Les sincères, qui sont leur propre métaphore, donnent le monde. Exemple éminent. Le génie personnel. La reconnaissance des sincères et lantériorité de la philosophie à elle-même. La nécessité de la philosophie pour les sincères et pour les philosophes.
Aujourdhui, je vais conclure mon exposé sur la sincérité. Nous avons fait subir à cette notion une grande transformation : partant de lidéal habituel dune " transparence " dont nous avons pu reconnaître le caractère mensonger, nous avons traversé la passe représentée par la question de la marque, pour arriver en fin de compte à lidée que la vérité peut dune certaine manière apparaître en personne, ce dernier terme devant être pris dans son sens le plus littéral.
La vérité, cest ce quil faut entendre métaphoriquement. Non pas que nous naurions que des métaphores de la vérité, comme si elle existait de toute éternité dans quelque arrière-monde auquel nous aurions seulement accès de manière indirecte, mais en ce que sa différence davec le savoir advient dans le surplus de sens dont la métaphore est la production.
Soit on est dans le semblant cest-à-dire dans le savoir qui est le même pour tous ceux qui dès lors sont des semblables (les uns des autres, et par là de soi-même), soit on est dans la vérité cest-à-dire dans lénigme dont on est proprement la reconnaissance. Ne pas sembler, cest indistinctement avoir reconnu lénigme de lexistence et, précisément parce que cette reconnaissance est encore existence, être pour soi-même lénigme. Bien entendu, cette alternative est toute théorique. Dans la réalité on est toujours dans la semblance sauf là où il est impossible de se reconnaître, et que jappelle lordre éthique dont les marques assurent le balisage.
Mais lénigme nest pas totalement étrangère au savoir. Jai indiqué que cétait une énonciation dont lénoncé manquait. Si quelquun peut être sincère, cela signifie donc quil est en manque perpétuelle de ce quil aurait à dire et que la sincérité est une attente dun savoir, le savoir propre. Or je le demande : comment un tel savoir peut-être déterminé ? La réponse simpose delle-même : cest un savoir qui répondrait à la mise en question de lexistence et de la vérité comme telles bref, cest la philosophie. Celui qui est pour lui-même sa propre énigme est par conséquent sensible aux questions philosophiques. Et sa sensibilité apparaît en lui dans la question dune métaphore, puisquà ne pas savoir, il nest pas pour autant sans savoir (il sait au moins que sa vérité est de nature philosophique).
Dune métaphore en effet, il serait faux de dire quelle napprend rien, bien quelle soit constituée dune absurdité flagrante : dire que Bayard était un lion nous donne une idée de la manière dont il combattait, mais cette idée aurait pu nous être donnée par les concepts de courage, de force, de bravoure, ou par toutes les périphrases quon voudra... de sorte que le surplus métaphorique, dont nous avons vu quil était inséparable de la question de la marque (cest dêtre marqué quon métaphorise), dit quelque chose non pas de létrangeté mais de limpossibilité au savoir du sujet considéré. Cette impossibilité (dont le savoir est par conséquent la condition), vous admettrez sans difficulté que je lappelle vérité.
Les gens sensibles aux questions philosophiques ont dû reconnaître en elles quelque chose par quoi ils avaient été marqués. Disons la " philosophicité ", si vous me permettez momentanément ce barbarisme. Le sujet philosophique et non pas simplement réel, cest la personne, puisque de toute personne vous pouvez en quelque sorte construire la " philosophie ". Car pour être trivial comme limmense majorité ou sublime comme quelques uns, voire pour nêtre ni lun ni lautre, il faut bien quelque chose comme une certaine " philosophie " dont ces déterminations subjectives seront en quelque sorte lexpression. Bien sûr cette philosophie nexiste pas, et cest éventuellement à nous de la construire, dans le " portrait " que nous pourrions faire dune personne que nous aurions alors reconnue comme telle (notez en passant que la bêtise la plus épaisse nest cependant pas sans avoir reconnu cette nécessité, sauf quelle la conjugue bien sûr en première personne : nimporte quel représentant en aspirateurs ou nimporte quel chef de bureau sera intarissable si vous êtes assez inconscients pour linterroger sur sa " philosophie " !).
