Quest-ce que la philosophie ? La pensée et le nom, suite.
La dernière fois, en réfléchissant sur le nom, jai essayé de définir la justesse, et de vous montrer que cette notion prenait tout son sens dans une problématique de la métaphore, cest-à-dire de la distinction constitutive de la vérité par rapport à la réalité qui relève du concept. Si la question de la philosophie est bien celle des " natures ", autrement dit si elle est celle du nom dont certaines réalités se trouvent littéralement causées (par exemple la différence ontologique est causée par " Heidegger ", ce qui permet notamment de la trouver rétrospectivement dans des uvres du passé qui nous semblent donc avoir en quelque sorte été heideggeriennes sans le savoir comme le Dieu de Descartes se caractérisait, à la lumière de lexistentialisme, par une liberté qui était déjà de nature sartrienne), alors la vérité en philosophie a quelque chose à voir avec un processus métaphorique.
Ce paradoxe, je lindique dès maintenant dans sa généralité : cest la signification de lêtre par le nom.
Nimporte quel nom de philosophe vous dit littéralement ce quil en est de lêtre des étants en général. Si vous prononcez " Kant ", par exemple, vous ne donnez pas seulement à entendre lunité dune certaine doctrine dont on peut faire un exposé scolaire, mais vous indiquez avant tout quil appartient originellement à létant en tant que tel dêtre de " nature " kantienne. En loccurrence, lêtre de l'étant se déterminera comme représentabilité puisque Kant nous explique très clairement que ce qui contrevient expressément aux règles de la représentation nest tout simplement rien bien quil sagisse assurément de quelque chose qui contrevient à ces règles Eh bien cest cette aberration, (dont on peut considérer réflexivement quelle réfute la doctrine transcendantale mais vous savez depuis plusieurs semaines que le propre de la pensée est dêtre indifférente aux réfutations réflexives) qui sentend problématiquement cest-à-dire philosophiquement comme être des étants. Il ny a de philosophie que par une aberration de ce type, qui récuse comme ne comptant pas ce quil serait raisonnable de dire.
Si donc on doit nommer " philosophique " quelque chose où le nom propre vaut problématiquement pour lêtre, cela signifiera dabord quà lorigine de la question du nom propre se trouve une aberration comme celle que je viens de rappeler, et par conséquent que la problématique du nom propre trouve là sa dimension négative.
Cette valeur problématique, jai indiqué la dernière fois que cétait la métaphore qui est en effet une affirmation aberrante, et jai indiqué aussi que la justesse en était le critère. Il ny a donc de justesse que sous la condition dune aberration ! Retenez bien cette nécessité, dans laquelle vous reconnaissez évidemment un aspect de la question du génie, cest-à-dire de la nécessité pour la philosophie de nexister que sous les espèces de luvre.
Étudier la métaphore de lêtre par le nom qui définit selon moi la pensée revient à dire que la philosophie est larticulation de la justesse de cette métaphore et de son caractère problématique cest-à-dire avant tout aberrant. Les gens normaux ne pensent pas (sauf la nuit), avons-nous dit ; jajouterai que les gens raisonnables ne peuvent daucune manière philosopher comme la lecture de tous les auteurs de notre tradition latteste sans aucune exception. Laberration qui conditionne la pensée contre le caractère raisonnable des représentations, il faut donc la penser dans lhorizon dune problématique de la métaphore, et cest ce que je vais faire aujourdhui (et en bien dautres occasions, jespère). Je donnerai donc comme sous-titre à la séance daujourdhui métaphore et vérité
Importer une notion littéraire pour penser la philosophie
Juste une note, avant de commencer. On pourra me reprocher de faire intervenir la notion éminemment littéraire de la métaphore pour penser un ordre qui se définit nécessairement par le concept.
Il faut dabord faire remarquer que lopposition de la littérature et de la philosophie na pas toujours eu lévidence que nous lui attribuons. Je laisse aux érudits les considérations historiques, mais enfin je ne peux mempêcher de rappeler que Montaigne, qui nous semble fort peu philosophe (ce qui ne lempêche pas dêtre lami toujours bienveillant de ceux qui pensent), naurait jamais suscité un tel jugement à lépoque disons de Descartes. Cest que la séparation de la philosophie et de la littérature, qui nest pas encore opérée chez Diderot comme tout le monde le voit (il mélange allègrement métaphysique, littérature, physique et esthétique au mépris de nos plus évidentes classifications), suppose des décisions dont seule une société considérant lenseignement comme une affaire publique peut être le lieu : il faut des programmes, des attributions de postes et autre choses du même ordre. Bref, cest plutôt au Conflit des facultés de Kant quil faut renvoyer pour comprendre des oppositions qui nous sont évidentes et qui, comme toute réalité instituée, relève dune production historique et par là même dune certaine contingence. On la remarqué souvent avant moi, mais il est bon de le rappeler rapidement pour éviter les adhésions par trop naïves.
