La sincérité et radicalité. Le réfléchissant absolu détermine le lieu de la sincérité. Déplacement de la réflexion : de la vie et du global (conscience) à la sensibilité et au local (marques). Lacte et la sincérité. Quest-ce quun acte ? Exemples.
La mauvaise foi consistant à " oublier " certaines implications des questions quon se pose, on peut aller jusquà dire que la sincérité nadvient quà la condition quon ne recule pas devant la portée de linterrogation : à la limite cest de la vie et de la mort quil est nécessairement question en elle. On nest donc pas sincère tant quon nest pas arrivé en ce lieu proprement décisif où il sagit de vivre ou de mourir. Par ailleurs tout nest que semblant.
Disant cela, jindique dune manière générale que la sincérité a un lieu, qui est un lieu de mort : là où la mort nest pas dune certaine manière, lidée même de sincérité ne renvoie quà un idéal mensonger (comme sil était possible dêtre transparent à soi-même !). Ce lieu est celui de lalternative radicale : vivre ou mourir. Concrètement, cela signifie quon parlera de sincérité seulement là où se trouve ce sur quoi il nest absolument pas question de céder. Et si nous avons pu dire que personne nétait sincère, cest que personne ne sinstalle durablement en ce lieu qui est au contraire toujours recouvert par les nécessités de toutes sortes que nous assumons continuellement. Autrement dit on est toujours dans la vie, et cest en de rares instants, à loccasions dévénements finalement tragiques (même sils sont insignifiants aux yeux des autres), quon se trouve dans lélément de la sincérité. Cet élément est sans durée et nest donc pas subjectif : on nen parle quen termes dinstants. Car une durée suppose la vie aller déjà de soi, si pénible ou précaire quelle soit par ailleurs, alors que lenjeu ultime concerne justement la vie en tant quelle ne va surtout pas de soi . Voilà ce que je vais essayer de penser devant vous aujourdhui.
Pour y arriver, il va me falloir résoudre une première difficulté, celle que jai indiquée la dernière fois et qui consiste à " désubjectiver " notre notion.
Son sens subjectif est en effet lindication de son inconsistance. La mauvaise foi dont on a décrit les deux figures principales sous les noms de trivialité et de sublimité vaut finalement pour chacun dentre nous, parce quil est impossible de sinterroger vraiment dune manière radicale. Si je me demande en effet à quoi rime mon existence, je mets forcément en jeu des présupposés sur lesquels linterrogation est impossible des présupposés dont la trivialité et la sublimité sont les deux dimensions limites. Ainsi je répondrai trivialement quil est inutile de se poser la question du sens de la vie pour vivre, ou sublimement que lhomme donne un sens à lunivers par la simple existence, sans que je sois capable dexpliciter pour quelle raison radicale jaurai privilégié la trivialité ou la sublimité. Impossible par conséquent déchapper au mensonge, et cest ce que nous avons dit en parlant de la sincérité comme dune attitude toujours déjà perdue ou toujours déjà à conquérir, enfin jamais actuelle.
Or si cest toujours dans la duplicité et dans le mensonge que nous posons la question de la sincérité, est-ce que cela ne tient pas à la compréhension spontanément réflexive de notre notion ? Car enfin cette duplicité est la réalité même de la réflexion : moi qui réfléchis je diffère du réfléchi que je constitue par là même et auquel il mest impossible de midentifier (cest un objet), de sorte que le " tourniquet de la réflexion " (Sartre) suppose irréductiblement un premier niveau sur lequel on ninterrogera pas. On le voit très bien à propos des autres quand nous nous trouvons contraints de les qualifier : un tel est courageux, un tel est lâche, alors même que nous nimaginerions jamais désigner par là des natures comme celle dêtre blond ou dêtre brun. Nous savons que le courage ou la lâcheté sont des décisions existentielles (Sartre remarque que le déserteur auquel on reprochera sa lâcheté saura au fond de lui quon a raison de le faire, bien quil la vive comme une nature, puisquil envie le courage de ses camarades), mais ce savoir réflexif ne nous est daucun secours, puisquil faut déjà être lâche ou courageux pour décider de lêtre de sorte que nous finissons par dire, dans une bêtise qui nous afflige dautant plus que nous en avons une conscience expresse, que celui-ci est lâche quand celui-là est courageux... La sincérité, cest-à-dire ici la conscience de la décision originelle dans son caractère expressément humain, est donc impossible et la même raison qui nous fait attribuer des natures aux autres nous faire reconnaître une impossibilité indéfinie en nous.
