A propos de l'âme
Certains lieux ou certaines actions finissent par rendre la vie inacceptable alors même qu'ils se constituent d'en être l'assurance : il y a des villes pourvues de toutes les commodités dont nous disons pourtant qu'elles n'ont pas d'âme, et des possibilités d'obtenir ce que nous désirons qui ne l'offrent qu'à ce que nous ayons d'abord à y perdre notre âme. Un homme peut n'avoir pas d'âme, à rester inflexible sur les nécessités de son devoir. Des maisons neuves, fonctionnelles et joliment décorées peuvent aussi donner le sentiment d'être sans âme, et bien d'autres choses encore. Sans qu'il soit besoin de renvoyer aux croyances religieuses ou aux dogmatismes métaphysiques, la question de l'âme s'impose ainsi comme s'il n'allait pas de soi que fût possible ce dont toutes les conditions sont assurées, et d'autant plus que l'assurance est plus grande : les lieux qu'on dit sans âme ont pour premier caractère de ne rien laisser à l'ambiguïté. En ce sens, l'âme n'est pas une réalité qu'une vie élargie à sa dimension " spirituelle ", c'est-à-dire encore plus assurée, comprendrait globalement. Elle n'est pas non plus un bien qui serait plus essentiel que les autres, puisque c'est justement pour jouir du bien ou de l'aspect de la vie qui nous semble le plus essentiel qu'on peut être amené à " perdre " ou " vendre " son âme.
1. le champ de lâme
Ce nest pas à chaque instant quon est sur le point de " perdre ", de " vendre " voire parfois de " sauver " son âme, mais seulement à des moments où il semble que tout soit mis en balance avec quelque chose, un bien (la richesse, la santé, etc.) ayant la particularité de rendre valables et non pas seulement réels tous les autres. Ordonnant axiologiquement la vie en général, un premier bien paraît donc la rendre justiciable dun dernier savoir : le savoir dune condition elle-même inconditionnelle dont tout devrait relever pour valoir, et quil est dès lors légitime de vouloir obtenir ou recouvrer à nimporte quel prix. Et en effet : si cest vraiment le premier des biens, il serait absurde de limiter le prix quil pourrait éventuellement coûter ; or perdre son âme consiste justement à être prêt à faire nimporte quoi, à ne fixer aucune limite au prix quon acceptera de payer pour que les biens de la vie et donc la vie elle-même soient " valables " et pas simplement réels pour vivre enfin la " vraie " vie dont resteraient privés ceux qui nosent pas sassurer inconditionnellement de ce qui conditionne toute valeur et toute vérité. Or lhomme qui ne reconnaît aucune limite au droit quil saccorde à lui-même de tout faire quand il sagit vraiment de lessentiel est un homme sans âme quelles que soient par ailleurs les qualités éventuellement éminentes quon peut lui reconnaître. Quant aux autres, ceux qui nont aucune certitude sur la vérité de la vie et qui nont donc pas décidé au fond deux-mêmes que rien ne saurait compter en face de lessentiel, le hasard ou lhistoire peuvent malgré tout les confronter à des éventualités ultimement décisives cest-à-dire instituant une réalité quelconque sa vie, quon pourrait sauver contre celle dun autre ; lopportunité inattendue dêtre riche au prix de renier une parole quon avait donnée à cette place de la vérité où les premiers sassurent si solidement dêtre bien ceux quils ont raison dêtre. La question de lâme apparaît donc là où il sagit de mettre en uvre un savoir de dernière instance, un savoir dont tous les autres savoirs instituteurs de biens trouveraient leur vérité de relever, et quil faut dès lors nommer le savoir sinon de la vraie vie du moins de la vraie condition de la vie : à cette place où quelquun se pose comme inconditionnellement justifié à faire ce quil fait, cest-à-dire à être ce quil est, par exemple un traître ou un fonctionnaire pointilleux, un héros intransigeant ou un gestionnaire qui fait simplement son travail. Lâme est donc aussi bien lenjeu habituellement inaperçu du quotidien où il est possible, comme on dit, de " savoir ce que lon veut " et dêtre par conséquent sans égards pour le reste. En ce sens le plus modeste des biens ou le plus modeste des savoirs, justement dêtre valables et pas simplement réels, témoignent de lâme en faisant apparaître sa question comme leur envers habituellement impensé : celle de ce quon accepterait de perdre en échange de la toute première condition des valeurs, cette condition parfois si triviale qui fait en fin de compte reconnaître celui quon est.
Ainsi impliquée dans le service habituel des biens et des appropriations, la question de lâme nest plus réservée à certains moments critiques de lexistence, parce que chaque occurrence est toujours-déjà vectorialisée vers une " vérité conditionnelle de la vie " dont la position dun bien de première instance assure la détermination, et quelle procède par conséquent dune décision originelle qui aura conféré à ce bien le statut de causer toutes les valeurs et toutes les vérités en tant que telles. Or cette décision portant sur linconditionné, on la dira forcément extrême. Remarquons donc que lextrême où se prennent les décisions dont lâme est lenjeu nest pas forcément lextraordinaire : il peut arriver quune occurrence fatale concerne nimporte qui, là même où nul naurait lidée dapercevoir une situation tragique. Ainsi, quand quelqu'un décide brusquement, comme le héros de Sartre dans l'Enfance d'un Chef, que le savoir de soi-même vaudra désormais toujours et partout, il perd son âme même s'il na commis aucun crime ; quand un professeur trouve plus gratifiant de " mettre la culture au service de l'entreprise " ou quand un psychanalyste s'engage comme " créatif " dans une agence de publicité, il perd son âme. Rien là de répréhensible : seulement des décisions professionnelles et sociales somme toute très banales, comme chacun peut être amené à en prendre. Et puis les gens sans âme courent les rues, comme cet employé de laide sociale qui refuse les subsides à une famille en détresse pour la raison irrécusable que son dossier n'est pas complet et qu'il sait bien, comme nous tous, que l'attribution d'une aide à des gens dont les droits ne sont pas totalement établis est la porte ouverte à tous les abus, ou comme ce profiteur qui sait bien que dautres ne se gêneraient pas pour faire ce quil aurait dès lors tort de ne pas faire. Il n'y a que les gens qui " sauvent " leur âme qu'on ne rencontre pas souvent, car c'est toujours de la mort qu'il s'agit là : on ne rachète son âme quau prix de tout (y compris, donc, de sa conscience morale)(1). Bref, on est sans âme à ne pas céder sur la nécessité que la vérité reste la cause de ce quon fera, et on perd son âme à instituer cette nécessité à lencontre de lambiguïté des situations courantes qui ne sont jamais entièrement résolues, des actes humains qui ne sont jamais totalement univoques, des résultats qui ne sont jamais entièrement ce quon attendait, des valeurs inhérentes à la vie des autres et de soi-même qui ne sont jamais exactement ce quelles devraient être. Et comme la décision de sen tenir à sa propre certitude vaut aussi bien dans la banalité quotidienne, extrême à sa façon, que dans les plus situations les plus paroxystiques, nous devons reconnaître l'impossibilité de circonscrire le champ de l'âme et par conséquent de le limiter a priori.
La question de lâme est donc inséparable de celle, quotidienne ou exceptionnelle, dune ultime vérité dont toutes les autres, davance ou après coup, auraient à relever et qui assurerait enfin dans sa subjectivité celui qui la sert parce quelle autoriserait dune légitimité inconditionnelle les nécessités dont lui-même sautorise. Lâme nest en ce sens enjeu de lextrême que parce quil est possible, au nom dun savoir de " la vie " (" la vie, cest dabord de rester vivant : le reste viendra après " ou " la vie, cest de profiter au maximum " ou " la vie, cest de servir lidéal à lencontre de quoi rien ne saurait compter ", etc.) de dénier à celui-ci sa réalité, cest-à-dire le fait quon soit arrivé en un lieu historique, social, existentiel où, justement, le savoir cesse dy autoriser la vie. Un kapo a parfaitement indiqué la vérité de lextrême à Primo Levi, qui demandait pourquoi on le battait : " Hier ist kein warum ! " (ici, il ny a pas de pourquoi !).
