Qu'est-ce qu'un fait
La notion du fait est la plus réaliste de toutes. Mais on ne peut laffirmer sans sinterroger sur ce qui est implicitement signifié de cette manière. Au sens le plus étroit et le plus commun, est réaliste celui qui traite tout sur le modèle des choses, lesquelles existent en elles-mêmes par opposition aux objets qui dépendent de notre pensée : ce caillou quon a ramassé sur la route est une chose, par opposition au triangle qui est lobjet que se donne le géomètre. On se représente alors que lindépendance, la subsistance, lindifférence sont les traits des premières, par opposition à la dépendance, la non subsistance et à la docilité « transcendantale » des seconds. Et certes, il ne dépend de personne que le caillou quon a trouvé soit ainsi plutôt quautrement, tandis que si le géomètre choisit des axiomes différents, y compris les plus contraires à lévidence, son objet en deviendra tout autre, la réalité quon lui prêtait nétant que celle de laxiomatique dont il relevait. Pourtant ce même géomètre peut adopter une attitude réaliste envers son objet : il en étudiera dautant plus aisément les propriétés quil fera comme sil sagissait dune chose, en sefforçant doublier quil est une création continuée de lesprit, quelque chose en somme de très proche de ce quon rencontre en rêve. De fait, justement, il ny a de triangle, avec les propriétés très particulières quon lui reconnaît, que pour autant quun géomètre pense quil y en a un... Lidée dêtre réaliste est donc méthodologique plutôt quontologique : sauf à partir dune réflexion artificielle et arbitraire à laquelle personne ne pourrait adhérer (idée quon vivrait dans un monde de pures apparences, etc.), on na pas à vouloir être réaliste envers un caillou trouvé sur la route (on lest spontanément), alors quil est pour ainsi dire inévitable que le mathématicien choisisse de lêtre envers les abstractions dont il entreprend de dégager les propriétés.
Que le réalisme soit une attitude plus quune métaphysique, cest pourtant ce que la plus réaliste des notions paraît non pas contester mais mettre en question, puisquelle consiste avant tout à poser que le subjectif ne compte pas : « adoptez lattitude que vous voulez, croyez ce que vous voulez sur la nature du réalisme : de toute façon les faits sont là et vous ny pouvez rien ! »
Etant celle de lirrécusable, cette notion est celle de linanité des distinctions réflexives et dabord de celle quon vient de faire. En ce sens il serait naïf dopposer le réalisme spontané de celui qui trouve un caillou sur la route au réalisme méthodologique du géomètre qui veut découvrir et non pas imaginer de nouvelles propriétés à un objet dont par ailleurs il sait très bien quil est constitué par les règles quil sest données. Ce qui a été trouvé sur la route et ce que la réflexion a construit relèvent du régime commun : cest par exemple un fait que ce caillou est blanc, et cen est un autre que la somme des angles dun triangle soit égale à deux droits, quoi quil en soit par ailleurs des nécessités subjectives. Et certes, on aurait très bien pu ne pas voir ce caillou (il aurait quand même été blanc), et un mauvais raisonnement eût pu nous faire croire que la somme des angles du triangle était égale à trois droits ou à un seul (elle aurait quand même été égale à deux droits).
Au-delà des oppositions faciles du donné et du construit, du réel et du constitué et de leur circularité stérile (le donné est forcément constitué par les conditions de sa reconnaissance, et le résultat de la construction doit bien être donné à un moment ou à un autre), la question de savoir ce que cest quun fait est celle de ce qui impose au subjectif une restriction telle que limmanence quil est pour lui-même soit reconnue par lui comme séparée dune légitimité dont le paradoxe est bien quon bute sur elle. Le faits, cest dabord ce qui fait que je nai pas raison par moi-même, cela de quoi je dois recevoir davoir raison ou davoir tort, cela qui mautorisera à penser ceci plutôt que cela et donc ce sans quoi je suis, au sens juridique, un incapable. La réflexion assume cette brutalité, dautant plus flagrante quelle peut être énoncée par un autre : « ce que vous pensez ou rien, en droit, cest pareil ! » Cest dire que la question du fait met en avant un réel dont on voit bien quil na pas simplement statut dextériorité pour la pensée qui simagine autorisée delle-même, mais doffense [1]! Et certes, nous ladmettrons quand, les faits étant avérés, nous invoquerons une croyance là où nous pensions pourtant avoir été sujet dun savoir (« ah, vous avez raison : je croyais que ») : nous avouerons la faute davoir involontairement opté pour limaginaire quand la question était celle de la réalité.
