne soyez plus en mesure dassumer votre engagement (vous êtes ruiné ou, plus vraisemblablement hélas, vous avez perdu votre emploi et votre situation financière est précaire). Là, vous avez une excuse, et tout le monde accordera que nul nest tenu à limpossible : largument est évidemment valable aux yeux de nimporte qui. Le monde est seul à compter quand il y a des excuses, puisque cest lui qui met éventuellement hors de cause. La précarité de la nouvelle situation financière change tout, et elle libère le sujet de son engagement (dès lors bien sûr quil est avéré quil ne sagit pas dun faux-fuyant mais bien dune réalité irrécusable).
Tout engagement mentionne implicitement ladversité comme sa limite de validité. Si je mengage à corriger des copies pour la semaine prochaine, je signifie implicitement quun accident ou une maladie peuvent faire que je ne les rende pas à temps ! Tout le monde entend cette implication, exactement comme lemployeur entend, dans lengagement du salarié à venir à telle heure, léventualité que sa voiture ne démarre pas ou que les transports en commun soient en grève. Cest cela, lengagement : une parole qui pose une nécessité future, comme pour la promesse, mais qui la pose de manière mondaine : on sengage dans un monde qui comprend notamment des maladies, des accidents, des pannes de voiture et des grèves du métro. Le nier, ce serait nier la réalité du monde et par conséquent ne pas sengager : lengagement suppose la responsabilité mondaine, laquelle suppose la lucidité et la prise en compte de tous les facteurs susceptibles dinfluer dune manière ou dune autre sur létat du monde quon veut faire advenir.
Dans la promesse au contraire, sil sagit dun don de la parole et si la définition même du don implique son exclusivité au monde, alors lordre des excuses est éliminé davance. On a toujours potentiellement des excuses de ne pas avoir tenu ses engagements (cest une nécessité en quelque sorte transcendantale, puisquelle est inhérente au monde en tant que tel), on nen a jamais de navoir pas tenu ses promesses.
Jamais ? Vous allez mobjecter quil y a des cas de force majeure ! En effet, et je recule dautant moins devant lobjection que je la porte tout de suite à sa dimension radicale en considérant la limite extrême de cette objection, à savoir léventualité quon soit mort au moment où lon aurait dû tenir parole. Et vous admettrez que la mort est la meilleure des excuses, probablement ! Irait-on reprocher son manque de parole à celui qui est mort avant davoir pu accomplir sa promesse ?
Oui ! Absolument ! Sil a promis, il devait tenir ! et sa mort est impardonnable ! Ma thèse est que ce point est la marque même de la promesse : sa distinction davec lengagement quelle est seulement " par ailleurs ". Et comme toute marque, ce point est aberrant dans sa réalité.
Car lex-cuse, comme le terme lindique expressément, met le sujet " hors de cause ". Je viens de le dire : dans lengagement, le sujet ne compte pas en vérité, puisque sans nier que le sujet sengage lui-même comme agent dune certaine action, on pose en même temps léventualité que lengagement soit rendu caduc par une certaine évolution du monde, cest-à-dire on pose comme constitutif de lengagement que le sujet y soit pour rien (par exemple ce nest pas de la faute de lemployé en retard si les travailleurs du métro ont déclenché une grève surprise).
La promesse, cest limpossibilité de lexcuse, en tant que cette impossibilité institue un statut dénonciation qui est le fait que le monde, où la mort des agents peut certes advenir, ne compte pas.
Comme la limite de lexcuse est évidemment la mort, je dirai que la promesse a pour vérité (sa distinction davec lengagement) que même la mort ne soit pas une excuse.
Là où même la mort nest pas une excuse, on a affaire à une promesse. Cest son critère, selon moi.
