La philosophie comme aventure de pensée (suite) : raconter la pensée. La notion daventure : lerrance comme condition, la conversion de la destinée en destin comme réalité. Univocité de la notion de destin.
Jarrive enfin à mon étude de la notion daventure. Je vous rappelle que nous essayons de comprendre la philosophie comme manière spécifique de penser, et que la thèse défendue est quon peut seulement le faire en la considérant comme une aventure, laventure de penser, précisément.
Une aventure est une suite dépreuves quun narrateur réunit comme telle, constituant dès lors un sujet qui aura été dans et par sa narration le sujet de chacune des épreuves. Jinsiste sur le futur antérieur qui est le temps propre de laventure : chacune de ses péripéties nen est un, par opposition à une simple épreuve, quà ce quelle soit pour ainsi dire déjà en train dêtre racontée. Cest la narration qui constitue laventure comme telle, et la distingue de lépreuve, qui est toujours unique. Une épreuve qui comprendrait en elle léventualité de sa narration serait déjà le premier moment dune aventure. Donc ma thèse est la suivante : si la pensée est une épreuve, à vrai dire autant dépreuves pour un philosophe quil a produit de concepts, la philosophie est une aventure. Dire que les philosophes sont des aventuriers de la pensée (mais on peut être aventurier dans bien dautres domaines), cest dire que la philosophie sidentifie au moment de penser en tant quil comprend déjà en lui sa narration, contrairement à ce qui se passe dans les autres domaines de la pensée. Dun philosophe en effet on attend toujours quil nous raconte comment il en est arrivé à telle formule, à tel concept. Il ne le sait pas plus quun artiste, évidemment, mais il se doit quand même de le dire, dans la mise en scène proprement narrative de mouvements conceptuels qui dès lors se donnent à reconnaître comme autant de moments événementiels. Car la production dun concept est un événement, très rare, et la philosophie proprement dite consiste à raconter, dune manière forcément fictive, comment lévénement en question a pu arriver.
Question : pourquoi dune manière fictive ? On ne peut pas dire les choses telles quelles se sont passées ?
Non. Dabord un événement est quelque chose qui nest réductible daucune manière à ses conditions de possibilité. Cest un nouvel espace et un nouveau temps qui sinstaurent. Un concept est une configuration despace et de temps, cest-à-dire de possibilité dêtre données pour des réalités dont il produira la reconnaissance. Comme un événement nest pas réductible à ses conditions, lidée de décrire exactement sa survenue est absurde. Car quand on prend conscience de lévénement, il est déjà là depuis un certain temps, cest-à-dire quon est déjà dedans, pris dans sa nécessité en quelque sorte transcendantale puisque cest seulement depuis lui-même, dans son temps propre et avec la sensibilité nouvelle dont il est ainsi linstauration, quil peut être reconnu. Prenez lexemple dun événement comme la Révolution française, cest très évident. Eh bien un concept cest un événement de lesprit : cest seulement depuis lui-même quil peut être reconnu (raison pour laquelle les réfutations de concepts sont toujours sans portée). Si donc on entreprend de dire comment il a pu advenir, lui qui est transcendantalement sa propre origine, on va forcément produire une fiction. Cette fiction est une narration parce quelle va raconter une advenue : raconter comment cest arrivé. Le philosophe va raconter non pas comment il a été conduit à poser telle ou telle notion (encore quil puisse le faire, comme on le voit chez Descartes) mais comment elle simpose comme la conclusion dune nécessité que tout le monde pourra admettre en le lisant. La narration est la production de cette nécessité non pas fictive (car on établit effectivement des nécessités, dans les démonstrations) mais fictionnelles.. Bien sûr cest le concept qui fait apparaître rétrospectivement les nécessités récurrentes dont les démonstrations le feront dériver : comme événement, il sera aussi bien louverture de leur possibilité. Car tout événement a une valeur transcendantale, qui est dinstaurer la possibilité, et donc le sens, de ce qui relève de lui (à commencer par ce qui apparaîtra après coup lavoir annoncé).
