La séduction, dune
manière générale, cest lépreuve quun sujet fait de ce que sa
question se trouve dans un objet contingent et non pas dans la nécessité représentative
quil est par ailleurs pour lui-même. La question de la séduction,
originellement, est celle de lalternative du bien et du vrai, cest-à-dire,
pour chacun, de lalternative entre sautoriser des raisons qui sont des
justifications (sautoriser de son savoir ou de sa place) et celle de sautoriser
de soi-même. Dans cette dernière expression, la question nest pas celle don
ne sait quel caprice qui prendrait son propre arbitraire pour idéal (bien au contraire,
puisque larbitraire, cest lirresponsabilité !), mais celle dune
responsabilité dêtre responsable quon prend : on prend sur soi que ce
ne soit pas la nécessité de lobjet qui compte (et certes, on ne se représente
jamais que du nécessaire : le principe de raison est constituant) mais sa
contingence, et quen conséquence sa reconnaissance renvoie à une autorité
qui, de nêtre pas celle du savoir mais dimpliquer quun sujet soit
sujet, ne peut se dire que comme vérité. Il ny a de réalité que comme
nécessité, il ny a de vérité que comme contingence la question que le
sujet est pour lui-même (la question dêtre vraiment sujet) naissant de ce
hiatus. En termes subjectifs, on traduit cela
en disant que la promesse de la vraie vie soppose au projet de la vie bonne. Cette
opposition constitue la situation de séduction.
Or le projet de
la vie bonne, toute la métaphysique en témoigne, est aussi le projet de la vie juste, cest-à-dire
dune vie qui puisse être celle de nimporte qui. Le critère est connu :
une société juste est celle qui peut être acceptée par nimporte qui, sujet
purement réflexif dont on concrétise la notion en disant quil est ignorant de la
situation quil occuperait (Rawls). Prôner la justice (comme on le fait forcément
dès que lon considère la pluralité des existences) et haïr la séduction sont
donc le même : il est impossible au métaphysicien de ne pas vouer aux gémonies les
séducteurs et leurs prestiges (les sophistes), ainsi que ceux qui ont reconnu leur
question là où il est impossible au sujet quelconque de les suivre et qui sont donc pour
cette raison séduisants (les artistes).
La séduction,
tout au contraire, est une sommation de singularité : « Arrête dêtre nimporte
qui, et décide-toi à être enfin celui que tu as toujours eu à être et dont
lobjet que tu viens de rencontrer ta fait reconnaître la nécessité !»
Etre séduit, cest donc aller là où nul ne peut comprendre quon aille, même
pas soi : je reconnais ma vérité dans un objet dont la question nest pas quil
me plaise ou quil me tente, et qui ne mapportera probablement que du malheur,
bref qui mengage sur une voie quil est expressément impossible au sujet
quelconque (que je reste par ailleurs) de faire sienne. Traduisons : cest
toujours de lordre de la justification et par conséquent de la justice quon
est détourné par ce qui nous séduit, puisque la justice est dabord la nécessité
que rien ne soit que comme justifiable (être juste : bannir linjustifiable).
Et certes, si le critère de la séduction est lacceptation de léventualité
du pire, on peut aussi bien dire quon est séduit quand la question de la
justification, cest-à-dire dune approbation qui serait celle de nimporte
qui à notre place, a cessé de compter.
Mais si lobjet
qui séduit nest jamais justifié, si cest expressément à partir de limpossibilité
quil le soit quon parle de séduction (sinon lobjet nous plaît ou nous
tente, mais il ne nous séduit pas), il fait preuve dune justesse absolue :
son aperception se confond avec lépreuve de cette justesse, parce quelle est,
dans lobjet dont on vient de faire la rencontre, la reconnaissance de ce qui
valait depuis toujours sans quon lait réfléchi, et qui était notre question
la question dêtre sujet dont on est subjectivement constitué depuis
toujours.
Ce qui séduit
nous fait reconnaître cette question comme sa constitution même ; et cest
à nous toucher exactement au lieu de cette question quil nous met au pied du
mur. Là où en nous la question dêtre sujet ne se pose pas, par exemple quand
notre compétence nous donne la maîtrise dune tâche qui réclame toute notre
attention ou quand notre place implique des nécessités qui saturent notre réalité
subjective, la séduction est impossible. Précisément parce quil ny a de
séduction que comme injonction à être le sujet que nous devions bien déjà être sans
le savoir (« arrête de te trouver des raisons et prends enfin la responsabilité de
décider de toi-même »), il ny a dobjet de la séduction que comme
juste au sens de la justesse. Pour le dire en une formule : séduire, cest
toucher juste.
Penser la
séduction cest donc toujours penser le juste en faisant du détournement qui
définit la notion le cur du problème quil pose : quand on se le
représente, il est constitué de son rapport à la justice, mais quand il séduit, sa
question est uniquement celle de la justesse. La question de la séduction est donc celle
de la mise en acte de léquivocité du juste : là où est le sujet universel
de la réflexion, la question est celle de la justice, mais là où est le singulier dune
vie qui devait depuis toujours être la sienne, la question est celle de la justesse.
