Huit cours rassemblés : la sincérité
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Sincérité et transparence à soi. Sincérité, éthique et morale.
Je voudrais rapidement poser la question de la sincérité, en la dégageant de la problématique dans laquelle on lenferme habituellement, et qui empêche tout simplement de la penser.
On fait souvent de la sincérité une sorte de transparence à soi. Cette transparence serait identique à une vérité subjective, fondée en quelque sorte ontologiquement dans la nécessité que la conscience soit transparente à elle-même.
Kant met en avant cet argument (Théodicée, Observation finale) : il rapporte la sincérité à la conscience formelle cest-à-dire à la conscience en tant quelle se considère elle-même indépendamment de son contenu (qui renverrait à " la prudence de ne rien hasarder qui risque dêtre faux "). Il souligne la nécessité de tenir le rapport de la conscience à elle-même comme infaillible leçon capitale dont toute la phénoménologie jusquà aujourdhui sera la conséquence. Voici deux citations : " une conscience erronée est un non sens ; et si une pareille conscience existait, personne ne pourrait être sûr davoir bien agi, puisque le juge en dernier ressort, lui-même, pourrait encore se tromper " et " la conscience que jai de croire en fait avoir raison (ou den faire seulement semblant) nest pas susceptible de la moindre erreur, puisque ce jugement, ou plus exactement cette proposition, se borne à dire que tel est mon jugement sur lobjet ".
Vous voyez que cette question pourrait être reprise notamment à la lumière de deux notions, qui sont également décisives : celle daliénation et celle de méconnaissance. Ce nest pas mon objet aujourdhui, aussi nindiquerai-je que brièvement la différence quil convient de faire entre elles. Laliénation est liée à limpossibilité tautologique de sortir de son propre point de vue, en tant que ce point de vue peut lui-même être déterminé cest-à-dire en tant quil nest lui-même que le moment subjectif dun processus qui le dépasse. Si " les conditions dexistence déterminent la conscience ", alors cest le savoir de ces conditions dexistence qui est la vérité de la conscience, contre non seulement sa certitude mais encore sa propre transparence. Vous avez compris quune des questions essentielles de la philosophie post-kantienne, cest-à-dire héritière de ses considérations sur la " dialectique " et sur lillusion nécessaire que la conscience peut être amenée à être pour elle-même, sera de découvrir à quelles conditions réelles ou idéales un point de vue peut nêtre pas aliéné (par exemple Marx explique que le point de vue du prolétariat est principiellement juste, puisquil est celui de la seule classe qui, nayant aucun intérêt à défendre, ne fera pas dune revendication universelle le masque dun intérêt particulier). Plus intéressante aujourdhui est la notion de méconnaissance, qui vient de la psychanalyse. La méconnaissance, curieusement, est une parfaite lucidité, à ceci près quelle ne se reconnaît pas comme telle. (Cest ce paradoxe qui me fait parler de cette notion après la citation de Kant que je viens de faire.) Etre dans la méconnaissance, cela signifie énoncer ou entendre très clairement et très distinctement une vérité ou une nécessité, mais sans se rendre compte que cest de soi-même quon parle, en étant absolument certain de parler dune autre personne. De lextérieur, la méconnaissance est toujours spectaculaire, et elle devient même comique voire hilarante quand on se trouve dans la position de pouvoir partager avec un autre auditeur le discours dune personne qui méconnaît. Bien entendu, on peut soi-même en être victime : le comble de la méconnaissance peut être de méconnaître ce quon dit à propos de soi en parlant de la méconnaissance dun autre. Et lintéressant pour nous est que la méconnaissance est, comme laliénation dont je viens de parler, une attitude parfaitement sincère : personne nest aussi honnête et franc que celui qui dit à propos dun autre des vérité dont il découvrira, par exemple après plusieurs années danalyse, quelles étaient les siennes. Je donne un dernier exemple de ce paradoxe dune sincérité absolument fausse : la première séance danalyse est souvent un exposé de nécessités quil faudra plusieurs années pour reconnaître. A la fin, on se remémore chaque parole de la première séance et on découvre, stupéfait, que tout y était déjà mais quon était absolument à sourd à ce quon disait très sincèrement.
Il nest donc pas possible de faire de la transparence originelle de la conscience à elle-même quelque chose comme un statut originel quil faudrait préserver et que, pour cette dernière raison, on serait alors fondé à nommer sincérité. Si lon refuse de séparer sincérité et vérité (subjectivement, la sincérité serait la volonté de vérité en soi), on se doit donc de ne pas considérer cette transparence comme légitime théoriquement ainsi que Kant lindique dailleurs expressément, quand il fait remarquer que la conscience que nous avons de nous mêmes, étant précisément une conscience, ne peut porter que sur notre statut de phénomène (phénomène = objet pour une conscience, comme nous le sommes pour nous-mêmes dans notre propre réflexion) et non sur une vérité qui serait vraiment la nôtre, si lon peut traduire ainsi son expression de " caractère intelligible ". Cela dit, dans lordre pratique la conscience infaillible : si cest la pure représentation de la loi qui définit la nécessité morale, autrement dit si cest lordre représentatif en tant que tel (la morale est de faire tout ce quon ne peut pas ne pas se représenter devoir faire), alors il suffit de réfléchir pour être dans le vrai (puisque la représentation nest rien dautre que la réflexion exposée en tant que telle). Mais justement : ce nest pas du tout le même de réfléchir, et par conséquent de sen tenir à la forme des actions (et aussi des choses, comme dans lexemple du jugement esthétique qui est réfléchissant parce quil concerne ce que limagination réfléchit des objets leur forme), et dêtre conscient, cest-à-dire finalement aveugle à soi-même ! Voilà en effet le paradoxe de la conscience, tel que Kant en donne une première indication : je ne me connais pas tel que je suis, mais je sais pourtant que je suis mauvais cest-à-dire que jai originellement décidé de lêtre quand ce que je fais ne répond pas à la pure nécessité formelle dune liberté qui se détermine par la seule représentation de la loi.
Sur le moment ma conscience est infaillible dans le domaine pratique et on peut parler de sincérité quand il sagit dagir moralement, mais la conscience nest absolument pas un lieu de vérité sur soi dans le domaine spéculatif, cest-à-dire de la connaissance de soi.
Donc la sincérité ne peut pas consister à vouloir être " vrai " au " authentique ", mais seulement à nêtre pas duplice dans ses actions. Voilà ce que nous apprend lexamen de la position kantienne. Evidemment, tout le problème est désormais de savoir ce quil est concrètement du domaine pratique où la sincérité paraît seule simposer.
En réalité la question est moins simple. Vous savez que Kant est le penseur de la représentation et que pour lui la réalité des choses ne compte pas plus que la réalité des gens. Quand il sagit de la faculté de " sentir ", par exemple, lexistence de lobjet ne compte pas alors quon aurait pourtant imaginé que, si elle ne comptait pas quand il sagissait de connaître cest-à-dire de remonter à un concept, elle devait être seule à compter quand il sagissait de sa singularité même. Je vous renvoie aux développements sur le jugement esthétique, qui doit être " libre de tout intérêt ", et donc être avant tout indifférent à lexistence de ce qui est considéré. Pour Kant, cest-à-dire pour nous quand nous en restons à la position réflexive, les gens non plus ne comptent pas : ce qui compte uniquement, cest lhumanité en eux. Ainsi vous ne devez pas respecter votre voisin pour lui-même, mais pour lhumanité dont il est le représentant à côté de vous. Dans sa philosophie de lhistoire, cest pareil : cest en tant quespèce et non pas individuellement que lhumanité est appelée à la perfection ! Non pas quil sagisse là dune dureté particulière de Kant (encore que je puisse vous citer certains passages sur les animaux quon peut manger sans plus de problème quon mange des " pommes de terre "...), mais cest une nécessité intrinsèque de la position réflexive quil a constamment maintenue : quand on réfléchit, aussi bien dans lordre théorique que pratique, la question nest jamais que celle de la " représentation ". Pour la sincérité, donc, il ne sagit pas davoir de soi une représentation qui serait la vérité, puisque ce serait précisément une représentation de soi, comme telle soumise à la nécessité du sens interne, et non soi ; mais il sagit dagir conformément à la nécessité représentative, cest-à-dire en déterminant la liberté selon la seule forme de la légalité.
Pointer à la fois la grandeur et la limite du kantisme (partir de la réflexion et non pas de lêtre), cest reconnaître la justesse de la sincérité morale et en même temps nier que cette sincérité soit éthique.
Vous savez que cette différence est capitale : la morale renvoie, ainsi que Kant lexpose parfaitement, à la nécessité représentative, alors que léthique renvoie au contraire à létrangeté du sujet relativement à lui-même. Je traduis : en morale, on a toujours raison ou tort en le sachant parce quil sagit à chaque fois de ce que nimporte qui aurait raison ou tort de faire à notre place, et que la conscience réflexive nous identifie nécessairement à nimporte qui. Pour léthique, au contraire, la question davoir raison ou tort ne se pose pas, dès lors précisément que cette question est réflexive cest-à-dire quelle nous implique en tant que nous sommes nimporte qui. Et en effet : jai raison quand nimporte qui devrait faire ce que je fais, cest-à-dire que je deviens expressément pour moi-même nimporte qui. La réflexion est la position dun sujet indifférent : moi-même cest-à-dire nimporte lequel de mes semblables. Concrètement, cela signifie quune nécessité éthique échappe toujours au sujet qui se représente lui-même. Il est par conséquent impossible dêtre sincère dans le domaine éthique si la sincérité renvoie à la conscience de soi, pour la même raison quil est impossible de ne pas lêtre dans le domaine moral. Je ne puis en effet faire le mal quen étant de mauvaise foi, cest-à-dire quen " oubliant " de minterroger sur la valeur universelle de ce que je fais (ou, dans le cas dune action vraiment cynique, quen " oubliant " de minterroger sur la valeur de lattitude cynique). Mais létonnant est que je ne puis faire le bien quen étant également de mauvaise foi. En effet quand je fais ce que nimporte qui aurait raison de faire, je dois bien " oublier " de minterroger sur la légitimité de cette posture de semblance réflexive. Car enfin, si médiocre que je sois par ailleurs, je ne suis pas nimporte qui pour moi-même (la première personne est incommensurable à celle dune troisième personne) bien que je me détermine comme tel (ce que je dois penser, cest ce quon aurait raison de penser à ma place)! Il faut donc que je fasse semblant dêtre nimporte qui pour agir conformément à la loi morale. Autrement dit, il faut que je prenne sur moi un point de vue parfaitement abstrait, celui de lhumanité en général, dont je ne suis dès lors que le représentant. Jimporte, moi qui ai plus ou moins de mérite à vaincre mes tendances sensibles pour me conformer à limpératif, mais je ne compte pas : de toute façon cest encore et toujours de la loi, et en fin de compte seulement de la loi, quil sagit dans mes actions...
Critiquant la position réflexive, nous devons donc conclure contre Kant que la morale et la sincérité sexcluent absolument tant pour le bien que pour le mal. Lordre moral, qui est lordre de la réflexion, est nécessairement lordre du semblant, parce quil faut que je sois le semblable de tous ceux en qui je me reconnais (les autres représentants de la même humanité) pour agir moralement. Je dirai ainsi que la sincérité simpose comme le semblant de la conscience, dès lors que celle-ci ne peut être fausse pour elle-même.
Voilà le paradoxe que je voudrais vous faire apercevoir : cest le même de ne pas pouvoir se tromper sur la valeur morale de ce quon fait, et de nêtre que sa propre semblance.
Par " semblant " (terme emprunté à Lacan) vous savez que jentends la référence au savoir par quoi chacun est constitué comme le semblable de tous les autres et par conséquent comme le même que soi. Pour nous humains, la semblance consiste donc à avoir des pensées humaines cest-à-dire telles que nimporte qui puisse, le contexte étant donné, les reprendre à son compte. Eh bien je proposerai pour cette raison une première définition de la sincérité, corrélative de celle que jai indiquée la semaine dernière (être en extériorité à ce autorise la reconnaissance de soi) : ne pas se dérober à linhumanité de sa propre pensée. Non pas vouloir penser dune manière inhumaine ce qui serait simplement de la perversion mais admettre simplement léventualité de la pensée sil ny a de vérité que par la pensée, cest-à-dire quà lencontre du semblant (je vous rappelle quon sen tient à cette définition négative, car une caractérisation positive renverrait à un semblant de second degré).
Cette inhumanité, vous lavez compris, cest le domaine de léthique. La pensée est inhumaine, précisément parce quon ne pense jamais ce quon " veut " nétant jamais là pour soi quand elle a lieu. Pareillement, si lon ne pense que sans soi, cela signifie quon nagit éthiquement que sans soi, et que quand on est là, on agit nécessairement en référence à un savoir formel de lhumain (le savoir que Kant a nommé transcendantal) auquel on se conformera ou on sopposera. Toute définition de la sincérité doit donc sentendre à lencontre du semblant (dont Kant est par excellence le thuriféraire).
