Le premier argument était donc de rappeler lincidence du caractère fractal de la séduction, et donc aussi de la vérité et du sujet, sur lidée de la vraie vie et donc du salut. Il y en a un autre, très différent, mais dont la récusation nest pas moins libératrice (si lon peut, sans en être plus dupe que de lautre, remplacer lidéal dêtre sauvé par celui dêtre libre !) et qui consiste à confondre la vérité avec une réalité ou une qualité quon puisse désirer ou vouloir.
Identifier la vérité au salut, comme le fait forcément la conscience représentative celle qui ne comptera plus, au moment de se décider cest admettre sa confusion finale avec le bien. La vie absolument bonne, en ce sens, est identique à la vraie vie, celle qui consiste à être soi-même le subjectif de la vérité. La pensée de la séduction, parce quelle est celle de lépreuve quon fait de lalternative du vrai et du bien en tant que cette épreuve consiste pour nous à être mis au pied de notre propre mur, en est proprement la récusation. En dautres termes : cest en fin de compte de la métaphysique, cest-à-dire de lidentification du vrai et du bien, que ce qui nous séduit nous détourne, et la responsabilité dêtre sujet nest rien dautre que lépreuve quon fait dans son âme et dans sa chair de la métaphysique comme mensonge. Ce terme doit être défini, bien sûr : on appelle mensonge tout ce qui, en faisant semblant de sautoriser du vrai pour poser le bien, fait du sujet un être commun. La métaphysique, si on veut aussi la définir en termes didiosyncrasie, cest donc quil suffise dêtre un sujet pour être sujet ce qui exige quon identifie le vrai au bien, quon identifie la vérité au savoir ou à laccomplissement des choses, bref quon dénie quà chaque fois il y a un reste qui est la nécessité de se décider. Ce quon fait, pour la métaphysique, il faut le justifier dune manière ou dune autre la manière paradigmatique étant quon exhibe le savoir dont on montrera quon naura été que le véhicule innocent. La pensée de la séduction, au contraire, dit que la question du sujet nest pas de se justifier (quand on est séduit, les raisons ne comptent pas, donc aucune séduction nest jamais justifiable) mais de se décider enfin à être sujet ce qui est en somme la même chose. Cela signifie donc aussi que la pensée de la séduction doit être défendue contre la métaphysique de la séduction qui consisterait à croire que lobjet est une sorte d « ange » (messager, daprès létymologie) envoyé par la Vérité pour nous détourner de lordre des raisons et donc du service des biens. En quoi le chemin indiqué serait celui du vrai bien celui-là même dont la pensée de la séduction (« Cesse de te justifier et décide-toi ! ») avère le caractère mensonger, au sens quon vient de dire. Car ce chemin, dans son concept, est bien celui que nimporte qui aurait alors semblablement le devoir de suivre : Paul consacrera sa vie à construire la doctrine et à sen faire le prosélyte, abolissant expressément les distinctions dont la notion est à chaque fois celle dune certaine responsabilité dêtre sujet (homme / femme, grecs / juifs, libres / esclaves ). En quoi il a été un séducteur, puisquil a fait miroiter à chacun luniversalité du statut de destinataire comme la vérité dont sa vie devait sautoriser : il a fait miroiter que la vraie vie était dêtre sans distinctions cest-à-dire dêtre vraiment commun. (De même que la séduction est fractale, elle est indéfiniment susceptible dêtre réfléchie : le conformisme, par exemple, cest dêtre séduit par lidée dêtre enfin débarrassé de la séduction autrement dit par lidée de confondre lévidence du bien avec la vérité de la vie.)
Or la séduction,
cest justement que nous soyons détournés du chemin que nimporte qui aurait
raison de suivre, puisquon ne peut être sommé de prendre enfin sa
responsabilité dêtre sujet quà ce que les nécessités du savoir aient
cessé de valoir. Et certes elles ont cessé de valoir, puisquêtre séduit consiste
à consentir à léventualité du pire. Parce que la question de la séduction est
celle de la responsabilité dêtre sujet quil sagit enfin de se décider
à prendre, alors que nous ne faisions jusque là que ce quil allait de soi que nous
fissions dans notre situation (ce que nimporte qui aurait fait dans notre situation
objective et surtout subjective), il est donc nécessaire que nous barrions la route à
une interprétation de notre notion en termes de croyance au salut, dont la notion est
alors celle dirresponsabilité. Est-ce ma faute à moi si Dieu sest incarné
pour la rédemption de nos péchés et si les distinctions ne comptent plus ?
