Philosophie : la pensée et le nom
(suite)La philosophie est sa distinction davec la métaphysique, dont elle ne diffère pas
La question de la philosophie, quand on la considère non pas dans la représentation abstraite (lidée quon sen fait forcément) mais dans sa réalité concrète, cest-à-dire dans son histoire effective (les concepts effectivement produits par les penseurs), apparaît en fin de compte comme un moment de la problématique du nom propre. Cette problématique, je vous ai indiqué quelle constituait la philosophie elle-même, en tant quon ne peut pas la séparer dune certaine position du signifié (cest un discours, et tout discours dit forcément quelque chose), cest-à-dire en tant quelle est toujours dans sa réalité identique à la métaphysique, dont la question du nom propre assure en quelque sorte le dédit. Je parle de dédit pour insister sur lexclusivité du nom propre et du signifié, si du moins on entend par ce dernier terme ce quun discours donnerait à comprendre.
Ma thèse est que la philosophie nest finalement rien dautre que sa propre distinction davec la métaphysique, à laquelle elle soppose en vérité, et non en réalité. Par conséquent, jexprimerai le concept dont jentreprends ainsi lexploration en disant que la philosophie est identique à la métaphysique en réalité, mais quelle sen distingue en vérité. Plusieurs dentre vous ont souhaité que je revienne sur les paradoxes du nom propre comme cause de la vérité, et sur la distinction quil faut faire entre philosophie et métaphysique, précisément en tant quil sagit dune distinction et non dune différence. Je crois quon peut reprendre cette problématique à travers la notion de distinction, qui a justement lintérêt de différer deux termes non pas du point de vue de la réalité (auquel cas il sagirait dune différence) mais du point de vue de la vérité. Car si lexemple paradigmatique de lart montre que le nom cause littéralement la vérité (ce que la signature matérialise le plus souvent dans notre tradition au moins depuis la Renaissance, moment où la question du génie a été expressément posée comme telle), vous voyez bien que cette cause ne produit pas une différence : le tableau qui savérera nêtre pas du peintre auquel on lavait attribué jusque là nest absolument pas différent du tableau quon admirait. Cest bien le même, exactement le même. Exactement, oui, mais vraiment, non : cest le même, bien sûr, mais pas vraiment. Eh bien la notion de distinction est celle de la non vérité de lidentité, telle que nous la signifions de manière très courante à travers lexpression " pas vraiment ".
La notion de distinction
Vous savez quil faut opposer la différence et la distinction, en ceci quil ny a de distinction quau sein de lidentique : une distinction, cest une différence " mais pas vraiment ". Ce qui est distingué ne diffère en rien de ce dont il se distingue. Ce nest donc pas une différence, parce quon parle de la même chose, à ceci près quil ne sagit quand même " pas vraiment " de la même chose. Bref, je subvertirai la formule de Bourdieu en le prenant en quelque sorte au mot : lart (la pensée en général, et donc aussi la philosophie) est bien affaire de " distinction " non plus au sens factuel et social que personne ne songerait à nier, mais au sens juridique et philosophique, dont le premier est seulement dérivé.
Je reviendrai longuement sur cette opposition (qui condense en fait toute la problématique de la marque, puisque la distinction est leffet propre de la marque). Quil me suffise pour linstant de vous la montrer à travers un exemple que jemprunte à Sartre, dans la Critique de la raison dialectique : lexemple du " bourgeois distingué ". La simple idée du bourgeois renvoie implicitement à la définition que Flaubert en donne : " jappelle bourgeois quiconque pense bassement ". Mais vous voyez bien quelle est inapplicable au " bourgeois distingué ", cest-à-dire au bourgeois qui ne diffère pas des autres (aucun doute, cest bien un bourgeois) mais qui sen distingue : dire quil sen distingue, cest dire que tout cela le concerne bien en réalité (il vit principalement du travail des autres, quil sapproprie sous forme de sursalaire et/ou de surtemps), mais pas en vérité. Demblée donc, le bourgeois " distingué " apparaît sous le signe de la vérité : si riche, cest-à-dire si réellement bourgeois, quil soit, le parvenu aura beau faire : il ne sera jamais un " vrai " bourgeois. Il y a des bourgeois pauvres (et ils sont alors presque toujours distingués) et inversement il y a des parvenus qui resteront toute leur vie des pauvres bouffis dargent. Le " vrai " bourgeois, cest le bourgeois distingué, la distinction opérant donc une sorte de basculement de la problématique de la vérité, au point que la définition flaubertienne ne vaut finalement plus que pour le parvenu, celui qui, précisément ne parvient pas vraiment à être ce à quoi toute sa réalité lidentifie pourtant. Flaubert parle du bourgeois comme réel, pas du bourgeois comme vrai.
