Quest-ce que la philosophie ? La pensée et le nom, suite
Dabord je présente à ceux qui veulent bien suivre mes petites causeries tous mes vux pour la nouvelle année. Quelle leur soit riche en pensée personnelle, avant tout. Quelle soit également riche en lecture et en découvertes conceptuelles.
Je voudrais poursuivre mon travail et aborder maintenant la question du littéraire, que je définis exemplairement par la métaphore, comme la question de la donation philosophique. Pour quon puisse argumenter et réfléchir, il faut dabord que quelque chose soit donné. Mais sa donation ne peut pas être considérée comme allant de soi, puisque toute reconnaissance quon en pourrait faire ne serait jamais que leffectuation aveugle dune postériorité conceptuelle. Car, comme dit Kant, des intuitions sans concepts étant aveugles, toute intuition comprise est déjà conceptuelle et par conséquent nest pas originelle. Dun autre côté, mon propos nest pas de reprendre lidée dune donation originaire, telle quelle est notamment accomplie par Merleau-Ponty dont luvre, pourrait-on dire, est une sorte de régression vers loriginaire (depuis la psychologie de la forme quil reprend dans La structure du comportement jusquà ses analyses de " lêtre sauvage " dans Le visible et linvisible). Non. Mon propos étant de définir la philosophie, je veux penser la manière dont le philosophique est donné. Car il doit bien lêtre dune certaine manière, puisque nous philosophons. Or toute la difficulté de ma question tient à sa téléologie : comment concevoir que certaines réalités spécifiques soient données à la philosophie, dès lors que la philosophie est le discours qui conjoint la forme de la connaissance avec limpossibilité que la réalité compte ?
Précision sur la pensée
Que lenjeu de la philosophie soit la vérité, cest ce quon traduit indifféremment en disant quen philosophie la réalité ne compte pas (mais elle importe !) ou que le savoir en tant que tel, dont pourtant le travail concret du philosophe est la production, ne compte pas. Noubliez jamais cet argument, absolument décisif pour nous : en philosophie, les réfutations ne comptent pas !
La philosophie nest pensée quà être réflexion, de sorte que tout philosophe commence par réfuter (parfois très violemment), cest-à-dire par montrer que ses devanciers nont pas compris la réalité dont ils prétendaient rendre compte. Pareillement tout lecteur sinscrit dans lhorizon de la réfutation. Par exemple vous ne pouvez pas lire Hume sans accepter quil donne tort à Descartes, et ainsi de suite. Je dirais même que si notre lecture est active, nous sommes nous-mêmes en train dapprouver certains passages et dobjecter à dautres (ce qui est dailleurs un bon moyen de commencer à philosopher, quand on est jeune : se demander pourquoi on nest, par exemple, pas daccord avec Hegel ou Sartre, cest prendre des notes et donc déjà instituer un champ de pensée qui apparaîtra comme en creux comme ayant été le nôtre). Cest la dimension réflexive de la philosophie, dont jai parlé demblée, et elle soppose elle se distingue à la pensée proprement dite, dont nous constatons lefficience dans limpossibilité absolue où nous sommes de laisser tomber comme caduque une pensée dont nous avons pourtant approuvé la réfutation (cessera-t-on de lire Aristote parce quon a lu Descartes, et Descartes parce quon a lu Hume, et Hume parce quon a lu Kant, et Kant parce quon a lu Hegel, et Hegel parce quon a lu Marx ? Bien sûr que non !). En science, évidemment, cela naurait aucun sens : les théories qui ont été réfutées disparaissent tout simplement et ne sont jamais exhumées que dans un souci historique.
Donc le " philosophique " est pris dans cette contradiction, dêtre à la fois visé par lintentionnalité des textes (tout texte parle forcément de quelque chose et non pas de rien, dune chose qui doit donc exister à sa manière indépendamment de ce quen dit le philosophe, puisquil règle son discours sur sa nécessité), et déchapper à toute réalité et par là même à toute intentionnalité (les choses dont parlait un philosophe dans ses livres, plus personne nen parlera après lui).