Est-ce à dire que les distinctions dont nous vivons sont sans réalité, que nous navons pas le droit dopposer la littérature et la philosophie comme sil sagissait dessences éternellement identiques à elles-mêmes dans un ciel de classifications platoniciennes ? Eh bien je dirai exactement le contraire, à lencontre de ceux qui ne peuvent jamais poser une question sans en faire la " généalogie " cest-à-dire sans reconstruire un historique ayant toujours comme effet de la dissoudre et de dénoncer comme naïfs ceux qui la posaient. Car ce dont on a montré la généalogie, on a tout au contraire établi sa réalité et, dans notre constitution subjective, sa nécessité : quest-ce qui est reconnu comme indubitablement réel, en effet, sinon des choses dont la production a été clairement amenée au jour ? Et quest-ce qui est nécessaire pour nous, sinon des choses dont linstitution a été liée à notre institution subjective ? Dire que toute production culturelle est contingence (autrement dit quune production culturelle nest pas naturelle !), cest en réalité dire quelle est nécessaire puisque cest renvoyer implicitement à la reconnaissance dune histoire de la subjectivité et par là reconnaître des corrélations inséparables. Plus concrètement : institués comme nous le sommes au titre à la fois de sujets et de subjectivités, nous sommes notamment faits de cette opposition de la philosophie et de la littérature ; de sorte quelle simpose à nous avec une nécessité analogue non seulement à celle de notre propre aperception de nous-mêmes mais encore à celle des articulations dont le monde sinstitue comme tel avant toute possibilité de réflexion. Cela dit il est absolument certain quelle se dissoudra un jour, peut-être proche, quand ces conditions démergence (solidité dun système éducatif étatique, pour la principale) auront disparu. Mais cela concernera non pas simplement dautres personnes (nos " neveux "), mais un autre type de figure subjective, dont nous ne pouvons rien dire : nos " neveux " ne seront pas " vraiment " comme nous, bien que " par ailleurs " ils soient accessibles à la dimension réflexive de nos argumentations (comme nous le sommes à celle des auteurs antiques, bien que nous ne soyons en rien des hommes de lAntiquité). Il est donc parfaitement légitime de souligner lhistoricité donc la contingence dune opposition, mais cest légitime seulement du point de vue de Sirius quon adopte forcément en reconnaissant la dimension historique des réalités humaines : pour nous qui sommes faits notamment de la distinction du concept et de la métaphore, lopposition qui lie, depuis la fin du 18 ème siècle, la littérature et la philosophie reste nécessaire.
Et de toute façon, moi jaime la littérature et je fais de la philosophie. Cela suffit à mes yeux pour que jemploie une partie de " mon industrie " à penser leur distinction, puisquelle est celle de mon âme. Peu me chaut que lhistoire (y compris peut-être celle de la philosophie) me donne tort. Jespère que cet argument (qui nen est pas) un vaut également pour vous en fait, je le sais : vous me lisez à cet instant. Dans lélection des objets détudes, il y a toujours un aspect de décision, quon ne peut pas faire semblant dignorer. En quoi peut-être on a là une des distinctions radicales de la philosophie, si lon oppose la philosophie à la science en disant que celle-ci trouve ses catégories (éventuellement à la pointe de ses développements théoriques), alors que celle-là les pose (autre acception de la formule toujours problématique " la science ne pense pas ").
Il y a donc bien quelque chose de problématique dans la caractérisation de la philosophie par la figure même qui définit la littérature. Est-ce à dire que les réalités philosophiques auraient en elles-mêmes quelque chose de " littéraire " ? Si lemblème de la littérature est la métaphore, alors cela signifie quune part de ce qui est en cause dans les développements philosophiques relève du type de vérité quon voit à luvre en littérature laquelle sentend dabord non pas de son indifférence au choses, mais de son indifférence à la réalité des choses, une indifférence qui serait en quelque sorte la condition négative dune justesse dont la reprise réflexive spécifierait la philosophie.
Hypothèse qui nest de toute façon pas invraisemblable, puisque les philosophes sont des écrivains (parfois mauvais, mais peu importe) ou, si lon préfère, parce que la philosophie est un genre littéraire Ce que je traduirai en disant que la littérature soppose à la science de nous faire reconnaître ce qui compte. Et réfléchir sur ce qui compte, en effet, cest philosopher : donner au littéraire un statut dobjet représentatif.
La production juste du philosophique
Ce que je viens de dire concerne la philosophie comme pratique : une pratique littéraire, assurément, et la justesse philosophique est en ce sens une justesse littéraire. Il faut que les notions soient " justes " comme les personnages dun roman doivent lêtre. or cette justesse, si lon veut la penser, il faut la rapporter à la métaphore propre de la pensée en général, celle de lêtre par le nom, que la notion des " natures " installe dans sa dimension réflexive.
Et de fait : est-ce que " heideggerienne " nest pas la qualification juste de la différence ontologique ? Dire que ce serait sa qualification exacte naurait aucun sens. Ce nest en effet pas une qualité particulière de cette différence quon désigne ainsi : une réalité nest pas heideggerienne ou kantienne comme cette feuille de papier est blanche. Mais tous ceux qui sont familiers des écrits de ce penseur savent quen effet cette différence est bien heideggerienne pas sans lêtre, en tout cas, dirai-je pour maintenir ouverte léventualité quon la réfléchisse en elle-même, cest-à-dire autrement que par une exégèse des textes signés de Heidegger.