Le moyen est à notre portée, de maintenir la pensée de la séduction comme pensée de la responsabilité contre la métaphysique de la séduction comme métaphysique de lexcuse ; il consiste toujours à refuser de céder sur lalternative du vrai et du bien dont la séduction est lépreuve, et plus particulièrement ici à faire de la vérité un bien.
Quand la pensée commune veut la vérité dune manière mondaine (par opposition à vouloir la vérité comme salut), autrement dit quand elle en fait un bien et non pas le bien, elle devra laltérer, la confondre avec autre chose : soit une réalité, soit une qualité. Dans le premier cas, la pensée commune sidentifie à la confusion de la vérité et du savoir, et dans le second cas elle sidentifie à la confusion de la vérité et de lauthenticité. Le commun aime le savoir et aime lauthentique : il y prétend à la vérité tout en jouissant de la mettre à sa mesure, qui est lexcuse. Et certes quand on sait, on fait ce quil faut cest-à-dire ce quon sait devoir faire ; et quand on ne sait pas on est excusé de navoir pas fait ce quil faut : que voulez-vous, on ne savait pas. Quant à lauthentique, ce nest la faute de personne sil lest, et sil est un bien de sorte quon y est à chaque fois excusé et de le reconnaître et de le désirer. La séduction, cest tout le contraire : le savoir ne compte pas et lobjet nous somme de faire de la vérité une affaire qui soit enfin la nôtre.
La première confusion, celle de la vérité et du savoir, est ici encore une conséquence structurelle de la réflexion : quand je me pose une question, il est impossible que ne nappelle pas « vérité » ce que je désire obtenir. Nimporte qui cherche la réponse à ses questions, mais personne ne soccupe de la vérité qui suppose quon ait été arraché au service de son bien autrement dit séduit moins que tout pour la « chercher ». (Le mot de Picasso est définitif : quand on pense, on ne « cherche » pas : on trouve, puisquon a alors des idées et quune idée est toujours un événement. Absurde est donc la croyance quon « chercherait » la vérité, dès lors assimilable à un bien. Ce quon cherche et encore le moins possible, tant la « passion dignorer » est de loin la plus puissante et la plus répandue (Lacan) cest le savoir. Or celui-ci na rien à voir avec la vérité, comme on sen convaincra sans mal en réalisant que la possession du savoir navance à rien quand il sagit de vérité : aurait-on la réponse certaines aux questions les plus radicales de lesprit quil faudrait encore décider quoi en faire, puisquon peut sy conformer, se révolter contre, ou y être indifférent et que cela continue toujours de valoir, à quelque degré de savoir quon veuille se situer. Cela revient en somme à pointer que la vérité se trouve là où le savoir avoue son insuffisance en en appelant non pas à un supplément de savoir, ce qui ne ferait que repousser dun cran la difficulté, mais à une décision autrement dit à une prise de responsabilité (celle-là même, on la compris, à quoi le sujet de la séduction est sommé par lobjet). Le propre du savoir est donc de pointer quil nest pas la vérité et dindiquer que la vérité, qui nest donc pas une nouvelle chose dont on ne saurait toujours pas quoi faire, sentend comme décision : quand on sait, ou quand on ne sait pas, arrive toujours un moment qui est précisément le moment de vérité, celui où il faut se décider, où il faut enfin prendre sa responsabilité dêtre sujet en récusant lexcuse que le savoir, aussi bien que lignorance, constituent toujours. Bref, le savoir qui est la justification même avère que la vérité ne se reconnaît que là où lon est sans justification cest-à-dire (puisquêtre justifié et dispensé dêtre sujet sont le même) sans excuse. La séduction qui est donc comme telle moment de vérité, cest lépreuve quon en fait : lobjet nous met demblée là où le savoir ne compte pas, cest-à-dire là ou il faut se décider là où, parce quil reste à jamais en arrière, il faut enfin prendre sa responsabilité dêtre sujet par opposition à linnocence dêtre un sujet, autrement dit un être excusé davance par le savoir (ou par le manque de savoir).
La seconde confusion quil faut dénoncer pour protéger la pensée de la séduction contre » la métaphysique de la vérité, est celle de cette dernière avec lauthenticité.
