Quest-ce que la philosophie ? La pensée et le nom, suite.
Aujourdhui, je voudrais préciser la distinction du vrai et du réel. Cest essentiel pour notre question, puisque jai défini la philosophie par le refus de céder sur cette distinction. Je vais essayer de vous montrer quelle est beaucoup plus familière quil ne semble. Jessaierai ensuite de vous indiquer la nature éthique de la distinction, et par conséquent aussi vous faire toucher du doigt ce paradoxe, sur lequel jaurai assurément loccasion de revenir, de la nature éthique de la pensée.
la distinction : la vérité nest pas une sorte de réalité
Le premier domaine où cette distinction apparaît est lart. Je dirai même quil est exhaustivement institué par cette distinction, dès lors quon cesse de confondre lart et lartisanat, le génie avec le talent. Quil y ait une dimension artisanale et un talent dans la production de la plupart des uvres va de soi ; mais ce nest pas ce qui fait delles des uvres, comme le montrent les exemples limites de celles que jai citées lautre jour. Le porte-bouteilles de 1913 natteste daucun talent daucune sorte mais on ne peut lui retirer son statut duvre, quil tient non pas de sa réalité mais du nom de Marcel Duchamp. Je reprends donc ma formule : en art la réalité de luvre (ce quelle est, sa facture, sa composition, à quoi jajoute évidemment le sens quelle prend dans lhistoire de lart) importe dune manière variable selon les moments, mais elle ne compte pas. Ce qui compte, cest sa vérité. Dune manière générale on peut nommer " art " lacte de distinction du vrai, relativement au réel quil est seulement " par ailleurs ".
La distinction entre ce qui compte (la vérité) et ce qui importe (la réalité) vous apparaîtra peut-être plus clairement que dans les séances précédentes si je la rapporte à cette autre distinction, qui est comme un glissement de la première, entre le lieu de la vérité (paradigmatiquement : la signature) et ce que lon peut nommer le " par ailleurs ", pour désigner le lieu de la réalité, en tant quelle ne compte pas. Rien là que de très simple et de très familier. Je dirai ainsi que cette uvre de 1913 appartient de plein droit à lhistoire de lart, mais que " par ailleurs " cest un objet ménager que Duchamp a été acheter au Bazar de lHôtel de Ville juste avant son exposition. Prenons un exemple ultra classique, si vous préférez : la Joconde est une uvre de Léonard de Vinci, mais " par ailleurs " tout le monde voit bien que cest la représentation dune femme, représentation dont on peut donner les caractéristiques (elle obéit à tel code du portrait dont lhistorien peut dater la mise en place, elle est typique de la facture Renaissance, elle exprime linconscient de son auteur, etc.). Dans un cas comme dans lautre la distinction est flagrante : la réalité (détermination de lobjet, propriétés de toutes sortes et dabord historiques) nest pas la vérité, de laquelle il ny a en termes de connaissance littéralement rien à dire (tout ce quon dira concernera dune manière ou dune autre la réalité de ce dont on parle, pas sa vérité).
Lacte de distinction, on peut aussi bien dire quil est la causalité géniale en tant que telle (à condition de ne pas vouloir croire que le " génie " est une qualité magique dont linjuste nature aurait pourvu une infime minorité et dont elle aurait privé limmense majorité), puisque la notion de la distinction na de sens quà lencontre de celle de la différence, et que le génie tient tout entier dans la capacité à produire comme vrai, par opposition au talent qui est la capacité dappliquer les règles à la situation concrète cest-à-dire à produire comme réel. Produire comme vrai sans que le réel ne soit concerné autrement que " par ailleurs ", voilà exactement en quoi consiste le génie.
Limpossibilité de faire de la vérité une sorte de réalité implique linconsistance de cette dernière notion. Car si le génie consistait en quoi que ce soit, on voit bien quil conférerait une certaine qualité aux réalités auxquelles il se serait appliqué, de sorte quil en ferait des réalités différentes : plus riches, mieux composées, plus originales, etc. Mais alors il ne faudrait plus parler de distinction, mais de différence : il ne sagirait plus de vérité mais seulement de réalité quitte à la limite à faire de la vérité une nouvelle sorte de réalité (un jugement, une représentation " adéquate ", un savoir ) quon ajouterait à une réalité préexistante pour ensuite la rendre vraie, cest-à-dire pour la rendre différemment réelle. Mais la vérité nest pas un type, même paradoxal, de réalité et par conséquent elle ne saurait ajouter quoi que ce soit à ce quelle concerne.
Javais donné comme illustration de cette nécessité lexemple des vrais et des faux en art : le tableau dont on découvre par une enquête historique ou des moyens objectifs quil est un faux ne devient pas plus mal peint ni plus mal composé. Mais il est instantanément expulsé du domaine de lart, quon peut dès lors bien entendre comme la conversion toujours inconsistante du réel en vrai (si elle présente la moindre consistance, on ne parle pas dart, mais dartisanat).
