La sincérité, premier trait de la sensibilité philosophique. Disposition consciente ou position subjective. Sincérité et vérité. Sincérité et bêtise. Enigme et philosophie.
Il y a quelques jours, je vous ai expliqué que la sensibilité aux questions philosophiques pouvait rencontrer deux obstacles subjectifs, que jai appelés le trivial et le sublime. Pour le trivial, cest évident : les triviaux sont des gens pour lesquels il ny a que de petites questions, celles que la vie institue dans lindéfinie poursuite quelle est delle-même (bien entendu, il faut considérer la vie comme humaine, avec toute sa complexité sociale, et non pas simplement naturelle : lhomme veut de la réussite sociale comme lâne veut du son). Lattitude des sublimes est, vous ai-je indiqué dautre part, une imposture qui interdit daborder réellement la philosophie, non seulement parce que toute question est forcément déjà lengagement dun travail et quon ne travaille jamais que des questions concrètes incommensurables avec les " grandes " questions humaines, mais surtout parce que la sublimité est une attitude qui doit constamment être maintenue contre les nécessités de la vie, et qui est dès lors seule à compter pour elle-même. Les sublimes sont donc aussi insensibles que les triviaux aux questions philosophiques, alors même quon aurait pu leur reconnaître avec elle une certaine parenté puisque ces questions sont indubitablement sublimes. Du point de vue de la philosophie, limposture de ceux qui prennent la pose pour eux-mêmes ne vaut pas mieux que la trahison de ceux qui ont décidé que la nécessité que la vie était pour elle-même était bien suffisante pour la remplir.
En conclusion de la séance précédente, javais rapproché cette double figure du mensonge, à quoi lidée de " grandes " questions semble pourtant nous ramener, des deux figures de la mauvaise foi décrites par Sartre à partir de la différence de la transcendance et de la facticité, selon celle quon met en avant (dabord pour soi-même) pour se permettre d" oublier " lautre. Si ce rapprochement est légitime, cela signifie que la disposition première permettant dêtre sensible aux questions philosophiques est la sincérité. Cest par conséquent cette notion que je vais explorer aujourdhui devant vous.
Dabord, il me semble nécessaire de souligner que la sincérité est impliquée, comme disposition subjective, dans les principaux caractères quon peut reconnaître aux questions philosophiques. Et la reconnaissance de cette nécessité est déjà exploration de la notion de sincérité.
Il va par exemple de soi que, toute question philosophique étant une question de sens, sa reconnaissance suppose que le sens lui-même puisse faire question. Jai déjà indiquée que les attitudes théocratiques ou totalitaires excluaient toute possibilité de philosophie. La mentalité théocratique pour laquelle tous les principes de la vie doivent être empruntés à la religion est par excellence, si lon peut dire, insensible aux questions philosophiques. Et reconnaître que le sens ne va pas de soi, nul ne contestera que ce soit un acte de sincérité. Corrélativement, on ne peut être sincère quà la condition de juger par soi-même et plus précisément de " penser par soi-même ", selon lexpression consacrée dont Kant souligne le caractère pléonastique. Notons en passant que cette nécessité qui va littéralement de soi nen doit pas moins être amenée précautionneusement devant certains publics, notamment de lenseignement secondaire (un collègue me parlait récemment dadolescents dont la religion est la référence constante et quun texte de Kant sur la nécessité du jugement personnel " rendait fous " en quoi son expression était plus juste et plus littérale quil ne pensait). En tout cas, le refus de " penser par soi-même ", cest-à-dire de lautonomie du jugement, est aussi bien le refus de la sincérité et donc est parfaitement rédhibitoire en ce qui concerne les questions philosophiques.
Ensuite, il va de soi quon nest sensible à une question philosophique quà avoir reconnu que, dans le domaine concerné, on nétait pas au clair. On peut à la limite reconnaître navoir aucune idée ni même aucune opinion, ou reconnaître que les idées ou les opinions quon avait manquent de cohérence et par conséquent de la possibilité quon sy tienne rationnellement. Reconnaître sa propre ignorance et surtout sa propre incohérence (car en fait nimporte qui a forcément comme opinion lidéologie de sa situation sociale, qui est toujours parcourue de contradictions), voilà encore un acte de sincérité. Celui qui sen tient à la certitude, quelle soit fanatique ou sceptique, nadmettra jamais le caractère non immédiat de la cohérence de la pensée alors même quil en démontre actuellement lincohérence (par exemple pour dire que toute vérité est religieuse il faut avoir une idée non religieuse de la vérité de la religion ; et celui qui prétend douter de tout na que mépris pour les savoirs qui, comme la psychanalyse et plus généralement les sciences humaines, montrent quon peut pour le moins douter de sa propre certitude). La sincérité fera au contraire de la cohérence une tâche éventuellement infinie (mais la décréter davance infinie est une nouvelle forme de mauvaise foi, puisque cela permet de se raconter à soi-même que de toute façon il ne servirait à rien de réfléchir), et cest dadmettre la possibilité de cette élucidation rationnelle qui conditionne le fait dêtre sensible aux questions philosophiques (même si le travail du philosophe saccomplit par ailleurs dans une ontologie de la multiplicité irréductible, comme cest par exemple le cas pour Deleuze).
