Quest-ce que la philosophie ? La pensée et le nom, suite.
De linterprétation
La dernière fois, jai essayé de vous montrer que ce qui compte, en tant quil compte, produit dune certaine manière la tradition, que la réalité de la tradition était exclusivement métaphorique et que linstallation de cette production dans la dimension réflexive nétait autre que la philosophie.
Le pivot sur lequel je me suis appuyé pour avancer ces idées est la notion dinterprétation. Je vous rappelle la distinction qui ma semblé simposer à propos de cette notion : ce qui compte relève de linterprétation, alors que ce qui importe relève de la compréhension. Comme la philosophie est le savoir de ce qui compte en tant quil compte, et comme dautre part elle ne diffère pas de sa propre tradition (penser, c'est donc toujours métaphoriser la tradition, puisque la métaphore est la réalité du traditionnel), je voudrais revenir sur cette notion dinterprétation que jai déjà développée, en la prenant pour ainsi dire au pied de la lettre, cest-à-dire dans son sens originellement textuel puisquen somme cest bien toujours du littéraire quil sagit quand nous parlons de ce qui compte. Considérons donc la notion dinterprétation de la manière la plus immédiate qui soit. Si nous lui sommes fidèles, nous approfondirons sa distinction davec la notion de compréhension, et par conséquent aussi la notion que nous sommes progressivement en train de construire de la philosophie.
Ce qui compte et son interprétation.
La plus immédiate des considérations de linterprétation nest pas celle que nous appliquons le plus souvent. Pour ce qui est de la vie courante, jinterprète dans deux types de situations : quand je ne comprends pas ou alors quand comprendre ne compte pas. Quand je comprends, ou quand cest la compréhension qui compte, lidée dinterpréter ne me viendrait jamais. Elle me vient seulement quand les énoncés sont équivoques ou quand lattention doit être portée sur lénonciation (la même phrase " il fait beau " peut être un soupir de regret devant la nécessité de travailler, une invitation à la promenade, etc.). Quand un énoncé est équivoque, cest-à-dire quand on peut lentendre au moins de deux manières, linterprétation consiste à proposer de lextérieur un certain savoir qui réduira léquivocité, cest-à-dire qui en proposera une compréhension conditionnelle. La compréhension conditionnelle, en ce sens, cest linterprétation. Quand lattention se porte sur lénonciation, cest la réflexion dune situation qui servira de savoir pour faire apparaître un sens qui, en lui-même, nest jamais donné (lénoncé " il fait beau " est météorologique et na par exemple aucun sens dans les relations humaines, mais son énonciation peut être une invitation à la promenade).
Si lon sen tient à cette première approche, on dira par conséquent que les objets de la philosophie se reconnaissent à ceci quils nont par eux-mêmes aucun sens et quils sont en quelque sorte en attente de ce sens de la part de notre réflexion. Par exemple la mort est un fait biologique dont un certain savoir scientifique peut rendre compte, mais quon peut interpréter comme la limite où lorigine de la finitude humaine, comme le sens premier de la peur que nous trouvons au fond de toute aperception du monde, comme la raison daimer, etc. La construction de cette interprétation du donné objectif (même sil est toujours implicitement construit) dans lhorizon réflexif serait la philosophie proprement dite. Évidemment, cest la notion dinterprétation qui fait question, et il faut que nous lexaminions dun peu plus près.
Je reprends la notion dinterprétation à partir de lidée du texte dont elle déciderait de la lecture. Jinsiste sur ce terme de lecture, qui a au moins dans un premier temps un sens lui-même métaphorique. Vous reconnaissez dans cette indication le principe de vérité que jai énoncé à propos de la métaphore : si les choses qui comptent relèvent de linterprétation alors que celles qui importent relèvent de la compréhension, cela signifiera quelles ne sont " pas sans " relever dune certaine textualité. Cest bien sûr de la littérature que je parle, non pas comme dun corps de textes mais comme dune " nature ", celle-là même dont je vous ai donné lindication dans les séances précédentes. Les choses qui comptent sont de " nature " littéraire et en tant que telles il faut nommer " interprétation " et non pas compréhension leur intelligence, pour désigner la nécessité toujours préalable dun point de vue littéraire dont la philosophie sera la reprise réflexive. En quoi je rappelle seulement que philosopher consiste dabord à écrire, puis à réfléchir (au sens logique et non pas temporel, évidemment) ; de sorte quelle nest rien dautre, en tant quécriture, que sa propre secondarité. Nous verrons dans les prochains cours ce que cette secondarité en quelque sorte originelle de la philosophie signifie en termes de " position subjective ". Aujourdhui la question quil faut aborder est celle du littéraire comme " nature " qui en constitue en quelque sorte le donné.