Cest quen effet les situations extrêmes se reconnaissent à leur premier trait qui est l'inanité des savoir dont nos choix sautorisent à chaque instant. Autrement dit ce sont des situations dans lesquelles l'idée même de choisir n'a plus aucun sens parce qu'il n'y a de choix que depuis un savoir conscient ou inconscient (on choisit forcément le préférable, or c'est le savoir qui le fait apparaître comme tel), et que ces situations sont d'abord déterminées par le surgissement d'un réel qui exclut jusqu'à la possibilité de la représentation. Car tout savoir, comme possibilité a priori des choses, suppose une temporalité et une spatialité instituant la distance ontologique permettant aux choses d'apparaître comme possibles avant d'apparaître comme réelles, alors mêmes qu'elles sont uniment rassemblées dans leur propre présence. Habituellement, la distance phénoménale est déterminée par les savoirs que notre histoire nous a fait incorporer sous formes d'habitudes, de dispositions, de tendances. C'est cette distance allant de soi dans l'ordre mondain que certains événements abolissent, instituant par là même un non-ordre qui appartient malgré tout encore à la vie et qu'on peut, pour cette raison, nommer l'extrême. Quand donc on peut encore choisir, c'est que la réalité des choses continue d'être anticipée par le savoir dont elles relèvent et qui les constitue, non seulement au sens de la détermination eidétique (telle chose relève de tel ou tel savoir, de sorte que son aperception comme ceci ou cela accomplit ledit savoir), mais encore ontologiquement (n'importe quoi n'est réel qu'à avoir préalablement été possible). Par contre, à lextrême de la vie, du pouvoir, de l'amour, de la politique, etc., aucun savoir n'est pertinent, ni par conséquent aucun choix possible : il n'y a plus d'actions, mais des actes parce que plus rien ne pouvait être anticipé. Autrement dit, la décision impose alors, hors de toute rationalité commune, des options dont on ne peut dès lors plus dire quelles vaudraient pour nimporte quel sujet se trouvant dans la même situation, cest-à-dire pour nimporte quel sujet capable de retenir des raisons dagir et danticiper des conséquences probables. Alors que le choix est juridiquement universel et donc principiellement anonyme (n'importe qui, dans la même situation et disposant des mêmes informations, ferait la même chose), la décision renvoie à un acte qu'aucun savoir préalable n'autorise ni ne suffit à expliquer, et qui diffère son sujet de la fonction par laquelle il est habituellement identifié comme étant lui-même (moi, acheteur ; moi, fonctionnaire ; moi, membre de telle famille, moi appartenant à tel milieu, etc.). Le choix est toujours mondain, la décision jamais. Mais on peut décider quelle le sera malgré tout, cest-à-dire quon peut se justifier soi-même des meilleures raisons, là même où il ny a plus de pourquoi et par conséquent plus de choix possible : par exemple on peut décider, brusquement ou depuis toujours, quon sautorisera de la lutte pour la vie qui justifie lélimination des plus faibles, ou de lHumanité future qui mérite quon lui sacrifie les personnes présentes, ou dautres raisons encore, individuelles ou collectives, sordides ou sublimes. On perd alors son âme, ou on a toujours été sans âme.
Or ces raisons de dernière instance, elles sont irréfutables. Comment contester par exemple que la vie soit une lutte ? comment contester que son maintient conditionne toute action et toute évaluation ? comment contester que lhomme soit un être social et que la " réussite " soit lenjeu constant de la vie sociale ? comment contester que lhistoire produise une aliénation interdisant à chacun dêtre jamais cet " homme total " quil serait sans les fatalités de classe ? Et ainsi de suite : autant de façon de justifier en dernière instance, autant de façons de perdre son âme. Le paradoxe est en effet quen la perte de lâme il ne soit nullement question davoir tort, justement parce que tout savoir s'accomplit en indication du préférable à partir de son inconditionnelle identification à la vérité savoir-vérité dont il s'agit finalement de réaliser dans son caractère originel, comme subjectivité autorisée, la légitime universalité cest-à-dire le statut intrinsèquement métaphysique. Car de tout savoir, parce quil est instituteur de subjectivité finalisée dans son universalisation, on peut dire quil est en même temps savoir des dernières justifications. Ainsi le médecin (qui voudrait que tout le monde soit en bonne santé) peut montrer que tout est finalement médical et par conséquent que la volonté de soigner justifie tous les acharnements ; le prêtre (qui voudrait que tout le monde tourne son existence vers le Créateur) que tout est finalement religieux et par conséquent quon envoie les hérétiques au bûcher pour leur bien ; le militant (qui voudrait que lHumanité soit enfin libre) que tout est politique et par conséquent quil faut commencer par débarrasser la société de ses éléments irrécupérables, et ainsi de suite : autant de savoirs, autant de certitudes salutaires, autant de façons de perdre son âme. Point nest dailleurs besoin den appeler à de tels exemples que notre époque civilisée ne manquerait pas de réfléchir (le vrai médecin sait ne pas sacharner quand ce nest plus utile ; le vrai religieux sait que la prière pour les hérétiques est plus efficace que la destruction de leur corps ; le vrai militant sait quil y a des contradictions sociales à assumer, etc.) ; limitons-nous plutôt à constater des impossibilités de jugements : qui reprocherait à un déporté qui a survécu davoir fait tout, vraiment tout, ce quil fallait pour cela (13)? et qui reprocherait à un agent de la fonction publique dappliquer les règlements avec rigueur, quand cette application est toute la consistance de sa fonction et que cette fonction relève elle-même dune nécessité qui nest pas seulement sociale mais morale ? Lun et lautre ont donc totalement raison et cest bien en cela que l'âme est en cause.
Au lieu où les savoirs cessent de valoir, lhomme est nu ; et le paradoxe de lextrême est alors dêtre le lieu de la décision de continuer malgré tout à faire valoir les savoirs, et donc dêtre le lieu du déni de la limite aux possibilités mondaines. Pour un homme sans âme, rien ne doit excéder le monde : il ny a que des problèmes à résoudre et des possibilités à exploiter. Aussi lextrême, dimension radicale du quotidien ou trait de certaines situations exceptionnelles, est-il le lieu de la vérité de chacun, telle que la question des limites en est linstitution vérité personnelle hors de toute possibilité quon soit excusé, cest-à-dire vérité dont les savoirs habituellement mis en uvre sont proprement limpossibilité. Car le savoir est toujours notre excuse, au sens le plus littéral du mot : que l'action soit valable et c'est le savoir qui a seul fonctionné (ainsi le médecin qui guérit son malade n'est-il rien d'autre que l'efficience de la médecine) ; qu'elle ne le soit pas et c'est alors le manque de savoir qui sera seul responsable (" je ne savais pas ", " je ne pouvais pas savoir ") ; et dès lors peu importe que la question se pose au niveau technique ou au niveau moral puisque la morale est encore un savoir, non pas au sens où il existerait des réalités nouménales auxquelles elle permettrait davoir accès, mais en ce sens très précis quelle est une posture d'énonciation autorisée permettant de porter des jugements. Nous ne saurons jamais, pour la plupart, ce que nous aurions fait dans les circonstances comme celles des camps de concentration ; mais nous savons sans hésitation que ceux qui y ont séjourné se sont d'une certaine manière rencontrés eux-mêmes. Eux savent ce que valent les prestiges du moi si lon désigne ainsi lhypothèse, proprement constitutive de la subjectivité, que rien ne saurait échapper aux savoirs dont elle sautorise implicitement et qu'en conséquence rien ne puisse être jamais vraiment extrême, c'est-à-dire réel sans avoir été préalablement possible. Et certes ces prestiges paraissent irrécusables : toute réflexion que je puis faire m'assure que ce que je vivrai le sera toujours et forcément par moi ; de sorte que tout s'inscrit pour ainsi dire d'avance dans les a priori d'un rapport habituel au monde qui m'assure que j'aurai toujours affaire à du représentable et par conséquent à du partageable. Eh bien non. Car cette anticipation qui institue le moi dans son statut de sujet constituant pour l'universalité des objets possibles est justement ce que linanticipable réduit à linanité, là où limpossibilité des choix réduit quelquun à des décisions de dernière instance. Les évidences liées au moi ne sont en effet que celles des possibilités quil anticipe et quil aperçoit à lhorizon des réalités du monde, mais elles ne concernent pas ce qui échappe à lordre du prévisible et du vraisemblable, autrement dit lextrême. Lisons Primo Levi, Robert Antelme, Jean Améry, Varlam Chalamov et nous apprendrons que des gens modestes et effacés ont pu devenir des brutes sanguinaires parce que le hasard les avait momentanément dotés d'un pouvoir total sur un quelconque de leurs semblables ; nous apprendrons aussi que des personnages habituellement égoïstes et froids ont eu la surprise de se voir partager une nourriture dont la moindre parcelle était pourtant vitale, ou accomplir des actes altruistes à la réalité desquels ils n'arrivent plus à croire, une fois rendus aux habitudes de leur vie et de leur profession. Ils nont pas changé, à ceci près toutefois que celles-ci leur semblent désormais inconsistantes et factices, sans que pourtant ils puissent rien imaginer de plus réel ou de plus vrai.
