Qu'est-ce qu'un fait
Le
fait est réel parce quil simpose envers et contre tout, et que cest de
lui que le savoir est savoir (nêtre pas savoir du fait, cest nêtre pas
savoir du tout). Pourtant il nexiste pas, au sens où il nest ni une sorte
chose, ni même un état de choses donné de toute éternité et auquel notre ignorance
nous aurait jusque là rendus aveugles. Deux raisons en attestent : dabord les
faits négatifs conditionnels ou farfelus ne sont pas moins factuels que les autres,
pouvant être inventés indéfiniment sans quon sorte jamais de la vérité ;
ensuite la constatation du fait est un acte de savoir (il faut être médecin pour
constater quun patient souffre de telle maladie, géomètre pour constater que le
triangle possède telle propriété, etc.), de sorte que le fait lui-même est toujours de
la nature du savoir de son repérage, quand bien même ce savoir viendrait tout juste
dêtre inventé. La simple notion du fait suffit donc à réfuter le
« réalisme métaphysique » qui voudrait dabord quil y ait des
faits comme il y a des choses, et ensuite que les choses soient en elles-mêmes comme nos
savoirs actuels, et en ce sens parfaitement contingents, avèrent quelles sont. La donation du fait à la subjectivité ne peut donc
pas être distinguée de sa constitution par le
savoir, puisque la subjectivité qui avère le fait
est le savoir en acte (on a par exemple un regard de médecin ou de géomètre
daujourdhui).
Le
fait, parce quil est ce que le savoir avéré dit quil est, doit être entendu
comme le vrai : un discours est vrai quand il dit le fait ; on
appelle fait ce que pose un discours quand il est vrai ; un discours est vrai
quand il est celui du sujet qui sait en tant quil sait. Plus simplement :
il revient au même de mettre en facteur silencieux devant une proposition
« cest un fait que
» ou « il est vrai que
» ou
« on sait que
» En quoi souvre une équivalence de principe :
on peut aussi bien présenter la question du fait dune manière objective en
lidentifiant à ce que pose un discours vrai, que la présenter dune manière
subjective en disant quil est ce que sait un sujet défini par sa compétence.
Dun côté nous pointons une réalité indépendante et extérieure (« quelles
que soient vos théories, les faits sont là »), et de lautre nous justifions
la mention du fait et donc sa déterminité propre par une caractéristique expresse du
sujet : qu'il soit le sujet du savoir et pas celui de lignorance ou de la
méconnaissance. En dautres termes : dès
lors que cest lassujettissement au savoir qui produit le sujet, le fait est
là et réciproquement. Ainsi la question du fait est-elle avant tout celle
dun ancrage : non pas dun fait supposé naturel dans une réalité
métaphysiquement extérieure à notre représentation mais du sujet dans le savoir. Et certes, il
ny a de savoir que de quelque chose qui soit non pas une réalité extérieure
subsistante (chose ou état de choses) mais toujours et seulement un fait. Quand ce
quon sait ne constitue pas un fait, cela signifie tout simplement quon croit
savoir mais quon ne sait pas.
Toute
la difficulté tient à lexhaustivité et donc à lexclusivité de chacun des
termes de lopposition. Car il faut bien dune part que tout du fait soit donné
pour qu'on puisse buter sur lui tel qu'il est, en même temps que rien en lui
néchappe au savoir (éventuellement un savoir farfelu qu'on vient tout juste
dinventer) parce qualors nul sujet (ni un médecin, ni un géomètre, etc.) ne
pourrait apercevoir ce reste, ni même
quil y a un reste. Quand on identifie la pensée à la mise en uvre du savoir,
la question du fait du vrai nest rien dautre que la nécessité
de lever cette contradiction.
Comment
? En se demandant de quoi on parle exactement
quand on mentionne un fait : forcément dune chose à propos de quoi notre question soit de dire le vrai,
pour que le savoir dont cette parole sera leffectuation soit bien savoir de quelque
chose et non pas de rien ou, si lon préfère, pour que nous soyons nous-mêmes
sujets dune manière déterminée (on ne considère pas son objet de la même
manière selon quon est géomètre, médecin, etc.).
