Huit cours rassemblés : la sincérité
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Sincérité et transparence à soi. Sincérité, éthique et morale.
Je voudrais rapidement poser la question de la sincérité, en la dégageant de la problématique dans laquelle on lenferme habituellement, et qui empêche tout simplement de la penser.
On fait souvent de la sincérité une sorte de transparence à soi. Cette transparence serait identique à une vérité subjective, fondée en quelque sorte ontologiquement dans la nécessité que la conscience soit transparente à elle-même.
Kant met en avant cet argument (Théodicée, Observation finale) : il rapporte la sincérité à la conscience formelle cest-à-dire à la conscience en tant quelle se considère elle-même indépendamment de son contenu (qui renverrait à " la prudence de ne rien hasarder qui risque dêtre faux "). Il souligne la nécessité de tenir le rapport de la conscience à elle-même comme infaillible leçon capitale dont toute la phénoménologie jusquà aujourdhui sera la conséquence. Voici deux citations : " une conscience erronée est un non sens ; et si une pareille conscience existait, personne ne pourrait être sûr davoir bien agi, puisque le juge en dernier ressort, lui-même, pourrait encore se tromper " et " la conscience que jai de croire en fait avoir raison (ou den faire seulement semblant) nest pas susceptible de la moindre erreur, puisque ce jugement, ou plus exactement cette proposition, se borne à dire que tel est mon jugement sur lobjet ".
Vous voyez que cette question pourrait être reprise notamment à la lumière de deux notions, qui sont également décisives : celle daliénation et celle de méconnaissance. Ce nest pas mon objet aujourdhui, aussi nindiquerai-je que brièvement la différence quil convient de faire entre elles. Laliénation est liée à limpossibilité tautologique de sortir de son propre point de vue, en tant que ce point de vue peut lui-même être déterminé cest-à-dire en tant quil nest lui-même que le moment subjectif dun processus qui le dépasse. Si " les conditions dexistence déterminent la conscience ", alors cest le savoir de ces conditions dexistence qui est la vérité de la conscience, contre non seulement sa certitude mais encore sa propre transparence. Vous avez compris quune des questions essentielles de la philosophie post-kantienne, cest-à-dire héritière de ses considérations sur la " dialectique " et sur lillusion nécessaire que la conscience peut être amenée à être pour elle-même, sera de découvrir à quelles conditions réelles ou idéales un point de vue peut nêtre pas aliéné (par exemple Marx explique que le point de vue du prolétariat est principiellement juste, puisquil est celui de la seule classe qui, nayant aucun intérêt à défendre, ne fera pas dune revendication universelle le masque dun intérêt particulier). Plus intéressante aujourdhui est la notion de méconnaissance, qui vient de la psychanalyse. La méconnaissance, curieusement, est une parfaite lucidité, à ceci près quelle ne se reconnaît pas comme telle. (Cest ce paradoxe qui me fait parler de cette notion après la citation de Kant que je viens de faire.) Etre dans la méconnaissance, cela signifie énoncer ou entendre très clairement et très distinctement une vérité ou une nécessité, mais sans se rendre compte que cest de soi-même quon parle, en étant absolument certain de parler dune autre personne. De lextérieur, la méconnaissance est toujours spectaculaire, et elle devient même comique voire hilarante quand on se trouve dans la position de pouvoir partager avec un autre auditeur le discours dune personne qui méconnaît. Bien entendu, on peut soi-même en être victime : le comble de la méconnaissance peut être de méconnaître ce quon dit à propos de soi en parlant de la méconnaissance dun autre. Et lintéressant pour nous est que la méconnaissance est, comme laliénation dont je viens de parler, une attitude parfaitement sincère : personne nest aussi honnête et franc que celui qui dit à propos dun autre des vérité dont il découvrira, par exemple après plusieurs années danalyse, quelles étaient les siennes. Je donne un dernier exemple de ce paradoxe dune sincérité absolument fausse : la première séance danalyse est souvent un exposé de nécessités quil faudra plusieurs années pour reconnaître. A la fin, on se remémore chaque parole de la première séance et on découvre, stupéfait, que tout y était déjà mais quon était absolument à sourd à ce quon disait très sincèrement.
Il nest donc pas possible de faire de la transparence originelle de la conscience à elle-même quelque chose comme un statut originel quil faudrait préserver et que, pour cette dernière raison, on serait alors fondé à nommer sincérité. Si lon refuse de séparer sincérité et vérité (subjectivement, la sincérité serait la volonté de vérité en soi), on se doit donc de ne pas considérer cette transparence comme légitime théoriquement ainsi que Kant lindique dailleurs expressément, quand il fait remarquer que la conscience que nous avons de nous mêmes, étant précisément une conscience, ne peut porter que sur notre statut de phénomène (phénomène = objet pour une conscience, comme nous le sommes pour nous-mêmes dans notre propre réflexion) et non sur une vérité qui serait vraiment la nôtre, si lon peut traduire ainsi son expression de " caractère intelligible ". Cela dit, dans lordre pratique la conscience infaillible : si cest la pure représentation de la loi qui définit la nécessité morale, autrement dit si cest lordre représentatif en tant que tel (la morale est de faire tout ce quon ne peut pas ne pas se représenter devoir faire), alors il suffit de réfléchir pour être dans le vrai (puisque la représentation nest rien dautre que la réflexion exposée en tant que telle). Mais justement : ce nest pas du tout le même de réfléchir, et par conséquent de sen tenir à la forme des actions (et aussi des choses, comme dans lexemple du jugement esthétique qui est réfléchissant parce quil concerne ce que limagination réfléchit des objets leur forme), et dêtre conscient, cest-à-dire finalement aveugle à soi-même ! Voilà en effet le paradoxe de la conscience, tel que Kant en donne une première indication : je ne me connais pas tel que je suis, mais je sais pourtant que je suis mauvais cest-à-dire que jai originellement décidé de lêtre quand ce que je fais ne répond pas à la pure nécessité formelle dune liberté qui se détermine par la seule représentation de la loi.
Sur le moment ma conscience est infaillible dans le domaine pratique et on peut parler de sincérité quand il sagit dagir moralement, mais la conscience nest absolument pas un lieu de vérité sur soi dans le domaine spéculatif, cest-à-dire de la connaissance de soi.
Donc la sincérité ne peut pas consister à vouloir être " vrai " au " authentique ", mais seulement à nêtre pas duplice dans ses actions. Voilà ce que nous apprend lexamen de la position kantienne. Evidemment, tout le problème est désormais de savoir ce quil est concrètement du domaine pratique où la sincérité paraît seule simposer.
En réalité la question est moins simple. Vous savez que Kant est le penseur de la représentation et que pour lui la réalité des choses ne compte pas plus que la réalité des gens. Quand il sagit de la faculté de " sentir ", par exemple, lexistence de lobjet ne compte pas alors quon aurait pourtant imaginé que, si elle ne comptait pas quand il sagissait de connaître cest-à-dire de remonter à un concept, elle devait être seule à compter quand il sagissait de sa singularité même. Je vous renvoie aux développements sur le jugement esthétique, qui doit être " libre de tout intérêt ", et donc être avant tout indifférent à lexistence de ce qui est considéré. Pour Kant, cest-à-dire pour nous quand nous en restons à la position réflexive, les gens non plus ne comptent pas : ce qui compte uniquement, cest lhumanité en eux. Ainsi vous ne devez pas respecter votre voisin pour lui-même, mais pour lhumanité dont il est le représentant à côté de vous. Dans sa philosophie de lhistoire, cest pareil : cest en tant quespèce et non pas individuellement que lhumanité est appelée à la perfection ! Non pas quil sagisse là dune dureté particulière de Kant (encore que je puisse vous citer certains passages sur les animaux quon peut manger sans plus de problème quon mange des " pommes de terre "...), mais cest une nécessité intrinsèque de la position réflexive quil a constamment maintenue : quand on réfléchit, aussi bien dans lordre théorique que pratique, la question nest jamais que celle de la " représentation ". Pour la sincérité, donc, il ne sagit pas davoir de soi une représentation qui serait la vérité, puisque ce serait précisément une représentation de soi, comme telle soumise à la nécessité du sens interne, et non soi ; mais il sagit dagir conformément à la nécessité représentative, cest-à-dire en déterminant la liberté selon la seule forme de la légalité.
Pointer à la fois la grandeur et la limite du kantisme (partir de la réflexion et non pas de lêtre), cest reconnaître la justesse de la sincérité morale et en même temps nier que cette sincérité soit éthique.
Vous savez que cette différence est capitale : la morale renvoie, ainsi que Kant lexpose parfaitement, à la nécessité représentative, alors que léthique renvoie au contraire à létrangeté du sujet relativement à lui-même. Je traduis : en morale, on a toujours raison ou tort en le sachant parce quil sagit à chaque fois de ce que nimporte qui aurait raison ou tort de faire à notre place, et que la conscience réflexive nous identifie nécessairement à nimporte qui. Pour léthique, au contraire, la question davoir raison ou tort ne se pose pas, dès lors précisément que cette question est réflexive cest-à-dire quelle nous implique en tant que nous sommes nimporte qui. Et en effet : jai raison quand nimporte qui devrait faire ce que je fais, cest-à-dire que je deviens expressément pour moi-même nimporte qui. La réflexion est la position dun sujet indifférent : moi-même cest-à-dire nimporte lequel de mes semblables. Concrètement, cela signifie quune nécessité éthique échappe toujours au sujet qui se représente lui-même. Il est par conséquent impossible dêtre sincère dans le domaine éthique si la sincérité renvoie à la conscience de soi, pour la même raison quil est impossible de ne pas lêtre dans le domaine moral. Je ne puis en effet faire le mal quen étant de mauvaise foi, cest-à-dire quen " oubliant " de minterroger sur la valeur universelle de ce que je fais (ou, dans le cas dune action vraiment cynique, quen " oubliant " de minterroger sur la valeur de lattitude cynique). Mais létonnant est que je ne puis faire le bien quen étant également de mauvaise foi. En effet quand je fais ce que nimporte qui aurait raison de faire, je dois bien " oublier " de minterroger sur la légitimité de cette posture de semblance réflexive. Car enfin, si médiocre que je sois par ailleurs, je ne suis pas nimporte qui pour moi-même (la première personne est incommensurable à celle dune troisième personne) bien que je me détermine comme tel (ce que je dois penser, cest ce quon aurait raison de penser à ma place)! Il faut donc que je fasse semblant dêtre nimporte qui pour agir conformément à la loi morale. Autrement dit, il faut que je prenne sur moi un point de vue parfaitement abstrait, celui de lhumanité en général, dont je ne suis dès lors que le représentant. Jimporte, moi qui ai plus ou moins de mérite à vaincre mes tendances sensibles pour me conformer à limpératif, mais je ne compte pas : de toute façon cest encore et toujours de la loi, et en fin de compte seulement de la loi, quil sagit dans mes actions...
Critiquant la position réflexive, nous devons donc conclure contre Kant que la morale et la sincérité sexcluent absolument tant pour le bien que pour le mal. Lordre moral, qui est lordre de la réflexion, est nécessairement lordre du semblant, parce quil faut que je sois le semblable de tous ceux en qui je me reconnais (les autres représentants de la même humanité) pour agir moralement. Je dirai ainsi que la sincérité simpose comme le semblant de la conscience, dès lors que celle-ci ne peut être fausse pour elle-même.
Voilà le paradoxe que je voudrais vous faire apercevoir : cest le même de ne pas pouvoir se tromper sur la valeur morale de ce quon fait, et de nêtre que sa propre semblance.
Par " semblant " (terme emprunté à Lacan) vous savez que jentends la référence au savoir par quoi chacun est constitué comme le semblable de tous les autres et par conséquent comme le même que soi. Pour nous humains, la semblance consiste donc à avoir des pensées humaines cest-à-dire telles que nimporte qui puisse, le contexte étant donné, les reprendre à son compte. Eh bien je proposerai pour cette raison une première définition de la sincérité, corrélative de celle que jai indiquée la semaine dernière (être en extériorité à ce autorise la reconnaissance de soi) : ne pas se dérober à linhumanité de sa propre pensée. Non pas vouloir penser dune manière inhumaine ce qui serait simplement de la perversion mais admettre simplement léventualité de la pensée sil ny a de vérité que par la pensée, cest-à-dire quà lencontre du semblant (je vous rappelle quon sen tient à cette définition négative, car une caractérisation positive renverrait à un semblant de second degré).
Cette inhumanité, vous lavez compris, cest le domaine de léthique. La pensée est inhumaine, précisément parce quon ne pense jamais ce quon " veut " nétant jamais là pour soi quand elle a lieu. Pareillement, si lon ne pense que sans soi, cela signifie quon nagit éthiquement que sans soi, et que quand on est là, on agit nécessairement en référence à un savoir formel de lhumain (le savoir que Kant a nommé transcendantal) auquel on se conformera ou on sopposera. Toute définition de la sincérité doit donc sentendre à lencontre du semblant (dont Kant est par excellence le thuriféraire).
Cest en tout cas ce quimplique notre questionnement. Car si vous en restez à votre conscience réflexive, autrement dit sil ny a que la formalité représentative qui compte pour vous, aucune sensibilité aux questions philosophiques ne sera jamais possible en vous, pour revenir un instant sur lidée que la sincérité est la condition philosophique de la philosophie. Vous nen avez rien à faire, de toutes ces questions, puisque la pure forme réflexive vous guide infailliblement dans votre existence pratique. Tout cela est donc réservé aux philosophes, et vous vous êtes sûr davoir déjà en vous le critère suffisant. Dailleurs la révolution opérée par Kant dans le domaine pratique limplique expressément : au lieu que, comme dans lAntiquité, on doive posséder une certaine idée du Bien cest-à-dire être philosophe afin de pouvoir la réaliser dans ses actions, il nous a fait reconnaître que la " conscience commune ", par exemple celle dun " humble artisan ", étant parfaitement compétente quand il sagissait des nécessités du devoir : nul besoin du savoir des philosophes ! Ce discours de Kant que vous avez tous lu dans les Fondements de la Métaphysique des Murs, signifie de la manière la plus claire quon na pas du tout besoin de la philosophie pour faire son devoir, cest-à-dire pour agir selon lhumanité qui nous définit (par devoir, et non pas simplement conformément au devoir). Alors vous voyez bien que si vous mavez accordé au début que la sincérité était une condition essentielle pour être sensible aux questions philosophiques, et si vous accordez à Kant (comme je le fais moi-même) quil y a une transparence réflexive infaillible, vous allez devoir reconnaître quon na rien à faire des questions philosophiques parce quelles sont toujours déterminées et que la formalité pure du devoir suffit absolument. Je le dis plus concrètement : inutile davoir quelques lumières que ce soit sur le " sens de la vie ", parce que de toute façon le devoir simpose inconditionnellement. Sil y a une vérité métaphysique qui accomplit cette formalité, tant mieux, mais sil ny en a pas, cela revient exactement au même : le devoir simpose toujours autant même si Kant reconnaît que par ailleurs cela naurait finalement pas de sens (mais justement : cela ne compte pas). Même sil ny a pas de Dieu pour donner un sens à tout, nempêche quil y a des gens vertueux et des crapules et que notre devoir est du côté des premiers.
Bref, si vous vous identifiez au sujet moral le seul qui compte pour Kant, et aussi pour vous quand vous adoptez la position réflexive vous êtes nécessairement insensibles aux questions philosophiques. En quoi on aboutit à une aporie, pour notre notion : si la transparence pratique de la subjectivité peut être entendue comme sincérité, et si elle implique la vanité du savoir philosophique, vous allez devoir affirmer quon peut être sincère en étant indifférent au sens de ce quon fait si vous maccordez de définir trivialement la philosophie comme le travail réflexif sur le sens... Autrement dit, il faudra que vous en restiez à la certitude pratique (certes suffisante, en morale) sans jamais vous demander ce quelle signifie en fin de compte, ni surtout sans la mettre en question comme critère de légitimité. Loin de moi lidée de la critiquer. Mais cest bien dans le savoir philosophique seulement quon put apercevoir pourquoi, dans ce cas, on peut identifier la certitude et la vérité alors même que lexpérience nous enseigne quotidiennement que la certitude est plutôt le vécu de lerreur (tous les gens qui se sont trompés étaient certains davoir raison : on ne parlera jamais derreur quand on sen est tenu à des probabilités qui ne se sont pas réalisées)... En quoi vous reconnaissez la limite réflexive du principe de réflexion.
Léthique, disais-je, cest tout autre chose. Un acte éthique nest pas du tout un acte que nimporte qui devrait faire. Cest dailleurs un point sur lequel je ne suis pas daccord avec le sens que prend cette notion en psychanalyse. Lacte éthique par excellence, de ce point de vue, cest de poser une limite. Une limite à quoi ? A la jouissance. Et la limitation de la jouissance, comme chacun sait, on peut dire que cest linstitution du désir. Pour la psychanalyse, léthique est toujours celle du désir en tant quil sidentifie à la limitation par la loi dune jouissance sans fond. Ensuite, quand on considère le désir particulier de quelquun, on dira que son éthique a précisément consisté à limiter les possibilités de jouissances (cest-à-dire dinfini ou plus exactement dapeiron terme antique désignant lillimité originel) que sa situation dipienne et son histoire personnelle ont ouvertes (par exemple à travers lidentification au père). Or vous voyez bien que cette conception fait disparaître la notion de droit attachée à lidée de vérité non pas certes dans labsolu, puisquil sagit de la loi, mais pour le sujet. On ne peut pas parler de la vérité du sujet sans quen même temps on ne fasse la différence entre avoir raison et avoir tort, et toute la question est de savoir si cest relativement à quelque chose (semblance) ou si cest subjectivement. Donc léthique, à mon avis, est le domaine de ce quon a raison de faire pour la seule raison quon est soi, et elle soppose à la morale qui est le domaine de ce quon a raison de faire pour la seule raison quon est nimporte qui (par exemple Kant a eu absolument raison décrire la Critique de la Raison pure, et il serait absurde de dire que nimporte qui a le devoir décrire ce livre, ou même décrire des livres en général).
Et cette notion de droit, à travers une problématique de la temporalité subjective (la différence entre lavenir et le futur dont la rencontre personnelle est linstitution), je la rapporte désormais à la problématique de la promesse, ainsi que je lai déjà expliqué (donc cest éthiquement que la médiocrité est un crime, alors que moralement elle est presque un idéal).
Cette différence de léthique qui est toujours inhumaine et de la morale qui se confond avec son propre caractère " humain " (agir comme représentant de lhumanité) permet de poser à nouveaux frais la question de la sincérité.
Une première évidence tient déjà à la perte de la semblance qui est engagée dans léthique : alors que dans la morale on a toujours toute lhumanité avec soi (faire ce que tout être humain devrait faire à notre place) et par conséquent quon est jamais seul quelles que soient les circonstances de fait, léthique limplique au sens où je vous ai déjà dit que la vraie solitude ne consistait pas à être sans les autres mais à être sans le savoir et sans soi-même.
Celui qui nest pas seul est par principe insensible aux questions philosophiques qui ne valent jamais, à cause de leur caractère radical, que dans la solitude que je viens dindiquer. Autrement dit : les questions philosophiques renvoient au problème que lhumain est pour lui-même (notamment à travers la priori de la communauté du monde) et la sincérité consiste à ne pas se dérober à ce caractère problématique dêtre soi. Cest le même dêtre problématique pour soi et dêtre absolument seul. Car si lon sait un tant soit peu ce quil en est de soi, on reconnaît ce même savoir semblablement à l'uvre chez les autres et par conséquent on a des semblables. Celui qui nest pas problématique pour lui-même, on peut dire avec Nietzsche que cest " lhomme du troupeau ", si vous maccordez le définir un troupeau comme constitué dune suite indéfinie de semblables. Et la philosophie nest pas faite pour cet homme-là, assurément. Bref, la sincérité est inséparable de la solitude absolue parce quelle est la reconnaissance de limpossibilité subjective de se dire humain laquelle impossibilité subjective est en propre la " sensibilité aux questions philosophiques ".
La sincérité est dabord de ne pas se reconnaître soi-même ni a fortiori de ne pas pouvoir se dire humain. Celui qui se reconnaît joue en réalité à être lui-même (il veut être une bête de troupeau, puisquil ne peut se reconnaître que comme le semblable de ses semblables), en ce sens quil ne sinterroge surtout pas sur la valeur de vérité de la conscience quil a de lui-même, non pas au sens où la conscience pourrait être trompeuse pour elle-même, mais au sens où la légitimité de se poser comme étant soi-même irait de soi.
Je suis moi, bien sûr ; mais qui, " moi " ? Moi le professeur, moi le contribuable ? ce ne sont pas du tout les mêmes, et pourtant cest toujours moi, et on peut imaginer des situations où ils soient en opposition. Suis-je alors lunité de tous ces rôles ? Non, puisque cette unité napparaît que dans et par la réflexion que jen fais et quelle disparaît quand il ny a plus de raisons de réfléchir.
Vous me direz que ne pas se reconnaître, quand on en pose la question à lencontre dun semblant qui serait celui de la conscience, concerne la séparation que tout sujet est avec lui-même, au sens où la vérité de ce quon dit se trouve non pas en nous qui le disons mais dans lécoute dun autre qui peut à tout moment nous couper la parole et faire apparaître que nous ne disions pas ce que nous croyions dire (par exemple, parlant de révolution, on peut être interrompu sur rêve ou sur révolu). Mais je vous ferai remarquer que vous êtes alors dans leidétique freudienne (une parmi une infinité dautres possibles, et nécessaire pour soi comme elles le sont toutes) et puis surtout que ce nest pas de reconnaître ainsi sa propre étrangeté quon peut être spécialement sensible aux questions philosophiques (aux questions psychanalytiques, oui). Pour quon puisse parler de philosophie, il faut que se pose la double question de la vérité et de lexistence. Cest donc du point de vue dune étrangeté à soi en termes de vérité et dexistence quil doit sagir dans la sincérité si cette disposition est vraiment condition pour la sensibilité qui nous intéresse. Alors si la légitimité de dire " moi " est problématique et si la sincérité est de le reconnaître (impossible dêtre à la fois sincère et arrogant, par exemple), on voit bien que cest en termes dexistence et de vérité que se pose la question de la sincérité : la proposition " je suis, jexiste " dit mon existence et est vraie toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit. Donc la sincérité, à mon avis, consiste dabord à reconnaître ce caractère problématique de la légitimité de se reconnaître soi-même, parce que toute reconnaissance est conditionnée (socialement, familialement, métaphysiquement...), quelle renvoie à une semblance matérielle (moi, le même que mes collègues, que mes compatriotes, etc.) ou formelle (soi un sujet réfléchissant), en quoi il ne peut jamais vraiment sagir de moi, qui ne suis moi que quand je me surprends, que quand je ne me comprends pas ce quand je fais ce que je nétais daucune manière capable de faire... Eh bien si nous conservons le lien entre la question de la sincérité et celle de la vérité, je dirai que je suis moi là seulement où je suis capable de vérité le reste étant au mieux du semblant .
Et où suis-je capable de vérité ? Réponse : jamais dans lexistence réflexive qui nest la mienne que " par ailleurs ", mais seulement là où je suis marqué...
Donc la sincérité nest rapport à soi que par lintermédiaire dune réalité marquante. La sincérité est forcément triangulée par une telle réalité : ce nest jamais un rapport de transparence de soi à soi, mais si elle est inséparable de la question de la vérité, et si la question de la vérité est finalement la question de la marque, alors on peut parler de sincérité subjective comme le rapport de moi à moi quune certaine réalité, celle qui marque, aura en tant que telle instaurée.
Cette réalité, Descartes dit par exemple que cest Dieu : moi qui suis marqué par Dieu, je suis capable de vérité en ce point exclusif dont il se pourrait bien quil soit non seulement ma vérité, mais mon être... Je dirai dune manière générale que cest toujours une rencontre, dont on ne sest jamais remis, et qui depuis nous fait parler et agir. Il faudra que nous revenions sur cette idée, bien entendu.
Quand jai commencé à réfléchir devant vous à la possibilité dêtre " sensible aux questions philosophiques ", jai annoncé presque tout de suite quil sagissait forcément dun événement par quoi nous avons été sensibilisés (car on ne peut être sensible quà avoir été sensibilisé). Dautre part, jai indiqué quil y avait une condition subjective à cette sensibilité : la sincérité, et jai commencé à en approfondir la compréhension. Maintenant, si vous mavez bien suivi, vous comprenez quil sagissait en réalité dune seule question toujours celle de la marque dont on peut, dans un premier temps et à la suite de Descartes, considérer quelle est une triangulation (moi / Dieu / la vérité dont je suis capable). Evidemment, je ne vais pas en rester à cette position théologique (au contraire, même : jessaierai de vous expliquer que la sincérité est, comme position, identique à lathéisme subjectif). Mais ce qui est sûr pour linstant, cest que la sincérité ne peut pas être un rapport immédiat à soi-même et que cette impossibilité renvoie expressément à lévénement de la marque (au sens verbal, donc). Je le dis autrement : si je puis avoir avec moi-même un rapport non mensonger et je vous rappelle que toute réflexion est mensongère, puisquelle fait de moi nimporte qui alors que je ne peux pas être nimporte qui pour moi ce ne sera pas un rapport dintrospection ou dattention à moi-même, mais tout au contraire un rapport dextériorité où la surprise davoir pensé (vous savez que je refuse de séparer vérité et pensée) sera par là même la reconnaissance de son lieu en moi, en tant quil mest indistinctement ce qui mest le plus étranger et le plus propre. Là je pense, et là seulement : là où je ne me reconnaîtrai jamais me constituant comme sujet personnel de cette impossibilité définitive dêtre moi-même le lieu de ma propre vérité.
Mais cette impossibilité ne renvoie pas à un Dieu qui, comme dit Saint Augustin, doit bien savoir qui je suis, puisquil ma créé. Elle renvoie à limpossibilité que je me reconnaisse moi-même dans les marques dont je suis parsemé : elle renvoie à la mort dont une rencontre a été pour moi lévénement. Car la marque atteste dune mort, et il va de soi que je ne puis me reconnaître dans celui qui nest pas revenu de telle ou telle épreuve que jai dû traverser.
Je ne suis pas le lieu de ma propre vérité, et la sincérité est de reconnaître que cest depuis cette étrangeté que je puis seulement avoir avec moi-même ce rapport détonnement qui constitue la première personne en tant que telle.
Comment puis-je être moi ? Non pas moi, concrètement (mon histoire singulière, etc.) mais moi comme première personne. La sincérité est la disposition subjective de la première personne depuis cette question. Et quand il sagit de la première personne en tant que telle, la disposition de conscience (impossible de comprendre que je sois moi) est déjà position subjective (létrangeté définitive au lieu de ma propre vérité).
La prochaine fois, nous explorerons cette impossibilité. Si vous vous souvenez de ce que jai dit de la temporalité subjective, cest-à-dire de lopposition du futur et de lavenir, vous savez déjà que la sincérité est un certain rapport temporel à soi-même en tant quil met en uvre notamment sa propre parole (puisque promettre est un acte de parole). Si le crime de médiocrité nest jamais possible que dans la mauvaise foi puisquil consiste à " oublier " soigneusement quon a été une promesse pour le monde, pour les autres et pour soi-même, vous saisissez davance la dimension éthique de la sincérité à travers la question dune identification à ce qui nest pas du semblant. En quoi nous devrons opposer lacte qui ne lest jamais, à laction qui lest toujours.
Je vous remercie de votre attention.
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La sincérité, premier trait de la sensibilité philosophique. Disposition consciente ou position subjective. Sincérité et vérité. Sincérité et bêtise. Enigme et philosophie.
Il y a quelques jours, je vous ai expliqué que la sensibilité aux questions philosophiques pouvait rencontrer deux obstacles subjectifs, que jai appelés le trivial et le sublime. Pour le trivial, cest évident : les triviaux sont des gens pour lesquels il ny a que de petites questions, celles que la vie institue dans lindéfinie poursuite quelle est delle-même (bien entendu, il faut considérer la vie comme humaine, avec toute sa complexité sociale, et non pas simplement naturelle : lhomme veut de la réussite sociale comme lâne veut du son). Lattitude des sublimes est, vous ai-je indiqué dautre part, une imposture qui interdit daborder réellement la philosophie, non seulement parce que toute question est forcément déjà lengagement dun travail et quon ne travaille jamais que des questions concrètes incommensurables avec les " grandes " questions humaines, mais surtout parce que la sublimité est une attitude qui doit constamment être maintenue contre les nécessités de la vie, et qui est dès lors seule à compter pour elle-même. Les sublimes sont donc aussi insensibles que les triviaux aux questions philosophiques, alors même quon aurait pu leur reconnaître avec elle une certaine parenté puisque ces questions sont indubitablement sublimes. Du point de vue de la philosophie, limposture de ceux qui prennent la pose pour eux-mêmes ne vaut pas mieux que la trahison de ceux qui ont décidé que la nécessité que la vie était pour elle-même était bien suffisante pour la remplir.
En conclusion de la séance précédente, javais rapproché cette double figure du mensonge, à quoi lidée de " grandes " questions semble pourtant nous ramener, des deux figures de la mauvaise foi décrites par Sartre à partir de la différence de la transcendance et de la facticité, selon celle quon met en avant (dabord pour soi-même) pour se permettre d" oublier " lautre. Si ce rapprochement est légitime, cela signifie que la disposition première permettant dêtre sensible aux questions philosophiques est la sincérité. Cest par conséquent cette notion que je vais explorer aujourdhui devant vous.
Dabord, il me semble nécessaire de souligner que la sincérité est impliquée, comme disposition subjective, dans les principaux caractères quon peut reconnaître aux questions philosophiques. Et la reconnaissance de cette nécessité est déjà exploration de la notion de sincérité.
Il va par exemple de soi que, toute question philosophique étant une question de sens, sa reconnaissance suppose que le sens lui-même puisse faire question. Jai déjà indiquée que les attitudes théocratiques ou totalitaires excluaient toute possibilité de philosophie. La mentalité théocratique pour laquelle tous les principes de la vie doivent être empruntés à la religion est par excellence, si lon peut dire, insensible aux questions philosophiques. Et reconnaître que le sens ne va pas de soi, nul ne contestera que ce soit un acte de sincérité. Corrélativement, on ne peut être sincère quà la condition de juger par soi-même et plus précisément de " penser par soi-même ", selon lexpression consacrée dont Kant souligne le caractère pléonastique. Notons en passant que cette nécessité qui va littéralement de soi nen doit pas moins être amenée précautionneusement devant certains publics, notamment de lenseignement secondaire (un collègue me parlait récemment dadolescents dont la religion est la référence constante et quun texte de Kant sur la nécessité du jugement personnel " rendait fous " en quoi son expression était plus juste et plus littérale quil ne pensait). En tout cas, le refus de " penser par soi-même ", cest-à-dire de lautonomie du jugement, est aussi bien le refus de la sincérité et donc est parfaitement rédhibitoire en ce qui concerne les questions philosophiques.
