La métaphore et la sincérité au lieu de la marque. Etre sincère, cest être " littéraire ". La métaphore pure et lexistence. Vérité et sincérité. Les sincères et la " psychanalyse de droit ". Sincérité et visage. Les sincères et la philosophie.
La dernière fois, je vous ai expliqué que la sincérité renvoyait à une temporalité de la promesse, par laquelle le sujet était destitué de la nécessité transcendantale que sa réflexion lui confère forcément. Quand on nen fait pas une disposition de belle âme, cest-à-dire tout simplement un mensonge déniant la division comme constitutive du sujet (comment pourrais-je être sincère, quand le sens de mes paroles se trouve dans celui qui mentend et non dans mon intention, aussi honnête et pure quelle puisse être ?), la sincérité renvoie à une problématique de lacte. Et cet acte, jai terminé la séance précédente en disant quil fallait lentendre comme métaphore. Je voudrais rapidement préciser ce point, avant de conclure par un retour à une compréhension plus banale de notre notion, qui aura intégré ce que jai essayé de vous enseigner depuis plusieurs semaines.
La métaphore, vous le savez, est une manière de signifier, dont on pourrait imaginer quelle met en uvre une comparaison (par exemple Bayard est comparé à un lion, parce quil se battait de la même manière que cet animal). En réalité cette comparaison renvoie seulement à un ou plusieurs concepts (ici : bravoure, force, courage), alors même que la métaphore sentend en exclusivité au concept. On ne métaphorise que quand le concept manque, et là exactement où il manque.
Le concept, cest le savoir en tant que réfléchi. Quand nous parlons de métaphore, nous nous situons donc à lencontre du savoir et de la réflexion. Quand je vous ai parlé de laventure, jai expliqué que cet encontre était la marque : ceux qui ont dit cela de Bayard ont été marqués par lui, ils ne sont pas encore revenus de lavoir vu combattre et cest comme tels quils sont dans limpossibilité dutiliser le vocabulaire conceptuel quun observateur objectif utiliserait nécessairement. La métaphore, ai-je indiqué, ne dit par conséquent aucune qualité particulière de lobjet (pour toute qualité, il y a un concept au moins possible et on peut toujours en fabriquer si besoin est) mais dit quun sujet qui aurait été un sujet pour le concept un sujet transcendantal, donc, a été récusé en un certain lieu de sa sensibilité, là exactement où il a été marqué.
Ainsi celui qui produit une métaphore échappe-t-il à sa propre conscience, en échappant au concept qui dirait pourtant ce quil veut dire. Si le sujet en vérité était celui quil a conscience dêtre, il dirait ce quil a vu et on en resterait là, cest-à-dire dans la compréhension que son concept aurait universellement communiquée. Mais non : il ne le peut pas ! Cest quil a été marqué et quen ce lieu très précis de son être, la vérité nest pas de nature représentative et ne doit pas pour cette raison saccomplir dans un concept. Là où il a été marqué, il a cessé dêtre ce " représentant de lhumanité " quil reste bien sûr " par ailleurs ". Donc, " par ailleurs ", le concept est valable, mais à la marque il sagit de tout autre chose : non pas du savoir mais de la vérité. Cette disjonction apparaît dans le caractère nécessairement absurde de la métaphore (le dernier des chevaliers français nétait assurément pas un félin dAfrique), où nous retrouvons limpossibilité de la semblance, cest-à-dire limpossibilité de dire ce que nimporte qui dirait à la même place : personne ne peut dire que Bayard était un lion. Personne, sauf celui qui nappartient plus à lhumanité, dans sa capacité de vérité (mais " par ailleurs ", il lui appartient bien entendu toujours !). Et là où il est extérieur à lhumain et donc à lui-même, il pose un dire qui va sidérer tout le monde par le caractère littéraire de sa justesse faisant dès lors apparaître la littérature comme le discours de celui qui est marqué, en tant que tel.
