Penser la séduction selon cette nécessité qui nest pas celle du domaine salutaire mais seulement de la responsabilité dêtre sujet (et de rien dautre ! car cest bien de cette limitation quil sagit dans limpossibilité dune métaphysique de la vérité), cest la défendre contre la métaphysique qui est, dans la pensée, la figure de lexcuse. Sil y a une vérité métaphysique ultime, alors il va de soi quon sy conforme et quen sy conformant on advienne à une vérité dont il revient au même de dire quelle est celle de tout ou quelle est la sienne propre. Dans la séduction, au contraire, on est sommé de prendre enfin sa responsabilité de sujet, et donc de récuser toute métaphysique cest-à-dire toute croyance en une vérité préalable, en fait ou en droit, dont il faudrait sautoriser. « Cesse de te justifier, et décide toi ! », dit lobjet. Cela signifie que la question de la séduction ne peut jamais être celle de ce qui nous donnerait raison, par exemple de tout quitter. La vraie vie nest pas une vie dont quelque chose ou quelquun puisse nous donner raison dêtre le sujet. Cest même exactement le contraire : la vraie vie est celle dont il est impossible que quelque chose ou quelquun puisse jamais nous donner raison de lavoir fait la nôtre. Telle et en effet la différence entre la séduction et la tentation, entre la question de la vérité et la question du bien, entre la pensée de la responsabilité quon prendrait enfin dêtre responsable et celle du salut. Se décider à être enfin sujet, cest se décider à ne pas sautoriser du savoir. Et le savoir qui autorise et par là décide de la responsabilité, quelle quen soit la teneur, il faut en fin de compte le nommer métaphysique. Ainsi la séduction elle-même, dans son concept, est une mise en garde contre la métaphysique de la séduction : si une telle métaphysique est possible alors il ny a tout simplement pas de séduction mais seulement lhabituel service des biens quon aurait spécifié en tentation.
La séduction est la récusation en acte de la métaphysique, et tous les maîtres lont toujours reconnue comme telle comme on le voit dans les exemples paradigmatiques de Platon, dont toute luvre peut être lue comme une guerre contre la séduction, et de lEglise qui personnifie le mal dans la figure non pas de lassassin ou du tortionnaire mais du séducteur.
Le concept de la métaphysique peut être facilement indiqué ainsi : cest que le savoir fasse autorité. Ce qui revient à dire que, subjectivement, la métaphysique est identique à la justification. On appellera donc métaphysique la pensée de ceux qui veulent être justifiés. Ce qui est le cas de tout le monde, autrement dit du sujet de la représentation en général, parce que celle-ci est constitutivement finalisée : pensée, cest comprendre et comprendre cest justifier. La séduction nous arrache donc à la condition commune, et nous distingue aussi de nos semblables et donc aussi de nous-mêmes, des sujets : de cela, lobjet nous somme dêtre enfin sujet sommation dont lenvers est par conséquent « cesse de te justifier ! »
Il n'y a de séduction que de l'autorité, laquelle n'est rien dont on puisse arguer pour constituer une métaphysique
La métaphysique,
cest le savoir et donc, subjectivement, la justification. Le sujet de la
représentation est le sujet qui se justifie au moins à ses propres yeux parce quil
se donne raison. Et il le fait en arguant du savoir. La métaphysique définit la vérité
comme excuse : ce nest pas ma faute à moi si le sens général des choses est
ceci plutôt que cela. En nous sommant de prendre enfin notre responsabilité,
lobjet récuse donc la métaphysique et par là nous ôte toute excuse : les
raisons quon pourrait invoquer, même pour aller dans son sens, en seraient
toujours la trahison. Par exemple un philosophe expliquerait quil faut
philosopher : que cest utile, agréable, salutaire ou on ne sait quoi
dautre et quen ce sens, il est innocent dêtre philosophe. Or non :
si Platon, Kant ou Hegel ont été dans leur jeunesse séduits par la philosophie, cest
pour la seule raison quils étaient Platon Kant ou Hegel et surtout pas
parce que le philosophie présenterait des qualités ou des avantages que ces grands
esprits ont discernés avec plus de perspicacité que leurs contemporains. Le sujet qui a
été séduit est absolument injustifiable davoir été séduit (et donc aussi
inexcusable, puisque la réalité de la séduction est toujours celle dune
complicité) et cest ce qui fait quil est vraiment responsable :
responsable de quelque chose dont il aura pris la responsabilité, en consentant à être
séduit, quil lait mis au pied de son propre mur.