Cest en tout cas ce quimplique notre questionnement. Car si vous en restez à votre conscience réflexive, autrement dit sil ny a que la formalité représentative qui compte pour vous, aucune sensibilité aux questions philosophiques ne sera jamais possible en vous, pour revenir un instant sur lidée que la sincérité est la condition philosophique de la philosophie. Vous nen avez rien à faire, de toutes ces questions, puisque la pure forme réflexive vous guide infailliblement dans votre existence pratique. Tout cela est donc réservé aux philosophes, et vous vous êtes sûr davoir déjà en vous le critère suffisant. Dailleurs la révolution opérée par Kant dans le domaine pratique limplique expressément : au lieu que, comme dans lAntiquité, on doive posséder une certaine idée du Bien cest-à-dire être philosophe afin de pouvoir la réaliser dans ses actions, il nous a fait reconnaître que la " conscience commune ", par exemple celle dun " humble artisan ", étant parfaitement compétente quand il sagissait des nécessités du devoir : nul besoin du savoir des philosophes ! Ce discours de Kant que vous avez tous lu dans les Fondements de la Métaphysique des Murs, signifie de la manière la plus claire quon na pas du tout besoin de la philosophie pour faire son devoir, cest-à-dire pour agir selon lhumanité qui nous définit (par devoir, et non pas simplement conformément au devoir). Alors vous voyez bien que si vous mavez accordé au début que la sincérité était une condition essentielle pour être sensible aux questions philosophiques, et si vous accordez à Kant (comme je le fais moi-même) quil y a une transparence réflexive infaillible, vous allez devoir reconnaître quon na rien à faire des questions philosophiques parce quelles sont toujours déterminées et que la formalité pure du devoir suffit absolument. Je le dis plus concrètement : inutile davoir quelques lumières que ce soit sur le " sens de la vie ", parce que de toute façon le devoir simpose inconditionnellement. Sil y a une vérité métaphysique qui accomplit cette formalité, tant mieux, mais sil ny en a pas, cela revient exactement au même : le devoir simpose toujours autant même si Kant reconnaît que par ailleurs cela naurait finalement pas de sens (mais justement : cela ne compte pas). Même sil ny a pas de Dieu pour donner un sens à tout, nempêche quil y a des gens vertueux et des crapules et que notre devoir est du côté des premiers.
Bref, si vous vous identifiez au sujet moral le seul qui compte pour Kant, et aussi pour vous quand vous adoptez la position réflexive vous êtes nécessairement insensibles aux questions philosophiques. En quoi on aboutit à une aporie, pour notre notion : si la transparence pratique de la subjectivité peut être entendue comme sincérité, et si elle implique la vanité du savoir philosophique, vous allez devoir affirmer quon peut être sincère en étant indifférent au sens de ce quon fait si vous maccordez de définir trivialement la philosophie comme le travail réflexif sur le sens... Autrement dit, il faudra que vous en restiez à la certitude pratique (certes suffisante, en morale) sans jamais vous demander ce quelle signifie en fin de compte, ni surtout sans la mettre en question comme critère de légitimité. Loin de moi lidée de la critiquer. Mais cest bien dans le savoir philosophique seulement quon put apercevoir pourquoi, dans ce cas, on peut identifier la certitude et la vérité alors même que lexpérience nous enseigne quotidiennement que la certitude est plutôt le vécu de lerreur (tous les gens qui se sont trompés étaient certains davoir raison : on ne parlera jamais derreur quand on sen est tenu à des probabilités qui ne se sont pas réalisées)... En quoi vous reconnaissez la limite réflexive du principe de réflexion.
Léthique, disais-je, cest tout autre chose. Un acte éthique nest pas du tout un acte que nimporte qui devrait faire. Cest dailleurs un point sur lequel je ne suis pas daccord avec le sens que prend cette notion en psychanalyse. Lacte éthique par excellence, de ce point de vue, cest de poser une limite. Une limite à quoi ? A la jouissance. Et la limitation de la jouissance, comme chacun sait, on peut dire que cest linstitution du désir. Pour la psychanalyse, léthique est toujours celle du désir en tant quil sidentifie à la limitation par la loi dune jouissance sans fond. Ensuite, quand on considère le désir particulier de quelquun, on dira que son éthique a précisément consisté à limiter les possibilités de jouissances (cest-à-dire dinfini ou plus exactement dapeiron terme antique désignant lillimité originel) que sa situation dipienne et son histoire personnelle ont ouvertes (par exemple à travers lidentification au père). Or vous voyez bien que cette conception fait disparaître la notion de droit attachée à lidée de vérité non pas certes dans labsolu, puisquil sagit de la loi, mais pour le sujet. On ne peut pas parler de la vérité du sujet sans quen même temps on ne fasse la différence entre avoir raison et avoir tort, et toute la question est de savoir si cest relativement à quelque chose (semblance) ou si cest subjectivement. Donc léthique, à mon avis, est le domaine de ce quon a raison de faire pour la seule raison quon est soi, et elle soppose à la morale qui est le domaine de ce quon a raison de faire pour la seule raison quon est nimporte qui (par exemple Kant a eu absolument raison décrire la Critique de la Raison pure, et il serait absurde de dire que nimporte qui a le devoir décrire ce livre, ou même décrire des livres en général).
Et cette notion de droit, à travers une problématique de la temporalité subjective (la différence entre lavenir et le futur dont la rencontre personnelle est linstitution), je la rapporte désormais à la problématique de la promesse, ainsi que je lai déjà expliqué (donc cest éthiquement que la médiocrité est un crime, alors que moralement elle est presque un idéal).
Cette différence de léthique qui est toujours inhumaine et de la morale qui se confond avec son propre caractère " humain " (agir comme représentant de lhumanité) permet de poser à nouveaux frais la question de la sincérité.
Une première évidence tient déjà à la perte de la semblance qui est engagée dans léthique : alors que dans la morale on a toujours toute lhumanité avec soi (faire ce que tout être humain devrait faire à notre place) et par conséquent quon est jamais seul quelles que soient les circonstances de fait, léthique limplique au sens où je vous ai déjà dit que la vraie solitude ne consistait pas à être sans les autres mais à être sans le savoir et sans soi-même.
Celui qui nest pas seul est par principe insensible aux questions philosophiques qui ne valent jamais, à cause de leur caractère radical, que dans la solitude que je viens dindiquer. Autrement dit : les questions philosophiques renvoient au problème que lhumain est pour lui-même (notamment à travers la priori de la communauté du monde) et la sincérité consiste à ne pas se dérober à ce caractère problématique dêtre soi. Cest le même dêtre problématique pour soi et dêtre absolument seul. Car si lon sait un tant soit peu ce quil en est de soi, on reconnaît ce même savoir semblablement à l'uvre chez les autres et par conséquent on a des semblables. Celui qui nest pas problématique pour lui-même, on peut dire avec Nietzsche que cest " lhomme du troupeau ", si vous maccordez le définir un troupeau comme constitué dune suite indéfinie de semblables. Et la philosophie nest pas faite pour cet homme-là, assurément. Bref, la sincérité est inséparable de la solitude absolue parce quelle est la reconnaissance de limpossibilité subjective de se dire humain laquelle impossibilité subjective est en propre la " sensibilité aux questions philosophiques ".
La sincérité est dabord de ne pas se reconnaître soi-même ni a fortiori de ne pas pouvoir se dire humain. Celui qui se reconnaît joue en réalité à être lui-même (il veut être une bête de troupeau, puisquil ne peut se reconnaître que comme le semblable de ses semblables), en ce sens quil ne sinterroge surtout pas sur la valeur de vérité de la conscience quil a de lui-même, non pas au sens où la conscience pourrait être trompeuse pour elle-même, mais au sens où la légitimité de se poser comme étant soi-même irait de soi.
Je suis moi, bien sûr ; mais qui, " moi " ? Moi le professeur, moi le contribuable ? ce ne sont pas du tout les mêmes, et pourtant cest toujours moi, et on peut imaginer des situations où ils soient en opposition. Suis-je alors lunité de tous ces rôles ? Non, puisque cette unité napparaît que dans et par la réflexion que jen fais et quelle disparaît quand il ny a plus de raisons de réfléchir.
Vous me direz que ne pas se reconnaître, quand on en pose la question à lencontre dun semblant qui serait celui de la conscience, concerne la séparation que tout sujet est avec lui-même, au sens où la vérité de ce quon dit se trouve non pas en nous qui le disons mais dans lécoute dun autre qui peut à tout moment nous couper la parole et faire apparaître que nous ne disions pas ce que nous croyions dire (par exemple, parlant de révolution, on peut être interrompu sur rêve ou sur révolu). Mais je vous ferai remarquer que vous êtes alors dans leidétique freudienne (une parmi une infinité dautres possibles, et nécessaire pour soi comme elles le sont toutes) et puis surtout que ce nest pas de reconnaître ainsi sa propre étrangeté quon peut être spécialement sensible aux questions philosophiques (aux questions psychanalytiques, oui). Pour quon puisse parler de philosophie, il faut que se pose la double question de la vérité et de lexistence. Cest donc du point de vue dune étrangeté à soi en termes de vérité et dexistence quil doit sagir dans la sincérité si cette disposition est vraiment condition pour la sensibilité qui nous intéresse. Alors si la légitimité de dire " moi " est problématique et si la sincérité est de le reconnaître (impossible dêtre à la fois sincère et arrogant, par exemple), on voit bien que cest en termes dexistence et de vérité que se pose la question de la sincérité : la proposition " je suis, jexiste " dit mon existence et est vraie toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit. Donc la sincérité, à mon avis, consiste dabord à reconnaître ce caractère problématique de la légitimité de se reconnaître soi-même, parce que toute reconnaissance est conditionnée (socialement, familialement, métaphysiquement...), quelle renvoie à une semblance matérielle (moi, le même que mes collègues, que mes compatriotes, etc.) ou formelle (soi un sujet réfléchissant), en quoi il ne peut jamais vraiment sagir de moi, qui ne suis moi que quand je me surprends, que quand je ne me comprends pas ce quand je fais ce que je nétais daucune manière capable de faire... Eh bien si nous conservons le lien entre la question de la sincérité et celle de la vérité, je dirai que je suis moi là seulement où je suis capable de vérité le reste étant au mieux du semblant .
Et où suis-je capable de vérité ? Réponse : jamais dans lexistence réflexive qui nest la mienne que " par ailleurs ", mais seulement là où je suis marqué...
Donc la sincérité nest rapport à soi que par lintermédiaire dune réalité marquante. La sincérité est forcément triangulée par une telle réalité : ce nest jamais un rapport de transparence de soi à soi, mais si elle est inséparable de la question de la vérité, et si la question de la vérité est finalement la question de la marque, alors on peut parler de sincérité subjective comme le rapport de moi à moi quune certaine réalité, celle qui marque, aura en tant que telle instaurée.
Cette réalité, Descartes dit par exemple que cest Dieu : moi qui suis marqué par Dieu, je suis capable de vérité en ce point exclusif dont il se pourrait bien quil soit non seulement ma vérité, mais mon être... Je dirai dune manière générale que cest toujours une rencontre, dont on ne sest jamais remis, et qui depuis nous fait parler et agir. Il faudra que nous revenions sur cette idée, bien entendu.
Quand jai commencé à réfléchir devant vous à la possibilité dêtre " sensible aux questions philosophiques ", jai annoncé presque tout de suite quil sagissait forcément dun événement par quoi nous avons été sensibilisés (car on ne peut être sensible quà avoir été sensibilisé). Dautre part, jai indiqué quil y avait une condition subjective à cette sensibilité : la sincérité, et jai commencé à en approfondir la compréhension. Maintenant, si vous mavez bien suivi, vous comprenez quil sagissait en réalité dune seule question toujours celle de la marque dont on peut, dans un premier temps et à la suite de Descartes, considérer quelle est une triangulation (moi / Dieu / la vérité dont je suis capable). Evidemment, je ne vais pas en rester à cette position théologique (au contraire, même : jessaierai de vous expliquer que la sincérité est, comme position, identique à lathéisme subjectif). Mais ce qui est sûr pour linstant, cest que la sincérité ne peut pas être un rapport immédiat à soi-même et que cette impossibilité renvoie expressément à lévénement de la marque (au sens verbal, donc). Je le dis autrement : si je puis avoir avec moi-même un rapport non mensonger et je vous rappelle que toute réflexion est mensongère, puisquelle fait de moi nimporte qui alors que je ne peux pas être nimporte qui pour moi ce ne sera pas un rapport dintrospection ou dattention à moi-même, mais tout au contraire un rapport dextériorité où la surprise davoir pensé (vous savez que je refuse de séparer vérité et pensée) sera par là même la reconnaissance de son lieu en moi, en tant quil mest indistinctement ce qui mest le plus étranger et le plus propre. Là je pense, et là seulement : là où je ne me reconnaîtrai jamais me constituant comme sujet personnel de cette impossibilité définitive dêtre moi-même le lieu de ma propre vérité.
