Quest-ce que la philosophie ? La pensée et le nom, suite
Nous allons essayer dapprofondir aujourdhui la distinction qui constitue la philosophie à lencontre de la métaphysique, en tant que celle-ci en est la réalité. Vous vous souvenez de lopposition de ce qui compte et de ce qui importe, le premier ne sentendant quen distinction du second, comme la vérité ne sentend quen distinction de la réalité. En tant que tout discours est par nature métaphysique (il suppose quon assimile la vérité au signifié et prétend dévoiler ce qui était préalablement vrai), le discours philosophique nadvient à lui-même quà se distinguer de ce quil est en fait, et cest cette distinction que je vais examiner pour que vous puissiez vous en faire une idée concrète.
Vous vous souvenez du double principe que nous avons adopté : la philosophie se distingue de la métaphysique (dont elle ne diffère pas) comme le vrai se distingue du réel (dont, à la réflexion, il ne diffère pas non plus : dire que cette pièce est vraiment en or, cest dire quelle est réellement en or en référence à lapparence trompeuse que pourrait avoir le cuivre doré) ; et dans lordre de la pensée, cest le nom qui cause le vrai comme vrai.
Pour penser la philosophie comme telle, il faut donc problématiser lidée dun discours distinct de sa propre " réalité objective ", au sens où Descartes emploie cette expression, cest-à-dire distinct quant à être vrai de son statut de discours faisant apercevoir et comprendre un certain état de choses quelles que soient ces choses. Vous avez compris que la notion de vérité sentend expressément à lencontre de celle de " létat de chose " à quoi la métaphysique se constitue dêtre asservie.
La distinction philosophique doit se comprendre selon la " nature " nominale, à lencontre de létat de chose à quoi la réflexion voudrait toujours la ramener. Par exemple on pourrait parler de la dialectique en " oubliant " quelle est de nature platonicienne, ou de nature hégélienne, cest-à-dire comme si elle pouvait avoir une nature anonyme. Cet " oubli ", vous avez reconnu que cest la métaphysique. Je vais donc lui consacrer la séance daujourdhui.
La métaphysique comme oubli de la " nature " nominale
Donc la métaphysique, cest loubli loubli de ce qui la distinguerait de la philosophie et dont lexclusivité du nom et de lordre des signifié nous a donné le principe.
Je rejoindrai formellement Heidegger qui la caractérise par loubli. Mais chez lui il sagit de loubli de lêtre dans sa différence avec létant, alors quil me semble tout à fait possible de lire une ontologie, et donc aussi une théorie de la différence ontologique, comme si cette différence nétait pas elle-même une " nature " (pour la plupart dentre vous, il va de soi que la " différence ontologique " est de nature heideggerienne). En un mot, je ne vois pas dopposition entre le statut métaphysique dune pensée et la prise en compte de la différence ontologique. Il me semble même que la métaphysique ne parle que de cela. Si la métaphysique est bien lopération consistant à rendre compte de létant en général à partir dun étant plus originel ou plus fondamental que les autres, comme le dit Heidegger, alors je dirai quelle ne fait rien dautre que caractériser létant en général selon son être, et par conséquent rien dautre que poser expressément la différence de lêtre et de létant. Prenons un exemple rudimentaire : si vous imaginez que le monde a été crée par un Dieu tout puissant, vous voyez bien que vous ne cesserez alors de caractériser lêtre de nimporte quoi comme " créature ". Cette table est une créature, nous sommes des créatures, les idéalités mathématiques aussi, et ainsi de suite. La différence ontologique est patente, dans ce discours qui aura expressément pour sens de rendre compte et de caractériser létant en général dans son être, cest-à-dire dans le fait même quil soit (on utilisera alors la notion de " création ", pour rester dans cet exemple) et dans le sens de cet être (on parlera des différentes façons dêtre une créature : ce que " être " signifie dans chaque occurrence).
Loubli dont je vous parle nest pas loubli de lêtre ; ce nest pas non plus loubli du nom, mais cest loubli de la nature, au sens que jai donné à ce terme, par exemple en rappelant la " nature " heideggerienne de la différence ontologique. Je qualifierai donc de strictement métaphysique lidée quil y aurait par exemple une science de la différence ontologique, sans que cette science ne tire toute la vérité dont elle est capable du nom dont elle sautorise.