Enfin la sincérité apparaît éminemment dans lacceptation quune interrogation puisse être radicale. La mauvaise foi ne saccomplit pas toujours dans la bêtise épaisse qui refuse davance tout questionnement des évidences : chez les personnes relativement éduquées, elle est compatibles avec la réflexion et le questionnement, pourvu quils naillent pas trop loin. Borner davance, cest-à-dire dune manière non critique, la portée dune interrogation, voilà la mauvaise foi : on sappuie sur le fait que, dans la certitude où lon a décidé de rester, on ne voit pas comment dépasser certaines limites (celles quimpose lordre objectif et subjectif auquel on a décidé davance de ne pas toucher) pour " oublier " que cela indique seulement la nécessité pour linterrogation quelle soit radicale. On est sincère quand on admet quun discours ne sen tienne pas aux demi-mesures, sans prendre les raisons quon a par ailleurs de refuser de tels discours (par exemple en politique un discours radical induit forcément une pratique totalitaire) pour des raisons de borner la réflexion. La radicalité de linterrogation qui la définit comme philosophique accomplit donc, mieux encore que les autres caractères, la nécessité subjective de la sincérité.
Mais la sincérité, comme disposition subjective, est " théorétique ". Si jai à changer les bougies de ma voiture, la question de savoir si je le fais sincèrement ou non na aucun sens, alors quelle se pose dans la manière dont je vais ou non entendre des objections et saisir leur portée quand je discute avec quelquun ou avec moi-même (la mauvaise foi consiste souvent à discuter sincèrement, mais en " oubliant " de voir certaines implication des arguments échangés ou même acceptés). Comme disposition théorétique et non pas pratique (au sens de la vie pratique et des actions quelle nécessite) la sincérité ne va donc pas de soi. Il y a des gens qui ne peuvent rester sans rien faire et qui sont, comme ils disent, des " hommes daction " ; ils peuvent avoir toutes les qualités morales quon voudra, mais pas la sincérité non pas surtout quils soient nécessairement de mauvaise foi (je viens dindiquer que cette alternative ne sappliquait pas dans laction au sens étroit bien quelle conditionne éminemment la vie pratique au sens large). Ces personnes, dont certaines sont éventuellement admirables, seront donc absolument insensibles aux problèmes philosophiques qui sont toujours dabord de nature théorétique.
Comme disposition théorétique concernant le vécu, la sincérité est toujours liée à la réflexion. Il est impossible de réfléchir la sincérité (si je prends conscience dêtre sincère en ce moment, je midentifie à une qualité donnée cest-à-dire que je suis tout simplement de mauvaise foi), mais il ny a de sincérité que relativement à une réflexion toujours déjà en train de se faire. Ainsi je suis déjà en train de prendre conscience que je ne savais pas ce que je croyais savoir à linstant où jadmets simplement lénonciation dune question philosophique ; et je deviens conscient du manque de cohérence et de valeur des avis que je pourrais spontanément donner, etc.
Mais lessentiel de la réflexion est ce que jappellerais la différance du sens et de la réalité (écrivons différance avec un " a ", du verbe différer). La réalité en elle-même est toujours faite de sens, puisquil sagit de la vie et que la compréhension de toute chose dans lhorizon de la vie est une manière suffisante pour elle de faire sens (ceci est un aliment, cela est un obstacle ; ceci promet un plaisir cela une peine...). Inutile de réfléchir pour vivre. Bien au contraire, même : moins on réfléchit et mieux on vit, si " mieux " signifie dune manière plus adaptée à un monde sur lequel on ne sinterroge pas. Le bon conducteur, par exemple, ne réfléchit jamais à ce quil faut faire en voiture : cest dun même mouvement vital et anonyme que lobstacle surgit dans le champ de vision et que le pied enfonce la pédale de frein alors quune réflexion, qui est déjà une différance temporelle et une personnalisation de lagir, eût immanquablement entraîné la collision (et la modulation précise du geste par exemple ne pas écraser brusquement la pédale de frein pour ne pas provoquer un tête à queue si elle peut être réfléchie à un second degré, appartenait déjà à lexis corporelle du bon conducteur). Eh bien, est-ce que cette différance du sens et de la réalité nest pas lopération inaugurale de la représentation philosophique ? Certes, réfléchir consiste à se regarder soi-même et à prendre conscience clairement de ce quon pensait obscurément afin de remonter aux conditions quon mettait en uvre sans sen rendre compte. Mais cela nest possible que sur le fond dune définition plus originelle de la réflexion qui est celle que je viens dindiquer : on ne revient à soi quà avoir en quelque sorte repoussé la réalité à lextérieur et à avoir conservé, sous une forme dès lors représentative, un sens qui ne lui est plus simplement inhérent ou constitutif mais qui devient notre problème. Réfléchir, donc, cest différer le sens et la réalité dont il est le sens, et la question philosophique lest en ceci quelle porte expressément sur ce sens différé. Vous voyez bien que le sens en lui-même nest jamais problématique : on vit, et voilà tout. Cela ne signifie bien sûr pas quon ne rencontre jamais de difficultés, mais que toutes les difficultés quon rencontre napparaissent jamais que sur le fond non problématique de leur possibilité. Et poser ce fond pour lui-même, voilà par excellence ce que fait une question philosophique. Doù je conclus que la sincérité est une suspension subjective de la vie puisquelle va consister à accepter de revenir sur la vie ce qui signifie déjà en être distingué. Cette disposition qui suppose donc que la vie naille pas ou plus de soi.