Lautre raison qui oblige à parler de fiction est que la pensée est sans finalité, contrairement à la réflexion qui entend tout ramener au centre subjectif, et à fortiori à la narration. La pensée a quelque chose de minéral, dinerte et dopaque, qui loppose radicalement à la conscience, exactement comme les événements prennent la figure de monstruosités ou dincongruités si lon essaie de se placer du point de vue de ce qui les aurait rendus possibles alors quils en sont lorigine. Cest seulement si lon veut accorder à la conscience le primat sur lêtre en général, autrement dit si lon a décidé au fond de soi que rien ne comptait jamais que soi comme sujet transcendantal, que lon va faire de la conscience le lieu dune activité quon appellera pensée (et dans ce cas, penser cest juger, activité qui consiste à établir quune singularité ne compte finalement pas en face de la loi). Mais tout le monde a une conscience et tout le monde ne pense pas, au sens où tout le monde nest pas un penseur (philosophe ou artiste). Sauf dans les rêves, bien entendu, quon nest pas conscient davoir formés (on est seulement conscient des images). Et certes il suffit de pousser assez loin lanalyse dun rêve pour voir à quel point rêver consiste à penser voire, comme le remarque Freud, à penser " génialement " (certains rêves ou certaines séances danalyse sont de véritables uvres dart : de la pensée pour ainsi dire à létat pur). Bref, la pensée étant extérieure à la conscience, il est impossible de raconter autrement que par une fiction comment elle est advenue. Cela dit, la narration elle-même est encore de la pensée, dans lirréductibilité de lécriture à lintention : lintention nest pas de la pensée, car cest la différence de ce quon a dit avec ce quon voulait dire qui est la pensée. Donc en parlant de fiction, je veux mettre laccent sur les deux niveaux de la pensée cest-à-dire à la fois sur le fait que la justification conceptuelle est une fiction puisque le concept est un événement et par conséquent une épreuve de lesprit (Kant sest-il jamais remis davoir inventé le transcendantal ? ou Sartre la liberté ?), et sur le fait que la narration elle-même est un champ de la pensée irréductible à la finalité que sa notion indique pourtant (on dit toujours plus que ce quon voulait dire). Evidemment le second niveau est très familier à tout le monde, et lon peut dire en ce sens que la pensée est une fonction du langage, de la nécessité que les mots sappellent les uns les autres. Mais ce nest pas avec cette fonction quon écrira la Critique de la raison pure ou les Méditations métaphysiques ! Bref, la philosophie lunité de la pensée et de sa narration, inséparablement. Et cest pourquoi, à condition quon maccorde que la production des concepts constitue autant dépreuves pour lesprit cest-à-dire autant dimminences de la folie, la philosophie me semble être définie comme laventure de penser.
On verra mieux encore pourquoi la notion daventure est décisive pour comprendre lactivité philosophique si lon reconnaît les traits essentiels qui la caractérisent.
Le premier de ceux-ci est lerrance. Vous voyez bien quil ne peut y avoir daventure que pour une personne qui est disponible. Et qui est disponible sans quelle en fasse une nouvelle position, entérinée comme telle. Par exemple, on pourrait dire que les vacances sont un moment de disponibilité. Et beaucoup de romans ou de films daventure commencent par nous présenter des personnages qui vont en vacances, qui sont momentanément libérés des savoirs sociaux qui les constituent habituellement (même pour laspect un peu trivial de la notion : cas du mari dont la femme et les enfants sont sur des plages à six cents kilomètres de Paris et qui serait donc affectivement disponible). Mais il faut que cette errance ne soit pas réfléchie comme telle. Au vacancier en tant que vacancier (ou au célibataire), il narrivera jamais daventure mais seulement des choses dont la possibilité est implicitement figurée dans lidée quon se fait du vacancier (ou du célibataire) : un renouvellement des contraintes subjectives de la destinée, autrement dit une nouvelle nécessité, dautant plus mensongère que le sujet se sera imaginé libéré des nécessités habituelles (lexemple limite est évidemment le stakhanovisme des tour-operators : " faire " lEurope en deux semaines). Non : la première condition de laventure est ne disponibilité qui ne se pose pas comme telle, qui mapparaîtra comme telle quaprès coup, comme quand on part en promenade tout seul et quon se retrouve, sans lavoir voulu et sans avoir de raison particulière de rentrer, dans un quartier étranger de notre ville ce qui est déjà une petite aventure. Marcher à laventure, comme on dit, consiste dabord à errer (cest volontairement que je reprends ce terme qui connote la spécificité de la position psychotique, par opposition au névrosé toujours en fermé dans sa problématique dipienne). Eh bien, est-ce que lerrance nest pas la condition première de la philosophie ?
En philosophie cest exactement cela. Vous avez une non intentionnalité première quon peut appeler une sensibilité aux questions philosophiques (nous allons létudier aussi précisément que possible quand je corrigerai la dissertation de ce mois). La sensibilité, nous ne pouvez pas dire quelle est intentionnelle : je ne veux rien quand je sursaute à un bruit soudain. On peut certes lui reconnaître la finalité qui caractérise les processus biologiques (par exemple la fermeture de liris empêche la rétine dêtre endommagée par une trop grande quantité de lumière, etc.), mais la transposition de cette vérité au domaine philosophique ne présente guère dintérêt : quel bénéfice vital tirent de leur sensibilité ceux qui reconnaissent leur propre existence dans les questions philosophiques ? Ceux qui ny voient que des arguties abstraites pour intellectuels coupés des réalités (dans ses Mythologies, Barthes cite le sinistre Poujade pour qui les gens qui parlent et qui pensent sont des " hélicoptères ") sont bien plus heureux et plus efficaces, puisque pour eux les problèmes sont seulement objectifs ou triviaux, sans que jamais la question du sens puisse même les effleurer (pour eux lexistence est un fait évident, et la définition de la vérité va de soi, son examen constituant une pure et simple aberration intellectuelle). Contrairement au philosophe, ces gens savent ce qui est vrai, ce qui est bien, ce qui est sérieux bref ils sont constamment axés sur leur propre intentionnalité, à laune de quoi rien ne peut compter que leur certitude, puisquelle est en précisément laccomplissement. La philosophie au contraire a pour condition première non pas quon récuse cette trivialité dautant mieux finalisée quelle reste aveugle à elle-même (il faudrait déjà être philosophe pour le faire), mais quelle soit inopérante, à cause dun événement qui est à lorigine de la sensibilité (il a " sensibilisé " le sujet) et sur lequel nous aurons loccasion de revenir. Donc on ne peut commencer à philosopher que dans une certaine disponibilité qui apparaîtra après coup, quand on restera en quelque sorte figé par une question comme celle que Leibniz a formulée (" pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas plutôt rien ? ") laquelle a simplement pu faire rire la majorité des gens qui assistaient à son exposition. Cette disponibilité, il faut donc lappeler lerrance : ceux qui ont ri, qui sont désormais coiffeurs ou notaires et fiers de lêtre, ont toujours su ce quils voulaient (volontés diverses qui peuvent se ramener à la sinistre injonction dêtre " comme tout le monde ") cest-à-dire quils nont jamais erré. Ce sont des gens sérieux, eux. Lerrance, exclusive de toute finalité (quand on sait ce quon veut, on nerre pas) est la condition première de la philosophie, qui nest donc possible quà lencontre du sérieux des trivialités qui donnent demblée un sens à tout en occupant constamment le champ de lobligation (il y a toujours quelque chose à faire : trouver du travail, gagner de largent, conduire ses enfants à lécole, préparer les vacances...). Je le dis autrement : on ne peut penser quà ce que tout ce qui importe ne compte pas, et cest précisément cette différence qui est le lieu de la pensée. Si lon ne pense jamais que sans savoir, et si lon ne sait par conséquent pas vraiment ce quon va raconter (car le concept est impensable dans son événementialité), on peut donc parler derrance pour rendre compte du premier aspect de la disposition philosophique.