Quant à interroger la distinction pour elle-même, je ne peux ici donner que des conclusions dont je me contenterai pour linstant de vous montrer le bien fondé, réservant lanalyse approfondie de la distinction aux développements que je consacrerai à la notion de marque.
Je dirai dabord que la distinction renvoie à quelque chose qui marque afin de pouvoir vous donner sans autre forme de procès la notion essentielle qui est celle de lorigine : le " vrai ", cest ce qui est dorigine (un peu comme on parle de pièces dorigine, à propos de la réparation des automobiles : identiques en réalité mais pas en vérité à celles qui ne portent pas la marque du constructeur et qui coûtent souvent beaucoup moins cher). Bref, pour notre exemple cela donne : un bourgeois distingué, cest un bourgeois qui est dorigine bourgeoise. Et en effet, lorigine, ça ne sachète pas, au grand dam du parvenu qui voit bien que tous les attributs de lexistence bourgeoise quil peut payer accentuent seulement la trivialité de son existence.
On peut prendre un autre exemple, pour montrer la corrélation de lorigine, de la distinction et de la vérité. Un célèbre fabricant peut ainsi se vanter, sur les emballages de ses produits, dêtre dans la moutarde depuis 1747 ! Dépassons le ridicule de la chose pour comprendre la pathétique indication adressée à tous les clients potentiels : cest bien ses produits à lui quil faut acheter, car les nouveaux venus de la moutarde, eux, ne seront jamais des moutardiers " distingués ", cest-à-dire de " vrais " moutardiers ! Et la production dun vrai moutardier, cest forcément une vraie moutarde ! Il faut dès lors distinguer ce quil fabrique des moutardes simplement réelles produites par ses concurrents. Personne ne dit que ces autres moutards sont moins bonnes que les siennes, ni même quelles en diffèrent en quoi que ce soi. A la limite elles peuvent même être meilleures. Cest quil ne sagit pas dune différence mais bien dune distinction (on le voit chez Proust : les gens distingués sont prêts à reconnaître aux autres toutes les supériorités quils voudront, car tout le monde sait que cela ne compte pas). Si donc une ancienneté incommensurable avec la durée dune existence humaine vaut indubitablement comme origine (cest depuis toujours que ce fabricant est dans la moutarde selon limpossibilité de ramener lorigine à aucune sorte de commencement), alors en effet la vraie moutarde est celle quil produit, en distinction des moutardes simplement réelles produites par ses concurrents.
Vous voyez donc que la corrélation entre vérité, origine et distinction peut aussi bien sappliquer à des personnes (le bourgeois) quà des choses (la moutarde).
De tels exemples montrent que la question de la distinction est bien celle de la vérité, parce que cest dune certaine manière la question de lorigine, et que la vérité peut sentendre comme lêtre selon lorigine si du moins vous maccordez que toute marque est dune manière ou dune autre marque de lorigine (car au sens strict, la distinction est leffet propre de la marque).
Pour vous faire comprendre lopposition cruciale de la réalité et de la vérité, je dirai ainsi que la question de lorigine est absolument étrangère à toute question de réalité, parce que lorigine nest littéralement rien aucun élément ni aucun trait positif quon pourrait ajouter à une chose réelle pour en faire une chose vraie. Une ancienneté incommensurable avec la durée dune vie dhomme en est une possible figuration. Ce quon traduit en disant par exemple quun bourgeois distingué est quelquun dont lexistence est bourgeoise depuis toujours.
