Alors quil a pour notion la vanité du savoir tout fait en est constitué et cest seulement quand un fait est constitué dun savoir commun quon peut avoir lillusion quil est un donné naturel, comme la pluie de ce matin. Il ny a pas de fait qui ne soit un savoir en acte. Cétait par exemple un fait que la planète Uranus présentait des irrégularités par rapport à l'orbite qu'elle aurait dû avoir suivant la loi de la gravitation universelle d'Isaac Newton un fait qui en était un pour Le Verrier mais qui nétait rien pour le reste de lhumanité. Supprimez lastronomie newtonienne et vous supprimez tous les faits dont elle est lindication, et notamment celui-ci. A linverse, si lon invente une nouvelle discipline, on invente par là même dautres faits. On peut même inventer des disciplines, et de toutes sortes. Non seulement cela arrive effectivement (il naît chaque année plusieurs nouvelles branches des mathématiques et de la physique), mais encore cette idée vaut au-delà de toute vraisemblance : on peut imaginer lindéfinie production de disciplines farfelues qui constitueraient autant dhorizons pour des faits en eux-mêmes irrécusables. Par où lon constate que le réalisme du fait déborde infiniment le réalisme du réel, quelque conception quon sen fasse : dès lors quil peut être indéfiniment inventé, et de la manière la moins raisonnable, lirrécusable du fait nest en rien assimilable à quelque chose qui aurait été là de toute éternité et dont on produirait enfin le savoir. De quoi sagit-il dans ce débordement ? Autrement dit : vers quoi le savoir, en tant quil est forcément savoir du fait, est-il toujours en train de pointer ?
Dun point de vue réflexif que la question propre du vrai devra donc ultérieurement dépasser rien nest plus évident que la constitution du fait par le savoir : il suffit de prendre un exemple sans pertinence objective pour sen convaincre. Sil est par exemple vrai que le chien de Tintin sappelle Milou, autrement dit si cela constitue un fait au moins aussi certain que le parcours de la Terre autour du soleil, alors on voit bien quil suffit dimaginer nimporte quoi pour quaussitôt apparaisse un domaine où il soit possible davoir raison, et donc autant de faits. Parlons donc de produire un savoir qui nait rien dobjectif comme peut lêtre en second degré un savoir institué (il y a des « tintinophiles », etc.) Ainsi inventé-je à linstant un héros qui sappelle Tartempion et dont lanimal familier, un ornithorynque, sappelle Kiki. Que lornithorynque de Tartempion sappelle Kiki, voilà un fait contre lequel lunivers entier ne peut rien, alors quon peut à la limite imaginer quelque catastrophe cosmique par quoi la rotation de la Terre autour du soleil cesserait dêtre un fait (elle tomberait sur le soleil parce quelle aurait été percutée et que la force centrifuge liée à sa vitesse ne compenserait plus lattraction exercée par létoile). Des faits comme celui-ci, aussi irrécusables et incontestables que les évidences les plus communes et les mieux admises, nimporte qui peut en inventer à chaque instant.
Dès lors quil est indéfiniment possible de produire des faits, et les moins raisonnables à considérer (comme aussi la non présence de Brutus sur la planète Mars au moment de la mort de César), la rupture de la question du fait et de la question de la référence objective est consommée, si cette question est celle du préalable du discours sur quoi celui-ci devrait porter. Les faits négatifs, conditionnels et farfelus qui ne correspondent, en tant que tels, à aucun « état de choses », à rien dont on puisse dire quil était. Moins lobjet factuel a de rapport avec la réalité, et plus cest évident Si la Chine avait encore un empereur et si jétais cet empereur, cest un fait que je serais un personnage considérable ; exactement comme cest un fait que je ne suis pas un habitant de Sirius, ni un homme de lan 10 000. Or je le demande : en tenant des propos aussi déraisonnables, dévoilé-je quelque chose qui aurait été jusque là cantonné dans les limbes de lignorance ? Non. Pourtant chacune de ces propositions est vraie. Ce que la réflexion nous oblige donc à faire, cest renverser la perspective habituelle par laquelle on simagine être dans la vérité parce quon aurait pris en compte un certain fait, que par là même on aurait porté à la lumière et en ce sens « dévoilé ».
Doù cette
évidence que le fait nest pas le réel et que le savoir du fait nest
aucunement assimilable au dévoilement dun réel.
La réflexion traduit
cet acquis en mettant en avant la réalité du savoir. Ce nest pas du tout dexistence
quil sagit dans les faits, mais seulement de savoir. Or il importe de bien
en saisir le statut. Car le savoir, je peux certes le supposer, comme quand je parle à
quelquun (il sait au moins la langue dans laquelle je madresse à lui, et
possède en ce sens la possibilité de tout ce que je pourrais lui dire) ou quand je
travaille à la résolution dun problème (il me faut bien supposer que la solution
existe, pour la chercher), mais surtout je peux le produire en moi dans un acte de
réflexion produisant par là même les faits dont il est le savoir. Je sais
depuis deux minutes que lornithorynque de Tartempion sappelle Kiki : il
aura suffi que je prenne réflexivement conscience den avoir eu lidée
pour que jen possède le savoir, posant par là même la vérité de
la proposition qui le pose, dès lors que par « vérité » cest laccomplissement
du savoir quon entend, et non pas une « correspondance » ou une
« adéquation » à une réalité supposée, à un réel préalable et par
définition inconnaissable. Quand les faits ont été posés par des propositions
négatives, conditionnelles ou farfelues, on ne peut plus croire quils étaient en
quelque sorte tapis dans les limbes depuis toujours, attendant dêtre dévoilés par
notre parole : ils procèdent de sa vérité, si lon convient
représentativement de nommer « vraie » une parole qui satisfasse aux
exigences du savoir.