Je le dis encore autrement. Lerrance nest jamais une condition volontaire : on ne commence jamais à philosopher en doutant de tout (quand on le fait, il faut être déjà philosophe et plus précisément Descartes), mais on ne philosophe pas quand tout est en ordre, quand tout fait sens, quand tout se réfère à un sens qui est à la fois lorigine et la fin de toutes les aperceptions quand on est " dupe ", pour reprendre la formule lacanienne. Lerrance de ceux qui ne sont pas dupes (mais qui peuvent lêtre par ailleurs, comme dans lexemple de philosophes qui seraient par ailleurs attachés à des convictions religieuses, politiques ou autres) est cette disponibilité première qui conditionne laventure, ici celle de penser. Et de même que laventure sengage à loccasion dune rencontre qui fera tout basculer et qui mènera laventurier à être enfin ce sujet singulier quil navait jamais été (jusque là il nétait rien dautre que sa place subjectivée avec les nécessités quelle impliquait), la philosophie engage toujours un sujet ordinaire à loccasion dune rencontre avec quelquun ou quelque chose qui lui aura, pour la première fois, parlé singulièrement. On cite souvent linfluence des professeurs, mais je crois que cest seulement une occasion (bien que des phénomènes inconscients didentification soient toujours possibles, mais ils nont rien de spécifiquement philosophique). En réalité la rencontre est, comme dans les romans daventure où celui qui va devenir le héros de lhistoire tombe brusquement sur une réalité inhabituelle, toujours étrangère à la philosophie. A mon avis, cest une rencontre personnelle et jexpliquerai pourquoi en réfléchissant sur la " sensibilité " philosophique. Mais on peut aussi mentionner des rencontres de choses qui vont être décisives. Par exemple celui qui lit pour la première fois la question leibnizienne " pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas plutôt rien ? " et qui réalise en un instant de vertige quen effet il aurait pu ne rien y avoir, peut se sentir non pas seulement interpellé mais bien visé par cette question qui interroge lorigine et qui vaut donc en quelque sorte pour lui comme si elle était quelquun, un peu à la manière des uvres dart par lesquelles on se sent suivi du regard quand on quitte la salle où elles sont exposées. Que lorigine, qui nest rien dautre que sa propre impossibilité, ait pu être figurée par un questionnement en forme dalternative, voilà quelque chose qui peut laisser pantois et inaugurer une vie de philosophe être le début dune aventure qui ne sachèvera quà la mort de celui quelle aura singularisé. Jessaierai dindiquer que des événements tels que la rencontre de cette question ne sont pensables quà actualiser après coup une rencontre originelle qui, elle, devait forcément être personnelle.
Vous me direz que tout le monde nest pas sensible à ce genre de chose. Je laccorde donc volontiers en soulignant la nécessité pour la rencontre inaugurale de valoir après coup. Cest pourquoi des exemples de choses aussi stupéfiantes et sidérantes que cette question peuvent très bien ne rien dire à certains dentre vous et apparaître comme des bizarreries, des paradoxes plus ou moins gratuits. Bien entendu, il faut aussi tenir compte du fait que nous sommes bêtes assez souvent, voire toujours dans certains cas particuliers (mais alors le " nous " nest plus possible sans que lénonciation ne contredise lénoncé) : si la bêtise est, comme dit Deleuze, la confusion de points singuliers avec des points ordinaires, alors on peut dire en effet quil y a une grande bêtise à considérer cette question comme une question parmi dautres, noccupant le premier rang que pour des raisons logiques. On peut aussi y reconnaître une de ces " élucubrations " dont chacun sait, à commencer par le plus haut responsable actuel de lenseignement dans notre pays (jemprunte ce terme à une récente intervention sur les Instituts de Formation des Maîtres, où lon gaspille dans la philosophie un temps qui pourrait être employé intelligemment), que les philosophes sont seulement capables. Mais indépendamment de ces raisons qui sont de loin les plus répandues, on peut considérer que les sensibilités proprement philosophiques soient diverses. Indifférent à la métaphysique, quelquun sera par exemple sensible aux paradoxes de la perception, à limprobable conformité du monde aux nécessités de notre esprit, à la dimension tragique du politique, et ainsi de suite. Mais peu importe pour linstant : lessentiel est de reconnaître quà la disponibilité dun sujet littéralement indifférent (nimporte qui : un esprit humain en général) a correspondu quelque chose qui a valu comme événement puisque de son aperception une nouvelle temporalité est née et, disons-le, une nouvelle vie une vie qui ne sera singulière que par cela. On nest philosophe que par une première rencontre réelle (par exemple on est " tombé " sur la question de Leibniz) dont la condition était une errance personnelle.
