Quest-ce que la philosophie ? La pensée et le nom, suite
Pour penser la philosophie, il faut penser la distinction davec la métaphysique. Cette distinction renvoie la métaphysique à la question de la réalité (sil y a des réalités suprasensibles et par là jentends le sens du sens alors la métaphysique en est le savoir) et la philosophie à la vérité. En philosophie, seule la vérité compte, ainsi quon le voit parfaitement de ce que les réfutations de thèses pointant des réalités, elles, ne comptent pas. La dernière fois, jai même indiqué quelles ne comptaient jamais, ce qui revient plus simplement à dire que les métaphysiciens sont des philosophes ou, si vous préférez, que la métaphysique nest jamais vraiment la métaphysique.
Faite en ce sens de sa propre antériorité à elle-même, autrement dit de son propre excès philosophique, la métaphysique, cela renvoie à une donation dont jai dit quelle était littéraire. Quand on la pense depuis la philosophie, la littérature nest même rien dautre que le procès de cette donation. Et jen vois la preuve dans la nécessité, proprement inhérente à la métaphysique, que la question qui la définit et qui est la question du fondement (" pourquoi y a-t-il létant et non pas plutôt rien ? ") ne trouve jamais de réponse que sous forme dun récit.
Cet argument, que je vous ai donné la dernière fois est le pivot de ma démonstration. Si le récit, à lencontre de lexposition conceptuelle que la notion même de métaphysique paraissait imposer, est le seul vrai discours de la fondation, alors cela signifie que dans sa réalité originelle (et par origine ici je nentends rien dautre que limpossibilité pour la métaphysique dêtre vraiment métaphysique), la métaphysique est faite de littérature. Jai par conséquent posé quil fallait retourner la critique habituelle consistant à montrer que la philosophie est toujours une métaphysique plus ou moins déguisée, et qui me paraît un discours de ressentiment, et considérer bien au contraire que toute métaphysique était originellement une philosophie. Ce que dune certaine manière tout le monde sait depuis toujours, puisquil ne viendrait à lidée de personne de dénier la qualité de philosophes aux métaphysiciens. Autrement dit personne nignore que le savoir (ni donc sa réfutation) ne compte pas en philosophie, cest-à-dire en métaphysique. Je dirai ainsi que le sens nouveau que prend désormais ce " cest-à-dire " relève de la distinction, celle que la métaphysique est depuis toujours à elle-même, et soppose à un premier " cest-à-dire " du ressentiment qui consistait à pointer labsence de différence entre philosophie et métaphysique. Je vais examiner maintenant cette équivalence quasiment nouvelle (cest la même que lautre, mais pas vraiment).
La métaphysique est toujours déjà prise dans laberration métaphorique
Poser que la métaphysique est toujours déjà distinguée delle-même, autrement dit nest jamais vraiment métaphysique, cest la définir par lextériorité au savoir, elle qui se pose au contraire elle-même à travers lidentification de la vérité et du savoir.
Lextériorité au savoir, je ne vois quune seule manière de lentendre, ici : il sagit de laberration métaphorique.
Je pose cette aberration comme originelle, parce que la fondation a nécessairement une nature narrative et non pas réflexive, comme je lai indiqué dans la séance précédente. Si donc on ne fonde jamais que par un récit (et non pas par une " thèse " qui serait celle dune chose absolument première, comme si une telle primauté ne devait pas déjà être une secondarité pour apparaître comme telle), alors cela signifie que la fondation est par excellence un phénomène littéraire. Et si la métaphysique se définit par sa toute première question (" pourquoi létant "), alors la métaphysique elle-même est originellement littéraire. Voilà pourquoi je dis que les métaphysiciens ne sont jamais vraiment des métaphysiciens mais toujours en même temps des philosophes : là où il sagit pour la réflexion de fonder et de savoir, pour la pensée il sagit de littérature cest-à-dire concrètement décriture le propre de lécriture étant dêtre intransitive par opposition à cette fonction du savoir que Barthes appelait " lécrivance ".