La vérité de la personne se situe dans la réflexion dune autre personne qui laura reconnue. Mais concerne-t-il réellement celle dont on parle ? Vous voyez bien que non, puisque la première personne est indifférente pour elle-même (je fais ce quil y a à faire et cest seulement par réflexion que cela pourra éventuellement mapparaître singulier).Mais dautre part il faut dire que oui, puisque cest seulement à propos de certains sujets, ceux qui ne semblent pas, quon peut lemployer. Nous établissons donc spontanément une équivalence entre la reconnaissance de la sincérité et le caractère métaphorique de lexpression. Les sincères ne sont donc pas sincères en eux-mêmes, subjectivement, parce que personne ne lest (être sincère est simplement une manière non réfléchie dêtre de mauvaise foi) mais ils le sont dans limpossibilité quon les reconnaisse selon lordre du savoir. Et cette impossibilité nous ne pouvons pas la réfléchir autrement quen linstallant dans une problématique de la métaphore, du surplus inouï impossible à réduire au concept. Voilà donc, exposé simplement, le trajet que je fais subir à notre notion sa " désubjectivation ".
Il faut pourtant maintenir le statut subjectif de notre notion : certes, il ne sagit pas de la conscience donc de subjectivité au sens despace intérieur et conscient, mais il sagit forcément dune manière dêtre sujet, dune position subjective : celle-là même que je définirai en disant quelle est la position de ne pas sembler, dont le surplus métaphorique seul puisse constituer la prise en acte. Cest en reconnaissant une vérité qui ne me laisse pas sans savoir bien quelle ne mapprenne rien que je peux réfléchir la reconnaissance dune personne, en prendre acte réflexivement.
Mais quest-ce qui est indiqué, par ce surplus qui nous force à poétiser en présence de certaines personnes ? Il suffit dexaminer lidée de " nêtre pas sans savoir " pour répondre à cette question puisquune métaphore ne nous laisse pas sans savoir bien quelle sinscrive expressément à lencontre du savoir dont le concept est toujours la forme suffisante. Je dirai quà chaque fois je reconnais une promesse cest-à-dire un temps comme avenir et pas simplement comme futur (seules les choses ont un futur de sorte que la trahison de soi consiste bien à porter atteinte au surplus métaphorique dont les autres prendront éventuellement acte, pour convertir par le savoir de soi-même lavenir en futur).
Les analyses que jai proposée de la promesse répondent, il me semble, à la nécessité de reconnaître à la sincérité une dimension subjective. Le refus de recourir à la conscience oblige à la reconnaître en termes de position position qui est toujours position de soi relativement au savoir et à lexistence, ainsi quà leur extériorité pensable sous le nom de vérité.
Je dirai dabord des sincères quil sont " exposés " au sens où Lévinas parle de lexposition du visage. Depuis cette reconnaissance, ma thèse est quils ont personnellement valeur dorigine et quon prend involontairement acte de cela en produisant un surplus poétique dont aucun concept, pourtant équivalent, nest autorisé à rendre compte. En effet, ceux qui ne sont pas exposés (les gens normaux cest-à-dire les semblables) supposent toujours lorigine puisquils relèvent dun savoir quils exemplifient et particularisent, alors que les sincères nexemplifient rien : en eux et par eux, le savoir ne compte pas et cest seulement par un effort de réflexion analogue à celui qui nous fait parfois convertir un visage en figure, quon peut les situer à lintérieur dun temps de la compréhension mondaine. Ce temps mondain est exclusif de la vérité, puisquil est celui de la nécessité que chaque vivant est pour lui-même. Or cette définition négative de la vérité répond exactement à la définition quasi-positive que nous donne le surplus de la métaphore, qui est toujours extérieur au savoir bien quil ne nous laisse jamais sans savoir. Autrement dit les sincères, dune certaine manière, donnent le monde parce quils en ouvrent la temporalité. Cest en ce sens quils me semblent avoir personnellement valeur dorigine, et la suite de mon exposé va consister à développer cette idée.
Les sincères ouvrent le monde, alors que les semblables le supposent ouvert depuis toujours. Or est-ce que cette ouverture nest pas la promesse elle-même ? Mais il sagit là de la promesse vraiment originelle, et non pas de celle qui, faite de semblant (par exemple un argument commercial : ce paquet de lessive promet un linge plus blanc), sinscrit dans les a priori du monde cest-à-dire finalement dans la trivialité, mais au contraire dune promesse qui ne peut être ouverture quen étant à la fois extériorité au savoir et en même temps déjà savoir. Extériorité au savoir, parce que tout savoir suppose déjà ouvert le champ de sa pertinence (par exemple pour commencer une démonstration de géométrie, il faut que lordre géométrique ait été institué à lencontre de larpentage) et que louverture du temps mondain, qui est temps du savoir, renvoie à une origine dans laquelle ce temps soit donné. Dautre part il sagit déjà dun savoir car si lorigine est simplement étrangère au savoir, elle nest finalement origine de rien dont on puisse former le concept. Il appartient donc au monde en tant que monde (cest-à-dire en tant quil est structuré de savoir) de supposer un don qui soit et qui ne soit pas mondain et qui soit en même temps reconnaissable dans le monde. Est-ce que la métaphore ne répond pas très exactement à cette nécessité ?