Au vivant en tant que vivant, la philosophie est impossible. Un animal identifié à sa propre vie (donc paradigmatiquement un animal sauvage par opposition aux animaux domestiques que nous avons au contraire enfermés dans leur réflexion, comme le montre leur ennui quasi constant) ne peut pas réfléchir. Nous qui le pouvons, et sommes par ailleurs capables de poser dans le concept le sens pour lui-même, sommes donc doublement extérieurs à notre vie : différés delle à la fois par la réflexion, comme les animaux domestiques, et surtout différés delle par linstitution langagière de lordre des significations et plus précisément de lidéalité : dune réalité dont la réflexion institue le caractère problématique nous faisons notamment des notions (par exemple celle de sincérité). On ne peut être sensible aux questions philosophiques quà cette double condition qui, pour nous, nen fait quune. Car pour nous réfléchir et instituer lidéalité du sens (donc à lencontre de ce dont il est le sens, en différance de la vie) sont le même. La sincérité, en tant quelle fait admettre léventualité quon se retrouve mis en question, renvoie au premier moment de cette définition, et elle renvoie au second en tant quelle fait admettre léventualité dune problématicité idéale du sens. Donc un vivant quil sagisse de linnocence de lanimal sauvage ou tout au contraire de labjection et de lignominie de ceux quon appelle des " bons vivants " étant insensible aux questions philosophiques, on dira quy être sensible atteste déjà dune différance davec sa propre vie et donc dune certaine reconnaissance en soi de la mort comme instance de vérité. Et certes, cest forcément du point de vue de notre mort que se pose la question dun sens éventuel de notre vie : à cause de son statut réflexif, cette question ne se conjugue, si lon peut dire, quau futur antérieur. Ainsi suis-je celui qui aura fait ceci et qui naura pas fait cela, et la sincérité exige la reconnaissance de cette temporalité particulière. Depuis notre horizon de cette année, je dis alors que cette sensibilité atteste dune marque, cest-à-dire dun point darrêt de la vie, là où cesse de compter ce qui nest que plus ou moins important : seul quelquun qui a été marqué, cest-à-dire dont la sensibilité échappe à la détermination vitale dont je viens dindiquer les deux extrêmes, peut être sensible aux questions philosophiques.
Mais alors cela signifie quon ne peut pas être sensible à nimporte quelle question philosophique, quand bien même on consacrerait toute sa vie à la philosophie !
Cest quon ne peut pas parler de sensibilité " en général " (de même, pour prendre cette notion dans son sens expressément négatif, quon ne peut être allergique " en général "). Par exemple, vous serez sensibles aux questions de métaphysique mais pas du tout aux questions de philosophie politique, ou inversement. Cela signifie que votre réflexion, cest-à-dire la position pour soi du sens métaphysique ou politique de votre vie, doit avoir été conditionnée par un événement subjectif (et un événement subjectif, je dis que cest une épreuve) pour que précisément cette déhiscence, cette différance, cette position pour soi dun sens soit envisageable alors que le sens nexiste évidemment pas en soi. On ne sera sensibles quaux questions auxquelles nous aurons été sensibilisés et nous savons que la marque est en cause dans cette nécessité.
Doù cette conclusion : la sincérité, à cause de la marque dont elle procède nécessairement, est forcément locale. Quil suffise en tout cas de retenir quon nest pas sincère à propos de nimporte quoi, si lon peut être de mauvaise foi à propos de tout (notamment dans la bêtise, confusion du singulier et de lordinaire selon Deleuze).
Cela ne change rien à la question de cette notion, que nous allons prendre le temps dexplorer. Mais cela change beaucoup à sa réalité : il est impossible de dire quon est sincère sans préciser quels sont les points où on lest : ce sont les " marques ", là où le semblant est impossible et par conséquent là où le philosophique, en tant que tel, simpose si lon maccorde de nommer " philosophique " tout moment où il ne sagit pas de sembler cest-à-dire de faire semblant, dêtre le semblable de ses semblables, de saccrocher au savoir (par exemple sur lhomme en général) qui définit chacun comme le semblable des autres et qui autorise par conséquent quon se reconnaisse soi-même. On est donc sincère là où on ne semble pas cest-à-dire là où lon manque du savoir qui permettrait de se reconnaître soi-même et cest là, expressément, quon est sensible aux questions philosophiques, cest-à-dire au philosophique sous les espèces du manque de savoir. Corrélativement on peut indiquer quels sont les ordres où on ne lest pas : là où il ny a pas dimpossibilité pour le semblant, et donc là où une reconnaissance de soi est possible. Ainsi ne suis-je absolument pas sensible à une question qui renvoie en moi à la possibilité que je me reconnaisse, et suis-je nécessairement sensible à celles qui renvoient à limpossibilité que je me reconnaisse. Jinsiste sur cette différence des points et des ordres, et je la réfère à celle du singulier et de lordinaire qui conditionne la problématique subjective de la vérité : là où je suis sensible aux questions philosophiques apparaît une singularité dont je dois bien admettre de lextérieur quelle est la mienne (alors même que lidée de se reconnaître comme singulier ne renverrait jamais quà une imposture analogue à celle des sublimes).