Mais cette impossibilité ne renvoie pas à un Dieu qui, comme dit Saint Augustin, doit bien savoir qui je suis, puisquil ma créé. Elle renvoie à limpossibilité que je me reconnaisse moi-même dans les marques dont je suis parsemé : elle renvoie à la mort dont une rencontre a été pour moi lévénement. Car la marque atteste dune mort, et il va de soi que je ne puis me reconnaître dans celui qui nest pas revenu de telle ou telle épreuve que jai dû traverser.
Je ne suis pas le lieu de ma propre vérité, et la sincérité est de reconnaître que cest depuis cette étrangeté que je puis seulement avoir avec moi-même ce rapport détonnement qui constitue la première personne en tant que telle.
Comment puis-je être moi ? Non pas moi, concrètement (mon histoire singulière, etc.) mais moi comme première personne. La sincérité est la disposition subjective de la première personne depuis cette question. Et quand il sagit de la première personne en tant que telle, la disposition de conscience (impossible de comprendre que je sois moi) est déjà position subjective (létrangeté définitive au lieu de ma propre vérité).
La prochaine fois, nous explorerons cette impossibilité. Si vous vous souvenez de ce que jai dit de la temporalité subjective, cest-à-dire de lopposition du futur et de lavenir, vous savez déjà que la sincérité est un certain rapport temporel à soi-même en tant quil met en uvre notamment sa propre parole (puisque promettre est un acte de parole). Si le crime de médiocrité nest jamais possible que dans la mauvaise foi puisquil consiste à " oublier " soigneusement quon a été une promesse pour le monde, pour les autres et pour soi-même, vous saisissez davance la dimension éthique de la sincérité à travers la question dune identification à ce qui nest pas du semblant. En quoi nous devrons opposer lacte qui ne lest jamais, à laction qui lest toujours.
Je vous remercie de votre attention.
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La sincérité, premier trait de la sensibilité philosophique. Disposition consciente ou position subjective. Sincérité et vérité. Sincérité et bêtise. Enigme et philosophie.
Il y a quelques jours, je vous ai expliqué que la sensibilité aux questions philosophiques pouvait rencontrer deux obstacles subjectifs, que jai appelés le trivial et le sublime. Pour le trivial, cest évident : les triviaux sont des gens pour lesquels il ny a que de petites questions, celles que la vie institue dans lindéfinie poursuite quelle est delle-même (bien entendu, il faut considérer la vie comme humaine, avec toute sa complexité sociale, et non pas simplement naturelle : lhomme veut de la réussite sociale comme lâne veut du son). Lattitude des sublimes est, vous ai-je indiqué dautre part, une imposture qui interdit daborder réellement la philosophie, non seulement parce que toute question est forcément déjà lengagement dun travail et quon ne travaille jamais que des questions concrètes incommensurables avec les " grandes " questions humaines, mais surtout parce que la sublimité est une attitude qui doit constamment être maintenue contre les nécessités de la vie, et qui est dès lors seule à compter pour elle-même. Les sublimes sont donc aussi insensibles que les triviaux aux questions philosophiques, alors même quon aurait pu leur reconnaître avec elle une certaine parenté puisque ces questions sont indubitablement sublimes. Du point de vue de la philosophie, limposture de ceux qui prennent la pose pour eux-mêmes ne vaut pas mieux que la trahison de ceux qui ont décidé que la nécessité que la vie était pour elle-même était bien suffisante pour la remplir.
En conclusion de la séance précédente, javais rapproché cette double figure du mensonge, à quoi lidée de " grandes " questions semble pourtant nous ramener, des deux figures de la mauvaise foi décrites par Sartre à partir de la différence de la transcendance et de la facticité, selon celle quon met en avant (dabord pour soi-même) pour se permettre d" oublier " lautre. Si ce rapprochement est légitime, cela signifie que la disposition première permettant dêtre sensible aux questions philosophiques est la sincérité. Cest par conséquent cette notion que je vais explorer aujourdhui devant vous.
Dabord, il me semble nécessaire de souligner que la sincérité est impliquée, comme disposition subjective, dans les principaux caractères quon peut reconnaître aux questions philosophiques. Et la reconnaissance de cette nécessité est déjà exploration de la notion de sincérité.
Il va par exemple de soi que, toute question philosophique étant une question de sens, sa reconnaissance suppose que le sens lui-même puisse faire question. Jai déjà indiquée que les attitudes théocratiques ou totalitaires excluaient toute possibilité de philosophie. La mentalité théocratique pour laquelle tous les principes de la vie doivent être empruntés à la religion est par excellence, si lon peut dire, insensible aux questions philosophiques. Et reconnaître que le sens ne va pas de soi, nul ne contestera que ce soit un acte de sincérité. Corrélativement, on ne peut être sincère quà la condition de juger par soi-même et plus précisément de " penser par soi-même ", selon lexpression consacrée dont Kant souligne le caractère pléonastique. Notons en passant que cette nécessité qui va littéralement de soi nen doit pas moins être amenée précautionneusement devant certains publics, notamment de lenseignement secondaire (un collègue me parlait récemment dadolescents dont la religion est la référence constante et quun texte de Kant sur la nécessité du jugement personnel " rendait fous " en quoi son expression était plus juste et plus littérale quil ne pensait). En tout cas, le refus de " penser par soi-même ", cest-à-dire de lautonomie du jugement, est aussi bien le refus de la sincérité et donc est parfaitement rédhibitoire en ce qui concerne les questions philosophiques.
Ensuite, il va de soi quon nest sensible à une question philosophique quà avoir reconnu que, dans le domaine concerné, on nétait pas au clair. On peut à la limite reconnaître navoir aucune idée ni même aucune opinion, ou reconnaître que les idées ou les opinions quon avait manquent de cohérence et par conséquent de la possibilité quon sy tienne rationnellement. Reconnaître sa propre ignorance et surtout sa propre incohérence (car en fait nimporte qui a forcément comme opinion lidéologie de sa situation sociale, qui est toujours parcourue de contradictions), voilà encore un acte de sincérité. Celui qui sen tient à la certitude, quelle soit fanatique ou sceptique, nadmettra jamais le caractère non immédiat de la cohérence de la pensée alors même quil en démontre actuellement lincohérence (par exemple pour dire que toute vérité est religieuse il faut avoir une idée non religieuse de la vérité de la religion ; et celui qui prétend douter de tout na que mépris pour les savoirs qui, comme la psychanalyse et plus généralement les sciences humaines, montrent quon peut pour le moins douter de sa propre certitude). La sincérité fera au contraire de la cohérence une tâche éventuellement infinie (mais la décréter davance infinie est une nouvelle forme de mauvaise foi, puisque cela permet de se raconter à soi-même que de toute façon il ne servirait à rien de réfléchir), et cest dadmettre la possibilité de cette élucidation rationnelle qui conditionne le fait dêtre sensible aux questions philosophiques (même si le travail du philosophe saccomplit par ailleurs dans une ontologie de la multiplicité irréductible, comme cest par exemple le cas pour Deleuze).
Enfin la sincérité apparaît éminemment dans lacceptation quune interrogation puisse être radicale. La mauvaise foi ne saccomplit pas toujours dans la bêtise épaisse qui refuse davance tout questionnement des évidences : chez les personnes relativement éduquées, elle est compatibles avec la réflexion et le questionnement, pourvu quils naillent pas trop loin. Borner davance, cest-à-dire dune manière non critique, la portée dune interrogation, voilà la mauvaise foi : on sappuie sur le fait que, dans la certitude où lon a décidé de rester, on ne voit pas comment dépasser certaines limites (celles quimpose lordre objectif et subjectif auquel on a décidé davance de ne pas toucher) pour " oublier " que cela indique seulement la nécessité pour linterrogation quelle soit radicale. On est sincère quand on admet quun discours ne sen tienne pas aux demi-mesures, sans prendre les raisons quon a par ailleurs de refuser de tels discours (par exemple en politique un discours radical induit forcément une pratique totalitaire) pour des raisons de borner la réflexion. La radicalité de linterrogation qui la définit comme philosophique accomplit donc, mieux encore que les autres caractères, la nécessité subjective de la sincérité.
Mais la sincérité, comme disposition subjective, est " théorétique ". Si jai à changer les bougies de ma voiture, la question de savoir si je le fais sincèrement ou non na aucun sens, alors quelle se pose dans la manière dont je vais ou non entendre des objections et saisir leur portée quand je discute avec quelquun ou avec moi-même (la mauvaise foi consiste souvent à discuter sincèrement, mais en " oubliant " de voir certaines implication des arguments échangés ou même acceptés). Comme disposition théorétique et non pas pratique (au sens de la vie pratique et des actions quelle nécessite) la sincérité ne va donc pas de soi. Il y a des gens qui ne peuvent rester sans rien faire et qui sont, comme ils disent, des " hommes daction " ; ils peuvent avoir toutes les qualités morales quon voudra, mais pas la sincérité non pas surtout quils soient nécessairement de mauvaise foi (je viens dindiquer que cette alternative ne sappliquait pas dans laction au sens étroit bien quelle conditionne éminemment la vie pratique au sens large). Ces personnes, dont certaines sont éventuellement admirables, seront donc absolument insensibles aux problèmes philosophiques qui sont toujours dabord de nature théorétique.
Comme disposition théorétique concernant le vécu, la sincérité est toujours liée à la réflexion. Il est impossible de réfléchir la sincérité (si je prends conscience dêtre sincère en ce moment, je midentifie à une qualité donnée cest-à-dire que je suis tout simplement de mauvaise foi), mais il ny a de sincérité que relativement à une réflexion toujours déjà en train de se faire. Ainsi je suis déjà en train de prendre conscience que je ne savais pas ce que je croyais savoir à linstant où jadmets simplement lénonciation dune question philosophique ; et je deviens conscient du manque de cohérence et de valeur des avis que je pourrais spontanément donner, etc.
Mais lessentiel de la réflexion est ce que jappellerais la différance du sens et de la réalité (écrivons différance avec un " a ", du verbe différer). La réalité en elle-même est toujours faite de sens, puisquil sagit de la vie et que la compréhension de toute chose dans lhorizon de la vie est une manière suffisante pour elle de faire sens (ceci est un aliment, cela est un obstacle ; ceci promet un plaisir cela une peine...). Inutile de réfléchir pour vivre. Bien au contraire, même : moins on réfléchit et mieux on vit, si " mieux " signifie dune manière plus adaptée à un monde sur lequel on ne sinterroge pas. Le bon conducteur, par exemple, ne réfléchit jamais à ce quil faut faire en voiture : cest dun même mouvement vital et anonyme que lobstacle surgit dans le champ de vision et que le pied enfonce la pédale de frein alors quune réflexion, qui est déjà une différance temporelle et une personnalisation de lagir, eût immanquablement entraîné la collision (et la modulation précise du geste par exemple ne pas écraser brusquement la pédale de frein pour ne pas provoquer un tête à queue si elle peut être réfléchie à un second degré, appartenait déjà à lexis corporelle du bon conducteur). Eh bien, est-ce que cette différance du sens et de la réalité nest pas lopération inaugurale de la représentation philosophique ? Certes, réfléchir consiste à se regarder soi-même et à prendre conscience clairement de ce quon pensait obscurément afin de remonter aux conditions quon mettait en uvre sans sen rendre compte. Mais cela nest possible que sur le fond dune définition plus originelle de la réflexion qui est celle que je viens dindiquer : on ne revient à soi quà avoir en quelque sorte repoussé la réalité à lextérieur et à avoir conservé, sous une forme dès lors représentative, un sens qui ne lui est plus simplement inhérent ou constitutif mais qui devient notre problème. Réfléchir, donc, cest différer le sens et la réalité dont il est le sens, et la question philosophique lest en ceci quelle porte expressément sur ce sens différé. Vous voyez bien que le sens en lui-même nest jamais problématique : on vit, et voilà tout. Cela ne signifie bien sûr pas quon ne rencontre jamais de difficultés, mais que toutes les difficultés quon rencontre napparaissent jamais que sur le fond non problématique de leur possibilité. Et poser ce fond pour lui-même, voilà par excellence ce que fait une question philosophique. Doù je conclus que la sincérité est une suspension subjective de la vie puisquelle va consister à accepter de revenir sur la vie ce qui signifie déjà en être distingué. Cette disposition qui suppose donc que la vie naille pas ou plus de soi.
