La justice étant la restauration de la représentabilité (par exemple en dédommageant linnocent persécuté), elle a forcément pour condition que celle-ci soit originelle. Le sujet de la justice, aussi bien dans le sens de la rendre que den relever (le juge et le justiciable), est donc le sujet de la représentation : un représentant de lhumanité dont la réalité de sujet consiste à faire fonctionner la représentation, et à la restaurer si besoin est.
La justesse au contraire exclut la représentation : à ceux qui visent soigneusement et calculent scientifiquement la trajectoire sopposent ceux qui mettent en plein dans le mille presque sans y prêter attention, en se jouant pour ainsi dire de lexercice en étant simplement eux-mêmes. Car telle est la justesse quelle atteste dun sujet quand la représentation met en uvre des nécessités parfaitement impersonnelles. On obtient un résultat en maîtrisant ces nécessités cest-à-dire en se faisant leur véhicule idéalement anonyme. La justesse, cest tout le contraire : elle atteste bien dune maîtrise mais ce nest pas la maîtrise du sujet que dès lors on ne peut définir par la nécessité de ce quil a fait. Ce quil a fait, il la en quelque sorte fait de loin, facilement, par cette sorte de surabondance ignorante delle-même quon appelle la grâce ou, pour le dire plus simplement, en toute légèreté. Il est juste que les efforts dattention et de volonté soient récompensés par la réussite. Le sujet de la maîtrise et le sujet de la justice seront par conséquent le même. Le sujet de la maîtrise est lourd : il nest que lincarnation et la subjectivation des savoir de son domaine. Le sujet de la justice le sera aussi : le juge est engoncé dans ses hermines, ses perruques, son décorum, ses références darticles et de jurisprudence, exactement comme le justiciable dont linnocence ou la culpabilité ne changent rien à son accablement de principe (sil est mis hors de cause, il sortira soulagé du tribunal). Le sujet de la justesse, au contraire, est léger : un trait de plume ou desprit, quil na dailleurs pas produit mais simplement laissé tomber de sa main dans un geste désinvolte ou de sa bouche dans un sourire, a suffit.
Lopposition de la justice et de la
justesse est celle de la lourdeur et de la légèreté, donc. Or cette opposition, qui nen
voit la principielle injustice ? On se tue à étudier lhistoire des
uvres musicales et à apprendre la composition pour devenir après des décennies un
musicien trivial et besogneux, alors quà Mozart il a suffi
dêtre
Mozart.
Cest intolérable !
Quest-ce qui est intolérable, dès lors que la question de la tolérance est un redoublement de celle de la semblance (par exemple on nen restera pas au caractère choquant pour nous de certaines coutumes étrangères, mais on le surmontera en se disant que tous les humains sont semblablement constitués par leur culture) ? La réponse est contenue dans la question : ce qui est intolérable, cest quun sujet celui de la justesse, donc ne soit pas notre semblable.
On dira que cest un simple fait et que notre réaction, compréhensible en fait à cause de la structure originellement réflexive du moi, na aucune pertinence en droit. Faux. Car celui qui nest pas préoccupé par la nécessité de maintenir la semblance ne lest pas par la nécessité de maintenir la représentation par exemple la nécessité que tous les humains représentent une même idée de lhumain ou de la rétablir quand elle a été récusée ou bafouée. Il est donc indifférent à la justice. Or lindifférence à la justice suffit à donner le sentiment dinjustice, puisquon ne peut pas se représenter quun sujet quon suppose être, comme nous, de représentation soit indifférent à la représentation ! Que des gens soient indifférents à la justice ne sera donc jamais un simple fait pour nous, mais toujours en même temps quelque chose dintolérable même si la « correction politique » et la mauvaise conscience nous forcent à (nous) le dissimuler.
A la justesse, qui lest précisément dêtre indifférente à des nécessités comme celles du mérite, de la récompense, de leffort, etc., il appartient donc transcendentalement (non pas en soi mais en tant quelle est objet pour nous) dêtre injuste. Nous admirons la justesse, assurément étonnante pour le sujet de la représentation habitué à tout penser en termes de mobilisation, mais cette admiration ne va jamais sans ressentiment.