Rien là que de très évident : lorigine, cest par définition ce qui précède le commencement, puisquelle en est tout simplement la possibilité. Or avant le commencement, par définition aussi, il ne peut rien y avoir sinon on naurait pas parlé du commencement (ce " rien " renvoie à linconsistance essentielle de la marque qui nest pas une détermination de ce qui est marqué).
Je terminerait sur ce point par une remarque qui vous étonnera peut-être : le paradoxe de la distinction est quelle soit intrinsèque alors que la notion de différence est toujours lindication dun rapport. Je me souviens dune interview de Jean Renoir à la fin de sa vie. Il parlait des acteurs : certains, vous pouvez les couvrir de pourpre et dhermine, les asseoir sur un trône, ils seront toujours des gens communs. Mais dautres, sont distingués ! Jeanne Moreau, cest lexemple quil donnait, vous pouvez la vêtir dun sac à pommes de terre, tout le monde verra que cest une reine ! (on pourrait encore citer lexemple de Peau dâne, et bien dautres du même ordre). Il la disait ainsi intrinsèquement distinguée, puisque les attributs quon aurait pu imaginer conférer de la distinction servaient seulement à mettre en évidence labsence de distinction des autres, et que le plus trivial des vêtements mettait encore en évidence sa distinction à elle. Mais bien entendu ce nest pas dun caractère positivement intrinsèque dont je parle : la distinction est leffet de la marque, et je parle de son caractère intrinsèque pour signifier lessentielle inconsistance de cette dernière. Alors que dans une différence, le terme dont on diffère ne saurait être inconsistant. Ce que je peux encore indiquer en disant que lorigine nest littéralement rien (sinon ce serait une réalité dont la possibilité aurait préalablement dû être installée), si cest bien dune manière ou dune autre lorigine qui distingue.
Voici, très sommairement indiquée (mais jespère quand même dune manière convaincante) comment il faut comprendre la notion de distinction : la distinction renvoie à la vérité, tandis que la différence renvoie à la réalité, en analogie avec une autre opposition sur laquelle je reviendrai également : celle de ce qui compte et de ce qui importe.
Je terminerai cette réponse que jai apportée à vos demande déclaircissement par une formule dont tout ce que nous disons cette année est la vérification : ce qui compte distingue, alors que ce qui importe diffère.
La philosophie, en distinction nominale davec la métaphysique
Revenons donc à la philosophie, quon a commencer par spécifier en soulignant son caractère réflexif : il semble que philosopher consiste à sinterroger soi-même. Je dirai ainsi que ce qui importe, quand on réfléchit cest-à-dire quand on sinterroge, cest de savoir. Dautre part, si vous maccordez comme spécifiant la philosophie la notion de " nature " telle que je lai employée lautre jour à propos du nom propre (la contingence est de nature sartrienne, la dialectique de nature hégélienne, etc.) vous maccorderez quen toute philosophie il sagit du nom propre et donc, dune certaine manière, de lorigine. Vous comprenez maintenant que la notion de distinction spécifie la philosophie : on dira que le philosophique sentend en distinction du savoir dont il relève.
Cest uniquement de cette manière quon peut penser le paradoxe de la philosophie qui est à la fois réflexion (on se situe comme la science dans lordre représentatif) et pensée (la philosophie nexiste jamais que sous forme duvre).
Le savoir du philosophique en tant que tel, cest la métaphysique. Par métaphysique, je vous ai dit lautre jour quil fallait entendre une certaine définition de la vérité qui en fait le savoir préalable, ce savoir que, selon la doctrine de la réminiscence, il sagirait de retrouver. Sil y a un savoir de lexistence, de la vérité, de la liberté, de la mort et de toutes les réalité de ce genre, on doit le nommer " métaphysique ". La philosophie, cest la même chose en ceci quelle ne diffère pas de ce savoir du philosophique, forcément : elle nen diffère pas, elle sen distingue. Et la thèse que je vous ai présentée la dernière fois était que cette distinction était expressément opérée par le nom propre, dont on ne peut nier quil soit mention de lorigine.