Au vivant en tant que vivant, la philosophie est impossible. Un animal identifié à sa propre vie (donc paradigmatiquement un animal sauvage par opposition aux animaux domestiques que nous avons au contraire enfermés dans leur réflexion, comme le montre leur ennui quasi constant) ne peut pas réfléchir. Nous qui le pouvons, et sommes par ailleurs capables de poser dans le concept le sens pour lui-même, sommes donc doublement extérieurs à notre vie : différés delle à la fois par la réflexion, comme les animaux domestiques, et surtout différés delle par linstitution langagière de lordre des significations et plus précisément de lidéalité : dune réalité dont la réflexion institue le caractère problématique nous faisons notamment des notions (par exemple celle de sincérité). On ne peut être sensible aux questions philosophiques quà cette double condition qui, pour nous, nen fait quune. Car pour nous réfléchir et instituer lidéalité du sens (donc à lencontre de ce dont il est le sens, en différance de la vie) sont le même. La sincérité, en tant quelle fait admettre léventualité quon se retrouve mis en question, renvoie au premier moment de cette définition, et elle renvoie au second en tant quelle fait admettre léventualité dune problématicité idéale du sens. Donc un vivant quil sagisse de linnocence de lanimal sauvage ou tout au contraire de labjection et de lignominie de ceux quon appelle des " bons vivants " étant insensible aux questions philosophiques, on dira quy être sensible atteste déjà dune différance davec sa propre vie et donc dune certaine reconnaissance en soi de la mort comme instance de vérité. Et certes, cest forcément du point de vue de notre mort que se pose la question dun sens éventuel de notre vie : à cause de son statut réflexif, cette question ne se conjugue, si lon peut dire, quau futur antérieur. Ainsi suis-je celui qui aura fait ceci et qui naura pas fait cela, et la sincérité exige la reconnaissance de cette temporalité particulière. Depuis notre horizon de cette année, je dis alors que cette sensibilité atteste dune marque, cest-à-dire dun point darrêt de la vie, là où cesse de compter ce qui nest que plus ou moins important : seul quelquun qui a été marqué, cest-à-dire dont la sensibilité échappe à la détermination vitale dont je viens dindiquer les deux extrêmes, peut être sensible aux questions philosophiques.
Mais alors cela signifie quon ne peut pas être sensible à nimporte quelle question philosophique, quand bien même on consacrerait toute sa vie à la philosophie !
Cest quon ne peut pas parler de sensibilité " en général " (de même, pour prendre cette notion dans son sens expressément négatif, quon ne peut être allergique " en général "). Par exemple, vous serez sensibles aux questions de métaphysique mais pas du tout aux questions de philosophie politique, ou inversement. Cela signifie que votre réflexion, cest-à-dire la position pour soi du sens métaphysique ou politique de votre vie, doit avoir été conditionnée par un événement subjectif (et un événement subjectif, je dis que cest une épreuve) pour que précisément cette déhiscence, cette différance, cette position pour soi dun sens soit envisageable alors que le sens nexiste évidemment pas en soi. On ne sera sensibles quaux questions auxquelles nous aurons été sensibilisés et nous savons que la marque est en cause dans cette nécessité.
Doù cette conclusion : la sincérité, à cause de la marque dont elle procède nécessairement, est forcément locale. Quil suffise en tout cas de retenir quon nest pas sincère à propos de nimporte quoi, si lon peut être de mauvaise foi à propos de tout (notamment dans la bêtise, confusion du singulier et de lordinaire selon Deleuze).
Cela ne change rien à la question de cette notion, que nous allons prendre le temps dexplorer. Mais cela change beaucoup à sa réalité : il est impossible de dire quon est sincère sans préciser quels sont les points où on lest : ce sont les " marques ", là où le semblant est impossible et par conséquent là où le philosophique, en tant que tel, simpose si lon maccorde de nommer " philosophique " tout moment où il ne sagit pas de sembler cest-à-dire de faire semblant, dêtre le semblable de ses semblables, de saccrocher au savoir (par exemple sur lhomme en général) qui définit chacun comme le semblable des autres et qui autorise par conséquent quon se reconnaisse soi-même. On est donc sincère là où on ne semble pas cest-à-dire là où lon manque du savoir qui permettrait de se reconnaître soi-même et cest là, expressément, quon est sensible aux questions philosophiques, cest-à-dire au philosophique sous les espèces du manque de savoir. Corrélativement on peut indiquer quels sont les ordres où on ne lest pas : là où il ny a pas dimpossibilité pour le semblant, et donc là où une reconnaissance de soi est possible. Ainsi ne suis-je absolument pas sensible à une question qui renvoie en moi à la possibilité que je me reconnaisse, et suis-je nécessairement sensible à celles qui renvoient à limpossibilité que je me reconnaisse. Jinsiste sur cette différence des points et des ordres, et je la réfère à celle du singulier et de lordinaire qui conditionne la problématique subjective de la vérité : là où je suis sensible aux questions philosophiques apparaît une singularité dont je dois bien admettre de lextérieur quelle est la mienne (alors même que lidée de se reconnaître comme singulier ne renverrait jamais quà une imposture analogue à celle des sublimes).
Il faut donc distinguer de manière expresse la sincérité comme attitude subjective de lattitude comme position subjective. La premier trait la concerne comme une modalité de la conscience alors que le second la met en rapport avec la question de la vérité. Cette distinction est le centre de toute lintelligence de cette notion, et à chaque fois il faut être très attentif à bien préciser de quoi on parle : soit de la sincérité comme disposition subjective, qui est celle dont il est habituellement question quand on se place dun point de vue réflexif cest-à-dire dun point de vue idéaliste (la réflexion pose nécessairement lidéal comme la vérité du réel et cest le même dadopter le point de vue réflexif comme principe et davoir décidé de sen tenir à une position idéaliste), soit de la sincérité comme position subjective, qui est étrangère à la réflexion mais qui concerne une certaine manière qua le sujet sujet par opposition à la conscience alors que le premier point de vue les confond de se positionner par rapport à la question de la vérité. Ne commettez donc pas lerreur de prendre une affirmation qui vaut pour la disposition subjective (confusion du sujet et de la conscience) pour une autre qui vaudrait pour la position subjective (distinction du sujet et de la conscience). Je ne saurais trop insister sur la nécessité déviter les contresens et les absurdités que la confusion de ces points de vue ne peut manquer dimpliquer. Et toute mon enquête sur la notion de sincérité trouve sa condition dans le refus de confondre ces deux points de vue.
Je dirai ainsi que la sincérité, comme attitude de conscience, reste étrangère à la vérité, si lon maccorde ce truisme de limpossibilité de séparer vérité et penser. Cela revient à parler de la position subjective et par conséquent à sinscrire dans la distinction du sujet et de la conscience. De ce point de vue, il faut donc reconnaître que quand on est sincère on ne pense pas, et inversement quon ne peut pas penser sincèrement puisque penser se fait toujours sans soi-même. Vous vous en convaincrez aisément en reconnaissant que lidée de rêver sincèrement est absurde (je rappelle que le rêve est la seule modalité de la pensée dans la vie courante, qui nest faite que de fonctionnements de savoirs conscients et inconscients).
Quon mentende bien, à propos de la distinction et surtout de larticulation des deux points de vue que je viens dindiquer : il ny a pas besoin dêtre un penseur pour être sincère, bien au contraire. Car jirai même jusquà dire que la sincérité peut être handicapante, à un certain niveau. Dabord elle est nécessaire au début des études philosophiques où il sagit de ne pas se défausser devant les problèmes en en appelant lâchement aux références académiques : quand une question se pose à vous, cest bien une question qui vous est adressée personnellement et non pas un travail de documentaliste qui doit être fait dune manière impersonnelle (et tout labeur du type " la Liberté chez Kant " nest quun travail de documentaliste profession au demeurant fort estimable mais parfaitement étrangère à la pensée). La sincérité est la condition première de la reconnaissance du caractère personnel des questions. Je dirai ainsi que les étudiants des premières années qui ne sont pas sincères peuvent bien être brillants, mais ils ne peuvent pas philosopher. Par contre la sincérité me semble plutôt un handicap quand on commence à posséder le code, si je puis dire (ici, on passe au deuxième sens, celui qui concerne la position subjective et non plus la disposition de conscience). Non pas quil faille être de mauvaise foi ou hypocrite pour travailler ( !), mais en ceci que la volonté subjective de vérité, précisément comme volonté et comme subjective, est exclusive de linvention de concepts en quoi consiste exclusivement la pensée. Car si lon est attentif être fidèle à ce qui se passe dans notre subjectivité et à ne pas le travestir, on plaque tellement la dimension réflexive sur le surgissement de la pensée que celle-ci en devient littéralement impossible. Je le dis autrement : on ne peut penser quà la condition de ne pas comprendre vraiment ce quon est en train décrire ou de dire, cest-à-dire de ne pas le savoir. Penser sentend toujours en extériorité au sujet du savoir que nous sommes toujours, puisque nous prenons seulement conscience que les idées viennent dapparaître en nous, et que cest précisément cela penser, du point de vue de la conscience. Cest que la pensée nest jamais représentative, si vous maccordez de nommer penser non pas lintentionnalité qui se porte vers tel ou tel aspect de la réalité mais linvention même du concept. Et inventer, cest forcément ne pas savoir ce quon fait, se laisser surprendre par quelque chose qui émerge sans nous même dans le domaine purement technique. Vous voyez bien quil y a là une impossibilité en termes de position subjective. Et comment voulez-vous parler de sincérité quand vous pensez, puisque vous ne pensez quà partir du moment où vous ne savez pas ce que vous pensez ?
Lextériorité au savoir qui condition la pensée signifie quon pense seulement à condition de ne pas comprendre ce qu'on est en train de penser, sinon on senferme dans labsurdité de réduire la pensée à la représentation et dans la nécessité de nier que la pensée soit toujours invention. Or lidée dinventer sincèrement est absurde, puisque la sincérité renvoie à lattitude théorétique et que linvention est un acte je dirai " lacte de ne pas savoir ". Et puis un acte renvoie expressément à un sujet singulier alors que la sincérité exige que lon soit, en face dune difficulté ou dune contradiction que lon reconnaît honnêtement, littéralement nimporte qui. Je vous rappelle que la pensée qui n'est pas personnelle est celle que quelqu'un d'autre pourrait aussi bien avoir, s'il se trouvait à notre place, auquel cas il ne s'agirait pas de penser mais d'effectuation subjective du savoir, même sil se trouve en fait que nous sommes seuls à détenir le savoir que nous faisons intellectuellement fonctionner. Quand j'ai de bonnes raisons de dire ce que je dis, alors je ne pense absolument pas, même si j'ai fourni un grand effort intellectuel pour en arriver là (je réfléchis, je cogite, voire je compute, mais en tout cas je ne pense pas). Là où je sais (sincèrement) pourquoi, je ne pense pas. Je ne pense que là où je ne sais pas, et donc que là où je ne comprends pas (ce qui n'exclut pas ensuite un travail réflexif, mais penser est tout autre chose). Dans la vie courante, il n'y a que dans les rêves que nous pensons, et lidée de rêver sincèrement na aucun sens. Tout le reste du temps, nous répétons des opinions sédimentées plus ou moins consciemment en nous, ou alors nous faisons fonctionner les savoirs dont nous sommes dès lors les véhicules.
Bref, la sincérité est la condition de lentrée en philosophie et en ce sens elle constitue bien cette sensibilité aux questions philosophiques et à la dimension philosophique des situations sur quoi nous réfléchissons, mais lactivité philosophique proprement dite, cest-à-dire linvention de concepts, est dun tout autre ordre. Ainsi peut-on dire que les études philosophiques effectuent concrètement larticulation des deux niveaux où la notion est pertinente.
Cela dit la sincérité renvoie à ce quon pourrait nommer une vérité subjective, qui est précisément celle de ne pas sembler. Une vérité purement négative, donc. Si nous voulons garder lidée que la sincérité est une volonté de vérité, il faudra lentendre uniquement au sens négatif de ne pas sembler. Dailleurs limpossibilité dêtre sincère dénoncée par Sartre (si je me dis tel que je suis, je prends par là même une attitude de mauvaise foi) trouve son dénouement dans cette formulation : dans son langage, on dirait quêtre sincère ne consiste pas à être dans la vérité subjective, mais à ne pas être de mauvaise foi. Mais bien sûr on peut parler de vérité grâce à la problématique des marques, si lon maccorde que la sincérité est forcément locale, et quon nest sincère que là où le semblant est impossible, cest-à-dire que là où lon est marqué... Mais cest toujours sans le savoir. En quoi, pour garder le point de vue représentatif, il ne saurait être précisément question de vérité (puisque la représentation identifie la vérité au savoir conscient).
