Qu'est-ce qu'un fait
Le fait, dans sa notion, semble constituer le paradigme de la positivité à cause de son étrangeté proclamée à lordre général du subjectif. Parce quil lui appartient de renvoyer à rien subtilités de la réflexion (« les faits sont là, et vos théories ny changeront rien »), nous nous le représentons comme quelque chose de massif, une réalité en soi et irrécusable relativement à quoi la négativité en général est comme un rien, une « nuée » (lesprit) qui se dissipe delle-même. Ainsi lidée du fait serait identique à celle de la réalité, en tant quelle soppose à celle de lidéalité, du concept, de limage qui ne valent que pour et par nous. La positivité, lexistence, lindifférence au discours dont la nature articulée implique toujours la distinction et donc la négativité, tout reviendrait à ce réel premier que la notion de fait aurait pour tâche de rappeler contre la tentation idéaliste.
Au plus radical de cette position, on rencontre ce quon doit appeler la priorité de lêtre : la nécessité, dès lors quon parle de quelque chose et non pas de rien, quon se situe davance dans lhorizon ontologique dune positivité première qui serait par définition celle de lêtre en général.
Or tout cela est faux, et pour une raison de
principe : cest la réalité, et plus généralement lordre ontologique
(tout ce qui concerne lêtre de ce qui est), qui relève du fait ou plus exactement
de la « factualité », et non pas linverse
!
Car enfin nous le demandons : est-ce un
fait, oui ou non, quil y ait en général
« quelque chose et non pas plutôt rien » ? Comme il est impossible de ne
pas répondre affirmativement, il est impossible de récuser lidée paradoxale et
programmatique dune extériorité, et
même dune antériorité, de la question du fait à celle de lêtre :
alors quon limagine comprise en elle ou du moins dérivée delle, force
nous est dadmettre que cest la question de lêtre qui est seconde, puisque sa primauté nest possible pour nous quà
effectuer lune des deux branches de lalternative
réflexive (cest un fait, ou ce nest pas un fait, quil
y ait en général quelque chose plutôt que rien). Il est évident que cette alternative
elle-même relève de lêtre (« il y a » cette alternative), et quen
ce sens on pourrait critiquer ce que nous venons de dire en parlant dune
secondarité qui se méconnaît elle-même : celle de la réflexion qui oublie quelle
naît des contradictions dune réalité forcément première. Mais lobjection
ne vaut pourtant pas parce quelle réitère elle-même la primauté du fait sur lêtre
quelle croyait récuser, puisquelle consiste à arguer de la factualité de cet être (non pas
« il y a cette alternative », mais « cest un fait quil y a
cette alternative »), et donc à réitérer malgré
soi la thèse de lantériorité du fait sur lêtre (ou plus
exactement : la thèse de lantériorité du fait dêtre un fait sur celle
du fait dêtre un étant). Pour concrétiser les choses en les présentant dune
manière subjective, on dira que rien ne peut être dit qui natteste dune Bejahung originelle (position, acceptation,
assomption, assentiment) dont lêtre en général fasse lobjet, et que suppose
encore léventualité même de ne pas être un fait (par exemple pour la
neige : être noire). Et si, dun point de vue phénoménologique, personne ne
songe à récuser lindéfini débordement de lêtre en général par rapport
à sa constatation (on ne trouve pas quil
y a de lêtre comme on trouve un caillou sur la route !), force est à la
réflexion dadmettre que cela constitue encore un fait ! Dans tous les cas, le fait est
premier sur lêtre parce quil ne saurait y avoir de primauté que du fait dêtre (ou du fait que lêtre ne
constitue pas un fait).
Doù pour nous la nécessité de
reconnaître que lantériorité du fait sur lêtre est toujours déjà réflexive : il ne sagit
pas là dune réalité phénoménologique mais dune réflexion sur cette
réalité dont le paradoxe est quelle soit opérée
depuis toujours à telle enseigne que la réalité phénoménologiquement
première (linfinité de lêtre en général) en relève aussi depuis toujours. Bref, poser la
question du fait, dès lors que lêtre lui-même en relève, cest se demander
de quoi, qui soit intrinsèquement réflexif, lêtre
en général relève depuis toujours.
Nous possédions déjà lessentiel de cette question, la notion du fait nous étant demblée apparue comme indéfiniment réflexive (abyssale) au sens où cest un fait que le fait est un fait, et ainsi de suite indéfiniment. Par contre il ny a aucun sens à parler dun « être de lêtre » puisque, quelle que soit la compréhension quon en a, lêtre est toujours lêtre de létant et bien sûr pas de lêtre. (Et puis ce nest pas lêtre mais lessence quon définit comme « réflexion de lêtre ».)
Alors, cette antériorité du fait sur lêtre
lui-même dont il est par ailleurs impossible que tout ne relève pas déjà, comment la
penser ? Quest-ce qui ne peut pas être une réalité (ni donc une structure de
réalité) et dont toute réalité relève déjà ? Autrement dit : à quoi
peut-on faire équivaloir la notion du fait ?