Létrangeté
Je pose la notion détrangeté en premier, parce que la notion dinterprétation impliquée dans celle de la " nature " littéraire de ce qui compte en est lindication expresse. Alors que toute compréhension fait de létrangeté un moment toujours-déjà dépassé (ce que jai compris mest constitutif et lopération par laquelle je lai compris est en même temps celle qui ma fait advenir à moi-même), linterprétation suppose lirréductible étrangeté de ce qui est interprété quil sagisse dun texte, dun discours étranger ou même dun rêve.
Si je veux penser cette vérité première du littéraire dont la réflexion construira ensuite le concept pour en faire le philosophique, il faut explorer limpossibilité quil soit compris (le littéraire ne correspond à rien, en fait) comme identique à la nécessité quil soit interprété. En quoi je reprends simplement mon principe que la science dit la réalité quand la littérature dit la vérité, dont linstallation dans la dimension réflexive constituera la philosophie proprement dite.
Considérons donc la notion dinterprétation, une fois admise la chaîne compter-littérature-texte-interprétation-réflexion comme indication de ce qui deviendra ensuite le philosophique.
Au sens banal, interpréter consiste dabord à dévoiler le contenu dun texte. Mais alors interpréter et comprendre seraient confondus. Il faut donc ajouter que le texte est originellement incompréhensible !
Vous mobjecterez quun texte ne peut pas être incompréhensible, à moins dêtre un assemblage quelconque de signes, auquel cas on ne peut assurément pas parler dun texte. En effet. Sauf dans un cas : sil est écrit dans une langue secrète, comme le serait par exemple celle du rêve !
Partant de la notion dinterprétation (ou, si lon préfère, du refus de considérer la vérité comme une nouvelle sorte de réalité), nous parlerons donc dune langue secrète. Doù la thèse suivante qui va me servir à travailler : les choses qui comptent, elles nous sont dites, mais dans une langue secrète Et bien sûr la philosophie proprement dite sera lactivité de rendre commun ce qui ne peut pas lêtre, à cause du caractère secret de cette langue dont vous avez compris que cest la littérature.
Mais reprenons la notion dans son sens le plus littéral. Linterprète transporte une signification dune langue à une autre. Je vous fais remarquer que cette formule reprend littéralement la définition étymologique de la métaphore. La langue de départ, nous venons de la caractériser par la supposition de son caractère secret. Quant à la langue darrivée, elle est facile à caractériser : cest la langue de nimporte qui, du premier venu. Nimporte qui, statutairement, on lappelle le consultant, si je me réfère à lorigine de la problématique de linterprétation dans le droit romain (interpréter les textes de loi). Dans notre problématique, le consultant est le lecteur de philosophie, et donc aussi lauteur comme premier lecteur : celui qui reconnaît quon a raison dès lors quon est en train de dire ce que nimporte qui aurait semblablement raison de dire, parce quon parle dans un sens et dans un lieu commun.
Donc interpréter consiste à prendre un texte rédigé dans une langue supposée secrète et à le rendre compréhensible par le consultant, cest-à-dire par nimporte qui. Linterprète a donc un pied dans lordre de la langue secrète, et un pied dans lordre commun, et cest depuis cette dualité quil parle.
La supposition sur quoi jinsiste est moins triviale quil ne semble, et la simple considération de la pluralité des langues nous le fait apercevoir. Toute langue étrangère, dès lors quelle nécessite que nous fassions appel à un interprète (que je ne confonds pas avec un simple traducteur), possède en effet ce caractère secret : celui qui la parle est par rapport à nous comme un initié ayant accès à un ordre quasiment magique (il se débrouille comme esprit dans létrangeté pure, là où nous nentendons à la limite que du bruit), mais surtout procédant lui-même dune étrangeté qui nest pas une simple différence. Par exemple il saisira lesprit de ce qui est dit, alors quun simple traducteur nen saisirait que la lettre. En interprétant, il nous fait en quelque sorte la grâce de ramener sur terre, dans lévidente familiarité des choses, des significations qui étaient originellement faites dimpossibilité parce quelles renvoie à une impossibilité de principe (nous pouvons bien disposer dun dictionnaire et dune grammaire, et nous voyons alors que si cela importe assurément, cela ne compte pas quand il sagit dinterpréter et non pas simplement de traduire).