Pas plus que celui qui commence à suivre une première piste, celui qui découvrira plus tard que la philosophie est son existence même depuis un moment ne le sait pas. Il le saura, comme dans laventure, quand le chemin parcouru aura été assez long pour quon puisse déjà sen faire une idée. A ce point du chemin (la rencontre de la question, par exemple) qui est donc toujours une première errance commence la philosophie proprement dite, si lon accorde que la dimension réflexive de cette discipline exclut quon soit philosophe sans le savoir : avant, il y avait seulement lerrance inconsciente delle-même. Dans laventure, au tout début, on ne sait pas quil sagit dune aventure : on sen rend compte toujours trop tard, une fois quon est trop engagé pour faire demi-tour (et cet engagement est la rencontre réelle). Ainsi on ne décide jamais dêtre philosophe.
Et de même que laventurier est constitué comme sujet singulier par les aventures quil a vécues (par exemple Tintin), de même le philosophe ne le sera que par les étapes dune pensée dont la figuration comme chemin simpose à chaque fois. Prenez nimporte quel auteur : depuis ses premiers travaux sur la conscience (la Transcendance de lego) jusquà ses derniers écrits politiques (On a raison de se révolter), quelle aventure que la pensée de Sartre ! Quel chemin parcouru ! Et ce parcours, cest une réponse à la question impossible de savoir qui lon est (la question est impossible, parce quon donne toujours une réponse qui eût valu pour la question de savoir ce que lon était comme dans lexemple de Socrate qui était un philosophe, maître de Platon, etc.). Etre Sartre, cest avoir parcouru tout ce chemin... Voilà, cest en ce sens que la philosophie est une aventure. Autrement, cest-à-dire abstraction faite de cette aventure qua été sa vie de penseur, ce nest pas de Sartre quon parle mais de nimporte qui occupant une certaine place, unique comme toutes les places : un sujet, certes, mais jamais vraiment quelquun ou alors quelquun, oui forcément ; mais tout de même pas vraiment (car quelquun cest un sujet, et un sujet cest quelque chose, par opposition à un objet qui est autre chose). Laventurier a conquis sa propre singularité : cest dun chemin quil sagissait depuis le début, celui qui fait quon est non pas ce mais bien celui quon est. La conquête de la singularité personnelle se fait par une rencontre réelle qui inaugure fait apercevoir limpossibilité de revenir en arrière sur un chemin quon na jamais eu conscience demprunter.
Lerrance fait marcher, au sens propre (car pour " marcher " au sens figuré, il faut être " dupe "). Et certes on ne part à laventure que poussé par la nostalgie. Car celui qui néprouve aucune nostalgie reste chez lui à faire ce quil a à faire, cest-à-dire tout simplement à vivre si lon accorde à Nietzsche que loubli est la première fonction de la vie. Or si nous prenons laventure dans son entier, nous apercevons rétrospectivement que cette nostalgie, dont on pouvait dire dans un premier temps quelle portait sur lorigine puisquil sagit dune première errance qui part à la recherche de ce qui donnerait du sens, était en réalité celle dun chemin. Laventurier qui revient est vraiment lui-même parce quun certain chemin, le sien propre, lui a donné une identité que les savoirs dont il sautorisait jusque là ne pouvaient lui donner (de ce point de vue, on ne compte jamais, puisquon est celui que quiconque serait à notre place). Toute aventure est recherche dun chemin qui nous soit vraiment propre. Un chemin et non pas un but.
Voilà le paradoxe de laventure que jexprimerai, à partir de ce que je viens de dire sur lerrance, en opposant la finalité du fait de partir à laventure à la réalité de laventure elle-même, qui est au contraire dépourvue de finalité. En fait cest encore plus compliqué, car la condition première de laventure est une disponibilité qui, elle aussi, est dépourvue de toute finalité. Je vais essayer de mexpliquer sur ce point capital.