La corrélation de la réflexion où il sagit de fonder et de savoir, et de la pensée où il sagit décriture, autrement dit la contradiction actuelle de la transitivité du savoir et de lintransitivité de lécriture, voilà ce que cest concrètement que la philosophie cest-à-dire depuis toujours la métaphysique.
Donc, si vous maccordez ainsi une intransitivité première de la transitivité métaphysique (ce que je signifie en disant que la métaphysique nest jamais " vraiment " métaphysique), vous maccordez par là même que la question du fondement qui détermine la métaphysique comme telle réside toujours déjà dans ce qui détermine le littéraire comme tel. Et par là je nomme dune manière générale la métaphore, non pas tant comme une figure particulière de la rhétorique ou de la stylistique que comme une introduction de la vérité à lencontre du savoir telle que la formule " pas sans être ", indiquée dans les séances précédentes, en est la position (par exemple la vérité du combat de Bayard nétait pas quil soit fort et courageux, ce qui ne concerne que le savoir quon pouvait avoir de lui, mais quil nait pas été sans être un lion ).
Quant à reprendre la question de la philosophie proprement dite, je vous indique comment il me semble nécessaire de le faire, dès lors que dès le début vous mavez accordé quelle est à la fois pensée (les philosophes sont des penseurs) et réflexion (philosopher, cest produire des théories). Jindique donc ma solution, qui constitue en quelque sorte le cadre de tout ce qui va suivre : la narration a une valeur fondatrice, et elle soppose à largumentation qui a, elle, une valeur de constitution.
Toute philosophie a donc un statut transcendantal, puisquelle est une activité réflexive, en même temps quelle est démise delle-même par la nécessité que ce statut soit toujours déjà récusé par une origine qui, elle, ne peut pas être réflexive et qui est un récit. Comme la philosophie ne diffère pas de la métaphysique, il convient donc de repenser la notion de cette dernière à travers ce qui fait le littéraire comme tel et qui est dabord, viens-je de dire, laberration métaphorique. Car une métaphore, avant dêtre une indication apparemment positive (mais en réalité négative : la vérité sentend selon le " pas sans être ") est dabord une impossibilité réelle, cest-à-dire une aberration discursive (Bayard nest pas un félin africain).
La métaphysique : métaphorisation du manque de lorigine par la question du fondement
Sil ny a pas de différence entre philosophie et métaphysique, cela signifie que la question originelle de la métaphysique (" pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas plutôt rien ? ") doit toujours caractériser la philosophie, mais pas vraiment. Vous savez que cest la formule de la distinction (" le même, oui, mais pas vraiment "), de sorte que la philosophie doit être en quelque sorte faite de la non-vérité de la question du fondement ultime.
Je poserai donc ceci : dans le discours de la fondation, il ne sagit pas vraiment du fondement. Et cest en cela que les métaphysiciens sont des philosophes ou, si lon préfère (car les deux idées nen font quune), que les réfutations ne comptent pas en philosophie (mais elles sont très importantes, bien sûr).
De quoi sagit-il, alors ? Cest simple : le fondement ultime, quand il ne sagit pas vraiment de lui, cest lorigine ! Vous lavez compris : le fondement est la métaphore métaphysique de lorigine. Et comme lorigine nest rien dautre que son propre manque (noubliez pas cette évidence : elle conditionne le commencement avant quoi il ny a par définition rien), la métaphorisation métaphysique de la vérité par le savoir implique celle du manque par la question. Eh bien ma thèse est que laberration métaphorique soit le principe de tout cela, sil est vrai que la fondation nest jamais que de nature littéraire.