Cependant on peut retrouver une instance de vérité en sinterrogeant sur lorigine de la réflexion. Le tourniquet est infini, certes, et lidée datteindre notre " vrai " fond (donc dêtre sincères avec nous-mêmes) est finalement sotte. Mais cest que nous nous attachons à la réflexion sans voir quelle est forcément, et comme telle, leffet de quelque chose ! Si nous suivons la métaphore optique de cette notion, disons quon agit un peu comme un physicien qui suivrait le trajet indéfini dun rayon lumineux en oubliant de prendre en compte les miroirs qui le renvoient. Je définirai le miroir en disant que cest une surface impossible réelle précisément en tant quimpossible. Bref, la réflexion nest pas une spontanéité magique et incompréhensible (une propriété de la conscience quil faudrait admettre dogmatiquement), cest leffet dun réfléchissant.
Nous ne réfléchissons jamais dans la vie qui se poursuit toujours comme si elle nous portait anonymement et non pas comme si nous en étions les sujets. Javais pris lexemple de la conduite automobile, qui montre très clairement que la réflexion est un facteur hautement négatif pour la vie mais jaurais pu prendre lexemple de lexécution musicale ou simplement de lécriture (si je me demande où sont les lettres sur le clavier, je ne peux plus écrire : mes doigts sont portés par ce que je dis exactement comme les doigts du pianiste sont emportés par le mouvement de la sonate). Cependant, il marrive de réfléchir quand la réalité bute contre une aberration qui me renvoie à moi-même comme le sujet de sa production (par exemple à loccasion dune faute de frappe). Pour quil y ait réflexion comme état, il faut donc quil y ait eu réflexion comme événement : un événement dont on peut reconstituer le principe sous le nom de " réfléchissant ". Paradoxalement le réfléchissant est le producteur du sujet qui se posera pour lui-même. Par exemple la faute de frappe que japerçois juste après quelle ait été faite me fait prendre conscience de moi comme dactylographe et même me constitue comme tel (avant, je nétais pas un dactylographe, mais un professeur en train de rédiger un cours ce qui était certes déjà une réflexion). Si donc on accorde que la sincérité renvoie expressément à la dimension réflexive, cela signifie que la sincérité procède dun principe, dont nous avons préalablement vu quil était radical, et quil faut pour cette raison nomme le réfléchissant absolu. Lequel ?
A cette question il est facile de répondre : ce qui me constitue comme sujet réflexif et qui, en même temps, est lhorizon de radicalité de toute interrogation quelle quelle soit, cest forcément la mort. La conscience est donc le résultat de la mort, sil lui appartient dêtre potentiellement réflexive. Dire que la sincérité advient à celui qui dune certaine manière va jusquà sa propre mort cest la situer non plus à lhorizon indéfiniment repoussé dune réflexion qui se posséderait elle-même, mais au contraire dans lorigine de la réflexion. Cette origine, rencontre de la mort dont il est dès lors impossible de revenir (et cest cette impossibilité du retour qui en fait précisément lorigine), vous savez que je lappelle épreuve.
Jai indiqué dès le début quon nétait sincère quà reconnaître la mort comme instance de vérité, et quà la reconnaître en soi-même. Là où est ma mort, je ne " semble " pas, et là seulement. Tout ce qui provient de ce lieu de mon existence peut être qualifié de sincère, et rien de ce qui nen provient pas. Mais bien sûr là où est ma mort, je ne suis pas puisque je suis vivant. Cest ce que jai pu traduire en disant à la fois que la sincérité était impossible et en même temps quil y avait en nous des lieux de sincérité : là où lon ne semble pas, cest-à-dire là où il est impossible de se reconnaître (" désormais, je suis quelquun dautre ") bref, vous reconnaissez la question des marques.
Dire que la sincérité se passe toujours en nous et sans nous cest donc un paradoxe qui assume à la fois la dimension réflexive de la notion et limpossibilité quelle constitue un état, une attitude, une disposition dans lesquels on pourrait être installé pour parler " sincèrement ". Cest le même de dire que la sincérité est impossible (être sincère, cest déjà être de mauvaise foi, dit Sartre) et de dire que la sincérité est nécessairement locale, parce que la contradiction dune rencontre avec la mort de la part dun vivant ne se résout quà supposer cette rencontre partielle.
Pour un vivant conscient, cest-à-dire produit par sa mort, il ny a de vérité que partielle et de sincérité que locale.
