Ce qui nous séduit nous détourne de lordre commun dont la justice accomplit la nécessité. Elle en est la représentation posée pour soi et donc, réflexivement, le critère. Dans le monde comme monde cest-à-dire comme commun, la justice est ce qui compte. La séduction balaie cela : devant ce qui nous séduit, la question de la justice ne se pose plus parce que la question nest désormais plus celle dêtre ce sujet du commun quon appelle le sujet des biens celui qui fonctionne en anticipant ses objets et qui ordonne tout au principe de finalité. Dêtre lacceptation de léventualité du pire, le critère de la séduction est indistinctement récusation de lanticipation comme structure subjective et de la finalité comme structure objective, donc aussi de la justice, nécessité pour soi de la représentation.
Or au nom de quoi cette récusation a-t-elle lieu ? Au nom de la promesse de la vraie vie dont lobjet séduisant ou séducteur est porteur. Mais cette promesse, pour être accueillie comme telle, il faut quelle ait elle-même été distinguée de lhabituel service des biens, autrement dit il faut quelle ait été désamorcée de la finalité qui semble la définir. Toute promesse ne paraît-elle pas être lannonce dun bien, et donc figurer réflexivement la structure générale danticipation et de finalité ?
La disjonction du vrai et du bien se fera par la chute de cette conception de la promesse que causera la contingence de lobjet. Ce qui séduit, en effet, et par opposition à ce qui plaît ou à ce qui tente, on ne lanticipait pas : on la simplement rencontré. Les raisons peuvent être ce quon voudra, elles sont comme rien devant le fait massif de la rencontre, et létablissement des nécessités nest plus quun jeu représentatif auquel le contingent lui-même, lobjet qui est là et quon nattendait pas, est parfaitement indifférent. Seulement cette contingence, il faut quelle renvoie à rien les raisons et donc la finalité pas quelle en soit le manque. Ce nest en effet pas du tout la même chose pour un objet dêtre contingent et donc dêtre sans pourquoi, et dapparaître à lignorant qui manque du savoir de ce même pourquoi. La séduction tient essentiellement à cette irréductibilité du contingent à lignoré.
Comment la penser, pour quon puisse
dire que lobjet renvoie à rien les raisons que nimporte qui aurait de laccepter
ou de le refuser ? Une seule réponse : cet objet, il tombe à pic ou
encore, comme on dit, à point nommé. Cest dire que sa rencontre est en elle-même
lépreuve dune justesse. Or rencontrer un objet qui se caractérise par sa
justesse, chacun le sait, cest déjà être séduit et donc avoir
renvoyé à rien lhabituelle exigence de justice.
La séduction est un détournement, et ce détournement est en fin de compte toujours celui de la vie comme service des biens, autrement dit de la vie comme sujet de la représentation. Etre séduit, cest donc quitter lhorizon de la finalité et de lanticipation dont la notion de justice constitue lindication formelle. Ce qui nous séduit est toujours quelque chose quon navait pas anticipé (puisque lanticipation est la structure subjective de la représentation), quelque chose qui renvoie à rien les raisons quon aurait de le vouloir ou de le refuser, quelque chose qui récuse par conséquent jusquà lidée de le justifier. Justifier, cest rendre représentable pour un sujet qui restera le même dans la diversité de ses représentations. Un monde juste, d, dautre part, cest un monde dont on puisse davance se représenter lordre parce quil est celui quon ne peut pas ne pas approuver dès lors, précisément, quon sen tient pour soi à la position du pur sujet de la représentation, tel que la fiction du « voile dignorance » permet de la constituer. On peut être séduit par lidée de justice et devenir un justicier, ou par lidée dun monde juste et devenir un militant, mais en tout cas pas par quelque chose de juste, puisquil sagirait alors dune réalité intégralement appropriée à la nécessité représentative et que cest précisément de cela que lobjet de la séduction nous détourne. La séduction, en ce sens, cest dabord que la question de la justice ait cessé de compter : celui qui sautorise dune vérité dont il pressent quelle est la sienne (à tort ou à raison, peu importe ici) ne peut pas être le même que celui qui sautorise de la nécessité commune. Cela concerne aussi la morale, et pour la même raison la moralité de nos actions nétant rien dautre que leur caractère représentable (une bonne action est celle dont je peux me représenter être le sujet).