Dans ces circonstances extrêmes, beaucoup ont donc décidé d'en rester malgré tout aux certitudes qui les faisaient vivre jusque là ; ils ont décidé de faire comme si la vie au camp était encore un moment de la vie, ne différant des autres que par les contraintes particulièrement intenses quil imposait. Ils ont même radicalisé leur position en prenant conscience que jusque là ils avaient implicitement fait tout ce quil fallait pour continuer à vivre, et en décidant quil sagissait désormais de le faire expressément. Et de fait, beaucoup ont survécu pour cette seule raison quils sen sont tenus à la décision de faire tout ce que cette évidence impliquait par exemple dénoncer des compagnons dont les velléités de résistance pouvaient être dangereuses, ou encore s'emparer du pain de ceux qui étaient trop faibles pour le défendre. Ces gens ont sauvé leur vie ; mais ils ont perdu leur âme. D'autres ne se sont jamais posé la question ; ils ont géré cette nouvelle situation au mieux de leurs intérêts comme ils l'avaient toujours fait, avec cette volonté rusée, opportuniste et jamais examinée qui assure lordinaire des réussites sociales. Eux aussi ont souvent survécu, mais ils ont toujours été sans âme. D'autres enfin, comme ce détenu que le syndicaliste Henri Krasucki a connu en déportation et dont les dénonciations avaient conduit à la mort plusieurs de ses compagnons, ont changé d'attitude et sacrifié leur vie dans des opérations de résistance ou de sauvetage peu raisonnables en termes defficacité. Ces gens sont morts et ils restent des assassins, mais ils ont sauvé leur âme. Les notions de lâme et de lextrême sont dimplication réciproque.
Refuser didentifier lextrême à un ordre particulier et clairement circonscrit, cest refuser de le différer nécessairement de la banalité. Des fonctionnaires ont perdu leur âme à appliquer des règlements que leur travail était dappliquer, et sont alors entrés dans une existence entière de bonne conscience et de certitude quils nont plus quittée, rivés quils étaient désormais à une " position subjective " qui pourrait bien suffire à définir lenfer. Dire que la banalité quotidienne ne protège pas du risque de lâme (on peut perdre son âme à rester tranquillement chez soi), cest dire que la limite des savoirs se trouve aussi bien en chacun de nous, à la fois parce que les meilleures raisons restent finalement sans justification réflexive (il faut encore décider quelles seront valables et pas simplement réelles), et surtout parce que les savoirs dont nous sommes faits sont parsemés de failles, d'achoppements, de ratés. Un simple lapsus latteste déjà, et nos rêves, mais aussi la parole actuelle qui, même cantonnée à un domaine prédéfini, dit toujours plus que ce qu'on savait quon allait dire. Impossible à fonder, le savoir que nous effectuons à chaque instant est donc en plus parsemé de failles, ce qui interdit à quiconque dêtre jamais totalement justifié. Or beaucoup d'entre nous décident que si, et referment aussitôt ces déchirures de l'ordre : ils décident instantanément qu'elles n'ont pas eu lieu et que la certitude du moi est une fondation suffisante pour les actes qui la réaliseront parce qu'il n'est tout simplement pas admissible qu'elles aient lieu quand on sait que les seules choses qui comptent pour soi sont celles qui sont importantes pour lordre dont on sautorise.
Cette dernière distinction est décisive et permet déclairer logiquement notre question, celle de lâme, telle quelle apparaît négativement dans la décision den rester aux vérités dont on a la certitude à lencontre dune reconnaissance des limites qui renvoie à limpossibilité non pas métaphysique mais éthique (car la métaphysique culmine dans la notion daséité) de jamais disposer de lorigine. Je lexpliciterai de la manière suivante. Ce qui importe, cest ce qui participe à la production des déterminations du moi ; par exemple, la vie de famille est plus ou moins importante que la vie professionnelle. Empruntons à Lacan la notion de " trait unaire " pour dire au contraire que ce qui compte ne concerne pas le moi mais la réalité quil y a quelquun, en tant quelle est pour ainsi dire attestée, enregistrée, comme une simple marque ou une encoche faite sur un objet atteste quil a été compté, sans rien lui apporter dautre que la pure différence (2). Dans les camps survivre importait à tout le monde, évidemment, et au plus haut point ; mais ce nétait pas la seule chose qui comptait pour des hommes comme Primo Levi Alors que l'importance désigne la production du moi à partir de déterminations déjà mondaines et donc communes (dans une ville ou un village, les gens importants, par définition, ce sont les notables), compter exempte du savoir, attestant seulement qu'il y a quelqu'un et non pas une simple représentation sociale (par exemple un membre de la famille, un professionnel, c'est-à-dire à chaque fois une réponse à la question de ce que l'on est, en oubli radical de la question demandant qui l'on est). Identifier ce qui importe à ce qui compte constitue une décision, celle de s'identifier à celui qu'on sait être et donc de faire ce quon sait devoir faire une décision prise le plus souvent sans qu'on ny ait jamais pensé et parfois depuis toujours, et qui est la perte de l'âme.
2. le genre de lâme
Posée à propos d'une décision extrême c'est-à-dire au-delà des limites d'un savoir identifiant et donc dun discours (familial, politique, culturel, administratif, religieux, moral...) qu'il suffit de laisser fonctionner sur le mode de la dernière instance pour croire qu'on est celui qu'on sait être, la question de l'âme est suscitée positivement ou négativement depuis un don ou une avarice de soi, une fidélité ou une désinvolture, une pudeur ou une certitude, une grâce ou l'application d'une nécessité.
Notion féminine, comme on voit ; un monde sans âme est exclusivement masculin (technique, finance, politique, administration, armée, etc.) : partout où il s'agit d'être bien décidé, et d'abord à propos de soi. Elle renvoie alors négativement au moi comme à lidentification passionnée du savoir de soi à la vérité, autrement dit à la récusation de toute éventualité quils puissent jamais différer parce qu'elle impliquerait pour chacun que sa vérité lui échappe n'advenant comme vérité qu'en cet extrême d'impossibilité dont toute la structure du monde est d'opérer la dénégation. Par savoir de soi, on nentend pas la prise de conscience réflexive que chacun peut opérer de lui-même, mais le savoir des objets en quoi le sujet se reconnaît et qui linstituent dès lors comme le sujet autorisé de leur représentation. Ainsi le savoir des maladies est propre au médecin, en ce sens que sa pensée est médicale et que les objets de cette pensée lui font constamment éprouver quil est médecin, puisquil aperçoit clairement et surtout légitimement des réalités auxquelles les autres sont aveugles (3). Or la question de lâme apparaît quand on reconnaît la corrélation quil y a entre cette identification aux objets du savoir inséparable de la certitude de soi et luniversalité de dernière instance du savoir, telle quon peut lexprimer subjectivement en parlant de son caractère constituant et donc transcendantal (tout ce qu'on pourra se présenter en relève davance et atteste quon a bien raison dêtre celui quon sait être), ou objectivement en disant quil y a potentiellement un savoir de tout (rien néchappe au savoir). Se prendre pour celui quon est, autrement dit pour son propre moi au sens de la légitimité de l'espace de constitution pour des objets assurés, est donc inséparable dune thèse ontologique pour laquelle tout doit dabord relever de sa possibilité (et la possibilité des choses, abstraction faite de leur réalité, cest le savoir) et dune thèse existentielle quon peut formuler ainsi : " en vérité tout est possible, puisque la vérité de toute chose (le savoir) est sa possibilité, et quil y a savoir de tout ". Dans ces propositions apparemment théoriques il sagit bien de lâme, puisqu'une personne pour qui tout est possible, comme le savoir se constitue transcendantalement de le poser, est une personne sans âme. Cette corrélation dune position subjective (se prendre pour celui quon sait être) et dune attitude existentielle (toute chose est originellement sa propre possibilité cest-à-dire une modalité extériorisée de lemprise du sujet qui la reconnaît et qui s'éprouve ainsi étrangère à toute éventualité de limitation), cette corrélation, disions-nous, définit la métaphysique comme demblée identifiée à lordre masculin ; et dautre part elle permet lémergence de la question de lâme, parce que la question de lextériorité au savoir (quest-ce quun lieu sans âme, par exemple un aéroport ou un centre commercial, sinon un lieu entièrement épuisé par le savoir de sa nécessité ?) na de réalité que relativement à la priori du savoir.