Ceux qui cherchent des excuses, dans les circonstances, dans les conséquences, ou plus couramment encore dans leur enfance (tout est de la faute de leurs parents qui les ont si mal fabriqués), ceux là ne peuvent promettre parce que pour eux la mort est une limite négative : pour eux, la vérité de la mort, cest finalement que, pour lessentiel, on ny soit pour rien puisquelle peut survenir à tout moment et nous délier de nos engagements (ce nest pas de notre faute si lon est mort avant davoir pu faire ce quon devait !).
Ce quon peut encore indiquer en disant que dans la promesse le savoir ne compte pas. Par exemple si je promets dêtre là dans 20 ans, je suis bien en même temps conscient quil est fort possible que je sois dans de tout autres dispositions objectives et subjectives, que je sois empêché et, à la limite, que je sois mort. Eh bien, si je promets, tout cela, je ne veux pas le savoir ! Que jen admette simplement léventualité, et il sagira dun engagement et non pas dune promesse.
La meilleure des excuses étant constituée par le fait dêtre mort, on dira par conséquent que le sujet de la promesse, cest le sujet par delà sa mort. Ce point est décisif à mes yeux, parce quil fait apparaître laberration de la promesse, son caractère dextériorité au monde : si je promets, il nimporte pas que je sois mort ou vivant quand il sagira de tenir, parce que la promesse doit être inconditionnellement tenue et non pas tenue à condition dêtre toujours bien disposé, dêtre en bonne santé, davoir les moyens, dêtre encore vivant. La mort nimporte pas, voilà ce qui définit quelquun sur qui lon peut compter ce qui veut donc dire déjà que seul celui pour qui la mort compte (pour les médiocres, elle ne compte pas : elle importe) peut promettre puisquon ne promet quà être constitué comme sujet de la promesse par cette mort qui naura jamais valeur dexcuses (ce qui est bien une manière dimporter et non pas de compter).
A linverse les héros, ou les créateurs : pour eux, cest la mort qui les institue comme les sujets irrécusables de ce quils font. Eux, ils peuvent promettre.
La mort, qui nest rien, cause le sujet comme tel et par là désigne celui sur qui lon peut compter. Les autres, ceux pour qui elle est la meilleure des excuses (et encore une fois, comment pourrait-on reprocher à celui qui est mort depuis vingt ans de nêtre pas là comme il avait promis de lêtre ?), on ne peut pas compter sur eux, quelles que soient par ailleurs leurs qualités morales. Ils peuvent donc sengager, parfois avec courage et ténacité, mais ils ne peuvent pas promettre.
La promesse, cest que la réalité ne compte pas ; et le paradigme de la réalité, cest la mort du sujet et que cette mort soit origine.
Que la mort soit lorigine de la parole comme don (alors que la vie est lorigine de la parole comme expression), voilà à mon avis le propre de la promesse.
Du point de vue du sujet, la promesse est donc littéralement la traversée de la mort : on ne promet jamais quau-delà de sa propre mort, puisquil est incontestable quelle peut survenir entre le moment de la parole donnée et le moment de laccomplissement.
Un médiocre, cest quelquun qui reste en-deçà de sa propre mort. Seul peut accéder à la dimension de la promesse celui qui a traversé le miroir surface uniquement définie par son impossibilité absolue, et donc par linstitution dun espace de soi à soi, qui rassemble lidentification que le sujet fait de lui-même et la reconnaissance de sa mort.
Cest la traversée du miroir qui décide sur qui on peut compter, et sur qui on ne peut pas, rien dautre.
La réception de la promesse.
Il y des gens qui disent, parce que la promesse se fait forcément à deux et quen linguistique cest le sujet qui reçoit qui détient la vérité du message, que la tenue de la promesse serait subordonnée à une certaine réception. Exprimée moralement, lidée est que lautre devrait mériter quon tienne la promesse quon lui a faite au moins en ceci quil devrait sen montrer digne, la dignité étant alors la manière dont celui qui la reçoit constituerait une certaine parole en promesse.