Lexclusivité de la séduction à la justice est, subjectivement, lexclusivité de la vérité, quil faut prendre sur soi dans lacte même où lon est enfin sujet, et du savoir, qui est davance cautionné par luniversalité du sujet de la réflexion qui fait de chacun un sujet. Cest donc structurellement que la justice et la séduction sont en contradiction, et toute la tradition métaphysique témoigne que cest le même de prôner la justice et de dénoncer la séduction. Le sujet commun, qui se prend pour ce quil se représente être (il se définit par sa conscience, il affirme son autonomie, etc.), est donc outré quon puisse opter pour la « vraie » vie. Il la présentera donc comme une forme paradoxale de la vie bonne en essayant ou bien de faire croire quil sagit de bonheurs idiosyncrasiques (« que voulez-vous : Proust était dune constitution si particulière quil préférait le travail aux joies dont sa situation lui eût permis de jouir ») ou bien de faire croire quil sagit dhéroïsme, cest-à-dire de dévouement à une cause dont tout le monde peut et même doit se représenter la légitimité. Et si ça ne marche pas, il inversera la manuvre en essayant de faire croire quil est impossible de ne pas trouver de la vérité dans ce qui est désiré, par exemple en expliquant que lamour est une forme de connaissance ou quon accède à la nature véritable dun fruit en le goûtant. Et puis, tout à la fin (à la fois en termes de logique et de temporalité historique), il jettera le masque : si jamais il était possible davoir le désirable sans que cela ait un envers de vérité, eh bien, il ne faudrait pas le tolérer (exemple des drogues ou dautres choses du même ordre). Dans la représentation ou dans laction, la représentation se confond avec lidentification des questions du vrai et du bien dont la séduction est expressément la disjonction. En langage subjectif, on peut même dire que le moment de la séduction est celui où lon fait lépreuve que la conjonction du vrai et du bien na jamais été quune imposture dont lobjet, inanticipable et indifférent à toute justification, nous a libérés. On ne dit rien dautre en soulignant que le critère de la séduction est lacceptation de léventualité du pire (dont la notion renvoie aussi bien au mal quau malheur).
Lexclusivité de la séduction et de la justice, cest lexclusivité de la vérité et de la représentation. La séduction, cest lépreuve quon fait de limpossibilité pour le sujet de la vérité de supporter dêtre le sujet de la représentation. Pointons lextériorité du sujet au savoir en disant que chaque fois que nous sommes séduits, et à quelque niveau que cela se produise, nous éprouvons que tout, avant, nétait quun immense malentendu. Il y a quelque chose de libérateur dans la séduction, bien que la priorité de lordre représentatif qui définit la réflexion la fasse voir comme un asservissement : au moins est-on libéré du malentendu dans lequel on a vécu jusque là et quon était aussi pour soi-même. La vraie vie dont lobjet est la promesse, cest déjà la vie dans laquelle on sera vraiment soi-même, dans une nécessité éthique dont la vie commune quon menait jusque là était la méconnaissance. Ce qui nous séduit fait apparaître la question que nous sommes depuis toujours pour nous-mêmes, et cette question nest pas celle de notre représentation de sujet mais au contraire celle de notre vérité de sujet. Cela signifie concrètement ce que tout le monde sait et sefforce en même temps de ne pas savoir : la vraie vie est aussi indifférente à la nécessité dêtre juste ou dêtre morale quelle lest à la nécessité dêtre heureuse la question du sujet étant celle dêtre sujet et non celle de se représenter comme sujet ou celle de saccomplir comme sujet de la finalité.
Là où est le vrai, dès lors quon ne le confond pas avec le représenté, est le sujet qui a pris sur lui de le distinguer du réel et de ce que le savoir avérait. De la vérité à la réalité il ny a pas de différence mais seulement une distinction : celle quil faut reconnaître à lobjet dune prise de responsabilité. Si cest seulement de ce quon en prenne la responsabilité que quelque chose relève de la vérité, autrement dit si lessence de la vérité ne se trouve non pas dans un état de fait inerte et stupide (eh bien oui : il se trouve que la somme des angles dun triangle est égale à deux droits, comme il se trouve qu'il pleut ce matin) mais dans la responsabilité quun sujet en prend, alors il faut dire que cette responsabilité, dès lors quelle est bien une responsabilité cest-à-dire limpossibilité même de larbitraire, consiste indistinctement pour ce sujet à se faire le sujet de la vérité et à se faire sujet de la responsabilité quil prend dêtre sujet. La notion de vérité et la notion de prise de responsabilité dêtre sujet sont strictement corrélatives.