Quand on considère rétrospectivement laventure comme un départ, on en fait forcément une réalité intentionnelle. De ce point de vue, je dirai quon ne part donc à laventure que poussé par la nostalgie qui est toujours celle de lorigine (et, ajouterai-je dun point de vue psychanalytique, celle de la maison du père). Partir cest chercher et chercher, cest vouloir trouver. Bien entendu, la notion même de laventure exclut que lon sache ce que lon cherche. On ne part à laventure quà être déjà, depuis un certain temps et sans en avoir eu conscience, dans une disponibilité à laventure disponibilité dont la reprise consciente pourra donner lieu à la décision de partir (qui était en réalité toujours déjà prise). Mais marcher à laventure, cest aller sans but et par conséquent sans quête de lorigine, si lon maccorde que le but est la projection temporelle de lorigine intemporelle (elle précède tout passé). La condition première de laventure est une disponibilité qui exclut que lon cherche quelque chose. Or cette disponibilité elle-même, quest-elle donc, sinon le manque de ce qui leste, ancre, fixe, capitonne, un réalité qui dès lors paraît essentiellement indifférente ? Cela dit elle ne lest pas vraiment auquel cas il ny aurait tout simplement pas de problème (la platitude serait la réalité évidente du monde, tout bonnement). Cest pourquoi sa réflexion fait du départ la quête de lorigine (et toute réflexion a pour effet de conférer la structure intentionnelle, comme on le voit paradigmatiquement quand la vérité est convertie en représentation qui est toujours représentation de quelque chose quil fallait comprendre). Donc si on réfléchit la notion de laventure (et certes, elle est en elle-même déjà réflexive, comme celle de vérité) on dira nécessairement que toute aventure est quête de lorigine. Mais le propre de laventure étant de précéder par la disponibilité première la réflexion quon en pourra faire et qui la constituera comme telle, on peut aussi bien dire que marcher à laventure consiste à ne pas plus chercher lorigine quautre chose (on assume simplement la platitude du monde, la vacuité du temps de la disponibilité). La rencontre réelle, alors, vaudra comme origine (et, encore une fois, le meilleur exemple est celui de la question leibnizienne).
Je pose ici une petite note. Vous voyez bien la proximité de la philosophie et de la folie dont je rappelle la définition par Foucault : labsence duvres " , telle quon pourrait lindiquer par cette autre formule : la folie nest pas la vérité. On pourrait dire que la rencontre réelle a la même fonction en philosophie que le facteur déclenchant du délire, pour la folie. Et cest plus quune analogie, si vous vous souvenez du critère qui permet seul quon reconnaisse une philosophie de lextérieur (que son résumé soit délirant). Le philosophe se reconnaît dans cette position qui est la nécessité de l'uvre, aussi étrangère à la bêtise des évidences habituelles quà la folie proprement dite. On ne pense que contre la bêtise et quen proximité de la folie, laquelle proximité constitue le risque littéralement mortel et Nietzsche nest pas le seul exemple quon pourrait invoquer par quoi la philosophie nest pas du semblant. Et la formule de " laventure de penser " se confirme encore si vous maccordez que cest le risque qui libère laventure du semblant (vous voyez bien que partir en Amazonie avec son téléphone portable et son abonnement à Europe-Assistance est tout ce quon veut sauf une aventure). Le risque est toujours risque de la mort ou, pour le domaine de la pensée, de la folie. Donc le critère de reconnaissance que jindiquais lautre jour peut aussi bien sénoncer comme un critère qui différerait un semblant de philosophie (par exemple celle du plus intelligent et du plus savant des professeurs) dune philosophie, où lon est constamment sur la crête.
Bref, et pour revenir au paradoxe dune temporalité de laventure, je dirai quon a dabord une non intentionnalité (la disponibilité non consciente), puis une intentionnalité axée sur la question de lorigine (partir à laventure) et enfin une non intentionnalité (être son propre chemin, lequel est sans destination). Nêtre même plus soi-même, puis être tellement soi quon en devient étranger à sa propre singularité.
Disant cela jai indiqué le premier paradoxe de la notion daventure, que je vais maintenant explorer pour elle-même. Une aventure, en effet, concerne littéralement nimporte qui. Cest dailleurs pourquoi il est impossible de lire un récit daventures sans sidentifier : chacun peut se dire quil aurait pu vivre la même chose, et que seul le hasard explique quil ne lait pas fait.
Vous voyez bien que lerrance comme condition première renvoie à un sujet absolument indifférent. Dhabitude, nous ne sommes des sujets que relativement indifférents, puisque nous nous identifions à notre place et que nous sommes dès lors ce que nimporte qui serait à notre place (lenfant de nos parents, le client de nos fournisseurs, etc.). La médiocrité habituelle (le fait dêtre ce que nimporte qui serait à notre place) nest aucunement assimilable à lerrance. Cest même exactement le contraire, puisque les places nont de sens quen référence à une fixation qui empêche la réalité de glisser indéfiniment sur elle-même et toute chose dêtre potentiellement nimporte quoi dès lors que les places se définiraient seulement les unes par les autres. Pas de médiocrité sans solidité de lorigine, au sens que prend ce mot à propos des " coordonnées cartésiennes ", cest-à-dire sans que lorigine naille de soi. (Cest dailleurs pourquoi la bêtise, qui culmine dans la certitude de soi, est laccomplissement jouissif de la médiocrité : nous sommes bêtes chaque fois que nous jouissons dêtre médiocres cest-à-dire dêtre ce que nous sommes " par ailleurs " selon ma formule de la subjectivité marquée). Le sujet indifférent est donc un sujet pourvu de toutes les propriétés liées à sa place. Or laventure nécessité précisément que ces propriétés ne comptent plus ce que la notion de " vacance " peut assez bien figurer. Il faut être vacant, cest-à-dire en quelque sorte flottant par rapport à une réalité subjective qui nous identifiait comme tel ou tel. Mais bien entendu, la subjectivité étant faite de savoir, il est impossible dêtre réellement " vacant " (je vous rappelle quon ne dit " moi " que depuis une légitimité de le faire, laquelle est forcément leffectuation dun savoir qui peut à la limite être abstrait " moi, un sujet pur ").
