La particularité du fait est le caractère non transcendant de sa transcendance : il est irréductible au savoir quon a sur lui (et cest bien en quoi il est un fait et non pas une simple idée), mais il est par ailleurs constitué par le savoir dont il relève : cest par exemple un fait social, un fait astronomique, un fait géométrique, etc.. Supprimez le savoir que ce discours met en uvre et il ne restera rien du fait qui était pourtant irrécusable. Pas même pas son idée ! Le savoir une fois supprimé ou mis entre parenthèses non seulement il ny a rien, comme fait, mais encore il ny a jamais rien eu. Mais alors de quoi parle-t-on quand on dit ce quon sait ? Est-ce la même chose de dire ce quon sait ou de parler de ce dont on a le savoir. Bref, le fait, dont la notion est expressément celle de lirréductibilité au discours qui le dit, a-t-il statut de référent ?
Ces questions où la notion de fait trouve à se problématiser ne disent pas une contradiction mais un statut : celui de la distinction entre ce quon dit, tout entier épuisé par le dire, et ce quon affirme dont lidée est très précisément que cela neût pas été moins le cas si on ne lavait pas affirmé ! Le fait nest absolument pas ce qui est dit : seulement ce qui est affirmé. Pour penser le fait il faut se demander ce qui distingue une affirmation dun simple énoncé.
Voici la réponse, dans sa première forme : on peut dire tout ce quon veut, alors quon ne peut pas affirmer nimporte quoi.
Le paradoxe de notre notion est précisément quon nait pas à chercher le fait ailleurs que dans la nécessité pour savoir quil soit savoir de quelque chose. Le fait est donc le su et rien dautre. Cela signifie que ce quon sait, en tant quon le sait, cest un fait, et quinversement il suffit de savoir pour avoir pointé un fait.
Le su, personne naurait lidée de lidentifier à linconnaissable ; mais personne non plus ne le confondrait avec le connu. Le fait qui est lobjet du savoir nest pas la chose qui est lobjet de la connaissance.
Un exemple dans une discipline idéale fixera les notions et débrouillera les confusions que notre habituel manque de réflexion sur la réflexion nous fait faire presque inévitablement. Je peux mentionner un élément de la connaissance du carré quand je mentionne comme un élément distinctif de sa définition (par opposition au rectangle) légalité de ses côtés. Mais celui qui rédige une démonstration de géométrie, et qui se trouve par là même engagé dans une attitude réflexive, peut prendre comme argument le fait que deux côtés adjacents du carrés sont égaux (ces segments seraient par ailleurs les rayons de cercles dont cet argument établirait alors légalité). On voit bien que dans un cas on aura affaire à une connaissance géométrique qui vise lobjet prenant alors statut de chose, et dans lautre à un savoir qui vise le fait que lobjet soit tel ou tel.
Contrairement à ce quon pourrait croire, le représenté nest jamais un fait mais toujours une chose dont un changement dattitude de conscience pourra seul opérer léventuelle conversion en fait : dans le langage des actes de conscience, il nest pas du tout équivalent de mentionner la pluie (une chose dont on a la connaissance) et de dire quil pleut (un fait dont on a le savoir) !
La question du statut référentiel du fait se tient donc dans cette exclusivité : le su ne doit pas être confondu avec le représenté. Du représenté il ny a rien à dire, puisque je ne pourrai jamais parler que de la représentation que je men fais. Mais du fait, jai à dire tout ce que je sais ! Là où il ny a pas de savoir, il ny a pas de fait ; et inversement il y a des faits là où le savoir est avéré quel que soit ce savoir.
La distinction de la connaissance et du savoir est claire : il ny a que dans la seconde éventualité que se pose la question de la vérité ! La question de la connaissance nest rapportée à celle de la vérité que par abus (précisément : quand on confond connaître et savoir), alors que cette relation est constitutive de celle du savoir.