Ainsi la question de lâme se définit non pas dêtre une question positivement féminine (si le féminin était une figure positive, il sagirait du masculin dont on aurait simplement changé la dénomination), mais de ne pas être la question masculine ou, si lon préfère, de ne pas être métaphysique quand toute question lest forcément davance puisquelle est une demande et donc une supposition de savoir. Or ne pas être masculin désigne le féminin, dont on peut aussi bien parler comme de limpossibilité à la métaphysique (par exemple aucune femme ne peut croire que la sagesse est laccomplissement de la vie, même si celles qui enseignent la philosophie imaginent parfois quelles doivent le répéter à leurs élèves). La distinction entre ce qui compte et ce qui importe prend en compte cette différence, en tant quelle nest pas différence entre deux termes mais seulement différence à un seul terme : ce qui compte nest pas une nouvelle réalité qui, comme telle, importerait plus ou moins au sujet. Si lon nous accorde quune personne sans âme est dabord quelquun pour qui tout est possible cest-à-dire pour qui il ny a que du plus ou moins important dans le cadre a priori illimité de sa volonté, on nous accordera donc que perdre son âme consiste à avoir décidé que seul compterait pour soi ce qui importe (4) à ce quon sait être soi. Est donc sans âme une conduite exclusivement masculine (5) parce quelle se situe dans lordre dune identification a priori de soi-même par le savoir, à lencontre du féminin auquel lidentification nappartient pas demblée bien quelle reste subjectivement nécessaire, si lattitude féminine consiste à demander au masculin lassurance dune féminité qui ne diffère jamais de son propre caractère problématique (6). Et certes on peut trouver des femmes nationalistes, des femmes qui veulent endoctriner, des femmes membres ou même chefs de mouvements totalitaires ou de partis brutalement libéraux, des femmes enfermées dans les certitudes de leur position sociale, bref des femmes sans âme : des femmes qui sont sans égards envers ce qui diffère des savoirs (culturels, politiques, sociaux, religieux, etc.) dont elles sautorisent pour se reconnaître elles-mêmes. Mais cest dune identification masculine quil sagit alors, si féminines qu'elles restent par ailleurs, cest-à-dire dune imposture redoublée. Même physique, le courage peut être féminin cest-à-dire ne pas transformer son sujet en soldat pour qui ne compte que lissue du combat ; cette dimension a souvent permis aux sauveteurs et aux Résistants de nêtre pas les simples servants de l" Armée de Ombres " sûrs de la légitimité dun combat quil fallait poursuivre à nimporte quel prix, cest-à-dire finalement au prix de lâme (7).
Si donc lordre masculin est identique à lordre métaphysique, autrement dit si lon peut nommer masculin la priori dune certitude universelle de soi, la question de la différence au métaphysique quon indique en différant impossiblement la vérité du savoir est aussi bien la question du féminin (8), telle quelle apparaît dune manière négative dans toutes les conduites des gens qui, assurés davance dune emprise faite de la même légitimité que celle du cogito, sont dès lors " sans égards pour rien ni pour personne " (9). Il faut bien dire cette différence impossible car si la vérité consistait en quoi que ce soit, elle relèverait dun savoir supplémentaire ; mais cest une différence nécessaire au sens où certaines décisions ne se prennent quau prix de lâme. Il est facile de les caractériser, dès lors quil sagit là de la question du savoir et quil y a potentiellement savoir de tout : ce sont les décisions qui concernent la reconnaissance ou la dénégation des limites. Par exemple on peut dire que la technique en tant que telle est sans âme, parce quune limite, même théorique, est seulement pour elle un nouveau défi. Allons encore plus loin et remarquons que le véritable infini de la volonté se traduit non pas par l'action de repousser à chaque fois des limites contre lesquelles on butait, mais par la position volontaire de limites qu'on arrache ainsi à la contingence purement extérieure, et dont on fait la modalité supplémentaire d'une figure métaphysique (masculine) qui nadvient à elle-même que par cette voie : le vrai maître est dabord celui qui se maîtrise lui-même faisant par là même apparaître sa volonté pour l'essentiel non seulement de son être mais du monde dont il fait sienne laltérité, et qui ne lui résiste même plus (10). Au contraire donc, cest la reconnaissance des limites, à l'encontre de leur position, qui renvoie à un accomplissement suprême du métaphysique (11), laquelle reconnaissance pourrait constituer quelque chose comme un soin apporté à l'âme.
3. L'âme et la question des limites
Les limites, on peut les poser ou les reconnaître. La première éventualité définit le redoublement de la puissance et dabsolutisation de la maîtrise, qui ne sarrête jamais que là où elle le veut. Doù ce paradoxe, où apparaît proprement la perte de lâme, que la maîtrise saccomplit en fin de compte dans une décision qui instituera son origine (par définition toujours manquante) en objet véritable et seul digne dêtre maîtrisé. Comprenons en effet que la maîtrise devrait se poursuivre indéfiniment dans la constante réitération du choix du préférable cest-à-dire du plus maîtrisé constamment reconduit au-delà de lui-même, mais quelle saccomplit plutôt, si lon nous accorde que le vrai maître est dabord celui qui se maîtrise lui-même, dans la maîtrise de la maîtrise elle-même. Or cette maîtrise de second degré ne peut aucunement constituer un choix, puisque le choix est à chaque fois celui des potentialités daccroître la maîtrise : cest forcément une décision. En un point très particulier, le choix bascule en décision, et ce point est celui de la maîtrise proprement dite : le nouage de sa temporalité. Mais de quoi sagit-il, en réalité, dans ce nouage, sinon de la raison de maîtriser, autrement dit de lorigine même de la maîtrise, qui était jusque là oubliée ? Dans la décision cest en effet toujours de lorigine quil sagit, par opposition au choix qui sinscrit forcément dans lordre dont elle est louverture ; de sorte que laccomplissement de la maîtrise est tout bonnement la maîtrise de lorigine elle-même autrement dit laséité, dont la notion serait parfaitement incompréhensible si lon napercevait le rapport du choix à la décision qui laccomplira comme le nouage qui supprimera lorigine en la posant. Lacte de poser la limite, tel quon peut le penser dans la distinction du choix et de la décision, est donc identique à celui de la maîtrise de lorigine qui définit vraiment la maîtrise. Alors même que la maîtrise accomplie est retenue voire retrait de sa propre puissance, il faut dire quelle est intrinsèquement impiété, si lon nous accorde de définir la piété comme le rapport à lorigine, rapport de retenue et de limitation dont lorigine soit le principe. Au contraire, la reconnaissance des limites est forcément reconnaissance de lorigine, quand bien même celle-ci ne serait jamais élaborée comme questionnement. Car cest seulement au lieu de lorigine que la maîtrise peut reconnaître ce qui la limite : devant elle sétend le champ de ses possibilités, cest-à-dire de son accroissement indéfini. Il faut alors parler de piété, sans qu'il y ait jamais aucune réalité pour y correspondre ni en répondre, puisquune réalité que la maîtrise rencontrerait comme son autre serait par là même déjà potentiellement maîtrisée. Dune manière générale, la notion de piété exclut quaucun objet la justifie, notamment aucun objet dont on reconnaîtrait la dignité intrinsèque, parce que cest alors de respect quil sagirait et non pas de piété (ainsi on ne peut entretenir pieusement une tombe quà la savoir vide et quà ne supposer aucune forme de survie des défunts, cest-à-dire quà ne pas imaginer notre travail utile à quelque chose ou agréable à quelquun). Si donc il ny a de piété (par opposition au devoir) quà ce que rien ny corresponde ni nen réponde (aucune obligation daucune sorte), et si la piété est bien reconnaissance des limites, alors on nous accordera que la reconnaissance des limites est en fin de compte toujours reconnaissance de lorigine précisément comme origine (rien) et non pas comme cause ou commencement (quelque chose). Cette reconnaissance qui définit la piété à lencontre de lévidence métaphysique selon quoi toute intentionnalité aurait dune manière ou dune autre toujours un objet (un référent, un justifiant, un visé) institue par là même et seulement à cet encontre la question de lâme quon ne peut poser quà en rester philosophiquement à la question de la maîtrise cest-à-dire de la métaphysique, hors de quoi il ny a par définition rien dautre à savoir. Répétons-le : lâme nest pas lobjet dun questionnement spécifique parce quelle ne diffère pas de sa propre question, laquelle advient quand vacille lévidence selon quoi tout questionnement doit forcément avoir un objet cest-à-dire au seul moment où vacille linterdiction, pourtant tautologique quand le métaphysicien ladresse au poète et plus généralement à celui qui fait uvre non de savoir mais de littérature, de parler pour ne rien dire. Réciproquement, on peut dire que toute occurrence mettant en cause lâme concerne lorigine, quon devra par exemple forcer pour quelle relève de la validité dun savoir (juridique, économique, médical, etc.). Or forcer lorigine, cest être impie. On le sait parfaitement quand on prend une décision " la mort dans lâme ", autrement dit quand on doit agir comme si le savoir ordonnait vraiment tout (12). Mais on peut aussi renier l'origine ce qui est alors " perdre son âme " en réalisant l'universalité du savoir, lequel fera en quelque sorte retour sur lui-même pour gouverner sa propre absence antérieure (exemple des manipulations génétiques, qui renvoient à l'idée que l'origine elle-même relève encore du savoir). Et il arrive parfois, d'une façon toujours aberrante et incompréhensible parce qu'elle n'est jamais une raison que des considérations plus profondes rendraient plus valable que d'autres, quon rende à l'origine la justesse qu'elle suscite dans la reconnaissance des limites, en quoi consiste la piété Et si certaines décisions, toujours réellement justifiées des meilleures raisons, font perdre lâme, dautres la sauvent : cest de poser dans un acte dès lors fou la pure différence à lévidente nécessité des meilleures raisons, différence qui ne consiste en rien et dont on ne peut jamais arguer, quon sauve parfois son âme.