Vous allez comprendre la nécessité que je vous expose si vous voulez bien considérer la question métaphysique. Je ne reprends pas ce que jai exposée ailleurs (dans mon étude Énigme originelle rubrique " Écrits "), mais je dois toutefois vous faire remarquer que la question se présente comme une articulation : elle a une partie positive (" pourquoi létant ") et une partie doublement négative (" et non pas plutôt rien "). Cette double négation est bien intéressante, maintenant que nous avons reconnu que la question de la vérité nétait pas celle de la différence mais celle de la distinction, et quelle sentendait toujours sous la forme du " pas sans être " ! Lorigine en effet nest " pas sans être " rien ! Mais dun autre côté, il serait absurde de dire quelle nest réellement rien : cest de lorigine quon parle, et non pas de rien. Si donc vous considérez avec moi que toute la métaphysique est impliquée dans sa question inaugurale, alors vous admettez maintenant quelle est depuis toujours travaillée par la question de lorigine alors quelle imagine poser la question du fondement ! Cest exactement ce que jappelle lexcès philosophique de la métaphysique à elle-même : que dans la question du fondement il ne sagisse pas vraiment du fondement, mais en vérité de lorigine, laquelle nest pas sans être rien ! Bayard de la même façon nétait pas sans être un lion, mais il nétait pas plus un lion que lorigine nest un fondement. La vérité de son courage par opposition à sa réalité était dans ce " pas sans être ", exactement comme la vérité de lorigine, parce que cette expression programmatique est philosophiquement aberrante, nest pas sans être métaphysique, une fois quon a reconnu que la métaphysique elle-même nétait jamais vraiment métaphysique.
En quoi je reviens simplement à la littérature comme donation de ce que largumentation pourra ensuite, dans une réflexion qui naura jamais lieu que par après, constituer. Car il ne faut jamais oublier la dimension argumentative et donc positive de la réflexion, quand on veut penser la notion que nous ne sommes pas sans nous faire de la philosophie (car il va de soi quil y a impossibilité logique à ce que la philosophie soit positivement la conception delle-même : elle nest jamais que leffort de sa propre pensée). Autrement dit, il serait absurde de nier la dimension réflexive, cest-à-dire argumentative et donc anonyme (la valeur dun argument, cest de valoir pour nimporte qui), de la philosophie.
Il faut donc en même temps que laberration métaphorique, liée à la nécessité pour toute fondation dêtre narrative et non pas conceptuelle, se dédise.
Le dédit philosophique du nom propre et la question des réfutations
Le dédit constitutif de la philosophie, nous lavons rencontré depuis le début quand nous avons remarqué que les réalités philosophiques navaient jamais quun seul statut possible, celui que jai nommé " nature " et que jai demblée rapporté à la question du nom propre.
En philosophie, par opposition à la métaphysique où cest le savoir, cest le nom propre qui compte. Par exemple, le nom propre de Kant fonctionne comme la priori de la simple reconnaissance ontologique, pour tout, quand on est son disciple (en vérité il est impossible dêtre disciple dun philosophe, mais faisons comme si cétait possible, cest-à-dire comme si la philosophie ne se distinguait pas de la métaphysique). Mais dun autre côté vous voyez bien quaucun auteur ne serait jamais lu sil ne " dénommait " sans le savoir les réalités dont il parle. Kant nous indique toujours que les conditions de la connaissances sont ce quelles sont, ce qui revient tout simplement à dire quil ny est pour rien. Ce " rien ", bien sûr, cest lorigine, puisque cest ce à lencontre de quoi, donc aussi ce à partir de quoi il y a tout : si vous vous êtes fait les disciples de Kant (ce qui ne serait possible quà avoir décidé de confondre la vérité et le savoir, mais peu importe ici), pour vous, tout est kantien et dabord létant quant à ce quil soit.
Lorigine, parce quelle nest pas un donné (notamment pas une " source " cest-à-dire une certaine configuration de réalité), on ne peut pas la séparer dun acte de fondation. Comme acte et non pas comme action, celui-ci renvoie forcément à un nom (un acte on le signe, alors quune action est celle que nimporte qui aurait faite à notre place). Lessentiel de la philosophie résidera donc dans sa dé-nomination, cest-à-dire dans un écart insu à la question nominale de lorigine.