Ainsi la sincérité comme disposition de conscience est limpossibilité même de la pensée, alors quelle en est la condition quand on la considère comme position subjective. Je ne dirai pas tout de suite que la sincérité est une forme de la bêtise puisque la bêtise est essentiellement mauvaise foi (cest le refus de réfléchir, de pousser les arguments jusquà leurs implications, de distinguer le singulier de lordinaire, ce qui compte de ce qui importe). Mais il est sûr en tout cas que la sincérité au sens habituel, en décidant que la vérité était une affaire subjective (alors quelle est par définition laffaire du vrai en tant que vrai), nest pas étrangère à son contraire, ni à sa radicalisation qui est la bêtise. Car celui qui est sincère met bien en avant une vérité irrécusable pour se permettre den " oublier " une autre : dès lors quil est dans lattitude réflexive, il ne peut pas ne pas être certain du caractère transcendantal de la vérité, cest-à-dire de son statut philosophiquement subjectif. Et sil mentend nier cette évidence, il pensera que je délire, puisque précisément cest une évidence que personne ne peut récuser (il suffit de réfléchir). Mais justement : être sincère suppose quon " oublie " de se demander si le problème de la vérité est bien un problème de subjectivité et plus précisément de volonté (puisque subjectivement la sincérité est dabord volonté de vérité). Dès lors quon sinstalle dans cet " oubli ", cest-à-dire dès lors quon réfléchit en évitant soigneusement de se demander quelles conséquences ladoption de lattitude transcendantale peut avoir sur le statut même de la vérité, on décide donc par avance de la vérité. Or quest-ce que la bêtise, sinon justement le fait de décider par avance de la vérité ? Prenez lexemple des gens les plus bêtes que vous connaissez (la bêtise est toujours plus facile à reconnaître chez les autres, justement parce quelle est faite de mauvaise foi et que nous cesserions dêtre de mauvaise foi en reconnaissant que nous le sommes). Vous voyez bien quils savent davance ce quil en est du vrai ! La philosophie nest que bavardage à leurs yeux, justement parce quon ne sait pas davance où les raisonnements vont nous conduire à propos du vrai... Je me souviens dune des paroles les plus bêtes que jaie entendues : " en philosophie on peut démontrer nimporte quoi " ; vous avez là le paradigme même de la bêtise et en quelque sorte la mise à nu de son essence : avoir originellement décidé de ce quil en serait du vrai, quoi que lesprit puisse être amené à poser. Alors je le demande : est-ce que la sincérité nest pas une telle décision ? Est-ce que ce nest pas décider davance que le vrai est de nature subjective et que travailler les modalités de la subjectivité (passer de lhypocrisie à la sincérité par exemple) suffit à produire la manifestation du vrai en tant que vrai ?
Tout le monde sait bien, depuis Freud, que mentir est une manière de dire la vérité sinon la meilleure voire la seule pour ce qui est de lordre représentatif, puisque cest " dire que ne pas " et quen cela consiste précisément lindication positive de ce quil ne fallait pas dire, en tant quil ne fallait pas le dire ni surtout le penser (vérité insistante et par conséquent encore plus vraie, si lon peut dire). Donc même en se limitant au simple ordre de la représentation, la vérité na rien à voir avec la sincérité. Maintenant si je prends la notion de vérité en un sens un peu moins habituel en disant que le vrai est ce quon a inconditionnellement raison de penser (et nous avons consacré un trimestre à montrer que penser ne consistait pas à se représenter), vous voyez bien au contraire quil y a exclusivité entre les deux notions. Car si on est sincère, on ne peut pas accepter lidée dinconditionnalité dans la justification : on pointe là une contradiction dans lattitude, puisque dune part il faudrait rester fixé à une certaine position (linconditionnel est ce en deçà de quoi on ne remonte pas) mais que dautre part la réflexion, à la manière de celle des stoïciens qui enjoignaient toujours de " prouver la preuve ", reviendra sans cesse sur ce qui napparaîtra que comme une limitation de fait. Or il est impossible de ne pas demander si linconditionnel est vraiment inconditionnel, de ne pas douter de la soi-disant dernière instance et de mettre derrière elle une instance potentiellement plus originelle. Donc il est impossible dêtre sincère, si lon prend cette notion en son sens évident de disposition réflexive cest-à-dire comme refus de la duplicité, et davoir pour soi-même absolument raison.
Cela ne change rien à la nécessité dêtre sincère pour être sensible aux questions philosophiques, puisquon a soigneusement distingué les deux points de vue imposés par la notion : dire que la vérité na rien à voir avec la sincérité, ce nest pas dire linverse (elle est dabord volonté de vérité) et il faut expressément maintenant que la sincérité a à voir avec la vérité, dès lors quon en pose subjectivement la question, comme notre thème de réflexion exige quon le fasse dans un premier temps. Mais la sensibilité aux questions philosophiques, cest-à-dire au savoir en tant que manquant, ne peut être identifiée à la pensée, qui est en acte singulier (donc étranger au sujet conscient qui est pour lui-même nimporte qui), et par là même extérieur à toute éventualité de savoir. Je le dis autrement : si lon est sensible aux questions, cela signifie que cest le savoir qui compte, même sil na dautre réalité que son statut de manquant. Et si lon pense, cela montre que le savoir ne compte pas (raison pour laquelle la position universitaire est, comme chacun la toujours su et comme Lacan en a montré la nécessité structurelle, exclusive de toute possibilité de penser).
(Je fais une petite parenthèse avant de terminer mon développement daujourdhui : jinsiste pour dire que tout le monde pense, et que celui qui voudrait réserver lactivité de penser aux seuls intellectuels commettrait non seulement un acte de mépris mais une erreur. De fait chacun sait quil pense : dans tous les rêves que nous faisons, certains, sils étaient des films, seraient de véritables chefs-duvre ! En quoi je rappelle que pensée et génie sont des notions inséparables. Et personne nest sans le savoir, à propos de soi-même. Il y a de belles formules de Freud, sur la valeur intrinsèquement esthétique des rêves, indépendamment de leur signification. Cette valeur esthétique est la preuve à mes yeux que chacun est littéralement génial je prends ce mot dans son sens philosophique précis. Et cest précisément parce que tout le monde pense et existe ainsi sous le signe de son propre génie et non pas simplement certaines personnes qui auraient été " douées " par une nature spécialement généreuse envers eux et injuste envers les autres que la médiocrité nest pas une faiblesse mais un crime. Car le médiocre est celui qui a décidé que son génie, pourtant irrécusable comme la réalité de ses rêves, ne comptera pas et que comptera seulement la semblance, cest-à-dire le fait de correspondre subjectivement à la place quon occupe et que nimporte qui aurait tout aussi bien pu occuper. La médiocrité est une trahison, celle du génie, cest-à-dire indistinctement de la vérité et de la singularité : cest la décision dêtre une subjectivité constituée du temps du futur et non pas du temps de lavenir la différence des deux étant la promesse, comme vous savez, efficience de lorigine en tant quorigine).
Bon, alors si vous acceptez de subjectiver la notion de vérité en disant quelle renvoie à ce quon a inconditionnellement cest-à-dire vraiment raison de faire (en quoi cette subjectivation est tout le contraire dune subjectivisation), vous acceptez du même coup dexclure de son champ la problématique de la sincérité telle quon lentend habituellement. Les plus assurés dentre vous ont déjà compris où jallais en venir dans les prochains cours : sil y est question de vérité autrement que sur le mode de la velléité (mais peut-être que cette velléité appartient en propre à la sensibilité philosophiques, quand elle se limite aux seules questions sans donner lieu à aucun travail), la sincérité nest pas une disposition mais une position : non pas celle de nêtre pas duplice dans lespace de sa propre subjectivité, mais celle dêtre réellement dans son acte (dans sa décision, dans sa parole, dans sa signature...) toute la question étant bien sûr ce que signifie " réellement " dans un tel contexte. Jy reviendrai. Ce qui est sûr, cest que dans la sincérité il doit dune certaine manière sagir du " réel ", de ce même réel qui a ouvert la dimension représentative en renvoyant la vie à elle-même pour en faire une conscience... Il y a donc une " cause " de la sincérité dont on peut sans grand risque augurer quelle se trouve dans un certain statut de la parole, puisque cette dernière est la condition première de la sincérité (lidée quun pur enfant, cest-à-dire un humain vraiment antérieur au langage mais justement un pur enfant ne peut pas exister : le nouveau né lui-même est déjà fait du langage qui laccueille et surtout qui la " parlé " depuis longtemps ait à être sincère na pas de sens).
Mais pour le moment, cest-à-dire du point de vue de la compréhension habituelle de cette notion et de son rapport avec la sensibilité aux questions philosophiques, je crois quon peut donner une indication de ce chemin qui me paraît simposer en disant que la sincérité est inséparable de la reconnaissance de lénigme en tant que telle. Les gens qui ne sont pas sincères, pour eux, la vie nest jamais énigmatique. Elle peut bien comprendre toutes sortes de difficultés, elle naura jamais le statut dénigme. Les questions philosophiques sont des moments réflexifs de cette énigme. Cest en ce sens quelles renvoient expressément à une disposition sincère.
Je nai pas le temps de développer la notion dénigme, mais je voudrais simplement vous faire prendre conscience du paradoxe qui la caractérise, puisque cest finalement cette notion qui conditionne la simple écoute de la philosophie (je ne dis pas le travail philosophique, qui est parfaitement aveugle et dont la nécessité recèle quelque chose comme une dimension dinertie, une dimension quasiment minérale, impliquant lindifférence aux questions mêmes auxquelles on est en train de répondre). Pour vous en donner un bref aperçu, je vais me référer à une parole quun jeune étudiant auquel je reprochais son inattention ma adressée un jour, à titre dexplication ou dexcuse : " vous parlez par énigmes ". Cela ma fait rire, et cela ma fait réfléchir (il y a des gens qui se détournent quand ils croient reconnaître une énigme, et puis il y a en a dautres, à linstar dun certain dipe dont vous avez peut-être entendu parler, qui affrontent courageusement les énigmes en quoi ils reconnaissent la nécessité de leur destin mais bien sûr tout le monde na pas un destin). Surtout je me suis demandé ce quil avait voulu dire. Je crois quil voulait dire tout simplement quil ne comprenait pas le cours (peu importe pour quelles raisons, dues à lépaisseur de ses certitudes ou à mon insuffisance rhétorique). Il ne voyait pas ce que je voulais dire, quand je parlais. Il assistait donc à une énonciation en quelque sorte sans énoncé : à ses yeux javais réussi la performance étonnante dont on accuse généralement les philosophes de parler pour ne rien dire... Et cest en effet ce qui rend les énigmes frappantes : que des paroles aient indubitablement été prononcées, mais quon nait pourtant rien compris, pas même aperçu de quoi il sagissait. Il y a eu un dire don ne sait quel dit, voilà je crois la caractérisation de lénigme quon peut déduire de sa remarque. A quoi il faut ajouter que le caractère énigmatique des énigmes implique (certes pas chez tout le monde, il me la appris) quelque chose comme une réflexion, une tension intellectuelle, une recherche. Bref, je compléterai ce que je viens de dire en disant quune énigme est une énonciation dont lénoncé est introuvable. La nécessité subjective de résoudre lénigme qui tient à ce que sa position soit dès lors expressément un acte (en quoi sa remarque était plutôt flatteuse) relève dautre chose que la reconnaissance de lénigme comme telle. Et je dirai alors que la sincérité, qui conditionne la sensibilité aux questions philosophiques, consiste en quelque sorte à sinstaller dans le paradigme de lénigme ce que jexprimerai par la nécessité que tout fasse sens sur le fond dune énigme originelle. Et bien sûr cest de lénigme quon est pour soi-même quil sagit réflexivement (par opposition à la bêtise qui consiste au contraire à être sa propre certitude et à posséder davance toute réponse aux questions réflexives " je suis homme sérieux, moi ", dit le businessman). Bref, la sincérité consiste non seulement à reconnaître à la fois le caractère énigmatique de lexistence en général et de sa propre existence le même en fait, lun étant avec lautre comme lenvers avec lendroit, mais à prendre comme position subjective habituelle celle de cette reconnaissance.
Tout cela peut être ramené à la question du sens, ce sens que nous différons réflexivement de la vie et que nous élaborons à un second degré de sorte quon peut définir la philosophie comme le sens du sens il nest pas caché, transcendant, enfermé dans lentendement de je ne sais quel Dieu dont il faudrait pénétrer les intentions. Le sens du sens, cest non pas la réalité de lénigme qui est dabord une sorte de non sens, non pas sa résolution qui en ferait un sens " tout bête ", mais sa nécessité, en tant quelle est celle-là même du sujet que nous sommes à chaque fois. Ce sens du sens dont la dimension est le philosophique en tant que tel puisquon peut dire quune réalité est philosophique quand elle ne se contente pas de figurer dans un monde qui lui donne son sens, mais quand elle renvoie à un sens dès lors énigmatique de ce sens).
Si vous reprenez cette vérité que nous sommes seulement sensibles aux questions qui nous parlent, vous comprenez que la sensibilité aux questions philosophiques renvoie expressément à la reconnaissance de notre caractère énigmatique pour nous-mêmes. Cest parce que nous ne sommes pas sans savoir que tout sens pose encore la question de son sens et par conséquent renvoie irréductiblement toute vérité à venir à son statut dénigme, que nous sommes sensibles aux questions qui, finalement, nous parlent de nous. Est donc sensible aux questions philosophiques celui-là seul qui est une énigme pour lui-même paradigme dont il faut nommer sincérité ladoption.