Pour bien mettre en évidence cette définition de la métaphysique, je vais faire appel à un modèle qui en parcourt toute lhistoire, et qui est celui de la science. Par exemple Kant juge le " champ de bataille " de la métaphysique à laune des certitudes acquises par les mathématiques et la physiques, conférant dès lors à celles-ci un statut de paradigme pour la vérité. Pour déterminer lidée de la métaphysique, jopposerai ainsi lessentiel anonymat de la science est en effet scientifique ce que nimporte qui peut retrouver dans le cadre dun dispositif dont nimporte qui doit admettre linstitution à la nomination tout aussi essentielle de la philosophie on nétudie pas la théorie des Idées ni la définition du mouvement, mais on lit Platon et Aristote. Par conséquent je caractériserai la métaphysique (dont Kant, philosophe de génie niant quil y ait du génie en philosophie, est alors le représentant le plus flagrant) en nommant " métaphysicien " celui qui fait passer la pensée sous les fourches caudines de lanonymat, qui cause spécifiquement la vérité comme scientifique (on a vu quen art, cest exactement le contraire).
Toute philosophie est une métaphysique : lire un philosophe, cest bien reprendre pour soi-même ses raisonnements, et cest le faire non pas surtout en tant quon est singulièrement soi-même, mais en tant quon est nimporte quel lecteur. Cest que la philosophie est donnée comme un savoir, et tout savoir est savoir de quelque chose. Rien là que de très banal, à ceci près quen disant cela on met laccent sur sa dimension représentative. Or mettre laccent sur la dimension représentative de la philosophie, cest dénier sa dimension de pensée, en tant que la pensée est forcément intransitive.
On peut donc appeler " métaphysique " le discours dont le principe est la transitivité, dont le sujet sépuise dans son propre anonymat, et dont lidée de la " connaissance " configure la représentation.
Vous remarquez que joppose connaissance et savoir, à lintérieur même de la métaphysique.
Jindique rapidement la différence pour les jeunes étudiants : la connaissance suppose un sujet alors que le savoir le produit. Par exemple le savoir médical produit le médecin en tant que médecin, alors que si nous possédons des connaissances médicales, éventuellement plus étendues que celles de notre médecin si nous avons lu plus de livres que lui, nous nen restons pas moins nous-mêmes. Rien de plus simple, comme vous voyez.
On peut articuler cela en disant que le sujet du savoir (par exemple le médecin en tant que médecin) est le lieu de légitimité des connaissances quun autre sujet (par exemple moi, qui puis acquérir des connaissances médicales), posera dans leur essentielle transitivité : le sujet du savoir assure le sujet de la connaissance de la possibilité concrète de celle-ci, parce que la réalité à laquelle il a affaire est intrinsèquement faite de son savoir (le médecin en tant que médecin na jamais affaire quà des réalités intrinsèquement médicales) alors que le sujet qui dispose de connaissances na jamais affaire quà une réalité qui est accidentellement constituée par ce quil a appris.
Je vous donne encore un exemple pour vous faire comprendre cette différence du savoir et de la connaissance, qui nest pas exactement notre problème daujourdhui. Je dirai ainsi que pour le banquier tout est financier ; et cest accidentellement quil reconnaît la réalité médicale dune réalité qui peut le concerner. Lidée que la maladie soit accidentellement de nature médicale pour un médecin paraît être une simple absurdité, mais on peut la comprendre pour un banquier, puisquêtre malade pour lui est, bien avant dêtre une réalité médicale, une certaine affectation de la finance en général (il ne sera plus en état de spéculer, la maladie va coûter tant dargent quil aurait pu placer à tel taux, etc.). On peut prendre le même exemple pour un philosophe, pour qui la maladie nest une entité médicale quaccidentellement : on pourrait concevoir quelle atteste pour lui de la finitude et de la mortalité où lhomme trouve à se comprendre lui-même. Et ainsi de suite. En quoi on oppose donc expressément lessence et laccident à propos de la constitution subjective par le savoir, et donc finalement à propos de tout (pour le médecin comme tel, tout est essentiellement médical et cest seulement par accident quil est confronté à des questions financières, par exemple quand les traitements qui simposent ont un coût prohibitif). Voilà, je crois que cest clair : est bien distingué ce que nous savons de ce que nous connaissons.