On revient alors au paradigme des choses : serait réaliste celui qui, même ne sagissant pas de choses (on vient de citer des idéalités), conserve lapproche qui vaut pour les choses. Les choses, on constate quelles sont là, tandis que les idées, les concepts, les images, il faut les produire dans sa tête la différence étant en somme celle de ce qui est objectif et de ce qui est subjectif. Sauf que si le donné est toujours construit et le construit forcément donné, ainsi que lenseigne la plus plate des réflexions, on ne voit plus comment cette distinction pourrait être autre chose quune naïveté, un point de vue denfant ! Dès lors faut-il mettre en question cette identification, par le mot, de lattitude réaliste à ladoption du modèle des choses : linjonction de traiter, par exemple, les faits sociaux comme des choses revient bien à dire que les faits sociaux, et donc peut-être les faits en général, ne sont pas des choses
Quil pleuve ce matin
est un fait, et cest ce que nous voulons comprendre. Il faut donc cerner la
question, autrement dit ne pas se tromper dobjet. Et lobjet de linterrogation,
précisément, est le fait quil
pleuve, non pas la pluie. Lopposition est
très concrète : cest la pluie qui arrose le jardin, pas le fait quil
pleuve. Car la pluie nest pas un fait ; ce qui est un fait, cest quil
pleuve. De même cette lampe nest pas un fait ; les faits, cest quelle
existe, quelle soit posée sur la table, quelle ait un abat-jour bleu, etc.
Inversement quil pleuve ou que la lampe ait un abat-jour bleu, etc., ne constitue
pas autant de choses, ni même de sortes de choses, parce que le concept quon sen
formera ne sera pas la constitution dune essence unique mais de plusieurs (par
exemple : lampe, abat-jour, couleur bleue, relation dappartenance) dont il
faudra que nous maintenions réflexivement le lien, lequel devra ensuite donner lieu de notre part à une affirmation (un fait : que la lampe ait un
abat-jour bleu). Cest quil ny a rien à constater dans une chose, sauf, précisément, à
vouloir mentionner un fait mais alors ce nest plus de la chose quon parlera.
Car même en allant au plus simple, je ne « constate » absolument pas cette lampe : ce que je
constate, au moins, cest quelle existe et cela, cest un fait, bien différent de la lampe elle-même (cest
un fait et non pas une lampe). Voudrais-je, à linverse, chosifier le fait (que la lampe existe, quelle soit
posée sur la table, quelle ait un abat-jour bleu, etc.) cest-à-dire men donner réflexivement le
concept, que je ny parviendrai jamais : je
naurai quune idée (lidée que la lampe existe, lidée quelle
est posée sur la table, lidée quelle a un abat-jour bleu) ! Or quest-ce
que le fait, sinon justement cela qui réduit à rien lidée quon en a ?
Et quest-ce que la notion du fait, sinon
ici celle de cette réduction ?