Les braves gens ! Alors il faudrait que lautre mérite que je tienne ma promesse pour que je la tienne Voilà qui en dit long sur leur statut de sujet dénonciation, en tout cas, puisquil va de soi que lautre ne peut jamais être assez méritant ! En quoi la raison linguistique ne vaut pas : ce nest pas dune parole échangée quil sagit, mais dune parole donnée.
Parfois, les tenants de cette obscénité morale raffinent leur argument : il faudrait que la promesse ait été acceptée comme telle ! Et comment décider que ma promesse a été acceptée comme telle par celui à qui je lai faite ? Si je reprends la distinction dont je viens de poser quelle était la vérité de la promesse, je suis forcé dêtre délié davance, puisque je vais considérer lautre dans sa réalité mondaine et quà cette lumière je suis forcé de dire quil a seulement vu la réalité de ce que je disais (lengagement) alors que moi je me situais dans sa vérité (la promesse) ! Jaurai donc ma bonne raison toute prête (" Désolé, mon cher : tu as cru sottement que je mengageais à taider, alors que dans mon esprit cétait une promesse, acte métaphysique, et non un engagement, action trivialement mondaine. Cette confusion philosophique et cette bassesse de vue te coûte ce que jaurais bien voulu te donner ! "). Impossible dêtre plus ignoble, on le voit.
Jadmets à lextrême limite léventualité que lautre soit indigne de recevoir une promesse. Cela ne peut avoir lieu que dans un seul cas : quil ne soit pas un homme de parole autrement dit que pour lui la distinction de la vérité et de la réalité, de ce qui compte et de ce qui importe, ne compte pas. Et certes, la médiocrité vaut aussi bien pour les peuples que pour les individus, comme le montrent à longueur de pages les effrayantes prophéties de Tocqueville sur les sociétés démocratiques avancées, ou les pages de Nietzsche sur les " derniers hommes " : lun et lautre désignent des collectivités pour qui la distinction de la vérité et de la réalité est originellement frappée dimpossibilité, cest-à-dire forclose, et par là même des collectivités inaptes à distinguer la promesse de lengagement.
Daccord, donc. Mais quest-ce que cela change ? Rien, puisque la considération de cette éventualité revient à faire de la tenue de la promesse un des termes dun échange : on est dans le commerce, alors que la question de la promesse est la question de léthique dont bien sûr tout le monde a compris quelle avait une origine événementielle, qui est la traversée du miroir.
Et puis avec cette doctrine, on ne promettrait quà fort peu de gens : seulement à ceux sur qui on peut vraiment compter, au sens que je viens de définir, et le moins quon puisse dire est que de telles personnes ne se rencontrent pas tous les jours ! Par exemple, on ne pourrait pas promettre à son enfant de lélever, ni autres choses du même ordre. Or la promesse est paradigmatiquement la parole dun père.
Bref, largument qui soumet la promesse à un certain type de réception est ignoble parce quil revient à donner davance une excuse pour ne pas tenir parole en faisant de la promesse un acte conditionnel (elle nen serait une quà la condition dun certain type de réception), alors que le premier trait de sa définition tient à son caractère gratuit (" donner " sa parole) et donc inconditionnel.
Cela dit, la promesse étant une certaine parole, donc aussi une certaine signification mondaine, il est impossible de ne pas prendre en compte sa réception. Mais je viens de le dire : ce nest pas une parole qui séchange, cest une parole qui se donne ! Les gens qui veulent subordonner la valeur de la promesse à un certain type de réception, si lon formule leur argument, refusent tout simplement de distinguer entre donner et échanger. Les paroles, ça séchange. Ce sont même les paroles qui constituent le modèle de tout ce qui séchange, comme dit Lévi-Strauss. Or justement, dans le cas de la promesse, et aussi du pardon, on a une suspension de cette nécessité anthropologique : là, et là seulement, léchange est suspendu ; et lidée que la parole soit donnée et non pas échangée nest rien dautre que celle de cette suspension. Ni la promesse ni le pardon ne sont affaire de commerce.
