Quest-ce que la philosophie ? La pensée et le nom, suite
En vous indiquant la dernière fois que la métaphore était le don de lorigine, jai posé lélément essentiel de mon exposé sur la donation philosophique. Car en tant quelle prend la vérité pour son affaire et quelle est essentiellement réflexive, vous pouvez tout à fait définir la philosophie non pas comme la pensée mais comme la réflexion de lorigine, sa dimension spécifique de pensée (car réfléchir nest pas penser) lui étant apporté par la métaphore, à lintérieur de quoi elle se meut constamment. Non pas surtout que la métaphore soit linstitution dun domaine, dès lors forcément littéraire, que la philosophie aurait à réfléchir, mais en ceci que lessentiel de la métaphore nest pas ce quelle dit (jai dénoncé depuis longtemps lidée quelle ferait apparaître des qualités inaccessibles au concept) mais bien au contraire par limpossibilité du dire, celle-là même que jai appelée laberration métaphorique. Donc si la donation philosophique est métaphorique, cela signifie seulement que la philosophie trouve sa possibilité possibilité dont elle sera réflexivement lélaboration, puisque la question de la philosophie est la question de toute philosophie dans une impossibilité originelle de dire. Réfléchir dans lhorizon dune impossibilité originelle de dire, voilà ce que cest que philosopher. Et linstitution de cette impossibilité, je dis que cest le travail de la métaphore. Cest pourquoi je ne définis pas la littérature par la capacité quelle aurait de nous faire accéder à quelque chose, autrement dit je ne la définis pas par limpuissance du concept, mais au contraire par le barrage quelle impose au dire. Il y a littérature quand le dire est barré, et il y a savoir quand il est libre, la philosophie consistant à rabattre le second terme de cette alternative sur le premier. Bien entendu, cest dans cette " barre " que réside la vérité du langage, de sorte quon peut aussi bien poser quil ny a de dire vrai que littéraire, la philosophie elle-même naccédant à son essence de " philo-sophie " que comme rapport réflexif à cette nécessité.
Pour la séance daujourdhui, je vais développer lidée de la donation métaphorique dans le sens que je viens dindiquer. De nombreux points son encore en suspens. Et quand jen aurai traité la majeure partie, jespère être en mesure de vous donner lexemple promis, ce le fameux passage de la Nausée sur la découverte de " lexistence " donation philosophique sil en est dont on a peu remarqué quil était une prolifération métaphorique. Je noublie pas non plus que je dois reprendre les rapports de la narration et de largumentation. Mais vous commencez à être habitués à mon défaut de différer certains développements qui sannoncent comme plus objectifs défaut qui ne tient donc pas seulement aux remarques et demandes de précisions que certains dentre vous continuent davoir la gentillesse de madresser, et dont jessaie le plus souvent de tenir compte la fois suivante.
La métaphore et limpossibilité du dire comme donation
Puisque la métaphore est littéralement aberrante (Bayard ne pouvait pas être un félin africain puisque cétait un être humain, la terre ne peut pas être " bleue comme une orange " puisque les oranges ne sont pas bleues, etc.), il est évident quelle apparaît demblée comme un barrage au mouvement général de la signification. Le concept, au contraire, le relance à chaque instant. Quand on nous parle, il y a toujours quelque chose à comprendre et tout à coup, au moment de la métaphore, le locuteur dit quelque chose qui ne peut ni ne doit être compris (on aurait tort de croire que Bayard était un félin). Aussi bien que la parole, lécoute se trouve stoppée. Et cest ensuite, dans une nécessité réflexive et non pas littérale, que nous poserons quil sagit là dune comparaison implicite et que nous faisons le travail de la compréhension (ou plutôt de linterprétation, puisquil ny a à la lettre rien à comprendre) métaphorique.
Ma position est de men tenir à cet ordre, et non pas de faire semblant dattribuer à la nécessité réflexive dinterpréter une primauté quelle ne peut pas avoir, et quelle devrait avoir sil existait un " signifié métaphorique " cest-à-dire si la métaphore nous donne réellement accès à certains aspects du monde eux aussi réels du monde (étant bien entendu quil y a toutes sortes de manières dêtre réel). Je ne sors donc pas de ce qui s'impose demblée en pointant dans la métaphore non pas le sens quon lui attribuera par interprétation (et qui ne serait un " signifié métaphorique " quà la condition que linterprétation soit une sorte de compréhension) mais au contraire limpossibilité à quoi elle sidentifie proprement de jamais faire sens. Bayard était un homme et non pas un animal, je refuse de faire comme si cette évidence était inessentielle.