Le fait que la lampe ait un abat-jour bleu, cest
ce qui réduit à rien la pensée que je puis
avoir dune lampe ayant un abat-jour bleu : je le croirais rouge ou vert ou je
me représenterais la lampe comme dépourvue dabat-jour que cela reviendrait exactement au même puisquon
appelle précisément « fait » ce qui fait que le subjectif (la pensée, le
savoir, lidée, lopinion, la croyance, le désir, la crainte, etc.) ne compte
pas. Autrement dit, que la pensée soit ceci ou
quelle soit cela, relativement au fait, ne fait aucune différence. Par contre lassertion
deviendrait absurde si on lappliquait à une chose : que mon concept soit différent (stylo et non pas lampe) et cela change
tout, car alors je parle dune autre
chose (je parle dun stylo et non pas dune lampe) ! La corrélation de la différence et de laltérité
définit la chose (pensée différente donc autre chose) alors que cest leur disjonction qui marque le fait pour la réflexion
(pensée identique ou différente, cela revient au même). Dans la réflexion, cette
disjonction est la marque de la transcendance propre du fait qui nest donc
pas la même que la transcendance de la chose. Une chose nest pas un fait, et un
fait nest pas une chose.
Appliquons ce que
nous venons dapprendre à la réalité du monde. Quand je considère une chose au
sens large (cette lampe, la mondialisation de léconomie, etc.), jidentifie
son être à une extériorité qui me permette den parler de diverses manières et daccepter
davance la possibilité dautres discours à leur propos. Le trait essentiel de
la chose est quelle transcende
le point de vue
quon a sur elle pour que, précisément, ce soit sur elle quon
ait un point de vue. Ainsi puis-je voir cette table du dessus, mais aussi du dessous si je
me penche, de profil si je méloigne, en parler dun point de vue esthétique,
dun point de vue économique, et ainsi de suite. La chose relève ainsi dune
transcendance quon peut convenir dappeler réelle pour signifier quelle reste extérieure aux points de vue qui sexercent sur elle, et qui peuvent donc être
indéfiniment renouvelés. Ainsi les mêmes choses peuvent constituer à travers le temps
des objets pour des disciplines différentes. Sur une chose ou sur un événement (qui en
ce sens est une sorte de chose) une infinité de points de vue peuvent sexercer, forcément
compatibles entre eux puisquils sont autant de perspectives uniment offertes par
cette chose. Dire quune chose est transcendante,
cest dire quelle est la même chose
dans la diversité des perspectives quelle offre ou, si lon préfère, cest
dire quelle est le sujet de cette
diversité, laquelle est donc une dune
unité qui est par conséquent non pas lêtre
(dont on peut plutôt concevoir la dispersion) mais létantité
de la choses (le fait quelle soit un étant).
Sagissant
des faits, il semble quon puisse utiliser la même notion de transcendance, puisquil
est toujours possible de porter sur eux des jugements quon pourra ensuite rectifier,
attestant par là quils sont restés les mêmes quand nous changions dattitude
ou de points de vue. A peine est-il besoin de dire quils peuvent sentende de
manière intersubjective, cest-à-dire constituer lobjet commun dune
diversité dinterlocuteurs.
Or
cest exactement le contraire qui est vrai et
pour une raison décisive qui est quun
autre point de vue ne peut concerner quun autre fait de sorte que cest à avoir confondu davance et par
principe les faits et les choses quon pourra ensuite essayer de se faire croire que
les mêmes faits peuvent donner lieu à des points de vue différents. Cest que la
perspective qui conditionne le fait ne peut pas être distinguée de sa réalité exhaustivement considérée : un fait social
ou médical nen est un que pour le sociologue ou le médecin, sujets à chaque fois
définis par une perspective singulière exclusive.
Cest dautant plus évident que le domaine considéré est plus éloigné de lexpérience
commune. Quand je dis que légalité des angles du triangle à deux droits est un
fait, je ne fais rien dautre que mentionner la perspective euclidienne
au sens où je ne mentionne absolument pas un fait qui serait donné (cette
égalité) en indiquant par ailleurs le point de vue
qui permet den prendre connaissance (la perspective euclidienne), et qui devrait
alors être contingent. Non : le point de vue et le fait sont proprement constitutifs
lun de lautre : que les angles du triangle soient égaux à deux droits nest pas quelque chose sur quoi la géométrie
euclidienne aurait un point de vue particulier, mais cest cette géométrie même.