La mort est le réfléchissant absolu, de sorte quon peut dire en général quelle est la cause de la conscience. Mais cette généralité nest pas celle dont nous avons besoin pour penser la sincérité, parce que la vérité de la conscience est lapparence en tant que telle. Devant la mort en effet, rien nest plus quapparent : la moindre chose est réduite à une fine apparence provisoirement tendue sur le néant infiniment ouvert de tout.
Cela revient à dire que si la conscience saccomplit dans la contemplation de la beauté, cest-à-dire de lapparence comme telle et donc du néant de la chose ainsi ramenée à la pellicule de son inconsistance, cest quelle na jamais eu dautre vérité que de reconnaître le néant de ce dont elle a conscience.
Jaccorde quon nomme " sincérité " cette reconnaissance, dont peu de personnes sont capables. Mais alors la question de la vérité disparaît dans cette crispation. On peut admettre cette position, en redoublant sa pensée dune conscience de la nécessité de retomber presque tout de suite dans la trivialité dont on venait juste dêtre libéré. Jankélévitch souligne ainsi que lesprit retombe continuellement en " décadence " en ce sens quil est principiellement incapable de se maintenir à sa propre hauteur, perdant dans le retour à la conscience commune la vérité quil avait seulement atteinte dans un éclair.
Or linhérence de la notion de vérité à celle de sincérité interdit quon réduise ainsi la problématique de la sincérité. Il ne sagit pas dune disposition instantanée aussitôt abandonnée, si elle conditionne la vérité et si quelquun a jamais été capable de vérité comme cest effectivement le cas des héros et des créateurs, sujets qui ne sont eux-mêmes que sans eux. Donc il faut bien garder lidée du réfléchissant absolu, mais il faut le localiser.
Il y a en chacun des points de morts : là il ne semble pas, et lon peut donc parler de sincérité dans lexacte mesure où lon peut parler de vérité.
Ainsi se trouve résolue la contradiction dont jai exposé les moments lors des séances précédentes : personne nest sincère, et pourtant il y a de la sincérité, parce que la cause de la réflexion qui radicalise tout ce quon peut penser ou faire nest pas simplement le renvoi de la vie à elle-même (la mort, en tant que la conscience est son effet) mais limpossibilité de vivre quand on vit seulement " par ailleurs ". Que la vie nait lieu que " par ailleurs ", cela signifie quon nest pas revenu dune certaine épreuve et que dans cette impossibilité la reconnaissance, donc le semblant, sont impossible. La sincérité est locale parce que la mort est son principe et que la mort est par définition locale, quand on est un vivant.
Jinsiste sur ce paradoxe. Si la sincérité conjoint les notions de simplicité et de vérité (par opposition à une attitude qui serait à la fois duplice et fausse), vous voyez bien quelle est tout de suite contradictoire, puisque la notion de vérité est une notion réflexive. Il est donc absolument impossible de considérer quune notion faite de son propre dédoublement comme celle de vérité puisse sentendre en même temps comme simplicité ! Et dun autre côté, vous ne pouvez retirer de cette notion ni celle de vérité, ni celle de simplicité... Eh bien si vous reconnaissez que la réflexion ne tombe pas du ciel dune manière incompréhensible mais quelle est leffet sur le vivant du réfléchissant absolu, cest-à-dire de la mort ce qui revient à définir lêtre conscient comme ce vivant qui, à la différence de tous les autres, a rencontré sa mort vous rendez compte déjà de la radicalité impliquée dans notre notion. Mais si vous reconnaissez ensuite que la rencontre de sa mort, dès lors quelle a eu lieu dans la vie, ne peut pas ne pas sentendre aussi dune manière locale, alors vous reconnaissez cette étrange nécessité pour la mort dêtre toujours locale, et pour la sincérité de se situer aux points de mort dont notre corps aussi bien que notre âme sont parsemés...
Ces points, vous savez que je les appelle des marques. Nous ne sommes sincères que là où nous sommes marqués. Ce qui signifie très clairement que la sincérité est affaire de sensibilité et non pas de disposition réflexive. Or je le demande : est-ce que la notion de sensibilité noffre pas lintérêt dêtre expressément réflexive sans quon puisse pour autant y apercevoir la moindre réflexion ?