Ensuite, il va de soi quon nest sensible à une question philosophique quà avoir reconnu que, dans le domaine concerné, on nétait pas au clair. On peut à la limite reconnaître navoir aucune idée ni même aucune opinion, ou reconnaître que les idées ou les opinions quon avait manquent de cohérence et par conséquent de la possibilité quon sy tienne rationnellement. Reconnaître sa propre ignorance et surtout sa propre incohérence (car en fait nimporte qui a forcément comme opinion lidéologie de sa situation sociale, qui est toujours parcourue de contradictions), voilà encore un acte de sincérité. Celui qui sen tient à la certitude, quelle soit fanatique ou sceptique, nadmettra jamais le caractère non immédiat de la cohérence de la pensée alors même quil en démontre actuellement lincohérence (par exemple pour dire que toute vérité est religieuse il faut avoir une idée non religieuse de la vérité de la religion ; et celui qui prétend douter de tout na que mépris pour les savoirs qui, comme la psychanalyse et plus généralement les sciences humaines, montrent quon peut pour le moins douter de sa propre certitude). La sincérité fera au contraire de la cohérence une tâche éventuellement infinie (mais la décréter davance infinie est une nouvelle forme de mauvaise foi, puisque cela permet de se raconter à soi-même que de toute façon il ne servirait à rien de réfléchir), et cest dadmettre la possibilité de cette élucidation rationnelle qui conditionne le fait dêtre sensible aux questions philosophiques (même si le travail du philosophe saccomplit par ailleurs dans une ontologie de la multiplicité irréductible, comme cest par exemple le cas pour Deleuze).
Enfin la sincérité apparaît éminemment dans lacceptation quune interrogation puisse être radicale. La mauvaise foi ne saccomplit pas toujours dans la bêtise épaisse qui refuse davance tout questionnement des évidences : chez les personnes relativement éduquées, elle est compatibles avec la réflexion et le questionnement, pourvu quils naillent pas trop loin. Borner davance, cest-à-dire dune manière non critique, la portée dune interrogation, voilà la mauvaise foi : on sappuie sur le fait que, dans la certitude où lon a décidé de rester, on ne voit pas comment dépasser certaines limites (celles quimpose lordre objectif et subjectif auquel on a décidé davance de ne pas toucher) pour " oublier " que cela indique seulement la nécessité pour linterrogation quelle soit radicale. On est sincère quand on admet quun discours ne sen tienne pas aux demi-mesures, sans prendre les raisons quon a par ailleurs de refuser de tels discours (par exemple en politique un discours radical induit forcément une pratique totalitaire) pour des raisons de borner la réflexion. La radicalité de linterrogation qui la définit comme philosophique accomplit donc, mieux encore que les autres caractères, la nécessité subjective de la sincérité.
Mais la sincérité, comme disposition subjective, est " théorétique ". Si jai à changer les bougies de ma voiture, la question de savoir si je le fais sincèrement ou non na aucun sens, alors quelle se pose dans la manière dont je vais ou non entendre des objections et saisir leur portée quand je discute avec quelquun ou avec moi-même (la mauvaise foi consiste souvent à discuter sincèrement, mais en " oubliant " de voir certaines implication des arguments échangés ou même acceptés). Comme disposition théorétique et non pas pratique (au sens de la vie pratique et des actions quelle nécessite) la sincérité ne va donc pas de soi. Il y a des gens qui ne peuvent rester sans rien faire et qui sont, comme ils disent, des " hommes daction " ; ils peuvent avoir toutes les qualités morales quon voudra, mais pas la sincérité non pas surtout quils soient nécessairement de mauvaise foi (je viens dindiquer que cette alternative ne sappliquait pas dans laction au sens étroit bien quelle conditionne éminemment la vie pratique au sens large). Ces personnes, dont certaines sont éventuellement admirables, seront donc absolument insensibles aux problèmes philosophiques qui sont toujours dabord de nature théorétique.
Comme disposition théorétique concernant le vécu, la sincérité est toujours liée à la réflexion. Il est impossible de réfléchir la sincérité (si je prends conscience dêtre sincère en ce moment, je midentifie à une qualité donnée cest-à-dire que je suis tout simplement de mauvaise foi), mais il ny a de sincérité que relativement à une réflexion toujours déjà en train de se faire. Ainsi je suis déjà en train de prendre conscience que je ne savais pas ce que je croyais savoir à linstant où jadmets simplement lénonciation dune question philosophique ; et je deviens conscient du manque de cohérence et de valeur des avis que je pourrais spontanément donner, etc.
Mais lessentiel de la réflexion est ce que jappellerais la différance du sens et de la réalité (écrivons différance avec un " a ", du verbe différer). La réalité en elle-même est toujours faite de sens, puisquil sagit de la vie et que la compréhension de toute chose dans lhorizon de la vie est une manière suffisante pour elle de faire sens (ceci est un aliment, cela est un obstacle ; ceci promet un plaisir cela une peine...). Inutile de réfléchir pour vivre. Bien au contraire, même : moins on réfléchit et mieux on vit, si " mieux " signifie dune manière plus adaptée à un monde sur lequel on ne sinterroge pas. Le bon conducteur, par exemple, ne réfléchit jamais à ce quil faut faire en voiture : cest dun même mouvement vital et anonyme que lobstacle surgit dans le champ de vision et que le pied enfonce la pédale de frein alors quune réflexion, qui est déjà une différance temporelle et une personnalisation de lagir, eût immanquablement entraîné la collision (et la modulation précise du geste par exemple ne pas écraser brusquement la pédale de frein pour ne pas provoquer un tête à queue si elle peut être réfléchie à un second degré, appartenait déjà à lexis corporelle du bon conducteur). Eh bien, est-ce que cette différance du sens et de la réalité nest pas lopération inaugurale de la représentation philosophique ? Certes, réfléchir consiste à se regarder soi-même et à prendre conscience clairement de ce quon pensait obscurément afin de remonter aux conditions quon mettait en uvre sans sen rendre compte. Mais cela nest possible que sur le fond dune définition plus originelle de la réflexion qui est celle que je viens dindiquer : on ne revient à soi quà avoir en quelque sorte repoussé la réalité à lextérieur et à avoir conservé, sous une forme dès lors représentative, un sens qui ne lui est plus simplement inhérent ou constitutif mais qui devient notre problème. Réfléchir, donc, cest différer le sens et la réalité dont il est le sens, et la question philosophique lest en ceci quelle porte expressément sur ce sens différé. Vous voyez bien que le sens en lui-même nest jamais problématique : on vit, et voilà tout. Cela ne signifie bien sûr pas quon ne rencontre jamais de difficultés, mais que toutes les difficultés quon rencontre napparaissent jamais que sur le fond non problématique de leur possibilité. Et poser ce fond pour lui-même, voilà par excellence ce que fait une question philosophique. Doù je conclus que la sincérité est une suspension subjective de la vie puisquelle va consister à accepter de revenir sur la vie ce qui signifie déjà en être distingué. Cette disposition qui suppose donc que la vie naille pas ou plus de soi.
Au vivant en tant que vivant, la philosophie est impossible. Un animal identifié à sa propre vie (donc paradigmatiquement un animal sauvage par opposition aux animaux domestiques que nous avons au contraire enfermés dans leur réflexion, comme le montre leur ennui quasi constant) ne peut pas réfléchir. Nous qui le pouvons, et sommes par ailleurs capables de poser dans le concept le sens pour lui-même, sommes donc doublement extérieurs à notre vie : différés delle à la fois par la réflexion, comme les animaux domestiques, et surtout différés delle par linstitution langagière de lordre des significations et plus précisément de lidéalité : dune réalité dont la réflexion institue le caractère problématique nous faisons notamment des notions (par exemple celle de sincérité). On ne peut être sensible aux questions philosophiques quà cette double condition qui, pour nous, nen fait quune. Car pour nous réfléchir et instituer lidéalité du sens (donc à lencontre de ce dont il est le sens, en différance de la vie) sont le même. La sincérité, en tant quelle fait admettre léventualité quon se retrouve mis en question, renvoie au premier moment de cette définition, et elle renvoie au second en tant quelle fait admettre léventualité dune problématicité idéale du sens. Donc un vivant quil sagisse de linnocence de lanimal sauvage ou tout au contraire de labjection et de lignominie de ceux quon appelle des " bons vivants " étant insensible aux questions philosophiques, on dira quy être sensible atteste déjà dune différance davec sa propre vie et donc dune certaine reconnaissance en soi de la mort comme instance de vérité. Et certes, cest forcément du point de vue de notre mort que se pose la question dun sens éventuel de notre vie : à cause de son statut réflexif, cette question ne se conjugue, si lon peut dire, quau futur antérieur. Ainsi suis-je celui qui aura fait ceci et qui naura pas fait cela, et la sincérité exige la reconnaissance de cette temporalité particulière. Depuis notre horizon de cette année, je dis alors que cette sensibilité atteste dune marque, cest-à-dire dun point darrêt de la vie, là où cesse de compter ce qui nest que plus ou moins important : seul quelquun qui a été marqué, cest-à-dire dont la sensibilité échappe à la détermination vitale dont je viens dindiquer les deux extrêmes, peut être sensible aux questions philosophiques.
Mais alors cela signifie quon ne peut pas être sensible à nimporte quelle question philosophique, quand bien même on consacrerait toute sa vie à la philosophie !
Cest quon ne peut pas parler de sensibilité " en général " (de même, pour prendre cette notion dans son sens expressément négatif, quon ne peut être allergique " en général "). Par exemple, vous serez sensibles aux questions de métaphysique mais pas du tout aux questions de philosophie politique, ou inversement. Cela signifie que votre réflexion, cest-à-dire la position pour soi du sens métaphysique ou politique de votre vie, doit avoir été conditionnée par un événement subjectif (et un événement subjectif, je dis que cest une épreuve) pour que précisément cette déhiscence, cette différance, cette position pour soi dun sens soit envisageable alors que le sens nexiste évidemment pas en soi. On ne sera sensibles quaux questions auxquelles nous aurons été sensibilisés et nous savons que la marque est en cause dans cette nécessité.
Doù cette conclusion : la sincérité, à cause de la marque dont elle procède nécessairement, est forcément locale. Quil suffise en tout cas de retenir quon nest pas sincère à propos de nimporte quoi, si lon peut être de mauvaise foi à propos de tout (notamment dans la bêtise, confusion du singulier et de lordinaire selon Deleuze).
Cela ne change rien à la question de cette notion, que nous allons prendre le temps dexplorer. Mais cela change beaucoup à sa réalité : il est impossible de dire quon est sincère sans préciser quels sont les points où on lest : ce sont les " marques ", là où le semblant est impossible et par conséquent là où le philosophique, en tant que tel, simpose si lon maccorde de nommer " philosophique " tout moment où il ne sagit pas de sembler cest-à-dire de faire semblant, dêtre le semblable de ses semblables, de saccrocher au savoir (par exemple sur lhomme en général) qui définit chacun comme le semblable des autres et qui autorise par conséquent quon se reconnaisse soi-même. On est donc sincère là où on ne semble pas cest-à-dire là où lon manque du savoir qui permettrait de se reconnaître soi-même et cest là, expressément, quon est sensible aux questions philosophiques, cest-à-dire au philosophique sous les espèces du manque de savoir. Corrélativement on peut indiquer quels sont les ordres où on ne lest pas : là où il ny a pas dimpossibilité pour le semblant, et donc là où une reconnaissance de soi est possible. Ainsi ne suis-je absolument pas sensible à une question qui renvoie en moi à la possibilité que je me reconnaisse, et suis-je nécessairement sensible à celles qui renvoient à limpossibilité que je me reconnaisse. Jinsiste sur cette différence des points et des ordres, et je la réfère à celle du singulier et de lordinaire qui conditionne la problématique subjective de la vérité : là où je suis sensible aux questions philosophiques apparaît une singularité dont je dois bien admettre de lextérieur quelle est la mienne (alors même que lidée de se reconnaître comme singulier ne renverrait jamais quà une imposture analogue à celle des sublimes).
Il faut donc distinguer de manière expresse la sincérité comme attitude subjective de lattitude comme position subjective. La premier trait la concerne comme une modalité de la conscience alors que le second la met en rapport avec la question de la vérité. Cette distinction est le centre de toute lintelligence de cette notion, et à chaque fois il faut être très attentif à bien préciser de quoi on parle : soit de la sincérité comme disposition subjective, qui est celle dont il est habituellement question quand on se place dun point de vue réflexif cest-à-dire dun point de vue idéaliste (la réflexion pose nécessairement lidéal comme la vérité du réel et cest le même dadopter le point de vue réflexif comme principe et davoir décidé de sen tenir à une position idéaliste), soit de la sincérité comme position subjective, qui est étrangère à la réflexion mais qui concerne une certaine manière qua le sujet sujet par opposition à la conscience alors que le premier point de vue les confond de se positionner par rapport à la question de la vérité. Ne commettez donc pas lerreur de prendre une affirmation qui vaut pour la disposition subjective (confusion du sujet et de la conscience) pour une autre qui vaudrait pour la position subjective (distinction du sujet et de la conscience). Je ne saurais trop insister sur la nécessité déviter les contresens et les absurdités que la confusion de ces points de vue ne peut manquer dimpliquer. Et toute mon enquête sur la notion de sincérité trouve sa condition dans le refus de confondre ces deux points de vue.
Je dirai ainsi que la sincérité, comme attitude de conscience, reste étrangère à la vérité, si lon maccorde ce truisme de limpossibilité de séparer vérité et penser. Cela revient à parler de la position subjective et par conséquent à sinscrire dans la distinction du sujet et de la conscience. De ce point de vue, il faut donc reconnaître que quand on est sincère on ne pense pas, et inversement quon ne peut pas penser sincèrement puisque penser se fait toujours sans soi-même. Vous vous en convaincrez aisément en reconnaissant que lidée de rêver sincèrement est absurde (je rappelle que le rêve est la seule modalité de la pensée dans la vie courante, qui nest faite que de fonctionnements de savoirs conscients et inconscients).
Quon mentende bien, à propos de la distinction et surtout de larticulation des deux points de vue que je viens dindiquer : il ny a pas besoin dêtre un penseur pour être sincère, bien au contraire. Car jirai même jusquà dire que la sincérité peut être handicapante, à un certain niveau. Dabord elle est nécessaire au début des études philosophiques où il sagit de ne pas se défausser devant les problèmes en en appelant lâchement aux références académiques : quand une question se pose à vous, cest bien une question qui vous est adressée personnellement et non pas un travail de documentaliste qui doit être fait dune manière impersonnelle (et tout labeur du type " la Liberté chez Kant " nest quun travail de documentaliste profession au demeurant fort estimable mais parfaitement étrangère à la pensée). La sincérité est la condition première de la reconnaissance du caractère personnel des questions. Je dirai ainsi que les étudiants des premières années qui ne sont pas sincères peuvent bien être brillants, mais ils ne peuvent pas philosopher. Par contre la sincérité me semble plutôt un handicap quand on commence à posséder le code, si je puis dire (ici, on passe au deuxième sens, celui qui concerne la position subjective et non plus la disposition de conscience). Non pas quil faille être de mauvaise foi ou hypocrite pour travailler ( !), mais en ceci que la volonté subjective de vérité, précisément comme volonté et comme subjective, est exclusive de linvention de concepts en quoi consiste exclusivement la pensée. Car si lon est attentif être fidèle à ce qui se passe dans notre subjectivité et à ne pas le travestir, on plaque tellement la dimension réflexive sur le surgissement de la pensée que celle-ci en devient littéralement impossible. Je le dis autrement : on ne peut penser quà la condition de ne pas comprendre vraiment ce quon est en train décrire ou de dire, cest-à-dire de ne pas le savoir. Penser sentend toujours en extériorité au sujet du savoir que nous sommes toujours, puisque nous prenons seulement conscience que les idées viennent dapparaître en nous, et que cest précisément cela penser, du point de vue de la conscience. Cest que la pensée nest jamais représentative, si vous maccordez de nommer penser non pas lintentionnalité qui se porte vers tel ou tel aspect de la réalité mais linvention même du concept. Et inventer, cest forcément ne pas savoir ce quon fait, se laisser surprendre par quelque chose qui émerge sans nous même dans le domaine purement technique. Vous voyez bien quil y a là une impossibilité en termes de position subjective. Et comment voulez-vous parler de sincérité quand vous pensez, puisque vous ne pensez quà partir du moment où vous ne savez pas ce que vous pensez ?
Lextériorité au savoir qui condition la pensée signifie quon pense seulement à condition de ne pas comprendre ce qu'on est en train de penser, sinon on senferme dans labsurdité de réduire la pensée à la représentation et dans la nécessité de nier que la pensée soit toujours invention. Or lidée dinventer sincèrement est absurde, puisque la sincérité renvoie à lattitude théorétique et que linvention est un acte je dirai " lacte de ne pas savoir ". Et puis un acte renvoie expressément à un sujet singulier alors que la sincérité exige que lon soit, en face dune difficulté ou dune contradiction que lon reconnaît honnêtement, littéralement nimporte qui. Je vous rappelle que la pensée qui n'est pas personnelle est celle que quelqu'un d'autre pourrait aussi bien avoir, s'il se trouvait à notre place, auquel cas il ne s'agirait pas de penser mais d'effectuation subjective du savoir, même sil se trouve en fait que nous sommes seuls à détenir le savoir que nous faisons intellectuellement fonctionner. Quand j'ai de bonnes raisons de dire ce que je dis, alors je ne pense absolument pas, même si j'ai fourni un grand effort intellectuel pour en arriver là (je réfléchis, je cogite, voire je compute, mais en tout cas je ne pense pas). Là où je sais (sincèrement) pourquoi, je ne pense pas. Je ne pense que là où je ne sais pas, et donc que là où je ne comprends pas (ce qui n'exclut pas ensuite un travail réflexif, mais penser est tout autre chose). Dans la vie courante, il n'y a que dans les rêves que nous pensons, et lidée de rêver sincèrement na aucun sens. Tout le reste du temps, nous répétons des opinions sédimentées plus ou moins consciemment en nous, ou alors nous faisons fonctionner les savoirs dont nous sommes dès lors les véhicules.
Bref, la sincérité est la condition de lentrée en philosophie et en ce sens elle constitue bien cette sensibilité aux questions philosophiques et à la dimension philosophique des situations sur quoi nous réfléchissons, mais lactivité philosophique proprement dite, cest-à-dire linvention de concepts, est dun tout autre ordre. Ainsi peut-on dire que les études philosophiques effectuent concrètement larticulation des deux niveaux où la notion est pertinente.
Cela dit la sincérité renvoie à ce quon pourrait nommer une vérité subjective, qui est précisément celle de ne pas sembler. Une vérité purement négative, donc. Si nous voulons garder lidée que la sincérité est une volonté de vérité, il faudra lentendre uniquement au sens négatif de ne pas sembler. Dailleurs limpossibilité dêtre sincère dénoncée par Sartre (si je me dis tel que je suis, je prends par là même une attitude de mauvaise foi) trouve son dénouement dans cette formulation : dans son langage, on dirait quêtre sincère ne consiste pas à être dans la vérité subjective, mais à ne pas être de mauvaise foi. Mais bien sûr on peut parler de vérité grâce à la problématique des marques, si lon maccorde que la sincérité est forcément locale, et quon nest sincère que là où le semblant est impossible, cest-à-dire que là où lon est marqué... Mais cest toujours sans le savoir. En quoi, pour garder le point de vue représentatif, il ne saurait être précisément question de vérité (puisque la représentation identifie la vérité au savoir conscient).
Ainsi la sincérité comme disposition de conscience est limpossibilité même de la pensée, alors quelle en est la condition quand on la considère comme position subjective. Je ne dirai pas tout de suite que la sincérité est une forme de la bêtise puisque la bêtise est essentiellement mauvaise foi (cest le refus de réfléchir, de pousser les arguments jusquà leurs implications, de distinguer le singulier de lordinaire, ce qui compte de ce qui importe). Mais il est sûr en tout cas que la sincérité au sens habituel, en décidant que la vérité était une affaire subjective (alors quelle est par définition laffaire du vrai en tant que vrai), nest pas étrangère à son contraire, ni à sa radicalisation qui est la bêtise. Car celui qui est sincère met bien en avant une vérité irrécusable pour se permettre den " oublier " une autre : dès lors quil est dans lattitude réflexive, il ne peut pas ne pas être certain du caractère transcendantal de la vérité, cest-à-dire de son statut philosophiquement subjectif. Et sil mentend nier cette évidence, il pensera que je délire, puisque précisément cest une évidence que personne ne peut récuser (il suffit de réfléchir). Mais justement : être sincère suppose quon " oublie " de se demander si le problème de la vérité est bien un problème de subjectivité et plus précisément de volonté (puisque subjectivement la sincérité est dabord volonté de vérité). Dès lors quon sinstalle dans cet " oubli ", cest-à-dire dès lors quon réfléchit en évitant soigneusement de se demander quelles conséquences ladoption de lattitude transcendantale peut avoir sur le statut même de la vérité, on décide donc par avance de la vérité. Or quest-ce que la bêtise, sinon justement le fait de décider par avance de la vérité ? Prenez lexemple des gens les plus bêtes que vous connaissez (la bêtise est toujours plus facile à reconnaître chez les autres, justement parce quelle est faite de mauvaise foi et que nous cesserions dêtre de mauvaise foi en reconnaissant que nous le sommes). Vous voyez bien quils savent davance ce quil en est du vrai ! La philosophie nest que bavardage à leurs yeux, justement parce quon ne sait pas davance où les raisonnements vont nous conduire à propos du vrai... Je me souviens dune des paroles les plus bêtes que jaie entendues : " en philosophie on peut démontrer nimporte quoi " ; vous avez là le paradigme même de la bêtise et en quelque sorte la mise à nu de son essence : avoir originellement décidé de ce quil en serait du vrai, quoi que lesprit puisse être amené à poser. Alors je le demande : est-ce que la sincérité nest pas une telle décision ? Est-ce que ce nest pas décider davance que le vrai est de nature subjective et que travailler les modalités de la subjectivité (passer de lhypocrisie à la sincérité par exemple) suffit à produire la manifestation du vrai en tant que vrai ?
Tout le monde sait bien, depuis Freud, que mentir est une manière de dire la vérité sinon la meilleure voire la seule pour ce qui est de lordre représentatif, puisque cest " dire que ne pas " et quen cela consiste précisément lindication positive de ce quil ne fallait pas dire, en tant quil ne fallait pas le dire ni surtout le penser (vérité insistante et par conséquent encore plus vraie, si lon peut dire). Donc même en se limitant au simple ordre de la représentation, la vérité na rien à voir avec la sincérité. Maintenant si je prends la notion de vérité en un sens un peu moins habituel en disant que le vrai est ce quon a inconditionnellement raison de penser (et nous avons consacré un trimestre à montrer que penser ne consistait pas à se représenter), vous voyez bien au contraire quil y a exclusivité entre les deux notions. Car si on est sincère, on ne peut pas accepter lidée dinconditionnalité dans la justification : on pointe là une contradiction dans lattitude, puisque dune part il faudrait rester fixé à une certaine position (linconditionnel est ce en deçà de quoi on ne remonte pas) mais que dautre part la réflexion, à la manière de celle des stoïciens qui enjoignaient toujours de " prouver la preuve ", reviendra sans cesse sur ce qui napparaîtra que comme une limitation de fait. Or il est impossible de ne pas demander si linconditionnel est vraiment inconditionnel, de ne pas douter de la soi-disant dernière instance et de mettre derrière elle une instance potentiellement plus originelle. Donc il est impossible dêtre sincère, si lon prend cette notion en son sens évident de disposition réflexive cest-à-dire comme refus de la duplicité, et davoir pour soi-même absolument raison.
Cela ne change rien à la nécessité dêtre sincère pour être sensible aux questions philosophiques, puisquon a soigneusement distingué les deux points de vue imposés par la notion : dire que la vérité na rien à voir avec la sincérité, ce nest pas dire linverse (elle est dabord volonté de vérité) et il faut expressément maintenant que la sincérité a à voir avec la vérité, dès lors quon en pose subjectivement la question, comme notre thème de réflexion exige quon le fasse dans un premier temps. Mais la sensibilité aux questions philosophiques, cest-à-dire au savoir en tant que manquant, ne peut être identifiée à la pensée, qui est en acte singulier (donc étranger au sujet conscient qui est pour lui-même nimporte qui), et par là même extérieur à toute éventualité de savoir. Je le dis autrement : si lon est sensible aux questions, cela signifie que cest le savoir qui compte, même sil na dautre réalité que son statut de manquant. Et si lon pense, cela montre que le savoir ne compte pas (raison pour laquelle la position universitaire est, comme chacun la toujours su et comme Lacan en a montré la nécessité structurelle, exclusive de toute possibilité de penser).
(Je fais une petite parenthèse avant de terminer mon développement daujourdhui : jinsiste pour dire que tout le monde pense, et que celui qui voudrait réserver lactivité de penser aux seuls intellectuels commettrait non seulement un acte de mépris mais une erreur. De fait chacun sait quil pense : dans tous les rêves que nous faisons, certains, sils étaient des films, seraient de véritables chefs-duvre ! En quoi je rappelle que pensée et génie sont des notions inséparables. Et personne nest sans le savoir, à propos de soi-même. Il y a de belles formules de Freud, sur la valeur intrinsèquement esthétique des rêves, indépendamment de leur signification. Cette valeur esthétique est la preuve à mes yeux que chacun est littéralement génial je prends ce mot dans son sens philosophique précis. Et cest précisément parce que tout le monde pense et existe ainsi sous le signe de son propre génie et non pas simplement certaines personnes qui auraient été " douées " par une nature spécialement généreuse envers eux et injuste envers les autres que la médiocrité nest pas une faiblesse mais un crime. Car le médiocre est celui qui a décidé que son génie, pourtant irrécusable comme la réalité de ses rêves, ne comptera pas et que comptera seulement la semblance, cest-à-dire le fait de correspondre subjectivement à la place quon occupe et que nimporte qui aurait tout aussi bien pu occuper. La médiocrité est une trahison, celle du génie, cest-à-dire indistinctement de la vérité et de la singularité : cest la décision dêtre une subjectivité constituée du temps du futur et non pas du temps de lavenir la différence des deux étant la promesse, comme vous savez, efficience de lorigine en tant quorigine).
Bon, alors si vous acceptez de subjectiver la notion de vérité en disant quelle renvoie à ce quon a inconditionnellement cest-à-dire vraiment raison de faire (en quoi cette subjectivation est tout le contraire dune subjectivisation), vous acceptez du même coup dexclure de son champ la problématique de la sincérité telle quon lentend habituellement. Les plus assurés dentre vous ont déjà compris où jallais en venir dans les prochains cours : sil y est question de vérité autrement que sur le mode de la velléité (mais peut-être que cette velléité appartient en propre à la sensibilité philosophiques, quand elle se limite aux seules questions sans donner lieu à aucun travail), la sincérité nest pas une disposition mais une position : non pas celle de nêtre pas duplice dans lespace de sa propre subjectivité, mais celle dêtre réellement dans son acte (dans sa décision, dans sa parole, dans sa signature...) toute la question étant bien sûr ce que signifie " réellement " dans un tel contexte. Jy reviendrai. Ce qui est sûr, cest que dans la sincérité il doit dune certaine manière sagir du " réel ", de ce même réel qui a ouvert la dimension représentative en renvoyant la vie à elle-même pour en faire une conscience... Il y a donc une " cause " de la sincérité dont on peut sans grand risque augurer quelle se trouve dans un certain statut de la parole, puisque cette dernière est la condition première de la sincérité (lidée quun pur enfant, cest-à-dire un humain vraiment antérieur au langage mais justement un pur enfant ne peut pas exister : le nouveau né lui-même est déjà fait du langage qui laccueille et surtout qui la " parlé " depuis longtemps ait à être sincère na pas de sens).
Mais pour le moment, cest-à-dire du point de vue de la compréhension habituelle de cette notion et de son rapport avec la sensibilité aux questions philosophiques, je crois quon peut donner une indication de ce chemin qui me paraît simposer en disant que la sincérité est inséparable de la reconnaissance de lénigme en tant que telle. Les gens qui ne sont pas sincères, pour eux, la vie nest jamais énigmatique. Elle peut bien comprendre toutes sortes de difficultés, elle naura jamais le statut dénigme. Les questions philosophiques sont des moments réflexifs de cette énigme. Cest en ce sens quelles renvoient expressément à une disposition sincère.
Je nai pas le temps de développer la notion dénigme, mais je voudrais simplement vous faire prendre conscience du paradoxe qui la caractérise, puisque cest finalement cette notion qui conditionne la simple écoute de la philosophie (je ne dis pas le travail philosophique, qui est parfaitement aveugle et dont la nécessité recèle quelque chose comme une dimension dinertie, une dimension quasiment minérale, impliquant lindifférence aux questions mêmes auxquelles on est en train de répondre). Pour vous en donner un bref aperçu, je vais me référer à une parole quun jeune étudiant auquel je reprochais son inattention ma adressée un jour, à titre dexplication ou dexcuse : " vous parlez par énigmes ". Cela ma fait rire, et cela ma fait réfléchir (il y a des gens qui se détournent quand ils croient reconnaître une énigme, et puis il y a en a dautres, à linstar dun certain dipe dont vous avez peut-être entendu parler, qui affrontent courageusement les énigmes en quoi ils reconnaissent la nécessité de leur destin mais bien sûr tout le monde na pas un destin). Surtout je me suis demandé ce quil avait voulu dire. Je crois quil voulait dire tout simplement quil ne comprenait pas le cours (peu importe pour quelles raisons, dues à lépaisseur de ses certitudes ou à mon insuffisance rhétorique). Il ne voyait pas ce que je voulais dire, quand je parlais. Il assistait donc à une énonciation en quelque sorte sans énoncé : à ses yeux javais réussi la performance étonnante dont on accuse généralement les philosophes de parler pour ne rien dire... Et cest en effet ce qui rend les énigmes frappantes : que des paroles aient indubitablement été prononcées, mais quon nait pourtant rien compris, pas même aperçu de quoi il sagissait. Il y a eu un dire don ne sait quel dit, voilà je crois la caractérisation de lénigme quon peut déduire de sa remarque. A quoi il faut ajouter que le caractère énigmatique des énigmes implique (certes pas chez tout le monde, il me la appris) quelque chose comme une réflexion, une tension intellectuelle, une recherche. Bref, je compléterai ce que je viens de dire en disant quune énigme est une énonciation dont lénoncé est introuvable. La nécessité subjective de résoudre lénigme qui tient à ce que sa position soit dès lors expressément un acte (en quoi sa remarque était plutôt flatteuse) relève dautre chose que la reconnaissance de lénigme comme telle. Et je dirai alors que la sincérité, qui conditionne la sensibilité aux questions philosophiques, consiste en quelque sorte à sinstaller dans le paradigme de lénigme ce que jexprimerai par la nécessité que tout fasse sens sur le fond dune énigme originelle. Et bien sûr cest de lénigme quon est pour soi-même quil sagit réflexivement (par opposition à la bêtise qui consiste au contraire à être sa propre certitude et à posséder davance toute réponse aux questions réflexives " je suis homme sérieux, moi ", dit le businessman). Bref, la sincérité consiste non seulement à reconnaître à la fois le caractère énigmatique de lexistence en général et de sa propre existence le même en fait, lun étant avec lautre comme lenvers avec lendroit, mais à prendre comme position subjective habituelle celle de cette reconnaissance.