La même illusion réflexive qui faire croire à la réalité substantielle des faits (ce
seraient des sortes de choses métaphysiquement données auxquelles on aurait toujours
mission de revenir) fait imaginer que des points de vue sont pris sur eux. Rien de plus faux : supprimez
le point de vue qui est en même temps un savoir au sens dune compétence (dans cet
exemple la géométrie euclidienne), et il ne reste rien, absolument rien, de ce quon aurait voulu
isoler et sur quoi on aurait pu envisager de faire porter dautres points de
vue : rien, pas même son idée (sans
la géométrie euclidienne, lidée que les angles du triangle soient égaux à deux
droits na aucun sens) ! Par contre, vous pouvez distinguer le point de vue et la
chose en mettant le point de vue entre parenthèses, il vous restera toujours la chose en
soi et son idée qui est alors celle du noumène.
Bien sûr, la
détermination de cette chose et de son idée ne pourra se faire que dans lénoncé
dun fait, par exemple scientifique, de sorte quon est renvoyé à la première
nécessité. Mais sur le principe et cest ce que nous voulons indiquer ici
la différence est radicale : dun
côté il y a un reste et de lautre il ny en a pas. La chose est toujours
quelque chose dautre que la perspective qui sexerce sur elle, et cest ce
quon exprime par les notions kantiennes de chose en soi et de noumène ; le
fait nest rien dautre que cette
même perspective.
Doù cette
double conséquence, capitale pour notre enquête : 1) il ny a pas de faits en soi alors même que
leur notion est celle de ce qui simpose à lencontre de toute disposition
subjective, et 2) le propre dun fait est de ne pas être pensé alors
même quil apparaît comme exhaustivement intelligible, au sens où il nest
rien dautre que lintelligence elle-même (le fait que les angles du triangle
soient égaux à deux droits nest pas lobjet de la géométrie euclidienne, mais cette
géométrie même). Cest évidemment ce
double paradoxe que nous devrons avoir résolu, puisque cest en lui, concrètement,
que réside lénigme du fait.
On va retrouver
la double impossibilité pour le fait dexister en soi et dêtre pensé quand
on loppose à la chose non plus de lextérieur, comme on vient de faire, mais
de lintérieur. Commençons par indiquer que la transcendance des choses nest
pas simplement lextériorité à la représentation quelles partagent avec les
faits : cest
avant tout leur extériorité à elles-mêmes, quon peut encore appeler transcendance
interne. Rien là que de très évident : ce qui fait la chose, par
exemple cette lampe qui est posée sur ma table en ce moment, cest quelle soit
une
chose. La transcendance propre de la chose, autrement dit sa transcendance à elle-même et pas
seulement à ma pensée, est donc son
extériorité interne, si lon désigne ainsi sa distinction relativement à une essence qui soit
expressément la sienne. La structure fonctionne dans les deux sens : ma lampe nest elle-même dans sa singularité quà
être une lampe, mais dautre part ce nest
pas une lampe qui est sur ma table mais bien ma lampe (celle-ci, liée à tel et tel souvenir,
etc.). La chose a donc pour être sa transcendance interne entendue en même temps comme
le rejet et limplication de luniversel qui lidentifie. Dabord luniversalité :
je vais au magasin acheter une lampe ; puis
le rejet de cette universalité, qui va constituer une existence : ce nest pas
une lampe en général ni nimporte quelle lampe que je ramène, mais celle-ci ; enfin luniversel
concret que nous actualisons en reconnaissant lessence dans la
singularité : cest une belle lampe, vous ne trouvez pas ?
Lessence
étant, comme dit Hegel, la « réflexion de lêtre », il revient au
même de remarquer cette structure ontologique et de dire, en langage de sujet, que laperception
dune chose est toujours déjà engagée sur le chemin
de la réflexion.