La métaphore ne doit pas être interne au monde, parce que sa reconnaissance suppose la rupture expressément indiquée dans son caractère littéralement absurde. Une métaphore qui nest pas une absurdité nen est pas une (comment la terre pourrait-elle être " bleue comme une orange " ?), et cela indique son exclusivité à lhorizon mondain. Mais dun autre côté, elle ne laisse pas sans monde, puisque par elle on nest pas sans savoir ce quil en est de la chose quelle qualifie. Attention : on nest pas sans savoir ce quil en est vraiment par opposition à ce quil en est réellement. Le propre dune métaphore, précisément à cause de son absurdité, est donc de différer la réalité qui appartient au monde de la vérité qui lui est étrangère, et cest lacte de leur différance qui est à proprement parler louverture du monde, laquelle ne peut pas être un procès mondain.
Je dis que les sincères sont des gens qui ouvrent le monde parce quils sont leur propre métaphore. Dune part nous les reconnaissons comme des semblables, assurant ainsi la réalité de lordre mondain, mais dautre part ils nous marquent est sont pour cette raison exclusifs de la reconnaissance dont je viens de parler et dont vous comprenez dès lors quelle vaut, selon ma formule, " par ailleurs ".
La différence de la marque et du " par ailleurs " est intrinsèque à la métaphore (Bayard était un lion, au dire de ceux quil a marqués, mais par ailleurs cétait un être humain). Et sil y a des gens qui sont leur propre métaphore (des semblables, oui, mais pas vraiment), alors je dis que leur rencontre est une grâce : ils nous font la grâce de nous donner le monde de nous le donner à lencontre dune évidence qui simpose depuis toujours et qui ne vaut plus que " par ailleurs ".
Jai conscience du caractère un peu abstrait de ce que je dis, et je vais essayer de latténuer en vous donnant un exemple. Je vais dabord me simplifier la tâche en vous donnant le meilleur des exemples, un paradigme pour ainsi dire. Mais il faut dabord que je le justifie, et je vais commencer à le faire dune manière banale, avant den venir à ma problématique de la métaphore personnelle cest-à-dire à la nécessité que quelquun soit pour ainsi dire la promesse en personne, louverture du temps et le don du monde.
Si lon oppose platement la sincérité à la duplicité, on dira que lhomme sincère est tout entier dans sa propre parole, par opposition à lautre qui serait en quelque sorte derrière elle. Mais comment être tout entier dans sa propre parole ? On ne le peut pas, puisque cest sa réalité même quelle nous échappe : la vérité de ce que je dis nest pas en moi mais toujours dans lautre. Souvenez-vous de lexemple que je vous avais donné pour vous en convaincre : parlant de révolution, je peux être interrompu sur rêve ou sur révolu et reconnaître dans ma propre parole une vérité qui était à mille lieues de mon intention. Lidée dêtre tout entier dans ce quon dit est donc une absurdité de principe, et cest seulement à vouloir la maintenir quon peut parler subjectivement de sincérité raison pour laquelle jai qualifié la compréhension habituelle de notre notion de mensongère. Si donc je veux vous donner lexemple dun sincère, ce ne sera sûrement pas celui dune personne qui parlerait " sincèrement ", au sens de lidéal prôné par Rousseau dans les Confessions (texte par ailleurs bien intéressant à analyser du point de vue de la " position subjective " : on aperçoit avec étonnement que ses accès de sincérité, si lon peut dire, se font toujours selon des déplacements ainsi il trouve normal dabandonner ses enfants, pour confesser aussitôt le fort sentiment de culpabilité qui sest emparé de lui en constatant labsence de telle personne relativement insignifiante). A lencontre de lidéal mensonger dune transparence subjective que les simples notions du langage et de la pensée suffisent à récuser, il faut donc trouver quelquun qui soit dans son acte simple et non duplice, qui soit vrai (cest-à-dire métaphorique) et non pas semblant (cest-à-dire identifié au savoir de lui-même) bref, quelquun qui soit à la fois fait dexistence et de littérature, si vous maccordez de nommer généralement " littérature " lordre du métaphorique. En fait, je ne vois quune seule figure, idéalement, qui pourrait correspondre à cette exigence : celle dun sujet qui serait, comme ouverture du temps et donation du monde toujours finalisé, indistinctement la promesse quil annonce et la promesse quil est... Cest bien sûr à Jésus que je pense : personnage absolument sincère, qui ne diffère en rien de la promesse quil accomplit (la venue du