Eh bien pour la métaphysique je dirai ainsi quil y a une figure du savoir : le métaphysicien spécialiste du suprasensible comme le médecin est spécialiste du médical. Il assure de leur légitimité les connaissances que nous pouvons plus ou moins avoir de " la vie en général " ce que lon peut nommer dune manière encore vague " expérience " (Hume remarque que si jeune quon soit, on a forcément une certaine expérience de la vie). Le métaphysicien cest celui à qui le savoir est anonymement supposé, dune supposition qui autorise chacun à être pour sa part un peu métaphysicien, exactement comme je suis un peu médecin pour moi-même quand javale un comprimé daspirine. Car cest en définitive la figure du médecin qui assure de sa légitimité ma prise dun comprimé daspirine : depuis son savoir sassure la connaissance que jai des effets bénéfiques de ce médicament.
Ainsi préciserais-je lopposition avec la philosophie en disant que lintransitivité de la pensée interdit absolument quon sautorise dun autre.
Joppose donc la figure du métaphysicien à lacte de penser : la première se constitue tout entière d" anonymiser " la vérité qui autorise les autres dans leur réflexion, alors que lacte de penser renvoie à la causalité de la vérité par le nom dès lors tout simplement quun acte, on le signe. Cest bien pourquoi je parle de la figure du métaphysicien. Car en vérité, tous les métaphysiciens sont des penseurs.
Linévitable idéal de la " science rigoureuse "
Donc la métaphysique, où lessentiel reste le signifié (ce quon comprend, par exemple en lisant un texte philosophique), définit la vérité par lanonymat. Métaphysiquement en effet, la vérité est ce que pose nimporte qui, précisément en tant quil est nimporte qui. Je tiens à cette présentation qui a lavantage de faire implicitement référence à la réflexion : au contraire de penser, réfléchir consiste à accéder à la position dêtre nimporte qui, ce qui renvoie à la distinction du sujet de droit et du sujet de fait, telle quelle se présente quand on dit que la vérité est non pas ce quon pense mais ce quon doit penser en quoi il sagit en réalité de dire quelle est ce que nimporte qui doit penser. Au sens substantiel la métaphysique correspond donc à la représentation abstraite que nous nous faisons réflexivement de la philosophie : un certain savoir que, les démonstrations étant rationnellement validées, nimporte qui reprend comme tel à son compte. Idéalement le philosophe est celui qui énonce ce que nimporte qui énoncerait sil avait les moyens psychologiques et culturels de le faire, puisque la condition humaine est la même pour tous. Et dès lors quelle serait le discours de nimporte qui en tant que tel, elle accéderait au statut dêtre une certaine " science ".
Selon cette idée abstraite, vous voyez quil est tout simplement inutile détudier les auteurs anciens, puisque nous en savons par définition plus queux dit Pascal, qui ne prônait cependant pas leur simple rejet. Celui-ci était plutôt le fait de Husserl (mais on pourrait aussi mentionner Wittgenstein et dautres encore), dont chacun connaît son projet de faire de la philosophie eine strenge Wissenschaft (" une science rigoureuse "). Vous savez que Heidegger a été son assistant à Fribourg et que la méditation sur les auteurs anciens est un aspect essentiel de la pensée de Heidegger. Eh bien, nous savons quun jour où Heidegger avait programmé un séminaire sur Aristote, son maître lui dit avec une pointe de condescendance : Was machen Sie doch, mit diesen alten Zeugen ? (" quest-ce que vous faites donc, avec ces vieux outils ? "). Dun point de vue représentatif en effet, les doctrines antiques sont des outils dont on peut certes reconnaître le caractère vénérable, mais en tout cas qui ne peuvent plus servir puisque lactuelle " science " philosophique (notamment comme théorie des essences intentionnelles) les supplante dune manière aussi avantageuse que lutilisation de la moissonneuse batteuse supplante celle de la faucille et du fléau (dont personne ne songerait à nier quils aient été utiles et même nécessaires en leur temps).