Refuser la justification dans le savoir, cest refuser lautorité de celui-ci. Et certes, le savoir ne fait autorité que pour ceux qui ont dabord décidé quil en est serait ainsi : il navance jamais à rien, puisquil faut encore prendre la responsabilité de soi-même devant ce que le savoir a pu avérer. Lautre du savoir est lobjet, qui est une énigme. Lénigme, cest dabord du non savoir matérialisé, personnifié, si lon peut dire : le non savoir est là, et par conséquent la nécessité pour soi de prendre enfin sa responsabilité. Une énigme, comme le montre celle devant laquelle dipe na pas reculé, cest toujours la sommation de prendre sa responsabilité de sujet : « arrête de te défiler comme le font ceux qui mettent les raisons en avant (autrement dit : arrête dêtre nimporte qui) et parle enfin en ton propre nom ! »
On voit quel concept est à luvre, en toute séduction, une fois quon a reconnu que la question de lobjet nétait pas quil plaise ni même quil tente mais quil somme : lobjet qui séduit, cest toujours et seulement un objet qui fait autorité, puisque cest la même chose de faire autorité et de renvoyer à rien la nécessité de la justification.
La vie courante le
montre très bien : se justifier devant ses subordonnés quand on en a, cest
avérer quon na pas dautorité puisquils se rendront alors aux
arguments, cest-à-dire à leur propre raison, et non pas à lautorité
quon était supposé avoir sur eux. Ce peut être aussi, à linverse et dans
des cas plus particuliers, la preuve dune autorité inattaquable, comme quand le PDG
dune multinationale prend la peine dexpliquer les nécessités de
léconomie planétaire au plus modeste des « collaborateurs » quil
va licencier : le faisant, il exhibe quil est dispensé de le faire. Bref, cest
le même de renvoyer à rien les raisons et de faire autorité ou au contraire
de les mettre en avant et de ne pas faire autorité, puisquune raison est
toujours une excuse (« Croyez bien que je ny suis pour rien : les
chiffres sont là »). Avoir compris quon ne peut pas raisonner celui qui est
séduit, et quon ne peut pas se raisonner soi-même quand on lest, cest
donc avoir compris quon nest jamais
séduit que par une seule chose, celle qui fait que les raisons ne comptent pas :
lautorité.
Lautorité ne renvoie pas à ses propres capacités comme la puissance quon jauge et dont on se demande si on pourra lui résister ou si on devra essayer de se la concilier ; elle ne renvoie pas non plus à sa propre réalité comme le pouvoir quon a en face de soi pose, et qui la question de son exercice en termes dêtre ou de ne pas être (le pouvoir laisse être) ; mais elle renvoie à sa reconnaissance. La nature et la réalité dune autorité, cest quon la reconnaisse. Une autorité quon reconnaît en est une, et elle disparaît totalement à linstant même où lon cesse de la reconnaître. La nature de lautorité, cest quon en fasse son affaire : quand on prend sur soi sa réalité, on parle alors de quelque chose, mais quand on ne prend pas sur soi sa réalité, on ne parle de rien : le terme d « autorité » ne correspond à rien (idéalement, bien sûr, car les reconnaissances se font avant dêtre réfléchies ne serait-ce que lautorité du langage que toutes les autres supposent forcément).