Maintenant on peut reprendre cette problématique pour donner une indication de la nécessité du travail philosophique. Il y a là comme un pas à franchir, un au-delà de la sincérité (jai expliqué plus haut quon ne pouvait penser " sincèrement "), quon peut identifier au passage de la disposition subjective à la position subjective cest-à-dire au passage de la confusion du sujet et de la conscience à leur disjonction. Je lindiquerai pour le moment en disant que nous sommes le manque même de ces questions en lesquelles nous nous reconnaissons, puisque quand nous commençons à philosopher, cest bien nous et personne dautre que nous interrogeons (" je me demande... "). Et cette énigme, pour finir, je lui donnerai une présentation un peu triviale en disant quelle est celle de la raison de vivre dont notre existence est leffectuation étant clairement indiqué quune " raison " est un savoir. Nous vivons, et nous voulons encore vivre (du moins pour linstant). Pourquoi ? Nous nen savons certes rien, mais nous ne sommes assurément pas sans le savoir puisque nous faisons leffort de surmonter les difficultés que nous rencontrons avec la conviction que, pour le moment du moins, nous avons (encore) raison de le faire. Nous ne sommes pas sans savoir ce quil en est de ce qui nous fait vivre, de pourquoi il faut prendre la peine de vivre. Par conséquent on peut dire que nous sommes marqués par le savoir : au lieu subjectif de son manque (et le manque du savoir, cest la question), nous nous reconnaissons, de sorte que cest précisément comme manque de savoir que nous nous pressentons être.
Si je vous dis que vous avez nécessairement une raison de vivre, puisque vous vivez et que vous pourriez décider à chaque instant de ne plus vivre, vous prenez conscience de lénigme dont vous êtes en quelque sorte leffectuation. On peut alors parler de sincérité, pour cette reconnaissance qui est celle dêtre soi sans soi et lon peut dire que la reconnaissance de lénigme personnelle que chacun de nous est pour soi articule subjectivement les deux points de vue que la notion oblige à distinguer.
Travaillant à philosopher, nous sommes marqués par le savoir, nous ne sommes que cette marque le reste dune épreuve où il sest agi de tout et non pas de rien (si vous maccordez de figurer la notion générale du savoir par lalternative métaphysique elle-même). Jai dit plus haut que nous nétions sincères que localement, à lencontre dune problématique comme celle de Sartre où il est question de la subjectivité dans son ensemble. Si lon définit banalement la sincérité à lencontre de la duplicité qui consiste évidemment à se situer ailleurs que dans son propre acte, alors on peut dire que la sincérité consiste dans un acte, celui dêtre parlé par la question philosophique qui, précisément, " nous " parle... Ainsi abordons nous la sensibilité spécifique des philosophes aux questions quils se posent, cest-à-dire dont ils savent dune manière ou dune autre quelles les disent ne disant finalement rien dautre que leur propre statut de moments de lénigme. Cest cela, une question philosophique quand on entreprend de sinterroger soi-même pour y répondre : une question qui nous parle à laccusatif, quand toutes les autres peuvent seulement nous parler au datif. Etre parlé par le manque de savoir, ce nest pas savoir si vous mautorisez à conserver ma petite astuce orthographique de lautre jour. Le questionnement qui consiste à " sinterroger ", cest-à-dire à être à la fois le lieu du savoir et le manque du savoir (car je ninterroge jamais quen direction du savoir, et au lieu de ce savoir) articule les deux points de vue, et on peut alors reconnaître, justement dans lindication expresse de lextériorité du sujet à son propre savoir, quelque chose comme une sincérité qui ne serait pas une forme seconde de la bêtise.
Ne pas savoir et reconnaître dans son manque le savoir dont on est marqué (le savoir sur ce qui fait valoir de vivre), voilà comment je définirai aujourdhui la sincérité telle que le travail des philosophes permet den construire le concept sous le patronage cartésien que jai déjà invoqué.
Une petite note en vous quittant : sil y a parmi vous des lacaniens, et sils voient dans cette idée de nêtre que le reste dune épreuve quelque chose qui leur rappelle lidentification à lobjet (a), la " destitution du sujet supposé savoir " et plus généralement, à travers lidée même de lépreuve (moment où lon est désormais quelquun dautre un autre défini par son rapport ponctuel à la vérité), quelque chose qui leur rappelle la problématique de la passe, il est bien évident que je ne les empêcherai pas de penser ce quils veulent. Mais enfin, ce nest pas ma question, laquelle est philosophique. Moi je men tiens à la position du survivant (et je vous rappelle que tout être parlant est un survivant) comme à une position énigmatique dont létrangeté est paradoxalement lobjet dune sincérité qui aurait quelque chance de nêtre pas trop bête.
Je vous remercie de votre attention.
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La sincérité est non seulement européenne mais philosophique : cest lordonnance de sa condition subjective par la philosophie. Savoir et naïveté en philosophie : lobjection historicisante.
Aujourdhui, et en poursuivant la réflexion engagée dans la séance précédente, je voudrais étudier un aspect absolument décisif de la notion de sincérité, avant de reprendre la prochaine fois son analyse proprement philosophique.
Je pose dabord que la sensibilité aux questions philosophiques est inséparable de la sincérité en général, et quil ny a finalement pas de différence entre être sincère et être sensible aux questions philosophiques. Je ne parle pas de la pensée proprement dite, qui réclame la décentrement de la notion de sincérité que jai exposé la dernière fois sous le nom de passage de la disposition consciente à la position subjective, mais bien de la sensibilité aux questions philosophiques. Ce qui revient à dire tout bonnement, si vous avez suivi mon petit exposé du mois dernier sur limpossibilité que la philosophie ne soit pas queuropéenne (jai indiqué quil était trop large de dire quelle était occidentale), que la sincérité est un vertu exclusivement européenne. Cela ne signifie évidemment pas que les humains qui ne sont pas européens sont tous des hypocrites, mais que leur disposition ne peut pas être réfléchie par nous autrement quen termes dinsincérité comme dailleurs la détermination morale dont nous-mêmes faisons preuve dans les autres domaines que la philosophie. Dans limpossibilité didentifier toute lhumanité à un ensemble de personnes hypocrites (identification nécessaire si on ne critique pas cette notion comme je vais le faire aujourdhui) je vois la preuve du déterminisme philosophique de cette notion. Ainsi la philosophie apparaît-elle paradoxalement comme lessentiel de la sincérité, en ce sens quil ny aurait de sincérité que pour la philosophie. Mon argument repose sur limpossibilité de penser la sincérité comme disposition consciente ailleurs que dans la nécessité que celle-ci est pour elle-même (les conditions de la philosophie sont déjà philosophiques). Voilà à peu près le programme que je me suis fixé pour cette séance.
Dabord : peut-on parler dune universalité de la vertu de sincérité ? Précisément en tant quil sagit dune vertu, une réponse positive semble simposer. Si une vertu est une disposition quon a le devoir dadopter cest-à-dire quêtre sincère soit un commandement, cela signifie que son adoption est au moins possible et lest universellement si lobligation est indépendante de quelque empirie que ce soit. Or il semble que cette possibilité soit sans universalité. Je vais le montrer dabord dune culture à lautre, et nous verrons ensuite ce quil en est à lintérieur de notre culture où, puisque nous en parlons aujourdhui, cette notion trouve au moins une réalité objective (au sens cartésien : dans lidée que nous en avons).
Vous vous souvenez que je métais appuyé sur les travaux du sinologue François Jullien. Il raconte notamment quil a dû conseiller les dirigeants de grands groupes industriels français qui ne cessaient de se " faire avoir ", si vous me passez une expression aussi familière, par leurs clients chinois. Alors que les premiers considéraient la signature du contrat comme lacte à la fois final et décisif de la négociation, les seconds, une fois le contrat signé, apportaient plus ou moins subrepticement à la situation sur le terrain des changements tels que les clauses en devenaient finalement inapplicables. Moi, comme vous je suppose, je me dis que des gens qui agissent ainsi nont pas de parole (car un homme de parole respecte aussi bien lesprit que la lettre de ses engagements), voire sont tout simplement des crapules. Je crois me souvenir quune telle idée lui est venue, à lui aussi, puisquil la dénie dans le récit quil fait en insistant ensuite sur les différences essentielles entre les mentalités chinoises et européennes, puis en montrant que cette manière dagir est littéralement normale dans cette civilisation. Que le monde des affaires ne soit pas rempli denfants de chur, tout le monde le sait, et personne nignore que le respect de la parole donnée y est souvent conditionné par le caractère juridiquement contraignant des obligations et par la peur des conséquences induites par déventuels manquements. Mais enfin, même en reconnaissant que le monde des affaires est misérable cest-à-dire trivial, sans conscience et sans âme (ce qui nest dailleurs pas absolument vrai, car il doit bien supposer un minimum de confiance subjective), personne dentre nous naurait lidée de trouver " normale " une manière dagir comme celle que je viens de mentionner : les plus cyniques, disant que la mauvaise foi ou la tromperie sont des armes nécessaires dans cette jungle, reconnaîtront par là même leur immoralité de principe. Donc ou bien on considère que la civilisation chinoise dans son ensemble est une civilisation dhypocrites, ou bien on reconnaît que la notion de sincérité, telle du moins que nous lentendons habituellement (disposition consciente), est occidentale.
Maintenant, prenez les comportements des sociétés traditionnelles, par exemple ceux qui sont liés au chamanisme. Je vous rapporte la scène suivante : Un sorcier doit guérir quelquun qui souffre. Guérir, cela signifie extirper le mal de son corps. Il sapproche du malade, glisse discrètement un petit caillou dans sa bouche, et sapplique à sucer la plaie après avoir prononcé les formules nécessaires. Puis il se relève, crache le petit caillou quil avait dans la bouche, le brandit victorieusement en disant à lassistance, qui avait eu soin de détourner les yeux quand il lavait mis dans sa bouche, que ce caillou est le mal extrait du corps du malade. Que penser du sorcier, de lassistance et même du malade ? Car enfin, tout le monde sait bien ce quil en était en réalité. Et laccusation dhypocrisie et de mauvaise foi simpose dautant plus quil a pris soin de le faire discrètement (mais pas secrètement !) et que les assistants ont en quelque sorte entériné ce mensonge en détournant pudiquement les yeux. Quant aux formules magiques qui étaient censées amener le mal à se solidifier pour quon puisse laspirer par succion, comment ne pas dire que cest de la comédie puisque de toute façon tout le monde sait très bien ce quil en est réellement. Ils savent tous, mais ils font tous semblant de ne pas savoir... Ce nest pas de lhypocrisie, cela ? On pourrait quasiment multiplier les exemples à linfini, et à propos des pires horreurs (par exemple, lors dun procès récent rapporté par la télévision, jai entendu une mère malienne dire quelle avait imposé à sa fille cette torture et cette mutilation abominable quest lexcision " pour son bien "). Bref, si nous conservons comme évidente notre notion de sincérité, nous sommes obligés de reconnaître que toutes les sociétés qui ne sont pas occidentales sont des sociétés hypocrites !
Je vais plus loin, conformément à ce que nous avons dit de la philosophie, en disant quil faudrait dire cela des occidentaux qui ne sont pas des européens ! Limitons-nous aux Etats-Unis, que nous connaissons relativement bien. Vous en avez un excellent exemple de cette vérité dans la notion de " cinéma européen ". Les films qui relèvent de cette catégorie sont exclus davance des programmes par limmense majorité des distributeurs américains, qui savent très bien que leur public ne veut surtout pas réfléchir, et ils font des taux daudience ridicules quand ils sont programmés à la télévision. Dans Stardust Memories, Woody Allen fait dire à peu près à lun de ses personnages que ce nest pas le tragique de la condition humaine qui remplit les salles à Kansas City ! Or le refus de réfléchir à cette condition, est-ce que ce nest pas la forme première de la mauvaise foi et même de la bêtise ? Va-t-on dire alors que tous les américains (sauf des gens comme Woody Allen qui est comme cinéaste aussi européen quHenry James létait comme romancier) sont des gens de mauvaise foi, que cette nation dans son ensemble est bête ? Vous voyez bien que ce serait absurde. Et pourtant on se trouverait contraint de le faire, si lon sen tient à la notion de sincérité telle quelle simpose à nous.