Ce mouvement assure sa singularité (Kant ajouterait : par le biais du schématisme, mais peu
importe ici), laquelle singularité nest dès lors pas un statut inerte et positif
mais une transcendance, celle dêtre une chose et non pas une
idéalité. La « réalité » au sens étroit dêtre une chose est donc
le rapport toujours déjà engagé de la singularité du « ceci » vers luniversalité
réflexive de lessence, de sorte quelle est en même temps la nécessité pour
son sujet forcément singulier quil soit également universel. Cest moi qui
vois ma lampe, mais je ne la vois quà
reconnaître en elle une lampe, cest-à-dire
quà avoir sur cette universalité un point de vue qui soit littéralement celui de nimporte qui
(le point de vue de la pure réflexion, celui pour qui il y a les nécessités
objectives). Mon point de vue dépasse sa propre singularité quand je vois ce que nimporte
qui verrait à ma place (une lampe), en
même temps quil y revient (cest cette lampe attachée à tel souvenir de ma
vie), avant dopérer pour lui-même un rétablissement où luniversel est
maintenu à distance bien que sa nécessité ait été satisfaite (je suis content davoir
une lampe si singulière).
Cela étant, cest
dune lampe réelle que je parle, dune
chose et non de lidée de lampe, signifiant ainsi que la nécessité de luniversel ne cessera jamais dinsister.
Par exemple si la lampe tombe en panne : une lampe, ça doit produire de la lumière,
or celle-ci nen produit pas ! Et de toute façon la lampe reste en insuffisance
relativement à sa propre universalité (cest ce quon vient dappeler linsistance
de cette dernière) puisquelle risque toujours
de tomber en panne même quand elle fonctionne parfaitement. Dès lors
reconnaîtra-t-on comme propre à la chose sa transcendance par rapport à son essence ou,
si lon préfère, son inégalité à celle-ci. Voilà par conséquent le propre de
la chose : la nécessité toujours maintenue
barrée quelle soit à la hauteur de sa propre nécessité, la chose ayant alors pour être son insuffisance
ontologique. Rien nest donc réel, au sens dêtre une chose, quà
être cerné dune universalité qui est indistinctement sa vocation et son
échec : létant est élancé depuis toujours vers luniversel quil
est proprement, mais cest en vain, à cause de cet universel même que le fini ne
peut pas égaler parce que cet universel nest
que néant (forcément : si ma lampe ségalait à luniversalité de
son identité de lampe, il ny aurait plus de lampe du tout). Pour nous, si lon
revient à ce dont lessence était la réflexion, cela signifie que nous sommes à
la fois lêtre de tout, lêtre en général (pas de différence,
subjectivement parlant, entre ces deux vérités : « tout est »,
« je suis », ET linadéquation à cette nécessité (cest
vrai : je ne suis que moi)[2].
Or cette
transcendance quon peut subjectiver comme une sorte de négociation de lexistence
avec luniversel et qui fait la chose, elle ne concerne en rien le fait. Plus
concrètement : je peux répondre à la question de savoir ce que cest que la pluie, mais je ne peux pas définir le fait quil pleuve autrement quen my
tenant : il pleut ce matin ; que puis-je vous dire dautre ? Pas que
je suis déjà engagé dans luniversalité de ma position réflexive, en tout cas,
parce qualors ce nest pas du fait quil pleut que je parlerais, mais
seulement de la pluie (qui certes est une
pluie). Prenez nimporte quelle chose et vous constaterez que vous êtes déjà en
train de luniversaliser (cette lampe est une lampe) ; prenez nimporte
quel fait (que labat-jour de cette lampe soit bleu) et vous constaterez au contraire
que vous êtes cantonné à lui, quil nest exemplaire de rien, quil ne
participe daucune essence que vous ne pouvez en somme jamais le
dépasser vers une idéalité qui serait sa vérité en termes de savoir. Ainsi lidée
de lui donner comme existence son inadéquation à cet universel na pas de sens puisque le fait na pas dexistence (contrairement
à ce qui vaut pour la chose, la suppression de la perspective est sans reste, en ce qui
ne concerne). Cette alternative du rapport à luniversel (oui pour la chose, non
pour le fait) est très concrète : la chose est déjà et encore
sa propre universalité, de sorte quon ne se tient jamais à lépreuve quon
en fait parce quon était déjà auprès de son idée avant même de lavoir
rencontrée[3], ainsi que
Platon la professé de diverses manières. Par contre le fait, lui, on sy
tient... On traduira cette opposition en disant quon a lexpérience de la
chose, mais que lon éprouve le fait (on obtient la notion dépreuve en
retirant lidée de savoir à celle de lexpérience).