La réponse est évidente : le vrai pour
cette question-ci, la vérité pour celle-là. Dailleurs nous ne cessons de mettre
en avant cette équivalence, avérant par là que la
question de la vérité nest pas une dérivée de la question de lêtre mais
au contraire sa condition, puisquil est nous est impossible de ne pas faire
équivaloir « cest un fait que » et « il est vrai que », la
factualité se comprenant dès lors comme inscription dans la priorité de la
vérité relativement à lêtre. Il est vrai
quen général il y a de lêtre, et il est vrai que cela constitue une
vérité et ainsi de suite à linfini. Nous retrouvons le caractère abyssal que nous avons reconnu au fait et dont nous
apercevons maintenant quil est celui du vrai (il est vrai que le vrai est vrai, et
cela encore est vrai
). Subjectivement, cela revient à dire que la question de lêtre
ne se pose quà ce quon soit dabord dans la priori davoir
raison sagissant delle et donc de tout.
En tout ce que nous reconnaîtrons comme un
fait, par exemple que la neige soit blanche, il faudra marquer une secondarité de lêtre relativement à la
vérité. Cest bien ce qui se passe quand nous affirmons que la neige est blanche (un fait dont
on a le savoir) alors quon aurait pu se contenter de le dire (un état de choses
dont on a lidée). Car enfin, sil est vrai quon peut mettre en
équivalence « cest un fait que la neige est blanche » et « il est
vrai que la neige est blanche », cela signifie quon dit le vrai quand on dit que la neige est blanche !
Le fait, donc, cest le vrai. Et le vrai,
à cause de lantériorité de la vérité sur lêtre quon vient de
reconnaître, ce nest pas létant ni moins encore le réel puisque la
réalité est une façon dêtre.
On voit à quel point nous sommes déjà loin de
la première opinion sur le fait qui voudrait lidentifier avec ce dont lêtre
est incontournable. Eh bien, ce nest pas lêtre qui est incontournable, dans
le fait, cest la vérité ! Nimporte quel exemple met en évidence cette
disjonction et cest à la penser dans la diversité de ses manifestations,
celles dune extériorité du factuel à lhorizon de lêtre, que nous
allons nous attacher maintenant.
La première objection à la conception
« ontologique » du fait, cest-à-dire à lidée que sa question
supposerait celle de lêtre, tient à la nature intrinsèquement négative de
certains faits : elle jure avec la positivité de la première des notions
métaphysiques. Si je dis par exemple quil ne pleut pas ou quil a cessé de
pleuvoir, je peux bien me référer à autre chose quà une idée ou à lexpression
dun souhait : je regarde par la fenêtre et je constate
quil
ne pleut pas ou quil a cessé de pleuvoir,
irréductiblement au désir de promenade que cela peut permettre de réaliser. A une
question portant là-dessus, une réponse en termes dalternative radicale (oui ou
non) peut être donnée. On parle donc bien dun fait, mais dun fait négatif
et pas simplement dune pensée qui aurait ajouté une négativité purement
réflexive à la constatation dun autre fait (ici : quil pleuve) par
ailleurs subsistant dans son éternelle positivité (précisément : il ne pleut
pas !).
Mais on peut compliquer : pour prendre un
exemple qui nous servira encore, on doit considérer comme un fait que Brutus, un des meurtriers de César, na
pas tué Pompée. Par ailleurs il a poignardé sa victime : cest un fait quil ne la pas étranglée. Et
puisque cest dans le Sénat de Rome quil a commis son crime, force nous est de
considérer également comme un fait quil
ne se trouvait pas à Athènes ce jour là. Et ainsi de suite.
Si maintenant je dis « cest un fait
que la neige nest pas noire », est-ce que quelqu'un peut récuser ma parole en
la renvoyant à son aspect subjectif (« cest une opinion qui nengage
que vous ») ? Evidemment non. Et cela vaut aussi pour tout niveau réflexif quon
voudra envisager, qui nen est pas moins, en tant que tel, un niveau de constatation.
Ainsi cest un fait quil y a des faits négatifs. On peut donc invoquer des
faits négatifs dans une argumentation purement réflexive, par exemple quand on veut
mettre laccent sur le caractère non littéral de certaines expressions : le fait que les oranges ne soient pas bleues est la
condition sine qua non dun autre fait, celui que tout le monde peut constater en
lisant la formule dEluard « la terre est bleue comme une orange », à
savoir que cet énoncé constitue une métaphore
Le fait de manquer en est un, lui aussi. Qui
dira par exemple que manquer dargent quand il sagit de régler une facture ne
constitue pas un fait ? Et puis dune manière générale les « grandeurs
négatives » ne sont pas moins que les autres susceptibles dentrer dans la
constitution de faits, simples ou combinés, puisquelles composent déjà des états
de choses. Est-ce que la distance du retour nest pas aussi facile ou difficile à
parcourir que celle de laller ? Cest un fait quelle lest.
Quant aux réalités intrinsèquement négatives, elles peuvent aussi sentendre de
manière factuelle : ce peut être un fait quil y ait de lombre sous tel
arbre, ou quil fasse froid dans telle pièce de la maison lombre et le
froid nétant rien dautre quun manque, ou en tout cas une insuffisance,
de lumière ou de chaleur. On pourrait multiplier les exemples indéfiniment.