Si vous acceptez ce petit élément que je vous propose pour penser la métaphore, vous commencez à entrevoir le rapport entre la promesse qui est louverture même du temps et la sensibilité dont je vous ai indiqué, exemples à lappui, quelle était le lieu propre de la sincérité : la sincérité nest pas la sotte mise à nu dun sujet qui se voudrait " authentique " (comme si ce terme signifiait jamais autre chose que mensonge par exemple dans Sein und Zeit ce terme signifie en réalité " opposé à laméricanisation de la vie européenne ") mais le rapport du sujet au caractère littéraire de sa propre existence. Par " littéraire ", je ne nomme pas un quelconque imaginaire, mais la différence de la métaphore et du concept cest-à-dire de la singularité et de la semblance. Le mensonge réflexif est dêtre celui que nous ne sommes que " par ailleurs " (et que nous sommes donc effectivement !), et il soppose à la sincérité qui fait résider le sujet dans son absence (personne ne peut fabriquer volontairement une métaphore : elle est plus forte que nous dans notre propre parole), en tant que cette absence est littéraire cest-à-dire singulière (métaphorique, par opposition à luniversalité du concept).
Vous voyez où je veux en venir : la sincérité, cest simplement dêtre quelquun de littéraire. Non pas surtout dêtre un personnage (on peut citer une infinité de personnages littéraires qui sont plus ou moins de mauvaise foi), encore moins de senfermer dans on ne sait quelle qualité exquise du monde et de la subjectivité, mais de ne pas être le sujet transcendantal quon est forcément tous " par ailleurs ". Un individu que jappelle littéraire ici est quelquun dont une narration simpose comme ce qui va tourner autour dun vide qui sera le vide du concept que quiconque réaliserait à sa place. Je le dis autrement : une personne sincère est forcément ceci ou cela (consommateur, contribuable, etc.) mais limpossibilité quelle le soit toute donne lieu à un mouvement du sens qui la dessine en creux, et qui est proprement le lieu de la marque. Il y a des gens dont la vie est par ailleurs fort banale, quon pourrait pour cela croire médiocres, et qui ne le sont pourtant pas parce quil est impossible de les ramener à une réalité qui est la leur, cest-à-dire la réalité qui serait aussi bien celle dune autre personne à la même place.
Je le dis autrement : il y a des gens dont il est impossible de parler autrement que par métaphores. Je dis que ces gens sont sincères, parce quà leur propos le semblant apparaît dans son caractère mensonger alors que dautre personnes le constituent au contraire comme vrai parce quelles ne sont rien dautre que leur propre place.
La sincérité est étonnante quand on la rencontre et cest toujours une épreuve. On peut la saisir du coin de l'il sur une silhouette, dans une démarche, dans un sourire à peine ébauché alors même que la personne concernée est enfermée dans un rôle (agissements professionnels, situations de famille, etc.) cest-à-dire dans le mensonge. La distinction de la marque et du " par ailleurs " est alors frappante et elle nous revient comme en pleine figure : un instant de sincérité se fait en nous, un instant de désarroi devant ce que nous avons à peine cru reconnaître. Ce désarroi fonctionne un peu comme un détecteur de littérature, si je peux mexprimer ainsi : de certains visages aperçus dans la foule, on sait quil est impossible de parler autrement que dans un poème ou un roman, parce que leur réalité même est littéraire. Et jappelle écrivain celui qui noublie pas cette vérité.
Comme position, la sincérité est lenvers dune figure subjective quil faut nommer " écrivain ".
La sincérité est un acte quon peut donc déceler littérairement parce quil est de nature littéraire, cest-à-dire métaphorique, et il réside dans linvention dun sens littéralement inouï, qui va simposer comme vrai non pas parce quil représenterait particulièrement bien on n sait quelle réalité préexistante, mais parce quil vaut pour ainsi dire en lui-même. Une métaphore en soi, qui se donner à lire non pas franchement (ce qui renverrait au concept de métaphore, et donc à un degré supérieur du semblant) mais toujours latéralement, à peine, sur les bords des évidences qui renvoient expressément au savoir que nous avons forcément de toute chose. Le littéraire nest pas une nature qui devrait alors relever dun concept, mais cest la bordure incertaine de ce qui ne fait pas question. Parler de littéraire au sens où je signale des personnes " littéraires ", cest renvoyer aux franges du monde cest-à-dire du savoir et de la réflexion, à une insuffisance des concepts dont on ne peut pourtant pas arguer parce quelle nest tout simplement pas réelle le concept en tant que tel étant nécessairement la vérité de tout ce dont on peut parler. Cette marge métaphorique, on en a lidée quand quelquun nous dit quil a compris, mais quand même pas vraiment. Ainsi peut-on tout comprendre dun personnage, tout en laissant subsister dans notre certitude une frange dinsatisfaction dont on ne pourrait jamais dire à quoi elle correspond. Cette frange ne sera indiquée que métaphoriquement, comme dans une impuissance du concept incompréhensible à lui-même.