Donc la réception de la promesse doit se penser sur le modèle de la réception de la grâce, puisque la notion de don na de sens quà lencontre de celle de léchange.
Le propre de la grâce, cest donc quelle ne soit jamais méritée et par conséquent quelle elle tombe sur ceux qui nen sont pas dignes. La grâce est intrinsèquement scandaleuse : cest tout le contraire dune récompense et ce nest pas sur celui qui observe le plus scrupuleusement les commandements quelle sabat parce quelle serait alors conditionnelle.
La promesse, en tant quelle est inconditionnelle, ne suppose aucune condition, si lon me permet un tel truisme Je dirai même : bien au contraire, puisquelle est une grâce cest-à-dire un scandale ! Comme le pardon, qui nest pas une tranquillité spirituelle achetée par le coupable avec la monnaie de son repentir, la promesse nest pas une reconnaissance réciproques entre gens de bonne compagnie qui savent pouvoir compter lun sur lautre.
La réception de la promesse compte, mais pas comme voudraient le croire les honnêtes gens, épiciers pleins de probité pour qui tout doit toujours se mériter. Elle compte en quelque sorte à lenvers, si lon veut absolument garder la référence linguistique : cest là où lautre ne mérite évidemment pas quon tienne parole que simpose avec le plus dévidence quon la tienne. Mais bien sûr je ne confonds pas lévidence qui renvoie seulement à la représentation, avec la vérité qui renvoie à limpossibilité pour certains sujets dêtre nimporte qui.
Cette inversion pose la distinction du réel et du vrai, en faisant que le premier ne compte vraiment pas. Sen tenir au vrai et laisser à sa trivialité le réel dans lequel il est lui-même pris par ailleurs, telle est la position de celui qui promet, lui qui ne cède pas sur la distinction du vrai et du réel. Or quand est-ce quon ne cède évidemment pas sur cette distinction, sinon quand on a dans sa représentation toutes les raisons de la récuser ? Ce qui valait tout à lheure à propos de la mort, quon envisageait représentativement, vaut donc maintenant à propos de la réception de la promesse. Cest exactement la même chose.
Prenez lexemple de De Gaulle (laffaire algérienne mise à part ) : sa position à la tête de l'État ne tenait pas à la médiocre ambition doccuper une place, même la première (seul celui qui est pour lui-même nimporte qui peut identifier son désir à loccupation dune place, puisquune place constitue comme interchangeable le sujet qui l'occupe), mais à la promesse quil avait faite aux Français. Quant aux Français, dans son esprit (au moins le temps quil lait dit), cétaient " des veaux " ! En quoi nécessité de tenir la promesse était dautant plus évidente.
Il ne dépend de personne quon ait ou non traversé le miroir, cest-à-dire quon soit ou non quelquun sur qui on puisse compter. La promesse est cette nécessité elle-même dans lordre du dire.
Donner le temps
Jarrive maintenant au dernier point, que javais implicitement annoncé en disant que la promesse produisait deux " effets " (je prends bien entendu ce terme dans son acception artistique), qui sont le respect et la joie. Du respect, jai déjà parlé (et je parlerai encore dans dautres contextes).
La joie (que personne ne songe à confondre avec la gaieté, le bonheur, le contentement et autres notions du même ordre sémantique), je la définirai ainsi : pour celui qui la reçoit cest laperception du temps qui souvre, en tant quil souvre.
Une promesse est un acte et non pas une action, laquelle se définit de supposer le temps du monde, alors que le premier le brise.
Il y a bien des manières darrêter le temps, de vivre ou de faire vivre dans uchronie. La promesse arrête le temps en ce sens quelle renvoie à linanité (ne pas confondre avec la vanité) le monde. Elle inaugure, en ce sens que celui qui reçoit la promesse reçoit, sans quil en ait forcément conscience, non pas un monde mais LE monde qui est ainsi le vrai monde, par opposition à celui qui se poursuit par ailleurs et qui nest plus que le monde réel.