Tout cela peut être ramené à la question du sens, ce sens que nous différons réflexivement de la vie et que nous élaborons à un second degré de sorte quon peut définir la philosophie comme le sens du sens il nest pas caché, transcendant, enfermé dans lentendement de je ne sais quel Dieu dont il faudrait pénétrer les intentions. Le sens du sens, cest non pas la réalité de lénigme qui est dabord une sorte de non sens, non pas sa résolution qui en ferait un sens " tout bête ", mais sa nécessité, en tant quelle est celle-là même du sujet que nous sommes à chaque fois. Ce sens du sens dont la dimension est le philosophique en tant que tel puisquon peut dire quune réalité est philosophique quand elle ne se contente pas de figurer dans un monde qui lui donne son sens, mais quand elle renvoie à un sens dès lors énigmatique de ce sens).
Si vous reprenez cette vérité que nous sommes seulement sensibles aux questions qui nous parlent, vous comprenez que la sensibilité aux questions philosophiques renvoie expressément à la reconnaissance de notre caractère énigmatique pour nous-mêmes. Cest parce que nous ne sommes pas sans savoir que tout sens pose encore la question de son sens et par conséquent renvoie irréductiblement toute vérité à venir à son statut dénigme, que nous sommes sensibles aux questions qui, finalement, nous parlent de nous. Est donc sensible aux questions philosophiques celui-là seul qui est une énigme pour lui-même paradigme dont il faut nommer sincérité ladoption.
Maintenant on peut reprendre cette problématique pour donner une indication de la nécessité du travail philosophique. Il y a là comme un pas à franchir, un au-delà de la sincérité (jai expliqué plus haut quon ne pouvait penser " sincèrement "), quon peut identifier au passage de la disposition subjective à la position subjective cest-à-dire au passage de la confusion du sujet et de la conscience à leur disjonction. Je lindiquerai pour le moment en disant que nous sommes le manque même de ces questions en lesquelles nous nous reconnaissons, puisque quand nous commençons à philosopher, cest bien nous et personne dautre que nous interrogeons (" je me demande... "). Et cette énigme, pour finir, je lui donnerai une présentation un peu triviale en disant quelle est celle de la raison de vivre dont notre existence est leffectuation étant clairement indiqué quune " raison " est un savoir. Nous vivons, et nous voulons encore vivre (du moins pour linstant). Pourquoi ? Nous nen savons certes rien, mais nous ne sommes assurément pas sans le savoir puisque nous faisons leffort de surmonter les difficultés que nous rencontrons avec la conviction que, pour le moment du moins, nous avons (encore) raison de le faire. Nous ne sommes pas sans savoir ce quil en est de ce qui nous fait vivre, de pourquoi il faut prendre la peine de vivre. Par conséquent on peut dire que nous sommes marqués par le savoir : au lieu subjectif de son manque (et le manque du savoir, cest la question), nous nous reconnaissons, de sorte que cest précisément comme manque de savoir que nous nous pressentons être.
Si je vous dis que vous avez nécessairement une raison de vivre, puisque vous vivez et que vous pourriez décider à chaque instant de ne plus vivre, vous prenez conscience de lénigme dont vous êtes en quelque sorte leffectuation. On peut alors parler de sincérité, pour cette reconnaissance qui est celle dêtre soi sans soi et lon peut dire que la reconnaissance de lénigme personnelle que chacun de nous est pour soi articule subjectivement les deux points de vue que la notion oblige à distinguer.
Travaillant à philosopher, nous sommes marqués par le savoir, nous ne sommes que cette marque le reste dune épreuve où il sest agi de tout et non pas de rien (si vous maccordez de figurer la notion générale du savoir par lalternative métaphysique elle-même). Jai dit plus haut que nous nétions sincères que localement, à lencontre dune problématique comme celle de Sartre où il est question de la subjectivité dans son ensemble. Si lon définit banalement la sincérité à lencontre de la duplicité qui consiste évidemment à se situer ailleurs que dans son propre acte, alors on peut dire que la sincérité consiste dans un acte, celui dêtre parlé par la question philosophique qui, précisément, " nous " parle... Ainsi abordons nous la sensibilité spécifique des philosophes aux questions quils se posent, cest-à-dire dont ils savent dune manière ou dune autre quelles les disent ne disant finalement rien dautre que leur propre statut de moments de lénigme. Cest cela, une question philosophique quand on entreprend de sinterroger soi-même pour y répondre : une question qui nous parle à laccusatif, quand toutes les autres peuvent seulement nous parler au datif. Etre parlé par le manque de savoir, ce nest pas savoir si vous mautorisez à conserver ma petite astuce orthographique de lautre jour. Le questionnement qui consiste à " sinterroger ", cest-à-dire à être à la fois le lieu du savoir et le manque du savoir (car je ninterroge jamais quen direction du savoir, et au lieu de ce savoir) articule les deux points de vue, et on peut alors reconnaître, justement dans lindication expresse de lextériorité du sujet à son propre savoir, quelque chose comme une sincérité qui ne serait pas une forme seconde de la bêtise.
Ne pas savoir et reconnaître dans son manque le savoir dont on est marqué (le savoir sur ce qui fait valoir de vivre), voilà comment je définirai aujourdhui la sincérité telle que le travail des philosophes permet den construire le concept sous le patronage cartésien que jai déjà invoqué.
Une petite note en vous quittant : sil y a parmi vous des lacaniens, et sils voient dans cette idée de nêtre que le reste dune épreuve quelque chose qui leur rappelle lidentification à lobjet (a), la " destitution du sujet supposé savoir " et plus généralement, à travers lidée même de lépreuve (moment où lon est désormais quelquun dautre un autre défini par son rapport ponctuel à la vérité), quelque chose qui leur rappelle la problématique de la passe, il est bien évident que je ne les empêcherai pas de penser ce quils veulent. Mais enfin, ce nest pas ma question, laquelle est philosophique. Moi je men tiens à la position du survivant (et je vous rappelle que tout être parlant est un survivant) comme à une position énigmatique dont létrangeté est paradoxalement lobjet dune sincérité qui aurait quelque chance de nêtre pas trop bête.
Je vous remercie de votre attention.
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La sincérité est non seulement européenne mais philosophique : cest lordonnance de sa condition subjective par la philosophie. Savoir et naïveté en philosophie : lobjection historicisante.
Aujourdhui, et en poursuivant la réflexion engagée dans la séance précédente, je voudrais étudier un aspect absolument décisif de la notion de sincérité, avant de reprendre la prochaine fois son analyse proprement philosophique.
Je pose dabord que la sensibilité aux questions philosophiques est inséparable de la sincérité en général, et quil ny a finalement pas de différence entre être sincère et être sensible aux questions philosophiques. Je ne parle pas de la pensée proprement dite, qui réclame la décentrement de la notion de sincérité que jai exposé la dernière fois sous le nom de passage de la disposition consciente à la position subjective, mais bien de la sensibilité aux questions philosophiques. Ce qui revient à dire tout bonnement, si vous avez suivi mon petit exposé du mois dernier sur limpossibilité que la philosophie ne soit pas queuropéenne (jai indiqué quil était trop large de dire quelle était occidentale), que la sincérité est un vertu exclusivement européenne. Cela ne signifie évidemment pas que les humains qui ne sont pas européens sont tous des hypocrites, mais que leur disposition ne peut pas être réfléchie par nous autrement quen termes dinsincérité comme dailleurs la détermination morale dont nous-mêmes faisons preuve dans les autres domaines que la philosophie. Dans limpossibilité didentifier toute lhumanité à un ensemble de personnes hypocrites (identification nécessaire si on ne critique pas cette notion comme je vais le faire aujourdhui) je vois la preuve du déterminisme philosophique de cette notion. Ainsi la philosophie apparaît-elle paradoxalement comme lessentiel de la sincérité, en ce sens quil ny aurait de sincérité que pour la philosophie. Mon argument repose sur limpossibilité de penser la sincérité comme disposition consciente ailleurs que dans la nécessité que celle-ci est pour elle-même (les conditions de la philosophie sont déjà philosophiques). Voilà à peu près le programme que je me suis fixé pour cette séance.
Dabord : peut-on parler dune universalité de la vertu de sincérité ? Précisément en tant quil sagit dune vertu, une réponse positive semble simposer. Si une vertu est une disposition quon a le devoir dadopter cest-à-dire quêtre sincère soit un commandement, cela signifie que son adoption est au moins possible et lest universellement si lobligation est indépendante de quelque empirie que ce soit. Or il semble que cette possibilité soit sans universalité. Je vais le montrer dabord dune culture à lautre, et nous verrons ensuite ce quil en est à lintérieur de notre culture où, puisque nous en parlons aujourdhui, cette notion trouve au moins une réalité objective (au sens cartésien : dans lidée que nous en avons).
Vous vous souvenez que je métais appuyé sur les travaux du sinologue François Jullien. Il raconte notamment quil a dû conseiller les dirigeants de grands groupes industriels français qui ne cessaient de se " faire avoir ", si vous me passez une expression aussi familière, par leurs clients chinois. Alors que les premiers considéraient la signature du contrat comme lacte à la fois final et décisif de la négociation, les seconds, une fois le contrat signé, apportaient plus ou moins subrepticement à la situation sur le terrain des changements tels que les clauses en devenaient finalement inapplicables. Moi, comme vous je suppose, je me dis que des gens qui agissent ainsi nont pas de parole (car un homme de parole respecte aussi bien lesprit que la lettre de ses engagements), voire sont tout simplement des crapules. Je crois me souvenir quune telle idée lui est venue, à lui aussi, puisquil la dénie dans le récit quil fait en insistant ensuite sur les différences essentielles entre les mentalités chinoises et européennes, puis en montrant que cette manière dagir est littéralement normale dans cette civilisation. Que le monde des affaires ne soit pas rempli denfants de chur, tout le monde le sait, et personne nignore que le respect de la parole donnée y est souvent conditionné par le caractère juridiquement contraignant des obligations et par la peur des conséquences induites par déventuels manquements. Mais enfin, même en reconnaissant que le monde des affaires est misérable cest-à-dire trivial, sans conscience et sans âme (ce qui nest dailleurs pas absolument vrai, car il doit bien supposer un minimum de confiance subjective), personne dentre nous naurait lidée de trouver " normale " une manière dagir comme celle que je viens de mentionner : les plus cyniques, disant que la mauvaise foi ou la tromperie sont des armes nécessaires dans cette jungle, reconnaîtront par là même leur immoralité de principe. Donc ou bien on considère que la civilisation chinoise dans son ensemble est une civilisation dhypocrites, ou bien on reconnaît que la notion de sincérité, telle du moins que nous lentendons habituellement (disposition consciente), est occidentale.
Maintenant, prenez les comportements des sociétés traditionnelles, par exemple ceux qui sont liés au chamanisme. Je vous rapporte la scène suivante : Un sorcier doit guérir quelquun qui souffre. Guérir, cela signifie extirper le mal de son corps. Il sapproche du malade, glisse discrètement un petit caillou dans sa bouche, et sapplique à sucer la plaie après avoir prononcé les formules nécessaires. Puis il se relève, crache le petit caillou quil avait dans la bouche, le brandit victorieusement en disant à lassistance, qui avait eu soin de détourner les yeux quand il lavait mis dans sa bouche, que ce caillou est le mal extrait du corps du malade. Que penser du sorcier, de lassistance et même du malade ? Car enfin, tout le monde sait bien ce quil en était en réalité. Et laccusation dhypocrisie et de mauvaise foi simpose dautant plus quil a pris soin de le faire discrètement (mais pas secrètement !) et que les assistants ont en quelque sorte entériné ce mensonge en détournant pudiquement les yeux. Quant aux formules magiques qui étaient censées amener le mal à se solidifier pour quon puisse laspirer par succion, comment ne pas dire que cest de la comédie puisque de toute façon tout le monde sait très bien ce quil en est réellement. Ils savent tous, mais ils font tous semblant de ne pas savoir... Ce nest pas de lhypocrisie, cela ? On pourrait quasiment multiplier les exemples à linfini, et à propos des pires horreurs (par exemple, lors dun procès récent rapporté par la télévision, jai entendu une mère malienne dire quelle avait imposé à sa fille cette torture et cette mutilation abominable quest lexcision " pour son bien "). Bref, si nous conservons comme évidente notre notion de sincérité, nous sommes obligés de reconnaître que toutes les sociétés qui ne sont pas occidentales sont des sociétés hypocrites !
Je vais plus loin, conformément à ce que nous avons dit de la philosophie, en disant quil faudrait dire cela des occidentaux qui ne sont pas des européens ! Limitons-nous aux Etats-Unis, que nous connaissons relativement bien. Vous en avez un excellent exemple de cette vérité dans la notion de " cinéma européen ". Les films qui relèvent de cette catégorie sont exclus davance des programmes par limmense majorité des distributeurs américains, qui savent très bien que leur public ne veut surtout pas réfléchir, et ils font des taux daudience ridicules quand ils sont programmés à la télévision. Dans Stardust Memories, Woody Allen fait dire à peu près à lun de ses personnages que ce nest pas le tragique de la condition humaine qui remplit les salles à Kansas City ! Or le refus de réfléchir à cette condition, est-ce que ce nest pas la forme première de la mauvaise foi et même de la bêtise ? Va-t-on dire alors que tous les américains (sauf des gens comme Woody Allen qui est comme cinéaste aussi européen quHenry James létait comme romancier) sont des gens de mauvaise foi, que cette nation dans son ensemble est bête ? Vous voyez bien que ce serait absurde. Et pourtant on se trouverait contraint de le faire, si lon sen tient à la notion de sincérité telle quelle simpose à nous.
Je maintiens donc : comme la philosophie dont elle est une des premières conditions, la sincérité est exclusivement européenne. Je vois bien que certains dentre vous sont choqués. Quils prennent plutôt conscience des présupposés de leur réaction : ils veulent croire, au nom dun humanisme universaliste par ailleurs fort louable, que les vertus sont universelles ! Mais si les vertus sont universelles, cela signifie quelles sont éternelles ! En effet, vous ne pouvez à la fois dire que tous les hommes peuvent être sincères (lhypocrisie et la mauvaise foi étant des attitudes strictement individuelles et non pas une nécessité de culture propre à des pans entiers de lhumanité) et dire que la sincérité relève, comme le souligne Foucault, notamment dans sa leçon intitulée lOrdre du discours, dune " histoire de la vérité ". Car enfin, pour parler de sincérité, il faut bien que la vérité ait, dans certaines " configurations du savoir " antique (liées notamment à la pensée stoïcienne), acquis lintériorité comme lieu propre. Ecoutez les cassettes qui ont été publiées de ses cours sur la vérité dans le monde antique : celui qui dit vrai, le " parésiarque " (de " parésia ", lacte de parler ouvertement), nest pas du tout un personnage à la Rousseau attentif à montrer un homme tel quil est dans son intériorité intime ! Pour en arriver là il faudra encore bien des changements historiques (en fait cest surtout la question des apparences sociales qui est en cause chez Marc-Aurèle, et non pas la sincérité telle que nous la comprenons aujourdhui). Cest quil ne faut pas confondre la sincérité avec la véracité. Dans Les lois Platon examine les vertus nécessaires à la cité, et parle dun homme qui soit " aléthès " (de " aléthéia ", la vérité) : cela ne signifie pas du tout quil sagirait de quelquun de sincère au sens où nous lentendons, mais dun homme droit, dun homme à qui on peut se fier je dirai sur qui lon peut compter (cette idée de traduire " compter " par ladjectif " aléthès " résonne agréablement à nos oreilles marquées par la différence de ce qui compte et de ce qui importe...). Nous avons le français " vérace ", construit comme le grec sur la même racine que vérité pour rendre cette disposition. Cest plutôt chez Aristote quon peut trouver une première indication, si lon veut à toute force découvrir des prodromes de notre notion : dans lEthique à Nicomaque (IV, 13, 1127 a) il en fait une disposition de juste milieu, entre la vantardise et la réticence : le fait dêtre droit dans ce quon dit et dans ce quon fait, de reconnaître ses qualités propres sans en rajouter ni en dissimuler. Mais vous voyez bien quon est encore dans la question de lexistence sociale, citoyenne et non pas dans la morale au sens réflexif et intime que ce terme prend pour nous depuis Kant (la question de la bonne volonté, de la pureté des intentions) : tout cela sinscrit dans l " éthique ", au sens du domaine des murs et des vertus liées à la vie dans la cité. Bref, cest tout une " archéologie " quil faut mettre en uvre pour faire apercevoir lémergence de lintériorité dune part, et dautre part la détermination de ce lieu comme un lieu pour la vérité.
Donc si vous accordez à Foucault la notion d" histoire de la vérité " (qui implique celle dhistoire des lieux de la vérité), vous reconnaissez la contingence historique de la sincérité. Alors comment voulez-vous la supposer universelle et en même temps reconnaître sa contingence historique dans la culture européenne ? Car concrètement, cette figure dont Saint Augustin, Montaigne, Pascal, Rousseau et Sartre sont les grands moments de définition a été littéralement fabriquée par lEglise. De fait, son histoire renvoie à tout une pastorale du péché : cest lEglise et sa pratique des confessions qui produit la sincérité en forçant les croyants à débusquer toujours plus précisément le péché en eux-mêmes, là où il ny avait que la conscience de vivre, et en les convaincant que ce péché devait forcément exister, puisque lhomme est originellement pécheur (de sorte que si on ne le trouve pas cest simplement quon a mal cherché !). Comment dès lors voulez-vous dire que cette vertu qui a mis tant de siècles à sélaborer chez nous appartiendrait de toute éternité aux Inuits aussi bien quaux Nambiqwaras ? La sincérité nest pas une vertu éternelle : cest une " figure " qui apparaît quand certaines conditions dhistoire des mentalités sont réunies, une contingence, et nullement une nécessité morale cest-à-dire indistinctement intérieure et rationnelle même si, comme nous allons voir, il appartiendra par après à la réflexion de poser le contraire.
A cause notre conscience morale, nous naturalisons les vertus et par conséquent les supposons universelles. Mais elles sont historiquement constituées. Comment voulez-vous donc séparer la vertu de sincérité dune aire culturelle dans laquelle le logos, la position réflexive et plus particulièrement la question socratique des définitions soient essentielles ? Car enfin, cest bien tout le caractère problématique de la sincérité que sa dimension réflexive, puisquelle est dabord un certain rapport à soi-même dans la priori dune volonté de vérité (et je vous rappelle que la notion de volonté aussi est réflexive, donc culturellement conditionnée). Philosophiquement, il faut poser pour elle-même la notion de vérité, et plus généralement un ensemble de notions littéralement métaphysiques (liberté, subjectivité, intériorité, transcendance de la loi, etc.) qui nont littéralement aucun sens dans dautres cultures que la nôtre (je vous renvoie aux citations que javais faites de François Jullien, à propos du caractère non métaphysique de la pensée chinoise et plus précisément à propos de son ignorance de la notion de vérité, remplacée par quelque chose qui renverrait plutôt à lidée dauthenticité). Et puis la question des définitions doit être décisive aussi, dans cette vertu. Car on ne peut être sincère quà reconnaître par exemple sa propre lâcheté ou sa propre pusillanimité. Or comment voulez-vous lêtre si lidée même de cerner ainsi des moments purement idéaux na aucun sens pour vous ? En effet la définition produit une réalité idéale et non réelle (le Courage, la Lâcheté, etc.) quil faut ensuite chercher à retrouver au moyen dune introspection dans un vécu subjectif, lequel doit donc préalablement avoir été posé pour lui-même ce qui renvoie bien à tout un ensemble de conditions culturelles démergence de lindividu, puis de la dimension dintériorité. Il en est de même pour la notion de parole donnée, qui va de soi pour nous quand nous ne réfléchissons pas aux conditions de son advenue qui sont historiques cest-à-dire contingentes (la " foi " au sens médiéval dun rapport entre un vassal et son suzerain, sa transposition réflexive dans lidéologie du contrat en politique, etc.). Aussi loin quon remontera dans ce qui est impliqué dans la notion de sincérité, on trouvera non pas une nature morale universelle et éternelle mais des traits historiques, dont on peut dater précisément lapparition et par conséquent cerner la contingence. Il est donc à la fois absurde et naïf de vouloir les retrouver dans des civilisations différentes de celle dont sommes les produits, nous qui trouvons cette notion évidente. Et il est aussi absurde de vouloir à tout prix la trouver partout quil est absurde de vouloir à tout prix faire de tout homme un philosophe en puissance, pour la seule raison quil est humain cest-à-dire concerné par les questions liées à la condition humaines, quand ces questions sont exclusivement philosophiques (cest-à-dire européennes). Bref, ce nest pas en cherchant chez les autres les effets et résultats de notre propre culture, quelle nous fait comme tels nécessairement valoriser, quon les respecte puisquon décide à toute force que, malgré les apparences les plus flagrantes, ils devront quand même posséder les traits que nous valorisons en nous, et qui attestent seulement de notre origine dans sa contingence culturelle. Cest même linverse qui est vrai car, comme je viens de dire, si vous considérez la sincérité comme une vertu allant universellement (et donc éternellement) de soi, vous êtes condamnés à reconnaître dans lécrasante majorité des êtres humains un ramassis dhypocrites ! Et cela, cest inacceptable.
Dans notre propre société, enfin, la sincérité na de sens que pour certaines catégories sociales que leur situation renvoient expressément à elles-mêmes (Bourdieu parle notamment de " la partie dominée de la classe dominante ", à propos des intellectuels). En dehors de ces catégories que les contradictions de leur situation mettent en affinité avec labstraction réflexive et le questionnement sur soi, et en dehors des domaines où cette abstraction simpose comme telle (par exemple dans le domaine juridique où les contrats, même signés dans les pires intentions, sont réputés " sincères "), la sincérité na tout simplement pas cours. Reprenez le cas, ultramajoritaire, des triviaux dont je parlais lautre jour, reprenez aussi le cas (très minoritaires, lui, mais peu importe) des sublimes : est-ce que ce ne sont pas des gens littéralement faits de mauvaise foi ?
Le cas des premiers est à la limite de la caricature, de ce point de vue dont jentends dénoncer la naïveté : comment peuvent-ils sincèrement consacrer la totalité exhaustive de leur vie à convoiter des places afin de parader les uns devant les autres ? Comment peuvent-ils se fermer les yeux suffisamment fort pour ne pas voir le caractère sinistrement lilliputien des préoccupations de carrière et de " réussite " ? Pourtant ces queues de cerises sont des enjeux " de vie et de mort ", dit légitimement Bourdieu dans ses Méditations pascaliennes. Fréquentons un peu lAdministration et les entreprises, et nous constatons en effet quon peut user sa vie et mourir pour une place de sous-chef de bureau, pour un fauteuil présidentiel, pour un ruban à la boutonnière... Vous voyez bien quil faut dune part y croire et dautre part constamment éviter de sinterroger pour que cette " vie ", celle de quasiment tout le monde dans notre société, soit simplement possible. Pour les sublimes, cest pareil : il est par définition impossible dêtre sincèrement en représentation pour soi-même et attaché au service de sa propre grandeur.
A quoi jajouterai encore lexemple de lart comme représentation sociale, qui est bien un phénomène de croyance, au sens où Marcel Mauss fait résider toute lefficience de la magie dans la croyance au magicien (est magicien celui dont tout le monde croit quil est magicien). Quest-ce quun artiste ou un intellectuel, socialement (je ne parle pas de la réalité propre des uvres), sinon quelquun dont tout le monde croit quil est un artiste ou un intellectuel ? Les capacités sociales ne sont rien dautre que des phénomènes de croyance non critiquée cest-à-dire tout bonnement des phénomènes de mauvaise foi puisque la mauvaise foi est lattitude qui consiste à " oublier " de sinterroger sur la valeur de ce qui nous fait agir.
Et puis surtout cest évident dès quon parle de religion. Beaucoup dentre nous se disent croyants, et simaginent lêtre " sincèrement ". Je prends simplement lexemple de ceux qui se disent chrétiens, puisque cest la religion qui mest la plus familière : combien dentre eux sont capables du minimum de références ? Je ne parle pas de subtilités théologiques mais vraiment du plus strict minimum : la simple récitation des dix commandements. Le résultat est sans appel, il me semble. Le cas du deuil est encore plus flagrant : ceux qui croient au paradis, à limmortalité de lâme, à la vie éternelle devraient se réjouir quand une personne quils aiment quittent cette " vallée de larmes " ! Or, tout comme moi et comme vous, humainement donc, ils pleurent quand cela leur arrive et sont dautant plus désespérés quils aimaient plus la personne qui vient de mourir. Il y aurait quelque obscénité à leur dire de se réjouir ; et pourtant cest ce quil faudrait faire, si lon était dupe de leur profession de foi... Mais personne ne lest, bien sûr. Le reste du temps, les " croyants " oublient très soigneusement dexaminer la valeur de leur " foi ", qui na de réalité subjective que comme trait dappartenance sociale, comme tel constitutif de lidentité (dailleurs qui ne voit dans les différentes formes dintégrisme la jouissance identitaire ?). Et puis je vous rappelle largument de Bergson, à la fin des deux sources : si les humains croyaient un tant soit peu à limmortalité de lâme quils ne cessent pour la plupart de professer, ils ne se jetteraient pas comme ils le font sur le plaisir en ayant à chaque fois lidée que cest toujours cela de pris au néant !
Jarrête ici les exemples, qui nous concernent tous. Bien sûr, vous pouvez en conclure que nous sommes tous des hypocrites, semblables en cela à la totalité des humains puisquil est de toute façon impossible dêtre consciemment sincère et quon peut seulement chercher à lêtre et regretter de ne lêtre pas, dans le meilleur des cas. Mais alors vous devrez convenir que cette " vertu " nen est pas une, puisque sa notion serait celle dun idéal inaccessible, et que cest toujours dans le mensonge et la duplicité que se pose la question dêtre sincère. Or vous admettrez quil ny a pas de différence entre dire que personne natteint linaccessible, et ne rien dire.
Il faudra donc réduire la sincérité au problème insoluble dêtre sincère, et déclarer hypocrites ou de mauvaise foi, selon quon les rapport aux autres ou à eux-mêmes, tous ceux qui nen font pas lessentiel de leur existence subjective.
Ne sont sincères que ceux qui ont " lieu " de lêtre, cest-à-dire que ceux qui sont installés à la fois pour des raisons de civilisation, dhistoire et de places dans cette disposition de conscience. Mais bien entendu, ceux qui ont lieu de lêtre (ce qui ne signifie pas quils le sont) vivront cette nécessité comme universelle : limpératif de la sincérité est inconditionnel et cest à chaque fois une figure du mal quon rencontre dans sa transgression, par les autres et par soi-même (lhumanité tout entière est donc mauvaise, puisquil est impossible réellement sincère : tous les autres sont des hypocrites et lon est soi-même une personne de mauvaise foi). Concrètement : les intellectuels et les religieux, les philosophes sont les seuls, dans lidée que nous pouvons nous en faire a priori, à devoir lêtre vraiment. Mais aussitôt il faut reconnaître quon ne peut même pas sen tenir à cette généralité, car si lon peut être un intellectuel de beaucoup de manières ce sera à la condition de ne pas se demander si celle quon pratique est vraiment la bonne ; exactement comme on ne peut être religieux quà la condition de ne pas se demander si lon croit vraiment (et pourquoi cette religion plutôt quune autre ? le pur hasard dêtre né dans un groupe qui la pratiquait serait-il la preuve définitive de sa vérité ?) cest-à-dire notamment quà la condition de ne surtout pas se demander ce que cest que croire (ou de ne pas mener sa réflexion sur ce thème aussi loin quon le pourrait).
Or ce sont bien à chaque fois des questions philosophiques.
La philosophie est donc en quelque sorte statutairement la vérité de toutes les possibilités dêtre sincère, et par conséquent la seule possibilité juridique de lêtre... Bref, toute personne qui nest pas philosophe et qui " oublie " de se demander pourquoi (or si elle le fait, ce sera philosophiquement) peut être dite hypocrite ou de mauvaise foi du moins dans le concept a priori que nous pouvons fabriquer de la philosophie comme discours universellement réflexif.
Nous sommes partis de la sensibilité aux questions philosophiques en découvrant, à partir de la double limite négativement représentée par les triviaux et les sublimes, que la sincérité en était la condition. Nous découvrons maintenant que la philosophie en tant que telle commande sa propre condition et par conséquent que la sincérité est son moment premier et subjectif.
On se trouve donc devant une aporie dont vous reconnaissez quelle est celle de la philosophie : discours parfaitement contingent (propres à certains européens et non à lhumanité en général) et qui est malgré tout le métadiscours universel. Réfléchir sur la sincérité comme nous le faisons revint à approfondir cette aporie (cest une vertu, donc elle est universellement nécessaire ; cest une attitude donc elle est historiquement particulière et contingente).
Car de nimporte quelle question vous pouvez faire une question philosophique, comme est encore philosophique la reconnaissance de lirréductibilité des formes de vérité à la forme conceptuelle cest-à-dire philosophique (par exemple il y a un vrai propre et irréductible de lart, de la politique... dont la philosophie na pas à être la dernière instance ainsi quelle le dit sinon sincèrement du moins honnêtement). Cest la définition même de la philosophie quelle concerne potentiellement tout et donc elle-même : elle est impossible à circonscrire parce quelle est la circonscription même. Ainsi ne peut-on pas ne pas ladmettre comme métadiscours toujours repris et toujours à reprendre alors même quelle se définit de sa propre incomplétude puisque toute question philosophique saccomplit finalement en question de la philosophie. Un discours renvoyant à linfinité de son statut réflexif est donc un discours de dernière instance, non pas au sens où il existerait une telle instance (précisément : la philosophie, en tant quelle est dabord la question de la de la nature et de la possibilité de la philosophie, en est limpossibilité même) mais au sens, donc, où il est le seul discours statutairement sincère... Il ny a dès lors pas de différence entre reprocher aux autres de nêtre pas sincères et leur reprocher de nêtre pas philosophes (mais par ailleurs il est impossible aux philosophes de lêtre, étant toujours philosophiquement en question pour eux-mêmes).
Vous savez que la philosophie est à mes yeux le travail sur lénigme dêtre soi non pas avec sa personnalité empirique concrète mais dans son statut de première personne : celle qui se représente la troisième et qui reconnaît labsoluité de la seconde. Létonnement philosophique, à mon avis, est en réalité celui de la première personne en tant que telle (de labsoluité de lexistence et de la légitimité de la représentation) : non pas celui de la personne en général, mais bien celui de la première personne ; et jappelle philosophe qui, à linstar ddipe devant la sphinge (le féminin, conforme au texte, me paraît essentiel), ne recule pas devant cette énigme qui est vraiment la sienne. Eh bien il faut reconnaître que cet étonnement est européen et que cest dune certaine manière la piété envers notre origine qui se trouve en cause dans le fait de remettre indéfiniment sur le métier létonnement dêtre soi. Cet étonnement, on le retrouve aujourdhui, au termes de plus de deux millénaires de déplacements, de décentrements et de subjectivation dans la notion de sincérité première condition de la sensibilité aux questions philosophiques, dès lors que toute question est en fin de compte une question philosophique...
Aussi bien du point de vue du savoir historique (Foucault) que du point de vue de lexpérience (lempirie ethnographique et morale), nous devons reconnaître que la question de la sincérité est dune certaine manière la question de l'Europe ; et quand nous linterrogeons comme disposition de conscience, nous découvrons quelle est plus précisément la condition que la philosophie, en tant quelle est toujours antérieure à elle-même (cest pour des raisons philosophiques uniquement quon peut avoir raison dêtre philosophe) sest par là même toujours déjà assurée.
