Il y a séduction quand un objet somme un sujet de se détourner du service des biens (plaisir, utilité, bonheur, moralité, salut), autrement dit des nécessités de la représentation, pour accéder à une vie dont il soit vraiment sujet et quil se représente donc comme la « vraie » vie. Dans la rencontre, puisquelle est déjà une séduction et donc une sommation nous décider, une chance nous est donnée denfin exister, faisant apparaître que jusque là nous vivions seulement. Lexistence qui soppose à la vie se représente donc comme la vraie vie : une vie qui soit celle du sujet lui-même et non pas celle des raisons quil aurait dêtre ce quil est et de faire ce quil fait et qui saccomplissent toujours subjectivement comme le service de son bien. Ce nest donc pas pour son bonheur que lon consent à être séduit (même sil est plus simple dimaginer le contraire afin de se détourner de labîme que cela ouvre en nous, à savoir que le bonheur ne compte pas alors que nous passons notre vie à nous représenter le contraire) mais pour être vraiment sujet, quitte à ce que cela nous conduise à notre perte (cest cela, que le bonheur ne compte pas). Tout ce qui nous séduit à un niveau ou à une autre nous donne ainsi lidée quil doit y avoir une vérité qui soit enfin la nôtre, et dont le service des biens avait jusque là été le refoulement, loppression, linterdiction et dont la rencontre de ce qui séduit serait alors la libération. Et bien sûr, le paradoxe de la séduction est que cette idée dêtre vraiment sujet dune vie qui ne sera donc plus identifiée au service des biens, on la situe dans lobjet en tant quil nous fait signe énigmatiquement vers une vie qui serait enfin vraie, dont on serait, à la place des raisons quon effectue en le sachant ou en lignorant, vraiment le sujet. On se représente que sa vérité est en soi, dans sa conscience ou dans sa mémoire, mais dans la séduction on fait lépreuve quelle se trouve dans un objet, dont le premier trait est quil soit nouveau et dont le second est quil soit énigmatique.
De même que Hegel a pu voir l« esprit du monde » passer sur son cheval en la personne de Napoléon (bel exemple de spectacle séduisant), chacun dentre nous a pu voir passer sa propre vérité sous les espèces dun objet qui a surgi énigmatiquement devant lui et par quoi il a su quil était sommé de se décider à exister enfin, à être vraiment sujet.
En quoi lobjet qui dit la vérité du sujet dit par là même son salut par opposition à son plaisir, son utilité, sa vertu et surtout son bonheur, qui sont les figures habituelles de son bien. Car le salut, cest de tout quitter pour vivre vraiment, pour exister enfin.
Doù la contradiction : le salut est la figure ultime du bien, de ce bien dont le propre de ce qui séduit est précisément de nous détourner. La séduction, ce serait donc simplement dopposer le salut tel quon croit en apercevoir la possibilité à travers lobjet, au bonheur dont toutes les raisons finalisées sur soi font la fin générale de nos actions et même de nos pensées ? Mais être sauvé, quelle que soit la manière dont on lentend par ailleurs, nest-ce pas la meilleure des raisons, en ce sens analogue à la meilleure des excuses qui est la mort ? Comment comprendre alors que la séduction soit lépreuve de lalternative du vrai et du bien, si on en fait le moment même du salut dont la notion est au contraire celle de leur confusion ? Car enfin, ceux qui sont « sauvés » sont ceux qui ont reconnu que le vrai était leur bien, ceux qui sont « perdus » étant ceux qui lont ignoré ou qui ont refusé de le reconnaître.
Ce paradoxe est celui de la métaphysique, qui ne se dit savoir ultime de la réalité que pour être la constitution du vrai bien du sujet en tant que sujet par opposition aux faux biens, illusoires parce que non appuyés sur la vérité, dont le commun des hommes se contente. Cela signifie donc quil appartient à la métaphysique de se présenter comme une séduction et à la séduction de se présenter comme une métaphysique, et que cest seulement à dénouer ce paradoxe quon peut penser la séduction, elle qui est, pour un sujet, à chaque fois le détournement de son bien par lincidence de la vérité !