Du fait, et précisément parce que je my tiens à lencontre de toute éventualité duniversalité cest-à-dire de savoir, jatteste la singularité. Ce nest pas la même que celle de la chose, faite de son élan vers luniversel impossible (sa réalité serait lanéantissement de la chose : la lampe en soi qui ne serait ni celle-ci ni celle-là) En référence au tout premier caractère du fait par là même expliqué on nous permettra de lappeler une singularité butée pour signifier que le fait est essentiellement stupide : à linstar de ladolescent que ses parents essaient de raisonner, il réduit à du bruit les arguments les plus clairs, les raisons les plus précises, les indications les plus intelligentes (il attend juste quon cesse de parler pour se retrouver là où il na jamais cessé dêtre : exactement au même point). La singularité du fait ne soppose pas à luniversalité en général, mais à lélan inégal vers elle qui caractérise la chose : vers quelle universalité, par exemple, pourrait tendre le point de vue du géomètre qui constate légalité des angles du triangle à deux droits ? Ma lampe est une lampe, mais on ne peut rien avancer danalogue en ce qui concerne le fait que les angles du triangle soient égaux à deux droits : il en est ainsi, et voilà tout. Il ny a donc pas de communauté dessence entre les faits, alors que les choses se constituent expressément dy appartenir (voici une lampe, et en voici une autre). Un fait napprend rien sur un autre fait, contrairement à ce qui se passe dans le domaine des choses (« ah oui : jai déjà eu une lampe comme celle-ci, je sais que linterrupteur est fragile ») et a fortiori des idées qui sengendrent entre elles. Mais on la dit : la mise entre parenthèses de la perspective ne laisse rien : pas même lidée ! On a donc une singularité en quelque sorte pure : je vous parle de ce fait-ci (quil pleuve) et non pas de ce fait-là (que la somme des angles dun triangle soit égale à deux droits), sans quon puisse les ranger dans une communauté de signification autrement que dans une réflexion qui les aurait échangés contre leur idée (lidée dun fait nest pas un fait). Cest cette distinction de lidentité propre et de lessence qui, en fin de compte, le constitue ontologiquement comme un fait et non pas comme une chose. Un fait a une identité mais pas dessence.
Le fait nest pas une chose, il nest même pas quelque chose, car ce dont il ne reste même pas lidée quand vous suspendez le savoir qui le concerne, on ne dira jamais que cest quelque chose. Rien là que de très concret et cest précisément ce caractère dêtre concret pour ce qui nest rien (le comble du réalisme, en somme) qui constitue le problème que nous avons à résoudre : que le fait simpose, quon bute sur lui, quil donne limpression dêtre aussi matériel et irréductible quun caillou, mais que dautre part il ne sagisse de rien quand on parle de lui. Car mentionner un fait nest pas mentionner un fait : cest seulement dire quil en est ainsi ou que cest le cas ! Dailleurs voyez vous-même : prenez le fait que la lampe est sur la table en ce moment et, pour lexaminer en tant que tel, faites abstraction de la lampe, de la table, et aussi de la relation idéale « être sur ». Que vous reste-t-il ? Rien. Cest-à-dire le fait lui-même (ma lampe sur la table ? cest en effet le cas) ! Nous le disons clairement : il en est ainsi et voilà tout. Cela signifie quil ny a rien dautre à considérer et que cest bien là que gît lénigme du fait. Reprenons lindication qui est maintenant son énoncé : il ny a pas de faits en soi, et un fait nest jamais pensé (quand il lest, cest quon parle en réalité de lidée de ce fait).