Or quand le mouvement de la signification est barré, le langage se met brusquement à valoir pour lui-même : il cesse de sentendre comme " communication ", il cesse dêtre la réalité du savoir, il cesse de se référer, il cesse dêtre un véhicule. La volonté de trouver un " signifié " métaphorique se confond donc avec la volonté de réintégrer le langage dans lordre instrumental (il y aurait un langage " littéraire " qui serait linstrument approprié pour communiquer certains aspects du monde, et un langage théorique approprié pour dautres aspects ) ce que jappellerai un déni de la pensée. Je pose très consciemment ce terme en me référant à la formule du déni, qui est le fameux " je sais bien [que la métaphore ne veut rien dire] mais quand même [elle ne laisse pas de nous apprendre quelque chose] ". La pensée, comme je lai rappelé dans la séance précédente, na pas plus à voir avec le " vouloir dire " quavec la " communication ", et cest bien à lencontre de la pensée quon veut à tout prix que la métaphore signifie et donc communique quelque chose. Bref, la métaphore ne veut rien dire, et cest précisément à cette seule condition négative quon pourra parler de vérité. Sinon il faudrait sen tenir au savoir le déni de la pensée prenant sa motivation de ce que le savoir, dont la réalité est positive, peut obturer et valoir pour la vérité que dès lors il dénie (le savoir peut donc valoir comme fétiche, à lencontre de la vérité parce quil en sera la " positivation ", si lon peut dire).
Donc laberration métaphorique, quand on ne la dénie pas est aussi bien l'impossibilité que le langage prenne statut de véhicule. Et que le langage ne soit pas un instrument au service de la communication qui ne pourrait donc jamais porter que sur le savoir, cest ce quon admettra aisément être la condition première de la vérité.
Ce véhicule présente pourtant un intérêt majeur, qui va faire apparaître comme en creux une propriété essentielle de la métaphore : ce qui est habituellement " communiqué " ne lest pas simplement à la personne qui nous écoute, mais lest universellement : en droit cest communiqué à nimporte qui, à quiconque sait lire, mais aussi à quiconque (un passant dans la rue, un espion ayant mis mon téléphone sous écoute) est susceptible de mentendre. De sorte quà linverse toute personne qui nous parle de manière non métaphorique (en admettant que ce soit possible) fait expressément de nous nimporte qui. Je ne madresse jamais à quelquun sans en faire linterlocuteur indifférent. On me dira que non, parce que toute communication suppose une situation commune faute de quoi il serait impossible de réduire les équivocités aussi bien de lénoncé que de lénonciation. En effet, mais cest une raison de plus, puisque les références implicites et explicites à notre situation commune, loin de particulariser mon interlocuteur, accentuent encore cette injonction que mon discours lui adresse sans même que je men rende compte : il doit comprendre ce que je dis comme nimporte qui à sa place le comprendrait ! Plus mon discours est privé, et plus par conséquent il a pour envers linjonction adressée à linterlocuteur de se confondre avec sa place (par exemple cest quelquun de ma famille, cest un collègue de bureau). Réciproquement, je ne peux parler quà dire ce que nimporte qui aurait raison de dire à ma place, laquelle devient donc ma vérité exclusive de locuteur.
Voilà ce que jappelle être " nimporte qui " : avoir sa place pour vérité.
Eh bien ma thèse est que la métaphore, pour la raison quelle est aberrante cest-à-dire impossible à comprendre, casse demblée cette nécessité.
Non seulement celui qui en produit une se distingue par là même de sa propre place, puisquune métaphore est ce quon ne peut pas avoir appris à faire, mais encore celui qui la reçoit, précisément parce quelle est aberrante, se trouve lui aussi distingué de la sienne : à sa place, quelquun dautre ne comprendrait rien, pour lexcellente raison quil ny a rien à comprendre ! et pourtant on parle et on écoute ; donc on dit forcément quelque chose (par exemple que Bayard était à la fois fort et courageux), quelque chose que nimporte qui aurait raison de comprendre. Cette opération de décalage ne constitue donc pas une différence (car il ne devient pas faux de dire que chacun a pour vérité la place quil occupe, dès lors que la réflexion comble tout de suite laberration par un travail dinterprétation) mais bien une distinction.