Lobjet qui
séduit détourne toujours dune voie qui était celle de la représentation (le
service des biens, le savoir, lanticipation) dont la justice en est, comme notion, laccomplissement
formel.
Quest-ce
qui est juste, en effet ? Toujours ce qui assure la représentation comme telle ou,
pour dire la même chose en termes subjectifs, cela qui massure moi-même comme
sujet de la représentation. Que japprenne par exemple la souffrance dun
honnête homme ou le bonheur dune canaille et jéprouverai en moi un
désagrément qui tiendra à la conscience que je prendrai ainsi dun déséquilibre
entre mes représentations. Les plateaux de la balance ne sont pas équilibrés. Pourquoi
devraient-ils lêtre, demandera-t-on ? Pour cette raison que je suis le
même sujet pour la conscience dun terme et pour la conscience de lautre, les
mettant ainsi principiellement à égalité : il sagit semblablement de
mes représentations. Le statut de sujet pour la réflexion (et donc de sujet
transcendantal pour soi : celui du « je pense » qui
« accompagne » les représentations) assure donc la nécessité pour les
représentations dêtre semblablement mes représentations, et en ce sens dêtre
équilibrées. La conscience dune injustice est leur déséquilibre ou, si lon
préfère, mon déchirement de sujet commun pour les deux termes dune
opposition : il faut par exemple que celui qui sait le bonheur de quelquun (et
qui est donc joyeux) soit le même que celui qui sait sa vilenie (et qui est donc triste).
Or cest impossible. Le sentiment de linjustice en général est lépreuve
quon fait de cette impossibilité. (Il ne faut donc pas le confondre avec le
sentiment de frustration, qui renvoie seulement à des attentes déçues et qui est
absolument étranger à toute question de justice, même si nous essayons souvent de nous
faire croire et de faire croire aux autres que ce qui ne nous avantage pas personnellement
est injuste : de fait, on ne peut revendiquer quelque chose, même un privilège
exorbitant, sans essayer de faire croire à tout le monde quil serait juste de
nous satisfaire, le cynisme nétant en général pas une attitude rémunératrice.)
Telle est linjustice,
donc, quelle ne soit pas un fait, une réalité inscrite dans la nature des choses,
mais un sentiment : celui de pouvoir ou de ne pas pouvoir être le même dans la
diversité de ses représentations. La justice est en ce sens une joie pour le
sujet de la représentation que nimporte qui est forcément : celle de faire lépreuve
dêtre le même. Linjustice au contraire est une souffrance : celle dêtre
à chaque fois problématique pour soi (moi comme sujet de telle représentation, je suis
un problème pour moi comme sujet de telle autre représentation).
Tout ce qui est
lié à la justice, et notamment le désir de vengeance, tient à cette nécessité
pour le sujet de la réflexion quil cesse dêtre un problème pour soi,
autrement dit quil cesse de souffrir en tant que sujet de la représentation. Nous
en faisons très concrètement lépreuve dans la satisfaction que nous éprouvons dapprendre
que lhonnêteté est récompensée et la perfidie punie, même accidentellement (par
exemple quand celui qui sapprêtait à placer une bombe sur un marché est tué par
son engin). La vengeance, pareillement, ne peut pas ne pas provoquer cette satisfaction,
même si une nouvelle réflexion nous enseigne que la victime, étant partie prenante
(étant située sur lun des plateaux de la balance et non pas à lendroit du
fléau), ne possède pas lextériorité de situation qui définit celui qui rend la
justice, et qui est le sujet de la réflexion. Tel est bien le cas du juge séparé de la
vie par tout un décorum dont la fonction est de le rendre analogue au « je
pense » que la distance réflexive sépare des représentations diverses, dont il
reste semblablement le sujet.
En pointant que
la justice nest pas seulement un sentiment mais aussi une entreprise, celle de
rétablir léquilibre des représentations pour que le sujet en reste semblablement
sujet (par exemple joyeusement quand une personne honnête est heureuse ou tristement
quand une canaille est punie), on aperçoit que la question de la justice est celle de
la protection de la possibilité de la représentation. Disons-le autrement : de
même que la morale a comme but le règne de la morale (la représentabilité de ce dont
nous sommes sujet), la justice uvre à la constitution dun monde juste (un
monde dont on puisse rester le sujet transcendantal de tout). Cela signifie que le propre
de la morale et de la justice est de parer à lirreprésentable la première
du point de vue de la réflexion du sujet, la seconde du point de vue de lextériorité
des sujets.
Etre juste, au
sens de la justice, cest parer à lirreprésentable, assurer toute chose quelle
trouvera semblablement à se représenter dans le sujet réflexif du sentiment et de la
volonté. En quoi, sans y penser, on prend une option sur la vérité. Car parer à lirreprésentable,
cest exclure de la manière la plus explicite que rien ne puisse être vrai que par
et que pour le sujet qui est une idée pour lui-même, celle dêtre sujet (on peut
être joyeusement sujet, ou tristement lessentiel étant ici quon le
soit semblablement). Tant que je préserve dans son univocité lidée que je suis
sujet (joyeusement ou tristement, mais pas les deux à la fois), alors je me comporte de
façon juste, linjustice tenant expressément à ce que jaie cédé sur cette
nécessité réflexive. Pour la morale, cest la même chose, sauf quon en
reste à la formalité du sujet de la représentation, sans tenir compte de sa modalité
dont les exemples privilégiés mais pas exclusifs sont la joie et la tristesse. Il
est essentiel de ne pas confondre la question de la morale et celle de la justice,
notamment quand on réfléchit à la politique.
