Le discours de Calliclès.
" Certes, ce sont les faibles, la masse des gens, qui établissent les lois,
j'en suis sûr. C'est donc en fonction d'eux-mêmes et de leur intérêt personnel que les
faibles font les lois, qu'ils attribuent des louanges, qu'ils répartissent des blâmes.
Ils veulent faire peur aux hommes plus forts qu'eux et qui peuvent leur être supérieurs.
C'est pour empêcher que ces hommes ne leur soient supérieurs qu'ils disent qu'il est
vilain, qu'il est injuste, d'avoir plus que les autres et que l'injustice consiste
justement à vouloir avoir plus. Car, ce qui plaît aux faibles, c'est d'avoir l'air
d'être égaux à de tels hommes, alors qu'ils leur sont inférieurs.
Et quand on dit qu'il est injuste, qu'il est vilain, de vouloir avoir plus que la
plupart des gens, on s'exprime en se référant à la loi. Or, au contraire, il est
évident, selon moi, que la justice consiste en ce que le meilleur ait plus que le moins
bon et le plus fort plus que le moins fort. Partout il en est ainsi, c'est ce que la
nature enseigne, chez toutes les espèces animales, chez toutes les races humaines et dans
toutes les cités !
Si le plus fort domine le moins fort et s'il est supérieur à lui, c'est là le signe
que c'est juste.
De quelle justice Xerxès s'est-il servi lorsque avec son armée il attaqua la Grèce
(1), ou son père quand il fit la guerre aux Scythes ? Et encore, ce sont là deux cas
parmi des milliers d'autres à citer ! Eh bien, Xerxès et son père ont agi, j'en suis
sûr, conformément à la nature du droit - c'est-à-dire conformément à la loi, oui,
par Zeus, à la loi de la nature -, mais ils n'ont certainement pas agi en respectant la
loi que nous établissons, nous !
Chez nous, les êtres les meilleurs et les plus forts, nous commençons à les
façonner, dès leur plus jeune âge, comme on fait pour dompter les lions ; avec nos
formules magiques et nos tours de passe-passe, nous en faisons des esclaves, en leur
répétant qu'il faut être égal aux autres et que l'égalité est ce qui est beau et
juste. Mais, j'en suis sûr, s'il arrivait qu'un homme eût la nature qu'il faut pour
secouer tout ce fatras, le réduire en miettes et s'en délivrer, si cet homme pouvait
fouler aux pieds nos grimoires, nos tours de magie, nos enchantements, et aussi toutes nos
lois qui sont contraires à la nature - si cet homme, qui était un esclave, se redressait
et nous apparaissait comme un maître, alors, à ce moment-là, le droit de la nature
brillerait de tout son éclat. "
PLATON, Gorgias, 483b-484a, trad. Canto, Garnier-Flammarion, 1987, pp.
212-213.
(1) allusion à la seconde guerre médique conduite par Xerxès, roi des Perses, qui
envahit la Grèce en 480 av. JC
Exercice : reprenez chacun des arguments de Calliclès qui parle ici, et
discutez-le.
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Le discours de Calliclès
(Gorgias 483b -
484a)
Introduction
Calliclès entend pratiquer une critique " généalogique " des
lois en débusquant le type de vie qui se dissimule derrière leur apparente
impartialité.
Les arguments de Calliclès
- Faite par la masse, la loi en exprime forcément les intérêts et les valeurs. Elle
nest donc universelle quen apparence.
- Cette loi est un instrument doppression non par la force mais par un mécanisme
dintériorisation. Elle nest donc juste quen apparence.
- Les valeurs prônées par cette loi nont pas de réalité propre : elles
consistent dans le retournement axiologique de la réalité de la force, et
légalité de droit nest que la dénégation de linégalité de fait.
Elle est donc sans consistance.
- Les meilleures dispositions sont laminées par léducation égalitariste.
- Le vrai droit est celui de la nature qui est foncièrement inégalitaire. En effet, il
est universel, nécessaire, irrécusable.
- Cette fausse loi sous laquelle nous vivons est intrinsèquement fragile,
puisquelle se maintient en sappuyant sur un verbiage sans répondant, et
grâce à labsence momentanée dun individu suffisamment fort pour la
renverser en lui et hors de lui.