Sans la critique de la notion de salut, qui est celle de lidentification du vrai et du bien sous la figure du vrai bien (la vie salutaire étant alors la « vraie » vie), le détournement devient incompréhensible : on na plus que lopposition du savoir de ceux qui seront sauvés et de lignorance, immédiate ou réflexive (simple ignorance ou refus de savoir) de ceux qui seront perdus. Et certes, toute séduction donne le sentiment du salut, dans la nécessité quelle est de laisser choir le souci du bonheur. Elle donne dès lors le sentiment du caractère métaphysique de lhumanité, qui ne serait donc elle-même que dans son appropriation au vrai bien, qui serait alors la vérité ultime de préférence. De même que, selon Pascal illustrant ainsi de manière parfaite ce paradoxe de la séduction, la vraie morale se moque de la morale, il faudrait parler de la vraie sagesse, celle qui consisterait à ne pas commettre la folie de ne pas consentir à la séduction. En quoi on aurait finalement désamorcé tout le potentiel subversif de notre notion qui ne serait jamais, comme dhabitude, que limpératif de se soumettre à ce quil faudrait avoir eu la lucidité de savoir.
Or cest expressément de récuser le savoir que la séduction simpose : on ne peut pas plus raisonner celui qui sest laissé séduire quil ne peut se raisonner lui-même. Ou plutôt on le peut, mais il est enfermé dans la certitude que rien de ce quon pourra acquérir de cette manière ne peut compter, quand lobjet est là, en personne. Et ce qui vaut pour la séduction (« je sais bien que je commets une folie, mais tant pis ») vaut pour lobjet lui-même, qui ne présente aucune des qualités justifiant quil séduise (ou plutôt : il peut bien les présenter, mais de toute façon la question nest pas là). Dès lors faut-il admettre que la vraie sagesse est aussi vaine que la fausse et que les vrais biens ne sortent pas du régime quils partagent avec les faux.
Penser la séduction, cest par conséquent en défendre lidée contre la métaphysique de la séduction.
Il revient au même de dire objectivement que ce qui séduit nous somme dêtre vraiment sujet, ou de dire subjectivement que cest sa propre vérité quon reconnaît dans lobjet. La question de lobjet quil vient de rencontrer est pour le sujet celle de sa vérité doù le sentiment de se sauver ou au contraire de se perdre selon quil renonce à son bien ou au contraire quiol y reste attaché. Etre séduit, cest trouver la vérité dont sa vie avait jusque là été le manque. En ce sens, la séduction est lépreuve dun absolu, et cest pourquoi elle peut donner lieu à une lecture métaphysique.
Un premier argument brise ce quon pourrait nommer lhypostase de lobjet pour signifier quil se met à valoir absolument, à être décisif, inconditionnel. Cette vérité à laquelle le sujet aura consenti (ou au contraire quil aura déniée en arguant des meilleures raisons), il ne faut en effet pas oublier den penser la notion à partir du caractère fractal de la séduction ! Il sagit bien de la vérité, certes, mais de la vérité du domaine et du niveau que lon considère laquelle ne vaut ni plus ni moins que la vérité dun autre domaine et / ou dun autre niveau, qui peuvent par ailleurs être parfaitement dérisoires. On ne peut donc pas faire de cette vérité du sujet un absolu métaphysique, même limité à lui (parler de la vérité de toute sa vie). Car celui qui est brusquement saisi de la certitude que la vraie vie consiste à ne plus jamais quitter la femme dont il vient de croiser le regard dans la rue sera aussi bien et en même temps sujet dune autre séduction (certes pas au même niveau : il est désormais indifférent au charme des autres passantes), par exemple quand il fait ses courses au supermarché et quil réalise quêtre vraiment attentif à sa coiffure consiste à opter pour telle nouvelle marque de shampoing, au dépens de celle quil utilisait jusque là. Déjà séduit comme amoureux, il peut rester à séduire comme consommateur chacun de ces domaines étant par ailleurs susceptibles dêtre indéfiniment particularisé : indéfiniment pensé comme un ordre de séduction et donc de vérité.