Il semble pourtant possible de rendre consistance lidée contradictoire dune transcendance sans transcendant en considérant que le fait est tout simplement létat de choses : ni la lampe ni la table, par exemple, mais la position de la lampe sur la table. Dans un état de choses on a bien affaire à cette irréductibilité au subjectif que réclame la notion, en même temps quon satisfait à la condition paradoxale qui vient dêtre dégagée, à savoir que le fait ne soit rien (ôtez la lampe et ôtez la table, il ne restera rien de létat de choses mentionné).
Hélas, cette solution si facile et si conforme à lopinion commune (et aussi à celle de bien des dictionnaires) est tout simplement fausse, comme le montre nimporte quel exemple, dès lors quon est attentif à ne pas mélanger, dans la parole et donc dans la pensée, le fait avec lidée du fait. Reprenons notre exemple : que la pluie soit une chose, et que le fait, ce soit quil pleuve. Eh bien létat de choses, ce nest ni ceci ni cela : dans cet exemple, cest de leau en train de tomber du ciel. Quelle différence avec le fait quil pleuve, demandera-t-on ? celle-ci : de leau en train de tomber du ciel est lobjet dune idée avec laquelle je peux jouer, que je peux affecter de tous les degrés de vraisemblance ou de probabilité, et que je peux combiner sur différents plans avec beaucoup dautres par exemple si je suis en train de rédiger un scénario de film (quel est le meilleur effet : que le ciel pleure avec les amants séparés, ou au contraire quun joyeux soleil montre lindifférence du monde, accentuant par là même leur solitude ?) Certes, je puis par ailleurs définir la pluie par la mention de cet état de choses : de leau, le ciel, et leur rapport. Mais justement : cest la pluie que je définirai alors, pas du tout le fait quil pleuve. Car la pluie aura été conçue et imaginée, alors que le fait quil pleuve, lui, donne lieu à une constatation. Il va de soi que cette distinction vaut dans tous les ordres, notamment idéaux : légalité des angles du triangle à deux droits est un état de choses, quil ne faut absolument pas confondre, en tant que tel, avec le fait que les angles dudit triangle soient égaux à deux droits !
Il est évident quentre le fait quil pleuve et létat de choses constitué par de leau tombé du ciel, il ny a pas de différence réelle : seulement une différence existentielle, puisque le premier terme vaut seulement comme détermination matérielle dune idée que, par ailleurs et cest bien là toute notre question le fait quil pleuve viendra éventuellement concrétiser. Tout fait est un état de choses, évidemment, mais linverse nest pas vrai et cest justement en cela que réside la difficulté dont on peut aussi bien dire quelle est celle de la spécificité de la constatation par rapport à toute autre forme daperception.
Pour nous, lirréductibilité du fait à létat de
chose a une traduction concrète dont on peut donner
indication en opposant le caractère plan de létat de choses au caractère
réflexivement abyssal du fait. Cest quun état de choses nest pas son
propre redoublement, parce que si vous dites que létat de choses est un état de
choses vous parlez en réalité dun fait,
cest-à-dire justement de ce à quoi on entendait opposer létat de
choses. Celui-ci est en ce sens sa propre immédiateté, ne pouvant être réfléchi quà
être constitué en fait de second degré.
Mais le fait, lui, nest de ce point de vue rien
dautre que sa propre infinité, puisqu'être un fait est encore un fait ou, si lon préfère, puisque
la factualité (le fait dêtre un fait) est elle-même de nature factuelle ! Cest
un fait que le fait est un fait, et ainsi de suite à linfini. Notion abyssale, par
conséquent, indéfiniment réflexive. Par
contre leau en train de tomber du ciel, ne se redouble pas : cest de leau
en train de tomber, et voilà tout. Telle est, transposée en termes de structure, lopposition
de lidentité et de lessence cest-à-dire de limpossibilité de ne
pas se tenir au fait et de la nécessité de lavoir toujours déjà dépassé.