Mais il faut aller à lextrême et
reconnaître la radicalité que peut atteindre le négatif quand il concerne lontologique
lui-même et comme tel, dans ce quon pourrait appeler des inexistences factuelles. Cest par exemple un
fait que ni Tintin ni Milou nexistent,
bien quils soient connus de tout le monde : un fait qui nest pas moins
certain que nimporte quel fait de lexpérience commune (quil pleuve ce
matin) ou dépreuve purement réflexive (que je sois en train décrire en ce
moment).
La prise en compte de la négativité nous
oblige donc à revenir sur lhabituelle identification de la factualité à la
positivité ontologique. On peut facilement en rendre compte : si nous imaginions les
faits toujours positifs, cest que
nous confondions la factualité (le fait dêtre un fait)
et la réalité (le fait dêtre réel).
Or ce que montrent tous ces exemples, et tous ceux qui vont suivre à propos des autres
modalités, cest que le factuel nest pas du tout assimilable au réel :
quand je dis que la neige nest pas noire (ni verte, ni bleue, etc.), je ne parle daucune
réalité daucune sorte (essayez de trouver une chose caractérisée par sa
« non-noirceur », etc. !). Je ne parle même de rien (cest la
noirceur qui est quelque chose : une qualité
) Il nempêche que jénonce
un fait !
Il ny a pas de faits possibles : seulement des choses ou des états
de choses. Lillusion du contraire vient de ce quon les confond fréquemment.
Je dis que la pluie de ce matin était possible puisquelle
a été réelle : je me représente sa
possibilité comme la condition de sa réalité. Mais dire la même chose à propos du fait quil pleuve
na aucun sens parce que, sagissant des faits, il ny a pas de différence entre ce
que je me représente et rien. Tout tient à cette distinction cest-à-dire à la
représentation qui compte, ou qui ne compte pas.
Quand la représentation compte autrement dit quand la question est celle du représenté en tant que tel, alors la possibilité conditionne
la réalité (il faut dabord être possible pour ensuite être éventuellement
réel), mais quand elle ne compte pas, alors lidée de cette précession na
aucun sens. Cest que la possibilité est une catégorie expressément
représentative, puisquelle consiste à ne pas être contradictoire dans son concept et ne pas contredire ce quon sait par ailleurs de létat du monde. Je puis
donc prendre lidée dun fait, par
exemple quil pleuve, et lui attribuer la possibilité, par exemple quil soit
possible quil pleuve, mais je me serait placé dans la priori de la
représentation et je parlerai par conséquent dautre chose que du fait dont lenvers
est précisément que la représentation ne compte pas. Pourtant il est bien question de
vérité. Oui : il y a des vérités dans lordre représentatif comme ailleurs
le meilleur des exemples étant évidemment celui des vérités mathématiques (il
est vrai que la somme de 2 et de 3 est égale à 5 ; il est faux quelle soit
égale à 7). Caractérisée par une incontestable réalité représentative une
possibilité peut donc constituer un fait à quoi il soit légitime de revenir comme à un
irrécusable, mais ce sera un fait de représentation Il est donc bien question de faits
mais pas de ceux dont on croyait parler : de faits spécifiquement représentatifs.
Ainsi, pour cet exemple, la question sera celle du
fait quil peut pleuvoir et absolument pas de la possibilité du fait quil
pleuve. On peut dire que la pluie est possible, ou bien que la possibilité quil
pleuve constitue un fait : cest tout autre chose quaffirmer la
possibilité du fait quil pleuve ce
qui na aucun sens. Dailleurs sil est possible quil pleuve cest
bien quil ne pleut pas, et quon na aucunement affaire à un
fait ! Autrement dit : être possible, cest précisément ne
pas être un fait.
De ce quon ne puisse pas parler de faits
possibles, il ne faut donc pas en déduire que la possibilité ne puisse pas sentendre
de manière factuelle. Cest ainsi que les compagnies dassurance basent leurs
calculs non pas sur des opinions ni sur des réalités comme on pourrait le croire quand
on reste enfermé dans lidée de la positivité ontologique (lidée dun
risque en soi na certes aucun sens et dautre part ce qui a eu lieu ne sort pas
de son propre temps pour déterminer ce qui pourrait avoir lieu), mais bien sur des faits de
possibilités (et non des possibilités de faits, lesquels en loccurrence seraient
les sinistres). Si jappartiens à une catégorie de conducteurs dont les
statistiques montrent quelle est plus quune autre sujette aux comportements
dangereux, je ne pourrai opposer aucun argument à lemployé qui me demandera de
payer une surprime : « nous ny sommes pour rien : regardez les
chiffres et vous constaterez vous-même que
le risque est plus grand en ce qui vous concerne ! ». Dans la vie quotidienne,
nous ne cessons de tenir comptes de tels faits, comme quand on prend un imperméable pour
aller se promener : cest un fait quil
peut se mettre à pleuvoir (fait de la possibilité, donc).
La même raison qui exclut la possibilité de la notion de fait exclut la nécessité. Il y a certes des faits dont par
ailleurs nous pouvons, et même devons, pointer la
nécessité (par exemple faire des études de météorologie, cest apprendre à voir
des nécessités dans les intempéries là où tout le monde voit de la contingence), mais alors cest bien en tant que choses ou états
de choses que nous les appréhendons (la pluie, la neige, etc.) et absolument pas en tant que faits (quil
pleuve, quil neige, etc.). Car on explique les choses alors que les faits, on les
constate. Et si on les explique, comme il arrive souvent que nous devions le faire, cest
à la condition la plupart du temps irréfléchie de les avoir converties en choses. Lingénieur
de la météo expliquera, lui, la pluie de ce matin laquelle est non pas un fait
mais une chose ou un état de choses.