La philosophie est donc un savoir (on apprend quelque chose, à lire un texte philosophique), mais pas vraiment. En introduisant expressément la notion de vérité, je renvoie donc à tout autre chose quun savoir supplémentaire que nous pourrions acquérir, cest-à-dire à tout autre chose quune nouvelle réalité que nous naurions pas aperçue jusquici.
La philosophie est identique au travail de distinction quelle opère toujours déjà à lencontre delle-même, cest-à-dire à lencontre de la métaphysique (réalité de la philosophie comme savoir répondant aux " grandes questions "), un travail dont lopérateur exclusif est donc le nom propre.
De celui-ci, lexemple paradigmatique de lart montre quil cause la vérité puisque dans notre tradition la signature est littéralement le lieu de décision du vrai ou du faux.
Là où le nom propre nest pas la cause de la vérité, il ne saurait y avoir de pensée, ni par conséquent de philosophie.
Lidée dune philosophe " anonyme " ou, si lon préfère, réflexive (vous savez que cest la même chose, puisque réfléchir consiste à se mettre en position dêtre nimporte qui condition sine qua non pour quon puisse parler de connaissance), est une contradiction dans les termes, et cela devient une pure et simple négation de la réalité quand on simagine quil y aurait des " connaissances " philosophiques, comme il y a des connaissances scientifiques. Car tout le monde le sait en fait, même si on fait généralement semblant de lignorer pour des raisons bien compréhensibles : personne, depuis que la philosophie existe, na jamais ignoré que les productions des philosophes (les concepts) ont un nom propre pour cause unique et exclusive de leur vérité. Le concept dIdée, par exemple, pourrait-il sentendre autrement que selon des adjectifs expressément dérivés des noms propres (en loccurrence : platonicien, kantien, hégélien) ? Si vous me parlez dune " idée " en dehors dune référence expresse à lun de ces penseurs (mais alors il sagira seulement dun point dhistoire de la philosophie), vous êtes forcés (à moins dêtre vous-mêmes philosophes, bien entendu) den rester à une trivialité, comme quand on demande à un membre de sa famille sil naurait pas une idée dexcursion pour le prochain week-end.
Hors des noms propres, il ny a pas de concepts, mais au mieux de lintelligence et de la généralisation, ce qui na absolument rien à voir avec la pensée, ni par conséquent avec la vérité, si vous maccordez ce truisme de ne jamais séparer les notions de pensée et de vérité.
Quand je parle de distinction, précisément parce que je le fais en opposition à la différence que vous pourriez être tentés dimaginer entre la philosophie et la métaphysique (encore que je ne voie pas comment on peut imaginer un discours qui ne serait pas en même temps la position de son propre signifié comme vérité préalable), il faut bien entendre que je refuse de séparer les domaines. Si je disais par exemple que lénoncé est forcément métaphysique mais que lénonciation ne lest pas, à cause du nom qui la cause comme vraie, je ne serais pas dans le cadre dune distinction mais toujours dans celui dune différence. Car lénoncé diffère de lénonciation, comme statuts.
Si donc je reste fidèle à cette notion de la distinction, je dois dire que cest en lui-même, autrement dit dans la position même de la vérité comme préalable et du référent comme réel, que le philosophique est toujours déjà distingué du métaphysique auquel on a toujours raison de le ramener. Concrètement, cela signifie quon ne peut pas réserver la notion de vérité à la seule énonciation (ce qui ferait de la philosophie une simple " distinction " au sens social du terme), ni même au seul énoncé (ce qui ferait de la métaphysique une sorte de superscience), mais que ce dont on parle doit en lui-même toujours déjà relever du nom propre. Et cest ce que jai essayé dindiquer à travers mon idée de lautre jour sur les " natures " (par exemple la contingence est de " nature " sartrienne, etc.).