Léchappement à lintentionnalité cest la pensée proprement dite que nous pouvons seulement apercevoir par après, par exemple quand, nétant daccord avec aucune de ses propositions, nous nen posons pas moins que le philosophe est un penseur (que nous soyons en désaccord, cela ne compte absolument pas avec la nécessité de la lecture qui subsiste).
Cest ce paradoxe que jai exprimé demblée par ma notion des " natures ", qui signifie à la fois que quelque chose existe en dehors de la pensée et possède sa nécessité propre, et que cette nécessité et cet être sentendent exclusivement du nom propre du penseur. Mais rappelez vous que le travail de la pensée, étant exclusif de toute intentionnalité, ne peut pas être attribué à une subjectivité : pour lui-même, le philosophe est certain de dévoiler des aspects jusque là ignorés dune réalité existant à sa manière. Kant na par exemple nullement inventé la nécessité morale, et il ne cesse au contraire de faire appel à la " conscience commune " comme au lieu commun où il la prise et où nous pouvons tout autant que lui la retrouver ! Et pourtant la nécessité morale est intrinsèquement kantienne, ce qui signifie donc que Kant est un penseur, et non pas une sorte de savant.
La pensée napparaît donc jamais quaprès coup, et il serait absurde de dire en première personne quon est un penseur, puisquon parle de quelque chose !
Pour la même raison, on reconnaîtra lexclusivité de la pensée et de la signification, que lon confond le plus souvent par exemple quand on expose aux élèves la " pensée " de Descartes, et qui nest en réalité que le récit de ce que nous avons compris en lisant ses ouvrages. Mais la pensée de Descartes ne réside pas dans notre compréhension : cela, ce nest pas sa pensée, cest notre savoir ! Car avec cette confusion on enferme la pensée dans le domaine du signifié, donc du monde (que la notion même de signifié suffit à définir structurellement), alors quil ny a jamais de pensée quen extériorité au monde, puisquelle nest même pas subjective, ainsi que je viens encore de le montrer.
Vous savez que la pensée, en tant quelle est invention, relève de lacte métaphore. Ce que je viens encore de rappeler vous fait prendre conscience que le savoir quon pourrait réflexivement tirer de la métaphore (par exemple que le courage de Bayard était semblable au courage des lions), précisément parce que cest un savoir, nest pas de la pensée. La pensée ne réside donc nulle part ailleurs que dans laberration métaphorique, et une aberration, par définition, il ny a pas à essayer de la comprendre.
La métaphore est le discours de celui qui est marqué en tant que tel,
cest-à-dire le discours de celui qui nest pas nimporte qui, ce sujet
indifférent quil est seulement " par ailleurs ". Reconnaître
que les autres pensent, c'est donc facile : soit ce qu'ils disent est ce que n'importe
qui, dans la même situation, aurait eu raison de dire, et alors il ne s'agit pas du tout
de pensée (mais d'intelligence ou de réflexion) ; soit ils sont seuls à pouvoir (et,
ajouterai-je, à devoir) dire ce qu'ils disent, et là c'est de la pensée parce qu'on est
hors de toute semblance (donc de toute reconnaissance mondaine). Cela rejoint bien
lidée de l'aberration métaphorique, car le discours d'un seul (en droit et pas
seulement en fait) est forcément
aberrant.
En quoi nous sommes, comme on l'a toujours su, au bord de la folie. Mais quand même
pas dans la folie, puisque celle-ci est, comme dit Foucault justement dans son
"Histoire de la folie", "l'absence duvre", et que penser
n'est rien d'autre que produire une uvre (ce que le rêve pourrait bien être, au
dire même de Freud). Ce dont on peut donner une indication en disant qu'elle est le bord
de la folie. C'est pourquoi elle réclame du courage, malgré les apparences, et c'est
pourquoi la plupart des gens refusent jusqu'à l'éventualité qu'ils puissent penser (or
ils pensent, puisqu'ils rêvent !).
Quant à la question de la "communication", si ce que je viens de vous dire est
légitime, elle tombe d'elle-même. C'est de toute façon évident quand on considère
l'intransitivité qui est le premier caractère de l'écriture. On écrit pour écrire, et
pas pour être compris (laissons cela aux journalistes
et aux adolescents sentimentaux), et par conséquent l'idée même de communication est en
totale contradiction avec l'idée de pensée. Vérité dont vous trouverez une preuve a
posteriori dans la nécessité indéfiniment réitérée d'interpréter les uvres.