Doù
la question de la référence, dont le
paradoxe est ainsi quelle est à la fois celle de létrangeté au savoir (il
sy réfère, justement) et encore celle du savoir, puisque la chose dont on parle
est elle-même encore ou déjà faite de savoir. Cest par exemple du
triangle ou de la maladie quon parle, entités de nature géométrique ou de nature
médicale, quand le vrai consiste à en déduire les propriétés ou à en indiquer
lévolution. Le référent nest pas le
vrai : ce quon a raison de dire est le vrai, ce à propos de quoi on le dit est
le référent. Pour reprendre lexemple de la neige : quelle soit
blanche est le fait autrement dit le vrai (ce quon dit quand on sait ce quil
en est delle), mais le référent, cest la neige.
Or
cest bien la neige elle-même (et non
pas le locuteur, ni le langage, ni la société, ni Dieu) qui institue comme vraie la
proposition « la neige est blanche » et comme fausse la proposition « la
neige est noire ». Le référent est en ce
sens cause de la vérité et de la fausseté. Loin donc quon ait à aller
chercher une réalité métaphysique derrière lhorizon de nos représentations pour
quelle soit le critère de leur valeur pour penser la référence, il faut
sinterroger, dans lactualité du savoir, sur ce qui le constitue comme savoir
du vrai et non pas du faux !
La
réponse est facile à donner, qui sera donc en même temps réponse à la question de la
référence : puisquil ny a pas
de différence entre savoir et savoir le vrai, on dira que la question de la cause de la vérité est aussi bien celle, pour un
sujet, de sa propre constitution subjective par le savoir (être médecin ou géomètre,
etc.) autrement dit de son assujettissement à
celui-ci. Sans quon la modifie en rien, cette notion de « cause de la
vérité » sert de pivot à une sorte de révolution copernicienne : elle
permet quil ny ait pas de différence
entre sinterroger sur la référence par quoi la proposition est vraie ou fausse, et
sinterroger sur lassujettissement au savoir par quoi on sera forcément dans
la vérité ou dans la fausseté. Dun côté, on peut dire que cest le
triangle lui-même qui fait que ce quen dira le géomètre sera vrai ou faux, mais
dun autre côté on peut aussi bien dire que celui qui parle du triangle, si
cest vraiment comme géomètre quil le fait, est infaillible et ne peut
avancer que des propositions vraies. Bref, largument est le suivant : il revient exactement au même pour chacun de savoir,
et de tenir un discours dont le référent soit le garant.
Là
est en effet lessentiel : le référent nest pas une chose en soi
quon devrait admettre comme extérieure à un savoir dont la contingence de son
actualité rend linadéquation infiniment probable, parce que la garantie quil apporte
(cest le référent qui autorise à affirmer ceci mais pas à affirmer cela) ne fait quun avec lacte de savoir. Pas
de différence, en effet, entre dire que je sais, et dire que mon savoir est garanti par la chose même dont je parle. Et cela,
cest simplement savoir. Autrement dit
lalternative du vrai et du faux dont la référence est linstance de décision
peut aussi bien être considérée comme lalternative dêtre ou de ne pas
être assujetti au savoir.
La
raison de cette équivalence est simple : il
ny a de savoir que du vrai. Et en effet : savoir le faux ou le douteux
consiste tout simplement à ne pas savoir en lignorant dans le premier cas,
en le sachant dans le second.
Bien
que cela revienne au même, il faut distinguer entre savoir, et avoir la vérité de son
dit garantie par le référent : la première idée est celle dune immanence
alors que la seconde est celle dune transcendance.