Interpréter, cest faire passer de limpossible au possible telle est la première définition que jen donnerais.
Mais limpossible, quand on le reconnaît depuis le possible, cela porte un nom : cest le sublime ! Par exemple lesprit est sublime relativement à la lettre, puisquen lui la lettre importe autant quon veut mais ne compte pas. Lidée de la sublimité en général est celle-ci : le réel ne compte pas, faisant par là même advenir le vrai.
Je dirai donc maintenant que toute interprétation procède dune sublimation. Je ne me réfère aucunement à la psychanalyse (domaine où cest pourtant évident) en avançant cette dernière proposition
Dailleurs lexpérience la plus banale de létrangeté nous fait accéder à ces évidences. Prenez des étrangers qui discutent entre eux dans le train ou à la terrasse dun café. Si vous ne comprenez rien à ce quils disent, vous ne pouvez vous empêcher de supposer leurs conversations sublimes ! Ce sont par exemple des personnages de Shakespeare qui décident de la vie et de la mort des rois, ou alors ce sont les protagonistes dune histoire despionnage dont lenjeu, à loccasion de quelque secret atomique, nest rien moins que la subsistance même de la planète, pour ne pas dire de lunivers. Quand on pratique soi-même un peu la langue étrangère et quon tend suffisamment loreille (avec lidée que laccès au sublime peut en partie excuser notre indiscrétion) on saperçoit, hélas, que le simple fait de nêtre pas français ne suffit pas à exclure de la banalité : ces héros shakespearien ou ces espions internationaux étaient en fait des employés de bureau en voyage organisé, et ils ergotent des quarts dheures entiers sur le prix des consommations quon vient de leur servir ou sur les travers de leurs compagnons dautocar ! La déception est rude, mais tout de même : le regret quelle laisse est la conscience rétrospective dune approche du sublime, dont il importe finalement peu quelle ait été manquée, puisque le sublime nest pas un type de réalité (cest-à-dire de trivialité). Leur conversation nétait certes pas sublime, mais en tant quelle a eu lieu dans la dimension de létrangeté, elle nétait quand même pas sans lêtre, et je dirai que cest ce " pas sans " qui se trouve engagé dans toute la problématique de linterprétation. Tous ceux qui, comme moi, pratiquent mal une langue étrangère ont ainsi pu faire lexpérience de la sublimité littéraire de ce quon ne comprend pas. Eh bien cette déception que jai souvent ressentie en prêtant attention à des discours anglais ou allemands entendus dans les trains ou à la terrasse des cafés, je crois quelle vaut comme un enseignement : rien de ce qui doit être interprété nest trivial. Ainsi même les pires trivialités accèdent à une certaine sublimité, de relever de linterprétation et non de la compréhension. Car ces touristes dont on a constaté la bêtise et la mesquinerie, ils sont quand même, comme locuteurs étrangers, extérieurs au monde ! Et le trivial, cest le mondain en tant que mondain.
Cest cette extériorité quon indique à travers lopposition de linterprétation et de la compréhension : comprendre, cest intégrer au monde et par conséquent supposer que cétait intégrable, alors quinterpréter cest reconnaître depuis le monde un horizon dextériorité.
Reprenez lexemple de mes touristes anglais ou allemands : une médiocrité indubitable, certes, mais tout de même extérieure au monde Or comment nommer cela, sinon littérature ? Les personnages veules ne manquent pas, chez Balzac par exemple. Mais justement : leur médiocrité ou même leur abjection nappartient pas au monde, puisquelle se trouve dans des livres ! ce sont non des réalités mais des " natures " : en loccurrence des natures balzaciennes, exactement comme ces médiocres anglais ou allemands ne sont pas sans être les compatriotes de Shakespeare ou de Goethe ! En quoi ils ne sont pas sans une certaine dimension de vérité, eux qui ne sont que trop réels
Voilà linterprétation : elle donne le vrai là où, sans elle, ne serait advenu que le réel ! Cest elle qui distingue, puisquentre le réel et le vrai il ny a pas de différence mais seulement une distinction.