La question des niveaux est essentielle et, ici encore, le rapprochement avec la question esthétique est révélateur. Pour parler de choses belles et a fortiori de choses sublimes, il faut en effet se fixer à une certaine échelle, et sinterdire de la quitter. La rose est belle quand elle est devant nos yeux, mais les cellules de ses pétales, sous le microscope, ne présentent aucune particularité esthétique, pas plus dailleurs que sa forme générale, quand on aperçoit la fleur de loin, disons à cinquante mètre. Pour le sublime, cest aussi évident. Kant a raison, bien quil ne lait su que par ses lectures : Saint Pierre de Rome est sublime (surtout quand notre regard plonge à lintérieur depuis le haut de la coupole : le sol se trouve si loin de nous quil est séparé de nos yeux par un véritable infini de hauteur). Mais quand on se trouve en avion au dessus de la ville, et qualors on peut voir la beauté dun plan densemble qui nous échappait, elle ne lest plus. Et cest encore plus vrai à mesure quon se trouve à une altitude supérieure : quand la basilique na plus dans son ensemble que la taille dune fourmi, la sublimité a disparu. On le sait depuis le canon de Polyclète : la beauté suppose une proportion avec le corps humain et ne peut être ni beaucoup plus petite ni beaucoup plus grande (parler de la beauté du massif alpin na pas plus de sens que parler de la beauté dune cellule végétale ou animale sauf bien sûr si lavion ou le microscope les remettent à notre échelle). Les catégories esthétiques sont ainsi des nécessités déchelle (le sublime est forcément grand, le joli ou le mignon forcément petits ).
Rien de tel dans la séduction, qui est intrinsèquement constituée de son caractère fractal, cest-à-dire indifférent à léchelle : la question y est dêtre vraiment sujet, et un sujet peut lêtre à toute éventualité dimputation quon voudra considérer, depuis le cosmique (Dieu saisi par le démon de la création et de lincarnation) jusquà linfinitésimal, figurable ou pas (Mme de Cambremer saisie par le démon délider certains phonèmes, par exemple quand elle parle de ses « cousins Chnouville », comme elle a cru remarquer que les nobles faisaient).
Parce que la séduction est fractale, les notions quelle met en corrélation de la vérité et du sujet le sont aussi : on est sujet à tous les niveaux de la vie que la réflexion peut isoler, et il y a pour chacun deux une vérité dont rien, sinon la réflexion quon en opère sur le moment, nautorise à dire quelle est forcément cohérente avec celle des autres niveaux. Tel est en effet largument quil faut garder à lesprit pour éviter de tomber dans la croyance en une « supervérité » (la vérité des vérités) que nous devrions passer notre vie à rechercher et à laquelle, une fois trouvée, nous devrions nous soumettre, parce que nous lui serions depuis toujours destinés : cette hypothèse repose sur lidée de lunité du sujet, dont on ne voit généralement pas quelle est un artéfact de la réflexion. Et certes, si je réfléchis à ma vie, je dois bien penser que je suis toujours moi ce même sujet qui est réfléchi dans la diversité des situations que je rassemble de sorte que je dirai que cest toujours de moi quil sagit quand je parle de mon enfance ou de ma vieillesse, quand je parle de la séduction pour la philosophie qui a décidé de ma vie et de la séduction pour un nouveau plat cuisiné qui a décidé de mon repas de ce soir. Si donc nous ne sommes pas dupes de cette nécessité de structure (et en ce sens impossible à supprimer : dire que nous nen sommes pas dupes, cest prouver quon lest !), alors nous ne sommes pas dupes non plus de la Vérité avec une majuscule ni par conséquent de sa nécessaire confusion avec le salut !
Ici se révèle en effet lillusion, et donc pour nous la nécessité de penser : il est impossible au sujet, à quelque niveau quon le considère, de ne pas identifier la vérité dont lobjet lui apporte lidée à un salut qui est alors la figure ultime de son bien. Parce quil est impossible de ne pas croire quon joue son salut quand on rencontre une réalité séduisante ou séductrice, il est impossible de ne pas croire que la vérité constitue le bien ultime parce que seul approprié du sujet en tant que sujet. Répétons-le : dans le moment de la séduction, les biens que nimporte qui aurait raison de poursuivre ne sont pas de vrais biens, puisquils sont récusés par linjonction dêtre responsable qui vient de lobjet et quil est impossible, sur le moment, de ne pas se représenter comme la promesse dun bien encore meilleur que les autres. Et certes, entre la vraie vie et une vie sans vérité, nimporte qui aurait raison de choisir la première, qui apparaît préférable cest-à-dire meilleure. La séduction, en tant quelle implique en elle le moment de la représentation dune raison de se décider mais justement : quand on se décidera, ce sera sans raison ! est constituée autour de cette croyance. Disons la même chose autrement : le sujet de la représentation est en même temps le sujet du salut, parce que la question de ce sujet est celle dêtre vraiment sujet, non pas tel quil se la pose réflexivement (nimporte qui se croit vraiment sujet à chaque instant) mais telle quelle lui saute en quelque sorte à la figure sous les espèces de lobjet dont, quand on en pose la question en termes dimagination, il est impossible de ne pas se figurer quil est désirable.