Du
seul point de vue de limmanence lassujettissement au savoir ne peut se
traduire que par la validité ou la légitimité des propos, cest-à-dire leur
conformité à la nécessité formelle ou
matérielle que le savoir est pour lui-même nullement par leur vérité cest-à-dire leur conformité à
la contingence que le fait, sur lequel on
bute, est pour ce même savoir. Le savoir impose la validité au sens où la valeur de
vérité des propositions doit pouvoir être transportée dun moment à lautre
du discours, et il impose la légitimité au sens où les raisons quon donne ne
doivent pas contredire les acquis antérieurs, quils soient purs ou empiriques. Il
sagit là non pas du vrai mais de linhérence soi du savoir
puisquil revient au même dadmettre la validité ou la légitimité dune
proposition et de reconnaître son appartenance de droit au savoir dont relevait son
examen. La vérité de ce quon sait est autre chose que la validité ou la
légitimité de ce quon avance ; autrement dit la question de la vérité nest aucunement
réductible à celle, mille fois rebattue, des conditions de validité ou de légitimité
des propositions. Opter pour cette réduction reviendrait à décrire uniquement le
savoir dans la nécessité quil est pour soi, alors qu'on avait promis de penser ce
qui fait que le savoir ne compte pas. Demander
ce que cest quun fait revient donc à sinscrire dans la priori de
limpossibilité de cette réduction, qui est
aussi pour nous la priori de la contingence : bien que dans sa dimension
réflexive le savoir soit une entreprise de justification, cest du vrai et non pas
du justifié quil est savoir si savoir consiste toujours et seulement à
savoir le fait comme fait.
Or
quest-ce qui réalise la distinction du vrai et du justifié, autrement dit
quest-ce qui cause le vrai comme transcendant au savoir, dont nous reconnaissons
pourtant par ailleurs quil le constitue ? Une seule réponse : la référence. La question de la référence sauve le réalisme de la
notion de fait, que la réduction de la vérité des énoncés à leur validité ou à
leur légitimité ferait disparaître. Et cette notion est en elle-même
irréductible : le langage montre quon ne peut pas en ramener la question à
celle des conditions de validité ou de légitimité des énoncés, puisque des phrases
identiques peuvent conserver leur valeur de vérité dans des univers de compréhension
totalement différents[1].
Le
réalisme de la vérité a bien besoin dêtre sauvé puisqu'un fait, ça nexiste pas au sens où ce nest pas une réalité existante, une chose
ou un état de choses quon trouverait à la manière dun caillou au fond
dune rivière. La première raison est quil y a autant de faits qu'on le veut,
puisquon peut indéfiniment multiplier les constatations les plus saugrenues (je constate par exemple qu'aucun éléphant rose
noccupe en ce moment lespace qui va de ma table de travail à ma
bibliothèque). La seconde raison est quune constatation nest pas la même
chose quune aperception : ce que lon constate est toujours quelque chose
dont lindication puisse servir de réponse
à une question et non pas de répondant à un concept, au sens où le vrai
nest jamais ceci ou cela mais toujours et seulement qu'il en soit comme ceci ou comme cela. Or
quil en soit comme ceci ou comme cela, cela ne peut avoir de sens que dans la
priori dun savoir, pour la raison de principe que cest une indication
forcément eidétique (il sagit dun fait géométrique, médical,
météorologique, et ainsi de suite). Et leidétique, par rapport à
labsoluité de len soi quil faudrait naïvement supposer pour être
« réaliste métaphysique », est une contingence (il se trouve quil sagit de
géométrie, de médecine, de météorologie, etc.). En quoi se fonde la notion de constatation, dont le paradoxe est de nouer la vérité et à la
contingence alors quon identifie habituellement la vérité à la nécessité pour
soi. Autrement dit : on confond habituellement le vrai avec le justifié, alors
que le vrai, cest le fait et que le propre du fait est quon bute sur lui, quoi quil en soit par ailleurs
des raisons auxquelles on puisse le rapporter. Pour cette même raison de contingence, le
vrai ne peut pas être ce qui répond au concept, parce qualors il ne pourrait pas
être distingué de sa propre idée. On ne constate pas la neige, par exemple :
celle-ci est une chose et aucunement un fait ; mais on constate quelle tombe,
qu'elle est blanche ou, au moins, quelle est là, quelle existe, voire qu'elle
est la neige autant de faits. Et certes, on ne voit pas en quoi la justification
des reconnaissances indiquées par les idées de
validité et de légitimité pourrait le moins du monde valoir pour lintelligence
des constatations. Ainsi, ce nest
aucunement le savoir dont elle relève qui rend la proposition vraie : cest le référent, bien quil soit lui aussi
constitué de ce même savoir (parler du triangle, cest faire de la géométrie, par
exemple). Le vrai nest pas le su, bien quil ne soit pas autre chose dont, de
toute façon, il faudrait encore justifier la différence. Plus simplement : la vérité
nest pas le savoir, bien quon ait raison de la caractériser comme ce que dit
celui qui sait en tant quil sait. En langage subjectif, cela reviendrait à dire que
le justifié est toujours normal (justifier, cest normaliser) alors que le vrai est
toujours étonnant.