La question de lexistence
Voilà qui est incompréhensible et même absurde quand on a décidé de sen tenir à la position réflexive, cest-à-dire à la position dêtre nimporte qui : les choses dont parlent les philosophes, ils en ont peut-être une conception " personnelle " (comme si ce nétait pas le propre de nimporte qui davoir une conception personnelle de nimporte quoi !), mais elles doivent bien dune certaine manière exister indépendamment de leur pensée, mobjecterez-vous peut-être.
Si par " exister ", vous entendez cette notion vide et abstraite que la réflexion pose forcément comme la limite de son exercice, personne ne vous contredira. Dès que je réfléchis en effet, je ne suis plus dans la réalité mais dans la représentation, dont je me demande par là même si elle " correspond " ou non à quelque chose. Et quoi que je réponde à cette question, je suis bien forcé dadmettre quil existe une certaine réalité extérieure, quelle soit antérieure à mon aperception et donc par définition inconnaissable (la chose en soi de Kant) ou quelle lui soit corrélative à titre de réalité originellement spirituelle (le discours de Dieu selon Berkeley). Bref, dès lors que lexpérience la plus immédiate est celle dune résistance et dune contingence (en ce moment, cette table simpose malgré moi à ma perception), elle est celle dune existence qui mest extérieure. Cependant dire cela ou rien, vous maccorderez sans doute que cest à peu près la même chose
Existence, daccord, mais existence de quoi ? Et bien ma thèse est que pour répondre à cette question, il faudrait déjà savoir ce que vous entendez exactement par " existence " ! Et cest là quintervient la pensée et donc la vérité : dans limpossibilité que lexistence, et donc aussi la vérité au sens où sa mention est en facteur silencieux de toute affirmation (dire que cette table existe, cest dire quil est vrai que cette table existe), ne relève pas dune certaine définition. Vous devinez où je veux en venir : à vous montrer que cette définition doit dune certaine manière relever du nom propre.
Cette idée dune définition de lexistence vous choquera peut-être, et vous pourrez vous référer à une réponse de Descartes, et aussi une remarque de Pascal, pour me rappeler quil sagit là de notions absolument premières dont tout le monde doit forcément avoir la compréhension et quil est dès lors inutile de définir. Que ce soit des notions absolument premières est en effet évident : il est impossible de les définir autrement quen les présupposant, cest-à-dire quen supposant implicitement quelles sont déjà définies (la primauté de lénoncé, cest limpossibilité pour lénonciation de ne pas être une pétition de principe). Mais que chacun en ait forcément une compréhension suffisante, et que cette compréhension aille de soi, voilà ce que je naccorderai pas.
La nécessaire originalité des notions premières
Sans me lancer de nouveau dans une problématique des conditions dont la notion de vérité sautorise nécessairement, je vous ferai remarquer que cette notion ne peut pas du tout avoir le même sens dans des disciplines pourtant voisines : en physique, en algèbre, et en théorie des probabilités, pour se limiter à ces exemples quon peut en réalité multiplier indéfiniment. Et dès lors que vous maurez accordé cette évidence, vous devrez bien reconnaître la nécessité de le faire aussi à propos de lexistence, puisque le savoir ramène toujours la vérité à la considération dune certaine existence (dans lordre du savoir, dire " il est vrai que ", cest pointer en direction dun référent au moins idéal). Or " existence " ne peut pas avoir le même sens à propos dune probabilité (quand je prends le volant, il existe une certaine probabilité quon pourrait peut-être calculer pour que je narrive jamais à destination, et je ne peux pas lignorer ), à propos dune valeur de x (" il existe x tel que "), à propos dune force ou dune trajectoire, ou encore à propos dune simple chose comme ce cahier posé sur la table et qui existe indubitablement.
Si donc des exemples aussi banals vous convainquent de limpossibilité dadmettre l" univocité " de lexistence et de la vérité, vous devez bien admettre la nécessité que ces notions relèvent dune définition quon dira dès lors forcément " originelle ".
Ce qui donne loriginel, cela sappelle loriginal (Kant exprime cela réflexivement en disant que loriginalité est le don des règles : la capacité de faire école, en quelque sorte). Et loriginal, par définition, cest lenvers du génie : original et génie sont comme le recto et le verso lun de lautre, puisquon appelle génie la capacité de produire de loriginal et original le résultat du génie. Bref, il est impossible de ne pas supposer à lexistence et à la vérité une définition qui soit en fin de compte géniale !