S'il s'agissait de "communication", une fois qu'on a compris c'est-à-dire que
le "message" est "passé", on a compris et basta. Or vous voyez bien
qu'on n'a jamais fini de relire les penseurs. Donc la pensée n'a pas plus à voir avec
l'intelligence
qu'avec la communication, et il est tout simplement absurde denvisager la pensée à
travers la nécessité quon pourrait ou devrait la communiquer.
Mais bien entendu, la dimension réflexive de la pensée nous oblige à lui reconnaître un objet (encore une fois, nimporte quel discours philosophique, dont on découvrira par après quil est de la pensée, parle de quelque chose !).
Si la chose dont il est question sentend depuis la pensée telle que je viens de vous la préciser à nouveau, alors il est évident que cette chose doit conjoindre seulement deux nécessités. Dune part il sagit de quelque chose et non pas de rien, de sorte quon ne la considérera que selon son être (toujours par après, en tant que la philosophie est pensée et pas simplement réflexion) ; et dautre part (toujours sous la même réserve) on ne la considérera que selon le nom propre du penseur. Cest pourquoi le philosophique est en réalité identique au métaphysique, dont je vous ai expliqué il y a quelques semaines que cétait létant considéré selon la nomination de son être (rappelez-vous : la question qui ouvre la métaphysique, celle du fondement, est celle du nom, puisque le fondement est ce au nom de quoi létant est, nomination qui épuise son être), la distinction philosophique intervenant dans le caractère exclusif de cette considération. Ce qui signifie très concrètement quà lhorizon dune lecture philosophique (donc paradigmatiquement dune lecture dun texte déjà réfuté, comme Kant lest par Hegel et ainsi de suite) se tient le philosophique qui nest en quelque sorte fait que de la nomination de son propre être, ce que jai demblée nommé des " natures ".
A mon avis, la métaphore est le don de cela. Et mon travail est de vous le montrer.
Si je veux penser cette alternative selon la définition de la philosophique comme distinction davec la métaphysique (distinction et non différence, je le rappelle), il faut dire que le refus didentifier la pensée à la réflexion (nimporte qui réfléchit, mais les penseurs sont rares) se traduit par une opposition entre " quelque chose " quon renverra à la réflexion (largumentation se règle sur des nécessités qui sont celles de lobjet quelle entend cerner), et " rien " que je renvoie à la pensée (les penseurs, on les reconnaît à la nécessité de les lire au-delà des réfutations, cest-à-dire au-delà de la reconnaissance que ce quils disent nest, quant à sa réalité " objective ", absolument rien). La pensée, je la trouve donc dans le second terme de la question qui inaugure la métaphysique, celle-là même que la métaphysique se définit de négliger. Car quand on est métaphysicien, on sen tient paradigmatiquement au pourquoi de létant en général, en laissant tomber le second terme comme allant absolument de soi. Le second terme, qui est la mention du rien, jai montré dans un texte que tout le monde peut lire que cétait la question de lorigine. En quoi, sur un point très particulier, je rejoins Heidegger qui définit la pensée comme une sorte de piété, si lon appelle piété le rapport à lorigine en tant que telle. Mais pour moi, lorigine se trouve dans le second terme de la question qui inaugure la métaphysique, et cest cette localisation seconde qui me paraît constituer au sens propre la distinction philosophique.
La philosophie est en même temps réflexion et pensée, cest-à-dire quelle est en même temps lisible par nimporte qui (tout lecteur refait en lui-même le chemin intellectuel qui mène aux conclusions, et par conséquent se constitue lui-même comme ayant été capable de ce chemin) et scriptible par un seul (la Critique de la Raison pure, cest Kant et personne dautre). Du premier point de vue la philosophie porte sur quelque chose (par exemple les conditions de la connaissance) et du second elle ne porte sur rien (puisque les nécessités mises à jour par Kant sont intrinsèquement kantiennes). La question de la donation du philosophique est donc celle dun nomination de cet oxymore (réfléchi / pensé ; objectif / génial ; anonyme / nommé) qui ne soit rien dautre que sa propre distinction.