La joie, cest la distinction du temps vrai et du temps réel. Par exemple on peut considérer le temps cartésien comme joyeux : le monde était donné à lhomme ; ou le temps hégélien : lhistoire était donnée à lEsprit, et ainsi de suite pour garder nos exemples philosophiques.
Une naissance, parce que cest la réalité dune promesse, est forcément une joie, bien que " par ailleurs " le bébé prenne place dans la lignée indéfinie des humains qui se reproduisent. Mais il est dans son être même le don dun certain monde : peut-être ce nourrisson vagissant sera-t-il aussi grand que Shakespeare ou que Galilée ? De quelle inouï dexistence et de vérité est-il porteur ? Il va peut-être fonder une nouvelle civilisation, justifier par ces actes non seulement quil ait vécu, ni que lhumanité existe, mais que lunivers même existe ! Qui peut le dire davance ? Personne, assurément. Tout le monde en voit la possibilité, même si, comme jai dit, elle sera ensuite presque toujours trahie.
La promesse est en ce sens don du temps : il y a lavant qui est le temps de la réalité, et laprès qui est le temps de la vérité ou plus exactement, et telle est la spécificité de la promesse, de la vraie réalité !
Par temps, il faut entendre ici la conjonction de lexistence et de la vérité. Rien de plus banal en philosophie, depuis que nous avons lu Hegel. Cest cela qui est donné dans la promesse : la compréhension de lexistence nest plus la même (exister, même pour un simple caillou, ne veut pas dire la même chose avant et après Galilée, par exemple), ni donc de la vérité. Et le temps qui est lordre de lexistence (ce qui nest pas temporel nexiste pas) est en même temps le devenir par quoi ce qui est arrive à ce quil devait être. En ce sens, tout le monde voit que la promesse donne le temps parce quelle est lacte de son ouverture, cest-à-dire que la joie est leffet propre de la promesse (le respect aussi est leffet de la promesse, mais pas seulement delle).
Leffet du don également me direz-vous. Mais justement : toute promesse est don. Don de la parole, et par conséquent aussi don du temps puisque le propre dune parole inaugurale est dêtre lattente de toutes celles qui suivent et quelle ordonne ce qui est le temps, subjectivement.
Quid alors de la réception ? Un tableau peut faire de leffet en lui-même (par exemple le peintre séloigne de temps en temps au cours de son travail pour apercevoir cet " effet "). Le tableau est ainsi et cela ne dépend de personne. Que nul visiteur nentre dans le musée ny change rien, de même quun livre ne devient pas médiocre de nêtre pas acheté dans les librairies. La promesse peut-être méconnue (les contemporains de Descartes voyaient-ils quil donnait la Modernité ?) et par conséquent ni le respect ni la joie nadviendront à la réalité. Mais cela ne compte pas, puisque le caractère inconditionnel de la promesse est précisément que la réalité ne compte pas. La promesse est le don du temps, donc joie chez celui qui la reçoit et qui peut tout à fait vivre des siècles après quelle ait été faite et tenue.
Le temps de la promesse est le vrai temps, et la cause de sa vérité est le don, comme tel cest-à-dire comme grâce renvoyant à la problématique du nom (puisque nimporte qui ne peut pas donner). Dans cet ordre joppose ainsi le vrai temps au temps réel, puisque la promesse est ce qui cause lavenir comme tel, par opposition au futur (une technique davenir, par exemple, on dit quelle est prometteuse ; et une technique peut avoir encore un très long futur devant elle par exemple le moteur à explosion et plus davenir).
Jarrête ici. La prochaine fois, je reviendrai à ma question des " natures " en vous montrant que le nom propre est en lui-même une promesse. La question de la métaphore et par conséquent de la donation philosophique en recevra une nouvelle dimension.
Je vous remercie de votre attention.
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