Dailleurs faites-en tout de suite lexpérience : dites des vérités, même négatives, conditionnelles ou parfaitement farfelues, et vous aurez des faits !
Est-ce à dire, de façon toute idéaliste, que ce sont nos idées qui constituent nos savoirs et par là même les faits ? Certes non, et il suffit dexaminer sa notion pour apercevoir quune idée na pas besoin dêtre idée de quelque chose. La raison en est que par « idée » on entend une exigence purement subjective, excluant par là même quelle concerne le moindre fait, même imaginaire. La réflexion sur lidée, autrement dit la prise de conscience quon vient de penser quelque chose, produit lillusion dun objet idéalement factuel quand on nest pas suffisamment attentif pour distinguer les moments intentionnels, mais en soi lidée reste étrangère à toute position factuelle. Cest dailleurs la raison pour laquelle on lénonce à linfinitif ou au conditionnel et jamais à lindicatif (mode des faits).
Voici un exemple didée pour, disons, un album de bandes dessinées dont on aurait le projet : raconter les aventures dun héros qui sappellerait Tartempion, qui vivrait avec un ornithorynque, lequel sappellerait Kiki. Voyez-vous le moindre fait, là-dedans ? Non. Sauf bien sûr si vous reprenez réflexivement ce que je viens de dire pour en faire une donnée dont vous pourrez alors considérer quelle est constituée dune multitude de faits (cest un fait que le héros sappelle comme ceci, quil possède un animal familier, que celui-ci sappelle comme cela....)
Rassemblons donc largument :
il est impossible de dire quon peut produire des faits par la force de sa pensée, parce
que penser consiste à avoir des idées et que les idées ne sont pas des positions
objectives mais des exigences subjectives. Par contre, il est toujours possible quon
réfléchisse une idée quon vient davoir et quon sen donne le
savoir, le pensé devenant alors le su autrement dit un fait (cest un fait
que Kiki est le nom de cet animal, dans lidée que je viens den avoir).
Soyons donc attentifs à ne pas confondre la pensée qui consiste à avoir des idées,
et la réflexion qui consiste à se donner des objets : dès lors que jai non
plus comme idée mais au contraire comme réflexion le savoir dun objet, alors
ce savoir est déjà en lui-même constitué de la distinction entre le vrai et le faux et
donc de la position de faits. Mais comme telle la pensée ne concerne pas les faits :
cette notion vaut uniquement pour le savoir.
Le fait, donc, cest
ce dont il y a savoir et non pas idée : quelque chose dont la nature est dêtre
su et non pas dêtre pensé. Nous retrouvons la distinction kantienne du
jugement déterminant et du jugement réfléchissant, de la désinvolture de savoir et de
la responsabilité de penser du fait et de lévénement.
Ainsi est-on contraint dinverser la perspective habituelle : il ny a pas des faits naturellement donnés et dont le dévoilement se traduirait par des vérités, mais il y a des vérités, cest-à-dire ici des savoirs qui sont légitimes pour une raison qui na pas toujours besoin dêtre empirique ni positive, et par là même il y a des faits. Et les faits sont irréductibles au savoir dans le savoir lui-même, puisquil est bien savoir de quelque chose ou, si lon préfère, puisquil est engagé dans une téléonomie dont il est dès lors nécessaire que le terme soit transcendant.
Par où lon reconnaît que le savoir se déchire lui-même : dune part, il se comprend lui-même comme étant la vérité (on le voit spécialement dans les savoirs qui ne peuvent pas être faux : les certitudes phénoménologiques, les jugements a priori, la conscience morale ), mais dautre part il a depuis toujours reconnu quil ne létait pas puisquil est savoir de son objet, cest-à-dire dun autre pour lequel il ne compte pas. Il appartient donc au savoir, en tant quil constitue toute la nature du fait, dêtre pour soi ce qui ne compte pas...
Que le savoir soit tout mais quil ne compte pas, cest ce quon peut traduire ou bien en parlant de la distinction de la vérité (la vérité nest pas le savoir, bien quelle ne diffère en rien de lui quelle ne possède aucun élément quon pourrait lui adjoindre pour quil devienne enfin la vérité) ou de lirréductibilité du fait. En identifiant le vrai au fait, le savoir le distingue et par là le fait sortir de sa juridiction alors même quil le constitue exhaustivement.
Et certes, la vérité ne sera jamais laffaire de ceux qui savent seulement de ceux qui pensent. Le savoir ne le sait pas, mais il est tout entier constitué de pointer vers cette vérité pour la seule et suffisante raison quil est savoir du fait en tant que fait.
La reconnaissance de lexhaustive
constitution du fait par le savoir interdit de le considérer comme un donné dont il
suffirait de prendre acte, alors même que le propre du savoir est de nous en fournir lidée.
Tout savoir se donne en effet pour soi comme le savoir dun préalable au moins
de droit, faute de quoi il ne serait savoir de
rien donc pas savoir du tout. Lidée habite par conséquent le savoir comme le
savoir, pour lui, de limpossibilité quil soit ce qui compte. La notion du
fait réalise cette vérité. Par vrai on nentend donc pas une entité métaphysique
mystérieusement tombée du ciel mais ce que le savoir constitue, lui qui ne compte pas
et en tant quil ne compte pas. Telle est la notion réflexive du fait.