Il faut donc distinguer de manière expresse la sincérité comme attitude subjective de lattitude comme position subjective. La premier trait la concerne comme une modalité de la conscience alors que le second la met en rapport avec la question de la vérité. Cette distinction est le centre de toute lintelligence de cette notion, et à chaque fois il faut être très attentif à bien préciser de quoi on parle : soit de la sincérité comme disposition subjective, qui est celle dont il est habituellement question quand on se place dun point de vue réflexif cest-à-dire dun point de vue idéaliste (la réflexion pose nécessairement lidéal comme la vérité du réel et cest le même dadopter le point de vue réflexif comme principe et davoir décidé de sen tenir à une position idéaliste), soit de la sincérité comme position subjective, qui est étrangère à la réflexion mais qui concerne une certaine manière qua le sujet sujet par opposition à la conscience alors que le premier point de vue les confond de se positionner par rapport à la question de la vérité. Ne commettez donc pas lerreur de prendre une affirmation qui vaut pour la disposition subjective (confusion du sujet et de la conscience) pour une autre qui vaudrait pour la position subjective (distinction du sujet et de la conscience). Je ne saurais trop insister sur la nécessité déviter les contresens et les absurdités que la confusion de ces points de vue ne peut manquer dimpliquer. Et toute mon enquête sur la notion de sincérité trouve sa condition dans le refus de confondre ces deux points de vue.
Je dirai ainsi que la sincérité, comme attitude de conscience, reste étrangère à la vérité, si lon maccorde ce truisme de limpossibilité de séparer vérité et penser. Cela revient à parler de la position subjective et par conséquent à sinscrire dans la distinction du sujet et de la conscience. De ce point de vue, il faut donc reconnaître que quand on est sincère on ne pense pas, et inversement quon ne peut pas penser sincèrement puisque penser se fait toujours sans soi-même. Vous vous en convaincrez aisément en reconnaissant que lidée de rêver sincèrement est absurde (je rappelle que le rêve est la seule modalité de la pensée dans la vie courante, qui nest faite que de fonctionnements de savoirs conscients et inconscients).
Quon mentende bien, à propos de la distinction et surtout de larticulation des deux points de vue que je viens dindiquer : il ny a pas besoin dêtre un penseur pour être sincère, bien au contraire. Car jirai même jusquà dire que la sincérité peut être handicapante, à un certain niveau. Dabord elle est nécessaire au début des études philosophiques où il sagit de ne pas se défausser devant les problèmes en en appelant lâchement aux références académiques : quand une question se pose à vous, cest bien une question qui vous est adressée personnellement et non pas un travail de documentaliste qui doit être fait dune manière impersonnelle (et tout labeur du type " la Liberté chez Kant " nest quun travail de documentaliste profession au demeurant fort estimable mais parfaitement étrangère à la pensée). La sincérité est la condition première de la reconnaissance du caractère personnel des questions. Je dirai ainsi que les étudiants des premières années qui ne sont pas sincères peuvent bien être brillants, mais ils ne peuvent pas philosopher. Par contre la sincérité me semble plutôt un handicap quand on commence à posséder le code, si je puis dire (ici, on passe au deuxième sens, celui qui concerne la position subjective et non plus la disposition de conscience). Non pas quil faille être de mauvaise foi ou hypocrite pour travailler ( !), mais en ceci que la volonté subjective de vérité, précisément comme volonté et comme subjective, est exclusive de linvention de concepts en quoi consiste exclusivement la pensée. Car si lon est attentif être fidèle à ce qui se passe dans notre subjectivité et à ne pas le travestir, on plaque tellement la dimension réflexive sur le surgissement de la pensée que celle-ci en devient littéralement impossible. Je le dis autrement : on ne peut penser quà la condition de ne pas comprendre vraiment ce quon est en train décrire ou de dire, cest-à-dire de ne pas le savoir. Penser sentend toujours en extériorité au sujet du savoir que nous sommes toujours, puisque nous prenons seulement conscience que les idées viennent dapparaître en nous, et que cest précisément cela penser, du point de vue de la conscience. Cest que la pensée nest jamais représentative, si vous maccordez de nommer penser non pas lintentionnalité qui se porte vers tel ou tel aspect de la réalité mais linvention même du concept. Et inventer, cest forcément ne pas savoir ce quon fait, se laisser surprendre par quelque chose qui émerge sans nous même dans le domaine purement technique. Vous voyez bien quil y a là une impossibilité en termes de position subjective. Et comment voulez-vous parler de sincérité quand vous pensez, puisque vous ne pensez quà partir du moment où vous ne savez pas ce que vous pensez ?