Cette dernière distinction est dimportance. Que vous considériez la différence ontologique, ou nimporte quelle autre " nature ", dans votre réflexion ou que vous la considériez dans les textes qui en posent la notion, et vous ne parlez pas de la même chose. Celui qui rédigerait un travail du type académique habituel (" la notion de truc chez Machin ") aurait par là même décidé dignorer lobjet de son étude, puisque sa référence serait exclusivement textuelle. Autrement dit, son travail consisterait à cerner un signifié, et je veux opposer ma notion de " nature " à celle du signifié. Quest-ce quun signifié, en effet ? Nous imaginons que cest une " idée ", quelque chose qui serait à comprendre par opposition au " signifiant " qui serait une réalité matérielle (une suite de phonèmes, une graphie), comme si cette notion pouvait être séparée de celle du discours qui en est la production. La linguistique nous apprend tout au contraire quun signifié nest rien dautre quun paquet dinstructions dont on peut déployer les différentes dimensions dimplication. Par exemple le sens du mot " jalousie " chez Proust : ce nest pas une certaine vérité de la jalousie, mais cest lensemble des instructions présidant à la production et à la reconnaissance légitimes de ce mot dans son texte. En opposition à cela, je dirai quon peut parler de la jalousie, celle dont nous pouvons souffrir réellement et dont nous savons bien quelle nest pas sans être proustienne ! Voilà lindication de la métaphore, puisque cest en termes de " pas sans " (méta-phore) quon peut reconnaître une indication littéraire, cest-à-dire tout entière faite du refus dêtre hypostasiée en une réalité " bêtement " objective (comme si la littérature, et donc aussi la philosophie, était une sorte de science ou de préparation à la science). Si donc nous envisageons cette jalousie en disant quelle nest pas sans être proustienne, cest bien de la jalousie elle-même, celle qui compte cest-à-dire qui aura été pensée par cet écrivain (alors quune jalousie décrite par un psychologue ne serait que plus ou moins importante), quil sagira. Dans lattitude académique où il sagit de préciser un signifié, la vérité ne compte tout simplement pas (ici : quen est-il vraiment et non pas réellement, ce qui reste laffaire des psychologues de la jalousie), puisque ne serait jamais en cause que léconomie dun texte. En quoi nous avons une nouvelle illustration de lexclusivité réciproque de la pensée et du règne du signifié : là où il y a du signifié comme dernière instance, il y a du savoir et / ou de la représentation, mais jamais de vérité.
Cest pourquoi je dis quil faut opposer le texte et donc le signifié non pas surtout à une réalité qui, comme telle, est forcément triviale (un objet pour psychologues, dans cet exemple) mais à la vérité. Et la vérité de la jalousie, ici, cest quelle soit proustienne cest-à-dire quelle soit causée par un certain nom. Pareillement la " différence ontologique " ne doit pas être considérée comme une notion (un moment du texte heideggerien en tant que texte) mais comme une nature : on ne peut opposer lêtre et létant que de manière " heideggerienne " jusquà ce quun autre philosophe repense cette différence en linstituant depuis son propre nom. Auquel cas, bien sûr, il pourra sagir de la même réalité métaphysique, mais il ne sagira pas vraiment de la même chose.
Si donc on accorde cette tautologie que la pensée a à voir avec la vérité (par opposition au savoir qui a à voir avec la réalité), alors on accordera quun penseur (par exemple Proust) produit la vérité comme telle, non seulement à ce que la réalité ne compte pas (Proust nest pas un psychologue et on ne le lit pas pour acquérir des connaissances psychologiques) mais encore à ce que la signification ne compte pas (le texte de Proust, qui ne se définit que de manière interne).
Ce qui ne relève ni de la réalité ni de la signification aura seul droit au titre de pensée ce qui va pour ainsi dire de soi, la pensée nayant pas dautre réalité que luvre, de laquelle une seule chose compte finalement : quelle existe. Et cest de cette nécessité en quelque sorte structurelle que la notion de vérité se donne à penser, dans son caractère non pas de représentation mais de décision. Et une décision nest réelle que par une signature, laquelle constitue rétrospectivement comme décisif ce qui est en question. Cest cette constitution rétrospective que jappelle des " natures ". Retirez la signature de Heidegger de la notion de différence ontologique, cest-à-dire retirez de cette notion son caractère décisif en essayant de la penser comme si elle " correspondait " à une réalité préalable que lon aurait méconnue avant lui, et alors ou bien vous ne parlerez de rien, ou alors vous réintroduirez subrepticement la constitution du vrai par la signature, puisque vous ne pourrez réfléchir cette soi-disant réalité quà la condition davoir adopté sans le dire un point de vue " heideggerien ".
La question de la vérité quand on lentend comme la philosophie impose quon lentende, elle qui est originellement réflexive, ne peut donc pas se poser autrement que par la pensée des " natures ", lesquelles sont décisives au sens littérales : toute leur réalité est épuisée dans la signature du penseur, et cest dans cet épuisement que nous pouvons trouver la distinction qui nous permettra de parler à leur sujet de vérité et non pas de réalité. La vérité se réfléchit donc dans la quasi évidence du " pas sans être ", qui est celle dune justesse décisive. La production de la vérité par une métaphore qui est toujours celle de lêtre par le nom, voilà ce quil faut nommer justesse en philosophie.
La première manière dont il faut comprendre la justesse qui caractérise le discours philosophique réside ainsi dans la reconnaissance du caractère productif du " pas sans être " : une production qui nest surtout pas de nature conceptuelle parce qualors il sagirait, au contraire, dêtre (la théorie pose ceci comme étant cela). Or lidée que les choses seraient par exemple kantiennes ou heideggeriennes, comme on peut dire quelles sont matérielles ou idéales est simplement absurde. Elles ne le sont pas, mais elles ne sont pas sans lêtre et cest en cela, philosophiquement, que réside leur vérité.
La métaphore, production de ce qui compte : le littéraire
Quand je parle de production du " pas sans être " à lopposé dune production qui serait celle dune théorie assurant les réalités dêtre ceci ou cela, cest exactement au sens de la génialité créatrice. Vous le savez maintenant : celle-ci nest pas une qualité magique dont certains surhommes seraient investis par une injuste Nature qui en aurait privé les autres, mais cest lacte même du sujet personnel, en tant que tel. Autrement dit le génie nest pas un chromosome : cest une éthique celle de ne pas céder sur la distinction du vrai et du réel ou, si lon préfère ici, sur la métaphore, en tant quelle est lacte du sujet (dès lors quon ne peut pas apprendre à faire des métaphores cest-à-dire dès lors quelle nest pas ce que nimporte qui, ayant acquis la compétence nécessaire, pourrait faire).