On sait le paradoxe de
la responsabilité : elle ne peut valoir que pour un sujet, cest-à-dire que
pour un être qui soit déjà défini par la responsabilité. On ne peut pas
prendre un vivant et lui attribuer la responsabilité dêtre un sujet, parce que la
responsabilité nest pas un attribut (elle serait alors une sorte dinnocence cest-à-dire
dirresponsabilité) mais une imputation. Et on nimpute jamais quà un
être responsable. Pour prendre la responsabilité dêtre sujet, il fallait donc
déjà être inscrit dans la responsabilité dêtre sujet. Cela signifie
concrètement que tout ce qui va concerner la vérité aura la structure dune
reprise de quelque chose qui était méconnu depuis toujours : une responsabilité
quon prendra au moment de la rencontre avèrera une responsabilité quon aura
prise depuis toujours. Si lon nadmet pas cela, on fait de la
responsabilité un attribut métaphysique du sujet, cest-à-dire une innocence et
donc une irresponsabilité. La séduction doit par conséquent se penser à partir de
cette réitération de loriginel : en toute séduction, il doit forcément sagit
de quelque chose quon avait méconnu, parce que ce moment est celui de la prise
de la responsabilité dêtre sujet, et quon ne peut être concerné par linjonction
(« décide toi ! sois enfin sujet ! ») que parce quon létait
depuis toujours.
Que tout ce qui concerne la vérité relève dune responsabilité dêtre sujet qui devait déjà être celle du sujet pour quil puisse la prendre à loccasion dune rencontre, cest ce qui fait apparaître lobjet de la rencontre comme en résonance avec la cause originelle de la responsabilité. Par « résonance », évidemment, on donne moins une réponse quon ne pose une question à propos de la responsabilité. Cela signifie que séduire consiste à actualiser une responsabilité dêtre sujet qui était depuis toujours celle du sujet mais quil méconnaissait puisquil a fallu quon la lui rappelle (« sois enfin sujet ! ») à travers la promesse de la « vraie » vie dans son irréductibilité à toute forme de vie « bonne », si particulière et paradoxale quon la conçoive. Si donc on doit penser la séduction en prenant à la lettre linjonction de lobjet, alors il faut dire que cet objet, et en général tout ce qui séduit, actualise après coup une cause dêtre sujet, et quil le fait de telle manière que par lui cette cause, précisément, exerce son effet originel. Car il ny a pas de séduction qui ne soit référence à lorigine du sujet comme sujet : « sois enfin celui que tu ne savais pas que tu étais mais que tu découvres avoir dû être depuis toujours ! »
La question de la vérité nest pas simplement celle de la responsabilité quun sujet prend dun objet, et par quoi il le fait passer du statut de réel au statut de vrai. On nexplique pas la séduction en disant que la question du sujet y est simplement de ne pas être séduit ou de ne pas être tenté, cest-à-dire de briser avec lobsession commune de la vie bonne à propos dun objet qui, dès lors, prend statut de vérité. Il faut préciser et dire que ce moment est celui de la responsabilité quun sujet prend enfin de lui-même quant à être sujet, lui qui était depuis toujours fait de cette nécessité quil méconnaissait. Pas de vérité sans cette temporalité appuyée sur la méconnaissance dune imputation originelle davoir à être vraiment soi, temporalité qui marque la nécessité pour la responsabilité dêtre responsabilité et non pas innocence de soi ou, si lon préfère, qui marque lirréductibilité de laffaire dêtre sujet au fait dêtre un sujet. La question de la vérité est donc inséparable de la question de ce qui cause un sujet à être sujet dune part, et dautre part dune contingence, cest-à-dire dune impossibilité de se défiler en en appelant aux raisons, qui fasse de cette cause originelle non pas un fait premier stupide et inerte mais déjà une imputation de responsabilité.
Toute séduction est
reconnaissance dans lobjet nouveau dun objet qui était le nôtre depuis
toujours, mais il ne sétait quà nous avoir depuis toujours causé comme
sujet cest-à-dire comme responsable et non pas innocent dêtre sujet. En tout
domaine quon voudra la considérer, la question de la vérité est celle de cet
après-coup. Est vrai lobjet dont un sujet prend la responsabilité quil soit
vrai dans lacte même où il prend enfin une responsabilité qui était la sienne
depuis toujours : celle dêtre vraiment sujet, cest-à-dire
celle dêtre sujet dêtre sujet. La responsabilité quun sujet prendra
de lobjet en consentant à la séduction est la réponse quil donne en deçà
de lui-même à la sommation originelle qui la fait sujet, puisquil prend
sur lui, dans le moment du consentement à être séduit (se faire sujet pour la vraie
vie, par opposition au commun qui est sujet pour la vie bonne), quelle lait
fait sujet.