Pareillement, les étrangers dont la langue ne nous est pas familière (elle exige de notre part ou de celle dautrui un travail dinterprétation) restent malgré leur familiarité ou leur trivialité dans la même extériorité que les choses ou les gens que nous montrent les romanciers. Du réel qui devient vrai, alors même que nous savons désormais quil nétait que réel. Qui dit interprétation dit par conséquent maintien de lextériorité au savoir.
Et cette extériorité, quand elle se dit, je la nomme littérature.
La langue secrète : la double production de linterprète par ce qui compte
La seconde notion concernant linterprétation est celle de la langue secrète. " Ursprache ", dit Freud. Je conserve lidée : la langue originelle est forcément secrète, puisque lorigine nest rien dautre que sa propre perte, que sa propre impossibilité (elle précède le commencement avant quoi, par définition, il ny a rien). Mais alors il faudra ajouter quelque chose : quen est-il de la barrière qui rend secrète lorigine ? Car il ne sagit pas de confondre le secret avec lénigme, ce quon ne manquerait pas de faire en sen tenant à lidée dune langue non plus secrète mais originelle Et bien sûr vous voyez où je veux en venir : à la littérature comme " langue originelle " de la philosophie, que la transparence réflexive constituera dès lors comme secrète. Ce qui revient à dire que le philosophe a un pied dans lordre littéraire, et un autre dans lordre réflexif, et que cest depuis cette dualité quil fait advenir le philosophique, cest-à-dire la réflexion transmissible de ce qui compte.
Mais il faut penser la philosophie dans la secondarité qui la définit par rapport à la littérature ou, si lon préfère, il faut penser la littérature dans le statut de langue secrète et originelle quelle tient, rétrospectivement, de la réflexion philosophique.
La philosophie procède de cette constitution de la réalité originelle en réalité secrète. Cette constitution est la réflexion, et cest dailleurs delle quil sagit dans le transfert auquel on donne forcément lieu quand on a la sottise de dire quon fait de la philosophie : les gens reconnaissent aussitôt en vous la déposition de leur secret. Non pas certes leur secret de sujet (cela cest le transfert sur lanalyste) mais leur secret comme humains : ce qui compte pour eux mais dont ils ne veulent surtout pas entendre parler, eux qui ont originellement décidé dêtre nimporte qui. Ainsi les philosophes sont vus comme les détenteurs du secret de la vie dont les autres, qui se contentent de vivre, sont privés (doù bien sûr lambivalence habituelle : le premier mouvement damour est déjà fait de raillerie, et les souhaits de morts arrivent tout de suite).
Le redoublement interprétatif
Or pour comprendre que la réflexion constitue en secret ce qui était originel, il faut admettre que cet originel ait accédé à la dimension dêtre donné, malgré son impossibilité de principe. Eh bien ma thèse consiste à dire que cette donation est en propre la tâche de la littérature, dont la philosophie sera la reprise réflexive, selon le schéma de la position interprétative.
Du point de vue de la philosophie (et de ce point de vue seulement !) jappelle littérature la constitution de loriginel en secret et je pose que ce procès de constitution ne peut pas sentendre autrement que comme interprétation. Et ce que je veux montrer, cest justement quil ny a dinterprétation (et par suite de donation) que dun impossible
Vous voyez la difficulté : si la littérature constitue loriginel (dont on ne peut rien dire, puisque tout discours le suppose) en secret (dont on peut parler en tant quinitié), alors elle a déjà en elle-même un certain statut dinterprétation. Et dautre part la philosophie installera dans la dimension réflexive cest-à-dire commune (réfléchir, cest prendre la position dêtre nimporte qui) ce quelle tiendra de la littérature ! On se trouve donc devant une sorte de redoublement de linterprétation, quon peut figurer par la chaîne suivante : originel, secret, conceptuel chacun des deux derniers termes étant linterprétation du précédent. Mais jinsiste pour dire que le secret lui-même nest pas une réalité spécifique : ce nest pas la nature du littéraire dêtre secret, puisque bien au contraire le littéraire se donne à luniversalité des lecteurs possibles ! Non : cest le propre du concept de constituer a posteriori la littérature comme le discours secret dont elle sautorisera ensuite pour accéder à son propre statut interprétatif.