Parler de sensibilité, cest parler à la fois de la capacité dêtre affecté et de celle de réagir (pas de sensibilité si lon nest pas affecté, mais pas de sensibilité non plus sil ny a pas de réaction). La réflexion est donc parfaitement maintenue, bien quon ne parle plus de réflexion au sens subjectif du terme. Là où je suis sensible, je ne réfléchis pas : je peux certes réfléchir sur le fait que je suis sensible, mais on peut presque dire que toute la réalité du sensible réside dans son caractère non réfléchi. Ce qui relève de la sensibilité, chacun de nous peut le désigner en disant " cest plus fort que moi ", par exemple quand il sursaute à un bruit pourtant attendu. Bref la sensibilité renvoie au domaine de la vie infra-réflexive : non pas préréflexive, au sens où la conscience lest avant de se reprendre elle-même en conscience de soi (conscience non thétique de soi, dit Sartre) mais bien antérieure à la réflexion, et donc à la constitution dun sujet transcendantal. Cest toujours sans moi que je suis sensible : moi je me contente de constater, de juger, dapprécier, cest-à-dire finalement dêtre insensible aussi insensible que Kant lest au danger couru par lami quun mensonge eût pu sauver, ou à la souffrance des bêtes dont on peut disposer selon lui comme de " pommes de terre ". On a donc une opposition entre dune part le sujet de la représentation qui ne fonctionne quà la semblance (je respecte les autres humains parce quils sont mes semblables ce que ne sont pas notamment les " crétins du Valais "), et une autre instance, la sensibilité, qui récuse au contraire la définition de la légitimité par la semblance au nom dune vérité plus originelle que tout ce quon en peut reprendre. Par exemple Montaigne est sensible à la fête que lui fait son chien, et depuis ce lieu qui nest pas transcendantal la suprématie de lhomme lui paraît un mensonge pitoyable. Je décide donc selon lordre représentatif, en déniant quailleurs des décisions sont déjà prises, des vérités déjà reconnues dans ma sensibilité hors de quoi tout le reste est par conséquent mensonge.
Pour vous le faire comprendre, je vais me référer à un film de Claude Berri que tout le monde a vu : Manon des sources. Souvenez-vous de cette scène entre le papet et Hugolin : ils fomentent une méchanceté (forcer Jean de Florette a abandonner ses terres après quils aient bouché la source qui pouvait les irriguer), leur plan fonctionne et leur malheureuse victime se tue littéralement à essayer dy remédier. Tout va donc très bien, sauf que Hugolin se met à pleurer en repensant au spectacle des souffrances de celui qui est devenu son ami. Le papet le lui reproche, en disant en substance quil faut savoir ce que lon veut. A quoi Hugolin répond " ce nest pas moi qui pleure, cest mes yeux ". Voilà, cest exactement cela, la marque : dans son corps de paysan âpre et obsédé par la terre, il y a un lieu de vérité : ses yeux. Tout le reste nest que mensonge : conformisme, trivialité, semblance. Les yeux dHugolin sont sincères mais pas lui. Cette ponctualité de la vérité est la marque celle dune épreuve " scopique " dont il nest jamais revenu et qui a par conséquent scellé son destin (avoir vu Manon se baigner nue dans leau dune source dont lautre source, celle de Jean, sera dès lors la constitution après coup comme lieu destinal). Car Hugolin est un parfait médiocre (sa semblance est toujours mise en avant : cest un Soubeyran) sauf précisément en ce lieu du corps qui, dune certaine manière est le lieu où sa perte était déjà inscrite (tout sest joué à linstant où il a aperçu Manon et comme Judas il se pendra), mais qui dune autre est son irréductible singularité, cest-à-dire tout simplement son destin. Et de fait : il ny a pas de spectateur du film qui ne reste marqué par Hugolin. Or celui là seul qui a un destin peut marquer.
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur cette scène, et je réserve pour plus tard den reprendre létude à travers une problématique du salut (cest localement quon est sauvé non pas au sens où lon serait sauvé partiellement, mais au sens où il ny a de salut quenté dans ce point de vérité que jappelle la marque). Pour aujourdhui, jespère que cet exemple qui nous a tous marqués vous permettra de saisir concrètement la double problématique de la marque et de la sincérité, en tant que cette dernière nest pensable que de ce point de vue (en dehors de la problématique de la marque, on reste enfermé dans la contradiction entre simplicité et vérité).
Le secret de notre notion résidait donc dans le déplacement quil fallait imposer à la problématique de la réflexion ou, si l'on préfère, dans la nécessité de concevoir la mort, le réfléchissant absolu, comme locale (autrement il ny a tout simplement pas de mort, ainsi quEpicure le souligne, sinon comme origine et donc aveuglement de la conscience). La résolution de la difficulté apparaît clairement quand on peut à la fois reconnaître la simplicité et la réflexivité qui définissent le fait dêtre sensible.