La vacance définit idéalement le sujet de laventure : il faut être nimporte qui (cest-à-dire idéalement un sujet pur) pour que nimporte quoi puisse arriver. Hors de cette condition, narrive que ce qui pouvait arriver. Mais laventure elle-même décentre cette nécessité : à la fois il faut être nimporte qui, mais en même temps si ce qui arrive est vraiment nimporte quoi, on est dans la contingence pure, dans le non-sens, bref dans limpossibilité dinaugurer ce chemin qui va définir laventure. Donc le sujet de laventure, on peut certes le désigner réflexivement en disant que laventure est précisément ce qui peut arriver à nimporte qui, mais il faut aussitôt remarquer que les aventures, finalement, narrivent pas à tout le monde : il y a des gens à qui rien narrive jamais alors même que cest une rencontre purement fortuite, forcément contingente, qui va initier laventure. Cette contradiction est facile à résoudre dès lors quon a reconnu la différence entre lindifférence relative (ce qui compte est la place quon occupe et donc quon est) et une indifférence quon ne peut tout de même pas aller jusquà dire absolue, si lon veut être vraiment rigoureux (car alors on aurait un sujet qui ne pourrait absolument pas se reconnaître, privé quil serait de toute légitimité de pouvoir le faire), mais qui suppose néanmoins quon ait rompu avec ce qui fixait lordre des places et donc des identifications subjectives. Je le dis brutalement : pour être susceptible daventure, il faut que quelque chose naille pas du côté de lorigine.
Si la notion même de laventure indique lindifférence de son sujet (la première rencontre peut littéralement arriver à nimporte qui), et si ce sujet ne doit tout de même pas être un pur semblable à quiconque à cause de lindécision qui doit affecter lorigine (si laventure est ce qui peut arriver à nimporte qui, elle ne peut pourtant pas arriver à tout le monde), il ne faut pas oublier que sa vérité est de produire un sujet singulier ce qui suppose dès lors que les identifications originelles nont pas institué la subjectivité habituelle qui interdira quon soit sujet pour laventure. Prenez lexemple de Tintin : il na pas de parents, et toute aventure est dune manière ou dune autre la résolution du problème de lorigine qui, pour être résolu devait bien exister comme problème. La résolution par son chemin du problème que lorigine reste pour lui, voilà ce qui va définir le sujet de laventure (par exemple quand on parcours les étapes de laventure sartrienne, on sait qui est Sartre). La singularité subjective, cela porte un nom, qui est le destin. Toute aventure est donc linscription dun destin. Cest ce que je voudrais indiquer aujourdhui pour terminer.
Prenez nimporte quel exemple daventure. Jai cru comprendre que tout le monde ici avait regardé le Titanic de James Cameron, qui est un très bon film (dès lors quon se délivre momentanément du préjugé voulant que le cinéma soit toujours un art : on y trouve dexcellents objets artisanaux et de magnifiques produits industriels). Utilisons-le donc. Nous avons une héroïne qui nous raconte lhistoire et tout le film apparaît comme le récit de son aventure. Vous allez retrouver ce que je viens de vous indiquer. Voyez dabord que si lhéroïne était un sujet semblable, identique à sa place (nimporte qui, comme " jeune fille à marier "), elle mime dabord une rupture par rapport à cette situation quand elle se joue la comédie du suicide (elle choisit pour sa tentative quasiment lendroit le plus en vue du bateau, en outre lieu de promenade). Cest déjà un début : elle reste une simple jeune fille destinée à un riche mariage, mais quand même plus vraiment en tout cas, il y a du jeu, si lon peut dire, dans le rôle auquel elle sétait identifiée jusque là. Je viens de dire que le sujet susceptible daventure devait avoir quelque chose qui nallait pas du côté de son origine, pour quon puisse ensuite considérer son chemin comme linstitution dune singularité définitive. Ce point est décisif, puisquil constitue la rupture qui va faire non pas que laventure sera possible, mais quelle cessera dêtre impossible comme elle devrait lêtre si lidentification subjective (le droit de dire " moi " assuré par le savoir) allait toujours de soi. On nous lindique : son père qui était un aristocrate est mort et il la en quelque sorte abandonnée avec sa mère au seuil de la pauvreté, de sorte quelle se trouve presque contrainte, pour conserver ses habitudes de toujours et celles de sa mère, dépouser un quelconque richard. Ce qui est en quelque sorte payer loriginel (la vie aisée qui a toujours été la sienne) au prix fort alors que la définition même de lorigine est déchapper au monde et par là même à tout marchandage (marchander lorigine, même à travers loriginel, est une des manières de perdre son âme et on peut dire en ce sens quelle sera sauvée par son aventure, comme on le voit tout à la fin quand elle refuse dêtre reconnue par son fiancé, cest-à-dire de se perdre définitivement). Enfin jai dit que laventure instituait un sujet singulier. Le fait que le film soit une suite de flash-back à partir de son récit nous la fait voir comme le sujet de tout une vie dont cette aventure aura été le moment décisif : le moment où elle a cessé dêtre nimporte qui, bien que " par ailleurs " mais par ailleurs, justement elle ait menée une très longue vie parfaitement normale cest-à-dire ordinaire. Dès le début, nous voyons une personne qui a trouvé dans cette aventure sa propre singularité, parce quelle a été son chemin, indistinctement celui de son épreuve, de son amour, de sa parole : son destin sécrit depuis la toute première scène jusquà la fin où elle refuse de céder au désespoir à cause de la parole quelle a donnée.