Doù nous reconnaissons quun fait est forcément contingent alors
même que sa réalité (comme chose ou comme état de choses, donc) ne fait quun avec sa nécessité. On le
constate ou on ne le constate pas : et si ce nest pas le cas, toutes les
prévisions du monde (« pas derreur possible : ce doit être le
cas ! ») ny changeront rien. Et même si tout se passe comme prévu, il
faut malgré tout constater que cest le
cas.
Ce quon vient de dire permet de répondre
à la question du statut temporel des faits, le futur étant représenté par nous comme lordre
de leur possibilité, et le passé comme celui de leur nécessité.
Soulignons
dabord le paradoxe. Le passé et le futur ne sont rien : nulle part dans lunivers
je ne peux trouver la bataille dAlésia ni le Noël de lannée prochaine.
Parce quils ne sont absolument rien dautre que le souvenir ou lidée que
nous en avons, et que cest avant tout de réduire à rien le représentatif que le
fait se définit, il semble que nous devions en conclure quil ny a pas plus de
faits passés quil ny a de faits futurs : seulement la représentation de
tels faits. Pourtant cest un fait que César a conquis la Gaule, et cen est un
autre que le premier jour de lannée prochaine sera un samedi.
La symétrie nest déjà pas si évidente,
car il se pourrait que lannée prochaine narrive jamais alors quil est
impossible que la guerre des Gaule nait pas eu lieu ! On a souvent opposé la
contingence du futur, dont on ne peut parler quen termes de probabilités même
quand il sagit de vérités a priori comme celles du calendrier (ce nest pas
parce que lunivers a existé jusquici quil doit exister une seconde de
plus et les théories qui démontreraient le contraire ne seraient de toute façon
que des théories), à la nécessité du passé qui ne peut être que ce quil est et
dont un savoir factuel parfait est idéalement possible. Car là est
bien la question : la nature factuelle du savoir quon peut avoir de lun
et de lautre. Voici la réponse quon est tenté de donner à la question des
faits extérieurs au temps de lactualité : rien dans le cas du futur, tout dans celui du passé. Plus simplement :
on peut avoir raison ou tort à propos du passé, alors que cette alternative na
aucun sens à propos du futur. Bref au passé les faits, au futur lidée des faits.
Cette conclusion est-elle correcte ?
Si le critère du fait est toujours celui dont
nous sommes partis, à savoir la spécificité de la constatation relativement à laperception
en général, elle ne lest pas. Peut-être pleuvra-t-il demain[1] ? je nen
sais rien. Ce qui est sûr, en tout cas, cest que je ne peux pas constater
quil
pleut demain. Mais puis-je constater
quil pleut hier ? Pas
davantage ! Ce que je peux constater, cest quil y a encore des traces de
ce qui sest passé hier ou il y a mille ans, mais on parle alors dautre chose.
Il semble donc quon ne puisse pas plus approprier à la factualité lidée du
passé que celle du futur. Et de toute façon labsurdité grammaticale de lénoncé
constituait déjà une réponse suffisante : la question nétant pas celle davoir
constaté (souvenir) ou de devoir constater (anticipation) mais seulement de constater
(fait), on se trouvait forcé demployer des formules comme « il pleut
demain » et « il pleut hier », qui sont en tant que telles des aveux de
non-sens. On pourrait sarrêter là.
Sauf que nous avons découvert entre temps une
équivalence qui change tout : celle du fait et du vrai ! Doù cette voie
inédite : on va distinguer le passé et le futur en senquérant de ce qui est vrai
et de ce qui ne lest pas. Est-il vrai, oui ou non, quil pleuvra demain ?
Impossible de répondre. Est-il vrai, oui ou non, quil a plu hier ? Là, aucune
difficulté : oui, cest vrai ! La symétrie est rompue et nous retrouvons
lopposition du fait et de lidée du fait, puisquà propos de demain je
ne puis disposer que de lidée quil pleuvra tandis quest avéré le fait quil a plu hier.
Le motif de cette distinction est clair : alors
que je sais idéalement tout du passé,
je ne sais rien du futur. Or si je ne sais rien du futur, ce nest
pas à cause dune ignorance à laquelle il me suffirait de remédier, mais tout
simplement parce quil ny a rien à savoir rien nétant arrivé que je puisse situer à
une date à venir (demain, dans trois jours, dans mille ans). Par exemple je ne connais
pas le résultat du tiercé hippique de dimanche prochain, non pas parce que je manque de
moyens pour obtenir cette information, mais tout simplement parce que la course de
dimanche prochain, nayant pas eu lieu et ne devant peut-être jamais avoir lieu, ne
saurait avoir de résultat. Il ny a donc rien à connaître.