Lépisode du chemin de Damas est un des meilleurs exemples quon puisse prendre pour penser la séduction, mais inversement on peut dire que toute séduction est pour le sujet son chemin de Damas : la vraie vie est là, dont il ne tient quà nous quelle soit enfin nôtre, et en face de quoi aucun bien, si grand soit-il, ne peut compter (doù la culpabilité et le remords quand on argue de la question des biens pour refuser la séduction). Sauf que le chemin dont le vrai est le principe, on la de tout temps reconnu pour être celui du salut : à premier vue un bien qui nest pas plus grand que les autres, mais qui lest quand même à seconde vue, si lon peut dire, puisquon la raison de le préférer à eux.
Nous sommes faits pour le salut, nous qui nous représentons notre existence, cest-à-dire qui sommes toujours déjà inscrits, le plus souvent en toute méconnaissance, sous le signe de la perte de nous-mêmes. Telle est la raison profonde de cette corrélation : lessentiel nest pas tant que toute représentation soit structurellement finalisée (« tout ce qui est, est pour moi ») mais quelle soit une représentation, précisément, cest-à-dire lacte davérer la perte du représenté en loccurrence soi-même, quand on est dans lattitude réflexive. Et cest bien parce que la perte de soi est déjà acquise au fond de nous que nous acceptons de tout perdre, même soi, quand le salut, cest-à-dire en réalité la séduction, est là ! Du point de vue des raisons, cest-à-dire de la représentation et donc des biens, la question de la séduction est identique à celle de la perte (dailleurs on se représente le séducteur comme celui qui mène à sa perte celui qui lécoute) ; mais du point de vue de la question dêtre sujet que pose la séduction, elle est celle du salut. Telle est son ambiguïté que tout le monde a toujours remarquée, et que dissipe la distinction des niveaux : on se perd comme sujet de la vie pour se sauver comme sujet du salut, ce sujet qui a la perte de soi comme vérité puisque précisément le salut consiste dans le règne par définition exclusif de la vérité ! Etre séduit, cest toujours être sur le chemin du salut, et la certitude de soi qui va avec la rencontre de lobjet est en même temps la certitude davoir son propre salut à portée de main.
A ceci près, bien sûr, que ce qui vaut pour le salut de toute notre vie (quon se représente maintenant comme existence : lêtre né du consentement à la perte de la vie) ne vaut pas moins ni différemment pour le salut du sujet que nous sommes à une autre échelle ! Dun côté, disons, une vie dont la vérité, faite damour, justifie quon quitte tout pour linconnue dont on vient de croiser le regard, de lautre lemploi dune nouvelle marque de shampoing au dépens de lancienne parce que la campagne publicitaire la rendue porteuse de lidée quavec elle on serait (enfin) « libre dans ses cheveux ». Et certes, même si une réflexion englobante se refuse à le trouver aussi important pour le sujet que par là même elle constitue, le cuir chevelu nest pas moins un lieu de vérité que le cur.
