La philosophie est la discipline des idées, et cest la même chose de connaître un philosophe et de comprendre ses idées. Mais tout le monde a des idées, à un niveau ou à un autre : on peut avoir une idée pour le repas de soir ou pour les vacances de lannée prochaine. Lidée définit la pensée : penser, cela ne consiste pas à produire des représentations dans sa tête mais à avoir des idées. Souvent, par exemple devant une question philosophique, nous nen avons pas : la question ne nous dit rien, et on sèche devant sa feuille ou son écran, à moins quon essaie de se tromper soi-même en sen tenant aux idées des autres[1]. Et soudain, nous prenons conscience que nous sommes en train de travailler, engagés sur une voie plus ou moins prometteuse mais dont nous ne pourrons définir la valeur quaprès coup : une idée nous est venue. Les idées, donc, on ne les produit pas : elles nous viennent. Lidée relève donc de lavoir, et pas du tout du faire : quand on na pas didée, on ne peut pas y remédier en en fabriquant ; il faut attendre quil en vienne le mieux à faire étant dessayer de se rendre disponible .La pensée nest en ce sens pas une activité quon puisse revendiquer : quand aucune idée ne nous est venue, malgré tous les efforts mentaux quon a pu faire, on na pas pensé. Inversement, il y a des gens à qui des idées viennent tout le temps. Parfois cest merveilleux, comme chez les philosophes dont létude des textes fait apparaître plusieurs idées par ligne ; parfois cest consternant, comme chez ce gens qui ne tiennent pas en place et qui agitent continuellement lair autour deux. Penser, ce nest donc pas forcément penser bien ni de manière intéressante : sil y a des idées riches et géniales (par exemple celle dAristote de distinguer la puissance et lacte, celle de Kant de renverser le modèle quon a spontanément de la connaissance), il y a des idées pauvres et banales comme celles que nous avons quotidiennement à propos des petites choses de la vie, des idées qui ne donnent rien, et même des idées, par exemple en politique, dont on peut dire quelles sont immondes. Mais enfin toutes ces idées ont en commun dêtre des idées cest-à-dire dêtre venues à leurs auteurs, et de révéler que la vraie nature de la pensée nest absolument pas dêtre une acticité subjective comme on limagine si facilement. Car penser, cela consiste à avoir des idées, et une idée, en tant quelle vient, cest un événement.
Dabord, une idée, ce nest ni une notion, ni un concept : la notion de travail quun professeur de philosophie examine en classe, par exemple, ne peut pas être confondue avec lidée de travail qui lui est venue quand il sest rendu compte quil ne devait pas gaspiller le temps des vacances universitaires. Et cette idée ne sera pas non plus confondue avec le concept de travail qui est simplement le sens, cest-à-dire le signifié commun, des mots « travail », « Arbeit », « work », « lavoro », etc. La philosophie nest pas la sémantique, avec laquelle beaucoup de soi-disant analyses de notions la confondent. Autrement dit notre question nest pas du tout de savoir ce que nous comprenons quand nous entendons le mot « idée » et quun locuteur non francophone ne comprendrait pas, mais bien de savoir ce que cest que cette chose très particulière quon appelle une idée. Nous interrogeons donc en direction de lessence, comme chaque fois quon pose la question « quest-ce que ». Lidée a comme telle une essence mais, étant une sorte de pensée, elle nest pas une essence par définition propre à la chose dont elle est lessence (et la chose en question, ici, cest lidée). Car la pensée vise les essences et ne les constitue pas, faute de quoi, comme le remarque Platon, on ne saurait jamais de quoi on parle ni même à quoi lon pense. Lessence rend compte de la réalité de la chose alors que la notion ne concerne, comme le mot lindique, que la connaissance quon en a et qui, comme telle, est une nécessité programmatique bien plus quun fait. Quand la réalité de la chose est pensée comme une nécessité interne et que la pensée est exhaustive, on est dans le domaine du concept, qui est donc la réflexion de lessence. Alors que la notion est lindistinction dun savoir et dun programme, le concept est lindistinction dun savoir et dune réflexion. Celui-ci est donc fermé, alors que celle-là est ouverte. Si on pouvait épuiser une notion, comme, de son point de vue, Hegel le fait avec celle de lesprit, on en aurait fait un concept. Cest que le concept dit la logique de la chose alors que la notion la thématise de sorte que toute notion est en même temps un ensemble de notions (par exemple celle de travail comprend nécessairement celles de peine, de transformation, de valorisation, etc.) Repérer tout cela, cest pointer ce que lidée (par exemple de travail pour quelquun qui a la maîtrise de son temps) nest pas et ne peut pas être.