Lextériorité au savoir qui condition la pensée signifie quon pense seulement à condition de ne pas comprendre ce qu'on est en train de penser, sinon on senferme dans labsurdité de réduire la pensée à la représentation et dans la nécessité de nier que la pensée soit toujours invention. Or lidée dinventer sincèrement est absurde, puisque la sincérité renvoie à lattitude théorétique et que linvention est un acte je dirai " lacte de ne pas savoir ". Et puis un acte renvoie expressément à un sujet singulier alors que la sincérité exige que lon soit, en face dune difficulté ou dune contradiction que lon reconnaît honnêtement, littéralement nimporte qui. Je vous rappelle que la pensée qui n'est pas personnelle est celle que quelqu'un d'autre pourrait aussi bien avoir, s'il se trouvait à notre place, auquel cas il ne s'agirait pas de penser mais d'effectuation subjective du savoir, même sil se trouve en fait que nous sommes seuls à détenir le savoir que nous faisons intellectuellement fonctionner. Quand j'ai de bonnes raisons de dire ce que je dis, alors je ne pense absolument pas, même si j'ai fourni un grand effort intellectuel pour en arriver là (je réfléchis, je cogite, voire je compute, mais en tout cas je ne pense pas). Là où je sais (sincèrement) pourquoi, je ne pense pas. Je ne pense que là où je ne sais pas, et donc que là où je ne comprends pas (ce qui n'exclut pas ensuite un travail réflexif, mais penser est tout autre chose). Dans la vie courante, il n'y a que dans les rêves que nous pensons, et lidée de rêver sincèrement na aucun sens. Tout le reste du temps, nous répétons des opinions sédimentées plus ou moins consciemment en nous, ou alors nous faisons fonctionner les savoirs dont nous sommes dès lors les véhicules.
Bref, la sincérité est la condition de lentrée en philosophie et en ce sens elle constitue bien cette sensibilité aux questions philosophiques et à la dimension philosophique des situations sur quoi nous réfléchissons, mais lactivité philosophique proprement dite, cest-à-dire linvention de concepts, est dun tout autre ordre. Ainsi peut-on dire que les études philosophiques effectuent concrètement larticulation des deux niveaux où la notion est pertinente.
Cela dit la sincérité renvoie à ce quon pourrait nommer une vérité subjective, qui est précisément celle de ne pas sembler. Une vérité purement négative, donc. Si nous voulons garder lidée que la sincérité est une volonté de vérité, il faudra lentendre uniquement au sens négatif de ne pas sembler. Dailleurs limpossibilité dêtre sincère dénoncée par Sartre (si je me dis tel que je suis, je prends par là même une attitude de mauvaise foi) trouve son dénouement dans cette formulation : dans son langage, on dirait quêtre sincère ne consiste pas à être dans la vérité subjective, mais à ne pas être de mauvaise foi. Mais bien sûr on peut parler de vérité grâce à la problématique des marques, si lon maccorde que la sincérité est forcément locale, et quon nest sincère que là où le semblant est impossible, cest-à-dire que là où lon est marqué... Mais cest toujours sans le savoir. En quoi, pour garder le point de vue représentatif, il ne saurait être précisément question de vérité (puisque la représentation identifie la vérité au savoir conscient).
Ainsi la sincérité comme disposition de conscience est limpossibilité même de la pensée, alors quelle en est la condition quand on la considère comme position subjective. Je ne dirai pas tout de suite que la sincérité est une forme de la bêtise puisque la bêtise est essentiellement mauvaise foi (cest le refus de réfléchir, de pousser les arguments jusquà leurs implications, de distinguer le singulier de lordinaire, ce qui compte de ce qui importe). Mais il est sûr en tout cas que la sincérité au sens habituel, en décidant que la vérité était une affaire subjective (alors quelle est par définition laffaire du vrai en tant que vrai), nest pas étrangère à son contraire, ni à sa radicalisation qui est la bêtise. Car celui qui est sincère met bien en avant une vérité irrécusable pour se permettre den " oublier " une autre : dès lors quil est dans lattitude réflexive, il ne peut pas ne pas être certain du caractère transcendantal de la vérité, cest-à-dire de son statut philosophiquement subjectif. Et sil mentend nier cette évidence, il pensera que je délire, puisque précisément cest une évidence que personne ne peut récuser (il suffit de réfléchir). Mais justement : être sincère suppose quon " oublie " de se demander si le problème de la vérité est bien un problème de subjectivité et plus précisément de volonté (puisque subjectivement la sincérité est dabord volonté de vérité). Dès lors quon sinstalle dans cet " oubli ", cest-à-dire dès lors quon réfléchit en évitant soigneusement de se demander quelles conséquences ladoption de lattitude transcendantale peut avoir sur le statut même de la vérité, on décide donc par avance de la vérité. Or quest-ce que la bêtise, sinon justement le fait de décider par avance de la vérité ? Prenez lexemple des gens les plus bêtes que vous connaissez (la bêtise est toujours plus facile à reconnaître chez les autres, justement parce quelle est faite de mauvaise foi et que nous cesserions dêtre de mauvaise foi en reconnaissant que nous le sommes). Vous voyez bien quils savent davance ce quil en est du vrai ! La philosophie nest que bavardage à leurs yeux, justement parce quon ne sait pas davance où les raisonnements vont nous conduire à propos du vrai... Je me souviens dune des paroles les plus bêtes que jaie entendues : " en philosophie on peut démontrer nimporte quoi " ; vous avez là le paradigme même de la bêtise et en quelque sorte la mise à nu de son essence : avoir originellement décidé de ce quil en serait du vrai, quoi que lesprit puisse être amené à poser. Alors je le demande : est-ce que la sincérité nest pas une telle décision ? Est-ce que ce nest pas décider davance que le vrai est de nature subjective et que travailler les modalités de la subjectivité (passer de lhypocrisie à la sincérité par exemple) suffit à produire la manifestation du vrai en tant que vrai ?