Alors que le sujet du concept est nimporte qui, celui de la métaphore ne lest pas ! Mais bien entendu, il ne devient pas pour autant quelquun dexceptionnel (ce qui serait encore lidentifier à sa place). Non pas une différence, comme celle que le savoir peut produire (lignorant et le savant nont ni la même capacité ni le même droit de parler), mais bien une distinction.
Ce qui distingue, cest la marque en tant quelle ne consiste en rien (si elle consistait en quoi que ce soit, ce qui est marqué serait différent de ce qui ne lest pas).
Celui qui produit la métaphore, je lai dit souvent, cest celui qui est marqué en tant que marqué : cest le survivant, sujet qui nest pas revenu dune certaine épreuve. De sorte que laberration métaphorique, quand on la pense à partir de la question de la marque et donc de lépreuve, apparaît comme étant la mort elle-même.
Vous savez que, concrètement, les marques sont des morceaux de mort fichés en nous, et quand nous parlons depuis tel ou tel dentre eux, cest plus fort que nous : cela donne une métaphore. Quand je dis que cest plus fort que nous, cest pour indiquer quen ce lieu précis, il ne peut pas y avoir dexpression conceptuelle (de compréhension) pour la raison imparable que là, il ny a personne pour comprendre et sexprimer (celui qui aurait pu le faire est resté dans lépreuve, il nen est jamais revenu). Laberration de la métaphore est la mort elle-même, dont vous savez quelle est selon moi réelle en tant que locale (sinon la mort nest aucune chose, comme le rappelle Epicure : la mort, cest notre horizon de mortalité, mais alors ce nest pas de la mort quil sagit : elle nest effective que comme locale). Cela, je vous lai dit souvent, et de diverses manières.
Mais quen est-il celui qui entend la métaphore ? On ne va pas dire quil est localement mort, lui, puisquil ne vient daucune épreuve particulière ! Donc même si vous maccordez que la mort en tant que locale est le lieu propre de la métaphore (ce dont lidée dun " signifié métaphorique " est le déni), vous ne devez pas en déduire quil y a symétrie et que lauditeur doit être préalablement marqué pour simplement reconnaître, cest-à-dire ne pas dénier, la métaphore.
Et pourtant si, mais selon une temporalité différente : il vient de lépreuve davoir dû accepter (" avaler ", malgré la trivialité de limage, serait plus juste) dêtre constitué comme auditeur par un langage qui ne voulait rien dire. Je le dis autrement : toute métaphore est marquante. Cest un nouvel aspect de ce que jai déjà nommé la " réversibilité " de la marque (on reste marqué davoir rencontré quelquun de marqué, autrement dit ceux qui sont marqués sont par là même marquants).
En quoi vous retrouvez leffet de distinction : si le propre du concept est de constituer linterlocuteur comme étant nimporte qui, la métaphore sadressera à lui précisément en tant quil nest pas nimporte qui. Certes, comme produisant son effet, qui est un effet de mort, elle " marquera " et par là même produira un auditeur comme nétant plus nimporte qui. Rien dautre, surtout : najoutez aucune qualité herméneutique ! Moi je dis simplement que celui qui est marqué nest plus nimporte qui, nest plus ce sujet dont la vérité est la place et quil continue dêtre par ailleurs. Car si vous ajoutez une qualité herméneutique en faisant par exemple de lhomme un vivant qui posséderait la capacité daccepter les métaphores grâce à ce faculté interprétative, vous niez la notion de distinction pour la ramener à celle de la différence, autrement dit vous niez que la vérité ne soit pas une sorte de vérité (mais bien sûr, si vous voulez croire que la vérité est une qualité que certaines choses paradigmatiquement des jugements posséderaient et que dautres ne posséderaient pas, vous devez ajouter une qualité herméneutique. Cela dit je ne suis pas inquiet, car ceux qui veulent croire cela nous ont quittés depuis longtemps et ne risquent pas de prendre connaissance de ces arguments).
Mais ce que je mets en avant, cest une opposition que jénoncerai, par analogie avec celle du concept et de la métaphore, en parlant de chacun et de nimporte qui. La métaphore, simplement parce quelle est une aberration, sadresse à chacun, alors que la définition même du concept est de valoir pour nimporte qui.