Je maintiens donc : comme la philosophie dont elle est une des premières conditions, la sincérité est exclusivement européenne. Je vois bien que certains dentre vous sont choqués. Quils prennent plutôt conscience des présupposés de leur réaction : ils veulent croire, au nom dun humanisme universaliste par ailleurs fort louable, que les vertus sont universelles ! Mais si les vertus sont universelles, cela signifie quelles sont éternelles ! En effet, vous ne pouvez à la fois dire que tous les hommes peuvent être sincères (lhypocrisie et la mauvaise foi étant des attitudes strictement individuelles et non pas une nécessité de culture propre à des pans entiers de lhumanité) et dire que la sincérité relève, comme le souligne Foucault, notamment dans sa leçon intitulée lOrdre du discours, dune " histoire de la vérité ". Car enfin, pour parler de sincérité, il faut bien que la vérité ait, dans certaines " configurations du savoir " antique (liées notamment à la pensée stoïcienne), acquis lintériorité comme lieu propre. Ecoutez les cassettes qui ont été publiées de ses cours sur la vérité dans le monde antique : celui qui dit vrai, le " parésiarque " (de " parésia ", lacte de parler ouvertement), nest pas du tout un personnage à la Rousseau attentif à montrer un homme tel quil est dans son intériorité intime ! Pour en arriver là il faudra encore bien des changements historiques (en fait cest surtout la question des apparences sociales qui est en cause chez Marc-Aurèle, et non pas la sincérité telle que nous la comprenons aujourdhui). Cest quil ne faut pas confondre la sincérité avec la véracité. Dans Les lois Platon examine les vertus nécessaires à la cité, et parle dun homme qui soit " aléthès " (de " aléthéia ", la vérité) : cela ne signifie pas du tout quil sagirait de quelquun de sincère au sens où nous lentendons, mais dun homme droit, dun homme à qui on peut se fier je dirai sur qui lon peut compter (cette idée de traduire " compter " par ladjectif " aléthès " résonne agréablement à nos oreilles marquées par la différence de ce qui compte et de ce qui importe...). Nous avons le français " vérace ", construit comme le grec sur la même racine que vérité pour rendre cette disposition. Cest plutôt chez Aristote quon peut trouver une première indication, si lon veut à toute force découvrir des prodromes de notre notion : dans lEthique à Nicomaque (IV, 13, 1127 a) il en fait une disposition de juste milieu, entre la vantardise et la réticence : le fait dêtre droit dans ce quon dit et dans ce quon fait, de reconnaître ses qualités propres sans en rajouter ni en dissimuler. Mais vous voyez bien quon est encore dans la question de lexistence sociale, citoyenne et non pas dans la morale au sens réflexif et intime que ce terme prend pour nous depuis Kant (la question de la bonne volonté, de la pureté des intentions) : tout cela sinscrit dans l " éthique ", au sens du domaine des murs et des vertus liées à la vie dans la cité. Bref, cest tout une " archéologie " quil faut mettre en uvre pour faire apercevoir lémergence de lintériorité dune part, et dautre part la détermination de ce lieu comme un lieu pour la vérité.
Donc si vous accordez à Foucault la notion d" histoire de la vérité " (qui implique celle dhistoire des lieux de la vérité), vous reconnaissez la contingence historique de la sincérité. Alors comment voulez-vous la supposer universelle et en même temps reconnaître sa contingence historique dans la culture européenne ? Car concrètement, cette figure dont Saint Augustin, Montaigne, Pascal, Rousseau et Sartre sont les grands moments de définition a été littéralement fabriquée par lEglise. De fait, son histoire renvoie à tout une pastorale du péché : cest lEglise et sa pratique des confessions qui produit la sincérité en forçant les croyants à débusquer toujours plus précisément le péché en eux-mêmes, là où il ny avait que la conscience de vivre, et en les convaincant que ce péché devait forcément exister, puisque lhomme est originellement pécheur (de sorte que si on ne le trouve pas cest simplement quon a mal cherché !). Comment dès lors voulez-vous dire que cette vertu qui a mis tant de siècles à sélaborer chez nous appartiendrait de toute éternité aux Inuits aussi bien quaux Nambiqwaras ? La sincérité nest pas une vertu éternelle : cest une " figure " qui apparaît quand certaines conditions dhistoire des mentalités sont réunies, une contingence, et nullement une nécessité morale cest-à-dire indistinctement intérieure et rationnelle même si, comme nous allons voir, il appartiendra par après à la réflexion de poser le contraire.
A cause notre conscience morale, nous naturalisons les vertus et par conséquent les supposons universelles. Mais elles sont historiquement constituées. Comment voulez-vous donc séparer la vertu de sincérité dune aire culturelle dans laquelle le logos, la position réflexive et plus particulièrement la question socratique des définitions soient essentielles ? Car enfin, cest bien tout le caractère problématique de la sincérité que sa dimension réflexive, puisquelle est dabord un certain rapport à soi-même dans la priori dune volonté de vérité (et je vous rappelle que la notion de volonté aussi est réflexive, donc culturellement conditionnée). Philosophiquement, il faut poser pour elle-même la notion de vérité, et plus généralement un ensemble de notions littéralement métaphysiques (liberté, subjectivité, intériorité, transcendance de la loi, etc.) qui nont littéralement aucun sens dans dautres cultures que la nôtre (je vous renvoie aux citations que javais faites de François Jullien, à propos du caractère non métaphysique de la pensée chinoise et plus précisément à propos de son ignorance de la notion de vérité, remplacée par quelque chose qui renverrait plutôt à lidée dauthenticité). Et puis la question des définitions doit être décisive aussi, dans cette vertu. Car on ne peut être sincère quà reconnaître par exemple sa propre lâcheté ou sa propre pusillanimité. Or comment voulez-vous lêtre si lidée même de cerner ainsi des moments purement idéaux na aucun sens pour vous ? En effet la définition produit une réalité idéale et non réelle (le Courage, la Lâcheté, etc.) quil faut ensuite chercher à retrouver au moyen dune introspection dans un vécu subjectif, lequel doit donc préalablement avoir été posé pour lui-même ce qui renvoie bien à tout un ensemble de conditions culturelles démergence de lindividu, puis de la dimension dintériorité. Il en est de même pour la notion de parole donnée, qui va de soi pour nous quand nous ne réfléchissons pas aux conditions de son advenue qui sont historiques cest-à-dire contingentes (la " foi " au sens médiéval dun rapport entre un vassal et son suzerain, sa transposition réflexive dans lidéologie du contrat en politique, etc.). Aussi loin quon remontera dans ce qui est impliqué dans la notion de sincérité, on trouvera non pas une nature morale universelle et éternelle mais des traits historiques, dont on peut dater précisément lapparition et par conséquent cerner la contingence. Il est donc à la fois absurde et naïf de vouloir les retrouver dans des civilisations différentes de celle dont sommes les produits, nous qui trouvons cette notion évidente. Et il est aussi absurde de vouloir à tout prix la trouver partout quil est absurde de vouloir à tout prix faire de tout homme un philosophe en puissance, pour la seule raison quil est humain cest-à-dire concerné par les questions liées à la condition humaines, quand ces questions sont exclusivement philosophiques (cest-à-dire européennes). Bref, ce nest pas en cherchant chez les autres les effets et résultats de notre propre culture, quelle nous fait comme tels nécessairement valoriser, quon les respecte puisquon décide à toute force que, malgré les apparences les plus flagrantes, ils devront quand même posséder les traits que nous valorisons en nous, et qui attestent seulement de notre origine dans sa contingence culturelle. Cest même linverse qui est vrai car, comme je viens de dire, si vous considérez la sincérité comme une vertu allant universellement (et donc éternellement) de soi, vous êtes condamnés à reconnaître dans lécrasante majorité des êtres humains un ramassis dhypocrites ! Et cela, cest inacceptable.
Dans notre propre société, enfin, la sincérité na de sens que pour certaines catégories sociales que leur situation renvoient expressément à elles-mêmes (Bourdieu parle notamment de " la partie dominée de la classe dominante ", à propos des intellectuels). En dehors de ces catégories que les contradictions de leur situation mettent en affinité avec labstraction réflexive et le questionnement sur soi, et en dehors des domaines où cette abstraction simpose comme telle (par exemple dans le domaine juridique où les contrats, même signés dans les pires intentions, sont réputés " sincères "), la sincérité na tout simplement pas cours. Reprenez le cas, ultramajoritaire, des triviaux dont je parlais lautre jour, reprenez aussi le cas (très minoritaires, lui, mais peu importe) des sublimes : est-ce que ce ne sont pas des gens littéralement faits de mauvaise foi ?
Le cas des premiers est à la limite de la caricature, de ce point de vue dont jentends dénoncer la naïveté : comment peuvent-ils sincèrement consacrer la totalité exhaustive de leur vie à convoiter des places afin de parader les uns devant les autres ? Comment peuvent-ils se fermer les yeux suffisamment fort pour ne pas voir le caractère sinistrement lilliputien des préoccupations de carrière et de " réussite " ? Pourtant ces queues de cerises sont des enjeux " de vie et de mort ", dit légitimement Bourdieu dans ses Méditations pascaliennes. Fréquentons un peu lAdministration et les entreprises, et nous constatons en effet quon peut user sa vie et mourir pour une place de sous-chef de bureau, pour un fauteuil présidentiel, pour un ruban à la boutonnière... Vous voyez bien quil faut dune part y croire et dautre part constamment éviter de sinterroger pour que cette " vie ", celle de quasiment tout le monde dans notre société, soit simplement possible. Pour les sublimes, cest pareil : il est par définition impossible dêtre sincèrement en représentation pour soi-même et attaché au service de sa propre grandeur.
A quoi jajouterai encore lexemple de lart comme représentation sociale, qui est bien un phénomène de croyance, au sens où Marcel Mauss fait résider toute lefficience de la magie dans la croyance au magicien (est magicien celui dont tout le monde croit quil est magicien). Quest-ce quun artiste ou un intellectuel, socialement (je ne parle pas de la réalité propre des uvres), sinon quelquun dont tout le monde croit quil est un artiste ou un intellectuel ? Les capacités sociales ne sont rien dautre que des phénomènes de croyance non critiquée cest-à-dire tout bonnement des phénomènes de mauvaise foi puisque la mauvaise foi est lattitude qui consiste à " oublier " de sinterroger sur la valeur de ce qui nous fait agir.
Et puis surtout cest évident dès quon parle de religion. Beaucoup dentre nous se disent croyants, et simaginent lêtre " sincèrement ". Je prends simplement lexemple de ceux qui se disent chrétiens, puisque cest la religion qui mest la plus familière : combien dentre eux sont capables du minimum de références ? Je ne parle pas de subtilités théologiques mais vraiment du plus strict minimum : la simple récitation des dix commandements. Le résultat est sans appel, il me semble. Le cas du deuil est encore plus flagrant : ceux qui croient au paradis, à limmortalité de lâme, à la vie éternelle devraient se réjouir quand une personne quils aiment quittent cette " vallée de larmes " ! Or, tout comme moi et comme vous, humainement donc, ils pleurent quand cela leur arrive et sont dautant plus désespérés quils aimaient plus la personne qui vient de mourir. Il y aurait quelque obscénité à leur dire de se réjouir ; et pourtant cest ce quil faudrait faire, si lon était dupe de leur profession de foi... Mais personne ne lest, bien sûr. Le reste du temps, les " croyants " oublient très soigneusement dexaminer la valeur de leur " foi ", qui na de réalité subjective que comme trait dappartenance sociale, comme tel constitutif de lidentité (dailleurs qui ne voit dans les différentes formes dintégrisme la jouissance identitaire ?). Et puis je vous rappelle largument de Bergson, à la fin des deux sources : si les humains croyaient un tant soit peu à limmortalité de lâme quils ne cessent pour la plupart de professer, ils ne se jetteraient pas comme ils le font sur le plaisir en ayant à chaque fois lidée que cest toujours cela de pris au néant !
Jarrête ici les exemples, qui nous concernent tous. Bien sûr, vous pouvez en conclure que nous sommes tous des hypocrites, semblables en cela à la totalité des humains puisquil est de toute façon impossible dêtre consciemment sincère et quon peut seulement chercher à lêtre et regretter de ne lêtre pas, dans le meilleur des cas. Mais alors vous devrez convenir que cette " vertu " nen est pas une, puisque sa notion serait celle dun idéal inaccessible, et que cest toujours dans le mensonge et la duplicité que se pose la question dêtre sincère. Or vous admettrez quil ny a pas de différence entre dire que personne natteint linaccessible, et ne rien dire.
Il faudra donc réduire la sincérité au problème insoluble dêtre sincère, et déclarer hypocrites ou de mauvaise foi, selon quon les rapport aux autres ou à eux-mêmes, tous ceux qui nen font pas lessentiel de leur existence subjective.
Ne sont sincères que ceux qui ont " lieu " de lêtre, cest-à-dire que ceux qui sont installés à la fois pour des raisons de civilisation, dhistoire et de places dans cette disposition de conscience. Mais bien entendu, ceux qui ont lieu de lêtre (ce qui ne signifie pas quils le sont) vivront cette nécessité comme universelle : limpératif de la sincérité est inconditionnel et cest à chaque fois une figure du mal quon rencontre dans sa transgression, par les autres et par soi-même (lhumanité tout entière est donc mauvaise, puisquil est impossible réellement sincère : tous les autres sont des hypocrites et lon est soi-même une personne de mauvaise foi). Concrètement : les intellectuels et les religieux, les philosophes sont les seuls, dans lidée que nous pouvons nous en faire a priori, à devoir lêtre vraiment. Mais aussitôt il faut reconnaître quon ne peut même pas sen tenir à cette généralité, car si lon peut être un intellectuel de beaucoup de manières ce sera à la condition de ne pas se demander si celle quon pratique est vraiment la bonne ; exactement comme on ne peut être religieux quà la condition de ne pas se demander si lon croit vraiment (et pourquoi cette religion plutôt quune autre ? le pur hasard dêtre né dans un groupe qui la pratiquait serait-il la preuve définitive de sa vérité ?) cest-à-dire notamment quà la condition de ne surtout pas se demander ce que cest que croire (ou de ne pas mener sa réflexion sur ce thème aussi loin quon le pourrait).
Or ce sont bien à chaque fois des questions philosophiques.