Ainsi lobjet qui séduit, cest-à-dire qui détourne de la nécessité représentative (des excuses et de la justice, de lanticipation et de la finalité), ne le fera quà sadresser au sujet exactement là où il avait originellement été sommé dêtre sujet. Là et pas ailleurs selon une distinction qui sépare ce qui séduit dune part de ce qui plaît ou de ce qui tente dautre part. Ceux-ci, rappelons-le, relèvent du service des biens et sont donc sans vérité : ils sadressent à nous au lieu de notre plaisir ou du miroitement de notre jouissance (ce qui plaît renvoie à notre bien au moins apparent, et ce qui tente nous fait miroiter des jouissances). Dès lors la question de lobjet de la séduction est uniquement quil tombe juste, quil atteigne le sujet dans le mille : là où il est depuis toujours convoqué à être sujet, là où les raisons ne comptent pas là (autrement dit là où lon est sans excuse), là pour un sujet son affaire sera donc de prendre sur lui que cette convocation en soit bien une. Lobjet de la séduction ne se distingue donc pas des autres par une qualité particulière quils nauraient pas et qui le rendrait préférable à eux parce que si cétait le cas il serait tout le contraire dun objet de séduction, cest-à-dire de détournement du service des biens, mais cest lobjet qui est rencontré exactement là où, pour le sujet, il sagissait depuis toujours dêtre sujet.
Pour séduire, il ne
faut donc pas être comme ceci ou comme cela : il suffit de viser juste, cest-à-dire
de toucher lautre là où il était depuis toujours et sans le savoir, au pied de
son propre mur. Et pour cela, il faut écarter demblée le savoir autrement dit les
excuses. Séduire, cest mettre lautre en position dêtre sans excuse.
Sans excuse de quoi ? Eh bien dêtre sujet, davoir été amené à être
sujet, bref dêtre séduit. Tel est le secret de la séduction : mettre lautre
dans la position dêtre sans aucune excuse davoir été séduit.
La séduction est toujours et seulement affaire de justesse : lobjet nest tel quà tomber juste et non pas à posséder telle ou telle caractéristique dont nimporte quoi pourrait se parer pour devenir séduisant. On voit des biches qui remplacent leurs beaux cerfs par des sangliers, dit Victor Hugo. En effet : si les cerfs se contentent dêtre beaux et donc de plaire, et si les sangliers, eux, arrivent à point nommé ! Tomber jusque, cela signifie arriver là où la question dêtre sujet était tapie sous le service des biens et donc aussi sous la question du plaisir. Celui qui tombe juste arrive exactement là où le sujet pressentait ou éprouvait que le service des biens, autrement dit la vie commune ou encore la nécessité de la « vie bonne », na jamais été que mensonge et trahison de soi. En cherchant son bien, on se trahissait depuis toujours. Lavoir reconnu, même secrètement, cest être prêt pour être séduit, cest-à-dire pour prendre sur soi une promesse qui serait celle de la vraie vie, quel quen soit le prix.
Dès lors la justesse propre à ce qui séduit renvoie-t-elle à limpossibilité quil ait eu des raisons de séduire : on nest jamais séduit quà prendre sur soi davoir été séduit, et si on le fait, cest précisément parce que les attraits de lobjet étaient seulement des raisons de nous plaire ou de nous tenter. La séduction, cest davoir renvoyé cela à rien, et davoir pris sur soi que le vrai devait être sans raisons dès lors que la question du vrai est celle de la responsabilité quon pourra nous imputer den avoir prise.
Séduire, cest
donc tomber juste : celui qui tombe juste, par cela seul, séduit. Et tomber
juste, cest tomber exactement là se révèle que le service des biens est en
tant que tel la trahison de la nécessité quon était depuis toujours pour soi.
Disons la même chose autrement : séduire cest réitérer la cause dêtre sujet : lobjet ne vaut jamais en lui-même (sinon ce serait un bien) mais seulement comme laprès coup dautre chose où se tenait originellement la nécessité quêtre sujet soit notre affaire et pas simplement notre nature.
Voilà en quoi la question de la séduction est celle dune justesse. Il faut maintenant que nous disions ce que cest, en général, que la justesse.