Ainsi lobjection que lon pourrait faire en rappelant la dimension théorétique de la sincérité tombe, puisque cette dimension est liée à la réflexion subjective et que la notion trouve sa vérité quand on déplace la réflexion de la subjectivité à la sensibilité. Du point de vue de la première, on maintient par conséquent cette nécessité du théorétique, et dans lordre de la conscience il est impossible de considérer la sincérité autrement que comme une disposition, ou plutôt une pseudo-disposition, à la non-duplicité. On peut assurément parler dactions dénuées de sincérité et par conséquent dire quelles sont mensongères subjectivement (par exemple donner un objet en se disant que cest de bon cur alors que cest simplement parce quon ne peut pas se résoudre à le jeter), mais cela signifie en réalité quon effectue dans la mauvaise foi une représentation de mauvaise foi (" donner "). Cette dimension théorétique, dont la réflexion semblait être la nécessité, nest donc pas un absolu : ce qui est un absolu, cest la structure réflexive, et nous ne pouvons pas dabord nous la représenter autrement que subjective. Ceci pour le premier point.
Lautre difficulté présentée par notre notion est limpossibilité quon se retrouve tout entier dans ce quon fait. Si lon définit la sincérité comme le fait dêtre tout entier dans son acte, notamment dans sa parole (sur quoi je reviendrai assez longuement), alors on pose par là même quil ny a pas de sincérité. Car ou bien on parle dune action de type moral, cest-à-dire dune action dont on a conscience et dont on diffère par conséquent dune manière réflexive, ou bien on parle vraiment dun acte mais alors il faut reconnaître quon y reste étranger, de sorte que la notion de sincérité semble y perdre tout sens à moins quon admette de caractériser les actes par une sincérité réflexive mais non subjective.
Ne confondez pas lacte et laction. Le premier est vrai parce quon ny est jamais, alors que la second est fausse de ce quon y est toujours (on y est comme semblant : je fais ce que nimporte qui ferait sil était vraiment à ma place). La question de la sincérité, une fois reconnu son opérateur qui est le réfléchissant absolu (la mort) et une fois reconnu son lieu qui est la marque, sidentifie en fin de compte avec celle de lacte.
Je vais vous donner deux exemples dacte, pour que vous compreniez bien limpossibilité de concevoir la sincérité si vous ne passez pas par le déplacement du problème que je viens dopérer devant vous. Je les emprunte à deux auteurs que je pratique assez régulièrement.
Le premier, célèbrissime, est le meurtre sur la plage, à la fin de la première partie de lEtranger. Le passage se trouve à la page 1168 de la Pléiade. Vous lirez le texte, dont je ne retiens que quelques phrases : " Cest alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il ma semblé que le ciel souvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être sest tendu, et jai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, jai touché le ventre poli de la crosse et cest là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé ".
Ce qui me frappe dans ce court passage, cest une seule lettre : alors quon aurait spontanément écrit " jai crispé la main " indiquant par là que la réflexion indiquée par le passé composé était une figure du même, Camus écrit " jai crispé ma main ", indiquant quelle est une figure de la différence : ladjectif possessif fait du sujet de la narration un observateur objectif et indifférent du sujet de laction ce qui, comme vous savez, est le principe stylistique de tout le roman. Cest un peu comme si lon disait : un coup de revolver a été tiré, et je ne peux nier quil lait été par moi. Je ne peux pas le nier, mais ce nest pas vrai pour autant : tout sest passé dans le corps (le front, les yeux, la main) dun sujet qui nétait lui-même que " par ailleurs " selon la formule qui me sert à désigner tout ce qui nest pas la marque, et dont lEtranger est évidemment la meilleure illustration.
Sil y a bien un sujet de la réflexion (celui qui existe " par ailleurs " et dont le passé composé du livre est la perpétuelle extériorité), il ny a pas de sujet de laction. Non pas surtout que la marque puisse être sujet de quoi que ce soit : cest un point de sensibilité. Non : cest le soleil, la sueur dans les yeux, la mer, la chaleur, " mon être " (ce qui ne signifie donc pas moi), quelquun qui a crispé sa main et qui se trouve être moi, la gâchette dont le ressort aurait pu être plus ferme, bref, cest tout une configuration qui est sujet du meurtre. Une configuration peut donc être sujet dune action, même malheureuse ? Dune action, non, mais dun acte, oui, précisément parce que cette notion est celle de labsence du sujet cest-à-dire de sa réalité, sil ny a de sujet pour léthique quen absence de soi. Là où le sujet nest pas est sa vérité cest-à-dire son acte. Et là où il nest pas, il ny a que des circonstances dont la réalité du sujet est quelles soient suffisantes. Les circonstances du meurtre sont le meurtre lui-même, et cest de ce vide en quelque sorte pur que le sujet se réalise en vérité, cest-à-dire sans lui-même.