La philosophie est donc en quelque sorte statutairement la vérité de toutes les possibilités dêtre sincère, et par conséquent la seule possibilité juridique de lêtre... Bref, toute personne qui nest pas philosophe et qui " oublie " de se demander pourquoi (or si elle le fait, ce sera philosophiquement) peut être dite hypocrite ou de mauvaise foi du moins dans le concept a priori que nous pouvons fabriquer de la philosophie comme discours universellement réflexif.
Nous sommes partis de la sensibilité aux questions philosophiques en découvrant, à partir de la double limite négativement représentée par les triviaux et les sublimes, que la sincérité en était la condition. Nous découvrons maintenant que la philosophie en tant que telle commande sa propre condition et par conséquent que la sincérité est son moment premier et subjectif.
On se trouve donc devant une aporie dont vous reconnaissez quelle est celle de la philosophie : discours parfaitement contingent (propres à certains européens et non à lhumanité en général) et qui est malgré tout le métadiscours universel. Réfléchir sur la sincérité comme nous le faisons revint à approfondir cette aporie (cest une vertu, donc elle est universellement nécessaire ; cest une attitude donc elle est historiquement particulière et contingente).
Car de nimporte quelle question vous pouvez faire une question philosophique, comme est encore philosophique la reconnaissance de lirréductibilité des formes de vérité à la forme conceptuelle cest-à-dire philosophique (par exemple il y a un vrai propre et irréductible de lart, de la politique... dont la philosophie na pas à être la dernière instance ainsi quelle le dit sinon sincèrement du moins honnêtement). Cest la définition même de la philosophie quelle concerne potentiellement tout et donc elle-même : elle est impossible à circonscrire parce quelle est la circonscription même. Ainsi ne peut-on pas ne pas ladmettre comme métadiscours toujours repris et toujours à reprendre alors même quelle se définit de sa propre incomplétude puisque toute question philosophique saccomplit finalement en question de la philosophie. Un discours renvoyant à linfinité de son statut réflexif est donc un discours de dernière instance, non pas au sens où il existerait une telle instance (précisément : la philosophie, en tant quelle est dabord la question de la de la nature et de la possibilité de la philosophie, en est limpossibilité même) mais au sens, donc, où il est le seul discours statutairement sincère... Il ny a dès lors pas de différence entre reprocher aux autres de nêtre pas sincères et leur reprocher de nêtre pas philosophes (mais par ailleurs il est impossible aux philosophes de lêtre, étant toujours philosophiquement en question pour eux-mêmes).
Vous savez que la philosophie est à mes yeux le travail sur lénigme dêtre soi non pas avec sa personnalité empirique concrète mais dans son statut de première personne : celle qui se représente la troisième et qui reconnaît labsoluité de la seconde. Létonnement philosophique, à mon avis, est en réalité celui de la première personne en tant que telle (de labsoluité de lexistence et de la légitimité de la représentation) : non pas celui de la personne en général, mais bien celui de la première personne ; et jappelle philosophe qui, à linstar ddipe devant la sphinge (le féminin, conforme au texte, me paraît essentiel), ne recule pas devant cette énigme qui est vraiment la sienne. Eh bien il faut reconnaître que cet étonnement est européen et que cest dune certaine manière la piété envers notre origine qui se trouve en cause dans le fait de remettre indéfiniment sur le métier létonnement dêtre soi. Cet étonnement, on le retrouve aujourdhui, au termes de plus de deux millénaires de déplacements, de décentrements et de subjectivation dans la notion de sincérité première condition de la sensibilité aux questions philosophiques, dès lors que toute question est en fin de compte une question philosophique...
Aussi bien du point de vue du savoir historique (Foucault) que du point de vue de lexpérience (lempirie ethnographique et morale), nous devons reconnaître que la question de la sincérité est dune certaine manière la question de l'Europe ; et quand nous linterrogeons comme disposition de conscience, nous découvrons quelle est plus précisément la condition que la philosophie, en tant quelle est toujours antérieure à elle-même (cest pour des raisons philosophiques uniquement quon peut avoir raison dêtre philosophe) sest par là même toujours déjà assurée.
Par sincérité, cest donc lantériorité de la philosophie à elle-même quon entend concrètement.
Voilà le statut que je lui reconnais. La semaine prochaine, je vais reprendre lanalyse de la notion proprement dite.
Mais avant de conclure, je voudrais profiter de cet exemple pour apporter une précision qui me semble décisive sur le travail philosophique en général.
Quand on vous pose une question philosophique, ne serait-ce quun simple énoncé de dissertation ou lintitulé dune notion comme celle dont je viens de fixer le statut, je dois vous mettre en garde contre la tentation qui consiste à aller voir avant de travailler vous-même ce que Platon ou Descartes, Aristote ou Kant ont pensé du sujet ou de la notion. Bien sûr que la lecture de ces auteurs ne peut être quenrichissante, mais elle doit venir après que vous ayez institué votre propre problématique, laquelle sen trouvera éventuellement enrichie dune manière considérable. Je dis que le faire avant et par principe est une lâcheté. Elle juge à mes yeux juge définitivement celui qui y a recours, parce que cette façon dagir dénie expressément ce qui fait que la question est philosophique, cest-à-dire le fait quelle renvoie expressément à létonnement dêtre soi : on en fait un problème dhistoire culturelle ! Non pas surtout quil faille ignorer les auteurs (je passe la moitié de mon enseignement à essayer de vous les faire apprécier) mais je vous rappelle que sil ny a de pensée quen extériorité au savoir, le savoir nest pas dabord académique : cest le savoir que vous êtes pour vous-mêmes quand vous vous interrogez. Les auteurs du canon fourniront ensuite des éléments essentiels qui pourront constituer des moments très importants de notre réflexion (impossible par exemple de parler de morale sans se référer à Kant, ce qui ne signifie évidemment pas quon doive être kantien) des éléments qui seront importants mais qui ne seront jamais ceux qui compteront, dans vos écrits. Car limportant ne doit pas être confondu avec ce qui compte. Or en philosophie, ce qui compte est de penser si ce qui importe est de savoir.
Lexemple daujourdhui fait clairement voir quune variante de cette lâcheté serait, pour chaque question ou notion proposée à notre réflexion, den faire l" archéologie ", ainsi que jen ai à plusieurs reprises indiqué la possibilité. Et certes, si vous remontez les siècles avec le regard de lhistorien, toute question apparaîtra nécessairement naïve : par exemple vous pourrez dire que celui qui interroge la sincérité sans déconstruire lidée que la subjectivité puisse être un lieu pour la vérité et sans faire lhistoire de cette idée (qui renvoie elle-même à lhistoire de la topique et à lhistoire de la notion de vérité...) est un naïf qui ne sait pas de quoi il parle puisque toute actualité est le résultat dune histoire, cest-à-dire cette histoire elle-même en train de saccomplir. Je laccorde sans conteste, et jaccorde donc que cest vrai pour toute question philosophique, quelle quelle soit, ainsi que je viens expressément de lindiquer : les (" grandes ") questions ne tombent pas du ciel, elles ne sont pas éternelles contrairement à ce que les intitulés académiques laisseraient croire (les notions du bac, par exemple), et lévidence que nous leur reconnaissons indique seulement ce truisme quelles correspondent exactement à la subjectivité (la nôtre) que lhistoire produit corrélativement à leur apparition.
Mais si jaccorde tout cela, il faudra maccorder en retour quau regard du philosophe qui avait la naïveté de prendre les questions pour elles-mêmes, on aura substitué celui de lhistorien seul capable de les déconstruire (à moins de dire que cette " déconstruction " historique est la vraie tâche de la philosophie, ce qui ne fera que repousser le problème à linfini puisquon se référera à une nouvelle nécessité quun autre " philosophe " devra en droit aussitôt déconstruire). Cest donc non pas dun choix mais dune décision quil sagit : on aura décidé expressément que la philosophie ne devait pas avoir lieu, puisque toute réflexion déterminée est soluble dans le savoir de son historicité, et que la seule discipline légitime est finalement, jusque dans les thèses philosophiques auxquelles elle peut donner lieu, lhistoire culturelle : en fait il ny a jamais rien dautre que des configurations historiques. Au nom dun droit premier (tenir un discours légitime cest-à-dire débarrassé de ses naïvetés), on décide ainsi de tout ramener au fait de lhistoire : il ny a pas de " grandes " questions, mais des effets de nécessité induits par des configurations historiques du savoir, effets quil faudrait donc avoir la lucidité de traiter comme tels.
Puisquil sagit dune décision, une autre décision peut donc lui être opposée : on reconnaît quil ny a jamais en fait que de lhistoire culturelle, mais que les seules questions qui valent en droit sont des questions philosophiques. Dailleurs cest la seule position qui ne contrevienne pas expressément à la première exigence de sincérité impliquée dans la notion même de question philosophique si lon maccorde de dire philosophiques les seules questions dans lesquelles il aille réellement de soi comme première personne autrement dit celle qui permettent de délimiter, de border, le réel de la personne quon est (par opposition à celle quon rencontre et à celle quon se représente). Or cette définition de la philosophie exige quon se situe exclusivement au niveau du droit, cest-à-dire notamment quon prenne au sérieux les modalités de létonnement dêtre (la première personne). Car la personne est un sujet expressément juridique (il ne faut pas confondre la personne, sujet de droit, et lindividu, sujet de fait). Donc ne peut assurément pas être sincère, ni par conséquent sensible aux questions philosophiques, qui trouve " normal " dêtre (soi).
Alors, que cette sensibilité soit historiquement déterminée et que tout ce à quoi nous sommes sensibles soit historiquement constitué, ne change rien à la nécessité que nous prenions aujourdhui à bras le corps les questions qui simposent aujourdhui. Jaccorde quelles nauront pas plus de sens pour nos " neveux " que, par exemple, la question de la grâce et de la prédestination qui a torturé une partie du 17ème siècle na de sens aujourdhui (cest-à-dire elle na plus quun sens historique). Mais peu importe : cest delles que nous sommes actuellement faits. Et que nous soyons historiquement faits est précisément la reconnaissance du fait que nous sommes vraiment ainsi faits : la mise en évidence des causes et des conditions a précisément pour effet dassurer la réalité contre lillusion (celle de " croire " absolument aux questions qui sont évidentes pour nous sans voir doù elles viennent en réalité), et ne labolit pas puisquil est désormais établi quelle est fondée à être telle quelle est. Quon ne vienne donc pas opposer aux analyses de la sincérité que je vous donnerai la semaine prochaine, une argumentation historique dont le paradoxe serait que, voulant être fidèle à une origine que ma " naïveté " méconnaîtrait, elle nous la fasse trahir en nous conduisant à nous trahir nous-mêmes cest-à-dire à dénier que nous soyons notamment faits en première personne notamment de lénigme de la sincérité (exactement comme trahirait sa propre langue celui qui emploierait les mots dans leur sens étymologique par exemple en définissant la " sincérité " à partir de labsence de cire dans le miel et par conséquent comme une pureté en quelque sorte chimique) !
Donc, après avoir montré la semaine dernière que la question de la sincérité était celle du passage dune disposition consciente à une position subjective, jessaierai la prochaine fois de dire en quoi consiste cette dernière.
Je vous remercie de votre attention.
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Ny a-t-il pas contradiction à faire de la sincérité une condition de la philosophie tout en reconnaissant lhistoricité de cette disposition ? Philosophie et originalité humaine : la sincérité comme figure de lorigine.
Les séances précédentes ont porté sur deux dimensions radicalement étrangères de la sincérité, et je voudrais me donner aujourdhui comme travail de les unifier, de montrer par quel chemin théorique on peut passer du paradoxe de la sincérité comme liée à la marque (là où je ne suis pas marqué ne règne que le semblant), dune sincérité en quelque sorte étrangère à la conscience, à la sincérité comme condition que la philosophie se donne à elle-même, du point de vue de la possibilité quelle soit simplement entendue.
Car si la sincérité est la condition pour entendre les questions philosophiques, cest au moins dans un premier temps une condition subjective, quon peut traiter en termes de conscience. Par exemple le refus dapprofondir les réponses quon se donne à soi-même na rien dinconscient et relève parfaitement de la théorie de la mauvaise foi qui est, nous montre Sartre, un moment décisif de la théorie de la conscience. Dun autre côté, si vous mavez accordé quon peut seulement être sensible à la condition davoir été sensibilisé autrement dit si la sensibilité concrète nest pas un donné naturel universel et intemporel et quune histoire de la sensibilité est non seulement possible mais nécessaire, vous allez trouver normal que limmense majorité des êtres humains reste insensible aux questions philosophiques, sans quon puisse pour autant taxer dhypocrisie la terre entière.
Nous sommes donc actuellement dans une aporie, que je pourrais résumer en disant que la sincérité renvoyant à la vérité est exclusive de la conscience qui renvoie au contraire à la reconnaissance et donc à la semblance, mais que dun autre côté il est impossible de lui dénier un statut réflexif et même subjectif, si nous voulons en faire la condition de la sensibilité aux questions philosophiques. Et de fait, en examinant les premiers caractères de ces questions (radicalité, universalité, reconnaissance quaucun sens ne va de soi, reconnaissance de notre propre ignorance...) nous ne pouvons pas échapper à lordre conscient puisque leur envers nest rien dautre que la description