messie) et de celle quil est littéralement lui-même (la Rédemption) cest-à-dire de la donation du monde comme finalisé (impossible de séparer finalité et mondanéité si la mondanéité commence avec le signe et si le signe est toujours signe de quelque chose pour quelquun). Jai indiqué que la sincérité accomplie est dêtre sa propre métaphore. Eh bien : est-ce que tout le mystère de lIncarnation, pour les Chrétiens, nest pas celui dune métaphore ? Car enfin, en cet homme identifié à sa propre mort sagit de Dieu lui-même. Mais Dieu nest pas humain, dira-t-on sans risque de se tromper. A quoi je répondrai par la question suivante : comme humain (et certes Dieu nest pas plus un humain que Bayard nest un animal de la savane), qui est Dieu ? Une seule réponse : Jésus (pour Bayard, une seule réponse : un lion). Pour mettre en évidence cette structure de métaphore, je dirai ainsi que le Fils nest certes pas le Père, mais quil nest pas sans être le Père selon les deux premiers termes du mystère de la Sainte Trinité, dont le troisième (lEsprit) me paraît bien être la nécessité métaphorique elle-même (car lEsprit est vie cest-à-dire invention et non savoir, et il est le rapport dune différence qui nest pas sans être une identité du Père et du Fils).
Jai indiqué dès le début que la sincérité était inséparable de la problématique des marques : cest là seulement où lon est marqué quon est sincère. Javais préalablement indiqué que la marque était le reste de lépreuve, laquelle est toujours dune manière ou dune autre une mort. Nest donc sincère que celui qui parle depuis sa propre mort ce quon peut traduire banalement en disant que la sincérité est un rapport de constitution de soi par sa propre finitude, mais plus essentiellement en disant que la sincérité est une extériorité du sujet à lui-même, puisque la mort dont on se constitue est limpossible absolu. Est-ce que le personnage de Jésus nest pas par excellence celui qui parle depuis sa propre mort ? Le texte des Evangiles est sans ambiguïté sur ce point, et lon pourrait multiplier les citations. Quant à la problématique du don du monde qui me paraît laccomplissement de la sincérité, toute lhistoire occidentale et maintenant planétaire en témoigne : il ny a (pour nous) de monde, si lon accorde cette évidence phénoménologique que sa notion est inséparable de celle du signe, que depuis un tout premier signe la croix, instrument de la mort et preuve récurrente de la sincérité de tout ce qui avait été dit et fait... Notre culture, entée sur la figure dun homme qui était sa propre métaphore dans le réel de sa propre mort, cest-à-dire dans sa pure exposition, détient limage éminente de la sincérité.
Le don du monde est lenvers exact de lexposition : celui qui est exposé nimpose pas, laisse être non pas les choses qui seraient en elles-mêmes déjà ce quelles sont, mais une vérité dont il est personnellement la réalité. Et si lexposition est inséparable de la métaphore, cest dans son aberration de principe : celui là même qui " est " Dieu est impossible au monde humain et par conséquent toujours dans limminence de sa mise à mort, exactement comme celui qui " est " un lion ne peut faire simplement retour parmi ses compagnons. Laberration métaphorique est lexposition au monde tout entier ligué et par conséquent sa constitution comme monde rassemblé, justement. Sil ny a de tout que par et à lencontre dun " moins un " qui le fait consister, et si le monde sentend dabord dune certaine définition de la vérité et de lexistence dont on pourra refaire par après l" archéologie ", alors on peut dire que la " vérité en personne " est indistinctement constitution du monde et ouverture de ce même monde à la reconnaissance vraie des existences. Les sincères sont toujours des victimes potentielles, on la toujours su et cest seulement par malentendu quils continuent de vivre, parce que le propre du monde (et du sujet mondain autorisé du savoir qui lui permet de se reconnaître lui-même) est de tout vouloir comprendre abolissant par là même le surplus métaphorique qui est pourtant son origine. Les sincères sont donc aussi bien lorigine en personne : rien à lencontre de quoi les nécessités de toutes sortes finissent par refermer lespace. Cette fermeture est la mort comme consistance du monde. Mais dun autre côté, leur exposition tient à leur finitude propre : cest dêtre littéralement faits de leur propre mort quils sont originels, portant en eux une exposition dont la mort donnée par le monde nest que laccomplissement après coup au sens où lon peut parler daccomplir une prophétie.