Problématiser
le fait consiste donc à opposer la contingence du vrai à la nécessité du justifié.
Pour nous cette remarque est essentielle, parce quelle revient à définir le référent
comme le réel dune distinction :
celle quil faut faire entre la vérité dune part, la validité ou la
légitimité dautre part.
Cela
ne signifie bien sûr pas que le référent est lui-même réel, comme on le voit quand on
envisage la vérité de propositions négatives, conditionnelles ou farfelues : la
vérité qui caractérise actuellement la proposition « il ne neige pas »
nest pas un effet dans le discours dont une « non-neige » atmosphérique
actuelle serait la cause ! Par contre, cela signifie que cest exactement là où se trouve le référent, que le vrai
est irréductible au valide ou au légitime : toujours à une même place qui soit
celle de linsistance de cette irréductibilité. On bute sur la distinction du
vrai et du justifié alors quil appartient à la pure déduction de les confondre,
et cest de cette impossibilité quil sagit quand on maintient la transcendance du référent contre
limmanence que le savoir est pour soi alors même quil le constitue. Ou,
si lon préfère, cela signifie que la
référence nest pas autre chose que limpossibilité quon ramène la
contingence du vrai à la nécessité du justifié : une impossibilité contre
laquelle on bute dès lors quon refuse de céder sur une irréductibilité, celle du
vrai au justifié, dont on découvre alors
quelle est celle de la vérité au savoir ! Car la réflexion a raison de
dire quil ny a que le savoir, quand on parle de vérité sauf que le « fait » est que cela ne compte
pas, et que cest pour très exactement pour cette raison que la notion de vérité a
un sens
Le
référent est ce qui fait que la réflexion, rapport de lesprit à lui-même et
donc définition de la vérité comme immanence, ne compte pas parce que cest ailleurs que dans le savoir que se
joue lalternative du vrai et du faux, celle davoir raison ou davoir tort.
Ce réel dont nous parlons nest donc aucunement la réalité dune chose
particulière dont on parlerait (le référent dans son concept), mais cest la référence même, comme impossibilité à jamais insistante que le savoir
ait jamais le dernier mot quand il sagit de vérité.
Quest-ce
qui peut causer réellement la vérité à se distinguer du savoir ? Telle et donc la
question du référent.
Une
cause, dhabitude, cela assure la réalité dune chose ou dun état de
choses : si je suis dans lincapacité de trouver une cause à un phénomène,
je pourrai toujours me demander sil ne constitue pas une simple apparence que dès
lors il faudra expliquer comme telle comme dans lexemple du bâton dans
leau qui paraît brisé. Or ici, ce quil faut penser, ce nest pas une
réalité ; on pourrait presque dire que cest le contraire, puisque cest
une vérité.