On dira quil y a des prévisions certaines
ou du moins quasi-certaines, comme dans lexemple idéal dune date de
calendrier, ou dans lexemple empirique dun phénomène astronomique simple
(une éclipse de soleil, etc.). Bien sûr, mais il faut appliquer ce quon vient dapprendre
à propos de la nécessité, et répondre quon a changé dobjet : le fait
nest plus celui dont on parlait (quil pleuve demain, quil y ait une
éclipse de soleil dans deux siècles) mais sa nécessité. Et certes, on peut dire que dans
la réflexion, qui est un lieu comme un autre, certaines
nécessités, en tant que telles, constituent des faits (cest un fait, par exemple,
que la division de 6 par 2 donne 3). Or de quoi une nécessité est-elle la
nécessité ? Dun
état de choses, et pas du tout dun fait (exemple : soleil occulté par la lune tel
jour à tel endroit dans deux siècles), puisquun fait dont la nécessité paraît
établie, il faudrait encore le constater cet établissement nayant dès lors pas compté (autrement
dit : il sagissait dun état de choses et non pas dun fait).
Voici largument décisif : on peut dire « cest un fait quil a
plu hier » parce que la proposition « il a plu hier » est vraie.
Peut-on dire alors que la proposition « il pleuvra demain » est vraie ?
Non, et pour la raison quon vient de dire : ce nest pas que jignore
la réponse à la question « pleuvra-t-il demain ? », mais cest que
cette question na tout simplement pas de
réponse, quand bien même un ordinateur infaillible aurait établi quil ne peut pas
ne pas pleuvoir demain : il faudra encore constater
que cest le cas, si on ne veut pas se contenter de croire à la prédiction.
Passé ou futur : le même néant dans les
deux cas, même si nous avons des raisons dessayer de nous faire croire que les
jours heureux ne sont pas tout à fait passés, et quil ne revient pas tout à fait
au même, pour ceux que nous avons aimés et qui ont changé notre vie, dêtre morts
et de nêtre jamais venus au monde. Il ne sagit là que de représentation
(riche dans le cas du passé, pauvre dans le cas du futur). Que je cesse de le dénier et
je reconnaîtrai ce qui est vrai : César, qui a existé et sur qui nous savons
beaucoup de choses, nest pas plus réel que tel individu de lan dix-mille dont
je me donne lidée pour loublier aussitôt (chacun nest que lunité
actuelle dun certain savoir). Par contre, cest un fait que César a existé, et que lautre
individu nexiste pas !
Quelle conclusion tirer de cela ? Elle est
simple : ce nest aucunement de réalité
quon parle quand on pose la question de ce que cest quêtre un fait,
mais seulement de vérité. Il est habituel de les confondre ; on a compris que la
notion du fait était celle de leur distinction.
Passons-donc maintenant aux faits qui avèrent
cette distinction en ayant davance mis entre parenthèses toute dimension de
réalité. Or mettre la réalité entre parenthèses, cela sappelle réfléchir.
La réflexion est linstitution comme
propre de lespace de la signification, et en ce sens le « lieu naturel »
de lidéal. Il y a des faits idéaux, par exemple que la somme des angles du
triangle soit égale à deux droits, comme il y a des faits empiriques, par exemple quil
pleuve en ce moment. Lobjectivation consiste à réduire les seconds aux premiers et
a pour emblème le morceau de cire cartésien. Objectiver, cest donc réfléchir et
la belle description de la cire quon réduit à sa réalité substantielle de pure
spatialité reste le modèle de linstitution dun ordre factuel. La cire
apportée de la ruche na pour propriété vraiment essentielle que la géométrie dont elle relève quand, avec la
nécessité davoir une forme déterminée, la chaleur dissipe ses qualités dêtre
sonore, odorante et colorée. Ces propriétés purement idéales constituent autant de faits quand on les énonce. Le paradoxe de la
réflexion est donc flagrant : elle constitue des faits dans lordre de lidéalité,
alors que cest expressément à lencontre de lidéal que le fait est
mentionné comme tel.
On cesse dêtre surpris quil puisse
y avoir des faits là où il ny a pas de réalité quand on a compris, comme nous
venons de le faire, que la question du fait nétait aucunement celle dun type
de réalité. On accepte même que la disjonction de ces ordres constitue la définition
de la réflexion qui consiste à faire valoir
la question de ce qui est vrai pour elle-même, cest-à-dire à lencontre de léventualité
quon la confonde avec celle de ce qui est réel. Si donc on reconnaît la
pertinence de cette définition et si lon nous a accordé plus haut de faire
équivaloir la mention du fait avec celle du vrai (dire le fait, cest dire le vrai
et réciproquement), alors on admettra la nature
intrinsèquement réflexive du fait. Quest-ce à dire ?
Dabord que le caractère
« abyssal » du fait soppose à ce quon pourrait nommer dans un
premier temps[2] la platitude de
lêtre : on a déjà souligné quil ny avait pas dêtre de lêtre
(il y a seulement un être de létant) mais que cétait un fait, pour le fait,
dêtre un fait, que cétait un nouveau fait que ce fait soit un fait et
ainsi de suite à linfini. Alors quon se le représente comme une positivité
stupide et inerte quand on le confond avec un type de réalité métaphysiquement
subsistant (en oubliant que cette subsistance devrait bien constituer un fait !), nous apercevons que la mention du fait ne fait quun
avec la réflexivité elle-même, puisque le fait nest justement pas une chose
subsistante dont la réflexivité serait la structure ou la principale propriété, mais seulement la réflexion de ce quil nest
pas, à savoir létat de choses. Car que reste-t-il si vous supprimez létat
de choses afin disoler le fait ? la même chose que si vous supprimez le savoir
dont on se représentait quil devait relever (comme la géométrie euclidienne dans
lexemple des angles du triangle) : rien ! Ce rien est le fait lui-même.