Sincérité, cela signifie non pas transparence bête à soi-même, mais exposition et don du monde, celui-ci étant lenvers de celle-là.
Lexplicitation de la " métaphore personnelle " fait appel à une notion nouvelle, mais cependant pas très différente de celle de la divinité qui est engagée dans la métaphore dont je viens de parler. Cest celle du génie (et il nous est impossible de ne pas reconnaître quelque incidence divine dans la reconnaissance du génie en tant que tel comme on le dit dailleurs expressément à propos de créateurs comme le " divin " Mozart). Je ne suis pas en train de parler ici du génie créateur (bien que nous ne soyons pas tellement loin de cette question) : je prends la notion au sens où on lutilise quand on parle du génie dun lieu. Le génie dun lieu, cest sa singularité : limpossibilité absolue que sa vérité relève dun quelconque savoir, aussi minutieux et exhaustif quon veuille le concevoir. Il y a des lieux qui sont ce quils sont, mais qui suscitent un attachement, une reconnaissance, un respect, une tendresse particulière et cest cette nécessité assumée par nous dans ces attitudes que jappelle génie quand on la considère dans leur singularité (quand on ne prend en compte que lextériorité au savoir, il sagit de lâme).
Quel rapport avec la sincérité, me demanderez-vous ? Réponse : le surplus métaphorique, comme invention. Reprenez ce que je viens de dire des sincères, et ce que javais dit la dernière fois : ma thèse est quils sont leur propre métaphore, quils sont en quelque sorte la vérité ou la promesse (comme extériorité au savoir et donation du monde, je les identifie ici) en personne. Si lon peut parler de " métaphore personnelle " en ce qui les concerne (une métaphore vraiment propre : quon ne soit pas obligé de la supposer, ainsi quil convient nécessairement à toute autre personne que nous reconnaissons comme telle), vous êtes bien devant la notion du génie, puisque la métaphore est ce quon ne peut apprendre à faire. Faire ce quil est impossible dapprendre à faire, dune manière générale, cest le génie. Ici, il ne sagit pas de faire mais dêtre non pas être ceci ou cela, mais nêtre ce quon est (tel sujet, réductible à la configuration de son savoir conscient et inconscient) que " par ailleurs ". Cest également dans ce sens quon parle du génie dun lieu : quelque chose comme un surplus subjectif dont la détermination en terme de savoir est littéralement impossible, bien que " par ailleurs " celui-ci soit pertinent et même suffisant.
Jai vu un film, récemment, une comédie légère et agréable malgré des maladresses assez flagrantes : Pour le pire et pour le meilleur. Il y a une scène qui ma frappé, et qui me paraît assez bien illustrer le propos que je tiens ici : le personnage joué par Jack Nicholson ne trouve aucun autre terme pour dire à une femme ce quil a compris delle que le génie. Il ne comprend littéralement pas que tout le monde ne voit pas ce qui crève pourtant les yeux : que cette femme est géniale, et il répète ce mot plusieurs fois, comme frappé par son extrême justesse. On peut soffusquer : cest une serveuse de restaurant et on ne voit vraiment pas comment une telle occupation peut aller avec la liberté créatrice habituellement impliquée dans ce terme. De fait, elle est objectivement médiocre : elle na pas composé 9 symphonies, na rédigé aucun ouvrage profond et difficile sur les apories de la condition humaine, na élaboré aucune formule permettant de rassembler en quelques lettres le mouvement infini des univers ; dautre part elle na jamais été héroïque, soccupant simplement de son enfant malade comme nimporte quelle mère le ferait à sa place. Il semble donc que ce soit seulement par connivence et concession à une facile métaphore sentimentale quon accepte dentendre ce terme de génie : elle apparaîtrait à lhomme qui est amoureux delle aussi singulière que Beethoven, Kant ou Einstein apparaissent singuliers à lhumanité tout entière. Je minscrirai pourtant en faux contre cette interprétation réductrice, et si ce que je vous ai dit de la sincérité peut faire sens, mon sentiment est quen ce qui la concerne lusage de " génie " est parfaitement légitime : malgré les différents