Car cest dans lobjet que se trouve le sujet, et non dans quelque identité métaphysique et transcendantale quil faudrait supposer pour quil puisse y avoir des objets, mais à quoi il appartient à la réflexion de toujours nous faire croire. On se convaincra de linanité des évidences réflexives (et comme telles irréductibles et devant toujours survivre à leur déconstruction)en réalisant que ce qui nous séduit, justement, ne nous fait pas fonctionner comme sujet de lobjet mais au contraire nous subvertit, renverse nos catégories, montre que ce qui nous faisait sujet jusque là (ainsi cétait bien quelque chose qui nous faisait déjà sujet, non pas nous-mêmes) ne compte plus, cest-à-dire ne nous fait plus sujet (puisque cest cela, compter). Dire que lobjet surgit, quil nous assigne comme le destinataire et non pas lauteur de lidée de la vraie vie dont il est porteur, dire quil renvoie à rien les savoirs dont on sautorisait jusque là pour être un sujet se représentant avoir raison, dire enfin quil nous somme de nous décider et donc dêtre un sujet libéré de la représentation davoir raison, cest bien à chaque fois dire que le sujet est là où est lobjet (alors que la réflexion abstraite figure linverse) et que si lobjet est dérisoire (une nouvelle marque de shampoing), le sujet qui lest aussi (celui qui se fait de la liberté une idée telle quil en situe lincidence dans ses cheveux) ! Or tout le paradoxe de la séduction est que, aussi microscopique et dérisoire quon le détermine, il lest comme sujet auquel la vraie vie tend les bras, si lon peut sexprimer ainsi, autrement dit comme sujet voué au salut. Le salut de celui qui se lave la tête, cest dêtre « libre dans ses cheveux », exactement comme le salut de lamoureux est de ne plus jamais quitter celle quil aime ou comme celui du chrétien est de vivre déjà en Jésus-Christ ! Parce quelle est fractale, nécessitant par là même que celles de sujet et de vérité le soient aussi, la notion de la séduction interdit absolument de privilégier un niveau sur un autre et ordonne à la pensée qui examine la nécessité représentative de reconnaître labsolue équivalence du « salut » dont parle celui qui a consenti à sa séduction par un dieu (paradigme du chemin de Damas) et de celui qui a consenti à ce quun slogan idiot fasse de lui lacheteur dun autre shampoing.
La libération de la pensée de la séduction comme détournement de la question des biens relativement à la contradiction dune métaphysique de la séduction comme doctrine du salut, cest létablissement de cette équivalence. Tout tient à ceci que la séduction est de structure fractale et cest de lavoir méconnu jusque là à cause de lillusion réflexive quon a pu croire pour de vrai à toutes les promesses de salut dont, dans tous les domaines et à tous les niveaux, ce qui séduisait était toujours fait.
La notion de salut, et même la croyance au salut, est inhérente à lexistence représentative et personne dentre nous ne peut prétendre y échapper : il faudrait quil reconnaisse ne pas être celui quil se reconnaît être ce qui est absurde, ou encore il faudrait quon ne croie aucunement à ce quon est en train de signifier, ce qui lest presque autant. Nous savons pourtant que le sujet ne peut pas être confondu avec la représentation quil se donne de soi, précisément parce quil se la donne et quil en diffère donc autant quil diffère dune extériorité fixe quon voudrait lui reconnaître en dehors delle ; mais nul ne cesse pour autant de se prendre pour celui à qui les autres parlent et pour celui quil a conscience dêtre, ni de sengager dans ce quil signifie aux autres et à lui-même en parlant. Le sujet de la représentation, qui est celui des raisons et par conséquent des biens (autrement dit qui est le sujet toujours en train de se justifier) reste donc un sujet voué, et cest comme tel quil appréhende lobjet dans la séduction. Lobjet, on se le représente comme ouvrant la porte du salut, si lon peut sexprimer ainsi. Représentativement parlant, la question de la séduction est donc identique à la question du salut et ne peut pas ne pas être vécue comme telle. Sauf que bien sûr lextériorité définitive du sujet à lui-même (et aussi à une extériorité fixe quon voudrait lui attribuer, puisque de cela aussi il devrait encore être sujet) interdit au philosophe dêtre vraiment la dupe de cette nécessité pourtant éprouvée comme telle. Dupes de léventualité du salut, nous le sommes donc toujours mais quand même pas vraiment puisque nous savons que la même nécessité vaut à nimporte quelle échelle et pour nimporte quelle occurrence, si microscopique et dérisoire quon veuille limaginer. On ne tombe plus dans le panneau de croire pour de vrai au salut quand on a reconnu quà un autre niveau dimportance et de durée lachat dun nouveau flacon de shampoing pour le consommateur est aussi salutaire que lentrée dans les ordres pour le croyant ou que lélaboration dune uvre de pensée pour le philosophe.