Cette lampe, à quoi je me réfère quand jen parle, nest pas un fait. Ce qui en est un, cest quelle soit posée sur la table ou, au minimum, quelle existe. La lampe sur la table non plus nest pas un fait, pas plus que la lampe existante : cest seulement une idée, par exemple de décoration ou dachat. Ce qui est en un, cest que cette lampe soit sur la table, quelle soit existante. Pour quoi ? parce que cela seul relève de la vérité ! Donnons la formule, pour penser à partir de cette distinction la transcendance non redoublée qui définit le fait par opposition à la chose dont on voudrait, dune manière qui reste par principe inessentielle, obtenir la connaissance : on a une connaissance de ce qui est réel, mais on a un savoir de ce qui est vrai.
Les apories de la constitution nont de sens que par cette opposition : il serait parfaitement absurde dadmettre que la chose en soi échappe définitivement à la possibilité dêtre connue si lon ne savait pas depuis toujours que la question de la connaissance na jamais été celle de la vérité et donc que le connu (par opposition au su) nest nullement identifiable au vrai, mais seulement au réel au sens bien sûr où la notion de réalité diffère dune eidétique à lautre (la réalité de lobjet des mathématiciens nest pas du même ordre que celle dun caillou, dune personne ou dun héros de roman). Par contre, quand lobjet est celui du savoir, alors oui, il est le vrai ! La nature du fait est quil soit su, dès lors que seul un savoir avéré a droit au titre de savoir. Une hypothèse, une opinion, une croyance, etc. ne constituent pas des savoirs parce quils ne sont pas susceptibles dêtre vrais ni dailleurs faux, tant quils ne se présentent pas comme des prétentions de savoirs (par exemple la croyance religieuse, quand on ne la confond pas avec laffirmation de lexistence de la divinité correspondante).
On aperçoit très bien dans la corrélation du fait et du savoir dans ceci que la vérité soit toujours seconde : elle doit avoir été conquise sur léventualité de lerreur ou de lillusion, sinon elle nest pas. On traduit cela en disant quun fait nen est un quà être établir et donc son savoir avéré. Un fait qui nest pas établi nen est pas un : seulement lidée ou limpression dun fait, cest-à-dire très exactement cela à lencontre de quoi la notion de fait se constitue !
Car établir le réel, on voit bien que cela na aucun sens.
Cest que le savoir nest jamais savoir du réel, qui lui est aussi étranger quindifférent, mais seulement du vrai : de ce que le savoir, sil est légitime, aura établi comme ordonnant depuis toujours la téléonomie quil est pour soi. En quoi cest bien du fait quon parle. Il ny a rien à dire du réel comme tel (le savoir de son repérage serait savoir du vrai sur cette question du réel, pas savoir du réel). Par contre du vrai, il y a quelque chose à dire : cela précisément qui constitue le savoir. Dire le fait, et énoncer le savoir sont le même. Quand ce quon énonce est un fait alors on sait ; et quand on sait, dès lors que cest de manière satisfaisante, alors ce quon énonce est un fait.
Indiquons cette exclusivité en langage subjectif : un fait est une vérité, alors quun état de choses est une idée.
Réfléchissons cette distinction et rapportons-la au langage. On dira ainsi quun fait nest pas du tout ce que pose un énoncé en tant quénoncé (précisément : on peut dire tout ce quon veut!), mais uniquement ce que pose un énoncé vrai en tant quil est vrai, autrement dit en tant quil constitue un savoir. Car le fait est bien lobjet du savoir en tant que savoir : cela dont il revient exactement au même de dire, quand il saccomplit comme savoir, quil constitue le fait ou quil sy rapporte !