Familiarité de la distinction du vrai et du réel
Je parle de lart, parce quil est, à cause de la définition que je viens den donner, le paradigme de la pensée. Mais en fait tout le monde est très familier avec cette distinction du vrai et du réel, cest-à-dire avec le paradoxe de linconsistance absolue de la vérité (ou, si lon préfère, avec limpossibilité quelle soit une forme quelconque de réalité).
Du vrai au faux, la différence nest en effet pas du tout la même que du réel à lirréel. Tous les domaines où, dune manière ou dune autre, se pose la question de lauthenticité sont des domaines où lon se tient expressément dans la compréhension de ce que je vous indique en ce moment. Jen prendrai trois, que je vais choisir parmi les plus triviaux, pour bien vous convaincre de la familiarité de cette distinction.
Quest-ce quun faux billet de banque ? Ce nest pas un billet qui présenterait des différences avec les vrais. Et si lon est capable, au moyen dune lampe à ultraviolets ou de moyens plus sophistiqués, de détecter certains faux billets, cela montre simplement linsuffisance des techniques dont disposaient ceux qui les ont fabriqués. Autrement dit : les faussaires nont dans ce cas été capables que de produire des imitations de billets. Mais une imitation de billet nest pas plus un billet de banque (vrai ou faux) quun leurre en carton destiné à tromper la photographie aérienne nest un char dassaut ! Non : un faux billet, cest dabord un billet. Et ce billet peut être faux. Pourquoi ? Pour une seule raison : son émission naura pas été autorisée par la banque centrale du pays concerné. Cest dune causalité exclusivement juridique (donc parfaitement inconsistante en fait) quil sagit. Dailleurs il y a bien une signature sur les billets : même si cest celle dun quelconque caissier, cela donne un caractère dacte à son émission. Le faux, cest linverse : il relève non pas de lacte mais de laction. On peut tout à fait imaginer quun employé de limprimerie officielle fasse en quelque sorte des heures supplémentaires pour son propre compte et imprime, avec les machines et les matériaux officiels, des billets qui nen seront pas moins faux ! Ce seront des faux, mais il ne différeront en rien des vrais et cest seulement à cette condition quon peut poser la question du vrai et du faux.
Le domaine industriel, celui des brevets et des marques, effectue souvent cette distinction, en tant quelle nest pas une différence. Jai cité dans un autre contexte lexemple de cette entreprise qui faisait fabriquer des bagages de luxe dans un atelier du tiers monde : les ouvriers continuaient à travailler après que le quota de production fixé par contrat ait été atteint, et revendaient sur le marché parallèle les produits qui, dès lors, étaient indubitablement des faux. Et de fait, il y a eu un procès et une condamnation pour contrefaçon. Comme dans lexemple des billets de banque, les vrais et les faux étaient indiscernables : cest seulement à retrouver le contrat originel où le nombre darticles à produire était expressément stipulé que le juge a pu dire que tous ceux qui avaient été produits en plus étaient des faux.
Je tire la leçon de tout cela en disant que la distinction de la vérité et de la réalité renvoie à une instance particulière de vérité (le nom marqué, autrement dit la signature) et à un " ailleurs " (la réalité) celui-là même que nous mentionnons en disant par exemple que les bagages fabriqués en plus des quotas convenus sont des faux, bien que " par ailleurs " ils soient exactement identique aux vrais (leur réalité est la même).
La mention du " par ailleurs " est toujours celle de la réalité, quand on la distinguée (parfois sans en avoir pris conscience) de la vérité.
Cette mention, si vous vous souvenez de léquivalence indiquée dans les séances précédentes, est par là même celle de limportance. Ce qui importe, cest la réalité, alors que la vérité, elle, est ce qui compte. Je reprends cette distinction dans mes travaux sur la marque, qui renvoient expressément à cette problématique de la vérité. Ainsi le jeune de banlieue qui veut absolument des chaussures Nike ou Adidas, la bourgeoise qui veut absolument des foulards Hermès achètent-ils effectivement des chaussures ou des foulards ou des chemises, mais cela ne compte pas : ils veulent des " vrais " et non pas des produits anonymes (des chaussures, des foulards qui seraient simplement de bonne qualité), ni même des contrefaçons (qui peuvent pourtant être absolument semblables aux originaux). Ce qui importe (par exemple que les chaussures soient confortables, quelles soient à la bonne pointure, quelles soient solides, etc.) sefface devant ce qui compte : on porte Nike, Hermès, mais " par ailleurs " ce sont des chaussures, des foulards ou des chemises présentant telle ou telle qualité.