Vous qui me suivez depuis longtemps avez compris que cétait la métaphore qui était désigné par là. Ma thèse est en effet quil ny a de donation proprement philosophique que dans un acte originel, une donation, qui soit en même temps une métaphore, de sorte quil me semble nécessaire didentifier le philosophique (donné) au " littéraire ".
La métaphore et la question du don
Jai souvent parlé de la métaphore, et je le ferai encore. Vous connaissez le principe de ma théorie sur cette question : la métaphore est la parole de celui qui est marqué en tant que tel ou, si lon préfère, elle est la parole du survivant comme tel, dont je fais le sujet de la vérité (ou plus exactement le sujet pour la vérité, car au sens strict, le sujet de la vérité est le vrai lui-même, et non pas quelquun). De sorte que, si lon admet que nous sommes tous dune manière ou dune autre des survivants, nous qui parlons (nous survivons au moins à notre disparition dans le langage, comme vous savez), tout discours est originellement métaphorique et par conséquent originellement vrai (la médiocrité étant dès lors un acte de haine envers lorigine en tant que telle, et nullement une faiblesse).
La question de la métaphore, parce quelle est en vérité celle dune pure aberration dans laquelle il ny a " rien " à comprendre, est celle de lorigine pour la vérité en tant que telle ; et cest à travers elle que je pose la question de la donation parce que lorigine, je ne vois pas comment on peut la définir autrement que comme le lieu dun don (par exemple la promesse est origine, parce quen elle lavenir est donné, à lencontre du simple futur qui lui na pas besoin de lêtre).
La question du don métaphorique
Comment, dans son principe, peut-on concevoir un don qui ne soit pas vraiment don de quelque chose ? Car réellement, on peut toujours dire que la métaphore, au-delà de son aberration, nous fait accéder à une certaine réalité (par exemple au courage très particulier de Bayard), mais nous avons vu depuis longtemps que cette accession ne pouvait pas être qualifiée de vraie, puisquil sagit là dun savoir qui est par nature conceptuel et non métaphorique. La vérité de la métaphore nest pas le concept auquel elle suppléerait à cause de notre incapacité langagière, mais bien au contraire une vérité qui ne sentend, avons-nous appris dans les séances précédentes, quà ce que la réalité ne compte pas (par exemple ce nest pas la façon de combattre de Bayard qui compte dans cette métaphore, cest quon ne puisse pas se remettre de lavoir vu combattre).
Eh bien ma thèse est quon a là non pas seulement une donation, au sens phénoménologique cest-à-dire au sens où lon oppose donation à constitution, mais également un don, au sens dun acte dont le paradoxe est quil naccède à sa vérité personnel de nêtre pas volontaire ni même, ajouterai-je, conscient. Je viens de vous expliquer que la pensée était exclusive de la subjectivité, et vous ne vous étonnez donc pas que je mette laccent sur limpossibilité que le don, qui me paraît être lenjeu de la métaphore quand on se pose la question de la philosophie, ne soit pas une opération subjective ! Cest cette restriction que jindique en disant que celui qui produit une métaphore veut simplement préciser sa pensée en palliant au manque dun certain concept. Lui, il sait qui il est, et il sait ce quil veut dire. Eh bien, en tant que la métaphore est " poétique " (cest-à-dire tout simplement en tant que la métaphore nest pas une sorte de concept), cela ne compte pas. Or la détermination du sujet par sa conscience et de son discours par un vouloir tourné vers une certaine réalité est le paradigme même de la métaphysique, comme on le voit notamment dans le texte de Heidegger sur la conception platonicienne de la vérité. Cest ce caractère de distinction davec la métaphysique que je vois au principe du don, et qui va me permettre de penser la métaphore comme une donation.
Le don, en effet, exclut que celui qui donne sache qui il est, dune part, et dautre part il exclut que sa volonté soit la vérité de son acte. Quant à ce qui est donné, et qui serait lobjet, il va corrélativement de ce quil sagit de tout autre chose !