Si lon comprend la reconnaissance de la limite autrement quen en faisant un redoublement de la puissance, mais en y apercevant une piété envers lorigine (dont le paradoxe est quelle peut donner lieu à la plus extrême violence envers soi-même), on y aperçoit une différence subjective qui nest pas différence entre des termes positifs mais seulement une différence au premier en tant quil est le seul, parce que lorigine nest jamais rien en fait (c'est le commencement avant quoi il n'y a rien qui est quelque chose ; et il suppose l'origine). Ce qui relève de la piété, de la pudeur ou de la retenue nest donc pas un autre ordre dont il faudrait admettre limportance et qui serait alors une figure rassemblée en face du premier (comme si le masculin et le féminin étaient naturellement complémentaires), ou lidentité reconquise de celui-ci (de même que le vrai maître est celui qui ne maîtrise les autres quà dabord se maîtriser lui-même, il y aurait les " vrais " hommes qui intégreraient des éléments de douceur à un comportement masculin, en face duquel le féminin napparaîtrait plus que comme infériorité naturelle et définitive). Non, ce qui est en cause ici, cest seulement lordre métaphysique, qui est celui de la priori évidemment irrécusable de la possibilité. Car il est bien évident que nimporte quoi doit dabord être possible avant dêtre réel, et quen conséquence les meilleures raisons gouvernent les meilleures actions. Le reste nest que littérature.
4. Impossibilité éthique et réalité métaphysique de lâme
Il ny a aucune autre raison à considérer que celles qui rendent préalablement compte des choses et qui nécessitent les actions. Quen effet on veuille faire intervenir une nouvelle raison (l" âme " dont il faudrait prendre soin), et a fortiori arguer de la différence entre ce qui compte et ce qui importe, et lon sautoriserait simplement dun nouveau savoir cest-à-dire dune nouvelle importance. Autrement dit cest un pur mensonge daccorder de limportance à lâme telle quon la mentionne en disant que certains lieux (bâtiments administratifs, aéroports, habitat pavillonnaire, etc.) sont sans âme et quil faudrait y remédier. Ce mensonge facile à désigner il s'agit du " supplément dâme " et facile à repérer cest par exemple linstallation dune chapelle dans une galerie commerciale, la restauration dun mur médiéval au milieu dune " ville nouvelle " que la rapacité de quelques promoteurs a fait surgir en rase campagne, lenseignement des langues anciennes ou de la philosophie dans des écoles de commerce, et ainsi de suite. Et comme cest dun point de vue éthique (ni théorique ni moral, mais concernant la position subjective y afférente) quon peut qualifier le supplément dâme de mensonge, il faut reconnaître que lâme relève dabord dune impossibilité quil faut nommer éthique avant de relever dune impossibilité théorique et même ontologique car si lâme était quelque chose, elle relèverait du savoir et sa question serait simplement celle dun surplus de savoir. Ainsi lâme nest pas une réalité dont un savoir encore plus fondamental ou originel pourrait rendre compte et dont on pourrait sautoriser pour avoir finalement raison, cest-à-dire pour être sans égards envers les réalités ou les êtres quon aurait légitimement rejetés dans les ténèbres de l" inauthenticité ". Question de limpossible, lâme constitue donc elle-même une question impossible. La notion de l'âme est dès lors aporétique, qui fait seulement sens à l'encontre de sa propre hypothèse : à lencontre de l'éventualité ou même de la simple possibilité que l'âme soit une réalité, un référent départageant ceux qui ont raison et ceux qui ont tort, permettant aux premiers d'être sans égards envers les seconds.
Or le paradoxe de lâme, qui nest rien dautre que sa propre impossibilité éthique, est que sa réalité positive simpose constamment dans lordre du savoir, parce quelle est une nécessité inhérente à sa réalité subjective, ou plus précisément à la production de la subjectivité par le savoir bref à la métaphysique.
Il ne faut pas confondre le savoir et la connaissance, même implicite : alors que des connaissances peuvent rester livresques (il suffit douvrir un ouvrage spécialisé pour en acquérir), le savoir nest que sa propre réalité subjective. Par exemple la médecine nest pas un ensemble de connaissances quon trouve dans les livres, mais cest un type de regard et un droit de prescrire. Or la subjectivation du savoir se confond avec la réalité des bonnes raisons, cest-à-dire des raisons qui justifient dans son être celui dont leur réalité est précisément linstitution. Par exemple le savoir médical est identique à la nécessité du meilleur diagnostic et du meilleur traitement, qui sont ce qui justifient le médecin à se dire tel (un médecin qui soignerait mal ses patients naurait bientôt plus le droit duser du titre que la Faculté lui avait primitivement conféré) ; mais surtout cette nécessité (les souffrances humaines en général) sont ce qui le justifient d'exister et donc ce qui rend pour lui-même légitime la reconnaissance de son propre être. On aperçoit ainsi quà la notion de savoir sont indistinctement attachées les notions de légitimité de l'existence propre et de salut, puisque par là on entend laccomplissement de ce quon fait quand on agit toujours pour le mieux, en suivant les meilleures raisons, celles que les choix effectuent autrement dit en étant pour soi-même la dimension subjective de la nécessité d'avoir ultimement raison. Si donc on oppose le savoir à la simple connaissance en précisant que le savoir institue lénonciation comme posture, on reconnaîtra qu'il appartient à tout savoir de mettre en uvre une conception du salut au sens dêtre indistinctement salutaire et salvateur : pour la médecine, c'est la guérison ; pour la religion, c'est l'accomplissement de la présence divine en nous ; pour la vie mondaine, c'est le succès social, et ainsi de suite. Notons que même les savoirs théoriques se constituent de cette finalité, ainsi que luvre de Spinoza en est lexposition méticuleuse : le salut du mathématicien, par exemple, serait que sa pensée ne fasse quune avec la nécessité que les pures idéalités sont pour elles-mêmes (identité quil serait alors légitime de nommer " béatitude "). Bien au-delà des limitations spiritualistes qu'on serait toujours tenté de lui supposer, le salut est par conséquent une notion paradigmatique parce que la position subjective impliquée par nimporte quel savoir ne fait quun avec la foi dans la promesse de salut que celui-ci est intrinsèquement, c'est-à-dire d'accomplissement subjectif dans la nécessité finalement totale dont il est la révélation. Car de nimporte quel savoir, on peut affirmer que tout relève : il suffit de poser suffisamment de médiations, alors même quon aurait pu le croire modestement cantonné dans un ordre parfaitement régional.
Or cette nécessité, qui est celle du salut pour la subjectivité faite de ce savoir (le médecin, le prêtre, le géomètre, etc.), est par là même celle daffirmer métaphysiquement la réalité de lâme. Le plus endurci des matérialistes l'atteste encore quand il fait par exemple de la lucidité ou de la jouissance la vérité de la vie, qui rend seule à ses yeux les hommes vraiment humains parce qu'elle seule justifie valablement les valeurs que leur vie est à chaque instant d'assumer. Pour lui, les superstitieux ou les timorés, les naïfs qui se soumettent à des divinités imaginaires ou ceux qui se contentent de rêver leurs désirs au lieu de les satisfaire, ne vivent pas vraiment : contrairement à lui qui sait à quoi s'en tenir sur la valeur des différentes valeurs c'est-à-dire sur la vie elle-même, ils sont privés de cette efficience de la vérité qu'il reconnaît au principe de sa propre subjectivité, et dont il préférerait mourir que manquer. Car le savoir institue la subjectivité comme originellement vouée au salut et par conséquent comme originellement dotée dun ombilic qui est la présence de cette vérité ultimement justifiante, au nom de quoi on peut donc tout faire, absolument tout. Et justement : l'efficience de la vérité qui fait valoir toute valeur, l'intime ombilical de la subjectivité sans quoi la vie n'est pas vraiment la vie et à la préservation de quoi il serait à la limite légitime de la sacrifier, n'est-ce pas ce que de tout temps on a nommé l'âme ?