Tout le monde sait bien, depuis Freud, que mentir est une manière de dire la vérité sinon la meilleure voire la seule pour ce qui est de lordre représentatif, puisque cest " dire que ne pas " et quen cela consiste précisément lindication positive de ce quil ne fallait pas dire, en tant quil ne fallait pas le dire ni surtout le penser (vérité insistante et par conséquent encore plus vraie, si lon peut dire). Donc même en se limitant au simple ordre de la représentation, la vérité na rien à voir avec la sincérité. Maintenant si je prends la notion de vérité en un sens un peu moins habituel en disant que le vrai est ce quon a inconditionnellement raison de penser (et nous avons consacré un trimestre à montrer que penser ne consistait pas à se représenter), vous voyez bien au contraire quil y a exclusivité entre les deux notions. Car si on est sincère, on ne peut pas accepter lidée dinconditionnalité dans la justification : on pointe là une contradiction dans lattitude, puisque dune part il faudrait rester fixé à une certaine position (linconditionnel est ce en deçà de quoi on ne remonte pas) mais que dautre part la réflexion, à la manière de celle des stoïciens qui enjoignaient toujours de " prouver la preuve ", reviendra sans cesse sur ce qui napparaîtra que comme une limitation de fait. Or il est impossible de ne pas demander si linconditionnel est vraiment inconditionnel, de ne pas douter de la soi-disant dernière instance et de mettre derrière elle une instance potentiellement plus originelle. Donc il est impossible dêtre sincère, si lon prend cette notion en son sens évident de disposition réflexive cest-à-dire comme refus de la duplicité, et davoir pour soi-même absolument raison.
Cela ne change rien à la nécessité dêtre sincère pour être sensible aux questions philosophiques, puisquon a soigneusement distingué les deux points de vue imposés par la notion : dire que la vérité na rien à voir avec la sincérité, ce nest pas dire linverse (elle est dabord volonté de vérité) et il faut expressément maintenant que la sincérité a à voir avec la vérité, dès lors quon en pose subjectivement la question, comme notre thème de réflexion exige quon le fasse dans un premier temps. Mais la sensibilité aux questions philosophiques, cest-à-dire au savoir en tant que manquant, ne peut être identifiée à la pensée, qui est en acte singulier (donc étranger au sujet conscient qui est pour lui-même nimporte qui), et par là même extérieur à toute éventualité de savoir. Je le dis autrement : si lon est sensible aux questions, cela signifie que cest le savoir qui compte, même sil na dautre réalité que son statut de manquant. Et si lon pense, cela montre que le savoir ne compte pas (raison pour laquelle la position universitaire est, comme chacun la toujours su et comme Lacan en a montré la nécessité structurelle, exclusive de toute possibilité de penser).
(Je fais une petite parenthèse avant de terminer mon développement daujourdhui : jinsiste pour dire que tout le monde pense, et que celui qui voudrait réserver lactivité de penser aux seuls intellectuels commettrait non seulement un acte de mépris mais une erreur. De fait chacun sait quil pense : dans tous les rêves que nous faisons, certains, sils étaient des films, seraient de véritables chefs-duvre ! En quoi je rappelle que pensée et génie sont des notions inséparables. Et personne nest sans le savoir, à propos de soi-même. Il y a de belles formules de Freud, sur la valeur intrinsèquement esthétique des rêves, indépendamment de leur signification. Cette valeur esthétique est la preuve à mes yeux que chacun est littéralement génial je prends ce mot dans son sens philosophique précis. Et cest précisément parce que tout le monde pense et existe ainsi sous le signe de son propre génie et non pas simplement certaines personnes qui auraient été " douées " par une nature spécialement généreuse envers eux et injuste envers les autres que la médiocrité nest pas une faiblesse mais un crime. Car le médiocre est celui qui a décidé que son génie, pourtant irrécusable comme la réalité de ses rêves, ne comptera pas et que comptera seulement la semblance, cest-à-dire le fait de correspondre subjectivement à la place quon occupe et que nimporte qui aurait tout aussi bien pu occuper. La médiocrité est une trahison, celle du génie, cest-à-dire indistinctement de la vérité et de la singularité : cest la décision dêtre une subjectivité constituée du temps du futur et non pas du temps de lavenir la différence des deux étant la promesse, comme vous savez, efficience de lorigine en tant quorigine).
Bon, alors si vous acceptez de subjectiver la notion de vérité en disant quelle renvoie à ce quon a inconditionnellement cest-à-dire vraiment raison de faire (en quoi cette subjectivation est tout le contraire dune subjectivisation), vous acceptez du même coup dexclure de son champ la problématique de la sincérité telle quon lentend habituellement. Les plus assurés dentre vous ont déjà compris où jallais en venir dans les prochains cours : sil y est question de vérité autrement que sur le mode de la velléité (mais peut-être que cette velléité appartient en propre à la sensibilité philosophiques, quand elle se limite aux seules questions sans donner lieu à aucun travail), la sincérité nest pas une disposition mais une position : non pas celle de nêtre pas duplice dans lespace de sa propre subjectivité, mais celle dêtre réellement dans son acte (dans sa décision, dans sa parole, dans sa signature...) toute la question étant bien sûr ce que signifie " réellement " dans un tel contexte. Jy reviendrai. Ce qui est sûr, cest que dans la sincérité il doit dune certaine manière sagir du " réel ", de ce même réel qui a ouvert la dimension représentative en renvoyant la vie à elle-même pour en faire une conscience... Il y a donc une " cause " de la sincérité dont on peut sans grand risque augurer quelle se trouve dans un certain statut de la parole, puisque cette dernière est la condition première de la sincérité (lidée quun pur enfant, cest-à-dire un humain vraiment antérieur au langage mais justement un pur enfant ne peut pas exister : le nouveau né lui-même est déjà fait du langage qui laccueille et surtout qui la " parlé " depuis longtemps ait à être sincère na pas de sens).