Dire quon a tout compris, cest dire quon a été jusquau point où la littérature prend le relais. Vous avez compris que ce point nest autre que la marque.
Une personne sincère est une personne qui est donc située à la frange delle-même, cest-à-dire de ce que nimporte qui aurait été en sétant vraiment trouvé à sa place. Paradoxe suprême, par conséquent : nous découvrons que la sincérité est une sorte de duplicité : celle de la marque et du " par ailleurs ". A ceci près que ce nen est donc pas vraiment une, puisque la marque nest pas autre chose que la réalité dont on a " par ailleurs " la compréhension. Hors de ce quon a raison de reconnaître, la métaphore vient sous notre plume, parfois à notre plus grande surprise, et cest dune sincérité quil est question, indistinctement en nous et dans la réalité dont on parle. Je dirai ainsi que Bayard se battait sincèrement et que cest en cela quil a marqué ses compagnons, les barrant définitivement, pour ce qui était de lui, de leur accès réflexif au concept autrement dit leur donnant peut-être pour la seule fois de leur vie la possibilité dune parole sincère... La parole poétique accueille donc la sincérité en tant que telle, cest-à-dire comme la non vérité de la réalité dont on relève indubitablement.
Je donne ainsi un dernier exemple, qui vous permettra enfin dêtre libéré du subjectivisme habituellement attaché à cette notion : Francis Ponge, quand nous le lisons, nous fait reconnaître quun cageot abandonné après le marché peut être un objet sincère...
Vous savez que les objets sont susceptibles de toutes sortes de dispositions : une caserne est par exemple un bâtiment ennuyeux, une pince multiprises est un objet intelligent (je ne parle pas de sa conception par un ingénieur qui aurait en quelque sorte matérialisé là son esprit astucieux, mais bien de lobjet lui-même), etc. Je ne résiste pas au plaisir de vous donner le paradigme de cette liste indéfinie : une certaine casquette, qui est dune bêtise quasiment impossible à concevoir tellement elle est massive (celle du jeune Charles Bovary). Que des choses soient intelligente ou bêtes, daccord ; mais sincères ? eh bien ceux dentre vous qui ont lu Le parti pris des choses savent quun cageot abandonné est aussi un objet sincère bien quil sagisse " par ailleurs " dun simple emballage auquel personne ne songerait à attribuer la moindre subjectivité. En certains objets, on peut retrouver cette distinction de la marque et du par ailleurs, et par conséquent de la métaphore et du concept, que je vois au principe de la sincérité. De même quil y a des maisons prétentieuses ou dautres qui sont modestes, il y a des maisons sincères et cest toujours une joie, une fête pour nous autres qui sommes faits de langage, dêtre accueillis par elles...
La sincérité, cest limpossibilité de vraiment relever pour soi du concept, alors même quil est par définition la vérité réflexive de ce quil comprend. Non pas encore une fois quil sagisse dun quelconque ineffable, mais bien au contraire en ceci quune nécessité de parole se fait jour là où il semblait bien que le savoir suffisait. Les réalités littéraires, quil sagisse de personne ou de choses, sont donc sincères en ce sens quelles se situent dans lailleurs de leur " par ailleurs " : au lieu dune marque qui nest rien dautre que linsuffisance du savoir par définition suffisant.
Vous pouvez alors me rappeler la simplicité dont la notion est impliquée dans celle de sincérité, et vous opposer à cette duplicité de la marque et du par ailleurs. Cependant je maintiens la distinction que je fais entre la nécessité conceptuelle et la nécessité métaphorique.