Pour ce qui est de la causalité métaphorique " réelle ", je vous ai déjà dit en quoi elle consistait : la métaphore produit non pas le savoir de la réalité, ni donc sa reconnaissance comme plus ou moins importante, mais au contraire son institution comme vraie, cest-à-dire comme quelque chose qui compte.
Alors que le concept dit quelque chose qui importe (et on peut produire le discours conceptuel de nimporte quoi : il suffit de parler assez longtemps) la métaphore dit quelque chose qui compte. Dans nimporte quel domaine, tout ce qui compte est dinstitution métaphorique. Par exemple en arithmétique : le zéro est dinstitution métaphorique, puisquil métaphorise lorigine dans le domaine du nombre ! Et certes il serait aussi absurde de dire que lorigine relève du nombre que de dire que Bayard appartenait au règne animal.
La métaphore dit la vérité (et non pas la réalité), autrement dit le caractère marquant. Là où il ny a pas dinstitution métaphorique cest-à-dire de génie, puisquil ne consiste quen cela, concrètement rien ne marque. Cela revient à dire tout simplement quest géniale, cest-à-dire compte, une réalité dont la rencontre est non pas une expérience mais une épreuve. Si rien ne marque, cest quon est dans lhorizon du " par ailleurs ", celui des importances, celui du concept et de la subjectivité anonyme celui-là même quon mentionne négativement à propos de lépreuve en disant quon est désormais quelquun dautre (vérité) bien que par ailleurs on soit toujours le même (réalité).
Mais cette causalité métaphorique (produire ce qui compte) ne doit pas seulement être décrire " réellement " (les choses qui marquent) ; elle doit lêtre en quelque sorte " personnellement ", et cest la problématique du nom, que je vais maintenant développer devant vous.
La cause du nom
Le nom propre, qui atteste de lacte, ne peut être cause de vérité que métaphoriquement faute de quoi il ne causerait rien du tout, nétant pas le nom dun sujet mais seulement dun semblable. " Kant " par exemple vaut pour un ensemble de concepts comme le zéro vaut pour la suite des nombres, non pas en ce sens que " Kant " serait un concept comme zéro est un nombre, mais en ce sens quune certaine suite de concept nadvient à sa propre possibilité quà ce que cette possibilité ait été instituée par une " nature " originellement kantienne qui nest encore nature de rien mais qui est déjà nature de tout (de nimporte quoi : de létant comme tel, donc de tout).
Le nom de Kant cause son uvre comme uvre cest-à-dire comme vraie. Réciproquement, la nature kantienne des réalités exposées dans tel ou tel ouvrage institue son nom comme vrai.
Il y a donc quelque chose comme un circuit de la métaphore, du moins de cette " métaphore personnelle " que je caractérise comme celle où lêtre se dit du nom propre. La question du nom propre sentend ici depuis cette sorte de circularité que nous allons donc étudier dans son envers, cest-à-dire dans le paradoxe que le nom, cause de la vérité, soit causé comme tel par la métaphore qui est finalement linstitution véritative du " pas sans " (par exemple notre conscience morale nest pas sans être kantienne, et en cela consiste notamment sa vérité). Cest cette négation redoublée quil faut essayer de penser si nous voulons comprendre ce quil en est finalement du philosophique cest-à-dire des " natures ".
La métaphore, vous savez quil faut lopposer au concept aussi bien au niveau de lénoncé quà celui de lénonciation. Au niveau de lénoncé, rien de plus simple : la métaphore barre demblée léventualité quil puisse sagir dun quelconque réel par son caractère non pas seulement absurde mais aberrant. Ce qui " tombe " de la métaphore, je dirai donc que cest la réalité dès lors quon la prend non pas comme une figure de style (ne renvoyant quau signifié cest-à-dire à léconomie dun discours) mais comme une indication.
Il faut que je précise, pour que vous ne confondiez pas ce que je dis avec ce quon dit habituellement de la métaphore, et que je nignore évidemment pas. Ainsi ce nest pas le lion qui " tombe ", de ce point de vue que jessaie de vous faire reconnaître : cest que Bayard soit fort et courageux, quand on dit que cet homme était un lion. Vous vous étonnerez : comment puis-je dire que cette vérité tombe, alors quelle est précisément le contenu de la métaphore ? Évidemment quil était fort et courageux : nimporte qui vous le dira ! Mais justement : cela ne compte pas. Si cest ce que nimporte qui reconnaît, cest plus ou moins important (très important si lon veut connaître le caractère de ce personnage), mais cela ne compte pas. Car ceux qui lont vu combattre, désormais et au lieu de leur vision, ils ne sont plus nimporte qui ! Car ce spectacle a été pour eux une épreuve, et non pas une expérience : il subvertissait tout ce quil était possible de penser du courage et de la force ! Ils ne se sont donc jamais remis de lavoir vu combattre, bien que " par ailleurs " ils soient restés les mêmes. Ils ne vont donc pas vous dire ce quils ne peuvent plus concevoir que " par ailleurs ", comme sils ne lavaient pas vu combattre, comme sils nétaient pas marqués par ce spectacle, à savoir simplement que cet homme était fort et courageux ! Donc ce qui tombe, ce nest pas une certaine réalité que la chute du lion " sous la barre du signifiant " permettrait dexprimer. A mon avis, cest exactement le contraire : la réalité est écartée (ce que nimporte qui vous dira, voilà ce qui ne compte pas), et le lion est conservé parce quil nest plus question de réalité mais de vérité !