Insistons
sur cette opposition. Ce qui est réel est une
chose, ce qui est vrai en est une autre. Par exemple des billets de banque fabriqués
avec les machines, les encres, les papiers de limprimerie officielle quune
équipe de malfrats aurait dévalisée ne seraient ni plus ni moins réels que ceux qui
ont légalement cours, leur étant même par hypothèse parfaitement identiques. Il
nen serait pas moins faux, et tous les autres vrais selon une opposition
quon ne peut pas cantonner à la simple logique puisque dans cet exemple il
sagit réellement du crime de fausse
monnaie. Tel est le « réel » qui nous intéresse : qui ne produit aucune
différence (dans notre hypothèse, les billets
sont les mêmes), mais une distinction dont on
admettra quelle est très concrète malgré son inconsistance, puisquelle
pourra notamment se traduire en années de prison. Pareillement entre une proposition
vraie et une proposition simplement réelle (« la neige est blanche » et
« la neige est X
»), on ne peut pas trouver de différence, mais
dun autre côté personne ne niera que la distinction simpose. Cela signifie
que tout le monde reconnaît à la vérité une cause distinctive, comme telle
parfaitement spécifique : celle dont il sagit dans la référence et
quil faut maintenant déterminer.
A
partir de ces exemples, il est facile de répondre à cette exigence : pour causer comme vrai (et donc aussi comme faux), il faut être une autorité, en quelque domaine
quon en pose la question. Lautorité donne le droit et par conséquent ouvre
à la possibilité non pas seulement du légitime et de lillégitime, comme ce
serait le cas sil ne sagissait pas de la distinction du réel et du vrai, mais
bien du vrai et du faux. Ainsi les faux billets, par ailleurs identiques aux vrais, sont
ceux quon na pas le droit démettre ; une proposition fausse est
celle quon na pas le droit de soutenir, et ainsi de suite. Autrement dit vrai et autorisé valent lun pour
lautre, exactement comme faux et représenté comme autorisé car la fausseté nest pas
plus lillégitimité quelle nest lautre de la vérité (comme le
noir est lautre du blanc), mais sa
représentation. Et certes, pour reprendre nos exemples, un faux billet entend bien
passer pour un vrai, et on ne peut pas se tromper sans croire être dans le vrai.
Doù
pour nous le trait essentiel du référent, quil soit non pas une réalité positive comme on limagine quand on
reste aux naïvetés du « réalisme métaphysique » et dune
interprétation de la référence en termes de causalité, mais une autorité. On peut se référer non seulement à
des entités idéales comme en géométrie (donc à des impossibles par rapport aux
nécessités du monde), mais encore à des entités négatives, conditionnelles ou
farfelues qui ne décideront pas moins que les autres de la vérité ou de la
fausseté de ce quon dira à leur propos. Or décider, cest lacte de
lautorité en tant que telle. Ainsi la neige décide de la vérité de la
proposition « la neige est blanche », exactement comme la banque centrale
décide, pour une certaine quantité de billets parfaitement identiques, lesquels sont des
vrais et lesquels sont des faux. Lautorité se marque très précisément là où la possibilité qui reste inchangée bute sur
linterdiction qui change tout : on peut dire tout ce quon veut (on
peut imprimer autant de papiers colorés quon le veut), mais on na pas le
droit daffirmer nimporte quoi (démettre plus de billets que ce
qua décidé lautorité financière). La
vérité en général a une cause qui est toujours lautorité, dont la notion est
alors aussi diverse que celle des possibilités de véridiction ou de vérifaction.
En
termes subjectifs, ces dernières sont toujours des manières de sautoriser.
Cest quon peut retourner la question en passant dune approche objective
où lautorité répond à la question de la référence, à une approche subjective
où lautorité répond à celle de savoir ce qui cause le sujet comme sujet. Et
certes on en a le droit, puisquon peut aussi bien dire par exemple que le triangle
est ce à quoi se réfère le géomètre quand il démontre légalité de ses angles
à deux droits, que dire quil produit comme géomètre (et non pas médecin ou
météorologue) celui qui le reconnaît dans sa nature propre qui est dêtre
une entité géométrique !