Mais pour penser cette nécessité, qui est proprement la distinction de la philosophie et de la métaphysique, il faut avoir compris en quoi il appartenait au savoir (à la métaphysique) de se distinguer lui-même cest-à-dire dêtre déjà philosophique malgré lui. Jai rappelé lautre jour quaucun savoir néchappait à la nécessité dune fondation qui, comme telle, lui est par définition étrangère et que nous avons lhabitude de signifier à travers la notion du " génie " (terme qui est lui-même une métaphore, je vous le rappelle) du fondateur. Dun autre côté, il appartient au savoir (à la métaphysique) de sinstaller dans luniversalité du communicable. Tout savoir est donc originellement fait dune dé-nomination première : son origine est forcément le génie dun " instituteur ", et il ne peut fonctionner comme savoir quà le dénier. Je dirai ainsi que la métaphysique, dont nous savons désormais quelle nest pas vraiment métaphysique, sidentifie à lentreprise de sa propre dé-nomination, et que cest à reconnaître cette figure, donc aussi à reconnaître que le nom est finalement seul à compter, que la philosophie sen distingue.
Mais la philosophie, précisément parce quelle se distingue delle-même comme savoir (autrement dit parce quen elle les réfutations importent mais ne comptent pas) nest pas simple forclusion du nom propre, comme doit lêtre la métaphysique (qui ne lest certes jamais vraiment), mais seulement dénégation. Je le dis autrement : philosopher, cest fictionner sans le savoir, parce que cest dé-nommer. Dé-nommer, cest montrer quon ny est pour rien. Et cest de ce " rien ", vous lavez compris, que les " natures " se causent, puisque la vérité dune chose est son rapport à lorigine et que le rien du savoir est expressément lindication de lorigine.
Ainsi une réalité dont on dira que Kant nest pour rien, cest une réalité qui nest pas sans être kantienne ! En quoi je dis là sa vérité, et non pas bien sûr sa réalité. Limpératif catégorique, lopposition du phénomène et de la chose en soi, etc. tout cela, ce sont des réalités dont la vérité est dêtre kantiennes ! Ce quon signifiera, quand on se place du point de vue du savoir, en disant quelles ne sont " pas sans être " kantiennes. Exactement ce que jai appelé des " natures ".
Je tiens beaucoup à cette idée de la dé-nomination, parce que cest elle qui va instituer la philosophie contre laberration métaphorique, cest-à-dire dans sa dimension réflexive, tout en la conservant. Car montrer quon ny est pour rien, cest poser que dans lacte décriture on se situe dans cette aberration. Ici cest le nom qui est défait dune réalité qui nest pourtant faite que de lui, puisquil sagit de " natures " et non pas de données objectives. Vous me direz que ce sont des données objectives, pour le philosophe, qui simagine le plus sincèrement du monde parler de la réalité telle quelle est objectivement donnée. Mais cela ne compte pas, parce que si cela comptait, la réfutation qui consiste à abolir les réalités quon aurait préalablement posées, compterait.
Que le nom compte pour lêtre est la décision propre de la métaphysique
En tant quelle est réflexive, la philosophie est dé-nomination, ce qui signifie bien sûr quelle est originellement nomination, comme on la indiqué depuis le début avec la notion des " natures ".
La nomination est la pensée proprement dite. Cette proposition est certaine, mais elle nécessite d'être pensée notamment à travers la problématique de la distinction. Car penser ne consiste pas simplement à apposer un sceau mais, au contraire allais-je dire, à constituer quelque chose comme toujours-déjà scellé sans quon ny soit pour rien. En quoi je ramène le nom à la question de lorigine ou, si lon préfère, au statut de ce qui est seul à compter.