Cest très concret, et on va le montrer en
redoublant non pas lêtre (cela donnerait lessence) mais létant au
moyen de la simple répétition de sa mention, dont le principe est habituellement de ne
rien signifier. Si en effet je dis « une rose est une rose », dune
certaine manière je ne dis rien ; mais dune autre, je dis que pour une rose,
être une rose, cela constitue non pas une éventualité ou même une nécessité logique
(celle de la tautologie) mais bien un fait !
Et contre ce fait, personne ne peut rien et notamment moi qui vient de le faire
apparaître en produisant cette répétition.
La condition de tout cela est la réflexivité intrinsèque du fait. Car il est
bien évident que je ne pourrais constituer aucun fait par ma seule réflexion (je
pourrais seulement constituer des idées, dont la notion est lautre de celle du
fait) si la nature du fait nétait pas déjà
la réflexion. On le voit très bien en prenant nimporte quel exemple, qui sera
dautant meilleur quil sera plus trivial et commun : quil pleuve ce
matin. Où est la réflexion, demandera-t-on, en dehors de lénoncé qui indique le
fait en question ? En ceci que cest bien un fait, ce que je viens dindiquer en pointant comme un fait quil pleuve ce matin : cest
un fait que la pluie de ce matin constitue un fait, et ce fait même constitue un nouveau fait sans qui jy aie rien ajouté, parce quil
appartient à la notion du fait quelle soit en même temps, et inséparablement,
celle de la factualité du fait.
Ainsi peut-on dire quun fait nest tel quen excès factuel à
lui-même, comme lindique dans notre langue le jeu de lindicatif et du
subjonctif quon peut toujours mobiliser pour accentuer cela (cest un fait que
le fait soit un fait ; cest un fait
que ce qui nest pas un fait ne soit pas un fait).
Pour signifier lexcès qui conditionne lidentité,
et même si nous le faisons sans nous interroger sur ce que cela implique, on parle de
vérité, notamment de manière adverbiale On peut dire ainsi quun fait nest un fait quà être vraiment un
fait. En somme cest le même de nêtre
pas vraiment un fait et de nêtre pas du tout un fait. La réflexivité
intrinsèque du fait est donc lattestation de son identité au vrai : le fait nen
est un quà lêtre en vérité, quà
être vraiment un. Quant au vrai, personne nignore
quil ne lest quà lêtre vraiment (le pas vraiment vrai, cest
le douteux, et lapparemment vrai, cest le faux)[3].
Mais la
réflexion nest pas simplement « pure » au sens où la constitution dune
idéalité (par exemple le cercle, en opérant un passage à la limite à partir de lexpérience
dune multitude de choses rondes), ou au sens de la structure de la vérité, elle
est aussi empirique et donc, quand elle se donne ses objets, imaginative. Les
fait peuvent donc être purement internes à limaginaire, et à limaginaire
le plus débridé et le moins réaliste, sans
être eux-mêmes des faits imaginaires. Car un fait imaginaire (par exemple quil
fasse beau ce matin) est tout ce quon voudra mais en tout cas pas un fait (de
fait : il pleut !)
Pour montrer avec
encore plus dévidence lextériorité des notions de factualité et de
positivité, on envisagera le paradoxe supplémentaire que serait, aux yeux dun
réaliste naïf, la reconnaissance de faits purement
conditionnels :
dans le domaine conditionnel aussi le statut de factualité
peut être reconnue, car ce quon indique, en pointant non pas la réalité mais la
possibilité dune condition, cest bien un fait spécifique. Imaginons que je
désire un objet qui coûte une certaine somme constituant tout mon avoir, mais que sur le
chemin de mon achat je sois tenté par un autre objet aperçu dans la devanture dun
magasin. Eh bien dans cette situation purement
virtuelle quest la tentation, je me trouve confronté à un fait : cest un fait que si je dépense mon argent
pour ceci, je ne pourrai plus acheter cela. Aucune tergiversation possible : ce nest
pas une interprétation que je donne de la situation, une opinion que jémets, mais
bien un fait que je mentionne et auquel je suis
aussi durement confronté que je puis lêtre à un fait aussi matériel que la pluie
qui se mettrait à tomber pendant que je réfléchis. Nous avons bien affaire à un fait
irréductible, alors quon aurait pourtant raison de dire que tout se passe dans ma
tête (je nai encore rien acheté : je suis arrêté devant le magasin en train
de réfléchir).
Forçons le
paradoxe en arguant de faits conditionnels passés et même négatifs. Cest par
exemple un fait si javais dépensé mon argent hier je ne pourrais plus moffrir
lobjet qui me fait envie aujourdhui (sous entendu : mais je ne lai
pas dépensé donc je dispose encore de cet argent). Là encore tout se passe dans la
tête et il narrive absolument rien. Mieux, même : tout repose sur lidée
quil nest rien arrivé (je nai pas fait dachat hier) de sorte quune
condition positive bien que purement virtuelle
peut être admise et certes elle doit lêtre : ce nest pas une
idée, mais bien un fait ! De même, cest un fait parfaitement incontestable
que Brutus naurait pas pu participer au meurtre de César sil sétait
trouvé à Athènes ce jour-là ! Pas la moindre trace dexistence dans léventualité
quon pose ainsi et pourtant cest un fait.