Par sincérité, cest donc lantériorité de la philosophie à elle-même quon entend concrètement.
Voilà le statut que je lui reconnais. La semaine prochaine, je vais reprendre lanalyse de la notion proprement dite.
Mais avant de conclure, je voudrais profiter de cet exemple pour apporter une précision qui me semble décisive sur le travail philosophique en général.
Quand on vous pose une question philosophique, ne serait-ce quun simple énoncé de dissertation ou lintitulé dune notion comme celle dont je viens de fixer le statut, je dois vous mettre en garde contre la tentation qui consiste à aller voir avant de travailler vous-même ce que Platon ou Descartes, Aristote ou Kant ont pensé du sujet ou de la notion. Bien sûr que la lecture de ces auteurs ne peut être quenrichissante, mais elle doit venir après que vous ayez institué votre propre problématique, laquelle sen trouvera éventuellement enrichie dune manière considérable. Je dis que le faire avant et par principe est une lâcheté. Elle juge à mes yeux juge définitivement celui qui y a recours, parce que cette façon dagir dénie expressément ce qui fait que la question est philosophique, cest-à-dire le fait quelle renvoie expressément à létonnement dêtre soi : on en fait un problème dhistoire culturelle ! Non pas surtout quil faille ignorer les auteurs (je passe la moitié de mon enseignement à essayer de vous les faire apprécier) mais je vous rappelle que sil ny a de pensée quen extériorité au savoir, le savoir nest pas dabord académique : cest le savoir que vous êtes pour vous-mêmes quand vous vous interrogez. Les auteurs du canon fourniront ensuite des éléments essentiels qui pourront constituer des moments très importants de notre réflexion (impossible par exemple de parler de morale sans se référer à Kant, ce qui ne signifie évidemment pas quon doive être kantien) des éléments qui seront importants mais qui ne seront jamais ceux qui compteront, dans vos écrits. Car limportant ne doit pas être confondu avec ce qui compte. Or en philosophie, ce qui compte est de penser si ce qui importe est de savoir.
Lexemple daujourdhui fait clairement voir quune variante de cette lâcheté serait, pour chaque question ou notion proposée à notre réflexion, den faire l" archéologie ", ainsi que jen ai à plusieurs reprises indiqué la possibilité. Et certes, si vous remontez les siècles avec le regard de lhistorien, toute question apparaîtra nécessairement naïve : par exemple vous pourrez dire que celui qui interroge la sincérité sans déconstruire lidée que la subjectivité puisse être un lieu pour la vérité et sans faire lhistoire de cette idée (qui renvoie elle-même à lhistoire de la topique et à lhistoire de la notion de vérité...) est un naïf qui ne sait pas de quoi il parle puisque toute actualité est le résultat dune histoire, cest-à-dire cette histoire elle-même en train de saccomplir. Je laccorde sans conteste, et jaccorde donc que cest vrai pour toute question philosophique, quelle quelle soit, ainsi que je viens expressément de lindiquer : les (" grandes ") questions ne tombent pas du ciel, elles ne sont pas éternelles contrairement à ce que les intitulés académiques laisseraient croire (les notions du bac, par exemple), et lévidence que nous leur reconnaissons indique seulement ce truisme quelles correspondent exactement à la subjectivité (la nôtre) que lhistoire produit corrélativement à leur apparition.
Mais si jaccorde tout cela, il faudra maccorder en retour quau regard du philosophe qui avait la naïveté de prendre les questions pour elles-mêmes, on aura substitué celui de lhistorien seul capable de les déconstruire (à moins de dire que cette " déconstruction " historique est la vraie tâche de la philosophie, ce qui ne fera que repousser le problème à linfini puisquon se référera à une nouvelle nécessité quun autre " philosophe " devra en droit aussitôt déconstruire). Cest donc non pas dun choix mais dune décision quil sagit : on aura décidé expressément que la philosophie ne devait pas avoir lieu, puisque toute réflexion déterminée est soluble dans le savoir de son historicité, et que la seule discipline légitime est finalement, jusque dans les thèses philosophiques auxquelles elle peut donner lieu, lhistoire culturelle : en fait il ny a jamais rien dautre que des configurations historiques. Au nom dun droit premier (tenir un discours légitime cest-à-dire débarrassé de ses naïvetés), on décide ainsi de tout ramener au fait de lhistoire : il ny a pas de " grandes " questions, mais des effets de nécessité induits par des configurations historiques du savoir, effets quil faudrait donc avoir la lucidité de traiter comme tels.
Puisquil sagit dune décision, une autre décision peut donc lui être opposée : on reconnaît quil ny a jamais en fait que de lhistoire culturelle, mais que les seules questions qui valent en droit sont des questions philosophiques. Dailleurs cest la seule position qui ne contrevienne pas expressément à la première exigence de sincérité impliquée dans la notion même de question philosophique si lon maccorde de dire philosophiques les seules questions dans lesquelles il aille réellement de soi comme première personne autrement dit celle qui permettent de délimiter, de border, le réel de la personne quon est (par opposition à celle quon rencontre et à celle quon se représente). Or cette définition de la philosophie exige quon se situe exclusivement au niveau du droit, cest-à-dire notamment quon prenne au sérieux les modalités de létonnement dêtre (la première personne). Car la personne est un sujet expressément juridique (il ne faut pas confondre la personne, sujet de droit, et lindividu, sujet de fait). Donc ne peut assurément pas être sincère, ni par conséquent sensible aux questions philosophiques, qui trouve " normal " dêtre (soi).
Alors, que cette sensibilité soit historiquement déterminée et que tout ce à quoi nous sommes sensibles soit historiquement constitué, ne change rien à la nécessité que nous prenions aujourdhui à bras le corps les questions qui simposent aujourdhui. Jaccorde quelles nauront pas plus de sens pour nos " neveux " que, par exemple, la question de la grâce et de la prédestination qui a torturé une partie du 17ème siècle na de sens aujourdhui (cest-à-dire elle na plus quun sens historique). Mais peu importe : cest delles que nous sommes actuellement faits. Et que nous soyons historiquement faits est précisément la reconnaissance du fait que nous sommes vraiment ainsi faits : la mise en évidence des causes et des conditions a précisément pour effet dassurer la réalité contre lillusion (celle de " croire " absolument aux questions qui sont évidentes pour nous sans voir doù elles viennent en réalité), et ne labolit pas puisquil est désormais établi quelle est fondée à être telle quelle est. Quon ne vienne donc pas opposer aux analyses de la sincérité que je vous donnerai la semaine prochaine, une argumentation historique dont le paradoxe serait que, voulant être fidèle à une origine que ma " naïveté " méconnaîtrait, elle nous la fasse trahir en nous conduisant à nous trahir nous-mêmes cest-à-dire à dénier que nous soyons notamment faits en première personne notamment de lénigme de la sincérité (exactement comme trahirait sa propre langue celui qui emploierait les mots dans leur sens étymologique par exemple en définissant la " sincérité " à partir de labsence de cire dans le miel et par conséquent comme une pureté en quelque sorte chimique) !
Donc, après avoir montré la semaine dernière que la question de la sincérité était celle du passage dune disposition consciente à une position subjective, jessaierai la prochaine fois de dire en quoi consiste cette dernière.
Je vous remercie de votre attention.
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Ny a-t-il pas contradiction à faire de la sincérité une condition de la philosophie tout en reconnaissant lhistoricité de cette disposition ? Philosophie et originalité humaine : la sincérité comme figure de lorigine.
Les séances précédentes ont porté sur deux dimensions radicalement étrangères de la sincérité, et je voudrais me donner aujourdhui comme travail de les unifier, de montrer par quel chemin théorique on peut passer du paradoxe de la sincérité comme liée à la marque (là où je ne suis pas marqué ne règne que le semblant), dune sincérité en quelque sorte étrangère à la conscience, à la sincérité comme condition que la philosophie se donne à elle-même, du point de vue de la possibilité quelle soit simplement entendue.
Car si la sincérité est la condition pour entendre les questions philosophiques, cest au moins dans un premier temps une condition subjective, quon peut traiter en termes de conscience. Par exemple le refus dapprofondir les réponses quon se donne à soi-même na rien dinconscient et relève parfaitement de la théorie de la mauvaise foi qui est, nous montre Sartre, un moment décisif de la théorie de la conscience. Dun autre côté, si vous mavez accordé quon peut seulement être sensible à la condition davoir été sensibilisé autrement dit si la sensibilité concrète nest pas un donné naturel universel et intemporel et quune histoire de la sensibilité est non seulement possible mais nécessaire, vous allez trouver normal que limmense majorité des êtres humains reste insensible aux questions philosophiques, sans quon puisse pour autant taxer dhypocrisie la terre entière.
Nous sommes donc actuellement dans une aporie, que je pourrais résumer en disant que la sincérité renvoyant à la vérité est exclusive de la conscience qui renvoie au contraire à la reconnaissance et donc à la semblance, mais que dun autre côté il est impossible de lui dénier un statut réflexif et même subjectif, si nous voulons en faire la condition de la sensibilité aux questions philosophiques. Et de fait, en examinant les premiers caractères de ces questions (radicalité, universalité, reconnaissance quaucun sens ne va de soi, reconnaissance de notre propre ignorance...) nous ne pouvons pas échapper à lordre conscient puisque leur envers nest rien dautre que la description de la mauvaise foi (refus de poser les questions dune manière radicale, de se mettre en cause soi-même, etc.).
Une première remarque, avant dengager la résolution de cette contradiction, peut commencer à la faire bouger.
Laporie que je viens de rappeler na de sens que relativement à la philosophie, puisquun questionnement sincère est en fin de compte un questionnement philosophique, et réciproquement. Tout questionnement qui nest pas sincère ne peut pas être philosophique parce quil ne radicalisera pas ses interrogations, et dautre part le questionnement philosophique est en lui-même sincère précisément parce que les questions traitées le sont forcément dune manière radicale.
Voilà qui est étonnant : une question philosophique est sincère en soi alors même que la notion de sincérité paraît ne valoir que pour soi !
Vous allez comprendre ce paradoxe quand je vous aurai rappelé que la sincérité est un des modes nécessaires de la sensibilité aux questions philosophiques (la disposition au savoir étant lautre) alors même que, comme subjective, elle na tout simplement pas lieu dêtre dans le travail de la pensée, puisquil est aussi absurde de dire quon pense sincèrement quil est absurde de dire quon rêve sincèrement le rêve étant la seule présence de la pensée dans nos vies quotidiennes. Non pas que le penseur (ou le rêveur) soit un personnage hypocrite, mais en ceci que la sincérité renvoie à une disposition théorétique supposant une présence à soi-même, alors quil ny a de pensée que sans soi-même (on ne rêve que sans soi : les images simposent sans distance).
Le paradoxe dune sincérité en soi, qui serait propre aux questions philosophiques (une question nest philosophique quà être radicale, la mauvaise foi consistant toujours pour un questionnement à sen tenir aux demi-mesures) et dune sincérité pour soi qui serait propre à celui qui les reconnaîtrait comme telles est levé quand nous distinguons la philosophique comme discours de la philosophie comme acte. A la limite (certes peu vraisemblable) on peut concevoir quun philosophe soit insensible aux questions philosophiques : il fait son travail qui consiste à écrire quatre pages par jour, et par ailleurs ses goûts le portent vers dautres types décrits (Sartre a indiqué dans plusieurs interviews quil préférait de loin la lecture des romans policiers à celle des ouvrages philosophiques). Cest la grande différence du lecteur qui doit être sincère pour accepter des questions qui ne sen tiennent pas à faire flotter la marge habituelle des préjugés, et de lauteur qui a simplement à faire son travail, sans que la question de savoir sil le fait sincèrement ou non ait la moindre pertinence puisquil sagit dun travail. Il faut donc opposer la philosophie comme discours où laccent porte sur le signifié (ce qui compte quand nous lisons, cest de comprendre les idées et les arguments présents dans le texte), à la philosophie comme acte où laccent porte sur le signifiant non pas comme tel mais posé comme tel (par exemple on ne sarrêtera pas de travailler avant davoir terminé les quatre pages, quel quen soit le thème). Et si lon peut considérer quil y a une position sincère, par opposition à la disposition que serait une sincérité simplement subjective, cela renvoie à lidée dacte philosophie, et non pas à celle des thèmes qui seraient abordés.
Si donc la paradoxale définition subjective de la sincérité par la philosophie est pertinente (cest lantériorité subjective de la philosophie à elle-même), cela signifie quelle concerne seulement le discours et non lacte. En quoi tombe déjà une objection massive dont je métonne que personne ne me lait adressée, et qui eût consisté à souligner limpossibilité de prendre la sincérité telle que lhistoire des mentalités en a produit la disposition comme principe de la philosophie, puisquil y avait de la philosophie avant cette histoire. Il est par exemple impossible pour nous de penser la sincérité en dehors dune référence implicite à Rousseau et à Sartre, pour ne citer que des auteurs familiers à tout le monde, alors que nous reconnaissons ces auteurs comme étant eux-mêmes des philosophes (sans parler des auteurs antérieurs, à commencer par ceux de lAntiquité !). La contradiction serait en effet flagrante si les auteurs en question avaient eu quelque chose à dire, des théories quils auraient conçues dans leur tête avant de les mettre sur le papier pour nous en donner communication. Bien entendu ce nest pas ainsi que lon travaille : les idées sont le résultat de lécriture et non pas son motif de sorte quun philosophe est à la limite quelquun qui na absolument rien à dire, mais qui ne cède pas sur la nécessité décrire chaque jour un certain nombre de pages théoriques. Lacte de philosopher nest pas concerné par la sincérité au sens de disposition subjective. Et si la notion dacte renvoie à celle de sincérité, cest au nom dune modification que cette dernière aura dû subir pour quon puisse admettre quon lentende dune manière non subjective.
A quoi peut-être vous objecterez que jai seulement déplacé la question en la faisant passer de lauteur au lecteur. Et jaccorderai volontiers que si personne dans le passé navait été sensible aux questions philosophiques, il ny aurait tout simplement pas eu de philosophes (on nécrit pas quand il ny a pas de lecteur potentiel, puisque lécriture est la réponse " actée " à un certain état de la culture) ! Déplacée, lobjection qui voudrait quon suppose la sincérité au principe des uvres qui sont des moments de sa constitution continue donc de valoir.
Je répondrai dabord en faisant remarquer le caractère irrécusable des données du problème : les questions philosophiques en tant que telles relèvent bien de la sincérité parce quelles sont radicales, quelle concernent ce qui va de soi, et que la sincérité est précisément lattitude qui consiste à accepter que ce qui va de soi parvienne au statut de question (raison pour laquelle les triviaux ne sont jamais des gens sincères : ils " oublient " soigneusement de se demander ce quil en est finalement de leur vie). Corrélativement la représentation quon sen fait ouvre à une supposition de la sincérité comme condition subjective, non seulement chez le lecteur mais aussi chez lauteur dont on peut rapporter la pensée (impossible de faire un cours sur Platon ou Kant en disant simplement quils ont travaillé). Par exemple quand je lis Platon, je vois bien que le point de départ de ses interrogations, marqué quil a été par cette injustice suprême qua été la condamnation de Socrate, est la nécessité de faire du Juste et du Bien une référence commune une référence irréductible à lopinion que chacun en a forcément, et surtout irréductible à la pure convention soulignée par les sophistes. De mon point de vue de lecteur actuel, il mest impossible de ne pas considérer comme sincère cette démarche. Mais les gens qui lécoutaient, comment lont-ils reçue exactement ? Lont-ils reçue dans la disposition que jappelle " sincérité " et dont jai rappelé lautre jour quelle était historiquement inséparable dun certain christianisme (la pastorale du péché) ? Moi qui ne suis pas historien, je ne peux rien dire de positif : je peux seulement me représenter nécessairement quils ont dû, pour accepter le simple fait que cette pensée existe (que la question du juste ne soit plus celle du traditionnel, notamment), faire un travail sur eux-mêmes analogue à celui que toute lhistoire qui nous amène aujourdhui la notion de sincérité a fait sur la mentalité européenne. Je sais bien que ce nest pas le cas, mais je sais aussi quil mest impossible de ne pas le supposer sauf justement à me lancer dans un travail dhistorien sur la mentalité des grecs de lépoque classique, qui va me faire découvrir que leur compréhension de Platon nétait pas du tout identique à la mienne, ni par conséquent que les philosophes ne sont pas, dans le conditionnement que le public impose nécessairement à leur discours, non plus ceux que je me représente nécessairement. Et certes, je ne peux lire aucun autre Platon que celui qui est lisible aujourdhui : le Platon de cette extrême fin du vingtième siècle dont un quelconque thésard me montrera dans dix ans quil doit être renouvelé, exactement comme il nous arrive de trouver naïves les lectures des siècles, voire des décennies précédentes (je ne parle évidemment pas des interprétations que les penseurs en ont données, mais les lectures nécessaires de lépoque, dont l'Université est par définition le lieu dépositaire). Que je men tienne à cette vérité et jen reste à lhistoire culturelle : dune part un savoir potentiel sur la mentalité des grecs, et dautre part un savoir tout aussi riche de potentialité sur lhistoire des interprétations du platonisme des origines à nos jours. Bref, jaurai abandonné toute approche philosophique de ces textes ! Jai déjà répondu à lobjection historicisante, quun collègue a bien voulu madresser quand jai annoncé que jallais travailler sur la sincérité : jai évidemment reconnu sa légitimité en priant ce collègue de considérer à son tour quelle signifiait tout simplement limpossibilité de philosopher, comme elle exclut quon trouve jamais motif à philosopher dans les textes anciens quon médite (lobjection vaut aussi bien pour les notions que pour les textes : il est aussi naïf de prendre la première comme elle vient que de croire que nous accédons au vrai sens des textes platoniciens). Ce qui revient tout simplement à dire que philosopher est un acte : un coup de force diffère le philosophe de lhistorien quil serait sil suivait la nécessité réflexive de toujours revenir aux origines des questions. Contre le savoir de lhistorien à propos de leur constitution progressive, il sagit seulement de décider quon ne dissoudra pas les questions qui se posent à nous dans locéan sans fond de leur irrécusable historicité.
Alors, que les premiers auditeurs et lecteurs de Platon naient pas pu être sincères au sens où nous lentendons aujourdhui, cest à la fois un truisme et un argument qui ne compte pas. Si le Platon que je lis est bien le même que celui quils lisaient (et je viens de dire que ce nétait évidemment pas le cas), ainsi que je ne peux pas ne pas ladmettre contre lévidence historique, alors leur lecture relève dans ma représentation de la disposition dont la mienne relève forcément. Je sais que cest faux, mais je pose nécessairement que cest vrai pour échapper au relativisme réflexif, cest-à-dire tout bonnement à linterdiction de penser : je naurai jamais accès au Platon que lisaient ses contemporains, mais seulement à celui que je lis effectivement lequel est précisément ce philosophe dont les notices mapprennent quil est né en 428 et quil est mort en 347 avant lère chrétienne. Bref, lobjection est valable mais elle ne compte pas, et je maintiens que la sincérité telle que nous lentendons est la condition subjective de la philosophie, entendue comme discours.
Comme acte, cest autre chose et nous allons devoir prendre à bras-le-corps lidée dune sincérité étrangère à la conscience.
Jai parlé en commençant du paradoxe de considérer quelque chose comme une " sincérité en soi ", alors que la notion renvoie expressément à lidée du pour soi, de la subjectivité qui est en rapport de plus ou moins grande fausseté avec elle-même. Et certes, si ladjectif " philosophique " a un sens, il renvoie à la radicalité dune mise en question, et surtout à linterrogation sur soi-même dans létonnement dêtre la première personne. Létonnement dêtre (soi) et la reconnaissance de la radicalité impliquée en lui constituent en propre le sens de la notion de sincérité. Si donc une réalité quelconque peut être qualifiée de " philosophique ", alors cela signifie expressément quon devra la qualifier de sincère. Là, je crois quon peut parler dune sorte de sincérité " en soi " valant comme origine et dont notre sensibilité particulière et subjective serait en quelque sorte lassomption.
Je vous donne un exemple, pour vous faire comprendre ce caractère originel, en tant quil ne diffère pas du caractère nécessairement philosophique des interrogations ultimes que, la plupart du temps, nous prenons bien soin d" oublier " dexaminer. Réfléchissant sur ce qui opère concrètement la distinction de la nature et de la culture, Lévi-Strauss désigne catégoriquement le langage (par opposition notamment à la fabrication doutils, relativement fréquente dans le règne animal). Voulant préciser sa pensée, il mentionne la traductibilité comme le critère distinguant le langage de la simple expression. Considérant ensuite lidée une société étrange que nous pourrions rencontrer sur une hypothétique planète lointaine, il nous dit ensuite que nous saurions sans erreur possible que nous avons affaire à une forme dhumanité si nous étions en mesure de discuter avec ces êtres. Mais discuter de quoi ? Car enfin, il reconnaît non seulement lexpression mais encore la communication au sein des ensembles danimaux. Sil y a communication, cest-à-dire message, il y a quelque chose à comprendre, un signifié (par exemple lapproche dun prédateur, une direction). Quelle différence, sinon simplement de degré, avec les échanges que nous avons quotidiennement quand nous nous contentons de vivre ? Bref, si lon sen tient à la trivialité, le critère du langage disparaît comme spécificité humaine. Mais Lévi-Strauss ne le fait pas : avec ces êtres hypothétiques, nous serions assurés davoir bien affaire à une forme dhumanité si nous pouvions discuter... de questions philosophiques ! (Entretiens avec Claude Lévi-Strauss, par G. Charbonnier, Paris 1961).
Il ne poursuit pas, peut-être effrayé par ce quil vient de dire.
On peut certes extrapoler et considérer à sa place que le critère serait celui de ce que jappellerai la " position de vérité " : considérer les choses telles quelles sont et non pas telles que nous souhaitons ou redoutons quelles soient. On ne voit pas que cette position soit envisageable dans la communication animale : il y a un abîme entre un signifié quon pourrait rendre en disant " fuyons le prédateur qui arrive " et un autre quon rendrait en disant " un aigle ou un lion arrive ", et qui pourrait éventuellement donner lieu à une contestation située sur le même plan, bref à une discussion. Dans un cas, on est enfermé dans lustensilité et dans lautre on est installé dans lordre désintéressé de la vérité et il va apparemment de soi que seule la seconde position est proprement humaine (certes elle existe de manière flagrante chez les singes auxquels on a appris à " parler ", mais justement : on les a humanisés). Or cette position de vérité qui seule pourrait assumer la formule que je viens de citer en la débarrassant de sa première aberration (la philosophie ne concernant que quelques milliers de personnes parmi celles qui ont une mentalité européenne, on ne voit pas comment elle pourrait servir de critère pour reconnaître lhumain en général), est-ce quelle ne renvoie pas à quelque chose doriginel (sil sagit de définir lhumain comme tel !) quon pourrait dès lors subjectiver par lidée de sincérité ?
Nous avons dit pourtant que personne nétait sincère, en fait : ni les membres des sociétés traditionnelles dont lexistence est saturée de surnaturel mais qui évitent soigneusement de se poser certaines questions sur leur propre croyance et de tirer certaines conséquences des conditions defficacité de leurs pratiques, ni ceux de notre propre société qui partagent le plus souvent la même disposition, ni même, avons-nous vu en fin de compte, des philosophes qui ne le sont jamais pour des raisons philosophiques.
Personne nest sincère en fait, et pourtant il faut bien nommer " volonté de vérité ", cest-à-dire sincérité, la disposition non naturelle : celle qui nous arrache aux prégnances naturelles parce quelle consiste idéalement à distinguer ce qui simpose en soi de ce qui vaut pour nous. En ce sens, la sincérité est originelle pour lhumain en général et la philosophie est le savoir qui met en uvre cette originalité.
Sur une planète lointaine, cest comme philosophique et non comme technicienne quune forme inédite dhumanité pourra être reconnue...
Si donc on accorde à la fois que la philosophie est le savoir proprement humain originel, pour lhumain en tant quhumain et dautre part que les philosophes sont très rares (et de toute façon ne le sont jamais pour des raisons philosophiques), alors on fait de la sincérité la figure même de lorigine pour lhumanité subjective !
Je traduis : " en soi " lhumanité est sincère bien que " pour soi " aucun être humain ne le soit vraiment.
La philosophie nest rien dautre, quand on la considère du point de vue de sa nécessité (car dans sa réalité elle est exclusivement singulière et réside dans le déploiement de lénigme dêtre soi) que cette tension , quon peut exprimer en nommant philosophe celui qui a entrepris de rejoindre sa propre humanité (nest donc philosophe que celui pour qui elle est perdue), cest-à-dire de produire un savoir dont la sincérité serait à la fois la forme et le contenu : cest le même de définir la philosophie en disant quelle est le discours que tiendrait lhumanité en général si elle pouvait parler, ou en disant quelle est le discours que tiendrait une personne vraiment sincère si elle pouvait le rester. De cette équivalence des définitions, je déduis donc le statut originel de notre notion.
Je réitère donc la définition que jen donnais presque demblée : par " sincérité " on désigne lantériorité de la philosophie à elle-même (au sens où la nécessité de la philosophie doit déjà être philosophique).
Cette définition étant assurée, elle implique que nous considérions la sincérité autrement que dune manière subjective. Dire quon doit passer de sa conception comme disposition subjective à sa conception comme position subjective, cest dire quil faut cesser den faire le propre dune subjectivité pour en faire le propre dun acte.
Le programme de la prochaine fois est donc fixé : il faudra dune part que nous opérions la " désubjectivation " de la sincérité, cest-à-dire que nous maintenions son caractère réflexif sans que cela se traduise nécessairement par la nécessité de la considérer comme une attitude subjective, et, à fabriquer ainsi la notion dune sincérité non subjective, lappliquer à la notion dacte que nous aurons élucidée.
Je vous remercie de votre attention.
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La sincérité et radicalité. Le réfléchissant absolu détermine le lieu de la sincérité. Déplacement de la réflexion : de la vie et du global (conscience) à la sensibilité et au local (marques). Lacte et la sincérité. Quest-ce quun acte ? Exemples.
La mauvaise foi consistant à " oublier " certaines implications des questions quon se pose, on peut aller jusquà dire que la sincérité nadvient quà la condition quon ne recule pas devant la portée de linterrogation : à la limite cest de la vie et de la mort quil est nécessairement question en elle. On nest donc pas sincère tant quon nest pas arrivé en ce lieu proprement décisif où il sagit de vivre ou de mourir. Par ailleurs tout nest que semblant.
Disant cela, jindique dune manière générale que la sincérité a un lieu, qui est un lieu de mort : là où la mort nest pas dune certaine manière, lidée même de sincérité ne renvoie quà un idéal mensonger (comme sil était possible dêtre transparent à soi-même !). Ce lieu est celui de lalternative radicale : vivre ou mourir. Concrètement, cela signifie quon parlera de sincérité seulement là où se trouve ce sur quoi il nest absolument pas question de céder. Et si nous avons pu dire que personne nétait sincère, cest que personne ne sinstalle durablement en ce lieu qui est au contraire toujours recouvert par les nécessités de toutes sortes que nous assumons continuellement. Autrement dit on est toujours dans la vie, et cest en de rares instants, à loccasions dévénements finalement tragiques (même sils sont insignifiants aux yeux des autres), quon se trouve dans lélément de la sincérité. Cet élément est sans durée et nest donc pas subjectif : on nen parle quen termes dinstants. Car une durée suppose la vie aller déjà de soi, si pénible ou précaire quelle soit par ailleurs, alors que lenjeu ultime concerne justement la vie en tant quelle ne va surtout pas de soi . Voilà ce que je vais essayer de penser devant vous aujourdhui.
Pour y arriver, il va me falloir résoudre une première difficulté, celle que jai indiquée la dernière fois et qui consiste à " désubjectiver " notre notion.
Son sens subjectif est en effet lindication de son inconsistance. La mauvaise foi dont on a décrit les deux figures principales sous les noms de trivialité et de sublimité vaut finalement pour chacun dentre nous, parce quil est impossible de sinterroger vraiment dune manière radicale. Si je me demande en effet à quoi rime mon existence, je mets forcément en jeu des présupposés sur lesquels linterrogation est impossible des présupposés dont la trivialité et la sublimité sont les deux dimensions limites. Ainsi je répondrai trivialement quil est inutile de se poser la question du sens de la vie pour vivre, ou sublimement que lhomme donne un sens à lunivers par la simple existence, sans que je sois capable dexpliciter pour quelle raison radicale jaurai privilégié la trivialité ou la sublimité. Impossible par conséquent déchapper au mensonge, et cest ce que nous avons dit en parlant de la sincérité comme dune attitude toujours déjà perdue ou toujours déjà à conquérir, enfin jamais actuelle.
Or si cest toujours dans la duplicité et dans le mensonge que nous posons la question de la sincérité, est-ce que cela ne tient pas à la compréhension spontanément réflexive de notre notion ? Car enfin cette duplicité est la réalité même de la réflexion : moi qui réfléchis je diffère du réfléchi que je constitue par là même et auquel il mest impossible de midentifier (cest un objet), de sorte que le " tourniquet de la réflexion " (Sartre) suppose irréductiblement un premier niveau sur lequel on ninterrogera pas. On le voit très bien à propos des autres quand nous nous trouvons contraints de les qualifier : un tel est courageux, un tel est lâche, alors même que nous nimaginerions jamais désigner par là des natures comme celle dêtre blond ou dêtre brun. Nous savons que le courage ou la lâcheté sont des décisions existentielles (Sartre remarque que le déserteur auquel on reprochera sa lâcheté saura au fond de lui quon a raison de le faire, bien quil la vive comme une nature, puisquil envie le courage de ses camarades), mais ce savoir réflexif ne nous est daucun secours, puisquil faut déjà être lâche ou courageux pour décider de lêtre de sorte que nous finissons par dire, dans une bêtise qui nous afflige dautant plus que nous en avons une conscience expresse, que celui-ci est lâche quand celui-là est courageux... La sincérité, cest-à-dire ici la conscience de la décision originelle dans son caractère expressément humain, est donc impossible et la même raison qui nous fait attribuer des natures aux autres nous faire reconnaître une impossibilité indéfinie en nous.
Cependant on peut retrouver une instance de vérité en sinterrogeant sur lorigine de la réflexion. Le tourniquet est infini, certes, et lidée datteindre notre " vrai " fond (donc dêtre sincères avec nous-mêmes) est finalement sotte. Mais cest que nous nous attachons à la réflexion sans voir quelle est forcément, et comme telle, leffet de quelque chose ! Si nous suivons la métaphore optique de cette notion, disons quon agit un peu comme un physicien qui suivrait le trajet indéfini dun rayon lumineux en oubliant de prendre en compte les miroirs qui le renvoient. Je définirai le miroir en disant que cest une surface impossible réelle précisément en tant quimpossible. Bref, la réflexion nest pas une spontanéité magique et incompréhensible (une propriété de la conscience quil faudrait admettre dogmatiquement), cest leffet dun réfléchissant.