Laventure commence toujours par une rencontre, et je dirai quil faut définir cette dernière comme une substitution de sujets. Cette notion est capitale pour comprendre laventure qui renvoie indistinctement à lépreuve et à la narration. Jusque là, Rose était le sujet de sa propre vie (une vie aliénée, comme toutes les vies), et à linstant où elle rencontre Jack, tout se passe et cest ce que nous voyons littéralement comme si le destin prenait brusquement toutes les décisions. La rencontre est cette substitution : le point où tout bascule, le moment où elle ne sera plus jamais la jeune promise quelle était (un moment elle essaie de le redevenir : rien à faire, cest désormais impossible parce que le destin qui sest noué au sujet de la rencontre et qui est désormais le " sujet " de sa vie une vie qui nest plus ordinaire, par conséquent ne peut pas être le " sujet " du retour à lordre commun des destinées).
Soyez attentifs à ne pas confondre le destin avec la fatalité. Je ne suis pas en train de mentionner on ne sait quel déterminisme social ou psychologique (ou autre) qui se serait noué au moment de la rencontre et qui vouerait de lextérieur les amants à ne pas se séparer. Le destin, cest exactement le contraire de la fatalité, dont la notion renvoie à une nécessité tout extérieure et objective. Par exemple le vieillissement est une fatalité : quoi quon fasse, la réalité est telle que lannée prochaine nous serons plus vieux dun an. On peut parler aussi de la progression " fatale " dune maladie quon ne sait pas guérir : les processus biologiques senchaînent inexorablement et, les lois de la physique et de la chimie étant ce quelles sont, il est objectivement impossible quà une certaine échéance les condition de lintégrité de lorganisme ne finissent par être renversées. La fatalité est toujours anonyme, et cest lordre naturel qui pour cette raison en est la meilleure figuration. Le destin, au contraire, est lexistence même dun sujet singulier, précisément en tant que singulier. On parlera par exemple du destin de Napoléon : sa vie entière a été un chemin qui na jamais été que le sien, alors que le chemin de nimporte qui se poursuit presque toujours (sauf parfois en certains moments daventure comme dans lexemple de cette héroïne) dans les voies communes qui sont celles du " semblant " (être le semblable de ses semblables). On voit bien quà propos de Napoléon, il serait aussi absurde de parler de destinée (comme sil avait été dressé par des parents empereurs à devenir lui-même empereur) que de fatalité (comme sil était la marionnette dune conjonction astrologique). Non : le destin, cest la définition de lexistence comme chemin singulier par opposition à la vie qui est toujours anonyme en elle-même (exemple la respiration, la digestion...) et indifférente dans sa propre unicité (la réalité dun vivant consiste à être ce que nimporte quel vivant serait à sa place).
Contrairement à nous, cest-à-dire à la dimension narrative de laventure, Rose ne sait pas que le destin a pris les rênes de la situation à linstant de sa rencontre avec Jack ; mais à partir de cet instant elle est une personne qui a un destin cest-à-dire tout simplement un sujet singulier, alors quelle avait jusque là, comme nimporte qui, une destinée (elle était destinée à mener lexistence oisive dune femme de financier). Donc laventure proprement dite est la conversion de la destinée propre à nimporte qui en destin propre à un sujet irréductible et singulier. A la fin cest très évident : le jeune homme quelle aimait étant mort et elle étant par ailleurs sans ressources, le bon sens aurait voulu quelle rejoignît son ancien fiancé qui certes avait montré quil était un lâche, mais finalement ni plus ni moins que le tout venant des gens ordinaires (si les pauvres nessaient pas dacheter une place sur les canots à laquelle ils navaient pas droit, cest le plus souvent pour la seule raison quils sont pauvres). Mais non : il lui est désormais impossible de se conformer à une destinée. On objectera quelle rejoindra finalement une vie ordinaire cest-à-dire de pure semblance, et donc quelle aura finalement été nimporte qui. Oui, mais elle ne la jamais rejointe que " par ailleurs ". Cest expressément indiqué : elle a été mariée des dizaines dannées à un homme quelle a aimé, et pourtant qui a toujours ignoré le seul moment qui avait vraiment compté dans sa vie, la moment de sa propre singularité le moment qui la sauvée, dirais-je en référence à la question de lâme que lidée dun commerce des origines (cest à cause de son origine aristocratique que le financier accepte dépouser une jeune fille désormais sans fortune) introduit négativement (faire commerce de lorigine, cest perdre son âme).