Mais pour compter, il faut ne pas être. Car ce qui est (létant, par définition) peut seulement importer plus ou moins. Or la problématique du fondement exclut que lon considère le nom comme un étant, et donc comme ce qui pourrait plus ou moins importer, car le fondement est " ce au nom de quoi il y a létant et non pas rien ". Lalternative même de quelque chose et de rien, autrement dit la pensée elle-même comme " originalité " caractère originel de lalternative métaphysique, institue donc le nom en deçà de la différence entre quelque chose et rien. Cest cet en deçà de la plus originelle des différences que jappelle distinction, bien sûr.
Quand donc je considère la métaphysique à la lumière de la question qui linstitue comme telle, il va de soi que cest le second terme qui compte (" plutôt que rien "), alors que le premier ne se définit que par son importance (il importe assurément de savoir pourquoi il y a létant).
La nomination concerne lalternative elle-même, qui est comme telle une distinction et non pas une différence (cest entre létant et rien quil y a la différence absolue, alors quici nous parlons de la question qui ouvre et définit la métaphysique comme telle). Or cest le nom, et comme tel, qui fait la distinction.
Je le dis plus simplement : dans lalternative originelle (quelque chose, plutôt que rien) cest le nom qui compte et lui seul. Et cela, cest ce que la métaphysique en tant que telle nous apprend, puisquelle sidentifie à la problématique de la fondation, laquelle a pour premier trait limpossibilité de jamais considérer le fondement comme une autre chose que lensemble des fondés, puisque cest son épuisement en eux qui le définit (sil ne sy épuise que partiellement, cest quil nest que partiellement fondamental) : le fondement nest rien dautre que lensemble des fondés en tant que tels.
Je mexplique, en développant lidée de la métaphysique. Dire que le fondement nest rien en soi, et par là même quil ny a pas de fondement, cest lenseignement propre de la métaphysique. Mais la métaphysique est dautre part expressément identique à la question de lêtre. Car demander pourquoi il y a létant plutôt que rien, cest ne considérer létant que selon son être. En effet, dans cette question peu importe la déterminité de ce qui est : ce qui compte, cest quil soit, autrement dit son être ! Mais dun autre côté, lêtre qui compte seul nest pas interrogé nimporte comment : il est interrogé de telle manière que dans linterrogation ce soit finalement le nom qui reste seul à compter ! car poser la question du fondement, cest bien seulement poser la question suivante : en quel nom létant est-il ? En effet si cest son épuisement dans ce quil fonde qui définit le fondement, autrement dit sil nest rien dautre que le fait pour les fondés dêtre des fondés (fait lui-même problématique, dès lors quil ny a rien dautre queux ), alors il est le nom qui vaut pour leur être : le fondement, cest simplement ce qui nomme les fondés comme fondés.
Dire au nom de quoi il y a quelque chose, en quoi consiste proprement de répondre à la question posée, cest la même chose que considérer métaphysiquement létant, hors de quoi il ny a rien (pas de fondement qui se tiendrait dans un quelconque " arrière-monde "), selon son être. De sorte quen bonne métaphysique, le nom vaut pour lêtre.
Rien là que de très évident : dire le nom, lequel est paradigmatiquement " Dieu ", ce nest pas seulement dire que toute chose est dune certaine " nature " paradigmatiquement : toute chose est de nature théologique ou divine, selon quon la considère ou non dune manière réflexive mais cest refuser de faire une différence entre lêtre et le nom ! Ainsi, Dieu qui nest que son propre nom (ce nest pas quelquun qui sappellerait par ailleurs " Dieu " comme lauteur de la République sappelle par ailleurs Platon) est-il par là même lêtre en tant quêtre, pour létant en général. Quand je dis paradigmatiquement " Dieu ", je nomme non pas un étant particulier (ce que je ferais si je sortais de la problématique du fondement, lequel nest surtout pas autre chose que les fondés) mais lêtre de létant en général. Je suis toujours déjà engagé à considérer létant du point de vue de ce qui compte et nullement du point de vue de ce qui importe : le nom vaut pour lêtre ! Et lessentiel pour nous ici est de remarquer que la différence quon fait en disant cela ne compte pas. Ici, cest-à-dire dans lhorizon posé par la question du fondement qui est celle dun épuisement et donc dune impossibilité ontologique (il est impossible que le fondement soit, sinon il ne sagirait pas dun fondement, lequel se définit par son épuisement) la différence ne compte pas !