Mais pour le moment, cest-à-dire du point de vue de la compréhension habituelle de cette notion et de son rapport avec la sensibilité aux questions philosophiques, je crois quon peut donner une indication de ce chemin qui me paraît simposer en disant que la sincérité est inséparable de la reconnaissance de lénigme en tant que telle. Les gens qui ne sont pas sincères, pour eux, la vie nest jamais énigmatique. Elle peut bien comprendre toutes sortes de difficultés, elle naura jamais le statut dénigme. Les questions philosophiques sont des moments réflexifs de cette énigme. Cest en ce sens quelles renvoient expressément à une disposition sincère.
Je nai pas le temps de développer la notion dénigme, mais je voudrais simplement vous faire prendre conscience du paradoxe qui la caractérise, puisque cest finalement cette notion qui conditionne la simple écoute de la philosophie (je ne dis pas le travail philosophique, qui est parfaitement aveugle et dont la nécessité recèle quelque chose comme une dimension dinertie, une dimension quasiment minérale, impliquant lindifférence aux questions mêmes auxquelles on est en train de répondre). Pour vous en donner un bref aperçu, je vais me référer à une parole quun jeune étudiant auquel je reprochais son inattention ma adressée un jour, à titre dexplication ou dexcuse : " vous parlez par énigmes ". Cela ma fait rire, et cela ma fait réfléchir (il y a des gens qui se détournent quand ils croient reconnaître une énigme, et puis il y a en a dautres, à linstar dun certain dipe dont vous avez peut-être entendu parler, qui affrontent courageusement les énigmes en quoi ils reconnaissent la nécessité de leur destin mais bien sûr tout le monde na pas un destin). Surtout je me suis demandé ce quil avait voulu dire. Je crois quil voulait dire tout simplement quil ne comprenait pas le cours (peu importe pour quelles raisons, dues à lépaisseur de ses certitudes ou à mon insuffisance rhétorique). Il ne voyait pas ce que je voulais dire, quand je parlais. Il assistait donc à une énonciation en quelque sorte sans énoncé : à ses yeux javais réussi la performance étonnante dont on accuse généralement les philosophes de parler pour ne rien dire... Et cest en effet ce qui rend les énigmes frappantes : que des paroles aient indubitablement été prononcées, mais quon nait pourtant rien compris, pas même aperçu de quoi il sagissait. Il y a eu un dire don ne sait quel dit, voilà je crois la caractérisation de lénigme quon peut déduire de sa remarque. A quoi il faut ajouter que le caractère énigmatique des énigmes implique (certes pas chez tout le monde, il me la appris) quelque chose comme une réflexion, une tension intellectuelle, une recherche. Bref, je compléterai ce que je viens de dire en disant quune énigme est une énonciation dont lénoncé est introuvable. La nécessité subjective de résoudre lénigme qui tient à ce que sa position soit dès lors expressément un acte (en quoi sa remarque était plutôt flatteuse) relève dautre chose que la reconnaissance de lénigme comme telle. Et je dirai alors que la sincérité, qui conditionne la sensibilité aux questions philosophiques, consiste en quelque sorte à sinstaller dans le paradigme de lénigme ce que jexprimerai par la nécessité que tout fasse sens sur le fond dune énigme originelle. Et bien sûr cest de lénigme quon est pour soi-même quil sagit réflexivement (par opposition à la bêtise qui consiste au contraire à être sa propre certitude et à posséder davance toute réponse aux questions réflexives " je suis homme sérieux, moi ", dit le businessman). Bref, la sincérité consiste non seulement à reconnaître à la fois le caractère énigmatique de lexistence en général et de sa propre existence le même en fait, lun étant avec lautre comme lenvers avec lendroit, mais à prendre comme position subjective habituelle celle de cette reconnaissance.
Tout cela peut être ramené à la question du sens, ce sens que nous différons réflexivement de la vie et que nous élaborons à un second degré de sorte quon peut définir la philosophie comme le sens du sens il nest pas caché, transcendant, enfermé dans lentendement de je ne sais quel Dieu dont il faudrait pénétrer les intentions. Le sens du sens, cest non pas la réalité de lénigme qui est dabord une sorte de non sens, non pas sa résolution qui en ferait un sens " tout bête ", mais sa nécessité, en tant quelle est celle-là même du sujet que nous sommes à chaque fois. Ce sens du sens dont la dimension est le philosophique en tant que tel puisquon peut dire quune réalité est philosophique quand elle ne se contente pas de figurer dans un monde qui lui donne son sens, mais quand elle renvoie à un sens dès lors énigmatique de ce sens).