Le secret de linterprète
Le droit romain pose la question de linterprétation à partir dune triade : le texte de loi, le consultant et linterprète proprement dit (interpres juris). Ce dernier traduit le texte quon suppose rédigé en langue secrète, cest-à-dire accessible aux seuls initiés, en une langue commune, celle du consultant ou du moins en une langue quil puisse saisir. Mais lidée va plus loin en ceci quest posée la nécessité de linterprète, alors même quon peut imaginer le consultant à même dapprendre la langue secrète. Autrement dit, il faut quune dimension de secret soit préservé.
On pourrait voir dans tout cela une simple problématique de vulgarisation. Les revues de vulgarisation scientifique remplissent exactement ce rôle, puisque les travaux scientifiques se constituent dune formalisation évidemment inaccessible au grand public, même cultivé. Mais enfin, rien ninterdit à nimporte qui de faire assez détudes de mathématiques pour accéder au formalisme de la physique, par exemple. Lidée de préserver le secret na donc pas de sens, de ce point de vue. La préservation du secret, en fait, nest le plus souvent que lassurance misérable dun petit pouvoir. Ainsi ai-je entendu lautre jour un médecin qui pestait à la radio contre les sites médicaux dInternet : il essayait de (se) faire croire quil dénonçait les risques dautomédication induits par cette nouvelle disponibilité dun savoir jusque là réservé, mais tout le monde entendait bien que ses patients étaient désormais en mesure de constater son incompétence puisquil a révélé, à lappui de sa protestation, quils lui présentaient des demandes très circonstanciées de thérapeutiques récemment mises au point, et dont il navait jamais entendu parler ! Certes, dune manière générale, linterprète a tout intérêt à faire croire en la nécessité de son recours, et donc à maintenir secrète la langue dont il fait son fond de commerce. Mais sur le fond, la question de cette préservation du secret impliquée dans lidée dinterprétation me paraît irréductible à ces trivialités, parce quelle renvoie à lidée du passage comme essentiellement constitutif de ce à quoi on aura pu accéder. Car le consultant nest pas simplement celui qui vient chercher des informations dont un habile commerçant sest assuré le monopole. Il ne vient pas non plus simplement chercher une compétence que, comme telle, nimporte qui peut acquérir. Au contraire : il vient chercher quelque chose dont nimporte qui est privé, parce quil appartient en quelque sorte à la nature de nimporte qui, autrement dit du sujet interchangeable, du sujet quelconque, de sentendre en exclusivité à certaines choses. Eh bien je dis que de telles choses, elles comptent et que cest delles quil sagit exclusivement en philosophie.
Le secret, cest ce qui nest pas accessible à nimporte qui, de sorte que sa notion se définit précisément par cette instance subjective. Je ne rabats pas simplement le secret sur lorigine autrement dit je ne confonds pas le secret et lénigme. Non : le propre du secret est dimpliquer la réalité dun " lieu " (alors que lorigine, en fait, nest jamais rien) quon peut concevoir de toutes sortes de manières mais qui engage toujours une problématique de linitiation. Il est donc forcément question dun passage : dun lieu commun qui est le lieu où le consultant et linterprète se rencontrent linterprétation fait passer au lieu dimpossibilité où on ira chercher quelque chose quil lui faudra ramener dans le monde commun, non pas parce que cela importe mais parce que cela compte.
Le lieu secret, cest lordre de ce qui compte, par opposition au lieu commun qui est lordre de ce qui importe. Quensuite cette nécessité soit dédoublée (la littérature est le discours de ce qui compte ; puis la philosophie est réflexion sur le littéraire cest-à-dire sur ce qui compte en tant que donné) ne change rien à son principe, qui reste celui de la distinction que je vous ai présenté quasiment dès le début de mes exposés sur la philosophie.
Il y a des choses, par exemple la loi, qui sont telles quil est impossible quelles figurent dans le lieu commun. A la loi en tant que telle est attachée lidée dinterprétation, non pas quant à sa connaissance qui est à la portée de nimporte qui (surtout depuis lexistence dInternet !), mais quant à son exterritorialité de principe : dès lors quelle ordonne le monde, elle est par définition non mondaine. Celui qui se tient dans le monde (statutairement, le consultant) ne peut donc pas en tant que tel avoir accès à la loi : quil en prenne connaissance et ce ne sera jamais quun discours arbitraire quil détiendra, une absurdité à laquelle seule la crainte du pouvoir de ceux qui lapplique le fera se soumettre.