Bref, même pour ces questions apparemment triviales, le nom propre est cause de la vérité : lui seul compte, pas la réalité qui est seulement plus ou moins importante. Rien de plus familier, par conséquent, que la distinction que jessaie de penser devant vous.
La distinction compte / importe est éthique, donc aussi la causalité du nom
Comment le nom propre peut-il être cause de la vérité ? Du point de vue du sujet comme tel, la théorie lacanienne de la sublimation permet en grande partie de répondre à cette question si du moins vous acceptez de reconnaître là une problématique lacanienne (celle de la " Chose "). Je vous y renvoie donc. Pour ma part jy vois un aspect supplémentaire de la distinction dont je vous entretiens en ce moment.
Je présenterai mon idée ainsi : la notion de distinction na de sens quéthique.
Rien là que de très évident, comme dhabitude, surtout quand on se place au tout premier niveau des exemples : personne ne niera que la reconnaissance dune personne comme " distinguée " ne soit de nature éthique. Boieldieu, dans La grande Illusion soppose à tous ses camarades (notamment au personnage joué par Gabin et à lhelléniste érudit) par une distinction qui saute aux yeux de tout le monde et qui est exclusivement éthique (et non pas morale : il ne leur est pas supérieur en vertu).
Mais on le verra tout aussi bien quand jaurai pris des exemples réels, et non plus personnels. Ainsi, personne naurait lidée de nier limportance de largent, laquelle est comme telle toujours relative (largent importe moins à la campagne quà la ville, etc.). Mais certains dentre nous pensent assurément que largent, si important quil soit (et quand il manque trop, rien nest plus important !), ne compte pas. Pareil pour la santé : qui en nierait limportance ? Mais la santé non plus ne compte pas, puisquon peut se tuer au travail (exemple de Proust, notamment : son médecin a déclaré quil sétait autant usé en quelques années quun travailleur de force en toute une vie). Cest que riche et en bonne santé, on peut être un parfait médiocre cest-à-dire avoir la vie que nimporte qui aurait à notre place. Question déthique, sans aucun doute.
La distinction étant toujours celle de la vérité relativement à la réalité, cest-à-dire celle de ce qui compte relativement à ce qui importe, on peut en traduire personnellement la notion en parlant de ceux qui comptent et de ceux qui importent.
Dans un bureau, le chef est lindividu le plus important. Mais vous apercevrez tout de suite la portée éthique de la distinction compter / importer si je vous fait remarquer que dans la compagnie dassurances où Kafka travaillait, lui seul comptait le président directeur général nétant rien dautre, dans son importance éminente, que sa propre et insignifiante médiocrité (il nest que sa propre place). On voit bien là une différence radicale entre être quelquun (par exemple Kafka) et être nimporte qui, cest-à-dire une place (par exemple le PDG de la compagnie où Kafka était un employé sans grande importance). Et nul nie niera quil sagisse à chaque fois déthique, cest-à-dire dun certain rapport décisif à soi-même.
Eh bien cest ce rapport décisif, absolument évident pour tout le monde, qui rend compte de la causalité du nom propre et par conséquent, pour nous, du sens que prend forcément la notion de vérité, quand on réfléchit sur la philosophie telle quelle existe effectivement dans nos bibliothèques. Je dirai ainsi que les penseurs sont des gens qui comptent, alors que les savants sont des gens qui importent la relativité des uns sopposant à la distinction des autres qui empêche quon puisse jamais les oublier (alors quon oublie nécessairement les savants du passé, qui ne sont que des moments du développement de la science).
Je crois quon peut encore indiquer de quoi il sagit en proposant une nouvelle distinction, cest-à-dire une nouvelle figure de la seule distinction qui est toujours celle de la vérité et de la réalité : limpossibilité de confondre le futur et lavenir. Distinction bien intéressante à mon avis, car elle nous permettra daccéder à lexplication de cette étonnante causalité du nom (que la vérité, comme distinguée de la réalité, en soit leffet)
De quoi sagit-il ? Ce que je viens de dire nous fait penser que lopposition ici en cause est forcément de nature éthique, si paradoxale que cela semble. En effet : ce qui distingue lavenir du futur, cest la promesse. Rien de plus évident : une technique davenir, on dit quelle est prometteuse. Inversement, on peut imaginer une technique ayant encore un long futur devant elle (le moteur à explosion, par exemple, qui ne me semble pas devoir être remplacé avant des décennies), mais qui nest pas prometteuse et par conséquent qui na pas davenir. Vous voyez quon peut avoir un futur et pas davenir, exactement comme on peut avoir un avenir et pas de futur (exemple dun moteur révolutionnaire que les lobbies pétroliers se seraient entendu pour discréditer). Cest aussi la différence quil y a entre un prophète, celui qui dit lavenir en tant quavenir en dautres termes qui dit la promesse comme promesse et le devin dont les peuples primitifs simaginent quil peut dire ce qui va arriver, cest-à-dire le futur.