Le paradigme " Dieu " est aussi bien le nom qui gouverne létant quant à ce quil soit, que cet être même !
Dun autre côté, il serait absurde de nier quil y ait là une différence : le nom, ce nest pas lêtre. Mais sil est absurde de nier quil y ait une différence, il est faux de dire quil y en a une. Car si le fondement est par définition ce au nom de quoi létant est, il sentend forcément comme autre que létant. Et quel est lautre de létant, sinon lêtre ?!
Nier la différence du nom et de lêtre est absurde, laffirmer est faux. Voilà exactement ce quil en est selon moi de la métaphysique. Or je le demande : est-ce que ce nest pas de la métaphore, quil sagit là ? Il faudrait être fou pour nier quil y ait une différence entre le dernier des chevaliers français et un félin de la savane africaine, assurément. Mais tous ceux qui ont vu Bayard combattre savent que celui qui dirait quil nétait pas un lion aurait tort !
Je définirai donc la métaphysique par la métaphore impossible à ouvrir, impossible à réduire à une ressemblance et moins encore à une analogie. Bref, par lidée de la vraie métaphore.
Car la métaphore nest ressemblance ou analogie que pour la réflexion abstraite, cest-à-dire que pour la décision mensongère de confondre la vérité des choses avec le savoir quon peut en produire dans sa tête. Mais ceux qui sont restés marqués par le spectacle de Bayard au combat savent quil ne sagit pas de le comparer à un félin africain, ni de trouver une analogie que le concept rend immédiatement inepte (il suffisait de dire quil était brave et fort, quil ne reculait jamais, etc. et tout le monde aurait parfaitement compris). Non : la vérité, cest que Bayard nétait pas sans être un lion ! Et les seules personnes capables de vérité à son sujet, à savoir ceux qui ne se sont jamais remis de lavoir vu combattre, ne disent pas autre chose.
La vérité cest la métaphore non pas contre mais en distinction du concept, parce quelle na pas lentendement mais la marque pour lieu propre. Voilà en quoi consiste vraiment la métaphysique, en tant quelle nest jamais vraiment la métaphysique puisquencore une fois les métaphysiciens sont tous les des philosophes cest-à-dire des penseurs.
Je garde donc ma formule : la vérité de la métaphysique, par opposition à sa réalité où il sagit de tout résorber dans le savoir cest-à-dire dans la position des différences, cest que la différence ne compte pas, dès lors que lon considère cela qui est seul à compter, à savoir le nom. Mais bien sûr, la différence importe autant quon voudra la plus importante des différences étant évidemment la " différence ontologique " (qui est bien une différence et non pas une distinction ce quelle serait sil ne sagissait en vérité que du seul nom, cest-à-dire si la métaphysique pouvait être vraiment la métaphysique).