Cet exemple de la loi est particulièrement évident. Jai déjà souligné quon nobéit pas à la loi parce quelle est bonne, mais seulement parce quelle est la loi. Affirmation aberrante, si lon sen tient à lordre purement mondain. Lautomobiliste va brûler le feu rouge en toute bonne conscience, sil voit parfaitement que les deux segments de la route qui coupe celle où il se trouve actuellement sont dégagés. Il est en effet absurde de sarrêter à un feu rouge quand il est établi que sa fonction de sécurité est rendue parfaitement inutile par les circonstances. Voilà le point de vue de lhomme qui sen tient aux importances : il importe dabord que la sécurité routière soit assurée (il reconnaît la fonction des feux rouges) mais quand elle lest indubitablement, ce qui devait y contribuer perd toute importance (quand la visibilité est parfaite, la couleur du feu est sans importance). Dans ce cas, on passe, parce quil serait absurde de perdre du temps sans aucun gain daucune sorte.
Pourtant il mérite une contravention. Car pour lautorité, cest non pas la sécurité mais la loi qui compte. Quon exige de sa part le paiement de la contravention, et notre automobiliste prendra le juge pour un fou, incapable dentendre un argument raisonnable (" mais je voyais parfaitement quil ny avait personne ! Constatez vous-même : ce feu rouge-là est inutile "). Un fou, ou peut-être un extra-terrestre : le représentant de lautorité ne vient pas du monde et aucune raison mondaine ne peut avoir prise sur lui. Autant parler à un mur ! Pareillement, dans lordre judiciaire, sil faut que les coupables soient punis, ce nest pas simplement pour des raisons plus ou moins directes dutilité sociale, mais cest pour que la loi ne soit pas quun simple discours vide. Autrement dit, cest la loi qui compte et non pas la société (car alors on libérerait systématiquement les criminels dont on est certain quils ne risquent pas de récidiver ni par conséquent de présenter un danger pour la société, comme certains auteurs de crimes passionnels).
Lexemple de la loi met donc en évidence une dualité, celle-là même dont je vous parle depuis le début entre ce qui compte et ce qui importe, en même temps quil met en évidence limpossibilité de principe de jamais considérer que ce qui compte puisse jamais sentendre comme ce qui importe.
Linterprète trouve sa justification dans cette distinction.
Dans un premier temps, on va considérer linterprète comme initié à un domaine littéralement impossible. Considérez la fureur de notre automobiliste dont la contravention est maintenue, alors même que le juge a reconnu linutilité voire labsurdité du feu rouge placé à cet endroit : pour lui qui a raison darguer de la sécurité, le maintien de sa contravention relève tout simplement de limpossibilité. Impossible, oui, mais cependant bien réel. Ainsi vous apercevez la séparation des ordres : ce nest pas la connaissance des textes de loi (en loccurrence du code de la route) qui pourra le moins du monde faire comprendre à lautomobiliste quune condamnation absurde en réalité est pourtant justifiée en vérité ! Vous voyez donc bien que linterprète (ici le juge), qui est initié à lautre ordre, à lautre scène, nest pas un simple escroc, comme on devrait le dire sil avait les moyens de priver lautomobiliste de la connaissance du code et si, par quelque scandaleux privilège, lui seul était autorisé à y accéder. Il opère un passage dont le principe est quil soit impossible (alors que sil était un simple escroc, il opérerait un passage dont il se réserverait la possibilité). Voilà le statut de linterprète, dans son principe. Cest pourquoi je suis bien forcé dadmettre quil y a quelque chose comme de la pensée dans linterprétation
Reconnaissance qui nest tout de même pas très étonnante, puisque javais indiqué quil y a des traditions interprétatives et que je refuse de séparer les notions de pensée et de piété (lacte pieux par excellence étant la métaphore, où la tradition est assumée comme tradition et non pas singe dans la pure répétition mortifère). Cela dit, on pourrait sinterroger sur ce que serait une pensée qui ne compte pas Car enfin, ce ne sont pas les interprètes qui comptent, par exemple en musique ou en philosophie, mais les créateurs (à part les historiens des mentalités, qui se soucie par exemple de la lecture quon faisait de Platon en 1860 ou de Mozart en 1913 ?). En tant quils opèrent un passage entre les penseurs et nous, les interprètes importent évidemment (lidée de passage opéré est déjà lidée dimportation), mais ils ne comptent absolument pas. Et pourtant, dans lordre de ce qui ne compte pas, on peut dire que tel interprète compte (il a donné une nouvelle définition de linterprétation, comme ce fut par exemple le cas quand on est revenu à létude des partitions originelles et quon a décidé denregistrer sur instruments anciens) alors que tel autre ne compte pas. Comme quoi il faudrait envisager quelque chose comme des ramifications de la pensée, dont les embranchements seraient à chaque fois assurés par lalternative de ce qui compte et de ce qui importe, et qui donnerait lieu autant de domaine où la même alternative prendrait une nouvelle valeur Mais je méloigne de mon sujet.