Quel rapport avec notre question, demanderez-vous ? Comment cela rend-il compte de létonnante causalité du nom ? Jy viens. Quest-ce que promettre en effet ? Cest poser quon fera quelque chose quels que soient les changements objectifs et subjectifs qui seront advenus entre temps, autrement dit quelle que soit la réalité. Le monde peut avoir changé depuis quon a fait une promesse, et surtout on peut soi-même avoir changé (on naime plus la personne à qui lon avait promis, par exemple), cela ne compte pas.
Lhomme médiocre est celui qui arguera légitimement (on ne prend évidemment pas lexemple dun menteur ou dun escroc) de ces changements (bien sûr, on a promis de faire telle politique ; mais que voulez-vous : il serait irresponsable dignorer les contraintes de la concurrence internationale ). Le médiocre est celui pour qui la réalité (cest-à-dire limportant) compte.
Inversement lhomme de parole est celui pour qui la réalité ne compte pas. Imaginons celui qui dirait : quel que soit létat du monde, quoi que tu aies fait, quoi que je pense de toi à ce moment là, je serai là. Voilà lhomme de la promesse alors que nimporte qui aurait raison de considérer que cest quand même en dernière instance toujours la réalité qui compte.
On est quelquun quand la réalité (dont il ne sagit pas de nier les importances) ne compte pas, et on est nimporte qui quand elle compte. La distinction de ce qui compte et de ce qui importe devient une différence radicale entre les humains.
Eh bien cest de cette différence quil sagit dans la pensée : aussi bien dans lart que dans la philosophie. Quest-ce que luvre, en effet, sinon ce quun seul pouvait et surtout devait faire ? Cest ce quil fait pour la seule raison quil est lui.
Or ce quon fait pour la seule raison quon est soi, cest le domaine de léthique !
Éthique renvoie en effet à ce qu'on fait pour la seule raison qu'on est soi et non pas n'importe qui. Par exemple pardonner, promettre, qui sont des actes et qui ne donnent lieu ni à louange ni à blâme (on ne peut pas reprocher à qqn de n'avoir pas pardonné, ni l'inverse). Il s'agit d'éthique là où personne ne peut se mettre à notre place, par opposition à la morale où il s'agit de faire ce que n'importe qui aurait raison de faire à notre place.
Créer est donc éminemment éthique, puisque luvre tire sa vérité non pas de sa réalité (en quoi elle ne serait qu'un produit artisanal plus ou moins élaboré) mais du nom propre qui la fait valoir en tant quuvre. Car luvre est ce qu'un seul devait et pouvait faire : la nécessité dont elle relève ne renvoie à aucun moyen particulier, à aucune compétence, comme on le voit avec lexemple limite des ready-made, qui nen sont pas moins, dans quelques très rares cas comme celui de Duchamp, des uvres. La première catégorie éthique est par conséquent le génie et il est bien certain que toute théorie de léthique est par là même une théorie du génie
Mais de quoi sagit-il, ici encore, sinon de linconsistance de la vérité, cest-à-dire de sa distinction pure davec la réalité ? Encore une fois, si la vérité consistait en quoi que ce soit, elle serait un élément quon pourrait ajouter ou retirer à une réalité préalable cest-à-dire une sorte de réalité. La notion du génie, qui est celle de la pensée, nest par conséquent rien dautre que sa propre inconsistance, ainsi quon le voit parfaitement quand un tableau se révèle avoir été produit non pas par tel artiste mais seulement par un artisan, aussi talentueux quon voudra. Lexpulsion du tableau hors du domaine de lart, quand il cesse, à la suite dinformations objectives, dêtre une uvre pour devenir un produit artisanal (éventuellement admirable), atteste de linconsistance radicale de la pensée, laquelle nest donc que la causalité du vrai en tant que vrai, cest-à-dire que lefficience du nom. Et précisément : un nom, ça ne veut rien dire, ça napporte rien. Le génie est sa propre inconsistance.
Si donc on accorde que les philosophes ne sont pas des savants dune espèce particulière (les spécialistes du sens, par exemple) mais quils ne sont philosophes quà se distinguer de cette éventualité, autrement dit si on leur reconnaît comme aux artistes le statut de penseurs, alors on reconnaît que la distinction du savoir dont la philosophie est littéralement faite est de nature exclusivement éthique, et non pas intellectuelle.
La prochaine fois, je vous le montrerai en accentuant la dimension représentative de la philosophie à travers la problématique parfaitement spécifique de la réfutation.
Je vous remercie de votre attention.
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