Lextériorité au savoir et le nom propre qui compte seul en philosophie
Le savoir où la métaphysique place sa réalité (mais auquel échappe sa vérité) cest lenchaînement des signifiants. Lidée de savoir absolu est inhérent à la métaphysique, au sens où il sagit vraiment de répondre à la question de savoir pourquoi il y a en général quelque chose plutôt que rien. Et répondre de manière satisfaisante à cette question, cest savoir lessentiel : lessentiel de tout, puisque cest forcément " tout " quon oppose à " rien " dans la question, et que cest de ce tout quil sagit de rendre compte. Mais tout nest pas simplement opposé à rien dans une question qui ne serait, précisément en tant quelle en pose rétrospectivement lalternative, ni tout ni rien ! Or ce qui nest ni tout ni rien et donc constitue expressément la réponse à la question qui est comme telle la position de lalternative radicale, cest forcément le nom, qui nest en effet ni le premier signifiant dune chaîne qui prendrait sa suite et par là même produirait un savoir, ni rien bien sûr, puisquune question est une exigence de réponse et quil ne sagit aucunement de se dérober (notamment en " méditant la question " !) à la nécessité dapporter cette réponse, laquelle consiste à mentionner le nom comme tel, puisque reconnaître létant comme fondé, cest dire son être nommé cest le dire être en un certain nom.
Le nom vaut donc indistinctement pour lénoncé dont il est la réponse et pour lénonciation dont il est la condition. Le premier point est évident, puisque cest par définition au nom de ce qui la justifie que la réalité est son propre être. Le second ne lest pas moins, puisquune parole ne peut porter sur " tout " quà sêtre libérée de la définition de la vérité en termes dadéquation, cest-à-dire quà apparaître vraie seulement dêtre tenue par celui qui la tient !
Ainsi dirai-je que dans la réalité il ny a que le nom qui compte (pour la métaphysique, dont il faut dès lors accorder à Heidegger quelle est originellement " onto-théologique ",cest paradigmatiquement " Dieu "), et également dans la question elle-même, puisque cest le nom propre qui la cause comme " vraie " question, et non pas comme question réelle. Une question réelle est une question qui se pose, au sens où, par exemple, Voltaire ne peut songer " que cette horloge existe, et nait point dhorloger ". Trivialité de la métaphore qui nest quune analogie, cest-à-dire le contraire dune pensée. Tout savoir métaphysique coupé de sa vérité (cest-à-dire de limpossibilité pour la métaphysique dêtre vraiment métaphysique) est forcément trivial, et " Dieu " est seulement le nom de cette trivialité : un horloger, un gardien de lordre, un père qui veut le bien de ses enfants (et chacun sait ce quil en est en réalité des gens qui veulent à leur place le bien des autres!), ou toute autre figure de même envergure. Mais si la métaphysique nest, comme telle, jamais vraiment la métaphysique, alors " Dieu " nest que son propre nom, la réponse à la question qui pose lalternative de tout et de rien et qui ne la pose, dès lors, quà exclure quelle soit jamais réelle puisque tout se situe toujours déjà du côté de létant et non pas de rien. Elle nest pas réelle, mais, en tant que question inaugurale de la métaphysique, elle est vraie. Et si elle est vraie, cela signifie non seulement quelle ne " correspond " à rien, mais surtout quelle sentend à pointer ce qui compte, et qui nest originellement que le nom : voilà une question quon ne peut traiter quen son propre nom. Et une telle question, je lappelle vraie.
La philosophie, qui est sa propre distinction davec la métaphysique, est originellement installée dans cette question, en tant quelle est vraie et non pas en tant quelle est réelle. Elle nest, dirais-je alors, rien dautre que la vérité de cette question.
Les " natures " dont nous sommes partis pour caractériser la philosophie, ces réalités qui ne sont rien dautre que propre vérité (la preuve : quand on réfute leur position, cela ne compte pas), laquelle consiste à être nommée (cest en tant quelle est sartrienne que la contingence est vraie, en tant quelle est kantienne que la conscience morale lest, en tant quelle est hégélienne que la dialectique lest, etc.) sont, on la compris, la conséquence de ce statut pas vraiment métaphysique (donc vraiment philosophique) de la philosophe.
La prochaine fois, je reviendrai sur la littérature comme donation du philosophique, et je noublie pas quil me faudra penser le rapport de la narration et de largumentation, pour saisir ce qui spécifie le discours philosophique. Mais enfin, sur ce dernier point, lessentiel est fait avec les indications daujourdhui.
Je vous remercie de votre attention
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