Voilà le principe de ma théorie de la métaphore comme nécessité littéraire et non pas objective : je refuse dadmettre que la métaphore soit une impuissance du concept (on lutiliserait par incapacité de trouver le terme exact), ni quelle renvoie à un signifié " poétique " comme si quelque chose pouvait jamais être poétique ailleurs que sous la plume dun poète ou dans la parole de quelquun qui ne peut plus sexprimer autrement que de manière littéraire (ce que jappelle un sujet marqué). Je pense quon sest fourvoyé pour lessentiel en voulant y voir une manière particulière de signifier (les impasses de ce point de vue me semblent très bien indiquées malgré lui par Paul Ricoeur dans La métaphore vive), alors que ce qui compte, dans la métaphore, cest celui qui la profère : celui qui ne peut pas parler dans le langage de nimporte qui, parce quen lui quelque chose rend désormais cela impossible. Jappelle " marque " cette impossibilité toujours locale dun sujet à se couler dans ce qui est pourtant lélément du savoir, le concept qui dit la réalité telle quon a forcément raison de la comprendre. La métaphore est le discours du marqué en tant que marqué : celui qui nest concerné par la réalité que " par ailleurs ". Ce sujet je lui donne statut dêtre littéraire et tout philosophe est un sujet dabord littéraire (comme le montre déjà cette évidence triviale que philosopher consiste à écrire ou à parler depuis son statut de sujet pour lécriture).
Donc ce qui est indiqué dans la métaphore, cest le vrai en tant que vrai, parce que sa distinction davec le réel ne fait quun avec limpossibilité den parler autrement que dune manière métaphorique. Ce quon dit conceptuellement est réel. Mais ce quon ne peut pas dire conceptuellement, bien que " par ailleurs " rien ne soppose à cette éventualité, cest précisément ce qui résiste à ce " par ailleurs " qui est dabord un statut dénonciation : cest réel, bien sûr, mais seulement " par ailleurs ". Autrement dit : le fait que cela soit réel ne compte pas. Lailleurs en question, vous le savez tous, on ne le pense que relativement à la marque, laquelle ce qui compte quand il sagit de vérité (souvenez vous des exemples amusants que nous donnent les " marques " commerciales). Ainsi puis-je dire que ce qui nous a marqués, nous ne pouvons désormais plus en parler que métaphoriquement. Pour en parler conceptuellement, il faudrait quil sagisse dune réalité et donc que nous soyons encore ce sujet indifférent du concept (" nimporte qui "), ce sujet que nous ne sommes plus que dans " par ailleurs " qui conditionne la réflexion. Ce qui nous a marqués a laissé en nous une marque, donc, qui fait de nous des vrais sujets dénonciation par opposition à ces sujets " semblants " que nous restons " par ailleurs ", des sujets non plus pour lécriture mais pour le savoir.
Mais ces choses, dont nimporte qui ne peut pas parler, cest-à-dire qui ne relèvent pas du concept, il est bien évident par ailleurs quelles en relèvent, et totalement ! Je ne suis pas en train dessayer de vous faire croire à on ne sait quel ineffable et autres fariboles romantiques. Je dis même exactement le contraire : le concept épuise la réalité, et ce qui résiste au concept (le " réel ", au sens de la Phénoménologie de lEsprit) nest rien dautre que la nécessité du développement de ce même concept (effectivité souterrainement engagé du passage à la figure suivante, selon Hegel). Or ce qui est épuisé par le concept, ce nest pas la vérité, mais seulement la réalité comprise même si lidéalisme, pour lequel la choses ne compte pas, doit lidentifier à la vérité. Mais si vous récusez lidéalisme, comme jessaie de le faire dans mon enseignement pour la seule raison éthique de ne pas céder sur la distinction de ce qui compte et de ce qui importe (on peut en effet identifier lidéalisme au fait davoir cédé originellement ou finalement sur cette distinction), vous récusez aussi cette nécessité indéniable de la réflexion que le concept décide de la vérité. Bien sûr quà la réflexion le concept a toujours déjà épuisé la réalité dans lacte même où il se trouve relance par le réel, mais tout cela ne compte pas dès lors que quelque chose a marqué et par là distingué quelquun comme sujet littéraire. Contre lidéalisme qui veut faire du savoir des choses la seule chose qui compte, contre les choses qui sont seulement plus ou moins importantes (elles déterminent à la fois le contenu et le mouvement du savoir), je pose donc une " extériorité au savoir " quon peut aussi bien nommer lieu de la marque, donc de la littérature, donc de la vérité. Car tout ce qui compte est en dernière instance de nature littéraire. Cette extériorité, par définition, ce nest pas le lieu du sujet du concept (nimporte qui) parce que cette nécessité nest vraie que " par ailleurs ", là où elle ne compte pas.
Jappelle littérature linstance subjective où sinstitue ce qui compte, à lencontre de la réalité qui importe autant quon voudra (et qui dirait que la réalité nimporte pas dans un roman ?) mais qui ne compte pas.
Quest-ce qui compte, alors ? Réponse : les choses littéraire, et rien dautre des choses dont seule leur reprise réflexive fera par après des choses spécifiquement philosophiques.