Si donc vous maccordez maintenant que lexistence et la vérité, précisément parce que ce sont des notions absolument premières (leur définition est nécessairement une pétition de principe), sont par là même des notions géniales, cest-à-dire si vous maccordez que ces notions relèvent non pas de linnéité dorigine divine (thèse de Descartes), ni moins encore de la découverte (ce qui serait une nouvelle pétition de principe : cest seulement au nom de la vérité quon pourrait reconnaître quil sagit vraiment de la vérité), alors vous maccordez forcément quelles relèvent de linvention !
Donc vous mavez accordé que les notions absolument premières sont, comme telles, forcément géniales Et le génie, cest quoi, concrètement ?
Une seule réponse : le nom, en tant quil cause la vérité comme telle ! Souvenez-vous encore une fois de lexemple du tableau : dès lors quon découvre quil na pas été produit par tel artiste auquel on lattribuait jusque là, il devient par là même un " faux ", sans que sa réalité soit le moins du monde concernée (sa composition nest pas moins savante quauparavant, ni ses couleurs moins subtiles ). Et quest-ce quun faux, sinon une réalité qui prétend à mauvais droit relever de lart ? A linstant où la " fausseté " est établie, le tableau est par là même éjecté du domaine de lart, cest-à-dire du domaine de la pensée (sa production nest plus un acte, mais une action éventuellement admirable).
Donc cest le même daccorder que les notions dexistence et de vérité sont absolument premières et daccorder quelles sentendent forcément dun nom propre !
Cette conclusion pourra sembler bien abstraite à certains dentre vous. Quil leur suffise de prendre nimporte quel exemple pour voir non seulement quelle simpose logiquement, mais surtout quelle a depuis toujours été admise par tout le monde. Je veux vous montrer, en dautres termes, que le nom propre cause universellement la nécessité pour nimporte quoi de relever originellement dune certaine définition de lexistence et de la vérité, et que cette définition, précisément parce quelle renvoie expressément à la question de lorigine, est toujours marquée dun certain nom.
Vous direz par exemple quil existe des réalités objectives. Mais est-ce que la science qui les constate nest pas (pour en rester à un paradigme très général) originellement galiléenne ? Et " Galilée ", cest bien un nom propre, il me semble. Un nom propre dont la notion même de vérité objective est constituée de sautoriser !
Parlons maintenant de lunivers dans sa légalité. Est-ce que lunivers nest pas " einsteinien " ?
Vous préférez quon parle des hommes ? Alors je vous demande : est-ce que leur inconscient nest pas " freudien " ?
Et dans le même ordre didées, est-ce quil ny a pas des productions subjectives qui sont " lacaniennes " ?
Dailleurs je nai rien inventé, au moins sur ce dernier point. Par exemple si vous souhaitez acquérir un savoir très réel sur les psychoses, je ne vous saurais trop vous conseiller de lire un excellent ouvrage de Charles Melman un séminaire, en fait qui sintitule Les structures lacaniennes des psychoses (Publication de lassociation freudienne internationale, Paris, 1995). Je ny peux rien : les structures des psychoses dont il est question dans ce livre sont " lacaniennes ", alors quune réflexion naïve et un peu sotte (si lon appelle sottise le fait de ne pas sinterroger sur ce quon dit pour en cerner la possibilité) aurait considéré quelles sont réelles, au sens où ces structures existent et où Lacan les aurait découvertes ou permis de le découvrir. Oui, elles existent. Mais à condition que vous ajoutiez " dun point de vue lacanien ", exactement comme linconscient existe dun point de vue freudien, ou que les mirages gravitationnels existent à léchelle de lunivers dun point de vue einsteinien !
Je vous disais lautre jour quon nétait jamais malade que dun point de vue médical (un lacanien soulignerait alors que le " d " sentend aussi bien au génitif quà lablatif). Vous voyez maintenant que cette remarque était trop générale : ce nest pas du tout la même chose dêtre malade du point de vue de la médecine hippocratique quon pratiquait dans lAntiquité et au moyen âge, et dêtre malade du point de vue de la médecine pastorienne.