Donc elle a mené " par ailleurs " une vie de femme, de mère, de grand-mère. Cest ce " par ailleurs " de sa vie normale (mariage, nombreux enfants, très nombreux petits-enfants, etc.) que jexprimerais en disant quelle est restée marquée par le destin. Je crois que vous avez là la meilleure illustration de ce que je voudrais vous exposer quand je parle de la " marque ".
Cette femme que nous voyons âgée de plus de 100 ans a été marquée par le destin. Mais bien sûr elle na pas de destin : il serait grotesque de vouloir la comparer à Napoléon, par exemple. Vivre aussi longtemps, avoir des enfants et des petits-enfants, ce nest pas un destin mais une destinée (génétique, sociale, psychologique, etc.), puisque cela accomplit des savoirs préalables à lexistence, et que la destinée se définit précisément comme lefficience du savoir sur lexistence (je me souviens avoir pris un jour lexemple des animaux de boucherie qui, dès avant leur conception, sont destinés à finir sur létale des bouchers).
Et pourtant, durant plus de trois heures, cest bien à son destin que nous avons assisté. La durée de laction du film est celle du destin de cette femme. Et sur ce point il ny a aucune différence avec lexemple de Napoléon. La différence est seulement factuelle, dans la durée : pour cette femme, le destin a été une existence de deux jours et quelques heures, alors que pour Napoléon le destin a été une existence de 52 années. Mais sur le principe il ny a absolument aucune différence et la notion de destin est parfaitement univoque. Et quand je dis cela, vous constatez la corrélation du destin et de laventure, puisque vous pouvez parler rétrospectivement (donc narrativement, par exemple au moment de rédiger une biographie de lempereur) de laventure napoléonienne...
Après laventure, cest différent : quand laventure se termine, il ny a plus de destin mais il reste la marque de sorte quon pourrait imaginer daccorder à ce film un crédit artistique quil ne mérite évidemment pas (ce qui nest pas une critique dès lors quil nest pas question dart) en en faisant un film sur la marque. (Cela dit, si vous vouez voir un film expressément et uniquement consacré à la marque telle que nous la définissons ici, voyez Muriel dAlain Resnais). Les gens dont on dit dans labsolu quils ont un destin, cest tout simplement des gens dont laventure ne finit pas : Sainte Hélène, cest encore laventure napoléonienne alors que la vie familiale de Rose nest plus du tout son aventure mais simplement sa vie et na jamais même jamais commencé. Pour eux en effet, la rencontre inaugurale qui décide de tout a eu lieu depuis toujours : ils ne sont rien dautre que cette décision constante, parce que laprès coup de cette rencontre se confond avec leur accès à la subjectivité (Napoléon na pas été un garçon ordinaire avant de se découvrir une vocation dempereur). Disant cela, vous comprenez que je définis subjectivement le génie, dont on peut dire ainsi quil est laspect subjectif du destin en tant quil est toujours déjà là et quil ne finit jamais par opposition à ce même destin jinsiste encore une fois sur lunivocité de la notion tel que laventure en est linstitution.
Peut-être faut-il, pour être plus précis, envisager quune vie entière se passe dans laventure sans quil sagisse pourtant de génie (on peut prendre comme exemple le Commandant Cousteau, ou bien dautre personnages célèbres dont la beauté de la vie fait des modèles imaginaires). Mais cest quon aura simplement fait remonter le moment crucial, celui de la rencontre qui a décidé de tout, à une période précoce de lexistence subjective (par exemple une vocation de marin qui remonte à un voyage accompli durant lenfance). Au contraire, le génie na jamais été en dehors de laventure, parce que la rencontre originelle est son institution même comme subjectivité et que laventure na jamais différé de lexistence.
Pour finir aujourdhui et en conformité avec la définition que jen ai donnée (lépreuve selon la narration), jajouterai que laventure se confond avec le caractère légendaire de la vie. Toute aventure est légendaire. Si vous vous souvenez du sens étymologique de ce terme (de legenda : " les choses qui doivent être lues "), vous reconnaissez ce que jai dit de la narration. Les gens qui ont un destin, ce sont toujours des personnages de légende. Et les gens ordinaires à qui arrive une aventure, comme Rose dans ce film, resteront marqués par le destin en ce sens quun moment de leur vie, " par ailleurs " ordinaire, restera légendaire. Dailleurs, à loccasion de la sortie de ce film, tout le monde a vu des documentaires où lon interrogeait des survivants du naufrage, de nombreuses décennies après : cest resté la légende de leur existence, qui " par ailleurs " a été ordinaire. Napoléon, lui, na pas compris dans sa vie des moments de légende quil se serait remémorés dans sa vieillesse : il na jamais été autre chose quune légende. Et cest le génie, vu de lextérieur.
Nous aurons sûrement loccasion de reprendre cette idée de légende avec la référence à lécriture quelle implique (en fait, la légende est lunité de lécriture et de la narration). Car vous imaginez bien que la question de la marque nest pas indifférente à une problématique générale de lécriture et de la lecture. Mais je nai que trop lhabitude des digressions. La semaine prochaine, je poursuivrai mon exploration de la notion daventure, notamment à travers létude de la notion de risque.
Je vous remercie de votre attention.
Retour en haut de cette page