Je le dis plus clairement : limpossibilité subjective impliquée dans la métaphore, en tant quelle soppose à la nécessité subjective impliquée dans le concept. Je rappelle quil sagit là non dune différence mais dune distinction. Cette opposition est celle de quelquun et de nimporte qui, évidemment, et dans la priori réflexif du savoir, cest forcément comme nom quelle se reconnaît. La métaphore qui dit la vérité soppose au concept qui dit la réalité et produit par là même une position dimpossibilité dans lordre du savoir qui est donc premier puisque cest le concept qui est premier si la métaphore se constitue dabord de sa chute cest-à-dire de son aberration littérale. Ainsi le nom est un signifiant qui nen soit pas un, dès lors quon définit le savoir par lenchaînement des signifiants. Car si la vérité nest rien dautre que sa distinction davec la réalité, en tant quune distinction nest pas une différence, cest forcément le savoir qui est premier.
Le nom ne doit pas non plus sentendre dune manière théologique, comme sil avait une puissance magique propre, mais il nest au contraire rien dautre que limpossibilité métaphorique dune telle puissance (en termes de psychanalyse : son efficience accomplit la castration comme telle). On nest jamais quelquun quen distinction du fait dêtre et de rester nimporte qui puisquon vit dans un monde commun et que toute vie est dabord lassomption de cette communauté. Si lon considérait la causalité du nom comme une causalité spéciale (le nom causerait le vrai dune manière analogue au choc qui cause le bruit), alors il ne sagirait pas du vrai ni du nom, dailleurs, puisque son efficience serait alors expressément anonyme (en termes de psychanalyse, je dirai que si le nom causait positivement, on aurait affaire à une jouissance, laquelle se spécifie précisément dêtre anonyme comme on le voit dans toutes les horreurs qui laccomplissent, depuis les tueries nationalistes jusquaux viols, et dont les auteurs ne comprennent pas ensuite quon viennent leur demander des comptes : ils ny étaient littéralement pas).
Pour quon parle de nom, il faut donc quon soit dans la priori du savoir cest-à-dire quon ait toujours déjà admis lenchaînement des signifiants comme condition originelle de toute intelligibilité. Mais il faut aussi quune rupture en soit opérée, qui est laberration métaphorique. En effet, poser que le dernier des chevaliers français était un félin africain, cest barrer le savoir et par là même instituer un espace dénonciation qui concerne non plus ce qui relève du savoir (la réalité, dont cette aberration montre quelle ne compte plus) mais bien au contraire ce qui en a été par là même distingué (la vérité). Laberration métaphorique, cest que le savoir, donc la réalité, ne comptent pas. La production subjective de celui qui dit le vrai sentend clairement comme une fonction de cette aberration : là où le savoir est barré leffet de signifié ne peut plus se produire et lessentiel passe de lénoncé à lénonciation : quand il ny a plus rien à comprendre, on se met à considérer celui qui parle comme partiellement fou ce que jappelle " marqué ". Là où un sujet pose une métaphore, cest-à-dire là où il nest pas sans être fou je sais quil est marqué. Et laberration métaphorique détermine cette marque comme nom propre : limpossibilité du savoir constitue le nom par impossibilité quil soit un signifiant.
Cette constitution locale dans la folie, au sens subjectif, je lappelle littérature : lécriture de ce qui compte, bien que par ailleurs on sen tienne comme tout le monde à ce qui importe.
Attention, je ne dis pas que la marque et le nom propre soient la même chose, mais je dis que la marque sentend comme limpossibilité de la réalité, laquelle impossibilité est la promotion du nom comme propre, de ce quelle barre littéralement le savoir.
Celui qui est marqué, vous le savez si vous avez été attentifs aux moments précédents de mon enseignement, nest plus le même : il est désormais quelquun dautre, bien que " par ailleurs " ils soit évidemment le même individu psychologique et social. Lopposition du " désormais " et du " par ailleurs ", vous savez que cest elle qui définit la problématique de lépreuve, dont la marque est le reste. Une épreuve, on nen revient jamais. Ou si vous préférez, cest quelque chose qui rend fou. Mais " par ailleurs " on finit par la traverser et lon est toujours soi-même. Mais par ailleurs, cela signifie quoi, sinon justement lautre de la marque cest-à-dire lautre de la distinction ? Si je suis marqué, alors cest seulement en ce lieu de mon existence que je suis vraiment moi-même : dans ma mort (ou ma folie si lon veut mettre laccent sur le dynamisme de la pensée) en tant que locale ; et " par ailleurs ", je suis un sujet ayant la vie qui se trouve impliquée dans ma situation biologique, sociale et psychologique bref, je suis celui que nimporte qui serait à ma place.
Vous comprenez maintenant pourquoi la marque et le nom propre sont inséparables.
Bref, cest lépreuve qui est toujours celle de la mort dont par définition on ne revient pas et dont laberration métaphorique est la conséquence. Laquelle conséquence, vous le voyez, est linstitution dune singularité subjective, puisque le propre dune métaphore est quon ne puisse pas apprendre à la faire : laberration au savoir est la mort du sujet quon reste par ailleurs, et cette aberration, quand vous la pensez positivement, il faut lappeler folie.
Et qui osera jamais nier que les grands concepts philosophiques soient des réalités littéralement démentes ? Les gens normaux peuvent-ils jamais inventer quelque chose comme la Monade et tout ce que Leibniz en dit ? Et ainsi de suite pour tous les concepts que nous avons reçus en héritage, et qui sont les marques dont le savoir, qui par ailleurs se poursuit, reste affecté localement.