Ainsi
le fonctionnaire sautorise-t-il de sa place
(il est préfet, président de jury, employé détat civil etc.) pour produire des
documents quon doit dire vrais, puisquon peut les falsifier ou les remplacer
par des faux. Pareillement le savant sautorise-t-il de son savoir pour produire des
énoncés quon doit dire vrais et qui peuvent néanmoins être faux si cette
autorité est en lui seulement représentée, comme cest le cas quand il se trompe
(là où il parlait, et contrairement à ce quil imaginait, il ne sautorisait
pas de son savoir : peut-être seulement
de lidée quil en avait, de celle quil avait de lui-même, de ses
habitudes, etc.)[2].
On la dit demblée et tout le monde laccorde : est vrai est ce que
dit celui qui sait en tant quil sait, cest-à-dire
celui pour qui cest le même dêtre sujet et dêtre assujetti au savoir[3].
Ainsi le vrai en géométrie est-il ce que dit le géomètre en tant que géomètre :
tant quil parle ès qualité, il est infaillible. Et ainsi de suite pour quelque
détermination subjective quon voudra imaginer.
Donnons le concept de ce changement de perspective qui, à la façon dune révolution copernicienne, permet de convertir la question de la référence en question de la constitution subjective. Une autorité, en général, est une cause au sens où elle a pour réalité de produire un effet spécifique. Objectivement, on vient de nommer cet effet : il sagit de la vérité. Subjectivement, il est tout aussi facile à indiquer, dès lors quon a compris que lautorisation était identique à lassujettissement cest-à-dire à la production du sujet (par exemple la géométrie produit le géomètre comme tel) : il sagit de la responsabilité, dont on aperçoit ainsi que la notion est lenvers exact de celle de la vérité.
Posez une autorité, dont on peut figurer la notion par celle dune machine à produire la distinction du vrai et du faux, et par là même vous aurez produit un assujettissement et donc posé une responsabilité et plus précisément une responsabilité dédoublée, puisquelle porte à la fois sur ce dont le sujet ainsi constitué est responsable, et sur lui comme sujet de cette responsabilité. Lautorité de la géométrie produit non seulement la vérité des énoncés géométriques, mais la responsabilité du géomètre en tant quelle est indistinctement celle de ce quil avance et celle de rester assujetti à la discipline qui lautorise à parler.
Resserrons la question en montrant quelle ne diffère pas de celle de la référence : la notion du triangle, qui est bien la géométrie ramenée à une seule entité, autorise le géomètre à dire ceci mais lui interdit de dire cela, de sorte quil ny a pas plus de différence entre lassujettissement au savoir et lautorité de la référence, quil ny en a entre la cause de la responsabilité et celle de la vérité. Le référent est lautorité sous laquelle on est placé dès lors quon distingue affirmer (pas nimporte quoi) et dire (tout ce quon veut). Ne pas affirmer nimporte quoi quand on peut dire tout ce quon veut, cest se conduire de manière responsable. Concrètement, cela revient à renouveler la question de la vérité, et donc ici la question de ce que cest quun fait, en disant qu'il ny a pas de différence entre tenir un discours autorisé par son référent, et tenir un discours responsable. La vérité de lénoncé et la responsabilité du locuteur ne sont ainsi quune seule chose . Ainsi assume-t-on que le référent ne soit pas une cause produisant forcément un effet analogique (le jugement « il fait chaud » devrait lui-même être chaud !) mais bien une autorité (sil fait chaud, on na pas le droit daffirmer quil fait froid).
Traduisons simplement la corrélation quon vient dindiquer : dans la priori du savoir, ce quon avance de manière responsable, cela sappelle un fait. Ce qui nest pas un fait, cest ce quon avance de manière irresponsable (« Noire, la neige ? Tu dis nimporte quoi ! ») Rien là que tout le monde nadmette depuis toujours. Car enfin si je me suis trompé cest bien que je me suis précipité au-delà du droit que javais daffirmer ou de nier droit dont mon savoir est la mesure.