Le paradoxe de la notion apparaît ainsi : cest proprement être un homme sans âme (au sens éthique) que savoir à quoi sen tenir au sujet de la vie (ce qui signifie notamment faire figurer lorigine dans le savoir qui en est dès lors la décision) ; et inversement ce savoir est linstitution dun sujet à partir dun point de vérité à quoi il tiendra plus quà sa propre existence, et qui est lâme au sens métaphysique. Car si toute vie est implicitement un savoir axiologique (vivre, pour n'importe quel organisme qui na pas besoin dêtre conscient, c'est d'abord comprendre l'étant comme bon ou mauvais), le redoublement de ce savoir impliqué s'entend comme savoir non plus des choses mais de la vie en général, et ainsi plus précisément de la " vraie " vie ; or ce redoublement faisant accéder à la vérité de la vie suffit bien à définir l'âme, par exemple quand on l'attribue à l'homme capable de penser c'est-à-dire d'atteindre le savoir de ce qu'il en est de la vie, et qu'on la refuse aux animaux uniquement capables de sentir. Et qu'est-ce que le salut, sinon justement la réalisation en soi de la vraie vie, celle qu'on a raison de mener et que refusent les autres, par ignorance fatale ou mauvaise volonté diabolique ? A la subjectivité comme telle appartient donc l'âme comme son point dorigine légitime et de vocation déjà en train de s'accomplir. On a compris que la notion positive de l'âme était, pour une subjectivité tout entière identifiée au savoir dont elle s'autorise, l'affirmation d'un ultime métalangage qui la justifierait enfin totalement Il faut être satisfait de soi-même pour croire à l'âme.
Ce redoublement appartient constitutivement à la subjectivité, si l'on nous a accordé de ne la définir que par le savoir dont elle s'autorise ou même que par son propre ombilic dont, à l'instar de l'idée de Dieu que Descartes trouve en lui, lâme n'a finalement pas à différer. Avoir positivement une âme au sens qui vient dêtre indiqué dombilic du moi (cest le sens cartésien qui vaut donc dune manière transcendantale cest-à-dire a priori pour tout savoir) et quelle que soit par ailleurs la conception particulière qu'on en produise (pour les uns lâme est un souffle, pour dautres un agencement datomes particulièrement subtils, pour dautres une émanation divine, etc.), c'est savoir ce que vaut la vie et cette évaluation aussi évidente chez Platon que chez Nietzsche est la subjectivité elle-même comme réalité métaphysique du savoir. Or celui qui sait ce que vaut la vie ne reconnaît aucune limite, puisquil sait que leur réalité nest encore et toujours quune modalité de la vie qui, ascétique ou jouissante, matérielle ou spirituelle, sociale ou individuelle, ne diffère finalement pas de la volonté quelle est finalement d'elle-même. Demblée défini par les possibles dont il est luniverselle position, le sujet qui considère le savoir quil a de lui-même comme la vérité de son être est donc pour lui-même volonté volonté pour laquelle tout est possible, les deux idées nen faisant quune, puisquon appelle " volonté " lefficience causale du savoir (par exemple je sais que je dois me faire soigner les dents, mais je crains la douleur que les soins risquent de provoquer ; je fais donc preuve de volonté en me rendant chez le dentiste cest-à-dire en faisant de ce savoir la cause de mon comportement). Or celui pour qui tout relève de la possibilité est un homme sans âme et justement pour cette raison quil a une âme cest-à-dire qui est pour lui-même une volonté autorisée (ainsi peut-il se rendre par exemple " comme maître et possesseur de la nature ", le " comme " signifiant non pas le fait mais lautorisation de lêtre). Ce qu'on veut, c'est accomplir la vérité dont on procède soi-même, la vie étant alors ce qu'on sait depuis toujours qu'elle doit être ; de sorte quil est secondaire que cette vérité dont on est soi-même originellement le lieu (et être soi-même le lieu de la vérité, c'est bien avoir une âme) ait la plus triviale ou la plus sublime des déterminations : l'affirmation de l'âme est une nécessité transcendantale. Autrement dit on parle toujours du même horizon : une raison qui justifiera que certaines choses soient réalisées selon la finalité ultime qui est formellement le salut c'est-à-dire, avec toutes les médiations objectives et subjectives qu'il faudra, à n'importe quel prix... Et le salut, cest lultime justification, le bien ultime que tout indique comme son accomplissement, et par conséquent ce quon a pu payer de son âme sans avoir eu besoin dy penser jamais.
5. Lâme, le moi et la métaphysique de la semblance
Celui qui sidentifie à son moi est un homme sans âme. Un homme sans âme est quelqu'un qui, quand il le faut vraiment, est prêt à tout. Il y a en effet des gens qui sont prêts à tout, quand l'essentiel du savoir quils ont implicitement de la vie et qui justifie la reconnaissance de leur être, est en cause cest-à-dire quand ce importe règne totalement et que la question dune éventuelle différence avec ce qui compte est tout simplement frappée dimpossibilité, pour cette raison imparable quelle est en effet impossible. On reconnaît facilement lhomme sans âme : c'est lui qui indique les nécessités irrécusables qui font taire les hésitations et les scrupules ; il rappelle ainsi qu " il faut savoir ce que l'on veut " par exemples s'enrichir ou rester honnête, réaliser son idéal politique ou ne pas verser le sang, servir l'Etat ou respecter sa parole. Les différences morales n'importent pas ici ; il s'agit seulement de vouloir ce dont on a la certitude, celle de ce qui fait valoir les valeurs et qui est en fin de compte toujours celle de la " vraie " vie : la vie dont on sait en quoi elle doit dabord consister sans avoir jamais eu besoin de l'apprendre, parce que le savoir qui le dit est celui-là même qui autorise chacun pour se reconnaître légitimement être lui-même, cest-à-dire le semblable de tous ceux qui sen autorisent pareillement.
Ainsi la priori de la semblance atteste dune âme perdue : du point de vue de ce qui cause la reconnaissance réciproque (lobjet du savoir comme tel) chacun, y compris soi-même, ny sera jamais que nimporte qui : un anonyme de plus, relativement à ce qui compte, cest-à-dire à ce qui importe seul la vérité ultime qui, comme telle, justifie tout et dabord le cogito, comme reconnaissance légitime de son propre être. En quoi cest bien lorigine qui est reniée, puisquelle est forcée par lidentification déjà mentionnée de ce qui importe à ce qui compte. Dun autre côté, la semblance (être soi-même le semblable de ses semblables) atteste positivement de lâme, comme on le voit notamment de lattitude de Descartes envers les animaux, qui ne sont pas nos semblables. Car je ne puis reconnaître quelquun comme mon semblable quà la condition quil relève de ce même savoir qui mautorise à me poser comme étant ; et comme cette autorisation mest proprement constitutive, je suis forcément amené à reconnaître dans le semblable cet ombilic (dont la formalité est indiquée par Descartes comme idée de Dieu) depuis lequel je parle pour affirmer légitimement mon propre être. Cest le même de se reconnaître une âme, cest-à-dire une vocation originelle au salut (à luniverselle réalisation du savoir de lorigine), et de définir la vérité par un savoir auquel tous doivent semblablement rester voués. Du savoir procède toujours le moi, cest-à-dire la réciprocité de lâme métaphysique et de la semblance.
Au de-là de la formalité pure dont le cartésianisme est la théorie, reconnaissons que nimporte quel savoir la spécifie : pour le médecin, reconnaître un autre humain cest reconnaître quil est concerné au moins potentiellement par la nécessité des soins ; pour le prêtre, cest reconnaître quil témoigne de Dieu même sil ne sen rend pas compte ; pour léconomiste, cest reconnaître quil joue un rôle dans le circuit de la production et de la consommation des richesses, et ainsi de suite (les savoirs ne diffèrent formellement entre eux que par la quantité de médiations quils exigent pour vouer au salut et donc pour dire lâme). Inversement, caractériser un homme par lassurance de son être, autrement dit par le fait quil se reconnaît totalement en celui quil sait être, cest mentionner métaphysiquement son âme. De tels hommes ont donc une âme, en effet : de boutiquiers ou de chefs, de policiers ou de samaritains, de fonctionnaires ou d'entrepreneurs, de militants ou de profiteurs, de martyrs ou de tueurs, voire de saints... ou de n'importe quoi d'autre (de savants, dadministrateurs, ), selon ce qu'ils adorent cest-à-dire selon ce quils savent autoriser la position quils font de leur être. A chaque fois il s'agit d'un horizon qu'on peut définir par l'idée de réaliser une vérité qu'on aura depuis toujours vocation d'imposer, après toutes les compassions raisonnables, finalement et à nimporte quel prix. Inséparable de la thèse non plus simplement métaphysique mais transcendantale (inhérente au savoir en tant que tel) dune justification absolue, la notion positive de lâme est donc celle de lindifférence au prix quil faudra payer : cest la notion de la vocation au salut, en face de quoi il est certain que rien ne saurait vraiment valoir, sinon des aberrations (par exemple la souffrance des bêtes) envers quoi seuls les fous, que nous ne saurions prendre pour modèles, peuvent avoir des égards. C'est le même d'avoir une âme au sens métaphysique et de l'avoir perdue au sens éthique et cest de cette identité que traite la question de lâme, qui insiste toujours à mauvais escient parce quelle le fait forcément à lencontre des meilleures raisons.