Discussion de chaque argument
- Calliclès confond expression et représentation. Sil est vrai que les lois
représentent la masse, elles ont une réalité qui ne lui est pas réductible. La vraie
question est donc celle de la spécificité du politique : un ordre dexistence
que son absence de répondant réel nautorise pas à qualifier dillusoire.
- Calliclès suppose que lhomme est un être sorti tout constitué de la nature,
cest-à-dire quil est un simple vivant, alors quil est le produit des
lois. Il est donc absurde de considérer que les lois loppressent : elles le
constituent comme sujet.
- Légalité conditionne lidée même de loi, à la fois parce quelle
doit être la même pour tous et quelle effectue la forme même de la réflexion,
puisque réfléchir revient à se poser soi-même comme un sujet indifférent
cest-à-dire juridiquement égal aux autres. La loi a la consistance de la
réflexion, acceptée par le discours de Calliclès en tant que cest un discours et
non un pure violence.
- La cité, dit Aristote, exclut aussi bien ceux qui sont trop inférieurs (bestialité)
que ceux qui sont trop supérieurs (les dieux, les héros), puisquil est impossible
à lindividu moyen de se reconnaître en eux. Toute éducation a donc bien une
dimension de dressage à la " semblance " (être le même que soi
parce quon sest soumis à ce qui rassemble les semblables) cest-à-dire
à la médiocrité. Cependant les dispositions exceptionnelles ne sont pas naturelles mais
humaines (lidée dun gène de la musique, de la philosophie ou des
mathématiques est absurde, puisque ce sont des réalités exclusivement
culturelles) : les " dons " sont des attitudes envers le monde et
surtout envers soi-même (une éthique) motivées par une situation en fin de compte
toujours sociale. Dès lors si la vie commune peut parfois étouffer de grandes
individualités potentielles, elle est cependant le seul lieu de leur possibilité. En
réalité le danger reste très minime : être une personnalité dexception
étant une question déthique et non pas de nature, autrement dit la semblance
étant une position subjective et non un état objectif, il faudrait des circonstances
extrêmement particulières et rares pour quun individu ne soit pas totalement
responsable de sa vie. Donc même si lon admet cette absurdité que constitue
lidée dun don naturel, largument de Calliclès qui attribue cette
responsabilité à la société reste sans portée réelle.
- Calliclès confond le fait et le droit : la nature atteste de ce qui est, pas de ce
qui doit être. Quand il sagit des lois de la cité, son invocation est donc nulle
par principe. Dautre part il confond luniversalité des lois de la nature qui
est absolue ou a priori (si on ne la pose pas lidée même de nature na aucun
sens, et avec elle la simple éventualité du savoir) et celle des lois de la cité qui
est relative ou réflexive (cest le rapport du peuple à lui-même). Autrement dit
il confond la réalité où seffectue la nécessité des lois de la nature avec la
représentation où seffectue celle des lois de la cité.
- La culture na pas de répondant et cest précisément en cela quelle
soppose à la nature : larbitraire nest pas sa faiblesse mais sa
force, puisquon peut seulement contester ce qui se présente comme fondé. On
nobéit donc pas à la loi parce quelle est utile, mais simplement parce que
cest la loi. Voulant fonder la loi dans la réalité, Calliclès labolit
donc : il ny aurait plus que la nature. Mais il réfute lui-même la thèse que
cela pourrait constituer en prônant le droit du plus fort en déplorant un
pouvoir que les faibles exercent... pour la seule raison quils sont momentanément
les plus forts. On comprend ainsi que ce nest pas du tout de la nature quil
parle : devant être imposée dune manière volontaire et non par la seule
immanence de sa nécessité, cette " nature " est en réalité
purement idéologique, comme à chaque fois quon veut y voir un modèle. Dès lors,
la vérité de son argumentation apparaît à la fin du texte : il veut seulement un
maître, grâce auquel il sera enfin débarrassé de sa liberté en se dissolvant dans la
semblance universelle.
Conclusion
Ce discours, paradigme de tout recours à la nature pour décider des affaires
humaines, est un exemple de méconnaissance projective : celui qui veut un maître
attribue aux autres une nature desclaves ! La servitude volontaire est le
mobile caché de toute invocation dun modèle naturel. La méthode
généalogique se retourne contre Calliclès.
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