Quelle est la condition de possibilité dun tel jugement ? La formule programmatique de Husserl lindique expressément : concevoir la philosophie comme une sorte de science. Et certes en science il ny a que létat actuel du savoir qui doive être pris en compte, puisque le moment actuel est le seul où le savoir soit transparent.
Nimporte quel exemple le montre. Si vous voulez étudier lunivers, vous allez acquérir les connaissances qui vous permettront de vous situer à la pointe de lastrophysique daujourdhui, là où cest de lunivers lui-même et non pas de cette production humaine quon appelle savoir scientifique quil sagit. Car ce nest pas lastrophysique qui vous intéresse, cest lunivers. Autrement dit lastrophysique, en tant quelle est bien celle daujourdhui, diffère de lastrophysique dune autre époque ne serait-ce que celle de lannée dernière, tant les découvertes y sont rapides en ceci quelle seule est transparente, alors que lastrophysique des années passées, elle, est absolument opaque : en létudiant, vous parcourrez une production purement humaine justiciable du jugement de lhistorien ou de lépistémologue, lesquels sont comme tels parfaitement indifférents à la réalité de lunivers, puisque pour eux il se réduira à lobjet exhaustivement constitué par les discours humains dont ils feront apparaître les caractéristiques.
Et cette conception de la philosophie comme une sorte de science, est-ce que ce nest pas sa confusion avec la métaphysique ? Soit quon lentende comme régionale (il y aurait un domaine propre au philosophe les " essences " comme il y a un domaine propre au géologue les minéraux, et ainsi de suite) soit quon lentende, à la manière aristotélicienne, comme la science suprême, celle dont les objets sont ou bien les plus dignes et les plus éminents (auquel cas elle se confondrait avec la théologie) soit encore comme la science dont les objets sont les plus généraux (auquel cas elle se confondrait avec lontologie), soit enfin celle dont les objets ne sont pas à vrai dire des objets mais le " sens " des objets, ce terme devant sentendre de la manière la plus large possible.
Cette dernière acception comprend en réalité toutes les autres. Car quelle représentation avons-nous encore de la philosophie, aujourdhui, sinon celle dun certaine " science " (non pas certes au sens des sciences de la nature ou des sciences humaines, mais science tout de même) dont lobjet serait le sens du sens ?
Lobjet platonicien de la métaphysique et sa distinction
Je mexplique sur cette idée de lobjet métaphysique, quil faut distinguer (et non pas différer) de lobjet philosophique.
Assurément, personne na besoin des philosophes pour apercevoir que nimporte quoi a toujours déjà un sens, en tant quil est donné phénoménalement. Comment pourrais-je apercevoir une chaise, si je ny voyais une possibilité générale de sasseoir quune certaine crainte de la fatigue me fera reprendre à mon compte ? Et que tout fasse sens, cest ce quil faut rapporter non pas tant à la conscience quà la vie, dès lors que la vie est déjà une réflexion de la matière, cest-à-dire un retour sur soi à partir de ce qui nest pas soi (par exemple vivre cest comprendre telle chose comme un aliment, telle autre comme un obstacle, etc.). La vie est toujours déjà production de sens, ou plus exactement (à cause de sa structure réflexive) toujours déjà reconnaissance du sens qui naît en aveugle en deçà delle-même. Ainsi le sens des réalités mondaines est inséparable de la structure générale de finalité qui ouvre le monde du vivant à la nécessité quil est pour lui-même. La réflexivité de la vie (un vivant est un être qui est pour lui-même lenjeu de son être : en tout ce quil fait il sagit finalement de lui) est donc suffisante pour quon parle de sens (même si la finalité népuise évidemment pas tout sens possible), puisque dans la vie les fins sont données : elles se ramènent toutes à la nécessité que le vivant est pour soi. Eh bien, cette suffisance vous indique en creux la manière dont nous concevons la philosophie, quand nous nous en tenons à lidée que notre réflexion en donne forcément.