Plutôt que de reprendre des analyses que jai déjà faites sur cette notion, je préfère prendre un exemple qui vous fera clairement apercevoir que la question du don est bien celle dune distinction celle-là même, montrerai-je au cours des séances à venir, qui va instituer le philosophique.
Donner et offrir
Imaginez lexemple dun grand-père offrant à son petit fils une machine à écrire (aujourdhui on dirait un ordinateur) pour son quinzième anniversaire. Cet homme naurait jamais imaginé que la machine à écrire offerte déciderait de toute la vie de son petit fils : que le don quil lui en a fait serait lorigine dune vie entière décriture (réussite ou ratée, peu importe ici).
Où est la distinction, dans cet exemple ? Ici : le grand-père na pas donné une machine à écrire : il en a offert une. Offrir, ce nest pas la même chose que donner, notamment parce quon a conscience doffrir et conscience de ce quon offre, à quelquun qui a conscience de recevoir (" plaisir doffrir, joie de recevoir ", était-il écrit sur les boîtes cadeaux quon achetait dans les fêtes foraines de mon enfance). Dans la vie habituelle, cest-à-dire mondaine, on ne donne jamais : on offre (par exemple son temps, voire même sa vie, pour prendre lexemple de ce quon a de plus précieux). Donner, au contraire, se fait toujours sans savoir : sans savoir qui lon est, pour que notre acte soit un don et pas un simple cadeau ; sans savoir qui lautre est, pour la même raison (on peut faire des cadeaux à nimporte qui, mais on ne peut donner quà certaines personnes) ; et finalement sans savoir ce que lon donne. Certains dentre vous constatent quon nest pas loin de la définition lacanienne de lamour et pour cause, puisquon ne peut donner sans aimer et quon aime presque toujours sans le savoir (on peut aimer vraiment des gens que par ailleurs on a conscience de réellement aimer). Dans lexemple que je vous propose, ces paradoxes prennent un caractère concret si je lexplicite en disant que le grand-père a offert une machine à écrire, mais il a donné une vie décriture. Et cette vie, lui qui terminait la sienne, il ne lavait assurément pas ; quant à celui qui a reçu, à ce moment là, il voulait sûrement tout autre chose. Il a donné ce quil navait pas à quelquun qui nen voulait pas, et ce quil a donné ni lun ni lautre ne savaient ce que cétait. Voilà ce que cest que donner : la distinction doffrir, exactement comme la philosophie est la distinction de la métaphysique.
Tout don est don de lorigine
En effet, cette distinction entre le cadeau et le don, est-ce que ce nest pas la distinction dont je vous parle depuis si longtemps entre réalité et vérité ? Offrir est une action réelle de bienveillance, alors que donner est un acte vrai damour. Ce qui est donné, précisément en tant que distinct de ce qui est offert, on peut dire que cest vrai alors que le cadeau est simplement réel. Je le dis autrement : le cadeau importe (notamment il fait plaisir) alors que le don compte (et on peut exclure quil soit sur le moment reconnu comme tel). Mais de même que le zéro est ignoré quand on compte concrètement (si je compte les stylos qui sont sur cette table, je ne commence pas par dire " zéro stylo ") alors que cest lui qui compte dans la suite des entiers naturels (et aussi dans les dates : lan 2000 est bien laube du troisième millénaire, alors quobjectivement cette année est la dernière du second qui nest pas encore fini !). Ce qui compte est invisible, et cest précisément en tant quinvisible quil compte, parce que sil était visible, comme ces stylos sur ma table, il serait compté et par conséquent ne compterait pas. Voilà pourquoi il appartient originellement au don dêtre inaperçu aussi bien de celui qui le fait que de celui qui le reçoit.
Vous voyez où je veux en venir : cest toujours lorigine quon donne.
Contradiction, allez-vous croire : ne viens-je pas de rappeler que lorigine était en propre le lieu dun don ? Comment le lieu du don pourrait-il en même temps être ce qui est donné ? Dautant que ce qui est donné, sil a pour vérité le don, a pour réalité le statut de cadeau cest-à-dire dêtre quelque chose, alors que lorigine nest rien !