Le fait semble pouvoir être identifié au référent parce quon imagine que ce dont on parle, autrement dit ce à quoi on se réfère pour en parler, est toujours un fait. On imagine aussi que la notion du fait désigne ce qui fournit son contenu au discours. En quoi on confond les faits avec les choses ou les états de choses, lobjet du discours vrai avec lobjet du discours qui ne lest pas ou qui na pas à lêtre. Ainsi découvrons-nous quà lénoncé qui se réfère forcément à une réalité (même un « bouc-cerf » nest pas rien, puisquon peut en parler) soppose le savoir qui se réfère, lui, a un fait la spécificité de cette référence étant quelle en soit en même temps la constitution. Penser lirréductibilité du fait au référent revient donc à le saisir à travers la nécessité, pour le savoir, quil soit vrai. Telle est lopposition du fait au référent que la question de la transcendance factuelle soit non pas celle de la réalité mais de la vérité. Bref, la vérité disjoint le fait que pose le savoir avéré et le référent dont la notion vaut pour le savoir en général.
La question du fait na jamais été celle de la réalité à quoi les paroles se réfèrent, mais celle de ce que posent les énoncés qui sont vrais. Cela revient à dire que le fait et le référent ne peuvent pas être confondus à cause de la nécessité dans laquelle se trouve le savoir (qui a pourtant un référent) de devoir encore être vrai. La cause de toute cela, cest donc la valeur de vérité des propositions quon peut avancer, et qui énoncent alors, mais alors seulement, autant de faits même négatifs, conditionnels ou farfelus.
Lexemple du meurtre de César par Brutus a montré quune même réalité peut sentendre comme une pluralité de faits, absolument irréductibles les uns aux autres. Que Brutus ait tué César est un fait, que César ait été tué par Brutus en est un tout différent, quà cet instant ce ne soit pas Pompée que Brutus ait tué en est encore un autre, et ainsi de suite. Pourquoi ? parce quà chaque fois il sagit de vérités différentes ! Un fait, quand on lindique dans le langage du subjectif, autrement dit de la réflexion qui en reste à elle-même, est une vérité. On peut dire ainsi : cest une vérité, quil pleuve aujourdhui, que la somme des angles dun triangle soit égale à deux droits, et ainsi de suite. Une vérité nest pas du tout la même chose quune mention, par exemple celle du meurtre de César par Brutus, dont on pourrait à la limite imaginer quil constitue une pièce dun roman dont on ne saurait plus sil serait dhistoire fiction ou de science-fiction (comme par exemple le Maître du Haut Château de Dick) : on aurait donc un référent, mais aucun fait (dans cette hypothèse, il ne serait pas vrai que Brutus ait tué César).
Mais il faut aller plus
loin dans la pensée de cette distinction et remarquer quun fait peut être exclusif
de toute référence, au sens où il ne désignerait aucune réalité du monde. Si je dis
par exemple « cest un fait que Tintin nexiste pas », je dis une
vérité que nul ne pourra contester, mais quel est le référent de mon discours ?
Une non existence ? Mais cest quoi, une non existence ? pas quelque chose,
en tout cas, ni un état de choses : je nai parlé de rien de réel en
disant cette vérité. Par ailleurs on a déjà remarqué quun unique
événement pouvait sentendre comme une pluralité de faits. Un même référent
peut sentendre comme aucun fait ou au contraire comme une pluralité de faits, alors
même quon se trouve dans une parfaite équivalence sémantique cest-à-dire
dindication référentielle.
Donnons la règle :
un savoir qui nest pas tautologique peut porter sur le même référent, il
posera des faits différents si les vérités dont il prend acte sont irréductibles.
Telle est la raison pour laquelle on peut parler de faits négatifs, conditionnels ou farfelus : dans ces ordres, il ny pas moins de vérités que dans le domaine des affirmations positives, puisquil y a des savoirs négatifs, conditionnels ou farfelus. Cest quun savoir na pas besoin dêtre positif ni sérieux cest-à-dire référé à une réalité qui lui serait préalable pour être létablissement de faits : il suffit quil soit vrai.
Et certes, chaque savoir a sa manière dêtre vrai : la vérité en géométrie ne se confond pas avec la vérité en théologie, laquelle nest pas non plus de même nature que la vérité en matière de morale (exemple : mentir est toujours mal, même sil arrive quon doive le faire pour éviter des maux qui seraient encore pires) ou en matière desthétique (exemples : la baie de Naples est belle, La légende des siècles est sublime). Mais cela constitue autant de manières, pour les faits, dêtre des faits.