Ce vide, on peut simplement indiquer son origine scopique : le soleil, la sueur dans les yeux, léclair du couteau... Cest dans lordre du visible que Meursault est capable de vérité si lon accorde à ce meurtre apparemment absurde dêtre le moment de vérité de toute son existence, dune existence qui advient enfin à elle-même dans un acte qui est comme un saut dans la mort (" Meursault "), cest-à-dire dans sa propre absence.
Cest finalement le soleil qui est la vraie cause occasionnelle du meurtre, le paradoxe de la subjectivité présentée ici étant que la cause occasionnelle soit en même temps la cause réelle. Cest la marque. Pour comprendre cela, il suffit de demander au texte de quel soleil il peut sagir réellement, pourquau lieu du regard le meurtre ait été vraiment commis. Réponse : " Cétait le même soleil que le jour où javais enterré maman " (ligne 7). Tout est là. Laissons de côté linterprétation freudienne du passage et retenons simplement quun soleil a marqué le sujet en tant que sujet : cest le roman qui est en même temps celui de linstitution de Meursault comme sujet, et il commence très exactement quand celui qui est en même temps le héros et le narrateur prend acte de la mort de sa mère... Ainsi reconnaissons-nous au lieu de son regard ébloui par le soleil le moment où il advient enfin comme sujet dabord autonome (sans sa mère) puis, dans laprès coup de ce même soleil, réel (dans son acte).
Retenons donc lidée de lacte comme vérité du sujet, vérité dont la condition est quil se passe absolument sans lui. Mais cest la vérité de son existence et surtout cest la vérité de son nom (une part essentielle, à mon avis trop méconnue, du génie romanesque réside dans le choix des noms des personnages comme on le voit très bien chez Camus où le Mersault obsédé par le bonheur que doit lui apporter le meurtre dune figure paternelle dans La mort heureuse devient le Meursault de lEtranger qui a reconnu le néant où il sengouffrait au moment du meurtre).
Le moment où le sujet advient comme réel est celui où son nom va enfin dire ce quil disait depuis lorigine et à quoi tout le monde était sourd : quon sappelle Meursault plutôt que Mersault, et lon aura un tout autre destin, si lon doit avoir un destin au lieu dêtre un simple vecteur de la transmission du nom à la génération suivante (ou de son effacement historique).
Lacte cest linstant où la vérité dun sujet devient littéralement la signification de son nom.
Voilà comment je le définirais, pour rendre compte de labsence subjective qui le caractérise, cest-à-dire de la conjonction de la constitution du sujet comme tel (procès quon peut nommer vérité dudit sujet) et du fait davoir enfin donné un sens à ce qui nen a pas (un nom propre ne veut rien dire : sappeler Petit ou Legrand ne renvoie à aucune idée de petitesse ni de grandeur).
Lacte est ainsi le moment où lon écoute son propre nom (je ne dis pas " entend " ce qui renverrait expressément à la psychose).
Voici ce que dit Borgès, après avoir fait cette remarque : " Toute destinée, pour longue et compliquée quelle soit, comprend en réalité un seul moment : celui où lhomme sait à jamais qui il est " (Laleph, Gallimard 1985, p. 74).
Et cest également ce que dit Camus, où lidée de lécoute est expressément indiquée à la fin de la page citée (" Et cétaient comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur " notons bien : " sur " la porte et non pas " à " la porte...).
Il ne faut pas concevoir lacte comme sans déterminisme, comme un absolu mystique dont rien ne rendrait compte. Bien au contraire : le déterminisme psychique le plus implacable le gouverne, comme il gouverne la médiocrité de nos actions quotidiennes. Mais ce déterminisme est le moment de la constitution subjective elle-même (savoir enfin qui lon est), alors que nos actions quotidiennes se contentent deffectuer des fantasmes tantôt dans leur aspect dépressif tantôt dans leur aspect euphorique des fantasmes qui sont toujours de nous reconnaître nous-mêmes comme sujets de petits scénarios inconscients, cest-à-dire toujours et encore de sembler.