Mais il faut
aller plus loin et reconnaître des faits irréductibles à la constitution quon en
opère actuellement, des faits qui sont aussi certains dans lordre de limaginaire
que dautres le sont dans la réalité mondaine. Nest-ce pas un fait, par
exemple, que le chien de Tintin sappelle
Milou et non Azor ? Ce fait est absolument certain, définitif et irrécusable,
puisque rien ni personne ne peut ni ne pourra rien y changer : ce chien qui nexiste pas sappelle ainsi et
pas autrement ! Personne ne songe à mettre sur le même plan le réel qui est
tout et limaginaire qui nest rien, mais tout le monde doit reconnaître quils
autorisent lun et lautre la même mention du fait comme tel, cest-à-dire
en tant quirréductible à tout ce quon
en peut penser : quon imagine la neige être noire ne change rien au fait
quelle est blanche, exactement comme la
désignation du chien de Tintin comme Azor ne changerait rien au fait quil sappelle Milou.
On peut pousser
encore largument de limaginaire comme ordre de factualité en montrant que larbitraire
le plus « subjectif » peut sajouter à lirréalité la plus
flagrante sans que cela empêche celui qui sy livre de mentionner des faits absolument authentiques. Puisque cest un
exemple de fait que le chien de Tintin sappelle Milou, il
suffit dimaginer nimporte quoi pour quaussitôt apparaisse un domaine
où il soit non pas simplement possible mais inévitable
de mentionner
des faits. Larbitraire et linstantanéité ne
sont aucunement exclusifs de la « factualité ». Ainsi inventé-je à
linstant, cest-à-dire contre la consécration
historique et culturelle qui pourrait donner à Tintin et à Milou un semblant de
réalité, un héros qui sappelle Toto et dont lanimal familier, un
ornithorynque, sappelle Kiki. Or que lornithorynque de Toto sappelle
Kiki, voilà
un fait contre lequel rien ni personne, y
compris Dieu en admettant quil existe, ne
peut définitivement rien ! Moi-même, dailleurs, je ny
peux rien : voudrais-je modifier son nom que, pour léternité, le fait est que cet animal qui nexiste pas se
sera appelé Kiki. Car
des fait, on peut indéfiniment en produire comme le ferait un scientifique établissant
de nouvelles corrélation, mais bien en inventer et de la manière la moins réaliste qui soit. Par
exemple : si la Chine avait encore un empereur et si jétais cet empereur, cest
un fait que je serais un personnage considérable. Pur fantasme (moi, empereur de
Chine ?!), bien sûr. Nempêche que, hors de tout réalisme, je viens dindiquer
un fait que personne ne peut récuser !
Des faits comme
celui-ci, aussi irrécusables et incontestables que les évidences les plus communes et
les mieux admises, nimporte qui peut en inventer autant quil
veut à chaque instant en restant parfaitement
indifférent aux contraintes de la réalité : ils simposent à jamais, et ne
relèvent pas dune factualité inférieure ou différente de celle de la pluie de ce
matin ou de la sempiternelle course de la terre autour du soleil. Cela vaut aussi pour les
domaines qui, comme tels, sont des gisements indéfinis pour la production de faits. Inventez une discipline, aussi sérieuse ou
fantaisiste que vous voudrez, et vous aurez par là même autant de faits que vous
voudrez dont elle sera littéralement la production. Une discipline est en ce sens
une machine à produire des faits, puisque ceux-ci la suivront alors quon aurait
imaginé quon linstituait afin de les étudier. On peut donc admettre lindéfinie
production de disciplines farfelues qui constitueraient autant dhorizons
pour des faits qui nen seraient pas moins irrécusables. Et ainsi de suite. Pour
être inventé, un fait ne laisse pas den être un et bien sûr la
question quil pose est celle du réalisme non pas de linvention mais du fait
dont elle est linvention
Combinons les
hypothèses du fait conditionnel et du fait imaginaire. Mentionnons alors ce dernier fait,
tout
aussi irrécusable et incontestable que les autres : non seulement
Brutus nétait pas à Athènes au moment de la mort de César, mais
il nétait pas non plus sur la planète Mars ! Affirmation
farfelue, on laccorde. Mais ce jugement ne change rien au fait que Brutus nétait
pas sur la planète Mars ce jour-là : toutes les moqueries quon nous adressera
ne pourront rien changer à son caractère irrécusable et définitif (nous sommes sûrs
que les explorateurs de cette planète ne trouveront sur elle aucune trace du passage de
Brutus).
Personne ne dira
jamais quun fait négatif ou conditionnel, et a fortiori un fait farfelu, constitue
une réalité, un moment du monde, puisque rien nest
donné, que rien ne sest passé : on
est dans le pur domaine des pensées, dont lidée est précisément ce à lencontre
de quoi on a pourtant lhabitude de définir les faits.