Tout le monde na pas didées, mais tout le monde a des notions parce que tout le monde participe au savoir qui institue le sujet réflexif. Par exemple jai la notion danimal parce que je vis dans un monde dans la constitution duquel le fait quil y ait des animaux est essentiel (si javais dit « parce que je vis dans un monde où il y a des animaux », il se serait agi du concept danimal, et non de la notion). Comme je suis sujet du monde et sujet pour le monde, les notions des réalités qui contribuent à le constituer sont aussi constituantes pour moi. Pour le monde en général qui renvoie donc au sujet de la réflexion en général que chacun est quand il réfléchit, on a les notions générales quon dira aussi notions communes parce que la définition générale du monde est dabord quil soit commun (la notion dêtre est la plus commune, parce que toutes les autres la supposent). Un monde particulier, par exemple celui des économistes, est par là même un ordre de notions particulières, qui sont ainsi des pôles de constitution subjective, ici pour les économistes (citons la notion de plus-value, la notion de mondialisation, etc.). Un certain monde étant admis, par exemple celui des économistes daujourdhui, toutes les notions vont de soi. Et si une notion cesse daller de soi, cest quon est en train de changer de monde ou plutôt, parce quon se situe forcément dans un certain monde, quon a déjà changé de monde sans quon ait encore pu le réfléchir. Lidée, qui est toujours un événement et qui ne vient donc quen récusation du caractère constitutivement habituel du monde, est en quelque sorte le contraire de la notion : celle-ci assure les choses dont elle identifie la possibilité alors que celle-là subvertit et les choses et le sujet lui-même. Avoir une idée, cest déjà être mis sur un autre chemin que celui quon allait suivre (même pour le repas du soir : dire quon a une idée, cest dire implicitement quon ne préparera pas la nourriture habituelle).
Parce quon ne les produit pas mais quelles nous viennent, et quon ne peut rien faire pour les faire venir quand on nen a pas, il appartient aux idées dêtre imprévisibles, inattendues, et surtout elles ne sont des idées que dans la mesure où elles sont étonnantes. Une idée qui nest pas étonnante nen est pas une. Car les fantasmes aussi nous viennent, et les répétitions du ressassement comme celles de la routine. Et certes, on peut soutenir quun fantasme est une idée, puisquil détermine la manière dont le désir se satisferait, mais ce nest vrai que formellement : rien nest moins étonnant quun fantasme, dès lors quon sait à qui lon a affaire. Cela signifie que la nouveauté appartient constitutivement à lidée. Une idée qui nest pas nouvelle nen est pas une. Il faut donc tempérer considérablement la concession quon fait à la vie quotidienne en parlant des idées de tous les jours. On ne parlera pas didée de plat pour le repas de ce soir ou didée pour les vacances de lannée prochaine si la cuisine tourne toujours autour des mêmes préparations et les vacances dété se déroulent toujours dans lun des pays ensoleillés de lEurope, lItalie, lEspagne ou la Grèce.