Car cette vie par quoi tout fait sens, et qui est toujours déjà sens pour elle-même (puisquelle est tendue vers soi), quel sens a-t-elle en fin de compte ? Quand on le réfléchit, le sens nest lui-même quun fait inerte de second degré : je constate quune chaise est une possibilité sasseoir en quelque sorte matérialisée, exactement comme je constate quil pleut aujourdhui. La position de réflexivité, cest-à-dire lidentification de la première personne à nimporte qui (au sujet de droit, si vous préférez, celui quon se met à être dès lors quon réfléchit), se confond donc avec linstitution de la philosophie comme interrogation sur le sens de ce sens toujours déjà là. Cest ce que tout le monde admet implicitement (et cest lorigine de cette curieuse situation transférentielle dans laquelle on enferme souvent les philosophes) en pensant que la philosophie est un savoir dont le véritable objet serait le " sens de la vie " (le sens du sens).
La réflexion prend pour objet le sens du sens, lequel se pense finalement comme le sens de " tout ", puisque la vie est potentiellement compréhension de tout. Jinsiste sur lidée de finalité qui est inhérente à la structure de la conscience et par conséquent aussi à celle de la réflexion. On peut certes dire que la conscience est une fonction de la vie, mais il me semble bien plus intéressant de souligner la corrélation structurelle de la conscience et du signe et de dire dune part que la compréhension prend forcément sa possibilité dans la considération originelle de létant comme signe (ceci indique cela, le fait reconnaître à celui qui ne le voyait pas) et dautre part que les notions de signe et de finalité sont inséparables : alors que le signifiant représente le sujet pour les autres signifiants (effet de structure), le signe représente quelque chose pour quelquun (effet de finalité). Tout le monde a appris cela en classe de Terminale.
Nécessité structurelle évidente, mais aussi nécessité historique, et cest là dessus que je veux insister pour préciser encore lidée que je veux vous donner de la métaphysique. Si lon accorde en effet à Nietzsche et à Heidegger que la métaphysique est intrinsèquement platonicienne, on accorde quen toute chose il sagit de ce que Platon appelle le " Bien ", qui nest pas une chose ni même une essence (au contraire : il est " au-delà de lessence "), mais ce par quoi, dit-il, les choses et même les essences sont ce quelles sont. Par " Bien " cest de la mondanéité même quil sagit : la priori de finalité qui conditionne toute chose à figurer dans le monde, à être reconnue comme existant et comme étant ce quelle est : qui la conditionne donc dans sa réalité de chose donnée et apparaissant. Peut-être fera-t-on allusion ici à la notion développée par Heidegger dans l'Être et le Temps, de la " significabilité " (Bedeutsamkeit), par laquelle il veut indiquer larticulation phénoménalement constitutive des choses entre elles dans lhorizon final du monde.
Rien nest donc plus clair que cette idée platonicienne du Bien, dès lors quon a reconnu lappariement de la métaphysique à la conscience. Je dirais même quelle est entièrement épuisée par cet appariement, et quil ny a rien dautre à comprendre que cette inhérence de la finalité à tout ce dont nous pouvons avoir conscience, en tant précisément que nous pouvons en avoir conscience.
La finalité du discours en général, cest le signifié. Et de fait, il apparaît quand tout est dit : à la fin de la phrase, là où un caractère typographique bien particulier a pour fonction de le pointer. Tant que je parle, vous entendez des mots. A la fin de ma phrase, et seulement là, vous avez compris quelque chose : ce que je voulais dire. Il est donc impossible de séparer le signifié de la finalité qui linstitue comme telle ; de sorte que cest la nature même du discours dêtre finalisé, dès lors que tout discours dit forcément quelque chose (même dans les cas extrêmes du cadavre exquis ou dans le jeu surréaliste de substitution des substantifs dun texte à chaque fois par celui qui se trouve après lui dans le dictionnaire : on ne peut pas ne pas comprendre quune certaine action sest appliquée à un certain objet, même si lon est incapable de dire laquelle). Tout discours sinscrit donc dabord dans un a priori de mondanéité, cest-à-dire de demande, de savoir et dhorizon de comblement : tout discours est une réponse possible à une question au moins idéale. Discours entendu comme métaphysique ou réalité entendue comme constitutivement ordonnée au Bien (qui nest pas une essence parmi dautres : il ne sagit ni du souverain bien, ni du bien suprême, pour reprendre la distinction kantiene), cest tout un. Et cest de cela quil sagit nécessairement quand nous réfléchissons. Et de fait, la demande de savoir est expressément contenue dans lidée quon ne peut pas ne pas se faire de la philosophie et quon pourrait énoncer en disant que philosopher consiste finalement sinterroger soi-même sur le sens ultime des choses, lequel ne peut par définition saccomplir que dans la contemplation à la fois intellective et béatifique, ainsi quon le voit expressément indiqué au moins dAristote à Hegel.