Je radicalise ma remarque, pour vous en montrer la portée dans lhorizon de la distinction du métaphysique : selon le nom propre dont vous vous autorisez pour parler de maladie, il y a quelque chose ou il ny a rien ! Car une invasion bactérienne na aucun sens dans la médecine des humeurs, exactement comme un dérèglement des humeurs na aucun sens dans une médecine de lasepsie.
Impossible dêtre plus clair, dans cet exemple : " Hippocrate " ou " Pasteur ", cest-à-dire à chaque fois le nom propre, décide littéralement de lexistence et de la vérité !
Or décider de la vérité et de lexistence, cest exactement la définition le génie (ce que dit notamment sa figuration à travers lidée de " création ").
Vous le comprendrez aisément en vous référant à ce que jai dit lautre jour de la compréhension dune uvre, dont vous pouvez radicaliser le problème en demandant par exemple " quest-ce que la vérité, pour quon ait inconditionnellement raison de tourner La Règle du Jeu, cest-à-dire un film dont on peut finalement dire que ce qui compte, cest quil existe (par " inconditionnellement ", je fais bien sûr allusion au caractère premier, originel donc original , des notions qui sont en cause).
Jespère vous avoir convaincu de la nécessité de considérer la vérité (et lexistence), en tant que sa notion est première, comme forcément " géniale " cest-à-dire causée dun certain nom propre .
La vérité en philosophie
Alors si vous accordez que les questions de la vérité et de lexistence sont, à cause de leur radicalité, les questions mêmes de la philosophie, eh bien vous êtes dune certaine manière débarrassés de lillusion réflexive qui voudrait que la philosophie soit une sorte de science et quil faille en attendre des connaissances en même temps que vous ne lêtes pas, ne serait-ce quà cause du savoir que je vous ai apporté aujourdhui et des réalités que je vous ai fait apercevoir !
Être et ne pas être débarrassé de lillusion réflexive, cest ce qui définit la philosophie, en tant quelle nest pas vraiment identique à la métaphysique (elle lui est identique, oui ; mais quand même " pas vraiment ". Je lexprime en disant que la philosophie se distingue de la métaphysique, dont elle ne diffère pas.
Or la distinction du philosophique et du métaphysique (et pas simplement de ces disciplines comme pratiques " humaines ", en quelque sorte), cest précisément celle que jindiquais lautre jour par lidée de " nature ", que jai choisie parce quelle est lidée métaphysique par excellence. Mais la nature en question, cétait le nom propre ! Et voilà la distinction constitutif du philosophique à lencontre du métaphysique dont il ne diffère quen vérité et non en réalité.
Ainsi, dire que la contingence est de nature sartrienne ou que la différence du phénomène et de la chose en soi est de nature kantienne (et ainsi de suite : autant dexemples quil y a de concepts dans lhistoire de la philosophie), cest pointer leur vérité. Un discours naïvement métaphysique dirait leur " réalité ". La philosophie en est distinguée, et cest pourquoi elle est vraie.
La vérité est ce qui compte, alors que la réalité est ce qui importe.
Le premier terme vaut pour la philosophie et le second pour la métaphysique, sans quon puisse établir entre eux une différence réelle, dont la condition serait de considérer la vérité comme une sorte de réalité.
Jespère donc vous avoir expliqué aujourdhui ce quil fallait entendre quand je dis que le nom propre est la cause de la vérité.
Cette cause, en jouant sur le double sens du mot, cest la philosophie. Sans quil le sache, un philosophe est toujours en train dinterroger son propre nom : ce sont les autres qui sen rendront compte en reconnaissant la " nature " de ce quil aura découvert le plus sincèrement du monde.
La prochaine fois, jessaierai de vous indiquer en quoi cest constitutif de la seule réalité de la philosophie, cest-à-dire de luvre conceptuelle.
Je vous remercie de votre attention.
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