De même que le savoir est un bien au sens où il vaut mieux savoir quignorer, lauthenticité en est un au sens où il vaut mieux être authentique que de ne pas lêtre, puisque cette qualité de « vérité » améliore les choses. Rien de plus évident ni de plus commun : nul ne songerait à contester la légitimité, pour un antiquaire, de vendre un meuble authentique plus cher quun meuble par ailleurs semblable, mais qui ne le serait pas: le premier est incontestablement préférable au second, et justifie quon fasse effort financier plus important pour lacquérir. On peut aussi user de ce terme pour un humain et opposer par exemple le paysan « authentique » au bourgeois que ses états dâme conduisent chaque week-end à faire son « retour » à la terre : le premier possèdera plus de « vérité » que le second. Comme la compréhension commune de ce terme nous pousse à dire (mais quand même pas à croire) que cest bien dêtre authentique et mal dêtre inauthentique, elle nous fait par là même identifier la vérité à une valeur. En quoi le mensonge inhérent à cette notion apparaît puisque la vérité elle-même ne peut pas être une valeur, si elle est ce qui cause non seulement les choses mais aussi les valeurs à valoir en imposant la distinction de ce qui vaut dune part, et de ce qui vaut vraiment dautre part. Or quest-ce qui vaut vraiment par opposition à ce qui vaut mieux ou à ce qui vaut plus sinon ce qui détermine le sujet à être vraiment sujet ? Ainsi pourrait-on dire, par exemple et en se réservant la possibilité de le récuser, que la richesse, la santé, la jeunesse, la beauté sont des valeurs (au sens où il est préférable dêtre ainsi plutôt quautrement) mais que le savoir et surtout la sagesse sont, par opposition, de vraies valeurs : sy joue quon soit sujet, alors que les premières le supposent. On voit bien que les « vraies » valeurs, dans cet exemple, ne sont pas des valeurs plus grandes que les premières, des valeurs superlatives dont la distinction serait analogue à la différence quil y entre être riche ou beau dune part, très riche ou très beau dautre part. Non : tout se ramène à la question dêtre sujet, une fois de plus, quand on parle de vérité. Dire par conséquent que la vérité peut être une qualité qui améliorerait la chose où on la reconnaîtrait est absurde : le meuble que lantiquaire vend plus cher quun autre nest pas vrai (bien quil puisse être cependant faux sil nest quune copie, cest-à-dire une représentation se donnant pour une certaine réalité, en loccurrence authentique) : il est simplement authentique. Et on peut par exemple imaginer un acheteur demandant au vendeur si ledit meuble est vraiment authentique auquel cas il lui demandera implicitement sil sengage personnellement sur lauthenticité de lobjet, sil sen fait le garant, bref sil en prend la responsabilité ! Toujours la même question dêtre sujet, donc, même si en loccurrence sa réflexion dans lesprit de lacheteur en fait un bien de second degré (un meuble garanti par le vendeur est préférable à un meuble qui ne lest pas). Il faut en somme dénoncer la confusion du vrai et de lauthentique parce que celui-ci est une qualité qui relève du bien (le meuble authentique est préférable à celui qui ne lest pas) alors que celui-là ne sentend quà exclure la question du bien, ne posant que la question dêtre sujet de cette nécessité que, par ailleurs, il y ait du bien. Et certes, il y a du bien, puisquil y a de la vie. Mais précisément : si un sujet est une sorte de vivant, être sujet consiste à ne pas être une sorte de vivant, mais à être sujet dêtre une sorte de vivant La « vraie » vie nest donc pas du tout la vie « authentique » bien que linverse puisse être vrai puisquil est tout à fait possible dêtre séduit par une promesse dauthenticité (par une promesse dinauthenticité aussi, dailleurs : cest toute la problématique de la culture de masse), et que la question de la vraie vie est tout simplement celle de ce qui séduit !
Cela dit, on noubliera pas quon reste pour soi un sujet de la représentation, un sujet pour qui le savoir compte, et quen ce sens on se la représente la vraie vie comme forcément meilleure quune vie qui ne serait pas « vraie ». Cest que nous sommes toujours en train de céder sur lalternative du vrai et du bien, puisque nous la considérons dans la vie et que la vie est identique au service des biens. Au plus sommes-nous capables de la différer dun cran, comme on le fait dans la réflexion philosophique dont une nouvelle réflexion fera encore un bien de second ou de énième degré, comme on le voit quand le lecteur pense avec nous quil est bon de ne pas confondre le vrai et le bien
Si donc la question de la séduction est vécue comme celle dune vérité ultime à quoi il est inévitable de croire, autrement dit comme un salut (ce qui me séduit me révèle la vérité de ma vie), la question quelle pose au philosophe nest pas du tout celle dune sagesse dautant plus ultime quelle serait paradoxale : comme la morale selon Pascal, la vraie sagesse serait de récuser la sagesse, en somme ! Non : parce que toute la nécessité de la séduction est celle que nous nous décidions enfin à prendre notre responsabilité et pas du tout de jouir dun bien inaccessible au commun des mortels (« Ah, tu ne pourrais pas comprendre »), il faut dire que la question de ce qui séduit est uniquement celle de la responsabilité quon en prendra en reconnaissant quen lui cest bien de séduction et non pas de tentation quil sagit.