Nous ne réfléchissons jamais dans la vie qui se poursuit toujours comme si elle nous portait anonymement et non pas comme si nous en étions les sujets. Javais pris lexemple de la conduite automobile, qui montre très clairement que la réflexion est un facteur hautement négatif pour la vie mais jaurais pu prendre lexemple de lexécution musicale ou simplement de lécriture (si je me demande où sont les lettres sur le clavier, je ne peux plus écrire : mes doigts sont portés par ce que je dis exactement comme les doigts du pianiste sont emportés par le mouvement de la sonate). Cependant, il marrive de réfléchir quand la réalité bute contre une aberration qui me renvoie à moi-même comme le sujet de sa production (par exemple à loccasion dune faute de frappe). Pour quil y ait réflexion comme état, il faut donc quil y ait eu réflexion comme événement : un événement dont on peut reconstituer le principe sous le nom de " réfléchissant ". Paradoxalement le réfléchissant est le producteur du sujet qui se posera pour lui-même. Par exemple la faute de frappe que japerçois juste après quelle ait été faite me fait prendre conscience de moi comme dactylographe et même me constitue comme tel (avant, je nétais pas un dactylographe, mais un professeur en train de rédiger un cours ce qui était certes déjà une réflexion). Si donc on accorde que la sincérité renvoie expressément à la dimension réflexive, cela signifie que la sincérité procède dun principe, dont nous avons préalablement vu quil était radical, et quil faut pour cette raison nomme le réfléchissant absolu. Lequel ?
A cette question il est facile de répondre : ce qui me constitue comme sujet réflexif et qui, en même temps, est lhorizon de radicalité de toute interrogation quelle quelle soit, cest forcément la mort. La conscience est donc le résultat de la mort, sil lui appartient dêtre potentiellement réflexive. Dire que la sincérité advient à celui qui dune certaine manière va jusquà sa propre mort cest la situer non plus à lhorizon indéfiniment repoussé dune réflexion qui se posséderait elle-même, mais au contraire dans lorigine de la réflexion. Cette origine, rencontre de la mort dont il est dès lors impossible de revenir (et cest cette impossibilité du retour qui en fait précisément lorigine), vous savez que je lappelle épreuve.
Jai indiqué dès le début quon nétait sincère quà reconnaître la mort comme instance de vérité, et quà la reconnaître en soi-même. Là où est ma mort, je ne " semble " pas, et là seulement. Tout ce qui provient de ce lieu de mon existence peut être qualifié de sincère, et rien de ce qui nen provient pas. Mais bien sûr là où est ma mort, je ne suis pas puisque je suis vivant. Cest ce que jai pu traduire en disant à la fois que la sincérité était impossible et en même temps quil y avait en nous des lieux de sincérité : là où lon ne semble pas, cest-à-dire là où il est impossible de se reconnaître (" désormais, je suis quelquun dautre ") bref, vous reconnaissez la question des marques.
Dire que la sincérité se passe toujours en nous et sans nous cest donc un paradoxe qui assume à la fois la dimension réflexive de la notion et limpossibilité quelle constitue un état, une attitude, une disposition dans lesquels on pourrait être installé pour parler " sincèrement ". Cest le même de dire que la sincérité est impossible (être sincère, cest déjà être de mauvaise foi, dit Sartre) et de dire que la sincérité est nécessairement locale, parce que la contradiction dune rencontre avec la mort de la part dun vivant ne se résout quà supposer cette rencontre partielle.
Pour un vivant conscient, cest-à-dire produit par sa mort, il ny a de vérité que partielle et de sincérité que locale.
La mort est le réfléchissant absolu, de sorte quon peut dire en général quelle est la cause de la conscience. Mais cette généralité nest pas celle dont nous avons besoin pour penser la sincérité, parce que la vérité de la conscience est lapparence en tant que telle. Devant la mort en effet, rien nest plus quapparent : la moindre chose est réduite à une fine apparence provisoirement tendue sur le néant infiniment ouvert de tout.
Cela revient à dire que si la conscience saccomplit dans la contemplation de la beauté, cest-à-dire de lapparence comme telle et donc du néant de la chose ainsi ramenée à la pellicule de son inconsistance, cest quelle na jamais eu dautre vérité que de reconnaître le néant de ce dont elle a conscience.
Jaccorde quon nomme " sincérité " cette reconnaissance, dont peu de personnes sont capables. Mais alors la question de la vérité disparaît dans cette crispation. On peut admettre cette position, en redoublant sa pensée dune conscience de la nécessité de retomber presque tout de suite dans la trivialité dont on venait juste dêtre libéré. Jankélévitch souligne ainsi que lesprit retombe continuellement en " décadence " en ce sens quil est principiellement incapable de se maintenir à sa propre hauteur, perdant dans le retour à la conscience commune la vérité quil avait seulement atteinte dans un éclair.
Or linhérence de la notion de vérité à celle de sincérité interdit quon réduise ainsi la problématique de la sincérité. Il ne sagit pas dune disposition instantanée aussitôt abandonnée, si elle conditionne la vérité et si quelquun a jamais été capable de vérité comme cest effectivement le cas des héros et des créateurs, sujets qui ne sont eux-mêmes que sans eux. Donc il faut bien garder lidée du réfléchissant absolu, mais il faut le localiser.
Il y a en chacun des points de morts : là il ne semble pas, et lon peut donc parler de sincérité dans lexacte mesure où lon peut parler de vérité.
Ainsi se trouve résolue la contradiction dont jai exposé les moments lors des séances précédentes : personne nest sincère, et pourtant il y a de la sincérité, parce que la cause de la réflexion qui radicalise tout ce quon peut penser ou faire nest pas simplement le renvoi de la vie à elle-même (la mort, en tant que la conscience est son effet) mais limpossibilité de vivre quand on vit seulement " par ailleurs ". Que la vie nait lieu que " par ailleurs ", cela signifie quon nest pas revenu dune certaine épreuve et que dans cette impossibilité la reconnaissance, donc le semblant, sont impossible. La sincérité est locale parce que la mort est son principe et que la mort est par définition locale, quand on est un vivant.
Jinsiste sur ce paradoxe. Si la sincérité conjoint les notions de simplicité et de vérité (par opposition à une attitude qui serait à la fois duplice et fausse), vous voyez bien quelle est tout de suite contradictoire, puisque la notion de vérité est une notion réflexive. Il est donc absolument impossible de considérer quune notion faite de son propre dédoublement comme celle de vérité puisse sentendre en même temps comme simplicité ! Et dun autre côté, vous ne pouvez retirer de cette notion ni celle de vérité, ni celle de simplicité... Eh bien si vous reconnaissez que la réflexion ne tombe pas du ciel dune manière incompréhensible mais quelle est leffet sur le vivant du réfléchissant absolu, cest-à-dire de la mort ce qui revient à définir lêtre conscient comme ce vivant qui, à la différence de tous les autres, a rencontré sa mort vous rendez compte déjà de la radicalité impliquée dans notre notion. Mais si vous reconnaissez ensuite que la rencontre de sa mort, dès lors quelle a eu lieu dans la vie, ne peut pas ne pas sentendre aussi dune manière locale, alors vous reconnaissez cette étrange nécessité pour la mort dêtre toujours locale, et pour la sincérité de se situer aux points de mort dont notre corps aussi bien que notre âme sont parsemés...
Ces points, vous savez que je les appelle des marques. Nous ne sommes sincères que là où nous sommes marqués. Ce qui signifie très clairement que la sincérité est affaire de sensibilité et non pas de disposition réflexive. Or je le demande : est-ce que la notion de sensibilité noffre pas lintérêt dêtre expressément réflexive sans quon puisse pour autant y apercevoir la moindre réflexion ?
Parler de sensibilité, cest parler à la fois de la capacité dêtre affecté et de celle de réagir (pas de sensibilité si lon nest pas affecté, mais pas de sensibilité non plus sil ny a pas de réaction). La réflexion est donc parfaitement maintenue, bien quon ne parle plus de réflexion au sens subjectif du terme. Là où je suis sensible, je ne réfléchis pas : je peux certes réfléchir sur le fait que je suis sensible, mais on peut presque dire que toute la réalité du sensible réside dans son caractère non réfléchi. Ce qui relève de la sensibilité, chacun de nous peut le désigner en disant " cest plus fort que moi ", par exemple quand il sursaute à un bruit pourtant attendu. Bref la sensibilité renvoie au domaine de la vie infra-réflexive : non pas préréflexive, au sens où la conscience lest avant de se reprendre elle-même en conscience de soi (conscience non thétique de soi, dit Sartre) mais bien antérieure à la réflexion, et donc à la constitution dun sujet transcendantal. Cest toujours sans moi que je suis sensible : moi je me contente de constater, de juger, dapprécier, cest-à-dire finalement dêtre insensible aussi insensible que Kant lest au danger couru par lami quun mensonge eût pu sauver, ou à la souffrance des bêtes dont on peut disposer selon lui comme de " pommes de terre ". On a donc une opposition entre dune part le sujet de la représentation qui ne fonctionne quà la semblance (je respecte les autres humains parce quils sont mes semblables ce que ne sont pas notamment les " crétins du Valais "), et une autre instance, la sensibilité, qui récuse au contraire la définition de la légitimité par la semblance au nom dune vérité plus originelle que tout ce quon en peut reprendre. Par exemple Montaigne est sensible à la fête que lui fait son chien, et depuis ce lieu qui nest pas transcendantal la suprématie de lhomme lui paraît un mensonge pitoyable. Je décide donc selon lordre représentatif, en déniant quailleurs des décisions sont déjà prises, des vérités déjà reconnues dans ma sensibilité hors de quoi tout le reste est par conséquent mensonge.
Pour vous le faire comprendre, je vais me référer à un film de Claude Berri que tout le monde a vu : Manon des sources. Souvenez-vous de cette scène entre le papet et Hugolin : ils fomentent une méchanceté (forcer Jean de Florette a abandonner ses terres après quils aient bouché la source qui pouvait les irriguer), leur plan fonctionne et leur malheureuse victime se tue littéralement à essayer dy remédier. Tout va donc très bien, sauf que Hugolin se met à pleurer en repensant au spectacle des souffrances de celui qui est devenu son ami. Le papet le lui reproche, en disant en substance quil faut savoir ce que lon veut. A quoi Hugolin répond " ce nest pas moi qui pleure, cest mes yeux ". Voilà, cest exactement cela, la marque : dans son corps de paysan âpre et obsédé par la terre, il y a un lieu de vérité : ses yeux. Tout le reste nest que mensonge : conformisme, trivialité, semblance. Les yeux dHugolin sont sincères mais pas lui. Cette ponctualité de la vérité est la marque celle dune épreuve " scopique " dont il nest jamais revenu et qui a par conséquent scellé son destin (avoir vu Manon se baigner nue dans leau dune source dont lautre source, celle de Jean, sera dès lors la constitution après coup comme lieu destinal). Car Hugolin est un parfait médiocre (sa semblance est toujours mise en avant : cest un Soubeyran) sauf précisément en ce lieu du corps qui, dune certaine manière est le lieu où sa perte était déjà inscrite (tout sest joué à linstant où il a aperçu Manon et comme Judas il se pendra), mais qui dune autre est son irréductible singularité, cest-à-dire tout simplement son destin. Et de fait : il ny a pas de spectateur du film qui ne reste marqué par Hugolin. Or celui là seul qui a un destin peut marquer.
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur cette scène, et je réserve pour plus tard den reprendre létude à travers une problématique du salut (cest localement quon est sauvé non pas au sens où lon serait sauvé partiellement, mais au sens où il ny a de salut quenté dans ce point de vérité que jappelle la marque). Pour aujourdhui, jespère que cet exemple qui nous a tous marqués vous permettra de saisir concrètement la double problématique de la marque et de la sincérité, en tant que cette dernière nest pensable que de ce point de vue (en dehors de la problématique de la marque, on reste enfermé dans la contradiction entre simplicité et vérité).
Le secret de notre notion résidait donc dans le déplacement quil fallait imposer à la problématique de la réflexion ou, si l'on préfère, dans la nécessité de concevoir la mort, le réfléchissant absolu, comme locale (autrement il ny a tout simplement pas de mort, ainsi quEpicure le souligne, sinon comme origine et donc aveuglement de la conscience). La résolution de la difficulté apparaît clairement quand on peut à la fois reconnaître la simplicité et la réflexivité qui définissent le fait dêtre sensible.
Ainsi lobjection que lon pourrait faire en rappelant la dimension théorétique de la sincérité tombe, puisque cette dimension est liée à la réflexion subjective et que la notion trouve sa vérité quand on déplace la réflexion de la subjectivité à la sensibilité. Du point de vue de la première, on maintient par conséquent cette nécessité du théorétique, et dans lordre de la conscience il est impossible de considérer la sincérité autrement que comme une disposition, ou plutôt une pseudo-disposition, à la non-duplicité. On peut assurément parler dactions dénuées de sincérité et par conséquent dire quelles sont mensongères subjectivement (par exemple donner un objet en se disant que cest de bon cur alors que cest simplement parce quon ne peut pas se résoudre à le jeter), mais cela signifie en réalité quon effectue dans la mauvaise foi une représentation de mauvaise foi (" donner "). Cette dimension théorétique, dont la réflexion semblait être la nécessité, nest donc pas un absolu : ce qui est un absolu, cest la structure réflexive, et nous ne pouvons pas dabord nous la représenter autrement que subjective. Ceci pour le premier point.
Lautre difficulté présentée par notre notion est limpossibilité quon se retrouve tout entier dans ce quon fait. Si lon définit la sincérité comme le fait dêtre tout entier dans son acte, notamment dans sa parole (sur quoi je reviendrai assez longuement), alors on pose par là même quil ny a pas de sincérité. Car ou bien on parle dune action de type moral, cest-à-dire dune action dont on a conscience et dont on diffère par conséquent dune manière réflexive, ou bien on parle vraiment dun acte mais alors il faut reconnaître quon y reste étranger, de sorte que la notion de sincérité semble y perdre tout sens à moins quon admette de caractériser les actes par une sincérité réflexive mais non subjective.
Ne confondez pas lacte et laction. Le premier est vrai parce quon ny est jamais, alors que la second est fausse de ce quon y est toujours (on y est comme semblant : je fais ce que nimporte qui ferait sil était vraiment à ma place). La question de la sincérité, une fois reconnu son opérateur qui est le réfléchissant absolu (la mort) et une fois reconnu son lieu qui est la marque, sidentifie en fin de compte avec celle de lacte.
Je vais vous donner deux exemples dacte, pour que vous compreniez bien limpossibilité de concevoir la sincérité si vous ne passez pas par le déplacement du problème que je viens dopérer devant vous. Je les emprunte à deux auteurs que je pratique assez régulièrement.
Le premier, célèbrissime, est le meurtre sur la plage, à la fin de la première partie de lEtranger. Le passage se trouve à la page 1168 de la Pléiade. Vous lirez le texte, dont je ne retiens que quelques phrases : " Cest alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il ma semblé que le ciel souvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être sest tendu, et jai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, jai touché le ventre poli de la crosse et cest là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé ".
Ce qui me frappe dans ce court passage, cest une seule lettre : alors quon aurait spontanément écrit " jai crispé la main " indiquant par là que la réflexion indiquée par le passé composé était une figure du même, Camus écrit " jai crispé ma main ", indiquant quelle est une figure de la différence : ladjectif possessif fait du sujet de la narration un observateur objectif et indifférent du sujet de laction ce qui, comme vous savez, est le principe stylistique de tout le roman. Cest un peu comme si lon disait : un coup de revolver a été tiré, et je ne peux nier quil lait été par moi. Je ne peux pas le nier, mais ce nest pas vrai pour autant : tout sest passé dans le corps (le front, les yeux, la main) dun sujet qui nétait lui-même que " par ailleurs " selon la formule qui me sert à désigner tout ce qui nest pas la marque, et dont lEtranger est évidemment la meilleure illustration.
Sil y a bien un sujet de la réflexion (celui qui existe " par ailleurs " et dont le passé composé du livre est la perpétuelle extériorité), il ny a pas de sujet de laction. Non pas surtout que la marque puisse être sujet de quoi que ce soit : cest un point de sensibilité. Non : cest le soleil, la sueur dans les yeux, la mer, la chaleur, " mon être " (ce qui ne signifie donc pas moi), quelquun qui a crispé sa main et qui se trouve être moi, la gâchette dont le ressort aurait pu être plus ferme, bref, cest tout une configuration qui est sujet du meurtre. Une configuration peut donc être sujet dune action, même malheureuse ? Dune action, non, mais dun acte, oui, précisément parce que cette notion est celle de labsence du sujet cest-à-dire de sa réalité, sil ny a de sujet pour léthique quen absence de soi. Là où le sujet nest pas est sa vérité cest-à-dire son acte. Et là où il nest pas, il ny a que des circonstances dont la réalité du sujet est quelles soient suffisantes. Les circonstances du meurtre sont le meurtre lui-même, et cest de ce vide en quelque sorte pur que le sujet se réalise en vérité, cest-à-dire sans lui-même.
Ce vide, on peut simplement indiquer son origine scopique : le soleil, la sueur dans les yeux, léclair du couteau... Cest dans lordre du visible que Meursault est capable de vérité si lon accorde à ce meurtre apparemment absurde dêtre le moment de vérité de toute son existence, dune existence qui advient enfin à elle-même dans un acte qui est comme un saut dans la mort (" Meursault "), cest-à-dire dans sa propre absence.
Cest finalement le soleil qui est la vraie cause occasionnelle du meurtre, le paradoxe de la subjectivité présentée ici étant que la cause occasionnelle soit en même temps la cause réelle. Cest la marque. Pour comprendre cela, il suffit de demander au texte de quel soleil il peut sagir réellement, pourquau lieu du regard le meurtre ait été vraiment commis. Réponse : " Cétait le même soleil que le jour où javais enterré maman " (ligne 7). Tout est là. Laissons de côté linterprétation freudienne du passage et retenons simplement quun soleil a marqué le sujet en tant que sujet : cest le roman qui est en même temps celui de linstitution de Meursault comme sujet, et il commence très exactement quand celui qui est en même temps le héros et le narrateur prend acte de la mort de sa mère... Ainsi reconnaissons-nous au lieu de son regard ébloui par le soleil le moment où il advient enfin comme sujet dabord autonome (sans sa mère) puis, dans laprès coup de ce même soleil, réel (dans son acte).
Retenons donc lidée de lacte comme vérité du sujet, vérité dont la condition est quil se passe absolument sans lui. Mais cest la vérité de son existence et surtout cest la vérité de son nom (une part essentielle, à mon avis trop méconnue, du génie romanesque réside dans le choix des noms des personnages comme on le voit très bien chez Camus où le Mersault obsédé par le bonheur que doit lui apporter le meurtre dune figure paternelle dans La mort heureuse devient le Meursault de lEtranger qui a reconnu le néant où il sengouffrait au moment du meurtre).
Le moment où le sujet advient comme réel est celui où son nom va enfin dire ce quil disait depuis lorigine et à quoi tout le monde était sourd : quon sappelle Meursault plutôt que Mersault, et lon aura un tout autre destin, si lon doit avoir un destin au lieu dêtre un simple vecteur de la transmission du nom à la génération suivante (ou de son effacement historique).
Lacte cest linstant où la vérité dun sujet devient littéralement la signification de son nom.
Voilà comment je le définirais, pour rendre compte de labsence subjective qui le caractérise, cest-à-dire de la conjonction de la constitution du sujet comme tel (procès quon peut nommer vérité dudit sujet) et du fait davoir enfin donné un sens à ce qui nen a pas (un nom propre ne veut rien dire : sappeler Petit ou Legrand ne renvoie à aucune idée de petitesse ni de grandeur).
Lacte est ainsi le moment où lon écoute son propre nom (je ne dis pas " entend " ce qui renverrait expressément à la psychose).
Voici ce que dit Borgès, après avoir fait cette remarque : " Toute destinée, pour longue et compliquée quelle soit, comprend en réalité un seul moment : celui où lhomme sait à jamais qui il est " (Laleph, Gallimard 1985, p. 74).
Et cest également ce que dit Camus, où lidée de lécoute est expressément indiquée à la fin de la page citée (" Et cétaient comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur " notons bien : " sur " la porte et non pas " à " la porte...).
Il ne faut pas concevoir lacte comme sans déterminisme, comme un absolu mystique dont rien ne rendrait compte. Bien au contraire : le déterminisme psychique le plus implacable le gouverne, comme il gouverne la médiocrité de nos actions quotidiennes. Mais ce déterminisme est le moment de la constitution subjective elle-même (savoir enfin qui lon est), alors que nos actions quotidiennes se contentent deffectuer des fantasmes tantôt dans leur aspect dépressif tantôt dans leur aspect euphorique des fantasmes qui sont toujours de nous reconnaître nous-mêmes comme sujets de petits scénarios inconscients, cest-à-dire toujours et encore de sembler.
Il y a quelques années javais étudié ici même lacte dAntigone chez Sophocle et je ne reviens donc pas sur cet exemple. Mais je veux néanmoins faire remarquer que cette figure sublime de la liberté, cest-à-dire dun sujet qui ne cède pas sur lacte quil pose, est aussi bien une figure commune du déterminisme : tout le monde sait quAntigone est la fille ddipe ; or lacte qui est sa vérité et quon peut désigner comme le refus dentendre une autre loi que celle de la famille, quest-il, sinon leffectuation subjective du caractère incestueux de sa naissance ? Pourtant cest bien de liberté, quil sagit : désormais, nous savons ce que signifie " Antigone ", alors que " Ismène ", par exemple, na toujours pas de sens (cest simplement le nom de sa sur dont la naissance est la même que celle dAntigone mais qui na jamais fait un acte de sa réalité de sujet).
Avant de vous quitter, je ne résiste pas au plaisir de vous donner un autre exemple dacte, puisque je lemprunte cette fois à Conrad, auteur vous savez limportance pour moi. Il me paraît spécialement intéressant à cause de son caractère négatif : cest une lâcheté.
Je ne reprends pas lhistoire de Lors Jim que vous connaissez. Rappelons simplement quun vieux rafiot transportant plus de huit cents pèlerins vers la Mecque semble tout prêt de couler : une très importante voie deau sest déclarée dans la soute, et lorage arrive. Les canots sont en nombre insuffisant : sept. Léquipage européen décide donc dabandonner le navire. Sauf Jim, bien entendu, qui est un homme dhonneur. Les autres sont déjà dans le canot, quils ont du mal à détacher du navire et ils crient à Jim de sauter les rejoindre (encore cette idée du saut, qui renvoie à lirrémédiable, au définitif bref à ce qui fait quun acte nest pas du tout une action). Jim fait ensuite le récit de ce qui sest passé à un certain Marlow, qui sera donc pour nous le narrateur, mettant en abîme le récit que le héros lui fait en première personne. Je vous donne le passage essentiel, que je prends dans lédition Gallimard de 1979, p.96-97 :
Le Patna commençait à plonger doucement ; la pluie le balayait comme une mer démontée ; ma casquette s'envola; ma respiration était refoulée dans ma gorge. J'entendis un dernier appel sauvage, qui me parvint comme si j'eusse été au sommet d'une tour : - "Geo...o...o...orges ! Oh, sautez ! " Le navire plongeait, plongeait, la tête la première, sous mes pieds... "
" Il leva délibérément les mains vers son visage et fit des gestes du bout des doigts, comme pour arracher des toiles d'araignée qui l'eussent importuné; puis il regarda une bonne demiseconde dans sa paume ouverte, avant de lâcher :
" J'avais sauté... " Il se retint, détourna les yeux... " faut-il croire... " acheva-t-il.
" Ses clairs yeux bleus se tournèrent vers les miens avec un regard pitoyable, et le voyant devant moi, debout, confondu, douloureux, je me sentis oppressé par un sentiment attristé de sagesse résignée, jointe à la pitié profonde et ironique d'un vieillard impuissant devant un désastre d'enfant.
" Il y paraît ", grommelai-je.
" Je ne m'en étais pas aperçu, avant d'avoir levé les yeux ", m'expliqua-t-il vivement.
Il sagit bien là dun acte : labsence du sujet y est expressément indiquée. Jim na jamais voulu sauter, et il sest retrouvé dans le canot sans même sen apercevoir. De sa part labandon du navire nest donc pas une mauvaise action, comme celle quont commise les autres membres de léquipage, hommes médiocres qui ont agi comme il était normal et évident que de tels hommes agissent en pareille circonstance. Or lacte de Jim présente cet intérêt de le mettre en quelque sorte au pied du mur de sa propre question, précisément parce quil est depuis toujours cette question. Mais cest une question seconde, il me semble. On peut en effet commencer par demander ce quest lâcheté, quand elle nest pas leffectuation ordinaire de la médiocrité. Et là on répond presque par une autre question, je dirai par une alternative dont cette lâcheté particulière a posé la nécessité instituant par là même Jim comme étant enfin lui-même. Cette alternative est la suivante : la mort ou la rédemption. Or ce qui mintéresse, ici, cest dune part la position même de lalternative et dautre part le petit mot " ou ". Vous allez comprendre tout de suite pourquoi quand je vous aurai rappelé que le père de Jim était pasteur. Un pasteur tout entier fait de médiocrité, cest-à-dire de mensonge et de bonne conscience : " Le père de Jim possédait sur lInconnaissable des connaissances assez précises pour mener dans la voie droite les habitants des chaumières, sans troubler la quiétude de ceux quune infaillible Providence a fait vivre dans des châteaux " (p.12). Lidée même de se reconnaître lâche ne viendrait pas à un tel homme, ni a fortiori celle de lalternative dont Jim est littéralement fait. Et puis quest-ce quun pasteur ? Cest quelquun dont toute lexistence est articulée selon de ces deux mêmes termes, mort et rédemption, dont il sagit chaque dimanche de dénier la disjonction en rappelant le dogme de la résurrection. Voilà donc linstant du destin, pour Jim : la substitution actuelle de " ou " à " et ", autrement dit la position dun destin dadulte ; il a sauté hors de son enfance (toujours le saut...), cest-à-dire quil est advenu comme sujet le sujet de cette alternative...
Jai dit que lacte se faisait nécessairement là où lon était marqué. Pour Meursault, on peut parler du regard (le soleil aveuglant, la sueur dans les yeux, léclair sur le couteau) qui renvoie aussi bien à la mort, selon la (trop) fameuse équivalence posée par La Rochefoucault relativement au regard (Camus connaissait particulièrement bien les moralistes français du 17 ème). Pour Jim, cest la conjonction de la mort et de la rédemption qui fait problème. Quel est alors lacte de Jim : la reconnaissance de la mort (le bateau va couler) comme le moment où il se rencontre dans son acte ; et il se rencontre comme lénigme que tout être est pour lui-même. Cette énigme, ainsi quil en fut pour dipe, prend la forme dune question, qui était en même temps une définition, celle de ce que son nom signifierait désormais. Je formulerai ainsi sa question : comment conjoindre mort et rédemption, sans passer par le mensonge de vouloir croire que les morts ne sont pas définitivement morts ? Voilà donc son destin comme celui de Meursault était de finir sur léchafaud où, selon son désir cette fois (la psychanalyse nous apprend que la condition du désir est la castration) il " sauterait " enfin dans la " mort "...
Je laisse maintenant les exemples pour conclure la séance daujourdhui.
La sincérité implique une problématique de la réflexion, en même temps quelle lexclut puisquelle est lidée première dune simplicité avec soi. Cette réflexion, nous lavons déplacée de la subjectivité à la sensibilité dont la notion est celle de la résolution de cette aporie. Dès lors quon reconnaît que le sujet nest que " par ailleurs " dans sa subjectivité, la question de la sincérité devient celle de ce quon fait sans y être, là exactement où lon est marqué. Les exemples que je vous ai donnés montrent, il me semble, la nécessité quun acte soit la marque elle-même là où seulement le sujet est capable de vérité. Tout ce quon fait volontairement est mensonger, tout ce quon fait sans y être est vrai bien quévidemment la représentation ait sa nécessité (elle vaut pour toute question qui se pose en troisième personne, cest-à-dire pour toute question dans laquelle on est impliqué comme nimporte qui laurait été à notre place).
Ainsi se trouve résolue également laporie subjective : il est impossible dêtre sincère, dit Sartre, parce que lêtre consiste déjà à être de mauvaise foi. Donc ou bien la sincérité nest quune idée abstraite, lindication nostalgique dune transparence à jamais inaccessible, ou bien elle se situe là où nous ne sommes pas, alors même quelle est faite de sa propre réflexivité. La sensibilité répond à cette exigence, à condition quon maccorde de ne pas la considérer comme une " faculté " de réceptivité transcendantale, mais bien au contraire comme leffet de la marque (ce qui marque sensibilise cest-à-dire rend sensible), qui est elle-même le reste de lépreuve.
En tout acte, on peut donc retrouver comme en pointillé lindication dune épreuve : la constitution indirecte du lieu de sa réalité et non pas de sa possibilité (un acte se définit précisément de navoir jamais été possible : il est aussi impossible au soleil de commettre un meurtre quil est impossible à un homme dhonneur dabandonner un navire en perdition). Or là exactement où le sujet a été éprouvé, et la seulement, il est vrai.
La suite épreuve-marque-sensibilité-acte, avec tout ce quelle implique à chacun des niveaux, est par conséquent la structure cachée de la notion de sincérité que la manière habituelle de la situer dans lordre subjectif cachait complètement.
La prochaine fois nous reviendrons à des considérations plus banales, en ce sens que nous ferons une certaine part à cette idée de la sincérité comme disposition de subjectivité. Mais on peut gager que tout ce que je vous ai apporté aujourdhui permettra den reconstruire radicalement la compréhension !
Je vous remercie de votre attention.
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la sincérité comme reconnaissance du mensonge réflexif. Sincérité et nécessité transcendantale. Identité totale ou altérité partielle. Le moment de la sincérité : la promesse comme constitution-destitution transcendantale. La sincérité comme reconnaissance de létrangeté métaphorique.
Aujourdhui, je voudrais lapprocher du terme de notre analyse de la notion de sincérité en réfléchissant sur la temporalité de la première personne. Si la sincérité est bien la disposition subjective de la première personne étonnée dêtre telle, cest-à-dire si elle est bien lantériorité de la philosophie à elle-même, alors son analyse comprendra nécessairement une explicitation du rapport à la seconde et à la troisième personne, qui ne sont telles que par la première comme celles-ci nest telle que par elles (dans la rencontre, dans la représentation), et il sagira de cerner létonnement dont la mauvaise foi est le refus. Ainsi nous reviendrons à la dimension de subjectivité dont nous étions partis et, au-delà dune problématique de lacte qui nous a libérés de la croyance en un nature exclusivement subjective de la sincérité, revenir à létonnement proprement philosophique. Ma thèse est de dire que cet étonnement est celui de la première personne en tant que telle.
Revenons donc à la dimension subjective dont nous étions partis, et essayons de comprendre létonnement dêtre soi soi non pas comme " moi " mais comme personne, celle pour laquelle il y a la réalité des choses, la rencontre de la seconde personne et la représentation de la troisième.
Cet étonnement, je crois quil renvoie expressément à celui qui est traditionnellement rapporté à la philosophie : étonnement devant lexistence et la vérité, devant leur évidence et leur caractère indéfiniment problématique (la mauvaise foi consiste dabord à poser que lexistence et la vérité vont de soi, pour sinstaller dans le projet préréflexif de les manipuler en termes de facticité et de transcendance).