Le trio du premier acte de Cosi, dites-vous ? la belle affaire ! Mozart na aucun mérite : pour lui cétait facile ! Dailleurs il suffit découter ce passage pour en avoir lévidence et reconnaître que le sentiment de la justesse ne diffère pas, quand on considère le résultat, du sentiment de la facilité. Par contre, quun directeur de conservatoire sue pendant des semaines pour produire en fin de compte une musique de patronage, cest méritant même si tout le monde admet une lincommensurabilité esthétique avec le premier exemple. Il serait donc injuste de ne pas le récompenser, au moins par des applaudissements. Quant à Mozart, devrait-on en plus le récompenser en lui offrant des places de directeur ou de ministre ? Nest-il pas suffisamment scandaleux quil soit un génie et que les idées lui viennent sans efforts quand les autres sépuisent au labeur et ne produisent que des platitudes ? La justesse est dun côté, certes, mais la question de la justice est de lautre, personne ne peut le contester.
En effet, personne. Celui qui apprend la composition est notre semblable, puisquapprendre est à la portée de nimporte qui et que nous sommes nimporte qui, dès lors que nous nous installons dans la position réflexive. Mozart, non. Si la justesse soppose à la justice, cest donc parce à la nécessité de restaurer la normalité représentative soppose le scandale à létat pur de la contingence dêtre soi. Outré par ce scandale, le sujet commun fait tout son possible pour le faire cesser, en accentuant service des biens (« lhomme a autant besoin de justice que de pain ! ») ou, si lon préfère, lidentification de la vérité au savoir, et donc le sujet à la totalité de ses excuses. Hélas, il y a des gens que rien ne peut excuser et que la nécessité dêtre juste laisse indifférents, des gens qui ne se vouent pas à rabattre la vérité sur le savoir ni lexistence propre sur la vie humaine...
On peut pardonner à celui qui a été injuste parce quil représente malgré tout encore lhumanité dont nous nous réclamons, mais pas à celui dont laffaire na jamais été dêtre un représentant de lhumanité, autrement dit de la nécessité dêtre juste.
La justice, et donc le besoin de justice, est compréhensible puisquelle est identique à la nécessité représentative qui définit le sujet de la réflexion. Réfléchir et être en exigence de justice, cest exactement la même chose : quon le nie, et on devra nier que laffaire du sujet de la représentation soit de constituer du représentable. Celui qui agit de manière juste, on comprend parfaitement ce quil fait (et cette perfection cause le sentiment spécifique davoir affaire à quelque chose de juste). Celui qui agit de manière injuste ouvre à lalternative ou bien de trouver le critère de la représentabilité impliqué dans son action et quon ne voyait pas (par exemple : à chacun non pas selon son besoin ou son mérite mais selon la qualité de sa naissance), ou bien de rendre la situation à nouveau représentable (on le punira). La justice, dont la définition comme assurance de la représentabilité se traduit par la nécessité pratique de traiter de manière égale ceux qui sont égaux,
La justesse, au contraire, est incompréhensible : on parle de lobjet qui tombe bien, qui se met par hasard à la bonne place, et surtout du sujet en tant quil na pas agi selon sa volonté mais selon une décision quil découvre dans lobjet avoir depuis toujours été la sienne. Le sujet dont la vie est, pour lessentiel, une justesse subjective est donc principiellement scandaleux, non pas tant par la détermination quil donne à son existence que par sa décision a priori de ne pas être en vérité celui que, comme tout le monde, il se représentait être : son affaire nest pas dêtre notre semblable au sens dêtre celui que nous aurions été si nous nous étions trouvés à sa place. Comprend-on par exemple quon voue sa vie entière à lOcéan, dont on nest en rien affecté par cette évidence quil est léventualité du pire ? Bien sûr que non. Personne ne comprend Tabarly lhomme qui na pas cédé sur la promesse que les solitudes de limmensité liquide ont été pour lui. Lui nest le semblable de personne et dabord pas de lui-même, puisque sa vérité était plus forte que lui. Reconnaître cette force est un crime, aux yeux de la conscience commune structurellement auto-finalisée, puisque cela revient à attribuer la décision à lobjet (Tabarly : lhomme dont lOcéan a décidé de la vie).