La même nécessité peut encore être présentée autrement : si lon reprend lidée que parler sans savoir revient à dire nimporte quoi, et donc à sinstaller dans lirresponsabilité dêtre sujet du savoir (on est désinvolte envers la responsabilité de rester assujetti au savoir), on se trouve dans lobligation de dire la référence identique à limpossibilité que le discours soit délirant. Par délire, dans un premier temps, on désigne un discours qui naurait finalement pas dobjet malgré son éventuelle cohérence, comme le serait par exemple une doctrine des anges ou des démons : des propositions peuvent y être valides, mais en aucun cas vraies ou fausses puisquil ny a pas danges ni de démons pour permettre ou interdire den affirmer ceci ou cela. Et précisément : ne pas délirer, cest la responsabilité du locuteur en tant que locuteur, puisque cette exclusivité se confond avec la nécessité que soit marquée la différence de la langue comme ordre potentiellement infini de signification et de la parole comme acte dun sujet. La définition du délire, quon peut donner dans un second temps à partir de la disparition ou de limpossibilité de cette différence de la langue et de la parole, correspond à la corrélation de la vérité et de la responsabilité, en ceci quun discours qui ne parle de rien ne peut être le discours de personne. En effet : sil ny a rien qui permette ou interdise daffirmer ceci ou cela, il ny a pas de responsabilité ; et sil ny a pas de responsabilité, il ny a pas de sujet. Par exemple tout le monde comprend laffirmation suivante : « lactuel roi de France est chauve » ; et en même temps personne ne la comprend (sauf précisément comme citation ou exemple logique autrement dit comme non-sens exposé en tant que tel) : sans référent, elle ne peut être reprise par personne, définitivement étrangère quelle est à la possibilité dêtre subjectivée en acte de langage. Or valoir pour un sujet, cela sappelle être autorisé puisquun sujet ne peut le reprendre quen termes de responsabilité et quil serait irresponsable de prendre la responsabilité de nimporte quoi.
Entre la vérité de lobjet et la responsabilité du sujet, une conversion est possible qui ne soit pas une simple équivalence. Opératoirement, on peut la considérer comme telle, et travailler sur lun des termes quand il sagit de sortir des apories impliquées par lautre (dont le paradigme est fourni par la nécessité où lon serait daller chercher le référent à lextérieur de la représentation pour en avoir le critère). Mais il ne faut pas oublier que la vérité de lobjet et la responsabilité du sujet (et dabord sa responsabilité dêtre sujet de la responsabilité) sont réellement le même !
Le référent, contre quoi on bute (« Mais non, tu ne peux pas affirmer que la neige est noire ! »), nest pas une chose enfermée dans quelque arrière-monde par définition inaccessible, mais le réel de la responsabilité du sujet du savoir. Par « réel » il faut dabord entendre ici une certaine impossibilité, parfaitement déterminée, de dire nimporte quoi : celle qui se trouve très exactement là où lon ne parle pas sans savoir, cest-à-dire là où la responsabilité dêtre sujet et la responsabilité de savoir sont la même.
On peut encore préciser ce concept en disant quil faut penser le vrai, cest-à-dire le fait, en dérivant la valeur de lénoncé de léthique de lénonciation par rapport au savoir, le référent étant alors le réel de cette dérivation. Que le référent soit le réel du fait auquel il est parfaitement extérieur (la neige, par opposition non pas surtout à sa blancheur mais au fait quelle soit blanche), cest ce quon peut encore indiquer comme limpossibilité de jamais ramener le vrai au valide ou au légitime. Léthique du savoir, envers de lidentification du fait au vrai, est donc une éthique de lempêchement : cest le même de sen tenir au fait, et de ne pas faire le pas hors du savoir qui ferait de nous le sujet de la vérité[4].
Cette impossibilité est « réelle » au sens où par elle le savoir et la vérité ne peuvent pas être confondus, pas plus que le sujet du savoir ne peut être le sujet de la vérité. Impuissance assurément, mais dérivée dune impossibilité de structure : il y a une extériorité définitive du référent à ce quon sait cest-à-dire de lautorité à ce quon affirme (pas nimporte quoi) extériorité dont cest alors le même de dire quil assure le savoir comme savoir et quil lempêche dêtre la vérité. Cest comme identité de cette assurance et de cet empêchement que le référent simpose, non pas comme une chose extérieure (au contraire : le référent nest fait que de savoir) mais comme lun de la vérité (de la factualité du fait) et de la responsabilité dêtre sujet du savoir.