Lopposition de ce qui compte et de ce qui importe, je lai dit souvent, est celle de la vérité et de la réalité. Du point de vue de la réalité, il est impossible dadmettre la notion même de vérité, cest-à-dire quil y ait du vrai. Ainsi on dira par exemple que la vérité est une propriété des jugements et quil est absurde den faire une qualité des choses : un faux billet de banque, par exemple, est seulement un morceau de papier quun homme a eu tort de prendre pour un billet de banque, exactement comme une fausse pièce dor est une pièce en cuivre doré quon a illégitimement déclarée être en or. Du point de vue de la réalité, il ny a donc pas de vérité, puisque la vérité étant une certaine propriété (dadéquation, de cohérence avec le savoir, etc.), donc un certain type de réalité, attribuée à certains jugements qui dès lors pourront être qualifiés de vrais.
Au contraire vous voyez bien que si vous refusez de céder sur la distinction du vrai et du réel (ce quon peut se donner la bonne conscience de faire en pointant quil ne saurait y avoir entre eux de différence), eh bien vous êtes dans la nécessité de tenir un discours non plus de compréhension (précisément : il ny a rien à comprendre !) mais dinterprétation. Je reviens à ce que je disais au début : on interprète quand il ny a rien à comprendre ou quand la compréhension ne compte pas. En quoi vous apercevez que la vérité ne peut pas relever de la compréhension mais seulement de linterprétation.
La distinction de la vérité et de la réalité, autrement dit la nécessité de linterprétation comme telle, vous voyez bien quil faut lentendre comme une impossibilité, quand on se place au point de vue de la réalité cest-à-dire quand on réfléchit (sans déconstruire la réflexion !). Essayez de faire entendre cette distinction à quelquun qui a décidé quil ny aurait jamais que des différences : il vous répétera que ce que vous dites na tout simplement pas de sens, la vérité ne pouvant pas être autre chose quune propriété de certains jugements.
Corrélativement, il vous expliquera que la notion du génie est un délire romantique dont on ne peut user quavec la plus extrême prudence : ou bien il vous servira la scie habituelle des " dons " et des inégalités naturelles (qui est bien utile pour éviter de sinterroger sur ce quon a fait de sa propre vie), ou bien il justifiera cette notion à travers les paradoxes de situations inextricables (" le génie est lissue quon invente dans les situations désespérées ", dit Sartre) ou bien enfin, il rapportera tout cela à la structure de sublimation, structure de fait et par conséquent étrangère à la question du génie qui est dabord celle dune vérité de deuxième degré (avoir raison non pas relativement aux choses, mais relativement à la vérité elle-même dont on a dès lors décidé).