Lépreuve produit la marque, la marque produit le discours vrai, et le discours vrai ne sentend jamais positivement (sinon la vérité serait une sorte de réalité) mais par distinction davec le discours conceptuel, celui que nimporte qui aurait raison de tenir. En quoi cest bien de la métaphore quil est question en dautres termes du génie.
Et le génie, cest ce quon ne peut pas signifier autrement que par un nom, qui nest pas un patronyme (raison pour laquelle jidentifie les deux notions de génie et dathéisme), mais lindication de la " nature " laquelle nature désormais sappelle, quand on la considère dun point de vue formel, non plus réalité mais vérité. La nature " vraie " des choses (au sens où la conscience morale est de " nature " kantienne, où la différence ontologique est de " nature " heideggerienne, etc.), voilà la cause du nom, lui qui cause luvre comme telle cest-à-dire comme vraie. Hors de cela, il ny a pas de nom propre, parce quil ny a pas de vérité, cest-à-dire pas de marque qui soit, pour la réalité, une impossibilité radicale.
La réalité des noms propres et la promesse qui les distingue
Je viens de vous expliquer en quoi la vérité, dans sa distinction davec la réalité, était la cause du nom, dans la circularité de la métaphore (si la vérité avait un commencement, encore une fois, elle serait une sorte de réalité : le propre de la distinction est davoir toujours déjà eu lieu et en même temps dêtre son propre horizon).
Corréler le concept et lanonymat va de soi, réflexivement (jai le concept de table, et il ne vaut quà la condition quil simpose pareillement à nimporte qui), mais je conçois que vous soyez choqués à lidée den tirer une conséquence personnelle. Contre la théorie que je viens de vous exposer, vous devriez mobjecter que le nom propre vaut malgré tout par lui-même, puisque cest le propre de nimporte qui davoir un nom propre. Oui, mais je dirai alors que cest un nom qui ne compte pas en dautres termes que ce que vous appelez un nom propre nest ce nest que la singularité dun anonymat, lindication dune place.
Cest déjà évident quand on adopte un point de vue historique. Vous savez que les noms propres nont pas toujours existé : les historiens nous apprennent que leur " invention " sétale du 10 ème au 15 ème siècle, à partir de sobriquets ainsi que langlais lindique encore expressément en appelant " surname " ce que nous considérons comme le nom de famille. Auparavant chacun portait un nom de saint (Bernard, Marie, etc.), cest-à-dire nétait rien dautre quune copie mondaine dune réalité transcendante idéale, et les noms propres nont été progressivement institués quà cause des confusions impliquées par la multiplicité des copies (dans certains villages du début du 13 ème siècle jusquà 40 % des hommes sappelaient Bernard, ai-je lu) et donc quà cause de limpossibilité pour un pouvoir politique dexercer la fonction dimputation qui conditionne son maintien de sorte que celui qui a fini par sappeler disons Bernard Dupont ou Legrand nétait en fin de compte quune copie platonicienne de Saint Bernard, qui ne différait dune autre copie du même saint que parce quon la trouvait près du pont et non pas près du bois, ou parce quil nétait pas si petit quun autre. Une place, et rien dautre. En quoi on est bien obligé de constater que le nom propre des gens ordinaires mais peut-être que les gens ordinaires nexistent pas, si tout le monde est " marqué " nest rien dautre que le comble de lanonymat. Et quaujourdhui nous ayons inversé lordre des facteurs (cest le prénom qui distingue les individus dune même lignée : par exemple il ne faut pas confondre Moses et Félix Mendelssohn) ne change rien, puisque lappartenance à la lignée est une pure contingence objective cest-à-dire un anonymat, et que le prénom nest rien dautre que lindication dune place (lun est le grand-père de lautre, par exemple). Je maintiens donc : le nom est la forme accomplie de lanonymat, dont seule une causalité du vrai comme telle, cest-à-dire de luvre, permet de récuser la nécessité (une uvre de philosophe, une uvre de musicien et entre les deux rien, sinon un maillon, comme tel parfaitement anonyme malgré son nom : une pure place, celle dêtre en même temps le fils du premier et le père du second, selon une médiocrité qui dut assurément être une épreuve et par là ouvrir à un minimum de vérité, quil a fallu trahir et bafouer pour rester " normal ").
Mais jimagine que vous radicalisez votre objection et que vous me reprochez de faire limpasse sur le principal du nom, qui est la question de lorigine. Par exemple ce Bernard qui est originaire du pont, naura pas exactement la même vie quun autre qui serait originaire du bois, du mont ou du val. Dune certaine manière sa manière de se conduire sera fidèle à son origine, au sens où lon peut, aujourdhui encore, discerner des mentalités différentes dans deux villages voisins, voire même dans deux quartiers dune même ville, comme on le voit très clairement dans certaines villes (je pense à Rouen, mais bien évidemment aussi à Paris) quand on oppose ceux de la rive droite du fleuve et ceux de la rive gauche. Et certes, vous nallez pas du tout mener la même vie si, originaire dune des rives, vous allez ensuite habiter sur lautre Et surtout, continuerez-vous, les enfants de tous ces gens, en perdant la signification de leur nom (le nom de Monsieur Dupont nimplique pas plus de référence à un pont que ceux de Messieurs Petit ou Legrand ne se réfèrent à la petitesse ou à la grandeur) auront par là même institué leur origine comme telle. De sorte que les gens les plus médiocres, davoir un nom comme tout le monde, sont par là même concernés par la vérité, si lon définit celle-ci comme lexistence selon lorigine ce quen effet jaccorde tout de suite.