Pour montrer ce quest lâme entendue métaphysiquement c'est-à-dire pour montrer ce que c'est qu'être sans âme, prenons des exemples parmi les plus évidents. Le militant politique, institué comme tel par le savoir quil a de la société, est dans sa subjectivité originellement voué à un salut. Convenons de désigner celui-ci par lidée de la société sans classe, que le militant appelle communisme et dont, comme tout le monde puisquelle nexiste pas, il est lui-même exclu. Mais nest-il pas déjà un " communiste " ? On dira que ce terme est une étiquette qui sopposent à dautres et qui désigne ladhésion partisane à une doctrine. Que non ; cest de la réalité métaphysique du moi quil sagit : le " vrai " communiste na-t-il pas déjà les qualités de lhomme universel quil sagit de réaliser ? Voilà en effet la question du salut : que lidentification soit traitée en termes de " vérité ". Car il y a les " vrais ", ceux qui sont authentiquement ce que le savoir de leurs objets (par exemple politiques) autorise quils soient, et les autres. Conscient de cette distinction Merleau-Ponty rappelle en substance quun intellectuel ne sera jamais un vrai communiste (on ne peut pas lui faire confiance parce quil nappliquera jamais les consignes du parti dune manière totalement aveugle, comme cela est parfois nécessaire). Mais lidée peut se retourner et fournir un second exemple : certains intellectuels sont de vrais intellectuels : ils ont une âme dintellectuels, et pas seulement une profession ou une passion (voire un destin) liées aux choses de lesprit. Pour la religion, il en va de même, et nous en resterons à ce troisième exemple : cest une naïveté (et presque un blasphème) de croire que les saints méritent un paradis quils obtiendront après leur mort comme un enfant obtiendra la permission daller jouer après avoir suffisamment peiné ; car de même que le péché est comme tel cest-à-dire en lui-même et suffisamment déjà lenfer, la sainteté est déjà en elle-même et suffisamment le salut. Et cest lâme : présence de Dieu en nous, à partir de quoi nous nous reconnaissons être nous-mêmes et les autres nos semblables. C'est donc le même, quoi qu'on dise, de croire en sa propre subjectivité comme originée par une vérité certaine qui cause le caractère plus ou moins valable de chaque valeur et donc de chaque volonté, de la croire vectoriellement vouée à une légitimation de dernière instance déjà engagée dans le cogito (le salut), de croire quon a raison de se reconnaître pour celui quon est subjectivement, et de poser la réalité de l'âme ombilic du moi : la raison qu'il a originellement d'être finalement satisfait de lui-même.
Or quand on les considère depuis leur envers, on peut se demander en quoi consistent les qualités spécifiquement liée à lâme, celles dont le savoir ultimement justifiant est à la fois la cause et le lieu deffectuation. Eh bien à chaque fois, et quel que soit le domaine considéré, simplement en ceci : " être sans égard pour rien ni personne " (14). Ainsi, Sainte Perpétue ne reniera pas sa religion, même pour ses vieux parents, son mari, son enfant. Quand on les lui amène pour faire pression sur elle, elle les rejette et les repousse : " Eloignez-vous de moi, ennemis de Dieu, car je ne vous connais pas " (15). Eh bien moi, je ne sais pas si Perpétue a gagné le paradis, mais je sais quelle a perdu son âme.
Conclusion
Croire à l'âme n'est rien d'autre que se reconnaître entièrement dans sa propre certitude d'avoir raison, laquelle trouve sa condition dans le rapport ombilical du moi avec ce qui fait que la vérité est la vérité, une justification de dernière instance ; cest sidentifier à son propre moi, en tant quil ny a ainsi de moi que depuis lautorisation absolument première dune reconnaissance qui soit encore et toujours celle dun objet de savoir. L'âme est une notion qui porte sur son propre dédit : avoir une âme de boutiquier, de militant ou d'autre chose, c'est avoir perdu son âme puisque cest déjà être sans égards pour ce qui nimporte pas de ce point de vue, et avoir décidé de payer n'importe quel prix dès lors que l'essentiel serait en cause. Ainsi l'affirmation de l'âme désigne en même temps un prix avec répondant (l'essentiel de la vie) et garantie (le savoir qui cause comme légitime la reconnaissance de soi par soi). Car on " vend son âme " pour obtenir ce qui rendrait la vie enfin vraie, c'est-à-dire qui la conformerait à une vocation qui est la sienne depuis toujours : la connaissance pour les uns, le pouvoir pour les autres, le service de la cité locale ou de la Révolution mondiale, les honneurs, la santé, la richesse, etc. Une ville, pareillement, peut perdre la sienne à voir son centre historique investi par les supermarchés et les établissements de restauration rapide, à voir ses rues transformées en espaces euphoriquement asservis au culte du paraître social et de la marchandise, si la vraie vie est, comme on dit, de " vivre avec son temps ". Elle peut aussi la perdre en ayant une " vocation " touristique, ou autrement. Cest quà chaque fois une vocation constitutive du moi simpose qui conjoint comme savoir la vie et la vérité, qui imposera au monde dêtre vrai et à la vérité dêtre mondaine autrement dit qui définit la vérité comme savoir animé, si le propre du savoir est de produire de la subjectivité et si le propre de la subjectivité est de sidentifier par le nom du savoir qui lautorise à se reconnaître elle-même. La question est donc toujours métaphysique parce quelle reste celle du savoir, auquel il appartient de produire positivement lâme : il est producteur de subjectivité et cest justement le point de production de cette subjectivité par le savoir dont elle sautorise pour être simplement elle-même quil faut nommer âme. En même temps il lui appartient de différer cette production qui est la réalité de lordre métaphysique par une distinction que nous pouvons penser comme celle du savoir et de la vérité, mais qui est dabord la nécessité de limpiété cest-à-dire du forçage de lorigine par le savoir, par nimporte quel savoir (et pas seulement le savoir religieux, ou politique, ou moral). Ce nest pas la vérité de léthique qui est première et que la métaphysique aurait recouverte ou même " oubliée " au nom des meilleures raisons cest-à-dire d'un bien véritable dont on sait que tous les autres biens ont besoin pour valoir mais cest bien au contraire de limpiété métaphysique, du forçage de lorigine par le savoir, que naît une distinction du savoir et de la vérité dont on ne pourra jamais arguer pour montrer quon avait raison, et qui nest dès lors que littérature. On l'a compris : c'est de croire à l'âme indubitable, dont la notion positive désigne l'effet subjectif du vrai savoir sur une vie ainsi appelée à devenir la " vraie " vie, qu'on perd son âme. Ainsi peut-on caractériser éthiquement la métaphysique.
Ainsi, la notion de lâme est celle de cette réciprocité dinhérence et dexclusivité de léthique et du métaphysique. Ce nest donc pas une question métaphysique concernant une certaine réalité dont nous aurions à prendre connaissance (" quest-ce que lâme ? ") mais, comme celle de linconscient à ceci près quelle na aucune portée anthropologique, c'est une question éthique pour nous qui sommes demblée inscrits dans lordre du métaphysique cest-à-dire qui ne pouvons penser la vérité à lencontre du savoir quà les avoir préalablement confondus : cest la question que pose le savoir en tant que tel cest-à-dire en tant quil est instituteur de subjectivité et donc de regard (le regard du médecin sur le corps, etc.), à partir de quoi seulement une dimension éthique de la subjectivité (non plus soi, mais soi sans soi) devient pensable.
Métaphysiquement justifiée dun savoir de sa réalité qui en est la perte, lâme nest dès lors rien que sa propre impossibilité et même une impossibilité redoublée, au sens où la question de limpossible est elle-même impossible comme question (toute question porte forcément sur quelque chose, or on ne peut reconnaître que ce dont le savoir établit la réalité). Autrement dit cest la réalité intrinsèquement mensongère du moi qui atteste, en tant que telle, de la vérité impossible de lâme, qui est le mensonge davoir raison.