En ce sens, vous pouvez parler de donation : quand je lis une métaphore, moi qui suis nimporte quel lecteur, ma lecture est en quelque sorte déviée le temps de sa reconnaissance, parce que je men trouve donné à moi-même par un discours qui mest donné, et pas simplement apprésenté (cest sa phénoménalité propre) ou présenté par quelquun.
La métaphore me donne à moi-même alors que la " présentation ", qui nest pas réductible à la simple phénoménalité mondaine pour laquelle il sagit dêtre nimporte quel sujet (ce quexprime éthiquement la notion de sujet transcendantal), suppose que le je sois déjà et par conséquent peut prendre la forme du concept ou de la notion, pour rester dans notre horizon de la philosophie (ainsi on peut faire présent dune notion à quelquun dont on pense déjà quil a un avenir de philosophe).
Le don et le présent
Lautre jour je vous ai dit pourquoi il ne fallait pas confondre un cadeau et un don. On pourrait également opposer le don au présent. Il y aurait beaucoup de choses à dire, notamment sur la question de la temporalité qui est expressément engagée dans cette notion. Mais je vous indique rapidement quelle différence conceptuelle je fais entre ces notions : on fait un présent à ceux qui ont un avenir, en tant que tels. Lexemple paradigmatique est évidemment le nouveau-né (dont en fait la promesse sera presque toujours trahie par lui-même, mais peu importe ici). Bien entendu, on peut aussi faire un cadeau à un nouveau né, mais alors ce sera pour des raisons de convenance bête et impersonnelle (comme dans le cas des cadeaux danniversaires, qui ne sont le plus souvent que des cadeaux, précisément). On peut aussi, mais seulement dans une certaine mesure, lui faire un don ; par exemple une somme dargent dimportance telle quelle le mettra à labri des nécessités triviales (mais alors il peut saisir sa chance et devenir un créateur en nétant jamais empêché de travailler, ou alors senfoncer dans la médiocrité dune vie de jouisseur, auquel cas on lui aura en quelque sorte donné la mort spirituelle alternative qui justifie la réserve que je viens dexprimer). Mais celui à qui lon reconnaît un avenir, je le répète, on lui fait un présent, quil faut donc entendre comme un hommage à la promesse dun nouveau monde quon na pas été sans reconnaître (paradigme des rois mages, bien sûr), lequel hommage marque le présent en tant que tel, le constitue non pas comme avenir (cela, cest la promesse qui le fait), mais comme commencement (ce " présent ", instance temporelle ainsi constituée comme commencement, est donc ce qui est vraiment présenté ).
La métaphore comme donation subjective : rendre la mort et ouvrir la métaphysique
Je reviens à ma question de la métaphore. Bien sûr, dans le concept tout le monde comprend la même chose (et si ce nest pas le cas en fait, cest parce que le langage naturel est toujours en même temps métaphorique, comme le montre lexemple limite de la notion de métaphore qui est elle-même une métaphore), cest-à-dire que la théorie en tant que telle a pour définition de valoir universellement. Mais laberration métaphorique, en barrant cette nécessité, cest-à-dire en sadressant à chacun et non plus à nimporte qui, notre réflexion pose quelle doit bien sadresser à une capacité qui soit à la métaphore ce que lentendement est au concept. Cette capacité est le lieu subjectif de la donation !
Si jétais kantien, cest-à-dire si je pensais la question de la vérité dans lhorizon exclusif de la réflexion (ce quà Dieu ne plaise !), vous voyez où jarriverais : cest de limagination transcendantale et du jugement, au sens du " schématisme " et de la " faculté de juger ", que je devrais vous parler ici ! je nécarte dailleurs pas léventualité de le faire si daventure les outils kantiens se révèlent particulièrement adéquats pour traiter de questions accessoires pour nous, cest-à-dire des questions intrinsèquement réflexives. Mais ici nous sommes dans lessentiel, et il est pour cette raison exclu dy recourir, la penser nétant pas extérieure aux outils quelle se donne.
Donc je demande : à quel lieu originel laberration métaphorique sadresse-t-elle, qui soit celui de la distinction de chacun par rapport à nimporte qui ?
Je viens de donner la réponse : à la mort. Si la métaphore est bien originellement faite de mort, comme je viens de vous lindiquer en référence à son essentielle aberration, alors cest à la mort seule quelle peut sadresser en nous. Ce quon peut traduire tout bêtement en disant que le propre de la métaphore est dabord quelle soit incompréhensible, la compréhension étant le fonctionnement même de la vie. Quelquun qui nest pas originellement mort ne peut pas entendre une métaphore. Telle est ma thèse sur ce point.