Que la décision soit reconnue à lobjet alors quon se représente nécessairement quelle doit revenir au sujet, cest ce qui spécifie le sentiment de la justesse. Quand cest la note qui décide de la voix, on chante juste. Quand on veut suivre la partition, on chante faux. La justesse renvoie donc au statut de lélu est imposé par lobjet à lencontre des nécessités de la représentation, cest-à-dire de la nécessité de choisir quelquun dautre (Callas : lélue de la Norma, alors que les spécialistes attribuent une meilleure technique à Tebaldi). La justesse soppose donc à la justice comme lélection soppose au choix. La justesse est, dans lacte, le strict corrélat de lélection, dans le statut : quelque chose de scandaleux, quon a de bonnes raisons de récuser, et à lévidence de quoi on sest pourtant toujours déjà rendu.
Décrire la justesse en plaçant la décision dans lobjet, cest tout simplement désigner son sujet comme lélu. Tout le contraire du sujet quelconque quun manager omniscient aurait les meilleures raisons de préférer (un meilleur navigateur, une meilleure chanteuse, etc.). La vraie vie, cest la vie dont on est lélu. La vie commune, cest la vie quon a choisie sinon toujours de mener du moins daccepter.
Il est impossible à quiconque de se mettre à la place de celui dont la vie est faite de justesse parce quil est lélu de son objet (Tabarly : lélu de lOcéan, par opposition à un individu quelconque ayant choisi dêtre marin). Lélu identifie sa nécessité à sa contingence : la raison de son élection, cest quil soit lui et non pas quelquun dautre. Tout le contraire de quelquun qui aurait été choisi, dont la nécessité serait celle du savoir de linstance qui laurait choisi : Untel a été choisi pour occuper tel poste parce quil était le plus compétent (ou parce quil était le mieux vu du directeur, le plus intriguant, etc. peu importe), de sorte quil est toujours possible de sidentifier à lui : si moi aussi javais cette compétence, jaurais pu être choisi, et je laurais nécessairement été si ma compétence avait été supérieure. Entre ceux qui ont été choisis et nous, la différence est toujours la même : le savoir, puisque cest lui qui constitue le préférable comme tel. Cest dire quentre les candidats il ny a pas de différence (ce sont les places qui diffèrent : celui-ci premier et celui-là second) et quaucun des candidats nest un sujet singulier. La consigne donnée au recruteur est en effet toujours claire : on prendra nimporte qui dès lors quil satisfera au critère de sélection (par exemple : il sera le plus compétent). Le choisi, donc, cest littéralement nimporte qui et cest pourquoi nous avons tous notre chance, dès lors que nous acceptons de devenir des représentation du critère (par exemple on étudiera longtemps afin dacquérir une grande compétence, ce qui est par principe à la portée de nimporte qui).
Lélu, cest exactement le contraire. A la question « pourquoi lui ?», il ny a pas de réponse sinon la tautologie (« parce que cest lui ») ce qui est proprement scandaleux au regard des exigences de la représentation cest-à-dire au regard de nimporte qui. Or « nimporte qui », sujet de la réflexion, cest précisément le sujet de la justice ! Lélection, parce quelle récuse la logique du choix autrement dit la justification, est linjustice portée à son comble : non plus linjustice causée par de mauvaises raisons mais linjustice causée par le refus de toute raison. Or récuser la nécessité des raisons, même mauvaises (par exemple quUntel ait obtenu le poste parce quil était parent du directeur), cest récuser la semblance dont la justice est lexigence : la nécessité que tout de lhumain puisse être représenté. Dès lors cette récusation du savoir en quoi consiste lélection est-elle nécessairement objet de la haine du sujet du savoir, cest-à-dire de nimporte qui. La haine dont nous parlons est donc une haine transcendantale, ou plus exactement cest la haine en quoi le transcendantal consiste.
Transcendantal, en effet, cela signifie : inhérent à nimporte qui en tant que tel, comme déterminant a priori la possibilité de ses objets. Cest dire que le transcendantal ne fait quun avec linterdiction adressée aux objets quils soient décisifs ! Ils ne doivent compter sous aucun prétexte, mais seulement importer plus ou moins : cest toujours et seulement le sujet qui compte, en tant que sujet pour tout cest-à-dire en tant que sujet de la réflexion (et certes on peut tout réfléchir, même ce qui échappe à la réflexion). Le sujet étant potentiellement sujet de tout (capable de tout prendre pour objet), il est linstituteur de la priorité du possible sur le réel. Pas de différence, ainsi, entre croire en lantériorité du possible sur le réel et croire que les choses ne comptent pas. Or que les choses comptent, et par là somment un sujet à prendre sur lui quelles comptent, cest la séduction même. On nest jamais séduit que par quelque chose qui compte, cest-à-dire qui nétait pas possible et qui par là récuse le sujet réflexif quon était pour soi et pour les autres.