Il ny a donc pas seulement des faits négatifs, conditionnels ou farfelus, dont il serait absurde de dire quils sont les référents mondains des propositions qui les énoncent (on chercherait dans la réalité des choses ou des états de choses qui « correspondraient » aux énoncés négatifs, conditionnels ou farfelus !), mais il y a encore des faits dont la nature exclut expressément quils renvoient jamais à des choses ou à des états de choses : la mauvaiseté du mensonge, du vol et du meurtre est un fait, comme en est un autre la beauté de la baie de Naples ou la laideur dune vie de cupidité.
On peut convenir, pour lopposer le fait au référent, de les faire correspondre au savoir et au « discours ». Le terme nest pas arbitraire : cest celui quemploie la réflexion quand, revenant sur le savoir, elle lopacifie et le fait valoir pour lui-même, mettant entre parenthèses la question de sa vérité. De ce point de vue le référent soppose au fait comme le discours soppose au savoir. Si je lis un ouvrage de géométrie plane ou dhistoire de France et que je les ouvre aux chapitres des angles du triangle ou de la Révolution, cest bien de ces objets quon me parlera dès le premier mot et même avant (la page de garde appartient déjà au livre ), mais comme des états de choses : le discours porte sur cette égalité, sur cette révolution. Mais quen dit-il ? voilà une autre question, qui se distingue de la première comme affirmer se distingue de dire. Et cette autre question, qui peut se limiter à celle dune confirmation (« est-il vrai que ? »), cest celle du fait ! Le fait qui est lobjet du savoir, nest absolument pas identique au référent qui est celui du discours et de cette vérité nous déduisons quun fait nest absolument pas assimilable à un état de choses.
Penser la notion de fait comme nous essayons de le faire revient donc à penser lirréductibilité du savoir au discours en tant que cette irréductibilité nest rien moins que la question de la vérité. Si complexe et argumenté quil soit, un discours produit de la signification et nest en rien concerné par la question de la vérité ; par contre, si rudimentaire et évident quil soit, un savoir entend être vrai cest-à-dire énoncer des faits. La question de la vérité et la question du fait nen font donc quune seule, de ce point de vue : sil y a de la vérité, alors le savoir des faits ne peut être réduit au discours dont par ailleurs personne ne nie quil en soit un, avec tout ce que cela implique de normativité spécifique (un discours religieux bardé de citations de textes supposés révélés nest évidemment pas normé comme un discours scientifique où tout se ramène à corréler entre elles des variables et à expliquer des mesures).
La question du fait est donc identifiable à celle de la vérité du savoir en tant quabsolument irréductible à la norme de légitimité du discours que ce même savoir est par ailleurs. Par exemple la question du géomètre nest pas dêtre satisfait davoir bien raisonné comme un pianiste pourrait être satisfait de navoir fait entendre aucune fausse note dans la suite des ses gammes : cest davoir établi ce fait massif, opaque, éternel et transcendant de légalité des angles du triangles à deux droits avec lequel il va désormais falloir compter.
La question du fait
nest pas du tout la même que celle du référent parce quil ne revient
absolument pas au même quun discours existe et quil soit vrai.
Le fait nest pas quelque chose dextérieur au discours et à quoi celui-ci aurait à être « conforme » ou « adéquat » sans quon ait jamais de point de vue, par définition extérieur à chacun des deux termes, permettant de les comparer et donc de « vérifier » leur relation (laquelle vérification devrait être à son tour vérifiée, et ainsi de suite à linfini). Et pourtant sa notion est la plus réaliste de toutes ! Ce réalisme, dès lors que ce nest pas celui du réel antérieur au savoir est donc le réalisme de la vérité. Telle est donc la question du fait : que la vérité, en tant que vérité, relève du réalisme alors que sa notion semble à première vue celle de la nécessité dune position idéaliste au sens où la vérité serait dans les têtes et dans les livres, mais en tout cas pas dans le monde.