accès de mauvaise foi auxquels elle sest livrée dans les moments précédents de lhistoire, cest une femme sincère. Cela signifie que sa singularité ne diffère pas de LA vérité irrécusable cest-à-dire la priori dont relève toute chose pour simplement pouvoir être reconnue),à quoi le personnage joué par Nicholson était littéralement aveugle (et toute la première partie du film est là pour mettre en évidence les dimensions différentes de son aveuglement). En tant que lhistoire quil vit avec cette femme est une sorte de " roman de formation " et quelle aboutit à une reconnaissance de la réalité littéralement inouïe pour lui véritablement une seconde naissance : jusque là, si intelligent et talentueux quil ait été par ailleurs, il navait rien compris à rien , il faut bien reconnaître que cette femme lui a donné le monde. Dailleurs ce don est tout le sujet du film. Rétrospectivement, le personnage joué par Nicholson est obligé de penser à celui quil était avant de la rencontrer comme privé de monde : il ne peut plus se reconnaître en lui. Alors dira-t-on quune telle femme est médiocre, comme labsence duvre semblerait limpliquer ? Sûrement pas, puisquelle a été capable de donner le monde quand les gens ordinaires peuvent au mieux le perpétuer... Ainsi reconnaît-on le privilège étonnant de la sincérité, qui est de marquer sans avoir rien qui soit objectivement marquant, dêtre génial sans avoir produit duvres.
Les sincères, comme les gens exceptionnels, ne sont pas vraiment les semblants quils sont indubitablement " par ailleurs " cest-à-dire pour la réflexion qui nous enseigne quils sont des sujets comme tout le monde. Jai déjà donné des exemples concrets de ce génie quand jai parlé du visage. Car on peut aussi bien dire que le génie personnel est lirréductibilité subjective du visage à la figure dont il est par ailleurs possible de donner une détermination existentielle (le visage est exposé et reconnu dans son exposition même, alors que la figure ne lest que dans sa compréhension par le savoir que mobilise sa reconnaissance). Le génie ne nous laisse pas sans savoir alors quil nenseigne rien, à proprement parler. Je viens de prendre lexemple dun personnage global, mais cest plus significatif quand on parle des visages. Par exemple, tel visage ne me laisse pas sans savoir que la fragilité nest pas une qualité comme la réflexion lindique, mais une matière (il y a des visages qui sont faits de fragilité comme un vase est fait dargile) : celle dont un corps peut être fait en étant parsemé de points de brisure qui définissent des lignes de vérité... Les traits de ce visage sont alors des lignes de vérité, alors que tout le monde croit quil sagit des contours dune figure. Et là, dans cette reconnaissance qui simpose à celui qui na pas décidé davance que tous les humains nétaient que des semblables, un monde le monde enfin vrai est offert sans que personne puisse même imaginer vouloir loffrir : un monde qui appelle et qui voue parce que cest par exemple un monde où luniverselle sollicitude est la seule manière de ne pas être un monstre... Je reviens à mon idée du " portrait " philosophique, dont le principe apparaît ainsi : il faudrait mobiliser tout une ontologie pour comprendre ce quil en est vraiment dun corps dont la matière soit la fragilité, et qui se donne à lire comme littéralement génial dans les lignes de vérité qui le parcourent... Eh bien, cette ontologie imaginaire qui reste à faire après la rencontre je dirai quelle est la cause dun philosophe au double sens de ce qui le produit comme tel et de ce quil a finalement à défendre.
Ainsi revient-on à la nécessité que je vous ai présentée presque demblée de définir la sincérité comme la nécessité que la philosophie était à elle-même. Cest toujours une nécessité personnelle et non réelle : ce nest pas davoir compris quelque chose quon est philosophe, cest davoir reconnu quelquun et cest de ne sêtre jamais remis de cette reconnaissance à quoi on restera voué.
Cela signifie concrètement quon ne pense jamais que dans le génie dun autre. Quel autre ? Une personne sincère, dont la rencontre est plus ancienne que toute ancienneté et donc que toute semblance.