La distinction platonicienne de la métaphysique
Nous avons donc vu que la métaphysique était inséparable de la structure mondaine, ou, si lon préfère quelle était le discours même de la corrélation de la conscience et du signe. Toute métaphysique est constitutivement finalisée. Sur quoi ? Sur la contemplation ou encore sur la sagesse, où la corrélation du savoir et de la vie est alors réalisée. Loubli dont la métaphysique est faite, on peut donc lindiquer positivement à travers la simple notion du signe, en tant quelle implique un horizon final où savoir et vie soient enfin identifiés. La philo-sophie dit expressément cette finalité, et par conséquent est lidentification expresse de la philosophie à la métaphysique.
Mais la notion de la finalité comprend aussi la possibilité dun retour à lorigine, quand on lentend platoniciennement. Et de fait, il est impossible quil en soit autrement, puisque les métaphysiciens sont des philosophes ! Linstituteur de la métaphysique, Platon, est donc en même temps celui qui opère sa distinction davec elle-même.
Le Bien qui est " au-delà de lessence " nest dès lors jamais quelque chose. En le déterminant comme contemplation ou comme béatitude, cest-à-dire jouissance du divin, la métaphysique trahit donc sa propre essence. Car enfin ce Bien qui donne constitutivement sens à tout, lindication platonicienne est quil ne consiste en rien !
Je le dis autrement : la distinction philosophique est donnée par Platon lui-même dès lors quil rend impossible quon accède au Bien en interdisant davant quon lui reconnaisse aucune consistance. Lidée vous paraîtra obscure. Je vais proposer une interprétation qui sevrait se révéler bien utile dici quelques temps.
Le Bien lui-même, cest à mon avis la corrélation de la conscience et du signe, cest-à-dire tout simplement la priori de mondanéité pour que la manifestation de létant advienne comme vérité.
Mais cest une nécessité de structure que je définis là, et vous pouvez me demander alors pourquoi Platon appelle cela " Bien " et pas autrement ?
Voici ma réponse : la réalité du Bien est une certaine impossibilité. Quelle impossibilité ? Mais cest simple, dès lors quon lentend comme " au-delà de lessence " : limpossibilité quon le fasse consister autrement que dune manière métaphorique !
Car enfin, si vous voulez savoir ce que cest que le Bien, il faudra dabord que vous mindiquiez dans quel cadre vous posez la question. Êtes vous médecin ? Si oui, la réponse ne fait aucun doute : le Bien cest la santé. Êtes vous pauvre ? le Bien est alors la richesse. Êtes vous seul ? Le Bien est alors lamitié, et ainsi de suite. Vous voyez quà chaque fois je parle en réalité non pas du Bien, puisque je dis en quoi il consiste, mais de ce que le Bien serait si on devait le concevoir dans un ordre déterminé. En un mot, je le métaphorise. Ainsi pouvez-vous dire que Bayard était un lion : cest ainsi quil faudrait le concevoir dans lordre des animaux.
Mais est-ce que nous ne désignons pas à chaque fois un bien, et non pas le Bien ? En effet : tout bien est la métaphore du Bien, lequel nest selon moi absolument rien dautre que linstitution de cette nécessité. Rien, en somme.
Eh bien jappelle métaphysique la trahison de cette nécessité : la substitution de quelque chose à ce rien. Et jappelle philosophie limpossibilité que ce rien ne fasse pas dune manière ou dune autre retour, puisque les métaphysiciens sont des philosophes. La distinction du philosophique, cest donc dabord linconsistance métaphorique de la finalité. Ce nest que plus tard que nous serons en mesure de rapporter cette inconsistance métaphorique au nom, tel quil faut lentendre quand nous disons quil est, dans le domaine de la pensée (dont lart est le paradigme) la " cause " de la vérité.
La prochaine fois, je vous exposerai concrètement la manière dont la métaphysique existe subjectivement. Nous parlerons donc de lintuition intellectuelle.
Je vous remercie de votre attention.
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