Mais je pense que cette objection ne porte pas, malgré la générosité apparente dont elle semblerait témoigner. Cest quà la faire, et à vous appuyer sur cette définition de la vérité que je trouve en effet parfaitement juste, vous auriez oublié de vous interroger sur la réalité de lorigine. Réalité paradoxale, assurément, puisque le propre de lorigine est dêtre sans réalité (quelle en ait une, et lon parle de la cause ou du commencement, mais pas de lorigine), de sorte que votre oubli serait bien pardonnable. Mais il ne faut pas conclure de ce paradoxe que lorigine nait pas une certaine efficience !
Cette efficience, je la nomme : cest la promesse. Et cest toujours delle, bafouée ou tenue, quil sagit dans le nom.
Je ne reviens pas sur les analyses que jai déjà faites de cette notion. Quil me suffise de rappeler lessentiel : la promesse, qui institue lavenir là où il ny avait quun futur, cest précisément que la réalité ne compte pas (promettre, cest poser quon fera ou quon donnera quelque chose, quoi quil arrive entre temps). Lorigine, donc, est bien liée à la vérité, puisque la vérité nest rien dautre que sa propre distinction davec la réalité, cest-à-dire rien dautre que limpossibilité éthique que la réalité compte jamais. Par conséquent, si vous me parlez du nom propre de nimporte qui dans une problématique de la vérité et donc de lorigine, jentends que vous ne madressiez cette objection que dans lhorizon dune problématique de la promesse. Votre argument deviendrait donc la thèse suivante : nimporte qui se tient dans lhorizon de sa propre promesse.
Je suis absolument daccord, et cest pour cette raison que je pense que personne nest nimporte qui. Cest pourquoi lopposition que je fais ici des noms qui comptent et des noms qui ne comptent pas ne peut pas se traduire par lidée quil y aurait, dans labsolu, des gens qui comptent et des gens qui ne comptent pas (mais dans le relatif, oui : si génial quil soit, Einstein ne compte pas dans lhistoire de la culture des pommes de terre !). Et quand je parle de médiocrité, il ne faut surtout pas lentendre comme une sorte danathème jetée contre limmense majorité des humains au profit don ne sait quelle élite, puisque lidée même dappartenir à une élite est une idée de médiocre (appartenir, cest relever du même critère au sens où il sagit den être semblablement la représentation le propre du médiocre étant en effet de parler " en tant que "), mais comme un certain rapport de déni à la promesse. Autrement dit : la médiocrité nest pas une faiblesse, mais un crime et un crime ne peut pas être le fait dun sujet qui ne compte pas. Car sil ne compte pas, il ne sagit pas du mal mais dun malheur, dont il peut éventuellement être la seule victime (comme ce serait le cas, par exemple, si la bêtise était une sorte dinfirmité intellectuelle et morale, alors quelle est une décision).
De quelle promesse sagit-il, pour quon puisse qualifier de crime son oubli ou plus exactement son déni (car dans le cas de la promesse, oublier, cest dénier) ? Réponse : celle de lorigine.
Je mexplique en disant quil faut distinguer la naissance de la venue au monde. Cest la même chose, en fait (raison pour laquelle je parle de distinction et non de différence), à ceci près que lidée de monde suppose une ouverture du temps, linstitution dun avenir là où auparavant il ny avait quun futur. Un enfant qui vient au monde, cest lavenir qui souvre, comme avenir (et non comme futur, car il va de soi que lexistence continuera avec ou sans lui), autrement dit cest une promesse non seulement pour lui, pour lhumanité, mais littéralement pour tout (pour létant quant à ce que signifie " être "). Bref, en toute naissance, cest du génie quil est question.
Alors je le demande : nimporte qui est-il fidèle à la promesse que tout enfant est en venant au monde ? Autrement dit la vie de nimporte qui apparaît-elle rétrospectivement selon lavenir dont sa venue au monde a été louverture, ou selon le futur dune répétition sociale, psychologique et biologique ? Dun créateur ou dun héros, on peut dire quil est fidèle à sa promesse, il ny a aucun doute, et de lui je reconnaîtrai que le nom soit inscrit dans cette circularité de la vérité dont je viens de vous parler à propos de la métaphore. Mais dun pharmacien, dun notaire, dun chef de bureau ? Est-ce que ces gens, quand on les considère comme tels (je prends donc des types idéaux, car il va de soi que lhéroïsme est toujours possible " par ailleurs " à ceux qui exercent ces professions sans grandeur, par exemple si leur pays est envahi et quils entrent dans la Résistance) sont laccomplissement dun avenir et non pas simplement leffectuation dun futur ? Autrement dit, est-ce quils sont autre chose que des répétitions actualisées de leurs semblables des générations précédentes (par exemple tels que Daumier nous en a transmis la vérité) ? Si donc vous êtes daccord avec moi pour définir la médiocrité par la trahison de la promesse quon était, cest-à-dire par le fait de mener la vie de quelquun dont la vie naura pas accompli la promesse dun avenir qui souvrait en sa personne non seulement pour lhumanité mais pour toute chose, alors vous maccordez que les gens qui relèvent de ce jugement ont des noms qui nen sont pas, puisque la causalité du nom est celle de lorigine et que leur vie, cest que lorigine (cest-à-dire la promesse, ou louverture de lavenir par opposition à leffectuation du futur) ne compte pas. Mais biens sûr, ils en sont au second degré, puisque cest dun crime contre tout quil sagit. Mais ce qui ne compte quen second degré, on ne le retient pas.
Jarrête ici la séance daujourdhui, et je vous remercie de votre attention.
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