Nimporte quel exemple doit nous assurer de la nécessité de ce maintien. Reprenons le cageot de Francis Ponge : objet littéraire sil en est, bien que " par ailleurs " emballage. Mais quel emballage ? Ponge le dit : " une simple caisse à claire-voie " (souligné par moi). Est-ce à dire que sa simplicité serait objective, comme on peut dire quun caillou est un objet simple pour la perception ? Non, bien sûr, puisquun cageot présente des alternances de pleins et de vides déjà un peu compliquées : il sagit de cette simplicité qui est déjà engagée dans la modestie, comme quand on parle dune petit vin tout simple pour dire quil est " sans prétention ". Relativement compliqué comme objet réel, le cageot est simple comme objet littéraire (pareillement un petit vin tout simple est néanmoins très complexe chimiquement). Or en quoi consiste-t-elle, cette " simplicité ", sinon en ceci quil distingue sa vérité de sa réalité comme la parole du poète qui le recueille se distingue de celle du marchand qui la utilisé ? La réalité et la vérité seraient donc deux choses, contredisant ainsi à lessentielle simplicité de ce qui est sincère ? Non, puisqualors la vérité serait une sorte de réalité ! Il ny a rien que la réalité (et donc que la pertinence du concept), et par " vérité " il ne sagit jamais dautre chose. Ce qui est simple, cest donc la réalité seule, puisquil ny a rien dautre mais la réalité comme nétant pas la vérité. Doù nous apercevons que la réalité nest finalement pas différente de lacte de sa propre distinction entre elle-même et... rien.
Quel rien, demanderez-vous ? Ici encore le texte de Ponge nous lindique : ce cageot est mis au rebut, déjà jeté à peine utilisé. Or comment voulez-vous quon appelle ce rejet dont le poète le sauve, sinon une épreuve celle de son insignifiance et de son abandon ? Le cageot est donc marqué, selon ma définition de la marque comme reste de lépreuve, et cest bien pour cette raison quil est littéraire, et utilitaire seulement " par ailleurs ". Là où il est marqué, il est en vérité ; et ne peut être en vérité que ce qui est " par ailleurs " en réalité. La réalité est tout, hors de quoi il ny a par définition rien, de sorte quil est impossible de parler dune duplicité. La vérité, cest simplement que la réalité ne soit pas la vérité, et surtout pas quelque chose dautre ! Par exemple la vérité du cageot, cest labandon et linsignifiance, labandon comme motivée ailleurs (dans lesprit des hommes) par linsignifiance, et limpossibilité que cette motivation ne soit pas une destinée cest-à-dire une nécessité qui était vraie davance (puisque le cageot est encore neuf quand on le jette : son rebut nest pas la conséquence dune usure mais appartient déjà à son concept). Sa réalité, cest tout simplement dêtre un cageot.
Si nous revenons à lacception personnelle de notre notion, je dirait quune personne sincère est une personne qui nous fait pressentir que la vérité des humains nest pas leur réalité, bien quil ny ait rien dautre que cette réalité qui les épuise " par ailleurs ". Je mexplique, dabord à un tout premier niveau, le plus simple. Je dirai ainsi que la vérité des humains nest pas leur vie, bien quil ny ait rien dautre que leur vie. Cest quoi, alors ? Réponse : leur mortalité. On voit bien là quil ny a rien dautre que la réalité : la mortalité que je distingue de la vie nen diffère aucunement. Et pourtant ce nest pas du tout la même chose dêtre vivant et dêtre mortel : cela ne concerne absolument pas les mêmes personnes... Est mortelle la personne qui nest pas revenue dune certaine épreuve, et elle seulement, de sorte quà la dire mortelle pour indiquer quelle est vivante, on le fait en quelque sorte à la marge de la compréhension quon en a, engageant par là même une parole déjà littéraire qui va dire cette distinction entre vivre et être mortel que le concept ne peut pas dire. La personne qui suscite ainsi lécriture littéraire est sincère.
Quel rapport avec linvention métaphorique, me demanderez-vous pour finir ? Eh bien je dirai quune vie ainsi définie, la vie de telle personne singulière (sa mortalité et non pas la moralité en général), est une compréhension absolument inouïe de lexistence par la vie. Jai indiqué la dernière fois que la vie était la métaphore de lexistence je dis aujourdhui que la sincérité donne expressément le surplus de sens qui vient sajouter impossiblement cest-à-dire littérairement à cette idée générale.