Là où le possible décide davance du réel est par conséquent la haine « pure » (au sens où le transcendantal soppose à lempirique) adressée au sujet qui a pris sur lui la promesse de lobjet dès lors identique à sa promesse dêtre sujet là où le monde le réduisait au fait dêtre un représentant de lhumanité (un sujet). Lintolérable, dans la séduction, cest quun objet décide du sujet quant à être vraiment sujet (car en fait, cétait déjà un sujet). La réflexion, qui consiste pour chacun à être nimporte qui, est donc structurellement faite de haine contre la nécessité que le sujet trouve sa vérité dans lobjet, puisquon se représente quil devrait la trouver en lui. Cette haine, on peut aussi bien dire quelle porte sur la singularité de chacun, dont le principe est la rencontre de lobjet (par opposition à son expérience, qui renvoie seulement à la particularité des sujets concernés). Bref, le champ du transcendantal soppose à lélection comme la nécessité que le sujet décide de lobjet (transcendantal) soppose à la contingence que lobjet décide du sujet (élection). Il est essentiel que cette opposition sentende comme une haine, puisque lobjet décide effectivement du sujet qui dès lors, en étant indifférent à la nécessité dêtre le semblable de ses semblables, les rassemble contre lui. Le rassemblement des semblables causés par lélu, cela sappelle le monde.
Le monde ne tient que par les vrais, qui sont à chaque fois le « moins un » dont le commun tient sa consistance réflexive. On dira par exemple que le monde est lhorizon de ce quon peut connaître, ou de ce quon peut faire, etc. Le monde a une cause, au sens guerrier du mot en même temps quau sens logique : la haine de lélu qui, lui, nest pas mondain. (Tout le monde a le sentiment que lélu est une sorte dextra-terrestre, quil vient de trop loin pour nous être familier et va trop loin pour quon puisse le comprendre.)
Lélu, on la compris, est le sujet de la séduction : celui quun objet a mis au pied dun mur quil réalise avoir depuis toujours été le sien, en même temps quil réalise lavoir méconnu depuis toujours. Lélu est celui dont la reconnaissance de soi se fait donc au futur antérieur : jaurai été celui auquel la promesse de lobjet était destinée depuis toujours. Depuis toujours est la formule de lorigine, autrement dit de lextraterritorialité radicale par rapport au monde. Lorigine se définissant par son impossibilité (elle précède le début avant quoi, par définition, il ny a rien), lhomme de lorigine, autrement dit lélu, est celui qui récuse comme non vraie la catégorie de possibilité et donc aussi, réflexivement, celle de finalité. La possibilité et la finalité, cest laffaire des autres. La sienne, cest lorigine dans ce quelle a dinaccessible (comment pourrait-on atteindre ce qui nest rien) et dimplacable puisquelle est dans lobjet la décision dont la responsabilité même dêtre sujet relève depuis toujours.
Les vrais, tout le monde le sait, se reconnaissent au caractère implacable de la nécessité qui les anime. Tout le contraire de la nécessité du possible, au sens où il faut dabord que les choses soient possibles avant quon sengage à les réaliser, puisquelle est par définition à notre disposition : agir, pour la moindre chose, cest indistinctement modifier le réel et le possible (si je fais ceci, faire cela ne me sera plus possible, etc.). La nature du possible est donc quil soit négociable, si lon peut dire : sa nécessité (ceci est possible et cela ne lest pas personne ny peut rien) nest en somme quune base de discussion (oui, mais si jagis de telle manière, ce qui était impossible devient possible et inversement). Le commun, sujet de la représentation, est dans le négociable puisquil est dans laction. Lélu, sujet de lorigine, est dans limplacable puisquil est dans lacte. Un acte relève de la justesse quil est pour lui-même, alors quune action relève de la justice quelle a pour norme, en tant quaction humaine. Et telle est linjustice même, dans sa radicalité : quon distingue non pas entre des choses qui satisfont lexigence de justice (par exemple la récompense de la vertu) et dautres choses qui ne le satisfont pas (par exemple le malheur de la vertu), mais entre ceux dont la justice, satisfaite ou bafouée, est laffaire, et ceux qui sont trop loin pour que cette question ait un sens pour eux.