Mais si vous décidez de ne pas céder sur la distinction de la vérité et de la réalité, autrement dit si vous refusez ces réductions du génie dont la notion est simplement lenvers de la notion de vérité, alors vous vous trouvez contraints de vous engager dans une problématique de linterprétation ! Car enfin, les " dons ", on les constate bêtement : ce sont des phénomènes naturels dont on peut sétonner mais qui ne donnent rien à interpréter. Les situations existentielles (par exemple celle de Genet ou de Flaubert) on peut les comprendre, dès lors quon acquiert un savoir suffisant de circonstances quon aura reprises dans leur dimension subjective. La sublimation, dès lors quelle consiste à " élever lobjet à la dignité de la Chose " (Lacan) cest-à-dire à installer le vide de lêtre sujet dans le monde du sujet, on la pense éthiquement (position dont je suis le moins éloigné, bien entendu). Mais en aucune de ces options on ne pense la nécessité véritative (et pas simplement structurelle) du renouvellement indéfini des interprétations tel que jai essayé de le pointer la semaine dernière en réfléchissant à la notion de tradition. Or la question du vrai Platon ou de vrai Descartes se pose à chaque époque à des kyrielles dinterprètes, alors quévidemment le Platon ou le Descartes réels ne sont plus que des impensables, des limites inconsistantes pour lérudition, puisque ce sont à la fois des individus et des pensées dépoques définitivement perdues pour nous.
Les choses qui comptent relèvent exclusivement de linterprétation, et inversement tout ce qui exige interprétation compte.
Cela signifie que rien de ce qui compte ne saurait jamais se trouver dans le monde, dans lordre où se trouve le " consultant ", et quil est par conséquent nécessaire de faire appel à un passeur dont vous avez compris depuis un moment quil opérerait un travail de métaphorisation.
Ce passeur est donc double : cest dune part lécrivain qui donne ce qui compte en tant quil compte ; et cest ensuite le philosophe qui installe cette donation dans lordre commun. Il va de soi que cette différence (il y a des écrivains, et il y a des philosophes) peut aussi sentendre comme une distinction (par exemple Sartre nous donne la contingence dans la Nausée, et la pense dans l'Être et le Néant).
Interpréter, en tant que ce nest pas comprendre, cest métaphoriser : produire comme " pas sans ". Rien de ce qui est littéraire nest sans être originel, et dautre part rien de ce qui mérite réflexion nest sans être littéraire. Voilà ce que jappelle la production de la vérité philosophique : ce redoublement de linterprétation. Non pas bien sûr la production de la vérité comme telle (cela cest le génie, et il ny a pas de raison de le considérer comme ayant à être plus philosophique que pictural, cinématographique ou musical) mais bien de la production de la vérité philosophique, qui comprend forcément en elle la dimension réflexive. Et il ny a de réflexion que sur un donné qui ait été donné comme vrai et non pas simplement comme réel : le donné doit, avant dêtre réfléchi, procéder lui-même dune donation " géniale ". Et cette donation, je lappelle littérature.
Nous autres philosophes qui essayons de penser ce qui compte, nous avons besoin quil nous soit donné en tant que tel et non pas comme une réalité plus ou moins importante. Les réalités importantes, nous les laissons à ceux qui ont le temps de les examiner, cest-à-dire à ceux qui nont jamais aperçu ce qui compte. Mais pour que nous les ayons aperçues, ces réalités que dès lors il faut qualifier de " vraies ", il na pas suffi que nous les rencontrions : il a fallu quelles nous soient données, et quelles nous soient données comme vraies. Car en philosophie, ce nest pas le réel qui nous intéresse (laissons-le à ceux qui refusent originellement de distinguer ce qui compte de ce qui importe), cest le vrai.
Or le vrai, si on le pense à travers une problématique de lorigine (souvenez-vous de lexemple des " pièces dorigine " que jai développé précédemment), cest forcément quelque chose qui a été donné puisquon ne peut pas définir autrement lorigine que comme le lieu dun don. Et la donation du vrai en tant que vrai, si vous maccordez de lier ensemble la vérité et la pensée, cest forcément quelque chose que nous tenons dun discours métaphorique dune discours littéraire, donc.
Initié, linterprète lest donc comme passeur de la distinction et non pas comme médiateur de la différence, sil ny a pas de différence entre le vrai et le réel mais seulement une distinction.
Les philosophes réfléchissent sur ce qui compte. Ce qui compte nadvient que dans un procès dinterprétation qui, pour la réflexion en assurant ensuite la reprise, doit dès lors sentendre comme donation. Que la littérature reçoive statut dinstance donatrice pour ce qui sera ensuite à comprendre, voilà une définition opératoire de la philosophie.
Jarrête ici. La prochaine fois, nous parlerons de cette jonction du littéraire et du philosophique en examinant rapidement le rapport de la narration et de largumentation.
Je vous remercie de votre attention.
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