Le fait nest pas une
sorte de chose et nest même pas un état de choses. Un point de vue sexerce
sur le fait mais celui-ci ne survit pas à sa mise entre parenthèses, et létat de
choses en quoi il consiste nest finalement que la détermination de lidée,
laquelle est très précisément ce que le fait se définit de récuser en premier. La
notion quon a présentée comme la plus réaliste de toutes ne renvoie donc à rien,
et cest bien à le reconnaître quon peut commencer à poser la question du
fait sans tomber dans les naïvetés dun réalisme non critique. Car maintenant la
question accède à sa véritable dimension qui est celle dune critique du
réalisme. Celle-ci passe par lintelligence dune notion qui soit celle dune
butée du subjectif au sens large et donc, au sens éminent, du savoir. Savoir ou pas,
pour les faits, cela ne change rien. Et pourtant un savoir est une perspective et si vous
le suspendez il ne reste rien dont il aurait été supposé être le savoir. La notion épuisée par son statut dêtre la plus
réaliste de toutes est donc celle dune contradiction
entre limpossibilité que le savoir compte et limpossibilité quil y ait
jamais autre chose que le savoir. Et cest à la résoudre quon mènera ce
que nous venons dappeler une critique du réalisme.
La question nest donc
pas celle de dénoncer lillusion que serait la croyance aux faits. Outre son manque
de dignité (le relativisme est lidiosyncrasie des « derniers
hommes » : ceux qui « clignent de lil » en signe quils
ne sont plus dupes de rien), la posture qui consiste à montrer que le donné est en
réalité du construit et que le naturel est en réalité de lhistorique méconnaît
son propre statut, qui est de recouvrir lillusion dénoncée par cela même qui est
dénoncé comme illusoire (cest un fait que
le donné nest que du construit, que le naturel nest que de lhistorique)
en un mot à mentir en toute sincérité. Donné ou construit, naturel ou
historique : la question nest pas là mais dans le droit quon a, dune
manière générale, daffirmer et pas simplement de dire.
Car là est lenjeu de
linterrogation sur le fait et donc, pour nous, le chemin de la critique du
réalisme. Voici son indication dans sa plus grande clarté : on peut dire tout ce quon veut mais on ne peut
pas affirmer nimporte quoi.
Trouver pourquoi, cest non seulement avoir répondu avec exactitude à la question de savoir ce que cest quun fait, mais cest avoir assuré le réalisme du discours contre le ressentiment de ceux qui, tout contents de pouvoir dénoncer, « oublient » par là même que la question du réalisme nest pas du tout celle dun réel substantiellement donné et qui attendrait dans les limbes de la réalité dêtre dévoilé par nos dispositifs de connaissance, mais uniquement celle dune responsabilité. Car dire nimporte quoi, cest être irresponsable.
La question du réalisme nest donc pas celle dune subsistance métaphysique à quoi il faudrait croire, mais uniquement celle de distinguer entre la responsabilité et lirresponsabilité. Cela, on ne pouvait lavancer quà la condition davoir commencé par écarter lillusion métaphysique, précisément, celle qui consiste à ramener la question du réalisme à celle de la généralisation du modèle de la chose ou de létat de choses.
[1] Dun point de vue généalogique, il ne serait pas absurde de faire équivaloir lidée dêtre réel et celle dêtre offensant, ce qui ne lest pas laissant la subjectivité à lillusion quelle est sur soi sa propre autorité.
[2] Réflexive avant même de lêtre, la conscience peut donc posséder la chose en réalisant sa structure et la sienne comme la même. Cela permet la connaissance, par opposition au savoir qui est au contraire lentreprise de son évitement.
[3] Forcément : je ne puis voir cette lampe quà reconnaître en elle une lampe, autrement dit luniversel.