Lobjet de la séduction produit un effet décisif : par lui le savoir cesse de compter. Non seulement on ne peut pas raisonner quelquun qui est séduit, mais encore son acceptation de léventualité du pire montre que pour lui la question ne se situe plus au niveau des raisons, positives ou négatives, dont on sautorise quand on est un sujet compréhensible pour les autres et pour soi-même. La question portée par lobjet nest pas celle des malheurs quil risque de faire arriver, ni dailleurs celle des bonheurs dont son appropriation peut être la cause : cest malgré les défauts quon séduit, et ce nest pas à cause des qualités. La séduction, cest donc avant tout que les raisons quon aurait de faire ce quon va faire ne comptent pas. Quest-ce qui compte, alors ? Eh bien quon le fasse, ou plutôt quon prenne la responsabilité de le faire.
Le sujet de la représentation, lui, se figure quil prend des responsabilités en faisant pour le mieux selon la manière (parfois très paradoxale et souvent illusoire) dont son bien lui apparaît. Mais que son bien lui apparaisse ainsi et non pas autrement, ce nest pas son affaire : cest, si lon peut dire, celle de la situation dans laquelle il est pris. Si je suis malade, par exemple, la guérison est mon bien sans que jy sois absolument pour rien : ce nest pas dû à ma liberté, mais à cette réalité inerte que je suis malade. Faire pour le mieux, cest donc dune part sautoriser des raisons qui simposent et dont on est innocent (on peut les mépriser, mais on ne peut pas faire quelles ne soient pas là), et cest dautre part sidentifier à sa propre situation : si jétais dans une autre situation je ferais autre chose, de sorte que la détermination de mon agir, que jimagine être ma liberté, est en réalité la particularité de ma situation. Une raison en effet est toujours une excuse : on ninvente pas les nécessités, et les mettre en avant pour expliquer ce quon a fait revient à sen dédouaner Faire pour le mieux (ce dont la séduction est précisément le détournement) cest donc identifier sa liberté à son inexistence.
Telle est la question des biens. Le bien, en effet, il va de soi quon le poursuive, de sorte que le poursuivre consiste à faire ce quil va de soi quon fasse Le plaisir, il va de soi quon le recherche quand on se définit comme sujet sensible ; lintérêt, il va de soi quon le serve quand on se définit comme sujet mondain ; la morale il va de soi quon lait pour existence quand on se définit comme sujet réflexif ; et le salut, il va de soi quon le cherche puisquil est laccomplissement de linexistence subjective (le croyant se fond dans la « gloire » de son dieu, le sage se fond dans la nécessité de lunivers, etc.)
Impossible dès lors
de se représenter la séduction autrement que de manière négative : elle
mène à sa perte le sujet quon se représentait être en le
détournant de ce qui faisait sa réalité intentionnelle, à savoir que sa propre
question et la question de son bien soient confondues (pour moi, ma question ne diffère
pas de celle de mon bonheur ou de celle de mon salut). Et cest pourquoi il est
représentativement pertinent den faire le trait essentiel du mal quand on le
personnifie dans un mythe : le diable nest pas un criminel sadique mais un séducteur,
car sa question nest pas celle de la souffrance de ceux auxquels il veut
prendre leur âme mais au contraire celle de leur complicité. Laquelle lui
sera acquise quand ils auront réalisé quen faisant ce quil est normal de
faire ils ne seront que des véhicules anonymes de ce quil va de soi quon le
désire. Si particulière voire dérisoire quelle soit, la séduction est donc à
chaque fois une injonction : non pas, comme il faudrait le dire sil
sagissait de la tentation, « saisis toute jouissance qui se présente» ou
« augmente ton plaisir ou ton bonheur » mais au contraire « Sois
donc enfin ! » « Décide-toi à cesser de ne pas être ! »
« Prends ta responsabilité ! » La séduction sadresse toujours à un
semblant de sujet (le sujet des biens, celui dont la responsabilité tient à
lautorité des raisons) qui se trouve par là même sommé dêtre enfin sujet,
de lêtre enfin pour de vrai : de lêtre là où les raisons ne
comptent pas.
Le sujet est pourtant pris dans une foule de nécessités et dinhérences qui sont autant de raisons dagir ou de ne pas agir. Par exemple il est marié, chargé de famille, responsable dune entreprise, etc. La situation, cest lensemble des raisons, conscientes et inconscientes, explicites et implicite, dont la réalité concrète est quelles soient au principe de lagir. Eh bien, la séduction, cest que ça ne compte plus ! Autrement dit, la séduction a lieu exactement là où il nest pas vrai que les raisons sont suffisantes même quand elles le sont, parce quil faut encore prendre la responsabilité quelles le soient. Cest donc réel, mais ce nest pas vrai. Et cest dans cette invocation de la vérité que se tient, si lon peut sexprimer ainsi, le discours de lobjet : « Arrête de te donner des excuses en te cachant derrière les nécessités réelles, et décide toi enfin à être sujet ! ». « Enfin », cela veut donc dire : au-delà du savoir quon a mis en avant depuis toujours puisque la vie ne diffère pas du service de son bien, là où il ny a plus de raisons, là, en somme où lon est seul, là où il faut se décider et même se décider à se décider.
Dans la séduction,
lobjet nous détourne, vers la nécessité éthique dêtre enfin
sujets dont il est porteur, des nécessités mondaines qui eussent normalement
été les nôtres parce quelles sont celles de notre situation. Il faut
alors reconnaître que séduire quelquun consiste à le non pas à le séparer de
sa situation, bien sûr, mais à len distinguer. Car le mettre au pied de
sa responsabilité dêtre sujet, cest le distinguer des responsabilités qui
sont liées au fait quil est un sujet, et cest donc aussi le distinguer
dune situation qui aurait fait de lui quelquun dautre si elle avait
été différente (dans la situation de tel empereur de Chine, jaurais été cet
empereur).