Cest que toute idée est un commencement. On a par exemple lidée dun livre qui traiterait de telle question dont on na encore jamais parlé. Or écrire un livre est une entreprise de relativement longue haleine, de sorte que lidée quon en a eue est engagement sur une voie dont on ne pressent pas la fin dont on ne sait même pas si elle en aura une. Lidée du livre quon a à écrire, on le voit, nest pas son concept, comme on pourrait imaginer quun philosophe systématique lait formé a priori. Il appartient donc essentiellement à lidée dêtre nouvelle, donc étonnante, et cette nécessité se traduit par la fonction de lidée qui est de commencer quelque chose. Avoir une idée, cest être déjà non pas auprès dun fait, car il ny a de commencement que dun agir, mais engagé dans une entreprise, ne serait-ce que dune manière imaginaire. Pas de différence entre avoir lidée décrire un livre sur tel sujet, et se voir déjà en train de lécrire donc être déjà en train de lécrire, si lon accorde que lécriture peut comprendre un moment de réflexion et de préparation intellectuelle.
Parce quil ny a didée que nouvelle, on est toujours étonné davoir penser ce quelle marque quon a pensé : avoir une idée, cest penser ce quon naurait jamais pensé. Autant dire que ceux qui ont des idées (les philosophes, on le suppose) vivent dans un étonnement constant (Platon et Aristote lont dit en premier, mais tout le monde le sait) qui est aussi une constante subversion de soi puisque justement ils ont pensé ce quils nauraient jamais pensé. Tel est le contenu de lidée, l« ideatum » : quelque chose dimpossible. Et donc quelque chose dindisponible : lévénementialité qui définit lidée dit en langage dobjet quon ne peut pas se donner à soi-même des idées, ni en fabriquer. Cest également vrai quand on lexamine et quon létudie : il ny a pas de différence entre exposer les idées dun auteur et étonner les étudiants de ce que quelquun ait pu penser ce quon est en train de dire.
Si lidée est un événement, et donc si le contenu de lidée est toujours quelque chose quon naurait jamais pensé, alors cela signifie non seulement quon ne peut pas produire des idées (car on ne pense jamais que ce quon peut penser !) mais encore quil est parfaitement absurde dimaginer que des idées puissent exister en elles-mêmes autrement que sous forme réflexive (au sens où les idées de Malebranche ou de Kant se trouvent dans leurs livres). Platon qui ladmettait montre ainsi quil confondait le fait et lévénement, bien que par ailleurs (à propos du beau) il les ait distingués : pour lui, la réalité des idées était un fait, inattentif quil était à cet autre fait que les idées lui venaient quand il écrivait ou dictait ses livres ! Une signification idéale, en tant que telle est un fait un fait idéal. Comme tel, ce ne peut pas être une idée : lidéalité de ce fait le rend éternel, alors que le propre de lidée, cest quelle arrive, surgisse, troue le temps commun en le frappant dobsolescence, et lait en quelque sorte déjà remplacé par son temps propre. Cest que lidée est un commencement et quil ny a de commencement que comme déjà engagé : commencer à laver la vaisselle, par exemple, cest avoir déjà lavé la première assiette sinon on parle de début. La temporalité du commencement structure lidée en tant que telle, et cest pourquoi elle est absolument exclusive du fait : contrairement à ce quon pourrait dire du début, il ny a pas de factualité du commencement (et la première assiette, quand a-t-on commencé à la laver ?)
Lidée est exclusive delle-même dans la temporalité qui la caractérise, au sens où cette temporalité est celle du commencement et donc, puisque cest ainsi que le commencement soppose au début, de lévénement. On ne peut donc penser lidée quà partir de lopposition de lévénement et du fait. Le sujet pour lequel il y a des faits naura jamais didées. Nest accessible aux idées que le sujet de lévénement celui qui est dans un rapport de familiarité avec sa propre impossibilité, puisquon ne commence jamais que sans le savoir, que sans y être, que sans soi (quand on commence à laver la vaisselle, qui a lavé la première assiette que le commencement de la vaisselle consiste à avoir fini de laver ?) Seul un sujet fait de sa propre impossibilité peut donc avoir des idées. Un sujet fait de sa possibilité nen aura jamais. Vérité transcendantale puisquelle découle de la temporalité de lidée, mais aussi vérité psychologique : il y a énormément de gens qui sont assurés deux-mêmes, dans la modestie ou dans larrogance, dans lignorance ou dans lérudition ; nous savons bien quils nont jamais eu la moindre idée et que, selon toute probabilité, ils nen auront jamais. Cela signifie que pour eux il y a toutes sortes de faits (des débuts) mais jamais dévénements (des commencements). Ils peuvent être surpris, mais jamais étonnés.