Ainsi, quand on sinterroge
sur la manière juste dorganiser la société, trouvera-t-on demblée le
critère de la justice dans la possibilité de se reconnaître comme le même matériellement
en toute place qui pourrait nous échoir, à commencer par la plus mauvaise (laquelle
renvoie donc à lidée dune aperception triste de sa propre réalité). Le
« voile dignorance » nomme ainsi la position du sujet de la réflexion
pour lequel les différents moments sociaux sont pareillement des représentations,
et donc cela nomme la nécessité, pour lui, de se retrouver identique à lui-même en
toute situation représentable. Est juste, dune manière général, un arrangement
qui massure la possibilité de me reconnaître comme toujours le même, alors quest
injuste celui qui me force à être à chaque fois un autre.
La question de la
justice nest que celle de la
représentation : il sagit que le monde reste représentable par nous dans sa
diversité, autrement dit que cette diversité ne vienne pas contredire la nécessité que
nous en restions les sujets. Le sentiment dinjustice est lépreuve que nous
faisons de la difficulté, voire de limpossibilité par passage à la limite, de
rester le sujet du monde, dont la notion nest pas simplement celle dêtre lhorizon
du représentable mais encore celle de la diversité du représenté. La notion de
justice tient à cette double caractéristique du monde, dont elle assure le nouage.
Disant cela, nous
considérons le sujet de la justice du point de vue de son intériorité, tel quil séprouve
lui-même à travers la souffrance dêtre le sujet dun monde injuste, ou à
travers la satisfaction de lêtre dun monde juste ou même de la joie davoir
rétabli la justice cest-à-dire réassuré pour soi la possibilité de rester le
sujet de cet horizon divers de la représentation.
Précisons quon
parle ici du sujet de la justice, et pas du sujet du droit. Le sujet de la justice est
matériel, comme on vient de le rappeler (souffrance, satisfaction, joie
) alors que
le sujet du droit est formel : cest le même que le sujet de la morale, cest-à-dire
le sujet de la pure représentabilité de ce dont on le dira sujet, à ceci près quil
est considéré dans son extériorité, alors que la morale le considère dans son
intériorité. Tout le monde sait quune action peut être conforme au droit tout en
étant parfaitement injuste. On pourrait même, à la limite, dire que cette contradiction
définit lescroquerie dans son accomplissement, le véritable escroc étant celui
qui a commis un forfait devant quoi le juge reste impuissant (il constate à la fois linjustice
et la conformité au droit).
Quand on a
compris que la justice est de nature expressément représentative, on ne sétonne
plus de ce qui peut être considéré comme le paradoxe suprême du juste (dont le simple
énoncé appliqué au vrai eût constitué une absurdité) à savoir que ce qui semble
juste, par cela même, est juste. En langage kantien, cela témoigne du caractère
« réfléchissant » du jugement : la justice ne concerne pas la
réalité elle-même qui nest que ce quelle est mais sa
représentabilité. On peut entendre abstraitement, cest-à-dire en en restant
à la pure extériorité de la subjectivité (la représentation du sujet est son
extériorité pour les autres), ou on peut lentendre concrètement, cest-à-dire
en reconnaissant que le sujet est mis en question dans lidentité de lépreuve
quil est pour lui-même par la diversité de ce quil se représente.
Car bien sûr, la
question de la justice au sens concret est inséparable de celle de lépreuve quun
sujet est pour lui-même : la diversité quon vient dappeler
« matérielle », pour lopposer à la pure formalité représentative de
la nécessité morale, renvoie en fait à la nécessité pour le sujet de rester pour
soi le même que celui quil était. Le malheur de lhonnête homme ou le
bonheur du scélérat, pour garder les exemples canoniques, sont bien à chaque fois des
difficultés de rester le même, pour celui qui se les représente.
La séduction soppose
directement à cela, où la question est au contraire celle dêtre un autre en
consentant au détournement dont un objet est le principe : tout cette nécessité
dont la justice est lexigence ou le rétablissement, quand la question nest
plus dêtre le même mais dêtre un autre, elle cesse de compter
La
question qui compte, désormais, est celle de cet autre quon avait à être depuis
toujours, quon ne savait pas quon était mais quon était en vérité
celui quon avait été empêché dêtre par la nécessité
représentative, et donc par la justice comme sentiment, exigence, ou entrepris. A
cause de lobjet qui opère le détournement du savoir vers la vérité, de celui quon
se sait être à celui quon découvre avoir vraiment à être, lobjet qui
opère le détournement, la question cesse dêtre celle de la justice pour devenir
celle de la justesse.
Quest-ce
que la justesse ? cest ce quil faut indiquer maintenant.