Quun sujet
puisse être distingué par un objet (le regard quon vient de croiser dans la
rue) de la situation à laquelle pourtant il sidentifie depuis toujours (mari, père
de famille
), cest ce qui cesse dêtre incompréhensible dès lors
quon veut bien cesser de confondre ce qui compte avec ce qui importe.
Dans une situation, les choses importent plus ou moins parce que toute situation est un certain service des biens (elle les détermine et en fixe la nécessité). La séduction, au contraire, cest que lobjet rencontré nimporte pas (il peut aussi le faire et donc plaire ou convaincre, mais ce nest pas en quoi il séduit) mais quil compte. Compter, cela veut dire : mettre quelquun au nombre des sujets en produisant en lui un effet de responsabilité. Il faut donc reconnaître une équivalence pratique entre séduire et compter : arracher à la nécessité représentative et à lexcuse de la situation (ma situation, cest lensemble de mes excuses) pour mettre le sujet concerné au pied du mur de sa propre liberté. Les choses ou les personnes qui comptent (et que le plus souvent on ne reconnaît pas comme telles, tout obnubilé quon est par les importances) font de notre existence une responsabilité et dabord la responsabilité dexister, autrement dit de se distinguer du service de ses biens (plaisir, utilité, bonheur, salut) qui est celui de notre inexistence. Cest quon ne sinstitue pas tout seul, et quon ne devient pas sujet dêtre un sujet à la façon du baron de Münchhausen qui sélevait dans les airs en tirant les lacets de ses chaussures : il ny a de responsabilité et donc dexistence quà ce quelle nous ait été donnée. Ce don de la responsabilité, on a compris que cétait la séduction. Aussi la séduction comme condition est-elle le rapport que nous entretenons avec ce qui compte en tant quil compte, cest-à-dire en tant quil nous somme toujours déjà et toujours encore dêtre enfin sujet, là où autrement là il ny aurait quune situation. Les rencontres que nous avons faites nous ont à chaque fois distingués de la situation qui était la nôtre, dont il nest dès lors plus vrai quelle soit notre vérité. Notre réalité, oui, mais pas notre vérité. Causer cette distinction, cest séduire.
Dire cela, cest donner la définition de la séduction : quun certain objet produise en nous un effet de responsabilité qui porte expressément sur une responsabilité dêtre sujet dont le service des biens est le refoulement, cest ce qui se traduit pour nous par cette distinction entre la réalité, dont relève ce qui importe, et la vérité dont relève ce qui compte.
Séduire, cest donner la distinction de la réalité et de la vérité, dont le service des biens, cest-à-dire lautorité des raisons, sacharne à être la confusion. Dès lors toute séduction, à quelque niveau quon la prenne, est-elle le pointage de lordre des importantes comme nétant pas lordre de la vérité et corrélativement linjonction à mener enfin une vie qui soit vraie. Séduire, cest donc toujours sommer de quitter une vie réelle pour advenir comme sujet dans une vie qui serait vraie. Ou, pour le dire plus simplement, séduire, cest promettre la vraie vie par opposition à la vie réelle dont la tentation promet quelle sera meilleure ce qui signifie notamment que la vérité ne comporte rien de bon (ni plaisir, ni utilité, ni bonheur, ni salut), et que la question dêtre sujet nest jamais de préférer cette vie promise par ce qui séduit à une autre qui aurait été promise par ce qui tente, puisquon ne ferait alors quopposer une tentation à une autre, un bien à un autre.
On est séduit quand
on sest dépouillé de ce souci : la promesse de la « vraie » vie
est au contraire inséparable de la sommation daccepter léventualité du
pire. Lidée dextériorité au savoir noue cette nécessité : cest
seulement là où le savoir ne compte pas quon peut être vraiment sujet,
cest-à-dire sujet sans excuses. On rapprochera cette nécessité de ce qui a
été dit à propos du pardon : cest là où je suis à jamais impardonnable
que jai été séduit, cest-à-dire donné à moi-même comme responsable
dêtre un sujet ce quon peut appeler ma vérité. Doù
cette conclusion que la séduction soppose à la tentation en ceci quelle fait
de nous des sujets sans excuses ni pardon. De fait, le domaine de la tentation et
celui où lon est excusé par lhabileté du tentateur, et aussi davance
pardonné par quelque autorité qui reste notre vérité puisque nous avons malgré
tout continué de vouloir notre bien.
Exister, cest se
ramener à ceci seulement : navoir ni excuse ni pardon. Ceux qui ont des
excuses et qui sont pardonnables nexistent pas : ils vivent, et cest bien
assez. A ceci près quon parle là de tout le monde, puisque le service des biens,
dont on a compris quil était la corrélation davoir des excuses et
dêtre pardonnable, est la condition commune celle-là même dont ce qui
nous séduit nous somme de nous extraire en nous décidant enfin à être
sujets dêtre des sujets.
Admettre que cette double condition négative définit la liberté, cest comprendre que la séduction ait de tout temps été honnie par les maîtres de toutes natures notamment par les métaphysiciens qui veulent définir lexistence par lexcuse en identifiant la question de la vérité à la question du bien (tout le platonisme peut être lu comme une machine de guerre contre la séduction) et par les religieux qui veulent effacer lexistence en décidant que ce que nous aurons fait sera pardonné, cest-à-dire non pas effacé ni excusé mais considéré comme ne comptant pas (la séduction, cest la présence du diable).