Mais quest-ce que cela veut dire, être " originellement mort " ? Réponse : cela signifie nêtre pas revenu dune épreuve dont tout lhorizon général de lexpérience et lindéfinie renouvellement des réalités compréhensibles ne relève que par ailleurs.
Mais que " tout " ne sentende plus que " par ailleurs ", nous savons ce que cest : nous reconnaissons la question originelle de la métaphysique, dont je vous ai indiqué que le terme qui comptait était le second (" plutôt que rien "), la métaphysique elle-même sidentifiant à limpossibilité de ne pas être obnubilée par le premier. Or la métaphysique elle-même, il faut bien quelle ait été donnée : ce nest pas une nature tombée du ciel, puisquelle a une histoire. Eh bien elle est donnée dans la métaphore, en tant que la métaphore donne avant tout la mort et que cette donation constituera la possibilité dun discours sur " tout " en faisant quil soit tenable. Et forcément, il ne peut lêtre que " par ailleurs ".
La métaphore donne la métaphysique en donnant la mort. Et en même temps en donnant la mort dont la métaphysique est la forclusion (ramener la question de la vérité à la rectitude du regard et aux conditions du savoir), elle linstitue comme " métaphysique ". Cest-à-dire par ailleurs. Elle sen distingue, donc. Donation de la philosophie, par conséquent, si celle-ci nest, comme je lai indiqué demblée, rien dautre que sa propre distinction davec la métaphysique dont, insistais-je, elle ne diffère pas !
Mais je vais un peu vite. Et pour linstant, il faut que je précise encore cette idée de laberration métaphorique qui est pour moi celle du don de la mort (en tant que vivre cest comprendre et en tant que la mort est forcément locale et de sorte la mention du " rien " dans la question première est aussi bien celle de la marque).
Cest maintenant une banalité de dire que nous ne parlons quà nous être préalablement perdus. Par exemple vous mécoutez en ce moment. Vous nécoutez pas les mots que je prononce ni même les idées que je vous expose. Non : en ce moment, cest moi que vous écoutez. Je suis donc dans mon propre langage ! Vous nécoutez pas mon expression, à moi qui resterais dissimulé dans on ne sait quel arrière monde depuis lequel je téléguiderais en quelque sorte mes phrases pour vous " communiquer " une pensée qui serait située à lintérieur de ma tête, non : tout simplement vous mécoutez et ma parole est ma pensée. Mais pour nêtre dès lors que dans les paroles que je vous adresse, moi qui suis réel, il faut donc que jai été anéanti, précisément comme réel, cest-à-dire concrètement comme corps. Et cest bien ce qui sest passé, en effet : quand je ne parlais pas jétais mon corps, alors que maintenant jai un corps Ce " refoulement originaire " doit donc sentendre expressément comme mort, et cest seulement avec le statut de revenant ou plutôt de spectre un " esprit " que désormais nous parlons.
Que nous ne soyons plus que des " esprits ", autrement dit que notre corps relève désormais de lavoir et non plus de lêtre, voilà ce dont en effet nous ne risquons pas de nous remettre ! Et là, il ny a rien à comprendre : aucun savoir spécifique nest refoulé dans cette perte, tout simplement parce quelle est ontologique : cest la perte de notre être et non pas la perte dun certain bien.
Petite note en passant : est-ce quon ne peut pas définir la philosophie comme le problème de lêtre ? En quoi je prends bien cette dernière notion en son sens traditionnel (je ne me donne pas la facilité de considérer le " l " comme un pronom, ce quun autre contexte mobligerait à faire)
Limpossibilité originelle de lêtre, voilà à quoi la métaphore est depuis toujours adressée, puisquelle ne dit jamais rien là où nous attendions quelle dise quelque chose (cest la question de la métaphysique, en tant quelle se pose en nous). Mais il ne sagit pas de limpossibilité de lêtre en général, dont la notion nest quune abstraction. Par exemple, lion, pour Bayard : tout ce que nous entendons quand on nous dit cela, cest bien limpossibilité originelle de lêtre, non ? Au contraire le concept dit expressément lêtre dans sa position réflexive !