Il y a quelques années javais étudié ici même lacte dAntigone chez Sophocle et je ne reviens donc pas sur cet exemple. Mais je veux néanmoins faire remarquer que cette figure sublime de la liberté, cest-à-dire dun sujet qui ne cède pas sur lacte quil pose, est aussi bien une figure commune du déterminisme : tout le monde sait quAntigone est la fille ddipe ; or lacte qui est sa vérité et quon peut désigner comme le refus dentendre une autre loi que celle de la famille, quest-il, sinon leffectuation subjective du caractère incestueux de sa naissance ? Pourtant cest bien de liberté, quil sagit : désormais, nous savons ce que signifie " Antigone ", alors que " Ismène ", par exemple, na toujours pas de sens (cest simplement le nom de sa sur dont la naissance est la même que celle dAntigone mais qui na jamais fait un acte de sa réalité de sujet).
Avant de vous quitter, je ne résiste pas au plaisir de vous donner un autre exemple dacte, puisque je lemprunte cette fois à Conrad, auteur vous savez limportance pour moi. Il me paraît spécialement intéressant à cause de son caractère négatif : cest une lâcheté.
Je ne reprends pas lhistoire de Lors Jim que vous connaissez. Rappelons simplement quun vieux rafiot transportant plus de huit cents pèlerins vers la Mecque semble tout prêt de couler : une très importante voie deau sest déclarée dans la soute, et lorage arrive. Les canots sont en nombre insuffisant : sept. Léquipage européen décide donc dabandonner le navire. Sauf Jim, bien entendu, qui est un homme dhonneur. Les autres sont déjà dans le canot, quils ont du mal à détacher du navire et ils crient à Jim de sauter les rejoindre (encore cette idée du saut, qui renvoie à lirrémédiable, au définitif bref à ce qui fait quun acte nest pas du tout une action). Jim fait ensuite le récit de ce qui sest passé à un certain Marlow, qui sera donc pour nous le narrateur, mettant en abîme le récit que le héros lui fait en première personne. Je vous donne le passage essentiel, que je prends dans lédition Gallimard de 1979, p.96-97 :
Le Patna commençait à plonger doucement ; la pluie le balayait comme une mer démontée ; ma casquette s'envola; ma respiration était refoulée dans ma gorge. J'entendis un dernier appel sauvage, qui me parvint comme si j'eusse été au sommet d'une tour : - "Geo...o...o...orges ! Oh, sautez ! " Le navire plongeait, plongeait, la tête la première, sous mes pieds... "
" Il leva délibérément les mains vers son visage et fit des gestes du bout des doigts, comme pour arracher des toiles d'araignée qui l'eussent importuné; puis il regarda une bonne demiseconde dans sa paume ouverte, avant de lâcher :
" J'avais sauté... " Il se retint, détourna les yeux... " faut-il croire... " acheva-t-il.
" Ses clairs yeux bleus se tournèrent vers les miens avec un regard pitoyable, et le voyant devant moi, debout, confondu, douloureux, je me sentis oppressé par un sentiment attristé de sagesse résignée, jointe à la pitié profonde et ironique d'un vieillard impuissant devant un désastre d'enfant.
" Il y paraît ", grommelai-je.
" Je ne m'en étais pas aperçu, avant d'avoir levé les yeux ", m'expliqua-t-il vivement.
Il sagit bien là dun acte : labsence du sujet y est expressément indiquée. Jim na jamais voulu sauter, et il sest retrouvé dans le canot sans même sen apercevoir. De sa part labandon du navire nest donc pas une mauvaise action, comme celle quont commise les autres membres de léquipage, hommes médiocres qui ont agi comme il était normal et évident que de tels hommes agissent en pareille circonstance. Or lacte de Jim présente cet intérêt de le mettre en quelque sorte au pied du mur de sa propre question, précisément parce quil est depuis toujours cette question. Mais cest une question seconde, il me semble. On peut en effet commencer par demander ce quest lâcheté, quand elle nest pas leffectuation ordinaire de la médiocrité. Et là on répond presque par une autre question, je dirai par une alternative dont cette lâcheté particulière a posé la nécessité instituant par là même Jim comme étant enfin lui-même. Cette alternative est la suivante : la mort ou la rédemption. Or ce qui mintéresse, ici, cest dune part la position même de lalternative et dautre part le petit mot " ou ". Vous allez comprendre tout de suite pourquoi quand je vous aurai rappelé que le père de Jim était pasteur. Un pasteur tout entier fait de médiocrité, cest-à-dire de mensonge et de bonne conscience : " Le père de Jim possédait sur lInconnaissable des connaissances assez précises pour mener dans la voie droite les habitants des chaumières, sans troubler la quiétude de ceux quune infaillible Providence a fait vivre dans des châteaux " (p.12). Lidée même de se reconnaître lâche ne viendrait pas à un tel homme, ni a fortiori celle de lalternative dont Jim est littéralement fait. Et puis quest-ce quun pasteur ? Cest quelquun dont toute lexistence est articulée selon de ces deux mêmes termes, mort et rédemption, dont il sagit chaque dimanche de dénier la disjonction en rappelant le dogme de la résurrection. Voilà donc linstant du destin, pour Jim : la substitution actuelle de " ou " à " et ", autrement dit la position dun destin dadulte ; il a sauté hors de son enfance (toujours le saut...), cest-à-dire quil est advenu comme sujet le sujet de cette alternative...