Si vous reprenez cette vérité que nous sommes seulement sensibles aux questions qui nous parlent, vous comprenez que la sensibilité aux questions philosophiques renvoie expressément à la reconnaissance de notre caractère énigmatique pour nous-mêmes. Cest parce que nous ne sommes pas sans savoir que tout sens pose encore la question de son sens et par conséquent renvoie irréductiblement toute vérité à venir à son statut dénigme, que nous sommes sensibles aux questions qui, finalement, nous parlent de nous. Est donc sensible aux questions philosophiques celui-là seul qui est une énigme pour lui-même paradigme dont il faut nommer sincérité ladoption.
Maintenant on peut reprendre cette problématique pour donner une indication de la nécessité du travail philosophique. Il y a là comme un pas à franchir, un au-delà de la sincérité (jai expliqué plus haut quon ne pouvait penser " sincèrement "), quon peut identifier au passage de la disposition subjective à la position subjective cest-à-dire au passage de la confusion du sujet et de la conscience à leur disjonction. Je lindiquerai pour le moment en disant que nous sommes le manque même de ces questions en lesquelles nous nous reconnaissons, puisque quand nous commençons à philosopher, cest bien nous et personne dautre que nous interrogeons (" je me demande... "). Et cette énigme, pour finir, je lui donnerai une présentation un peu triviale en disant quelle est celle de la raison de vivre dont notre existence est leffectuation étant clairement indiqué quune " raison " est un savoir. Nous vivons, et nous voulons encore vivre (du moins pour linstant). Pourquoi ? Nous nen savons certes rien, mais nous ne sommes assurément pas sans le savoir puisque nous faisons leffort de surmonter les difficultés que nous rencontrons avec la conviction que, pour le moment du moins, nous avons (encore) raison de le faire. Nous ne sommes pas sans savoir ce quil en est de ce qui nous fait vivre, de pourquoi il faut prendre la peine de vivre. Par conséquent on peut dire que nous sommes marqués par le savoir : au lieu subjectif de son manque (et le manque du savoir, cest la question), nous nous reconnaissons, de sorte que cest précisément comme manque de savoir que nous nous pressentons être.
Si je vous dis que vous avez nécessairement une raison de vivre, puisque vous vivez et que vous pourriez décider à chaque instant de ne plus vivre, vous prenez conscience de lénigme dont vous êtes en quelque sorte leffectuation. On peut alors parler de sincérité, pour cette reconnaissance qui est celle dêtre soi sans soi et lon peut dire que la reconnaissance de lénigme personnelle que chacun de nous est pour soi articule subjectivement les deux points de vue que la notion oblige à distinguer.
Travaillant à philosopher, nous sommes marqués par le savoir, nous ne sommes que cette marque le reste dune épreuve où il sest agi de tout et non pas de rien (si vous maccordez de figurer la notion générale du savoir par lalternative métaphysique elle-même). Jai dit plus haut que nous nétions sincères que localement, à lencontre dune problématique comme celle de Sartre où il est question de la subjectivité dans son ensemble. Si lon définit banalement la sincérité à lencontre de la duplicité qui consiste évidemment à se situer ailleurs que dans son propre acte, alors on peut dire que la sincérité consiste dans un acte, celui dêtre parlé par la question philosophique qui, précisément, " nous " parle... Ainsi abordons nous la sensibilité spécifique des philosophes aux questions quils se posent, cest-à-dire dont ils savent dune manière ou dune autre quelles les disent ne disant finalement rien dautre que leur propre statut de moments de lénigme. Cest cela, une question philosophique quand on entreprend de sinterroger soi-même pour y répondre : une question qui nous parle à laccusatif, quand toutes les autres peuvent seulement nous parler au datif. Etre parlé par le manque de savoir, ce nest pas savoir si vous mautorisez à conserver ma petite astuce orthographique de lautre jour. Le questionnement qui consiste à " sinterroger ", cest-à-dire à être à la fois le lieu du savoir et le manque du savoir (car je ninterroge jamais quen direction du savoir, et au lieu de ce savoir) articule les deux points de vue, et on peut alors reconnaître, justement dans lindication expresse de lextériorité du sujet à son propre savoir, quelque chose comme une sincérité qui ne serait pas une forme seconde de la bêtise.
Ne pas savoir et reconnaître dans son manque le savoir dont on est marqué (le savoir sur ce qui fait valoir de vivre), voilà comment je définirai aujourdhui la sincérité telle que le travail des philosophes permet den construire le concept sous le patronage cartésien que jai déjà invoqué.
Une petite note en vous quittant : sil y a parmi vous des lacaniens, et sils voient dans cette idée de nêtre que le reste dune épreuve quelque chose qui leur rappelle lidentification à lobjet (a), la " destitution du sujet supposé savoir " et plus généralement, à travers lidée même de lépreuve (moment où lon est désormais quelquun dautre un autre défini par son rapport ponctuel à la vérité), quelque chose qui leur rappelle la problématique de la passe, il est bien évident que je ne les empêcherai pas de penser ce quils veulent. Mais enfin, ce nest pas ma question, laquelle est philosophique. Moi je men tiens à la position du survivant (et je vous rappelle que tout être parlant est un survivant) comme à une position énigmatique dont létrangeté est paradoxalement lobjet dune sincérité qui aurait quelque chance de nêtre pas trop bête.
Je vous remercie de votre attention.
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