La donation subjective opérée par la métaphore sur lauditeur est en réalité une restitution : il se croyait vivant, lui qui comprenait cest-à-dire qui était nimporte qui. Or il est mort. Et cest seulement comme tel que le langage peut désormais valoir pour lui. Cest vrai en général, parce que son être propre est perdu dès lors quil ny a pas de différence entre lécouter et écouter ses paroles, et cest vrai singulièrement au sens où la métaphore est marquante, et où la marque est faite de mort.
La vie nous prend notre mort qui est toujours première (puisque nous parlons), et la métaphore nest jamais sans nous la rendre.
Être vivant, autrement dit comprendre, cest être nimporte qui. Être mort, non. Voilà en quel sens, selon moi, la métaphore est une donation subjective.
La métaphore récuse lexpérience et sa temporalité nodale
Donc la métaphore sadresse à chacun, cest-à-dire à moi comme " esprit ", précisément parce quelle est incompréhensible et que la compréhension est la fonction même qui définit la vie.
Alors que le concept se " communique ", la métaphore sarrête. Concrètement, cela signifie que chacun advient comme tel en cessant dêtre interchangeable. Je le dis plus simplement : quand je lis les concept sadresse à nimporte quel lecteur (et il se trouve que joccupe actuellement cette place), alors que la métaphore sadresse expressément à moi.
Mais comment entendre cette singularité, puisque cest précisément le propre de n'importe qui dêtre un sujet singulier ?
Réponse : en rendant impossible jusquà la possibilité même de lexpérience !
Quand on mexplique quelque chose de difficile, il ny a pas de différence pour moi entre essayer de me le représenter et construire la possibilité de son expérience (presque toujours purement mentale, mais peu importe ici). Donc par " nimporte qui ", cest en réalité toujours le sujet de lexpérience quon entend, et sa capacité de comprendre ne diffère pas de celle de la possibilité de lexpérience à laquelle, précisément comme sujet indifférent, il sidentifie. On le voit bien en science, par exemple : cest sa réitération qui est le tout premier caractère de lexpérience (les résultats dune manipulation quune autre équipe ne peut pas effectuer prennent par là même statut dartefacts, même si sur le moment on ne sait pas comment ils ont été produits). Il ny a donc pas seulement le sujet de lexpérience, mais bien et cest cela, être sujet de la représentation celui de la possibilité de lexpérience.
Dans la métaphore cest le contraire : non pas que lexpérience soit impossible (pour des raisons de fait ou pour des raisons de principe), non : cest la possibilité même de lexpérience qui, comme possibilité, est frappée dimpossibilité. Quand le dernier des chevaliers français est assimilé à un félin africain, on nindique par quaucune expérience ne peut le réaliser, on indique que lidée même dune telle expérience est récusée davance. Limpossibilité des possibles, donc tout expérience étant forcément expérience de ce qui était possible.
La métaphore récuse donc la temporalité de lexpérience, en tant que cette temporalité est nodale (en forme de nud), puisquil ny a dexpérience que du nouveau dune part et que, dautre part, il ny a dexpérience quà ce quon établisse que ce qui a été expérimenté pouvait lêtre. Lexpérience est un nouage temporel parce quelle ramène le nouvel existant à lancienne possibilité comme à sa vérité, le terme du nud étant en quelque sorte constitué par la construction dune loi éternelle.
Or la métaphore récuse la constitution du futur en tant que tel, qui est toujours rétrospective. Il va en effet de soi que le futur ne peut pas être donné comme tel directement, mais que sa position laquelle lépuise napparaît quaprès que le présent ait été constitué comme le futur de ce qui était possible (la constitution, forcément réflexive, de ce passé comme tel étant lexpérience proprement dite). Le futur, cest le statut du présent du point de vue du passé (pardon pour ce truisme), et ce statut nest rien dautre dans sa réalité opérée que la temporalité de lexpérience telle que je viens de la décrire.
Eh bien la métaphore balaie cela : ce quelle pose (par exemple que Bayard soit un lion) ne peut pas être rétrospectivement constitué comme étant " posable ". Dans la métaphore, le possible ne précède pas le réel et par conséquent la catégorie même du futur est davance barrée.
Jarrête ici. Mais vous avez tous compris à quoi sera consacré le début de la prochaine séance : si la métaphore est un don, et si sa réalité est de barrer le futur, elle est forcément ouverture de lavenir, cest-à-dire promesse. En quoi toute métaphore est-elle une promesse ? Cest ce que nous verrons peut-être dans le prochain épisode de ces aventures passionnantes.
Je vous remercie de votre attention.
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