Jai dit que lacte se faisait nécessairement là où lon était marqué. Pour Meursault, on peut parler du regard (le soleil aveuglant, la sueur dans les yeux, léclair sur le couteau) qui renvoie aussi bien à la mort, selon la (trop) fameuse équivalence posée par La Rochefoucault relativement au regard (Camus connaissait particulièrement bien les moralistes français du 17 ème). Pour Jim, cest la conjonction de la mort et de la rédemption qui fait problème. Quel est alors lacte de Jim : la reconnaissance de la mort (le bateau va couler) comme le moment où il se rencontre dans son acte ; et il se rencontre comme lénigme que tout être est pour lui-même. Cette énigme, ainsi quil en fut pour dipe, prend la forme dune question, qui était en même temps une définition, celle de ce que son nom signifierait désormais. Je formulerai ainsi sa question : comment conjoindre mort et rédemption, sans passer par le mensonge de vouloir croire que les morts ne sont pas définitivement morts ? Voilà donc son destin comme celui de Meursault était de finir sur léchafaud où, selon son désir cette fois (la psychanalyse nous apprend que la condition du désir est la castration) il " sauterait " enfin dans la " mort "...
Je laisse maintenant les exemples pour conclure la séance daujourdhui.
La sincérité implique une problématique de la réflexion, en même temps quelle lexclut puisquelle est lidée première dune simplicité avec soi. Cette réflexion, nous lavons déplacée de la subjectivité à la sensibilité dont la notion est celle de la résolution de cette aporie. Dès lors quon reconnaît que le sujet nest que " par ailleurs " dans sa subjectivité, la question de la sincérité devient celle de ce quon fait sans y être, là exactement où lon est marqué. Les exemples que je vous ai donnés montrent, il me semble, la nécessité quun acte soit la marque elle-même là où seulement le sujet est capable de vérité. Tout ce quon fait volontairement est mensonger, tout ce quon fait sans y être est vrai bien quévidemment la représentation ait sa nécessité (elle vaut pour toute question qui se pose en troisième personne, cest-à-dire pour toute question dans laquelle on est impliqué comme nimporte qui laurait été à notre place).
Ainsi se trouve résolue également laporie subjective : il est impossible dêtre sincère, dit Sartre, parce que lêtre consiste déjà à être de mauvaise foi. Donc ou bien la sincérité nest quune idée abstraite, lindication nostalgique dune transparence à jamais inaccessible, ou bien elle se situe là où nous ne sommes pas, alors même quelle est faite de sa propre réflexivité. La sensibilité répond à cette exigence, à condition quon maccorde de ne pas la considérer comme une " faculté " de réceptivité transcendantale, mais bien au contraire comme leffet de la marque (ce qui marque sensibilise cest-à-dire rend sensible), qui est elle-même le reste de lépreuve.
En tout acte, on peut donc retrouver comme en pointillé lindication dune épreuve : la constitution indirecte du lieu de sa réalité et non pas de sa possibilité (un acte se définit précisément de navoir jamais été possible : il est aussi impossible au soleil de commettre un meurtre quil est impossible à un homme dhonneur dabandonner un navire en perdition). Or là exactement où le sujet a été éprouvé, et la seulement, il est vrai.
La suite épreuve-marque-sensibilité-acte, avec tout ce quelle implique à chacun des niveaux, est par conséquent la structure cachée de la notion de sincérité que la manière habituelle de la situer dans lordre subjectif cachait complètement.
La prochaine fois nous reviendrons à des considérations plus banales, en ce sens que nous ferons une certaine part à cette idée de la sincérité comme disposition de subjectivité. Mais on peut gager que tout ce que je vous ai apporté aujourdhui permettra den reconstruire radicalement la compréhension !
Je vous remercie de votre attention.
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