La réponse à ces questions réside précisément dans la distinction que je viens de faire du don et du cadeau : si vous considérez ce qui est donné comme un cadeau, alors non seulement les questions que je viens de poser nont pas de réponse, mais encore elles sont absurdes. Mais si vous considérez ce que je viens de dire, à savoir que le rapport du cadeau au don est le même que celui de la réalité à la vérité, alors vous comprenez que le don nest en réalité don de rien, sil est en vérité don de quelque chose ! (par exemple la machine à écrire a été offerte, et il ny a pas eu un second objet qui aurait spécifiquement été donné : il y avait le cadeau, et rien dautre). Or ce qui est quelque chose en vérité sans lêtre en réalité, évidemment, cest lorigine. Je maintiens donc : tout don est don de lorigine, laquelle trouve à se définir comme le lieu dun don. La circularité du don et de lorigine na de sens quà travers la notion de distinction, cest-à-dire quavec le refus de jamais considérer la vérité comme une sorte de réalité.
Dailleurs la simple notion du don, si on la prend à la lettre, le disait déjà. Quand on donne, il va de soi quon ne peut pas donner soi-même, puisqualors ce ne serait pas un don mais une vente : même si lon attend rien en retour, ce qui est déjà pour le moins improbable du point de vue des sciences humaines (voyez lessai sur le don : où il sagit uniquement décraser lautre sous son propre prestige !), le simple fait que lautre sache qui lui a donné quelque chose implique au moins une pensée de gratitude, qui peut être considérée comme un début de paiement. Dautre part, si lon considère maintenant lobjet du don, il va de soi que cet objet doit être parfaitement inutile. Car donner impliquant la gratuité, la notion du don exclut quil puisse sagit de répondre à un besoin. Or quest-ce qui est parfaitement inutile ? Rien, puisque même le beau a constitutivement une dimension dagrément (cest ce qui fait plaisir à voir pour le sujet en général), et que passer sa vie parmi de belles choses est assurément préférable à une vie entourée de laideur ! Ainsi le don en tant que tel est forcément sans sujet ni objet. Cela revient à dire que le don nest finalement don de rien ni de personne, précisément en tant que don.
Un don pur, qui ne soit pas lacte dun sujet mondain auquel il faudrait dire merci et auquel nous serions donc asservi, et qui ne soit pas le don dune chose quon pourrait utiliser, voilà bien ce qui décrit lorigine, dont peut encore définir comme don de la liberté dès lors que par ce dernier terme on entend la nécessité " vraie " (toujours en distinction dune nécessité qui serait simplement réelle). Si je reprends mon exemple de tout à lheure, je dirai alors que la machine a écrire, na pas été sans être le don de la liberté.
Le don, cest une banalité de dire quil concerne une réalité qui ne compte pas, et quil est le fait dun sujet qui nest que son propre effacement. Si lon me donne quelque chose, en effet, ce qui compte, cest quon me lait donné. Cest pourquoi on peut tenir à des choses que nous naurions jamais eu lidée dacheter, pour la seule raison quelles nous ont été données. Mais notre discours est biaisé : en disant cela, nous jouons implicitement sur la distinction entre offrir et donner. Ce sont les choses offertes qui, du point de vue du don, ne comptent pas ; de sorte que quand nous disons que dans les choses données, ce qui compte, ce nest pas elles mais quelles aient été données, nous entretenons la confusion : en tant quelles ont été offertes, elles ne comptent pas (une petite machine à écrire, de faible valeur marchande, cest simplement un nouvel outil de travail), mais en tant quelles ont été données (non pas la machine mais la vie décriture), elles comptent (par exemple cette vie décriture, on peut lassumer ou la trahir) ! Je dirai même quelles sont la vérité, à lencontre de la réalité qui, elle, ne compte pas. Ce qui est donné nest jamais vraiment ce qui est offert, précisément parce que le don est toujours don de lorigine et que la vérité se définit comme lexistence selon lorigine. Ce qui est offert appartient simplement à la réalité, et comme tel ne compte pas.
La prochaine fois, je vous montrerai à partir dun exemple concret en quoi la métaphore est don du philosophique en tant que tel.
Je vous remercie de votre attention.
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