Le cadre étant posé, je voudrais commencer par souligner la paradoxe de létonnement dêtre soi, qui est lié à la question de la temporalité. Si je suis étonné dêtre moi, cela signifie que je peux absolument pas midentifier à celui que jai conscience dêtre à savoir le sujet de la réflexion. Pour moi en effet, je suis un pur sujet indifférent, puisque je fais et je pense à chaque instant ce que nimporte qui à ma place ferait ou penserait. Mais cette conscience dêtre soi est intrinsèquement faite de temporalité, puisquelle consiste dabord en cette " présence à soi " dont Sartre fait le trait essentiel de la conscience. Il est impossible que je sois conscient sans avoir implicitement conscience de lêtre, cest-à-dire sans inscrire mon rapport à moi-même, précisément comme rapport et non pas comme identité, dans la dimension de la présence. Si vous mavez accordé de définir la sincérité comme antériorité de la philosophie à elle-même et donc, subjectivement, comme létonnement dêtre soi (non pas soi concret mais soi en première personne) vous maccordez nécessairement que cet étonnement est une rupture par rapport à cette nécessité pourtant structurale de la réflexion. Si je suis étonné dêtre moi, cela signifie que je ne suis pas ma propre présence à moi-même bien que par ailleurs je sois évidemment présent à moi-même.
" En vérité ", " par ailleurs ". Vous reconnaissez notre problématique familière de cette année, celle de la marque (" je suis désormais quelquun dautre, mais par ailleurs cest toujours moi "). Cela signifie que je suis sincère seulement là où je suis marqué : là où je suis sensible, par conséquent, et non pas là où je réfléchis aussi honnêtement que je peux. La sensibilité est sincère, comme la réflexion est mensongère : non pas dune manière représentative, mais antérieurement à toute possibilité de réflexion qui devra, pour sactualiser, dénier ce qui aura été dabord éprouvé.
La sensibilité soppose à la réflexion comme la vérité originelle soppose à la représentation universelle qui devra la dénier. Nous avons vu que le déplacement de la réflexion, lié à la considération de la mort comme locale et non plus comme totale, installait la sincérité dans lordre de la sensibilité alors quon aurait imaginé, avec les philosophes idéalistes, quelle renvoyait seulement à la conscience. Là où je suis " sensibilisé ", je suis sincère partout ailleurs, cest-à-dire simplement dans lexpérience qui est celle que quiconque aurait à ma place, je suis de mauvaise foi. Mais nous revenons bien à lextériorité subjective en reconnaissant que là où je suis marqué, je ne suis pas, puisque la marque est toujours marque de mort, si la marque est le reste de lépreuve et si la réalité de lépreuve est quon nen revienne pas.
Certes, il est subjectivement impossible de se situer là où lon est marqué, puisque cest là quon est mort. Mort non pas comme insensible, mais mort comme sujet de lexpérience et donc de la semblance potentiellement universelle (la notion dexpérience implique en elle celle du sujet universel). On demandera alors sil est possible dêtre subjectivement sincère ou si nous sommes condamnés à faire de cette notion une nécessité structurale. A quoi je répondrai que la sincérité subjective consiste désormais à reconnaître le caractère mensonger de la réflexion, et donc, pour la question de la temporalité, de lirrécusable présence à soi. Dans son sens subjectif, dès lors que la sincérité est renvoyée à la sensibilité et non pas à la réflexion, elle devient la conscience dune fausseté temporelle... Le privilège du présent comme détermination ontologique originelle apparaît ainsi comme la modalité expresse de cette nouvelle forme de mauvaise foi.
Rien là que de très banal : on ne peut privilégier le présent quà sidentifier à la présence à soi de sa propre conscience, laquelle est elle-même définie demblée par la réflexion (réflexion non thétique). Mais le propre de la réflexion est d" oublier " dêtre radicale : je ne puis réfléchir quà ne pas réfléchir sur le fait que je suis en train de réfléchir ou, si je prends conscience de ce paradoxe, quà marrêter tout de suite dans lexploration récurrente des niveaux réflexifs (je peux à la limite considérer deux voire trois ou même quatre niveaux, mais le cinquième restera impensé). Mettre en avant une vérité en " oubliant " ce qui la conditionne, cest tout simplement la définition de la mauvaise foi et cest en ce premier sens que la réflexion mapparaît de nature mensongère. La présence à soi est lesquisse en quelque sorte structurale de ce mensonge. Je dis bien mensonge, parce que le sujet qui sidentifie à la conscience quil a de lui-même de peut que dénier les vérités sensibles qui se sont reconnues en lui.
Cest facile à comprendre. Quun spectacle dans la rue marrache des larmes, par exemple, et je puis alors reprendre cet état de fait pour le constituer comme une donnée en quelque sorte objective (un fait psychophysiologique). A partir de là, dirait le Sartre de lEtre et le Néant, de deux choses lune : ou bien je décide de nier axiologiquement ce qui sest passé (un homme de mon âge ne doit pas pleurer, surtout dans la rue), ou bien je décide de me rendre passif devant ma propre émotion et je tombe alors dans ce que daucuns nomment la " sensiblerie ". Dans les deux cas, il y a mensonge, puisque ma volonté est la vérité de la première hypothèse, ma complaisance celle de la seconde alors que mes yeux ont vu par eux-mêmes que, dans un certain lieu du monde au moins, la vie était tout simplement insupportable. Donc quelle que soit la manière dont je vais midentifier à la conscience de moi-même, de devrai " oublier " cet enseignement, dont la reconnaissance est pourtant infiniment plus essentielle à mon humanité que ma propre volonté ou ma propre complaisance. Rappelez-vous encore lexemple de la réflexion morale que javais donné dans une séance précédente : lavare qui sest forcé à donner, et qui a souffert de voir son argent passer dans la poche dun autre, doit être estimé beaucoup plus que le généreux qui donne spontanément. Or nous navons pour cette avare que lidée dune admiration (en fait, il nous fait horreur, malgré lestime que nous essayons de nous convaincre davoir pour lui) et cest le généreux, qui na aucun mérite du point de vue réflexif, que nous serions honorés davoir pour ami. Ainsi doit-on reconnaître quon naccorde statut de la légitimité aux vérités représentatives quà récuser ce que nous ne cessons pas pour autant dadmettre au fond de nous...
Ce que je sais en tant que marqué ne compte pas en face de ce que je sais en tant que conscience réflexive. La marque soppose à la réflexion, comme la vérité soppose à la représentation.
Je traduirai cela en disant quon réfléchit nécessairement dans la trahison de soi. Cela signifie concrètement que la question de la vérité réflexive est en réalité celle dune " surréflexion " : réfléchir sur les implications de la réflexion relativement à la question de la vérité.
Je ne nie pas pour autant que la notion de subjectivité soit impliquée dans celle de la sincérité. On peut maintenir cette exigence philosophique tout en intégrant la critique dont je viens de vous présenter les éléments en reconnaissant une sincérité subjective en quelque sorte cantonnée dans le négatif : être sincère, cest reconnaître limpossibilité dêtre sincère et donc, comme cette reconnaissance elle-même ne lest jamais vraiment, cest admettre le caractère mensonger de la réflexion cette admission nétant jamais avérée une fois pour toutes. Je le dis dune manière plus théorique : être sincère cest reconnaître contre soi limpossibilité que la représentation puisse définir la vérité. Je dis bien " contre soi ", parce que nous ne pouvons pas ne pas entendre représentativement la notion de vérité, qui est expressément réflexive, et par conséquent nous être déjà installés dans la position représentative. Subjectivement donc, la sincérité est la réflexion jamais accomplie de limpossibilité daccomplir la réflexion. Le manque à soi soppose à la certitude de soi de celui qui, comme Rousseau, entend se montrer lui-même tel quil est dans sa nature originelle. Mais le manque à soi soppose à la présence à soi : le lieu de la vérité où lon nest pas soppose à notre identité maintenue de sujet de lexpérience, cest-à-dire à la nécessité que nous restions toujours totalement le même alors que nous partiellement un autre (là où nous sommes marqués, cest-à-dire là où il nous est désormais impossible de nous reconnaître).
Par " manque à soi ", je ne désigne pas simplement une nécessité structurale, le renvoi à linfini que la réflexion est forcément pour elle-même. Non : cest dabord la sensibilité que jentends par cette formule : celle dune vérité dont mon emprise nest pas le principe. Je le dis autrement : celle dune vérité à statut non transcendantal.
De toute vérité que je puis concevoir, se dégage nécessairement la possibilité que je la conçoive, que jen fasse donc ma réalité réflexive. Or dans cette réalité, si lobjet importe, le sujet est seul à compter. Le critère de la vérité est en effet quelle renvoie formellement aux conditions du savoir que javais préalablement (le concept de lobjet, la compatibilité de sa position avec ce que je sais par ailleurs du monde), de sorte quen toute vérité il sagit seulement que la subjectivité soit pour elle-même sa propre fin. Cette nécessité peut revêtir plusieurs significations, dont la plus commune est son identification dans la notion de " liberté ". Bref, tout cela constitue ce quon appellerait le transcendantal et que je définirais comme la nécessité structurale quen tout ce que je reconnais il aille finalement de moi comme sujet pur, cest-à-dire comme sujet de lexpérience donc comme sujet indifférent (le propre de lexpérience, à lencontre de lépreuve, est de valoir pour quiconque).
Par quoi vous apercevez désormais le sens de ce travail sur la notion de sincérité : parvenir à la découpler de la nécessité transcendantale ! Voilà ce que jappelle sincérité, concrètement : le caractère non transcendantal de linstance subjective de la vérité.
Le lieu transcendantal de la vérité, si vous maccordez désormais que la sincérité est à situer seulement là où lon est sensible (par exemple dans les yeux, qui peuvent être sincères quand toute la personne est de mauvaise foi), je ne puis le nommer autrement que le " par ailleurs ". Noubliez jamais la formule de lépreuve " je suis désormais quelquun dautre, mais par ailleurs cest toujours moi ". Qui, moi ? Mais le sujet de lexpérience, justement : celui qui va mensongèrement faire de ce quil a vécu un moment supplémentaire de sa vie, alors que cest est limpossibilité locale. Voilà : cest de ce mensonge quil est question dans ma critique : celui là même qui consiste à ramener lépreuve à lexpérience, et donc le sujet marqué dont le lieu de vérité sappelle sensibilité, au sujet universel dont le lieu de vérité sappelle entendement pour présenter le problème dans le langage de Kant qui nous est le plus familier.
La sincérité consiste à exister là où lon nest pas, par exemple dans les yeux qui pleurent alors quon fomente un mauvaise action, et le mensonge consiste à se situer là où lon est là où est nimporte qui et doù les thèses sont possibles comme telles : " par ailleurs ".
Je parle ainsi de notre lieu réflexif, que la question de la marque nous fait désigner par la notion du " par ailleurs ". Dès lors la sincérité réflexive consiste à reconnaître la non-vérité de ce lieu : ce qui ne vaut en moi que par ailleurs ne vaut tout simplement pas (ou plus exactement ne vaut que représentativement) parce que cest linstance réflexive qui se signale ainsi en " oubli " de ma capacité irréfléchie de vérité, qui est la marque mon absence radicale à moi-même (en tels et tels lieux de mon corps et de mon âme, je ne suis pas revenu de lépreuve dont la marque est le reste).
Ainsi est-on sincère de ne pas dénier le retrait impliqué dans toute présence à soi : je ne suis présent à moi-même quà méchapper dune certaine manière cest-à-dire quà différer du sujet sensible que je suis sans moi et dont je devrai mensongèrement dénier la légitimité. Cest donc au nom dune capacité déprouver que nous pouvons dénoncer une capacité de réfléchir et donc dexpérimenter puisque le sujet de la réflexion, celui qui est toujours le même dans la diversité des situations, est le sujet de lexpérience.
En quoi je ne fais lapologie daucune immédiateté mais bien au contraire de la nécessité den rajouter réflexivement sur la réflexion : la problématique de la vérité étant réflexive, on la trahirait en décidant de ne pas tenir compte du niveau de pensée quelle impose, au nom dune " sincérité " (sen tenir à ce quon éprouve) qui serait alors un refus flagrant de penser. Non : la dimension réflexive de la question de la vérité implique que nous reprenions réflexivement la question de la vérité, parce que le sujet de léthique sentend seulement à lencontre (et donc depuis) le sujet de la morale et de la représentation. Je le dis autrement : la marque est impensable autrement que comme lextériorité au " par ailleurs " que nous sommes assurés dêtre pour nous-mêmes. Et la sincérité, cest dabord de maintenir lirréductibilité dune épreuve à une expérience, cest-à-dire limpossibilité de se prendre pour celui quon est seulement " par ailleurs ". Je ne présente donc pas un refus mais au contraire une déconstruction de la nécessité représentative : on ne pose la notion de lépreuve quen déconstruisant celle de lexpérience, et surtout pas en se dispensant de lapprofondir. Cest pourquoi on peut dire que la sincérité est interne à la réflexion alors même que la sincérité sentend à son encontre : elle est interne comme la nécessité éthique de reconnaître son caractère mensonger. Usant dun terme lacanien, je dirai ainsi que la sincérité est " extime " à la réflexion.
On ne pense que sans soi, vous le savez, que dans la solitude absolue. Là où lon est consciemment cest-à-dire en compagnie de soi-même, il est exclut que lon pense et que le moindre rapport à la vérité soit envisageable. Si je suis seulement capable de vérité là où je suis marqué, cest-à-dire dans un morceau de mort dont je suis malgré moi porteur (le reste, dans ma vie réfléchie, dune épreuve dont je ne me suis jamais remis), cela signifie expressément que cest mon absence à moi, et non ma présence à moi, qui est mon " vrai " lieu temporel, si lon peut sexprimer ainsi. Aux multiples lieux de mort dont mon corps et mon âme sont parsemés (les restes des épreuves que jai traversées) je suis sans moi, cest-à-dire en absence du mensonge réflexif qui me fait considérer ma vie comme un tout comprenant une multitude dexpériences heureuses ou malheureuses. Ainsi reconnaissons-nous quil ny a de sincérité que dans le rapport à la mort, non pas en tant que terme irrémédiable dune finitude que nous aurions à nous représenter courageusement, mais en tant que la mort est déjà là, toujours partielle, dans les moments où je ne " semble " pas, cest-à-dire où il mest impossible de me reconnaître.
A la temporalité de la présence à soi soppose donc la temporalité dune absence radicale, que lopposition du désormais (lépreuve) et du toujours (lexpérience) permet de concevoir : je ne suis capable de vérité que là où je suis perdu depuis toujours puisque la marque a valeur dorigine (" désormais "). Si lorigine est en cause dans ce que je fais, alors je dirai que cest vrai. Si cest la nécessité représentative, alors je dirai que cest mensonger même si dans un deuxième temps je puis y reconnaître une vérité de second degré (toutes les représentations ne se valent évidemment pas et certaines sont irrécusables)
La mort, cest la nécessité que je parle vraiment là seulement où il mest impossible dêtre le même que moi-même (cest-à-dire le même que nimporte lequel de mes semblables). La mort est cette impossibilité, et elle est toujours partielle, parce que la vérité dont je suis alors capable est toujours déterminée (par exemple je suis capable de vérité philosophique et non de vérité scientifique, etc.), alors que ma vie est lhorizon de tout où tout peut toujours être redécidé (nest donné que ce que je décide de considérer comme tel autrement il ny a que des éléments bruts dune situation à quoi je donnerai le sens que je voudrai).
Si le rapport à la mort définit la sincérité, on pourrait dire quil y a des paroles sincères. La parole sincère est celle du mort quon est sans le savoir.
Reste à savoir quelle est cette parole de pure absence, autre que celle que je tiens toujours en gardant la conscience de ma constante existence. Quen est-il de la parole des morts ?
Les morts ont une parole différente de celle des vivants : alors que ceux-ci peuvent toujours se dédire, changer davis, sexcuser, en rajouter, etc., les morts sont définitivement les sujets de ce quils ont dit. Sartre souligne cette puissance de la mort, dans son chapitre sur autrui de lEtre et le Néant : on est dans lirrévocable. Et si par exemple quelquun meurt avec une mauvaise idée de moi, eh bien pour léternité je serai un être mauvais, quand bien même les meilleurs arguments de défense me seraient disponibles, puisquils peuvent seulement convaincre des vivants. Si donc cest là où je suis mort que je suis seulement capable de vérité, cela signifie quune temporalité non mensongère serait, par rapport à moi-même, une temporalité de lirrévocable. En quoi nous sortons déjà de la temporalité habituelle de la conscience comme présence à soi, pour laquelle tout sens est toujours " en sursis " (tant que je vis, je puis donner un sens nouveau à nimporte quel fait de ma vie).
Mais quest-ce qui est irrévocable, comme temporalité, dès lors quon doit bien accorder à la position réflexive que rien nest jamais vraiment définitif (un criminel peut se racheter, etc.) ? La réponse simpose demblée : que le temps ait été ouvert afin que précisément une présence à soi, même mensongère, soit possible.
Toute sincérité renverra donc nécessairement à louverture temporelle en tant que telle, et lacte de cette ouverture est le paradigme de la position sincère.
Comment le temps est-il ouvert ? Il faut ce que soit par un acte, alors quune action suppose son ouverture toujours déjà assurée. Quel acte ? Il y a beaucoup dactes quon peut envisager pour répondre à une telle question, par exemples le don, ou la fondation, qui présentent des caractéristiques bien intéressantes sous le rapport de la temporalité. Certes il sagit là dun don : si je puis être présent à moi-même, cest dabord que le temps ma été donné. On peut aussi parler dune fondation, si lacte de fonder consiste à poser quelque chose de concret à quoi un ordre de possibilité pourra ensuite sappuyer. Cependant lindication est trop vague, et ne permet pas de comprendre une nécessité paradoxalement négative que jénoncerai en disant que la réalité ne doit pas compter puisque toute cette problématique trouve son sens dans lirréductibilité de lépreuve à lexpérience.
Il faut développer cette implication, dans laquelle vous retrouvez la distinction entre ce qui compte et ce qui importe, dont la sincérité sera avant tout la reconnaissance puisquelle sentend à lencontre du mensonge réflexif pour lequel il ny a jamais que le sujet qui compte. Si vous maccordez cette évidence liée à la déconstruction de la réflexion que je viens de mentionner, vous reconnaîtrez quil sagit finalement de quelque chose qui compte, et donc de quelque chose quil faudra entendre à lencontre de tout ce qui peut importer.
Un don qui soit celui du temps lui-même, une fondation qui pose une possibilité qui sera notamment celle de la présence à soi, et une position de ce qui compte à lencontre de ce qui importe, voilà ce qui se trouve impliqué dans la notion de sincérité, en tant quelle est dabord reconnaissance de lirrévocable. Il faut donc découvrir quel acte possède ces caractéristiques. Jen ajoute une dernière en faisant remarquer ce truisme que lirrévocable est forcément rapport à la mort et donc à la finitude. Donc le don du temps, comme ouverture de ce temps, doit être en même temps fondation de possibilité et réalité de la mort... Vous avez compris que cest de la promesse que je parlais.
Que la promesse soit ouverture temporelle va de soi. Si Rockefeller me promet 100 millions, cest une autre vie qui souvre devant moi, du simple fait quil me les ait promis (quitte à ce que tout seffondre au cas où il ne tiendrait pas parole), une vie qui ne sera pas la continuité du monde à cause de la rupture littéralement transcendantale que la promesse aura introduire : tout commencera à partir de cet instant et les nécessités préalables, dont mon présent et mon futur sont habituellement les conséquences, ne comptent plus. Il faut donc aller plus loin : dans lacte de promettre est expressément impliqué que la réalité ne comptera pas plus que le sujet lui-même. En quoi la promesse est un acte transcendantal (elle vaut comme origine pour tout ce qui est désormais possible) et en même temps la récusation de la nécessité transcendantale (le sujet lui-même ne compte plus, dès lors que la parole a été donnée). Car promettre, sest sengager non seulement contre la réalité qui aura pu changer entre temps, mais surtout à lencontre de soi-même, puisque les dispositions dans lesquels on se trouve au moment de promettre peuvent ne plus être là au moment de tenir.
La réalité de la promesse réside dans lopposition de ce qui compte et de ce qui importe : une parole est seule à compter et la réalité (lensemble de ce qui importe, subjectivement et objectivement) ne comptera pas, quelle quelle puisse être. La promesse correspond à lanalyse que je viens de faire en disant que la sincérité devait toujours être pensée à partir de la réflexion, cest-à-dire de la nécessité transcendantale dont elle est pourtant la récusation : la promesse est un engagement subjectif à lencontre de la réalité, donc en ce sens laccomplissement pur du transcendantal, et précisément par là elle récuse la nécessité transcendantale parce que celui qui tiendra sera un autre, non pas empiriquement mais transcendantalement .
On pourrait en effet mobjectiver que les changements indiqués entre celui qui promet et celui qui tient sont purement empiriques : il sagit par exemple dune évolution psychologique. Jaccorde même quon peut y voir un procès de " purification " du sujet : si je suis tenu par la seule parole que jai donnée il y a longtemps, alors que ma mentalité, mes habitudes, mes dispositions, etc. ont changé du tout au tout, cest bien que je tiendrai ma parole comme sujet pur (et non pas, par exemple, comme sujet emporté par un élan de générosité). Mais lessentiel de la promesse ne réside pas dans cette radicalité propre à celui qui promet, elle réside dans le don qui est fait à celui qui la reçoit. Or la disparition du donateur appartient constitutivement au don, qui autrement est une forme sournoise et oppressive de vente (on donne au moins contre de la reconnaissance à la manière de ces parents qui donne de lamour à leurs enfants contre un bon carnet scolaire à la fin du trimestre). Si la promesse consiste bien à donner sa parole, alors elle peut être un procès de purification transcendantal pour celui qui la accomplie, cela ne compte absolument pas. Car si cela comptait, cela voudrait dire que lui seul compte : il a utilisé lautre au service de sa propre élévation spirituelle ! Je maintiens donc : la promesse est assurément production dune subjectivité pure, mais toute la réalité de la promesse est que cela ne compte pas ! Voilà où je veux en venir : dans la promesse, cest le transcendantal qui importe plus que tout (il importe éminemment) mais il ne compte pas.
La promesse est lultime moment de vérité, si vous mavez accordé quasiment depuis le début de lannée, dentendre toujours ce dernier terme à lencontre de la problématique transcendantale, précisément parce quelle est lidentité de la " réduction " du sujet comme transcendantal (son institution comme sujet pur, si lon préfère) et lacte par lequel il ne comptera pas. Que lacte du sujet soit sa destitution, et que cette destitution soit expressément située au niveau transcendantal, cest ce qui mautorise à installer toute la problématique subjective de la vérité en quelque sorte sous la bannière de la promesse.
Ce qui signifie très concrètement que la question de la vérité dun sujet nest rien dautre que la question de son rapport à une promesse, celle par laquelle son temps à été ouvert comme étant le sien et pas simplement le temps des choses quon se représente à lintérieur du monde.
Alors je le demande : qui promet, finalement, dès lors que le sujet de la promesse, même purifié, ne compte pas ? Non pas Monsieur Rockefeller habitant à telle adresse dans tel pays et faisant ainsi partie de la réalité, non pas le pur sujet dont ce moi ne serait que la représentation, mais un mort ! Car il faut être mort pour que ni le monde ni soi-même ne comptent. Quand on est vivant, on est empiriquement affecté par la réalité et on laffecte en retour, de sorte quon ne cesse de changer aussi bien objectivement que subjectivement, et on est transcendantalement la seule instance qui comptera jamais dans linfini du monde. La promesse qui ouvre la vie est donc la parole dun mort en tant que mort ce qui signifie très concrètement que seul peut promettre celui qui est mort, là où il est mort.
Si maintenant nous considérons cela en première personne, cest-à-dire depuis limpossibilité dadmettre que celui que nous sommes consciemment soit autre chose quun semblant (cest celui que nous ne sommes que par ailleurs),nous découvrons la position subjective suivante : je ne suis capable de promettre quau lieu de la marque, mais jamais dans ma vie (dans ma vie je peux mengager, mais le propre de ce que je fais en tant que vivant est dêtre relatif à un certain état du monde, lequel est toujours changeant et si je me force à ne pas en tenir compte, selon un kantisme sourcilleux, jaurai le sentiment de menfermer dans une position abstraite et mensongère).
Si je suis originellement une promesse pour moi-même, cest depuis ce lieu dorigine qui est ma mort.
Ceux qui ne sont pas morts et nous savons que la mort, comme la vérité dont elle est le lieu, est toujours locale ne peuvent tout simplement pas promettre, parce quil faudrait alors que ce qui importe ne compte pas, alors que cest la définition même de la vie que ce qui importe soit ce qui compte ! Je le dis autrement en me référant à ce que nous avons dit préalablement de lacte : en tant quil est institution de lorigine, il nest littéralement rien que son impossibilité subjective, comme dans les exemples de Meursault ou de Jim que javais considérés.
Seul un mort peut ouvrir le temps du vivant et on doit nommer promesse cette ouverture, littéralement impossible, de cette même impossibilité dont lorigine se définit (promettre, cest comme penser : personne ne le peut ce qui ne signifie pas que cela ne soit pas réel mais seulement que cela ne relève pas de la catégorie du possible). Ainsi le temps subjectif serait toujours ouvert et donc donné par la promesse dun mort, et la sincérité consisterait avant tout à le reconnaître... Est insincère celui qui considère que le temps (donc lexistence) va de soi et létonnement dêtre soi, parce quil nest pas étonnement dêtre ceci ou cela, est dabord étonnement devant le don, par et dans une certaine promesse, de la temporalité de lexistence en général. Avant de pouvoir être dégradée en présence à soi (conversion de la pensée qui est absence à soi, en représentation qui est assurance cogitative de soi), toute temporalité doit procéder dun tel acte.
On aurait tort dimaginer que la dégradation de la temporalité originaire en présence à soi, ou si lon préfère de la pensée en représentation, est contingente. Cest sa réalité même : car si je ne me représente jamais en présence de moi-même ce que jai pensé durant mon absence, il ny a tout simplement pas de différence entre penser et ne pas penser ! Il suffit dimaginer un écrivain qui ne lirait pas ce quil est en train décrire, un cinéaste qui ne verrait pas ce quil est en train de filmer, etc., pour se rendre compte de limpossibilité de séparer lacte de penser de la nécessité représentative. Donc la présence à soi de la conscience réflexive (et comme telle mensongère : voir la formule " je pense " qui est littéralement une impossibilité énonciative) est inséparable de la temporalité originaire qui est celle de la promesse : lacte douverture de la possibilité doit toujours se dégrader en horizon de la possibilité. La sincérité est non pas de se situer en absence à soi-même, ce qui est absurde, mais de reconnaître au temps mondain qui est celui de la semblance une origine où sest décidé sur le mode de la promesse la nécessité quil y ait un temps mondain.
Que le temps mondain relève dun don et non pas dune nature objective (empirisme) ou transcendantale (criticisme), et que ce don soit seulement pensable selon la modalité de la promesse, voilà ce qui met au pied dune alternative : la reconnaissance ou la dénégation. Nous sommes littéralement faits dune promesse, ou alors nous avons simplement à vivre le moins mal possible... La sincérité cest de reconnaître que le temps mondain nest pas originel parce quil a dû être donné, et que ce don nétait pas lacte métaphysique don ne sait quel Dieu mais quil se confondait avec linstitution dun sujet comme fait de sa propre énigme lénigme de la promesse dont sa vie est la reconnaissance ou le déni. Nous sommes toujours dans le temps mondain, et nous sommes sincères quand nous reconnaissons la non-vérité de la semblance dont il est limplication nécessaire. Il y a donc un temps de la promesse et un temps de la vie.
Cette distinction entre le temps de la promesse qui est toujours un temps de mort et quil faut donc désigner comme une antériorité absolue et la présence à soi qui est toujours un temps de vie, on voit bien quelle correspond exactement à la différence entre la marque et la subjectivité entre le sujet susceptible de vérité et, par ailleurs, le sujet susceptible de savoir (et notamment de se savoir lui-même être conscient). La vie est donc ouverte à lintérieur de la même personne par cette distinction de la marque et de la subjectivité, du point de la mort et de lespace de la vie, de lantériorité absolue et de la finalité mondaine.
Nous ne sommes que (par) la différence de la singularité de la marque et du caractère ordinaire de la subjectivité. Nous sommes toujours en état de trahison envers nous-mêmes, envers la marque dune épreuve dont nous ne sommes jamais revenus (une mort, donc) et à laquelle nous ne cessons dêtre infidèles, et en même temps nous sommes capables, là où nous sommes marqués cest-à-dire là où nous ne sommes pas, dune vérité dont nous dirons rétrospectivement quelle détermine la promesse. Ainsi apercevons-nous que la promesse, précisément parce quelle se tient à lorigine et non pas au début se conjugue toujours au futur antérieur : lenfance de Picasso, par exemple, aura été celle dun peintre, de sorte que comme peintre, il aura tenu la promesse quil était comme enfant.
A la trivialité qui est une misère et à la sublimité qui est une imposture correspond, dans la représentation que nous pouvons nous faire de cette nécessité, celle de se prendre pour le sujet quon a conscience dêtre et celle den rester à la marque, cest-à-dire au fait de nêtre jamais revenu dune certaine épreuve. Autrement dit : nous sommes notre propre promesse parce que nous sommes littéralement faits de la distinction de ce qui compte et de ce qui importe, et que ce qui importe ne vaut comme tel quà avoir été institué par ce qui compte.
Sen tenir à ce qui compte serait une imposture déniant que ce qui compte est ouverture à un espace qui est celui de ce qui importe, comme est une misère le fait de sen tenir à ce qui importe en déniant que son ordre ait dû être ouvert (par exemple on ne vit que pour satisfaire ses besoins en " oubliant " soigneusement de se demander pourquoi on a raison et non pas tort de vivre). Notre temps nest pas simplement un temps ouvert par une promesse qui nous serait extérieure et à la quelle nous resterions dès lors asservi (par exemple ma vie serait asservie à la libéralité de Rockefeller), mais il est ce qui va la constituer dans son temps propre qui est celui de lorigine par sa singularité par limpossibilité de sembler, de sen tenir à celui quon sera toujours " par ailleurs ".
Voilà en quoi consiste la sincérité, par conséquent : un étonnement devant le caractère double de notre temps subjectif, qui est le temps de ce qui compte en train de se dégrader en temps de ce qui importe, et le temps de ce qui importe en train de se référer au temps de ce qui compte. La misère des uns (les triviaux qui sen tiennent à ce qui importe) et limposture des autres (les sublimes qui sen tiennent à ce qui compte) sont deux manières de ne pas sétonner de lacte de dégradation et de référence du temps à lui-même deux manières de nêtre pas sincères.