Nous arrivons enfin au terme de notre voyage en ce pays de la sincérité. En vous indiquant que la pensée était forcément étrangère à celui qui pense (qui cogite), jindiquais non seulement la division qui constitue le sujet comme tel cest-à-dire une nécessité universelle celle-là même quon peut indiquer en disant que tout le monde pense puisque tout le monde rêve ( le rêve se produisant nécessairement en un autre lieu que la subjectivité du rêveur), mais bien plus essentiellement la division delle-même qui définit la philosophie au sens où il ny a jamais de philosophie quà ce que la philosophie y soit comme telle en question.
Cette division nest autre que la différence de la sincérité et de sa reconnaissance et cest là dessus que je vais conclure.
Je disais que la nécessité de la philosophie était déjà philosophique et que, comme la vérité dont elle est la subjectivation, la philosophie est en ce sens infinie (impossible de remonter à un premier moment où lon serait passer de la vie triviale à la vie selon la pensée : le trivial ne produit jamais que du trivial et la pensée ne se conditionne jamais que de la pensée). Cette nécessaire antériorité à soi de la pensée, vous comprenez maintenant quelle trouve son origine dans limpossibilité de considérer la personne quon a reconnue comme un simple sujet. Un sujet, cest une sorte détant certes spécifique, mais cest le propre de nimporte quoi de supposer une reconnaissance spécifique dont on peut poser la réalité comme donnée. Une personne, au contraire, cest un sujet de droit, cest-à-dire un sujet qui se précède juridiquement lui-même le propre du droit étant dêtre irréductible à son propre fait (sinon il sagirait simplement dun fait de second degré : cest un fait quil y a le droit irréductiblement au fait, comme cest un autre fait quil pleut aujourdhui). La précession juridique de la personne, quand elle est reconnue (cest-à-dire encore une fois quand on ne ramène pas la personne au sujet) implique par conséquent quelle ne soit pas elle-même donnée : une reconnaissance identique à son propre fait et qui consisterait à prendre acte de cette antériorité juridique la réduirait forcément au fait de second degré que je viens de dénoncer. Donc la reconnaissance personnelle est en termes de reconnaissance toujours antérieure à elle-même. Cest le point décisif.
La personne quon a reconnue, cest forcément la personne quon a rencontrée par opposition à celle quon se représente et qui est nimporte qui (un semblable). Lexistence (par opposition à la représentation) est donc la catégorie première mise en jeu dans cette reconnaissance. Et comme le propre dune personne est nécessairement davoir raison pour celui qui la reconnaît (si elle a tort en quoi que ce soit, elle est un élément du monde et non une personne), il faut nécessairement quelle ait dabord raison sur la vérité elle-même. Car à conserver la définition représentative que la reconnaissance en implique forcément, il est impossible de ne pas lui donner tort (impossible de donner raison à un criminel, par exemple, et on doit donner tort à toute personne qui ne fait pas ce que nous ferions à sa place). La reconnaissance personnelle, par opposition à celle dun simple sujet qui porterait sur une liberté identifiée à sa propre aliénation, est donc forcément mise en cause de la vérité et de l'existence. Et cest cet un personnel de la vérité et de lexistence qui constitue, comme vous savez, lenjeu constant de la philosophie.
Alors la sincérité, dont nous avons désormais une compréhension à peu près rigoureuse, nest pas simplement la condition de la philosophie au sens où il faudrait être sincère pour être philosophe : elle lest au sens où il ny a de philosophe quen reconnaissance dune sincérité plus ancienne que toute aperception dont il est " par ailleurs " capable. La philosophie est le dit de cette reconnaissance immémoriale.
Je noublie pas non plus lautre sens par lequel la sincérité conditionne la philosophie, qui était la sensibilité aux questions philosophiques. Qui est sensible à de telles questions ? Pas tout le monde, apparemment (cest le moins quon puisse dire) : seulement des personnes qui ont été sensibilisées à ces questions qui sont les modalités dune reconnaissance, celle de la sincérité.