Linjustice radicale nest donc pas celle quon peut relever à lintérieur du champ de la nécessité représentative et dont le paradigme est évidemment constitué par les injustices sociales, mais celle que la nécessité représentative constitue elle-même en tant quelle ne vaut pas pour tout le monde mais seulement pour le commun. On est outré dapprendre que le revenu mensuel de certaines personnes est numériquement égal à plusieurs millénaires du revenu dautres personnes. La capacité représentative de chacun sen trouve blessée parce que les différences defforts, de mérite et de compétence quil y a entre les personnes ne peuvent daucune manière correspondre à de telles disparités. La douleur de cette blessure (et, réflexivement, la souffrance de la ressentir) est le sentiment dinjustice, dont on a vu que la nécessité était proprement transcendantale puisquelle concerne les objets en général dans leur simple possibilité pour nous (leur représentabilité). Telle est la conscience commune, sensible aux injustices dont est faite la réalité. Rien à voir avec lélection, dans ces injustices : ce nest pas parce quils sont élus que les riches sont riches mais parce quils sont à la bonne place, laquelle se définit expressément de pouvoir être occupée par nimporte qui. Les injustices réelles ont donc seulement lieu entre nimporte qui et nimporte qui : rien dautre que des histoires de places et de systèmes de places.
Toute autre est la question quon pourrait dire de la « vraie » injustice. Car la question de lélu cest-à-dire dans la surprise quil est pour lui-même, nest pas celle de la place quil occupe (cétait cette question en tant que, comme nimporte qui, il était nimporte qui : assujetti à son bien) mais celle de la responsabilité quil prend parce quil la toujours déjà prise dêtre sujet. Et sil la toujours déjà prise, cest parce quil la reconnue dans lobjet : il a trouvé quelle y était depuis toujours comme la promesse de lui-même que dès lors il a pris sur soi de recevoir. Ce qui est proprement reconnaître, par opposition à constater. Telle est donc la vraie injustice, pourrait-on dire, qui est celle de la séduction.
Qui dailleurs na pas fait très concrètement lépreuve du caractère constitutivement injuste de la séduction ? Cest même le premier affect quelle suscite, quand on la considère de lextérieur : mais enfin cette femme, dont la beauté est très ordinaire mais qui a tous les hommes à ses pieds, qua-t-elle de plus que les autres ? Et cet homme qui obtient en se jouant des résultats que dautres, infiniment plus méritants voire plus compétents, natteindront jamais, pourquoi est-ce toujours à lui que les choses conviennent ? Injustice de lélection, donc, aux yeux de celui qui réfléchit et qui ne peut donc éviter de tout penser en termes de choix. Et cette injustice est aussi celle qui préside à la rencontre de lobjet, en tant que cest une rencontre, précisément, cest-à-dire une contingence. Or cette contingence de lobjet, elle sest révélée être la nécessité de celui qui, dès lors, est advenu à sa propre vérité. Quel sentiment dinjustice ressentons-nous à lécoute de certains récits de rencontres : « Cest absolument par hasard : un livre oublié dans le métro, que jai ramassé par désuvrement et qui ma ouvert à la littérature dont je sais maintenant quelle a toujours été ma vérité ! ».
La séduction, on ne peut léprouver que comme justesse, on ne peut se la représenter que comme injustice.
Lidée paraît évidente, mais elle ne lest pas. Injustice assurément si la question de lobjet est celle dune chance, autrement dit si lon confond la contingence avec le hasard. Cest dire que la question de lobjet nest aucunement celle du hasard qui favoriserait les uns, par là même rendus « vrais » et qui défavoriserait les autres, par là même condamnés à rester communs de navoir rencontrer aucun objet qui les ait séduits. La question de la vraie vie nest pas celle dun objet quon aura, ou pas, la chance de rencontrer : ce nest pas de probabilités quil est question ici, mais déthique.