Cette temporalité, à mon avis, est toujours celle dune métaphore. Pour terminer la séance daujourdhui, je vous indique laquelle :
Si vous acceptez de distinguer le temps de la vie dun autre temps qui lui est à la fois intérieur et étranger et dont la vie en tant que vie est littéralement limpossibilité (dans le monde, tout est mondain), alors vous découvrez une notion qui me paraît capitale : celle de lexistence. Lexistence, je la définis uniquement à lencontre de la vie, et réciproquement. Ainsi ce stylo nest rien dautre à mes yeux quun instrument décriture et il est impossible que je le voie autrement. Certes, je peux le voir comme marchandise ou même comme exemple philosophique, mais cela ne change rien au fait quil relève transcendantalement de moi, de mon emprise. Quen est-il alors de son existence propre ? Car enfin, il existe forcément, puisque je puis lutiliser... Eh bien ma vie (mon emprise) nest pour lui rien dautre que limpossibilité de son existence. Si donc vous reconnaissez cette extériorité réciproque de la vie et de lexistence, vous reconnaissez du même coup quune autre temporalité est envisageable en dehors de celle de lemprise qui est toujours celle des finalités et donc de la réflexion transcendantale (en tout ce que jutilise il sagit finalement de moi). Ou bien vous parlez dune éternité inconnaissable à cause de son caractère massif et fermée sur elle-même, comme le fait Sartre quand il essaie de décrire ce quil appelle len soi mais alors vous parlez seulement de la temporalité déniée de la vie ou bien vous reconnaissez dans la vie, qui est donc compréhension de lexistence (lutiliser pour écrire, cest bien comprendre cet existant qui est actuellement posé sur la table), un autre temporalité...
Or létonnant est que ce rapport entre la vie et lexistence, entre ces temps que jai déterminé comme temps de la vie et temps de la promesse, est un rapport singulier.
Je viens de parler de compréhension. Mais vous voyez bien que ma compréhension du stylo consistant à en faire un exemple philosophique nest pas la même que celle du marchand qui ma la vendu, et qui le comprenait comme une marchandise. On parle de la même existence, pourtant. Mais comprise dune manière radicalement différente. Vous voyez où je veux en venir : la vie est la métaphore de lexistence.
La métaphore, comme production dun sens inouï, singulier, échappant au savoir tout en ne lui étant pas absolument étranger, cest le rapport quil y a entre le temps de la vie et le temps de lexistence. Voici donc ma conclusion pour aujourdhui : que le temps de la vie soit, comme métaphore cest-à-dire production dune singularité irréductible, la métaphore de la promesse originelle. Laquelle adviendra enfin à elle-même comme originelle cest-à-dire irréductible. Voilà ce quest à mon avis la sincérité : reconnaître létrangeté métaphorique de notre vie. Pas de sincérité sans quon ait reconnu lénigme de ce quon est en train de signifier sans le savoir lénigme de la promesse inconnue que nous tenons sans jamais lavoir voulu, nous parce quelle nous est plus propre que la conscience que nous avons de nous-mêmes.
Voilà où je voulais en venir : notre temps, si on le pense selon la promesse que chacun de nous est pour lui-même (la marque, la vie) ou, ce qui revient au même, selon la distinction de ce qui importe et ce qui compte, est temps de métaphore !
Autrement dit : chacun est temporellement sa propre métaphore.
Eh bien la sincérité est de ne pas le dénier. Car la trivialité est de tout ramener au savoir (les triviaux savent bien ce que cest que " la vie " et dailleurs ils veulent toujours que les autres soient aussi médiocres queux, puisquils ne cessent de se dire " normaux " et par là de se présenter comme des modèles identificatoires) alors que la sublimité est de tout écarter du savoir, en arguant quil est toujours trop étroit, toujours réducteur. Or sans savoir, pas de vérité, puisque pour reconnaître la vérité dune métaphore (lion), il faut son équivalent conceptuel (fort et courageux) comme non vrai.
La notion de sincérité comprend en elle que chacun soit sa propre métaphore, et que la tension de ce qui compte et de ce qui importe, en tant quelle est une, soit le temps de la métaphore.
Etre sa propre promesse, cest être déjà sa propre métaphore non pas comme un acte qui aurait eu lieu à lorigine et dont nous serions en quelque sorte la conséquence, mais bien actuellement. Ce qui signifie quil serait aussi absurde dêtre positivement sa propre métaphore quil serait misérable de ne lêtre aucunement comme si exister était " normal ". La sincérité na pas dautre objet que ce statut du temps subjectif comme temps de lacte métaphorique.
La prochaine fois, je terminerai cette étude de la sincérité en indiquant ce qui se trouve impliqué dans cette idée de lacte métaphorique.
Je vous remercie de votre attention.
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La métaphore et la sincérité au lieu de la marque. Etre sincère, cest être " littéraire ". La métaphore pure et lexistence. Vérité et sincérité. Les sincères et la " psychanalyse de droit ". Sincérité et visage. Les sincères et la philosophie.
La dernière fois, je vous ai expliqué que la sincérité renvoyait à une temporalité de la promesse, par laquelle le sujet était destitué de la nécessité transcendantale que sa réflexion lui confère forcément. Quand on nen fait pas une disposition de belle âme, cest-à-dire tout simplement un mensonge déniant la division comme constitutive du sujet (comment pourrais-je être sincère, quand le sens de mes paroles se trouve dans celui qui mentend et non dans mon intention, aussi honnête et pure quelle puisse être ?), la sincérité renvoie à une problématique de lacte. Et cet acte, jai terminé la séance précédente en disant quil fallait lentendre comme métaphore. Je voudrais rapidement préciser ce point, avant de conclure par un retour à une compréhension plus banale de notre notion, qui aura intégré ce que jai essayé de vous enseigner depuis plusieurs semaines.
La métaphore, vous le savez, est une manière de signifier, dont on pourrait imaginer quelle met en uvre une comparaison (par exemple Bayard est comparé à un lion, parce quil se battait de la même manière que cet animal). En réalité cette comparaison renvoie seulement à un ou plusieurs concepts (ici : bravoure, force, courage), alors même que la métaphore sentend en exclusivité au concept. On ne métaphorise que quand le concept manque, et là exactement où il manque.
Le concept, cest le savoir en tant que réfléchi. Quand nous parlons de métaphore, nous nous situons donc à lencontre du savoir et de la réflexion. Quand je vous ai parlé de laventure, jai expliqué que cet encontre était la marque : ceux qui ont dit cela de Bayard ont été marqués par lui, ils ne sont pas encore revenus de lavoir vu combattre et cest comme tels quils sont dans limpossibilité dutiliser le vocabulaire conceptuel quun observateur objectif utiliserait nécessairement. La métaphore, ai-je indiqué, ne dit par conséquent aucune qualité particulière de lobjet (pour toute qualité, il y a un concept au moins possible et on peut toujours en fabriquer si besoin est) mais dit quun sujet qui aurait été un sujet pour le concept un sujet transcendantal, donc, a été récusé en un certain lieu de sa sensibilité, là exactement où il a été marqué.
Ainsi celui qui produit une métaphore échappe-t-il à sa propre conscience, en échappant au concept qui dirait pourtant ce quil veut dire. Si le sujet en vérité était celui quil a conscience dêtre, il dirait ce quil a vu et on en resterait là, cest-à-dire dans la compréhension que son concept aurait universellement communiquée. Mais non : il ne le peut pas ! Cest quil a été marqué et quen ce lieu très précis de son être, la vérité nest pas de nature représentative et ne doit pas pour cette raison saccomplir dans un concept. Là où il a été marqué, il a cessé dêtre ce " représentant de lhumanité " quil reste bien sûr " par ailleurs ". Donc, " par ailleurs ", le concept est valable, mais à la marque il sagit de tout autre chose : non pas du savoir mais de la vérité. Cette disjonction apparaît dans le caractère nécessairement absurde de la métaphore (le dernier des chevaliers français nétait assurément pas un félin dAfrique), où nous retrouvons limpossibilité de la semblance, cest-à-dire limpossibilité de dire ce que nimporte qui dirait à la même place : personne ne peut dire que Bayard était un lion. Personne, sauf celui qui nappartient plus à lhumanité, dans sa capacité de vérité (mais " par ailleurs ", il lui appartient bien entendu toujours !). Et là où il est extérieur à lhumain et donc à lui-même, il pose un dire qui va sidérer tout le monde par le caractère littéraire de sa justesse faisant dès lors apparaître la littérature comme le discours de celui qui est marqué, en tant que tel.
Si vous acceptez ce petit élément que je vous propose pour penser la métaphore, vous commencez à entrevoir le rapport entre la promesse qui est louverture même du temps et la sensibilité dont je vous ai indiqué, exemples à lappui, quelle était le lieu propre de la sincérité : la sincérité nest pas la sotte mise à nu dun sujet qui se voudrait " authentique " (comme si ce terme signifiait jamais autre chose que mensonge par exemple dans Sein und Zeit ce terme signifie en réalité " opposé à laméricanisation de la vie européenne ") mais le rapport du sujet au caractère littéraire de sa propre existence. Par " littéraire ", je ne nomme pas un quelconque imaginaire, mais la différence de la métaphore et du concept cest-à-dire de la singularité et de la semblance. Le mensonge réflexif est dêtre celui que nous ne sommes que " par ailleurs " (et que nous sommes donc effectivement !), et il soppose à la sincérité qui fait résider le sujet dans son absence (personne ne peut fabriquer volontairement une métaphore : elle est plus forte que nous dans notre propre parole), en tant que cette absence est littéraire cest-à-dire singulière (métaphorique, par opposition à luniversalité du concept).
Vous voyez où je veux en venir : la sincérité, cest simplement dêtre quelquun de littéraire. Non pas surtout dêtre un personnage (on peut citer une infinité de personnages littéraires qui sont plus ou moins de mauvaise foi), encore moins de senfermer dans on ne sait quelle qualité exquise du monde et de la subjectivité, mais de ne pas être le sujet transcendantal quon est forcément tous " par ailleurs ". Un individu que jappelle littéraire ici est quelquun dont une narration simpose comme ce qui va tourner autour dun vide qui sera le vide du concept que quiconque réaliserait à sa place. Je le dis autrement : une personne sincère est forcément ceci ou cela (consommateur, contribuable, etc.) mais limpossibilité quelle le soit toute donne lieu à un mouvement du sens qui la dessine en creux, et qui est proprement le lieu de la marque. Il y a des gens dont la vie est par ailleurs fort banale, quon pourrait pour cela croire médiocres, et qui ne le sont pourtant pas parce quil est impossible de les ramener à une réalité qui est la leur, cest-à-dire la réalité qui serait aussi bien celle dune autre personne à la même place.
Je le dis autrement : il y a des gens dont il est impossible de parler autrement que par métaphores. Je dis que ces gens sont sincères, parce quà leur propos le semblant apparaît dans son caractère mensonger alors que dautre personnes le constituent au contraire comme vrai parce quelles ne sont rien dautre que leur propre place.
La sincérité est étonnante quand on la rencontre et cest toujours une épreuve. On peut la saisir du coin de l'il sur une silhouette, dans une démarche, dans un sourire à peine ébauché alors même que la personne concernée est enfermée dans un rôle (agissements professionnels, situations de famille, etc.) cest-à-dire dans le mensonge. La distinction de la marque et du " par ailleurs " est alors frappante et elle nous revient comme en pleine figure : un instant de sincérité se fait en nous, un instant de désarroi devant ce que nous avons à peine cru reconnaître. Ce désarroi fonctionne un peu comme un détecteur de littérature, si je peux mexprimer ainsi : de certains visages aperçus dans la foule, on sait quil est impossible de parler autrement que dans un poème ou un roman, parce que leur réalité même est littéraire. Et jappelle écrivain celui qui noublie pas cette vérité.
Comme position, la sincérité est lenvers dune figure subjective quil faut nommer " écrivain ".
La sincérité est un acte quon peut donc déceler littérairement parce quil est de nature littéraire, cest-à-dire métaphorique, et il réside dans linvention dun sens littéralement inouï, qui va simposer comme vrai non pas parce quil représenterait particulièrement bien on n sait quelle réalité préexistante, mais parce quil vaut pour ainsi dire en lui-même. Une métaphore en soi, qui se donner à lire non pas franchement (ce qui renverrait au concept de métaphore, et donc à un degré supérieur du semblant) mais toujours latéralement, à peine, sur les bords des évidences qui renvoient expressément au savoir que nous avons forcément de toute chose. Le littéraire nest pas une nature qui devrait alors relever dun concept, mais cest la bordure incertaine de ce qui ne fait pas question. Parler de littéraire au sens où je signale des personnes " littéraires ", cest renvoyer aux franges du monde cest-à-dire du savoir et de la réflexion, à une insuffisance des concepts dont on ne peut pourtant pas arguer parce quelle nest tout simplement pas réelle le concept en tant que tel étant nécessairement la vérité de tout ce dont on peut parler. Cette marge métaphorique, on en a lidée quand quelquun nous dit quil a compris, mais quand même pas vraiment. Ainsi peut-on tout comprendre dun personnage, tout en laissant subsister dans notre certitude une frange dinsatisfaction dont on ne pourrait jamais dire à quoi elle correspond. Cette frange ne sera indiquée que métaphoriquement, comme dans une impuissance du concept incompréhensible à lui-même.
Dire quon a tout compris, cest dire quon a été jusquau point où la littérature prend le relais. Vous avez compris que ce point nest autre que la marque.
Une personne sincère est une personne qui est donc située à la frange delle-même, cest-à-dire de ce que nimporte qui aurait été en sétant vraiment trouvé à sa place. Paradoxe suprême, par conséquent : nous découvrons que la sincérité est une sorte de duplicité : celle de la marque et du " par ailleurs ". A ceci près que ce nen est donc pas vraiment une, puisque la marque nest pas autre chose que la réalité dont on a " par ailleurs " la compréhension. Hors de ce quon a raison de reconnaître, la métaphore vient sous notre plume, parfois à notre plus grande surprise, et cest dune sincérité quil est question, indistinctement en nous et dans la réalité dont on parle. Je dirai ainsi que Bayard se battait sincèrement et que cest en cela quil a marqué ses compagnons, les barrant définitivement, pour ce qui était de lui, de leur accès réflexif au concept autrement dit leur donnant peut-être pour la seule fois de leur vie la possibilité dune parole sincère... La parole poétique accueille donc la sincérité en tant que telle, cest-à-dire comme la non vérité de la réalité dont on relève indubitablement.
Je donne ainsi un dernier exemple, qui vous permettra enfin dêtre libéré du subjectivisme habituellement attaché à cette notion : Francis Ponge, quand nous le lisons, nous fait reconnaître quun cageot abandonné après le marché peut être un objet sincère...
Vous savez que les objets sont susceptibles de toutes sortes de dispositions : une caserne est par exemple un bâtiment ennuyeux, une pince multiprises est un objet intelligent (je ne parle pas de sa conception par un ingénieur qui aurait en quelque sorte matérialisé là son esprit astucieux, mais bien de lobjet lui-même), etc. Je ne résiste pas au plaisir de vous donner le paradigme de cette liste indéfinie : une certaine casquette, qui est dune bêtise quasiment impossible à concevoir tellement elle est massive (celle du jeune Charles Bovary). Que des choses soient intelligente ou bêtes, daccord ; mais sincères ? eh bien ceux dentre vous qui ont lu Le parti pris des choses savent quun cageot abandonné est aussi un objet sincère bien quil sagisse " par ailleurs " dun simple emballage auquel personne ne songerait à attribuer la moindre subjectivité. En certains objets, on peut retrouver cette distinction de la marque et du par ailleurs, et par conséquent de la métaphore et du concept, que je vois au principe de la sincérité. De même quil y a des maisons prétentieuses ou dautres qui sont modestes, il y a des maisons sincères et cest toujours une joie, une fête pour nous autres qui sommes faits de langage, dêtre accueillis par elles...
La sincérité, cest limpossibilité de vraiment relever pour soi du concept, alors même quil est par définition la vérité réflexive de ce quil comprend. Non pas encore une fois quil sagisse dun quelconque ineffable, mais bien au contraire en ceci quune nécessité de parole se fait jour là où il semblait bien que le savoir suffisait. Les réalités littéraires, quil sagisse de personne ou de choses, sont donc sincères en ce sens quelles se situent dans lailleurs de leur " par ailleurs " : au lieu dune marque qui nest rien dautre que linsuffisance du savoir par définition suffisant.
Vous pouvez alors me rappeler la simplicité dont la notion est impliquée dans celle de sincérité, et vous opposer à cette duplicité de la marque et du par ailleurs. Cependant je maintiens la distinction que je fais entre la nécessité conceptuelle et la nécessité métaphorique.
Nimporte quel exemple doit nous assurer de la nécessité de ce maintien. Reprenons le cageot de Francis Ponge : objet littéraire sil en est, bien que " par ailleurs " emballage. Mais quel emballage ? Ponge le dit : " une simple caisse à claire-voie " (souligné par moi). Est-ce à dire que sa simplicité serait objective, comme on peut dire quun caillou est un objet simple pour la perception ? Non, bien sûr, puisquun cageot présente des alternances de pleins et de vides déjà un peu compliquées : il sagit de cette simplicité qui est déjà engagée dans la modestie, comme quand on parle dune petit vin tout simple pour dire quil est " sans prétention ". Relativement compliqué comme objet réel, le cageot est simple comme objet littéraire (pareillement un petit vin tout simple est néanmoins très complexe chimiquement). Or en quoi consiste-t-elle, cette " simplicité ", sinon en ceci quil distingue sa vérité de sa réalité comme la parole du poète qui le recueille se distingue de celle du marchand qui la utilisé ? La réalité et la vérité seraient donc deux choses, contredisant ainsi à lessentielle simplicité de ce qui est sincère ? Non, puisqualors la vérité serait une sorte de réalité ! Il ny a rien que la réalité (et donc que la pertinence du concept), et par " vérité " il ne sagit jamais dautre chose. Ce qui est simple, cest donc la réalité seule, puisquil ny a rien dautre mais la réalité comme nétant pas la vérité. Doù nous apercevons que la réalité nest finalement pas différente de lacte de sa propre distinction entre elle-même et... rien.
Quel rien, demanderez-vous ? Ici encore le texte de Ponge nous lindique : ce cageot est mis au rebut, déjà jeté à peine utilisé. Or comment voulez-vous quon appelle ce rejet dont le poète le sauve, sinon une épreuve celle de son insignifiance et de son abandon ? Le cageot est donc marqué, selon ma définition de la marque comme reste de lépreuve, et cest bien pour cette raison quil est littéraire, et utilitaire seulement " par ailleurs ". Là où il est marqué, il est en vérité ; et ne peut être en vérité que ce qui est " par ailleurs " en réalité. La réalité est tout, hors de quoi il ny a par définition rien, de sorte quil est impossible de parler dune duplicité. La vérité, cest simplement que la réalité ne soit pas la vérité, et surtout pas quelque chose dautre ! Par exemple la vérité du cageot, cest labandon et linsignifiance, labandon comme motivée ailleurs (dans lesprit des hommes) par linsignifiance, et limpossibilité que cette motivation ne soit pas une destinée cest-à-dire une nécessité qui était vraie davance (puisque le cageot est encore neuf quand on le jette : son rebut nest pas la conséquence dune usure mais appartient déjà à son concept). Sa réalité, cest tout simplement dêtre un cageot.
Si nous revenons à lacception personnelle de notre notion, je dirait quune personne sincère est une personne qui nous fait pressentir que la vérité des humains nest pas leur réalité, bien quil ny ait rien dautre que cette réalité qui les épuise " par ailleurs ". Je mexplique, dabord à un tout premier niveau, le plus simple. Je dirai ainsi que la vérité des humains nest pas leur vie, bien quil ny ait rien dautre que leur vie. Cest quoi, alors ? Réponse : leur mortalité. On voit bien là quil ny a rien dautre que la réalité : la mortalité que je distingue de la vie nen diffère aucunement. Et pourtant ce nest pas du tout la même chose dêtre vivant et dêtre mortel : cela ne concerne absolument pas les mêmes personnes... Est mortelle la personne qui nest pas revenue dune certaine épreuve, et elle seulement, de sorte quà la dire mortelle pour indiquer quelle est vivante, on le fait en quelque sorte à la marge de la compréhension quon en a, engageant par là même une parole déjà littéraire qui va dire cette distinction entre vivre et être mortel que le concept ne peut pas dire. La personne qui suscite ainsi lécriture littéraire est sincère.
Quel rapport avec linvention métaphorique, me demanderez-vous pour finir ? Eh bien je dirai quune vie ainsi définie, la vie de telle personne singulière (sa mortalité et non pas la moralité en général), est une compréhension absolument inouïe de lexistence par la vie. Jai indiqué la dernière fois que la vie était la métaphore de lexistence je dis aujourdhui que la sincérité donne expressément le surplus de sens qui vient sajouter impossiblement cest-à-dire littérairement à cette idée générale.
A quoi certains dentre vous objecteront immédiatement que cette nécessité définit nimporte qui. En effet, dès que je considère une personne comme telle (sujet de droit par opposition au sujet de fait quelle est aussi " par ailleurs "), je suis obligé de réfléchir ma reconnaissance en posant comme lui étant propre un certain savoir concernant la vérité et lexistence, pour quelle ait raison dagir comme je ne peux pas me représenter quon ait raison dagir (sinon, je fais de cette personne un moment du monde leffet de son conditionnement, de son ignorance, de sa fatigue, etc. et donc je la nie comme sujet de droit en la réduisant à une détermination factuelle). Dans ma réflexion tout sujet de droit est donc un sujet ayant raison en fin de compte au sujet de lexistence et de la vérité (vous savez que jai nommé cette nécessité réflexive la " psychanalyse de droit ", mais peu importe ici) faute de quoi je devrais lui donner tort et par là même le renvoyer dans lordre de lex-cuse purement factuelle.
Quelle différence avec la sincérité, me demanderez-vous ? Mais celle-ci : quand il sagit de nimporte quelle personne, la réflexion de ma reconnaissance se fait nécessairement en moi, et cest en moi que je trouve ce " savoir personnel " que je dois lui supposer pour ne pas lui donner tort de vivre comme elle vit. Il sagit donc dune nécessité purement réflexive, qui ne légifère nullement sur la personne concernée (cela ne vaut que pour moi : puisque je refuse de ne pas reconnaître telle personne, je dois construire dans mon jugement la vérité impliquée en moi par ce refus) ; eh bien quand il sagit dune personne sincère, cest en elle !
Voilà ma dernière thèse : la sincérité est la nécessité que la supposition de vérité inhérente à toute reconnaissance personnelle cesse dêtre une supposition ! Cest dans sa réalité propre, en tant que cette réalité ne vaut que " par ailleurs ", que je lis la vérité au lieu de la construire dans ma réflexion comme je dois nécessairement le faire quand il sagit dune personne indifférente... Pour ceux qui connaissent un peu mes travaux, je dirai ainsi que la sincérité est la nécessité objective et non plus subjective de la " psychanalyse de droit ".
Ainsi peut-on revenir à lidée que je vous présentais la dernière fois de la vie comme métaphore de lexistence : au lieu que la singularité de cette métaphore soit construite dans la réflexion que je fais dune reconnaissance inconditionnelle (je puis avoir tort en tout, sauf quand je reconnais une personne comme telle), elle lest dans cette reconnaissance elle-même...
Une personne sincère me donne à voir la vérité personnelle, cest-à-dire la métaphore inouïe de lexistence quand une personne ordinaire me contraint à ladmettre et à en construire le savoir.
Une personne sincère est quelquun dont la reconnaissance comme autorisée de la vérité nest pas une opération de la réflexion. Pour faire comprendre cela, je pourrais par exemple me référer à la critique de la faculté de juger. Vous savez que le jugement esthétique, pour Kant, nest pas du tout législateur : contrairement au jugement logique, il ne soumet pas les objets à des conditions transcendantales, mais il concerne la dimension purement subjective de nos facultés, le " libre jeu " de notre entendement qui unifie et de notre imagination qui retient la forme des réalités qui se présentent à nous. Le sentiment du beau ne concerne donc pas une qualité que nous reconnaîtrions aux objets, mais il concerne seulement un plaisir que nous ressentons dans notre réflexion en tant quelle fait passer de la sensation qui nous ouvre au monde au sentiment qui est purement interne et subjectif. Je ne peux donc pas dire objectivement qu'il y a de belles choses (même sil y a des choses qui conviennent au libre jeu de mes facultés), mais je dis que le plaisir que jai à me les représenter est un plaisir nécessaire. Voilà, grossièrement résumée, lidée de Kant. Eh bien concevez cette idée quil y aurait une chose vraiment belle, cest-à-dire qui serait sujet de sa propre beauté alors que dans le jugement réfléchissant cest toujours nous qui sommes ce sujet (cest comme unité du libre jeu de mon entendement et de mon imagination que je suis sujet de la beauté des choses que japerçois). Concevez donc que la beauté vaille en soi ce qui nest pas du tout inconcevable, si lon admet quelle est lapparence comme telle, cest-à-dire comme pellicule tendue sur le néant (de sorte que le jugement esthétique est la dernière étape subjective avant leffroi). Eh bien si vous concevez quune chose peut être intrinsèquement belle à lencontre de toute nécessité transcendantale, vous concevrez par analogie ce que je veux dire en parlant de la sincérité : quune personne (voire une chose) soit vraie non pas par moi, dans la nécessité éthique de ma réflexion, mais en quelque sorte vraiment vraie duplicité où japerçois le principe de la simplicité exigé par notre notion.
Il y a des gens qui " sont " lexistence elle-même. Dans cette formule, il faut écrire sont entre guillemets pour indiquer le caractère métaphorique de cette existence. Des gens qui sont proprement des métaphores cest-à-dire qui sont la vérité en personne la vérité ne sentendant quà lencontre du savoir cest-à-dire que dans le surplus métaphorique. Ces gens, rien quà les regarder, on a tout compris...
Il y plusieurs années, javais fait ici même un cours sur le visage, et la question de la sincérité est inséparable de celle du visage, dont Lévinas nous apprend quil est avant tout ouverture aux autres, et, comme il dit " exposition " exposition à la reconnaissance, à lamour, mais aussi au mépris et à loutrage.
Or lessentiel de mon enseignement avait consisté à mettre en avant cette idée, que jai essayé de préciser, quon ne pouvait regarder un visage sans comprendre quelque chose. Quoi ? Dire " la vérité " serait bien entendu trop vague, mais il y a de cela : certains visages, comme celui de Lino Ventura dont un étudiant avait apporté une photo, menseignent que le monde est massivité, solidité, ancrage et que vivre consiste, dune manière qui va malheureusement la fissurer, a assumer cette signification originelle. Dautres menseignent au contraire quil est évanescence, inconsistance, fuite, que rien ne tient, que tout se délite continuellement, que rien ne sert à rien. Dautres encore enseignent que les choses sont exactement ce que nous savons quelles sont et quil ny a pas dautre problème que de savoir y faire. Dautres enfin, plutôt féminins alors que les précédents sont toujours masculins, menseignent que le savoir manque toujours et que tout est en attente de la vérité qui le dirait enfin... jarrête ici lénumération qui, de toute façon, reste trop générale et qui est infidèle pour cette raison à lidée que javais développée à ce moment là dun " portrait philosophique " et dont je dirais aujourdhui quelle était celle de la sincérité.
Eh bien je dirais aujourdhui que la sincérité consiste à être " exposé ", au sens exact employé par Lévinas à propos du visage. Il y a les exposés, et puis il y a tous les autres.
Lexposition concerne alors " la vérité en personne ", par opposition à la figure qui manifeste seulement une essence cest-à-dire une savoir (comme quand on dit dun blessé quil na plus figure humaine). La sincérité est donc lextériorité au savoir comme exposée et vous comprenez pourquoi elle se situe plutôt du côté féminin de lexistence. Eh bien cette exposition est ce qui renvoie à rien tout ce travail de réflexion de la reconnaissance personnelle que jai nommé " psychanalyse de droit ". Car la vérité na plus besoin dêtre construite, quand elle est non pas donnée (car la vérité nest pas un fait) mais bien exposée exposée dabord à la dénégation dans le mensonge et lesprit de sérieux. Je le dis autrement : lexposition de la vérité, cest la différence du visage et de la figure différence inconsistante mais qui est seule à compter.
Les sincères sont donc facile à reconnaître à leur exposition qui rend vaine la nécessité philosophique de construire le savoir dont lautre doit forcément sautoriser pour avoir raison (car sil a tort, il est un moment du monde et non une personne) savoir qui nest évidemment que la philosophie elle-même. Vous êtes sûr dêtre en face dune personne sincère quand la philosophie cesse dêtre nécessaire.
La sensibilité aux questions philosophiques renvoie donc à une reconnaissance : celle du caractère déjà philosophique des personnes sincères. Et si elles se reconnaissent dans les questions qui mettent en cause à la fois lexistence et la vérité, cest parce quelles croient y pressentir non pas la vérité dun autre quelles auraient reconnues mais celle que nous reconnaissons en elles...
Je vous remercie de votre attention.
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Les sincères, qui sont leur propre métaphore, donnent le monde. Exemple éminent. Le génie personnel. La reconnaissance des sincères et lantériorité de la philosophie à elle-même. La nécessité de la philosophie pour les sincères et pour les philosophes.
Aujourdhui, je vais conclure mon exposé sur la sincérité. Nous avons fait subir à cette notion une grande transformation : partant de lidéal habituel dune " transparence " dont nous avons pu reconnaître le caractère mensonger, nous avons traversé la passe représentée par la question de la marque, pour arriver en fin de compte à lidée que la vérité peut dune certaine manière apparaître en personne, ce dernier terme devant être pris dans son sens le plus littéral.
La vérité, cest ce quil faut entendre métaphoriquement. Non pas que nous naurions que des métaphores de la vérité, comme si elle existait de toute éternité dans quelque arrière-monde auquel nous aurions seulement accès de manière indirecte, mais en ce que sa différence davec le savoir advient dans le surplus de sens dont la métaphore est la production.
Soit on est dans le semblant cest-à-dire dans le savoir qui est le même pour tous ceux qui dès lors sont des semblables (les uns des autres, et par là de soi-même), soit on est dans la vérité cest-à-dire dans lénigme dont on est proprement la reconnaissance. Ne pas sembler, cest indistinctement avoir reconnu lénigme de lexistence et, précisément parce que cette reconnaissance est encore existence, être pour soi-même lénigme. Bien entendu, cette alternative est toute théorique. Dans la réalité on est toujours dans la semblance sauf là où il est impossible de se reconnaître, et que jappelle lordre éthique dont les marques assurent le balisage.
Mais lénigme nest pas totalement étrangère au savoir. Jai indiqué que cétait une énonciation dont lénoncé manquait. Si quelquun peut être sincère, cela signifie donc quil est en manque perpétuelle de ce quil aurait à dire et que la sincérité est une attente dun savoir, le savoir propre. Or je le demande : comment un tel savoir peut-être déterminé ? La réponse simpose delle-même : cest un savoir qui répondrait à la mise en question de lexistence et de la vérité comme telles bref, cest la philosophie. Celui qui est pour lui-même sa propre énigme est par conséquent sensible aux questions philosophiques. Et sa sensibilité apparaît en lui dans la question dune métaphore, puisquà ne pas savoir, il nest pas pour autant sans savoir (il sait au moins que sa vérité est de nature philosophique).
Dune métaphore en effet, il serait faux de dire quelle napprend rien, bien quelle soit constituée dune absurdité flagrante : dire que Bayard était un lion nous donne une idée de la manière dont il combattait, mais cette idée aurait pu nous être donnée par les concepts de courage, de force, de bravoure, ou par toutes les périphrases quon voudra... de sorte que le surplus métaphorique, dont nous avons vu quil était inséparable de la question de la marque (cest dêtre marqué quon métaphorise), dit quelque chose non pas de létrangeté mais de limpossibilité au savoir du sujet considéré. Cette impossibilité (dont le savoir est par conséquent la condition), vous admettrez sans difficulté que je lappelle vérité.