Est-ce à dire que ceux qui sont sensibles aux questions philosophiques sont eux-mêmes sincères ? Oui, si lon accorde que la reconnaissance de la sincérité rend sincère. Cest une question qui nest pas simple et que je nai pas le temps dépuiser aujourdhui, mais je peux indiquer quelle est analogue à la question du sublime : alors que le beau ne rend pas beau (!), le sublime, lui, rend sublime. Une personne qui a été capable de reconnaître du sublime est déjà elle-même une personne sublime : elle est emportée par ce quelle a reconnu au-delà delle-même dans mon vocabulaire : au-delà de ce quelle reste " par ailleurs ", vers ce qui compte au-delà de tout ce qui importe. Alors je dirai pareillement que ceux qui ont été capables de reconnaître la sincérité de voir un visage selon lexposition là où les autres voyaient une figure selon lexemplarité étaient déjà dune certaine manière eux-mêmes sincères. Cest aussi ce quon peut dire à propos du sublime, ainsi que Kant le souligne en faisant remarquer quil faut une certaine éducation pour le reconnaître, par opposition au beau qui simpose pour ainsi dire à tout le monde (certes on peut montrer que la reconnaissance du beau est elle aussi conditionnée par léducation, mais on accordera par exemple que personne ne trouve une oie plus belle quun cygne). Et de même quune personne qui nest pas familière avec sa propre division ne pourra tout simplement pas reconnaître le sublime, une personne qui se prend pour elle-même sera dans lincapacité absolue de reconnaître la sincérité. Car on ne peut être sûr de soi que depuis un savoir qui permette quon saperçoive indubitablement soi-même, alors que la sincérité est dabord conditionnée par limpossibilité radicale que le savoir compte.
Ainsi les gens qui sont sensibles aux questions philosophiques le sont parce quils ont été marqués par un certain visage si lon rassemble dans cette notion lexposition et la donation du monde (le visage est originellement nu et dautre part il donne une Idée de lexistence et de la vérité par quoi seulement lordre du monde est reconnaissable). Telle est ma réponse à la question que nous nous posions originellement. Ce visage leur a dune certaine manière enseigné quil sagissait en toute chose dexistence et de vérité cest-à-dire de don, et par là dorigine. Un enseignement sans savoir, jappelle cela une marque : on est sensibilisé comme un savoir peut le faire (si jétudie un ordre de choses, je deviens sensible à des différences qui méchappaient auparavant), et pourtant le sujet de lexpérience (être le même que soi : cela qui compte seul) nest absolument pas en cause. Ces gens ont donc été marqués et cest pour cette raison quil reconnaissent dans la philosophie comme savoir ce qui a pour eux valeur dorigine à lencontre de ce quils sont " par ailleurs ".
La philosophie, en tant quelle se constitue dêtre problématique pour elle-même, répond exactement à ce point de sensibilité qui est né dune rencontre avec un visage. Les gens qui ne sont pas sensibles aux questions philosophiques nont jamais reconnu de visage en ce sens quils nont jamais institué dans leur réflexion la stupeur davoir compris quelque chose quand rien na été représenté, et même quand la représentation elle-même a été bannie (opposition du visage qui se définit par lexposition non seulement à la figure qui se définit par le savoir mais au masque qui se définit par la représentation).
Reste une toute dernière question : pourquoi ceux qui sont sensibles aux questions philosophiques ne sont-ils pas tous des philosophes ?
La réponse est simple : parce quils sont sincères ! La philosophie est le discours que tiendrait une personne sincère en tant que telle, et cest en ce sens leur propre discours, celui qui leur est plus propre que leur existence même et dont pour cette raison ils sont définitivement privés, quils dessinent dans leur attente des écrits du philosophe. Impossible dêtre sensible à un savoir aussi ardu et paradoxal que la philosophie si lon ne sy reconnaît pas dune manière ou dune autre, cest-à-dire si lon ne reconnaît pas le moment où lon est advenu à soi-même dans limpossibilité davoir tort. Or il ny a quun seul domaine où il soit impossible davoir tort : reconnaître une personne comme telle, irréductiblement au sujet quelle est par ailleurs. Donc cest leur discours quils reconnaissent et ils attendent du philosophe quil leur fasse entendre ce quils ont compris sans pouvoir le savoir. Et de fait, il suffit de prononcer ce terme de " philosophe " pour susciter immédiatement un transfert, au sens freudien du terme, dont le sens est que les interlocuteurs se mettent immédiatement en attente dune vérité intime dont ils espèrent la réminiscence ! Eh bien les philosophes, cest le contraire : ce nest pas leur propre discours quils tiennent (le discours dune reconnaissance), mais le discours de celui dont ils ont reconnu la nécessité alors même quil était sans vérité cest-à-dire sans reconnaissance personnelle.
Jen ai terminé avec la question que nous nous posions sur la sensibilité aux questions philosophiques, et jen ai terminé avec la question de la sincérité qui énonce la condition première de cette sensibilité. Il reste bien entendu beaucoup daspects dans lombre, mais je crois avoir dit lessentiel, en tout cas de quoi construire de cette notion une théorie passablement solide.
Je vous remercie de votre attention.
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