De fait lidée dêtre en vérité ce quon est par hasard na aucun sens, alors quon peut identifier la responsabilité dun sujet au travail qui aura fait de sa contingence sa nécessité de sujet. Par exemple avoir une structure hystérique, envers de sa structure familiale dorigine, sera repris comme responsabilité de soi dans une carrière de grand comédien. La notion de contingence est en ce sens exactement contraire à celle de hasard, qui marque laveugle réalité comme telle autrement dit lidentique impossibilité du savoir et du sujet. La contingence, elle, renvoie non pas au fait mais à la nécessité dêtre sujet : il se trouve quon est ainsi et non pas autrement (par exemple hystérique plutôt quobsessionnel ou linverse) et cette détermination nest rien dautre que la manière dont, pour un sujet, se pose la question dêtre sujet. La contingence est la déterminité de la question dêtre sujet et sera donc comme telle identique à la nécessité, dont prise de responsabilité de soi quon appelle léthique marquera la subjectivation. Un grand comédien, pour garer le même exemple, est un sujet qui a fait de sa propre hystérie son affaire alors que nimporte qui leût subi comme une nature et en fût resté à limpossibilité de ne pas théâtraliser son comportement et de ne pas faire du désir des autres la norme de son existence. On a la même contingence et la même traduction dans les deux cas, mais lexemple du grand comédien est celui de la prise de la responsabilité dêtre le sujet quil est (en loccurrence un hystérique) alors que lautre, structurellement identique pourtant, est celui de labandon de cette responsabilité, autrement dit de la lâcheté.
Quelle différence entre les deux ?
Lobjet, autrement dit la séduction. Par exemple le premier a été séduit
par les pièces de Corneille ou de Racine dont un professeur lui a parlé quand il était
collégien, alors que le second, dans les mêmes circonstances, en est resté aux
quolibets haineux que le reste de la classe adressait aux tirades versifiées et aux
situations tragiques. Lun a reconnu de la vérité et sen est trouvé mis
sur son propre chemin, puisque cest uniquement cela, être séduit, tandis que lautre
en est resté au savoir (on sait bien que les gens ne parlent pas ainsi dans la vie et que
de telles situations sont expressément littéraires) et par conséquent à la condition
commune. Imaginons quils aient été camarades de classes : jamais le second
ne pardonnera au premier dêtre désormais quelquun de vrai (« pourquoi
lui et pas moi ? car enfin nous étions pareils ! »)
Injustice radicale, donc, que cette question de la vérité dans son opposition à celle du savoir : sy joue la distinction non pas entre les riches et les pauvres qui mobilise lexigence de justice, mais entre les élus (séduction : se sentir visé quand il a été question du théâtre classique en classe de français) et les personnes du commun (tentation : jouer avec son voisin ou bavarder quand le professeur ordonne quon écoute le cours). Cest une injustice paradoxalement redoublée, parce quelle porte sur la justice elle-même et non pas sur des biens (au premier rang desquels peut-être l« authenticité ») dont elle règlerait la répartition : il est radicalement injuste que certains, les élus par opposition à ceux quon aurait des raisons de choisir ou de rejeter, ne soient pas concernés par la nécessité de la justice. La justice au sens habituel, celle qui concerne la répartition des biens, est donc seconde par rapport à ce quon pourrait nommer la vraie injustice : elle ne vaut que pour ceux qui sont du côté de la représentation, cest-à-dire du service des biens et de la semblance.
Ce qui est injuste, cest que les
biens ne soient pas répartis conformément aux nécessités de la représentation (par
exemple « à chacun selon son mérite », ou « à chacun selon ses
besoins » ou encore « à chacun selon sa naissance »), mais ce qui est vraiment
injuste, cest que la question de la justice dont lincidence ne fait quun
avec la conscience commune ne concerne pas tout le monde : les élus sont infiniment
au-delà, et cette question reste à jamais, comme celle du bonheur dailleurs, et
pour les mêmes raisons, celle des autres.
On a donc une injustice quon peut dire radicale parce que la justice au sens habituel en est dérivée : il faut que lalternative originelle du bien et du vrai ait été résolue au profit de la subjectivité commune pour que la nécessité pourtant transcendantale dêtre juste trouve sa possibilité. La nécessité de la justice ne se pose que pour le commun (ou pour le héros séduit à lidée de mener une existence de justicier) et cest pourquoi elle est inhérente à la pensée métaphysique. Ailleurs, là où la question est celle de la responsabilité quon prend dêtre sujet, la justice ne vaut pas. Absolument pas.
Parce quelle est la reconnaissance
de la vérité là où il ne devrait y avoir que les nécessités de la vie, cest-à-dire
que des choses qui nous plaisent ou qui nous tentent, la séduction est non seulement
scandaleuse mais absolument impardonnable : on peut bien pardonner davoir
enfreint la nécessité dêtre juste, mais comment voulez-vous quon pardonne
à quelquun dêtre vraiment sujet de lui-même, et donc dêtre
à jamais indifférent à cette nécessité ?