Cest ce que marque cette double évidence, constitutive de notre notion que 1) la séduction est une complicité au sens où lon nest jamais séduit quà consentir à lêtre et donc quà prendre sur soi lautorité de ce qui nous séduit et que 2) quil ny a jamais rien à constater dans ce qui nous séduit, puisquil suffit que nous cessions de prendre sur nous la possibilité que nous soyons séduits pour que nous ne puissions plus lêtre pour que lobjet nait plus rien qui séduise ! Il peut éventuellement plaire ou tenter cest-à-dire figurer la vie bonne où le service des biens est aussi assuré quil peut lêtre, mais en tout cas pas la vraie vie où la question est de sêtre enfin décidé à être sujet, hors de lexcuse commune des raisons.
Lobjet qui séduit est donc essentiellement inconsistant : ce nest pas par telle ou telle qualité quil séduit (il suffirait de sen parer pour devenir séduisant !) mais seulement par son autorité laquelle nest absolument rien en soi puisque sa reconnaissance est en même temps la décision de son être ou de son non être. Impossible dès lors de considérer la question de la vérité que lobjet qui séduit amène dans la vie comme une question consistante : amener la vérité, ce nest pas amener quelque chose et notamment pas la vérité à quoi il ne resterait dès lors plus quà se soumettre. Si lon veut faire une métaphysique de la séduction, au sens dune qualité particulière, elle ne sera donc métaphysique de rien.
Dun autre côté, pourtant, nimporte quoi ne séduit pas nimporte qui et nous avons déjà nommé des personnes (Cary Grant, Ava Gardner ) dont il semble impossible de ne pas reconnaître la séduction. Lapparence dune qualité particulière est donc tenace, dautant que labsence de séduction est semble aussi flagrante dans un grand nombre de cas. La séduction paraît donc une différence, comme nimporte quelle autre détermination positive et par là même discriminante entre ceux qui la possèdent et ceux qui ne la possèdent pas.
Le paradoxe sera facilement levé dès quon aura remarqué que les personnes qui ne séduisent pas sont très faciles à désigner : si la séduction est détournement de la nécessité représentation autrement dit du service des biens, il est évident quune personne totalement identifiée à cette nécessité et à ce service, si cest possible, ne peut pas séduire et ne le pourra jamais. Parce que la question de la séduction est celle de lautorité (cest donc une certaine autorité qui séduit dans des personnes comme Cary Grant ou Ava Gardner ), on en déduit que limpossibilité de séduire et le fait de ne pas avoir dautorité sont identiques. Ne pas avoir dautorité, pour un sujet autrement dit un être responsable, cest sautoriser dautre chose que soi : de sa place ou de son savoir (ce qui revient le plus souvent au même). Cette condition est la nôtre, qui nous situons forcément quelque part et qui avons toujours des raisons dagir ou dopiner. En quoi on a trouvé le concept : être commun et ne pas pouvoir séduire (ni être séduit, parce qualors ni la place ni les raisons ne comptent !) cest donc la même chose. A linverse léventualité de séduire tient au caractère non commun de quelquun ou de quelque chose : faire autorité ou nêtre pas commun, cest donc pareil même sil faut ensuite des médiations symboliques et sociales (le cinéma et le star-system, pour les exemples quon vient de citer) pour que cette autorité soit déterminée.
Ne pas être commun, cela sappelle être distingué par opposition à ne pas être semblable quon indique en parlant dêtre différent. La séduction, ce nest absolument pas une question de différence (il y a des gens séduisants dont on ne voit vraiment pas ce quils ont de plus ou de moins que les autres et dautres auxquels les plus enviables qualités ne confèrent aucune séduction) : cest une question de distinction. Lobjet de la séduction est distingué. Il nest même que sa propre distinction avec tout objet susceptible dêtre différence (autrement dit relevant du savoir), toute différence qui lopposerait à autre chose étant par là même une innocence du sujet qui lassumerait. Et puis serait-il différent des autres que lobjet serait forcément meilleur puisque nous laurions préféré en quoi il faudrait alors dire quil nous a plu ou quil nous a tentés mais en tout cas pas quil nous a séduits cest-à-dire nous détournés de la voie commune qui est celle du bien.