Quil y ait des faits, ou quil y ait un sujet qui ait de savoir pour responsabilité, cest donc la même chose et cette « chose » est lautorité : non pas une idée qui serait celle de la référence mais bien un réel, puisque cest un fait quil y a de la vérité et quil y a un sujet le même.
Acter la distinction de la langue et de la parole, prendre sa responsabilité de locuteur, sassujettir au savoir, sautoriser du référent ou dire le vrai, tout cela revient donc au même. Cest que la référence, opératoirement, ne diffère pas de la responsabilité que le sujet a de ce quil sait, cest-à-dire du fait, et donc aussi de sa responsabilité dêtre sujet du savoir. En quoi, et conformément au statut métalinguistique de la question de la référence, on aura développé cet a priori de la réflexion qui consiste à appeler « vrai » ce que sait celui qui sait en tant quil sait, et « vérité » ce quil dit.
Sopposent ainsi, au lieu du référent cest-à-dire dans lobjet, la responsabilité et la désinvolture telles quon les indique en opposant limpossibilité daffirmer nimporte quoi à la possibilité de dire tout ce quon veut, puisquil faut nommer fait ce que mentionne le sujet du savoir qui se conduit de manière responsable, et quinversement on peut appeler responsabilité pour le sujet du savoir léthique de sen tenir aux faits. Cela revient en somme à nommer « fait » lautorité qui met le sujet au pied du mur de son identification au savoir (qui lincite à devenir médecin ou géomètre, par exemple). Eh bien la nécessité pour le fait quil fasse autorité, et donc pour le sujet quil soit responsable de la responsabilité quil prendra dêtre sujet du savoir (et donc pas de la vérité), cest la référence.
Prochaine étude : les
quatre moments de la référence
[1] Il arrive par exemple que des mots de la vie courante aient un sens parfaitement spécifique dans le langage de certains métiers (noms doutils en ébénisterie, etc.) et que des énoncés extérieurement identiques et semblablement vrais renvoient à des réalités et à des pratiques nayant non seulement rien de commun mais encore rien de comparable.
[2] Il y a une troisième modalité de la vérité : celle de la pensée où il sagit du sens et non pas des faits. Dans ce domaine, il sagit de sautoriser de soi, par opposition à sautoriser de sa place ou de son savoir (donc forcément sautoriser hors de soi et sans le savoir : dans lobjet). Là se trouve loriginel de la vérité : où la question est celle dêtre auteur et non pas sujet, condition qui nest pas de fait, précisément, mais de droit, puisquon est auteur non pas là où lon produit mais là où lon marque. De ce point de vue, luvre seule peut être identifiée au vrai, causé comme tel par la marque : on appelle « uvre » non pas une chose qui présenterait des qualités particulières de cohérence ou de finition, mais ce que pose un auteur pour la seule raison quil est un auteur. Telle est l« autorité », au sens premier dont tout autre dérive. Lart contemporain a rendu flagrante cette vérité au point de sy ramener entièrement, mais personne ne la jamais ignorée : en muséologie, par exemple, cest lattribution et non pas les qualités objectives du tableau ou de la statue qui décide de son statut duvre.
[3] Autrement dit celui qui nest pas un auteur si on ne lest que « sans le savoir ». Doù cette définition quil faudra reprendre le moment venu : on appelle fait ce que pose celui qui nest pas un auteur, en tant quil nen est pas un. Lexistence de Dieu (Descartes), la rationalité de lhistoire (Hegel), etc. ne sont donc aucunement des faits la notion de fait apparaissant ainsi comme lexact opposé de celle de lidée, dont le principe dautorité est la pensée par opposition au savoir.
[4] On a compris que le sujet de la vérité est lauteur, celui dont la responsabilité nest pas de savoir mais de penser.