Inconsistante, la question de lâme ne laisse pourtant pas d'insister, notamment dans l'éventualité que les circonstances communes deviennent extrêmes. Elle insiste aussi par son absence : les gens qui ont toujours été sans âme ou qui ont un jour opté pour la " vraie " vie nentendent pas quon y fasse allusion, et vous signifient très rapidement que tout cela " nest que littérature ". Cest seulement la notion d'un prix impossible : un prix que certains qui l'avaient payé auront parfois la grâce effroyable de pouvoir reprendre, et que la plupart auront acquitté depuis toujours sans s'en rendre compte.
Jean-Pierre Lalloz
NOTES :
1 Ne confondons pas se racheter et sauver son âme : se racheter consiste à se conformer à nouveau à ce que tout le monde sait qu'il faudrait faire, cest-à-dire à faire des actions qui restent moralement nécessaires, même si leur exécution exige de lhéroïsme. Sauver son âme renvoie au contraire à un acte dont lextériorité au savoir implique une absurdité qui nest pas toujours apparente mais qui est toujours réelle (par exemple Monsieur Klein, à la fin du film de Losey, se laisse emporter vers les camps de la mort alors quil dispose des moyens de séchapper et quon peut même considérer quil avait le devoir impérieux de le faire, puisque sa fortune lui aurait permis darracher quelques victimes de la rafle du Vel dHiv au sort qui les attendait).
2 Pour être complet, il faudrait distinguer ce qui importe, ce qui compte, et lessentiel. Ce dernier est interne au savoir, et désigne le moment idéalement nécessaire de lessence, par opposition à son moment seulement nécessaire en fait, pour quelle se réalise. Dans une théorie lessentiel est largument qui linstitue comme telle ou telle, par opposition aux autres arguments qui permettent de lexposer. Dans un autre ordre didée, on peut dire quun étudiant préparant lagrégation de philosophie va considérer certains auteurs comme plus essentiels que dautres.
3
Mais bien sûr personne nest seulement médecin : le moi doit plutôt s'entendre comme le " champ " de la multiplicité et du caractère labile des identifications.4 Cest cette distinction qui interdit didentifier lâme à la féminité, cest-à-dire à un nouvel ordre auquel il faudrait encore se conformer pour mener la " vraie " vie, celle qui ne serait plus " métaphysique " parce quelle en différerait par une distinction réflexive (alors que le masculin se définit de " savoir ce quil veut " de sorte que la question du féminin apparaît comme celle du non-savoir de la volonté on saurait par exemple quon veut lincertitude, la non-identité, etc.). On a une très bonne illustration de cette confusion de lâme et de la féminité dans le poème de Lamartine (nom féminin sil en est) intitulé Le cri de lâme, qui paraît aujourdhui une exposition dans lénoncé des principales modalités de lénonciation féminine, telle que Lacan en a indiqué les articulations.
5 On ne confondra pas la masculinité qui est activité parce quelle est conjonction du savoir de soi et de lemprise, avec la virilité qui est au contraire une sorte de passivité devant la tension (entre le phallus et le nom du père cest-à-dire entre la prostitution et le mysticisme) de la volonté féminine (voir Gérard Pommier, Lexception féminine, Points Hors Ligne 1985, pp. 79-123 et L'Ordre sexuel, Aubier 1990, pp. 41-57). Ce terme de " volonté " est donc à prendre ici au sens où Freud le libère de son identification avec la subjectivité métaphysique en demandant " Que veut la femme ? ". Si une rupture put jamais être qualifiée d" historiale ", cest celle qua produite cette simple formulation.
6 Les hommes ne se demandent jamais ce que cest que dêtre un homme, mais les femmes se demandent toujours ce que cest quêtre une femme. Elles le demandent aux autres femmes auxquelles elles mettent la meilleure volonté à sidentifier, comme on le voit de ce que les magazines féminins, exclusivement consacrés à cette question, réitèrent indéfiniment limage des femmes les plus féminines ; et surtout elles le demandent aux hommes qui doivent aussi le savoir, puisquils séduisent les femmes (Don Juan) ou se laissent séduire par elles (Casanova).
7 Cette question du courage qui ne dénie par le féminin et qui ne transforme donc pas son sujet en soldat, voir les exemples donnés par Tvetan Todorov dans Face à lextrême, Collection Points-Seuil 1994, p. 261. A contrario le roman de Joseph Kessel et le film magnifique que Melville en a tiré, lArmée des Ombres, montrent que la légitime certitude davoir raison institue un courage assurément sublime mais qui est la perte de lâme. Ainsi le personnage principal doit-il tuer presque à mains nues un jeune homme apeuré et tremblant qui sétait révélé dangereux pour le réseau. Un de ses compagnons proteste : ce nest pas pour devenir un tueur denfants quil est entré dans la Résistance. A quoi lautre répond en substance quil faut savoir ce que lon veut. Telle est la formule des gens sans âme, en effet, et à chaque fois ils ont raison : celui qui ne veut pas se " salir les mains " prouve par là même quil ne veut pas vraiment ce quil croit vouloir. Lino Ventura rend admirablement le visage fermé dun homme qui, lui, sait ce quil veut un homme
qui nagit pas de gaieté de cur mais qui sait ce quil faut faire, et qui le fait : un homme fort et courageux, un homme qui a raison un homme désormais sans âme. Comme quoi la question de lâme nest jamais celle davoir raison, bien au contraire.8 Un exemple particulièrement juste de la différence entre ce qui compte et ce qui importe me paraît être Francesca, lhéroïne du film de Clint Eastwood The bridges of Madison County (intitulé en France Sur la route de Madison). Elle ne renie jamais ce qui importe pour elle (un mari travailleur et aimant, une maison agréable, une famille unie), mais ce qui compte est ailleurs, dans une rencontre qui la marquée au sens de la marque ou de lencoche quon vient dindiquer. Elle ne les confond pas : cest au lieu même de cette marque quelle veut quon disperse ses cendres parce que, nous apprend la psychanalyse, ladvenue du sujet ne diffère pas de son effacement, par opposition au moi qui est au contraire présence constamment autorisée à soi-même ; mais sa vie, cest-à-dire justement sa présence, sest passée auprès de ceux qui importaient pour elle. Ce quon peut encore indiquer en disant quelle na pas cédé sur la différence de la vie et de la vérité, dont tous les exemples précédents montrent que loubli est proprement la perte de lâme. Pour elle, linstant décisif a été de reconnaître que la question nétait pas de choisir entre la vie quelle avait et celle quelle pouvait avoir, parce quun choix suppose léquivalence originelle, dans lhorizon du savoir, de tout ce qui est en cause celle-là même dont les gens sans âme sautorisent continûment. Paradoxe dun renoncement à la passion et dun retour à lordre habituel qui nattestent pas dun conformisme mais au contraire dune existence propre brusquement conquise sur la vie, qui est toujours commune et qui ne sera jamais reniée.
9 Formule dun héros polonais de la résistance contre le nazisme, citée par Tzvetan Todorov dans Face à lextrême, p. 15. Les patriotes polonais qui défendaient leur pays contre lhitlerisme avaient historiquement, politiquement, et surtout moralement raison. Pensable seulement à lencontre du service universel des biens, donc de la nécessaire définition de la subjectivité comme volonté, la question de lâme se révèle indifférente à toute interrogation morale : lâme nest pas plus du côté du bien que labsence dâme (au sens dêtre sans âme ou davoir perdu son âme) nest du côté du mal.
10 Ce qui va de soi dans le domaine technique, par exemple. Ainsi la pollution liée à lindustrie nest-elle pas la preuve dun excès de technique, mais bien au contraire dune insuffisance de technique, comme on le voit avec laccroissement des disparités entre les pays pauvres qui deviennent les nouveaux pollueurs, et les pays riches qui polluent de moins en moins.
11 Les salutaires préoccupations écologiques sont donc la forme seconde de l'industrialisation, c'est-à-dire la poursuite de la même destinée métaphysique.
12 Je pense en particulier à certaines décisions que des juges ont dû prendre de rendre des enfants élevés et aimés par des parents nourriciers à leur parents " naturels " qui avaient les lois pour eux (par exemple laffaire Nowak, dans les années 50). Mais on peut dire aussi quon ne vend la maison de sa famille que " la mort dans lâme ", ou que certaines décisions médicales ne se prennent jamais dune autre manière.
13 La morale peut nous commander de risquer notre vie pour les autres, mais pas de la donner. Autrement dit celui qui sest choisi aux dépens des autres quand la question était simplement de survivre nest coupable de rien ; ce sont les gens qui lont mis dans une situation aussi terrible qui sont coupables. Cela dit, il ne se pardonnera jamais cette innocence (on serait tenté dajouter " sauf sil est un homme sans âme ", mais la question du pardon na aucun sens pour les gens sans âme).
14 Lauteur de cette formule a donc indubitablement une âme de patriote.
15 Cité par Tzvetan Todorov, op.cit., p.55
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