La différence on la
constate et on peut tabler sur elle. La distinction, par contre, on la reconnaît, son
paradoxe étant alors quelle ne réside que dans la reconnaissance quon en
opère. Là où personne ne prend sur soi quil y ait de la distinction, il
ny en a tout simplement pas de sorte que la question de la distinction des
uns est aussi bien celle de la responsabilité que les autres ont décidé de prendre
(dire ce que cest quune star de cinéma, cest dire ce que cest que
le public du cinéma). Et bien sûr, en tant quelle nest pas une différence
que tout le monde pourrait constater, la distinction peut aussi bien passer inaperçue
y compris de celui qui lavait faite justement, sil a changé
entre temps (on peut donc ne plus distinguer certaines choses et donc cesser de les
trouver séduisantes). Ce qui séduit les uns ne séduira donc pas souvent les autres, et
les plus grandes séductions restent en général incompréhensibles à ceux qui en
reçoivent la confidence : la voyant en photographie, Saint-Loup est stupéfait de
linsignifiance de celle à qui son ami a voué son temps, sa pensée et sa fortune,
cette Albertine quensuite Marcel, devenu autre, jugera en toute indifférence
« grosse » et même « hommasse » (tout le contraire de
séduisante, en somme). Mais justement : dire quil est désormais un autre,
cest dire quil fait dautres distinctions : celles quil
faisait, parce quelle nétaient précisément pas des différences, ne lui
apparaissent plus. Cela signifie que pour un sujet particulier, capable dun certain
type de distinction, la séduction est au contraire nécessaire et, en ce sens,
objective : aussi réelles, ni plus ni moins, que lacte de leur
reconnaissance. En quoi on rappelle que la séduction est une complicité.
On constate une différence dont on est dès lors innocent (hier il faisait beau et aujourdhui il pleut : dire cela, cest dire je ny suis pour rien), mais on reconnaît une distinction dont on est dès lors responsable car reconnaître, cest prendre sur soi ce quon affirme, sen porter garant, en prendre la responsabilité, et donc y advenir soi-même comme sujet responsable. La vérité du sujet nest pas en lui mais dans lobjet quil reconnaît parce que reconnaître lautorité lobjet et prendre la responsabilité dêtre rendu responsable par lui, cest la même chose.
Que la séduction soit
une affaire de distinction et non pas de différence, autrement dit que séduire soit une
manière de faire autorité (mais quelle manière ? telle est la question
)
autrement dit de causer la responsabilité de lautre (ce quon a appelé
le mettre au pied de son propre mur), cest ce qui interdit den faire la
matière dune croyance en un dernier fait qui serait celui don ne sait quelle
vérité, devant quoi les autres devraient sincliner, on ne sait pour quelle raison.
Cest dire que la séduction, dont la notion est celle de lalternative de la
vie bonne et de la vraie vie, ne renvoie à aucun savoir supérieur qui permettrait de
trancher (par exemple la vraie vie serait préférable cest-à-dire meilleure tout
compte fait, que la vie bonne) et donc de se dispenser de prendre sa responsabilité.
Concluons : penser la séduction, cest indistinctement remplacer la métaphysique par léthique et faire la théorie du remplacement de la métaphysique par léthique. Car tout ce qui séduit détourne en fin de compte du savoir dont il faudrait forcément sautoriser pour choisir entre les vies possibles et détourne non pas vers un autre savoir qui serait préférable au premier mais paradoxalement vers un objet qui, à cause de son caractère énigmatique, constitue le sujet en destinataire de linjonction dêtre vraiment sujet.