Lexclusivité
à lontologie devient flagrante quand la négation porte sur ce qui est
expressément ontologique, cest-à-dire sur lêtre en général ou, pour être
concret, sur lexistence, et quon obtient ainsi lindication dun
fait. cest-à-dire quelque chose à propos de quoi on puisse finalement avoir raison
ou tort. Cest bien un fait, nest-ce pas, que ni Tintin ni Milou
nexistent ? Un fait
qui nest pas moins certain et avéré que nimporte quel fait positif de lexpérience
commune ! La non existence, qui comme telle nest quune idée, eh bien la
réflexion peut à bon droit en faire advenir la
mention comme celle dun fait !
Bref, il nest
pas besoin dêtre réel pour relever du domaine des faits, ni même besoin dêtre
quelque chose, tant au sens proprement ontique (question de ce qui est, devrait ou
pourrait être) quau sens ontologique (question de lêtre) : je puis
aussi bien dire « cest un fait quil ny a rien dans cette
boîte » que dire « lexistence en général est un fait » voire
même, pour aller jusquau bout dans ces notions qui avèreront lultime inconsistance
ontologique de notre notion, dire que « le non être de ce qui nest pas
est un fait ». Et certes, ce sont bien les
tout premiers faits que le premier des philosophes, Parménide, a jugé utile de nous
faire remarquer : « létant est, le non étant nest pas ».
Si une confusion est possible avec les moments de la réalité quand on parle des faits positifs (par exemple que la lampe soit posée sur la table est un fait et un aspect de mon cabinet de travail dans sa réalité), elle cesse absolument de lêtre quand les faits quon mentionne sont négatifs, conditionnels et farfelus, puisquon peut aussi bien dire quà chaque fois il ne sagit de rien. Par où lon découvre que non seulement la question du fait déborde la question de la réalité (lirréel ne comprend pas moins de faits que le réel), mais encore il déborde la question de lêtre puisque ce qui nest rien ne suscite pas moins dassertions en termes de faits que ce qui est quelque chose. Lénigme du fait est donc aussi bien celle dun réalisme qui saccommode, à la limite, dune abolition de la positivité ontologique dont il semblait que nimporte quoi dût dabord relever : cest celle de lindifférence à la question de lêtre ou, si lon préfère, de lextériorité à lontologie.
On ne peut donc aborder la question du fait quen récusant non seulement son habituelle identification au réel voire même à létant, mais encore lévidente nécessité de devoir toujours parler de quelque chose et non pas de rien, puisque cest dans la forme de cette alternative que nous mettons en uvre la tautologique a priorité de lêtre. Très concrètement : il faut que nous nous préparions à la surprise de devoir reconnaître des faits, cest-à-dire de lirrécusable, là où il ny aura pas de réalité et même là où il ny aura rien ! Comment ce qui nest rien peut-il se donner comme absolument irrécusable, produire sur la représentation un effet dinanité, et simposer dune manière telle quon lui reconnaisse comme premier caractère dêtre « têtu » ?
La résolution de ce paradoxe, et donc le secret de la notion quil va nous falloir amener au jour dans ce quil suppose et ce quil implique et surtout dans lindication de ses exactes conditions de validité, cest lidentification du fait au vrai, de la factualité (le fait dêtre un fait) à la vérité (le fait dêtre vrai).
Lêtre est un fait alors quon ne peut pas dire linverse, de sorte que la question du fait est aussi celle de lantériorité à lêtre dont la reconnaissance de ce dernier doit forcément procéder, puisquil est vrai (cest un fait) quil y a de lêtre. Lidentification au vrai et non au réel ni même à létant permet ce que la croyance habituelle en sa positivité rendrait incompréhensible : que ses caractères dêtre négatif, conditionnel ou farfelu soient parfaitement indifférents alors quils auraient dû être rédhibitoires.
La question est donc de savoir ce quil faut entendre exactement quand nous parlons de léquivalence de la factualité et de la vérité. Nous lavons rencontrée dans le discours (dire le fait, cest dire le vrai et réciproquement), mais le propre du fait est bien de renvoyer le discours à rien Et donc aussi davérer que le vrai est irréductible voire même indifférent à tout ce quon en peut dire.
Doù ce paradoxe méthodologique que la question du fait est en même temps inhérente à celle du discours (le fait, cest ce quon dit) et indifférente à cette dimension qui reste « subjective »... Bref, quentendons-nous exactement par « vrai » pour quon puisse, dans le discours et hors de lui, confondre légitimement cette notion avec celle du fait ?
[1] Aristote prend un autre exemple, à propos des futurs contingents : y aura-t-il une bataille navale ?
[2] Dans un premier temps seulement. Car limpossibilité quon réfléchisse lêtre (si on le réfléchit, ce nest plus lêtre mais lessence) peut aussi bien se lire comme léchappement toujours déjà opéré de lêtre à lui-même, et donc comme une autre forme dinfinité : une infinité négative, par opposition à linfinité positive du fait. Concrètement : lêtre nest que son propre retrait, létant devant alors se comprendre comme reste.
[3] Que lapparemment vrai soit le faux ne permet pas de dire que le vrai doit être réellement vrai selon lopposition habituelle de lapparence et de la réalité, puisque cest expressément de ne pas se confondre avec celle la réalité que la notion de vérité peut se constituer dans son caractère réflexif. En dautres termes, si la vérité devait être réellement (et non pas vraiment) la vérité, cela signifierait que par vérité on entend une des structures de la réalité, laquelle ne relèverait donc pas de la vérité puisque ce serait au contraire celle-ci qui relèverait delle.