A quoi certains dentre vous objecteront immédiatement que cette nécessité définit nimporte qui. En effet, dès que je considère une personne comme telle (sujet de droit par opposition au sujet de fait quelle est aussi " par ailleurs "), je suis obligé de réfléchir ma reconnaissance en posant comme lui étant propre un certain savoir concernant la vérité et lexistence, pour quelle ait raison dagir comme je ne peux pas me représenter quon ait raison dagir (sinon, je fais de cette personne un moment du monde leffet de son conditionnement, de son ignorance, de sa fatigue, etc. et donc je la nie comme sujet de droit en la réduisant à une détermination factuelle). Dans ma réflexion tout sujet de droit est donc un sujet ayant raison en fin de compte au sujet de lexistence et de la vérité (vous savez que jai nommé cette nécessité réflexive la " psychanalyse de droit ", mais peu importe ici) faute de quoi je devrais lui donner tort et par là même le renvoyer dans lordre de lex-cuse purement factuelle.
Quelle différence avec la sincérité, me demanderez-vous ? Mais celle-ci : quand il sagit de nimporte quelle personne, la réflexion de ma reconnaissance se fait nécessairement en moi, et cest en moi que je trouve ce " savoir personnel " que je dois lui supposer pour ne pas lui donner tort de vivre comme elle vit. Il sagit donc dune nécessité purement réflexive, qui ne légifère nullement sur la personne concernée (cela ne vaut que pour moi : puisque je refuse de ne pas reconnaître telle personne, je dois construire dans mon jugement la vérité impliquée en moi par ce refus) ; eh bien quand il sagit dune personne sincère, cest en elle !
Voilà ma dernière thèse : la sincérité est la nécessité que la supposition de vérité inhérente à toute reconnaissance personnelle cesse dêtre une supposition ! Cest dans sa réalité propre, en tant que cette réalité ne vaut que " par ailleurs ", que je lis la vérité au lieu de la construire dans ma réflexion comme je dois nécessairement le faire quand il sagit dune personne indifférente... Pour ceux qui connaissent un peu mes travaux, je dirai ainsi que la sincérité est la nécessité objective et non plus subjective de la " psychanalyse de droit ".
Ainsi peut-on revenir à lidée que je vous présentais la dernière fois de la vie comme métaphore de lexistence : au lieu que la singularité de cette métaphore soit construite dans la réflexion que je fais dune reconnaissance inconditionnelle (je puis avoir tort en tout, sauf quand je reconnais une personne comme telle), elle lest dans cette reconnaissance elle-même...
Une personne sincère me donne à voir la vérité personnelle, cest-à-dire la métaphore inouïe de lexistence quand une personne ordinaire me contraint à ladmettre et à en construire le savoir.
Une personne sincère est quelquun dont la reconnaissance comme autorisée de la vérité nest pas une opération de la réflexion. Pour faire comprendre cela, je pourrais par exemple me référer à la critique de la faculté de juger. Vous savez que le jugement esthétique, pour Kant, nest pas du tout législateur : contrairement au jugement logique, il ne soumet pas les objets à des conditions transcendantales, mais il concerne la dimension purement subjective de nos facultés, le " libre jeu " de notre entendement qui unifie et de notre imagination qui retient la forme des réalités qui se présentent à nous. Le sentiment du beau ne concerne donc pas une qualité que nous reconnaîtrions aux objets, mais il concerne seulement un plaisir que nous ressentons dans notre réflexion en tant quelle fait passer de la sensation qui nous ouvre au monde au sentiment qui est purement interne et subjectif. Je ne peux donc pas dire objectivement qu'il y a de belles choses (même sil y a des choses qui conviennent au libre jeu de mes facultés), mais je dis que le plaisir que jai à me les représenter est un plaisir nécessaire. Voilà, grossièrement résumée, lidée de Kant. Eh bien concevez cette idée quil y aurait une chose vraiment belle, cest-à-dire qui serait sujet de sa propre beauté alors que dans le jugement réfléchissant cest toujours nous qui sommes ce sujet (cest comme unité du libre jeu de mon entendement et de mon imagination que je suis sujet de la beauté des choses que japerçois). Concevez donc que la beauté vaille en soi ce qui nest pas du tout inconcevable, si lon admet quelle est lapparence comme telle, cest-à-dire comme pellicule tendue sur le néant (de sorte que le jugement esthétique est la dernière étape subjective avant leffroi). Eh bien si vous concevez quune chose peut être intrinsèquement belle à lencontre de toute nécessité transcendantale, vous concevrez par analogie ce que je veux dire en parlant de la sincérité : quune personne (voire une chose) soit vraie non pas par moi, dans la nécessité éthique de ma réflexion, mais en quelque sorte vraiment vraie duplicité où japerçois le principe de la simplicité exigé par notre notion.