Les gens sensibles aux questions philosophiques ont dû reconnaître en elles quelque chose par quoi ils avaient été marqués. Disons la " philosophicité ", si vous me permettez momentanément ce barbarisme. Le sujet philosophique et non pas simplement réel, cest la personne, puisque de toute personne vous pouvez en quelque sorte construire la " philosophie ". Car pour être trivial comme limmense majorité ou sublime comme quelques uns, voire pour nêtre ni lun ni lautre, il faut bien quelque chose comme une certaine " philosophie " dont ces déterminations subjectives seront en quelque sorte lexpression. Bien sûr cette philosophie nexiste pas, et cest éventuellement à nous de la construire, dans le " portrait " que nous pourrions faire dune personne que nous aurions alors reconnue comme telle (notez en passant que la bêtise la plus épaisse nest cependant pas sans avoir reconnu cette nécessité, sauf quelle la conjugue bien sûr en première personne : nimporte quel représentant en aspirateurs ou nimporte quel chef de bureau sera intarissable si vous êtes assez inconscients pour linterroger sur sa " philosophie " !).
La vérité de la personne se situe dans la réflexion dune autre personne qui laura reconnue. Mais concerne-t-il réellement celle dont on parle ? Vous voyez bien que non, puisque la première personne est indifférente pour elle-même (je fais ce quil y a à faire et cest seulement par réflexion que cela pourra éventuellement mapparaître singulier).Mais dautre part il faut dire que oui, puisque cest seulement à propos de certains sujets, ceux qui ne semblent pas, quon peut lemployer. Nous établissons donc spontanément une équivalence entre la reconnaissance de la sincérité et le caractère métaphorique de lexpression. Les sincères ne sont donc pas sincères en eux-mêmes, subjectivement, parce que personne ne lest (être sincère est simplement une manière non réfléchie dêtre de mauvaise foi) mais ils le sont dans limpossibilité quon les reconnaisse selon lordre du savoir. Et cette impossibilité nous ne pouvons pas la réfléchir autrement quen linstallant dans une problématique de la métaphore, du surplus inouï impossible à réduire au concept. Voilà donc, exposé simplement, le trajet que je fais subir à notre notion sa " désubjectivation ".
Il faut pourtant maintenir le statut subjectif de notre notion : certes, il ne sagit pas de la conscience donc de subjectivité au sens despace intérieur et conscient, mais il sagit forcément dune manière dêtre sujet, dune position subjective : celle-là même que je définirai en disant quelle est la position de ne pas sembler, dont le surplus métaphorique seul puisse constituer la prise en acte. Cest en reconnaissant une vérité qui ne me laisse pas sans savoir bien quelle ne mapprenne rien que je peux réfléchir la reconnaissance dune personne, en prendre acte réflexivement.
Mais quest-ce qui est indiqué, par ce surplus qui nous force à poétiser en présence de certaines personnes ? Il suffit dexaminer lidée de " nêtre pas sans savoir " pour répondre à cette question puisquune métaphore ne nous laisse pas sans savoir bien quelle sinscrive expressément à lencontre du savoir dont le concept est toujours la forme suffisante. Je dirai quà chaque fois je reconnais une promesse cest-à-dire un temps comme avenir et pas simplement comme futur (seules les choses ont un futur de sorte que la trahison de soi consiste bien à porter atteinte au surplus métaphorique dont les autres prendront éventuellement acte, pour convertir par le savoir de soi-même lavenir en futur).
Les analyses que jai proposée de la promesse répondent, il me semble, à la nécessité de reconnaître à la sincérité une dimension subjective. Le refus de recourir à la conscience oblige à la reconnaître en termes de position position qui est toujours position de soi relativement au savoir et à lexistence, ainsi quà leur extériorité pensable sous le nom de vérité.
Je dirai dabord des sincères quil sont " exposés " au sens où Lévinas parle de lexposition du visage. Depuis cette reconnaissance, ma thèse est quils ont personnellement valeur dorigine et quon prend involontairement acte de cela en produisant un surplus poétique dont aucun concept, pourtant équivalent, nest autorisé à rendre compte. En effet, ceux qui ne sont pas exposés (les gens normaux cest-à-dire les semblables) supposent toujours lorigine puisquils relèvent dun savoir quils exemplifient et particularisent, alors que les sincères nexemplifient rien : en eux et par eux, le savoir ne compte pas et cest seulement par un effort de réflexion analogue à celui qui nous fait parfois convertir un visage en figure, quon peut les situer à lintérieur dun temps de la compréhension mondaine. Ce temps mondain est exclusif de la vérité, puisquil est celui de la nécessité que chaque vivant est pour lui-même. Or cette définition négative de la vérité répond exactement à la définition quasi-positive que nous donne le surplus de la métaphore, qui est toujours extérieur au savoir bien quil ne nous laisse jamais sans savoir. Autrement dit les sincères, dune certaine manière, donnent le monde parce quils en ouvrent la temporalité. Cest en ce sens quils me semblent avoir personnellement valeur dorigine, et la suite de mon exposé va consister à développer cette idée.
Les sincères ouvrent le monde, alors que les semblables le supposent ouvert depuis toujours. Or est-ce que cette ouverture nest pas la promesse elle-même ? Mais il sagit là de la promesse vraiment originelle, et non pas de celle qui, faite de semblant (par exemple un argument commercial : ce paquet de lessive promet un linge plus blanc), sinscrit dans les a priori du monde cest-à-dire finalement dans la trivialité, mais au contraire dune promesse qui ne peut être ouverture quen étant à la fois extériorité au savoir et en même temps déjà savoir. Extériorité au savoir, parce que tout savoir suppose déjà ouvert le champ de sa pertinence (par exemple pour commencer une démonstration de géométrie, il faut que lordre géométrique ait été institué à lencontre de larpentage) et que louverture du temps mondain, qui est temps du savoir, renvoie à une origine dans laquelle ce temps soit donné. Dautre part il sagit déjà dun savoir car si lorigine est simplement étrangère au savoir, elle nest finalement origine de rien dont on puisse former le concept. Il appartient donc au monde en tant que monde (cest-à-dire en tant quil est structuré de savoir) de supposer un don qui soit et qui ne soit pas mondain et qui soit en même temps reconnaissable dans le monde. Est-ce que la métaphore ne répond pas très exactement à cette nécessité ?
La métaphore ne doit pas être interne au monde, parce que sa reconnaissance suppose la rupture expressément indiquée dans son caractère littéralement absurde. Une métaphore qui nest pas une absurdité nen est pas une (comment la terre pourrait-elle être " bleue comme une orange " ?), et cela indique son exclusivité à lhorizon mondain. Mais dun autre côté, elle ne laisse pas sans monde, puisque par elle on nest pas sans savoir ce quil en est de la chose quelle qualifie. Attention : on nest pas sans savoir ce quil en est vraiment par opposition à ce quil en est réellement. Le propre dune métaphore, précisément à cause de son absurdité, est donc de différer la réalité qui appartient au monde de la vérité qui lui est étrangère, et cest lacte de leur différance qui est à proprement parler louverture du monde, laquelle ne peut pas être un procès mondain.
Je dis que les sincères sont des gens qui ouvrent le monde parce quils sont leur propre métaphore. Dune part nous les reconnaissons comme des semblables, assurant ainsi la réalité de lordre mondain, mais dautre part ils nous marquent est sont pour cette raison exclusifs de la reconnaissance dont je viens de parler et dont vous comprenez dès lors quelle vaut, selon ma formule, " par ailleurs ".
La différence de la marque et du " par ailleurs " est intrinsèque à la métaphore (Bayard était un lion, au dire de ceux quil a marqués, mais par ailleurs cétait un être humain). Et sil y a des gens qui sont leur propre métaphore (des semblables, oui, mais pas vraiment), alors je dis que leur rencontre est une grâce : ils nous font la grâce de nous donner le monde de nous le donner à lencontre dune évidence qui simpose depuis toujours et qui ne vaut plus que " par ailleurs ".
Jai conscience du caractère un peu abstrait de ce que je dis, et je vais essayer de latténuer en vous donnant un exemple. Je vais dabord me simplifier la tâche en vous donnant le meilleur des exemples, un paradigme pour ainsi dire. Mais il faut dabord que je le justifie, et je vais commencer à le faire dune manière banale, avant den venir à ma problématique de la métaphore personnelle cest-à-dire à la nécessité que quelquun soit pour ainsi dire la promesse en personne, louverture du temps et le don du monde.
Si lon oppose platement la sincérité à la duplicité, on dira que lhomme sincère est tout entier dans sa propre parole, par opposition à lautre qui serait en quelque sorte derrière elle. Mais comment être tout entier dans sa propre parole ? On ne le peut pas, puisque cest sa réalité même quelle nous échappe : la vérité de ce que je dis nest pas en moi mais toujours dans lautre. Souvenez-vous de lexemple que je vous avais donné pour vous en convaincre : parlant de révolution, je peux être interrompu sur rêve ou sur révolu et reconnaître dans ma propre parole une vérité qui était à mille lieues de mon intention. Lidée dêtre tout entier dans ce quon dit est donc une absurdité de principe, et cest seulement à vouloir la maintenir quon peut parler subjectivement de sincérité raison pour laquelle jai qualifié la compréhension habituelle de notre notion de mensongère. Si donc je veux vous donner lexemple dun sincère, ce ne sera sûrement pas celui dune personne qui parlerait " sincèrement ", au sens de lidéal prôné par Rousseau dans les Confessions (texte par ailleurs bien intéressant à analyser du point de vue de la " position subjective " : on aperçoit avec étonnement que ses accès de sincérité, si lon peut dire, se font toujours selon des déplacements ainsi il trouve normal dabandonner ses enfants, pour confesser aussitôt le fort sentiment de culpabilité qui sest emparé de lui en constatant labsence de telle personne relativement insignifiante). A lencontre de lidéal mensonger dune transparence subjective que les simples notions du langage et de la pensée suffisent à récuser, il faut donc trouver quelquun qui soit dans son acte simple et non duplice, qui soit vrai (cest-à-dire métaphorique) et non pas semblant (cest-à-dire identifié au savoir de lui-même) bref, quelquun qui soit à la fois fait dexistence et de littérature, si vous maccordez de nommer généralement " littérature " lordre du métaphorique. En fait, je ne vois quune seule figure, idéalement, qui pourrait correspondre à cette exigence : celle dun sujet qui serait, comme ouverture du temps et donation du monde toujours finalisé, indistinctement la promesse quil annonce et la promesse quil est... Cest bien sûr à Jésus que je pense : personnage absolument sincère, qui ne diffère en rien de la promesse quil accomplit (la venue du messie) et de celle quil est littéralement lui-même (la Rédemption) cest-à-dire de la donation du monde comme finalisé (impossible de séparer finalité et mondanéité si la mondanéité commence avec le signe et si le signe est toujours signe de quelque chose pour quelquun). Jai indiqué que la sincérité accomplie est dêtre sa propre métaphore. Eh bien : est-ce que tout le mystère de lIncarnation, pour les Chrétiens, nest pas celui dune métaphore ? Car enfin, en cet homme identifié à sa propre mort sagit de Dieu lui-même. Mais Dieu nest pas humain, dira-t-on sans risque de se tromper. A quoi je répondrai par la question suivante : comme humain (et certes Dieu nest pas plus un humain que Bayard nest un animal de la savane), qui est Dieu ? Une seule réponse : Jésus (pour Bayard, une seule réponse : un lion). Pour mettre en évidence cette structure de métaphore, je dirai ainsi que le Fils nest certes pas le Père, mais quil nest pas sans être le Père selon les deux premiers termes du mystère de la Sainte Trinité, dont le troisième (lEsprit) me paraît bien être la nécessité métaphorique elle-même (car lEsprit est vie cest-à-dire invention et non savoir, et il est le rapport dune différence qui nest pas sans être une identité du Père et du Fils).
Jai indiqué dès le début que la sincérité était inséparable de la problématique des marques : cest là seulement où lon est marqué quon est sincère. Javais préalablement indiqué que la marque était le reste de lépreuve, laquelle est toujours dune manière ou dune autre une mort. Nest donc sincère que celui qui parle depuis sa propre mort ce quon peut traduire banalement en disant que la sincérité est un rapport de constitution de soi par sa propre finitude, mais plus essentiellement en disant que la sincérité est une extériorité du sujet à lui-même, puisque la mort dont on se constitue est limpossible absolu. Est-ce que le personnage de Jésus nest pas par excellence celui qui parle depuis sa propre mort ? Le texte des Evangiles est sans ambiguïté sur ce point, et lon pourrait multiplier les citations. Quant à la problématique du don du monde qui me paraît laccomplissement de la sincérité, toute lhistoire occidentale et maintenant planétaire en témoigne : il ny a (pour nous) de monde, si lon accorde cette évidence phénoménologique que sa notion est inséparable de celle du signe, que depuis un tout premier signe la croix, instrument de la mort et preuve récurrente de la sincérité de tout ce qui avait été dit et fait... Notre culture, entée sur la figure dun homme qui était sa propre métaphore dans le réel de sa propre mort, cest-à-dire dans sa pure exposition, détient limage éminente de la sincérité.
Le don du monde est lenvers exact de lexposition : celui qui est exposé nimpose pas, laisse être non pas les choses qui seraient en elles-mêmes déjà ce quelles sont, mais une vérité dont il est personnellement la réalité. Et si lexposition est inséparable de la métaphore, cest dans son aberration de principe : celui là même qui " est " Dieu est impossible au monde humain et par conséquent toujours dans limminence de sa mise à mort, exactement comme celui qui " est " un lion ne peut faire simplement retour parmi ses compagnons. Laberration métaphorique est lexposition au monde tout entier ligué et par conséquent sa constitution comme monde rassemblé, justement. Sil ny a de tout que par et à lencontre dun " moins un " qui le fait consister, et si le monde sentend dabord dune certaine définition de la vérité et de lexistence dont on pourra refaire par après l" archéologie ", alors on peut dire que la " vérité en personne " est indistinctement constitution du monde et ouverture de ce même monde à la reconnaissance vraie des existences. Les sincères sont toujours des victimes potentielles, on la toujours su et cest seulement par malentendu quils continuent de vivre, parce que le propre du monde (et du sujet mondain autorisé du savoir qui lui permet de se reconnaître lui-même) est de tout vouloir comprendre abolissant par là même le surplus métaphorique qui est pourtant son origine. Les sincères sont donc aussi bien lorigine en personne : rien à lencontre de quoi les nécessités de toutes sortes finissent par refermer lespace. Cette fermeture est la mort comme consistance du monde. Mais dun autre côté, leur exposition tient à leur finitude propre : cest dêtre littéralement faits de leur propre mort quils sont originels, portant en eux une exposition dont la mort donnée par le monde nest que laccomplissement après coup au sens où lon peut parler daccomplir une prophétie.
Sincérité, cela signifie non pas transparence bête à soi-même, mais exposition et don du monde, celui-ci étant lenvers de celle-là.
Lexplicitation de la " métaphore personnelle " fait appel à une notion nouvelle, mais cependant pas très différente de celle de la divinité qui est engagée dans la métaphore dont je viens de parler. Cest celle du génie (et il nous est impossible de ne pas reconnaître quelque incidence divine dans la reconnaissance du génie en tant que tel comme on le dit dailleurs expressément à propos de créateurs comme le " divin " Mozart). Je ne suis pas en train de parler ici du génie créateur (bien que nous ne soyons pas tellement loin de cette question) : je prends la notion au sens où on lutilise quand on parle du génie dun lieu. Le génie dun lieu, cest sa singularité : limpossibilité absolue que sa vérité relève dun quelconque savoir, aussi minutieux et exhaustif quon veuille le concevoir. Il y a des lieux qui sont ce quils sont, mais qui suscitent un attachement, une reconnaissance, un respect, une tendresse particulière et cest cette nécessité assumée par nous dans ces attitudes que jappelle génie quand on la considère dans leur singularité (quand on ne prend en compte que lextériorité au savoir, il sagit de lâme).
Quel rapport avec la sincérité, me demanderez-vous ? Réponse : le surplus métaphorique, comme invention. Reprenez ce que je viens de dire des sincères, et ce que javais dit la dernière fois : ma thèse est quils sont leur propre métaphore, quils sont en quelque sorte la vérité ou la promesse (comme extériorité au savoir et donation du monde, je les identifie ici) en personne. Si lon peut parler de " métaphore personnelle " en ce qui les concerne (une métaphore vraiment propre : quon ne soit pas obligé de la supposer, ainsi quil convient nécessairement à toute autre personne que nous reconnaissons comme telle), vous êtes bien devant la notion du génie, puisque la métaphore est ce quon ne peut apprendre à faire. Faire ce quil est impossible dapprendre à faire, dune manière générale, cest le génie. Ici, il ne sagit pas de faire mais dêtre non pas être ceci ou cela, mais nêtre ce quon est (tel sujet, réductible à la configuration de son savoir conscient et inconscient) que " par ailleurs ". Cest également dans ce sens quon parle du génie dun lieu : quelque chose comme un surplus subjectif dont la détermination en terme de savoir est littéralement impossible, bien que " par ailleurs " celui-ci soit pertinent et même suffisant.
Jai vu un film, récemment, une comédie légère et agréable malgré des maladresses assez flagrantes : Pour le pire et pour le meilleur. Il y a une scène qui ma frappé, et qui me paraît assez bien illustrer le propos que je tiens ici : le personnage joué par Jack Nicholson ne trouve aucun autre terme pour dire à une femme ce quil a compris delle que le génie. Il ne comprend littéralement pas que tout le monde ne voit pas ce qui crève pourtant les yeux : que cette femme est géniale, et il répète ce mot plusieurs fois, comme frappé par son extrême justesse. On peut soffusquer : cest une serveuse de restaurant et on ne voit vraiment pas comment une telle occupation peut aller avec la liberté créatrice habituellement impliquée dans ce terme. De fait, elle est objectivement médiocre : elle na pas composé 9 symphonies, na rédigé aucun ouvrage profond et difficile sur les apories de la condition humaine, na élaboré aucune formule permettant de rassembler en quelques lettres le mouvement infini des univers ; dautre part elle na jamais été héroïque, soccupant simplement de son enfant malade comme nimporte quelle mère le ferait à sa place. Il semble donc que ce soit seulement par connivence et concession à une facile métaphore sentimentale quon accepte dentendre ce terme de génie : elle apparaîtrait à lhomme qui est amoureux delle aussi singulière que Beethoven, Kant ou Einstein apparaissent singuliers à lhumanité tout entière. Je minscrirai pourtant en faux contre cette interprétation réductrice, et si ce que je vous ai dit de la sincérité peut faire sens, mon sentiment est quen ce qui la concerne lusage de " génie " est parfaitement légitime : malgré les différents accès de mauvaise foi auxquels elle sest livrée dans les moments précédents de lhistoire, cest une femme sincère. Cela signifie que sa singularité ne diffère pas de LA vérité irrécusable cest-à-dire la priori dont relève toute chose pour simplement pouvoir être reconnue),à quoi le personnage joué par Nicholson était littéralement aveugle (et toute la première partie du film est là pour mettre en évidence les dimensions différentes de son aveuglement). En tant que lhistoire quil vit avec cette femme est une sorte de " roman de formation " et quelle aboutit à une reconnaissance de la réalité littéralement inouïe pour lui véritablement une seconde naissance : jusque là, si intelligent et talentueux quil ait été par ailleurs, il navait rien compris à rien , il faut bien reconnaître que cette femme lui a donné le monde. Dailleurs ce don est tout le sujet du film. Rétrospectivement, le personnage joué par Nicholson est obligé de penser à celui quil était avant de la rencontrer comme privé de monde : il ne peut plus se reconnaître en lui. Alors dira-t-on quune telle femme est médiocre, comme labsence duvre semblerait limpliquer ? Sûrement pas, puisquelle a été capable de donner le monde quand les gens ordinaires peuvent au mieux le perpétuer... Ainsi reconnaît-on le privilège étonnant de la sincérité, qui est de marquer sans avoir rien qui soit objectivement marquant, dêtre génial sans avoir produit duvres.
Les sincères, comme les gens exceptionnels, ne sont pas vraiment les semblants quils sont indubitablement " par ailleurs " cest-à-dire pour la réflexion qui nous enseigne quils sont des sujets comme tout le monde. Jai déjà donné des exemples concrets de ce génie quand jai parlé du visage. Car on peut aussi bien dire que le génie personnel est lirréductibilité subjective du visage à la figure dont il est par ailleurs possible de donner une détermination existentielle (le visage est exposé et reconnu dans son exposition même, alors que la figure ne lest que dans sa compréhension par le savoir que mobilise sa reconnaissance). Le génie ne nous laisse pas sans savoir alors quil nenseigne rien, à proprement parler. Je viens de prendre lexemple dun personnage global, mais cest plus significatif quand on parle des visages. Par exemple, tel visage ne me laisse pas sans savoir que la fragilité nest pas une qualité comme la réflexion lindique, mais une matière (il y a des visages qui sont faits de fragilité comme un vase est fait dargile) : celle dont un corps peut être fait en étant parsemé de points de brisure qui définissent des lignes de vérité... Les traits de ce visage sont alors des lignes de vérité, alors que tout le monde croit quil sagit des contours dune figure. Et là, dans cette reconnaissance qui simpose à celui qui na pas décidé davance que tous les humains nétaient que des semblables, un monde le monde enfin vrai est offert sans que personne puisse même imaginer vouloir loffrir : un monde qui appelle et qui voue parce que cest par exemple un monde où luniverselle sollicitude est la seule manière de ne pas être un monstre... Je reviens à mon idée du " portrait " philosophique, dont le principe apparaît ainsi : il faudrait mobiliser tout une ontologie pour comprendre ce quil en est vraiment dun corps dont la matière soit la fragilité, et qui se donne à lire comme littéralement génial dans les lignes de vérité qui le parcourent... Eh bien, cette ontologie imaginaire qui reste à faire après la rencontre je dirai quelle est la cause dun philosophe au double sens de ce qui le produit comme tel et de ce quil a finalement à défendre.
Ainsi revient-on à la nécessité que je vous ai présentée presque demblée de définir la sincérité comme la nécessité que la philosophie était à elle-même. Cest toujours une nécessité personnelle et non réelle : ce nest pas davoir compris quelque chose quon est philosophe, cest davoir reconnu quelquun et cest de ne sêtre jamais remis de cette reconnaissance à quoi on restera voué.
Cela signifie concrètement quon ne pense jamais que dans le génie dun autre. Quel autre ? Une personne sincère, dont la rencontre est plus ancienne que toute ancienneté et donc que toute semblance.
Nous arrivons enfin au terme de notre voyage en ce pays de la sincérité. En vous indiquant que la pensée était forcément étrangère à celui qui pense (qui cogite), jindiquais non seulement la division qui constitue le sujet comme tel cest-à-dire une nécessité universelle celle-là même quon peut indiquer en disant que tout le monde pense puisque tout le monde rêve ( le rêve se produisant nécessairement en un autre lieu que la subjectivité du rêveur), mais bien plus essentiellement la division delle-même qui définit la philosophie au sens où il ny a jamais de philosophie quà ce que la philosophie y soit comme telle en question.
Cette division nest autre que la différence de la sincérité et de sa reconnaissance et cest là dessus que je vais conclure.
Je disais que la nécessité de la philosophie était déjà philosophique et que, comme la vérité dont elle est la subjectivation, la philosophie est en ce sens infinie (impossible de remonter à un premier moment où lon serait passer de la vie triviale à la vie selon la pensée : le trivial ne produit jamais que du trivial et la pensée ne se conditionne jamais que de la pensée). Cette nécessaire antériorité à soi de la pensée, vous comprenez maintenant quelle trouve son origine dans limpossibilité de considérer la personne quon a reconnue comme un simple sujet. Un sujet, cest une sorte détant certes spécifique, mais cest le propre de nimporte quoi de supposer une reconnaissance spécifique dont on peut poser la réalité comme donnée. Une personne, au contraire, cest un sujet de droit, cest-à-dire un sujet qui se précède juridiquement lui-même le propre du droit étant dêtre irréductible à son propre fait (sinon il sagirait simplement dun fait de second degré : cest un fait quil y a le droit irréductiblement au fait, comme cest un autre fait quil pleut aujourdhui). La précession juridique de la personne, quand elle est reconnue (cest-à-dire encore une fois quand on ne ramène pas la personne au sujet) implique par conséquent quelle ne soit pas elle-même donnée : une reconnaissance identique à son propre fait et qui consisterait à prendre acte de cette antériorité juridique la réduirait forcément au fait de second degré que je viens de dénoncer. Donc la reconnaissance personnelle est en termes de reconnaissance toujours antérieure à elle-même. Cest le point décisif.
La personne quon a reconnue, cest forcément la personne quon a rencontrée par opposition à celle quon se représente et qui est nimporte qui (un semblable). Lexistence (par opposition à la représentation) est donc la catégorie première mise en jeu dans cette reconnaissance. Et comme le propre dune personne est nécessairement davoir raison pour celui qui la reconnaît (si elle a tort en quoi que ce soit, elle est un élément du monde et non une personne), il faut nécessairement quelle ait dabord raison sur la vérité elle-même. Car à conserver la définition représentative que la reconnaissance en implique forcément, il est impossible de ne pas lui donner tort (impossible de donner raison à un criminel, par exemple, et on doit donner tort à toute personne qui ne fait pas ce que nous ferions à sa place). La reconnaissance personnelle, par opposition à celle dun simple sujet qui porterait sur une liberté identifiée à sa propre aliénation, est donc forcément mise en cause de la vérité et de l'existence. Et cest cet un personnel de la vérité et de lexistence qui constitue, comme vous savez, lenjeu constant de la philosophie.
Alors la sincérité, dont nous avons désormais une compréhension à peu près rigoureuse, nest pas simplement la condition de la philosophie au sens où il faudrait être sincère pour être philosophe : elle lest au sens où il ny a de philosophe quen reconnaissance dune sincérité plus ancienne que toute aperception dont il est " par ailleurs " capable. La philosophie est le dit de cette reconnaissance immémoriale.
Je noublie pas non plus lautre sens par lequel la sincérité conditionne la philosophie, qui était la sensibilité aux questions philosophiques. Qui est sensible à de telles questions ? Pas tout le monde, apparemment (cest le moins quon puisse dire) : seulement des personnes qui ont été sensibilisées à ces questions qui sont les modalités dune reconnaissance, celle de la sincérité.
Est-ce à dire que ceux qui sont sensibles aux questions philosophiques sont eux-mêmes sincères ? Oui, si lon accorde que la reconnaissance de la sincérité rend sincère. Cest une question qui nest pas simple et que je nai pas le temps dépuiser aujourdhui, mais je peux indiquer quelle est analogue à la question du sublime : alors que le beau ne rend pas beau (!), le sublime, lui, rend sublime. Une personne qui a été capable de reconnaître du sublime est déjà elle-même une personne sublime : elle est emportée par ce quelle a reconnu au-delà delle-même dans mon vocabulaire : au-delà de ce quelle reste " par ailleurs ", vers ce qui compte au-delà de tout ce qui importe. Alors je dirai pareillement que ceux qui ont été capables de reconnaître la sincérité de voir un visage selon lexposition là où les autres voyaient une figure selon lexemplarité étaient déjà dune certaine manière eux-mêmes sincères. Cest aussi ce quon peut dire à propos du sublime, ainsi que Kant le souligne en faisant remarquer quil faut une certaine éducation pour le reconnaître, par opposition au beau qui simpose pour ainsi dire à tout le monde (certes on peut montrer que la reconnaissance du beau est elle aussi conditionnée par léducation, mais on accordera par exemple que personne ne trouve une oie plus belle quun cygne). Et de même quune personne qui nest pas familière avec sa propre division ne pourra tout simplement pas reconnaître le sublime, une personne qui se prend pour elle-même sera dans lincapacité absolue de reconnaître la sincérité. Car on ne peut être sûr de soi que depuis un savoir qui permette quon saperçoive indubitablement soi-même, alors que la sincérité est dabord conditionnée par limpossibilité radicale que le savoir compte.
Ainsi les gens qui sont sensibles aux questions philosophiques le sont parce quils ont été marqués par un certain visage si lon rassemble dans cette notion lexposition et la donation du monde (le visage est originellement nu et dautre part il donne une Idée de lexistence et de la vérité par quoi seulement lordre du monde est reconnaissable). Telle est ma réponse à la question que nous nous posions originellement. Ce visage leur a dune certaine manière enseigné quil sagissait en toute chose dexistence et de vérité cest-à-dire de don, et par là dorigine. Un enseignement sans savoir, jappelle cela une marque : on est sensibilisé comme un savoir peut le faire (si jétudie un ordre de choses, je deviens sensible à des différences qui méchappaient auparavant), et pourtant le sujet de lexpérience (être le même que soi : cela qui compte seul) nest absolument pas en cause. Ces gens ont donc été marqués et cest pour cette raison quil reconnaissent dans la philosophie comme savoir ce qui a pour eux valeur dorigine à lencontre de ce quils sont " par ailleurs ".
La philosophie, en tant quelle se constitue dêtre problématique pour elle-même, répond exactement à ce point de sensibilité qui est né dune rencontre avec un visage. Les gens qui ne sont pas sensibles aux questions philosophiques nont jamais reconnu de visage en ce sens quils nont jamais institué dans leur réflexion la stupeur davoir compris quelque chose quand rien na été représenté, et même quand la représentation elle-même a été bannie (opposition du visage qui se définit par lexposition non seulement à la figure qui se définit par le savoir mais au masque qui se définit par la représentation).
Reste une toute dernière question : pourquoi ceux qui sont sensibles aux questions philosophiques ne sont-ils pas tous des philosophes ?
La réponse est simple : parce quils sont sincères ! La philosophie est le discours que tiendrait une personne sincère en tant que telle, et cest en ce sens leur propre discours, celui qui leur est plus propre que leur existence même et dont pour cette raison ils sont définitivement privés, quils dessinent dans leur attente des écrits du philosophe. Impossible dêtre sensible à un savoir aussi ardu et paradoxal que la philosophie si lon ne sy reconnaît pas dune manière ou dune autre, cest-à-dire si lon ne reconnaît pas le moment où lon est advenu à soi-même dans limpossibilité davoir tort. Or il ny a quun seul domaine où il soit impossible davoir tort : reconnaître une personne comme telle, irréductiblement au sujet quelle est par ailleurs. Donc cest leur discours quils reconnaissent et ils attendent du philosophe quil leur fasse entendre ce quils ont compris sans pouvoir le savoir. Et de fait, il suffit de prononcer ce terme de " philosophe " pour susciter immédiatement un transfert, au sens freudien du terme, dont le sens est que les interlocuteurs se mettent immédiatement en attente dune vérité intime dont ils espèrent la réminiscence ! Eh bien les philosophes, cest le contraire : ce nest pas leur propre discours quils tiennent (le discours dune reconnaissance), mais le discours de celui dont ils ont reconnu la nécessité alors même quil était sans vérité cest-à-dire sans reconnaissance personnelle.
Jen ai terminé avec la question que nous nous posions sur la sensibilité aux questions philosophiques, et jen ai terminé avec la question de la sincérité qui énonce la condition première de cette sensibilité. Il reste bien entendu beaucoup daspects dans lombre, mais je crois avoir dit lessentiel, en tout cas de quoi construire de cette notion une théorie passablement solide.
Je vous remercie de votre attention.
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