Il y a des gens qui " sont " lexistence elle-même. Dans cette formule, il faut écrire sont entre guillemets pour indiquer le caractère métaphorique de cette existence. Des gens qui sont proprement des métaphores cest-à-dire qui sont la vérité en personne la vérité ne sentendant quà lencontre du savoir cest-à-dire que dans le surplus métaphorique. Ces gens, rien quà les regarder, on a tout compris...
Il y plusieurs années, javais fait ici même un cours sur le visage, et la question de la sincérité est inséparable de celle du visage, dont Lévinas nous apprend quil est avant tout ouverture aux autres, et, comme il dit " exposition " exposition à la reconnaissance, à lamour, mais aussi au mépris et à loutrage.
Or lessentiel de mon enseignement avait consisté à mettre en avant cette idée, que jai essayé de préciser, quon ne pouvait regarder un visage sans comprendre quelque chose. Quoi ? Dire " la vérité " serait bien entendu trop vague, mais il y a de cela : certains visages, comme celui de Lino Ventura dont un étudiant avait apporté une photo, menseignent que le monde est massivité, solidité, ancrage et que vivre consiste, dune manière qui va malheureusement la fissurer, a assumer cette signification originelle. Dautres menseignent au contraire quil est évanescence, inconsistance, fuite, que rien ne tient, que tout se délite continuellement, que rien ne sert à rien. Dautres encore enseignent que les choses sont exactement ce que nous savons quelles sont et quil ny a pas dautre problème que de savoir y faire. Dautres enfin, plutôt féminins alors que les précédents sont toujours masculins, menseignent que le savoir manque toujours et que tout est en attente de la vérité qui le dirait enfin... jarrête ici lénumération qui, de toute façon, reste trop générale et qui est infidèle pour cette raison à lidée que javais développée à ce moment là dun " portrait philosophique " et dont je dirais aujourdhui quelle était celle de la sincérité.
Eh bien je dirais aujourdhui que la sincérité consiste à être " exposé ", au sens exact employé par Lévinas à propos du visage. Il y a les exposés, et puis il y a tous les autres.
Lexposition concerne alors " la vérité en personne ", par opposition à la figure qui manifeste seulement une essence cest-à-dire une savoir (comme quand on dit dun blessé quil na plus figure humaine). La sincérité est donc lextériorité au savoir comme exposée et vous comprenez pourquoi elle se situe plutôt du côté féminin de lexistence. Eh bien cette exposition est ce qui renvoie à rien tout ce travail de réflexion de la reconnaissance personnelle que jai nommé " psychanalyse de droit ". Car la vérité na plus besoin dêtre construite, quand elle est non pas donnée (car la vérité nest pas un fait) mais bien exposée exposée dabord à la dénégation dans le mensonge et lesprit de sérieux. Je le dis autrement : lexposition de la vérité, cest la différence du visage et de la figure différence inconsistante mais qui est seule à compter.
Les sincères sont donc facile à reconnaître à leur exposition qui rend vaine la nécessité philosophique de construire le savoir dont lautre doit forcément sautoriser pour avoir raison (car sil a tort, il est un moment du monde et non une personne) savoir qui nest évidemment que la philosophie elle-même. Vous êtes sûr dêtre en face dune personne sincère quand la philosophie cesse dêtre nécessaire.
La sensibilité aux questions philosophiques renvoie donc à une reconnaissance : celle du caractère déjà philosophique des personnes sincères. Et si elles se reconnaissent dans les questions qui mettent en cause à la fois lexistence et la vérité, cest parce quelles croient y pressentir non pas la vérité dun autre quelles auraient reconnues mais celle que nous reconnaissons en elles...
Je vous remercie de votre attention.
Retour à en haut de cette page