Cest quil ne faut pas confondre la surprise qui renforce le savoir, et létonnement qui le subvertit. On peut par exemple être surpris de rencontrer un de ses collègues sur le lieu de ses propres vacances. Mais cela na rien détonnant : des gens qui ont le même profil social ont forcément les mêmes moyens et les mêmes goûts, et il y a une probabilité assez grande que cela se traduise par des destinations de vacances analogues et donc parfois identiques. Le savoir du sociologue idéal est par conséquent assuré là même où le sujet concret simagine déstabilisé. Il ne lest donc pas, malgré ce quil croit, bien au contraire. Dans létonnement, par contre, le savoir cesse de valoir. Ce qui est étonnant, par exemple, cest de voir un lapin sortir dun chapeau dont on nous a préalablement fait voir quil était vide. Car ce fait récuse toute la physique et même toute la métaphysique (quelque chose est né de rien), de sorte quil est absolument impossible quon ait vu ce quil est pourtant certain quon a vu. Tel est létonnement : ce quon sait ne peut pas être la vérité, puisque le lapin est effectivement sorti du chapeau qui était vide. Cette sortie est un événement, mais pas la rencontre de notre collègue sur la plage de la Baule. (Bien sûr on peut le nier et inverser le jugement, donc le confirmer, en disant que le tour du lapin est un cliché de la prestidigitation et que la rencontre du collègue avait été rendue subjectivement impensable par laversion quil affichait à lendroit de cette station balnéaire.) Ce quil est normal que je pense, cest ce qui mobilise et effectue mon savoir, et cest toujours un fait, réel ou idéal. Tout fait relève du savoir parce que tout fait est normal si surprenant quil soit, la surprise mettant seulement en évidence une insuffisante appropriation subjective dun savoir qui continue dêtre instituant pour le monde. Un événement, par contre, fait voir que cest le cadre même qui est subverti, que le savoir ne fonctionne plus comme constituant a priori puisquon appelle précisément événement non pas une chose impossible (elle est arrivée) mais une chose qui navait pas la possibilité darriver, dont il faut reconnaître après coup quelle était en dehors de toute éventualité dêtre représentée.
Etonner nest pas surprendre, et toute la pédagogie des idées réside dans le refus de céder sur cette distinction. Si je dis par exemple que Malebranche considérait que toute causalité résidait en Dieu ou que Kant faisait du temps une forme purement subjective de notre esprit, je ne présente pas là quelque chose détonnant mais quelque chose de surprenant : non des idées mais des opinions, et passablement farfelues, pour ne pas dire folles. La doxographie est une ennuyeuse suite de surprises : le catalogue des délires que lautorité scolairement attachée à certains noms interdit de désigner comme tels. Mais jexposerai au contraire les idées de Malebranche sur leffectivité ou de Kant sur la sensibilité en expliquant quil sagit là de réalités dont notre conception spontanée et même réfléchie est incapable de rendre compte, comme létait aussi la conception savante dont ces auteurs étaient les héritiers. Cela signifie que ce nest pas en tant que sujet caractérisé par un savoir quils ont eu leurs idées, mais au contraire en tant que sujets ayant préalablement déposé le savoir qui les définissait : celui qui pense, si penser consiste à avoir des idées, cest toujours celui pour qui le savoir ne compte pas (et inversement, comme le montre implicitement Lacan à propos du « discours universitaire », cest le même davoir décidé que le savoir comptait et quon ne penserait pas : quand lélève a une idée, le professeur le fait taire en lui enjoignant de revenir au texte). Toute idée est forcément étonnante parce quelle procède elle-même de létonnement : il ny a didée que de quelque chose quon navait absolument pas la possibilité de penser. Le fait relève du savoir dont il est forcément lillustration et lidée, étant un événement et non pas un fait, avère que le savoir ne compte pas : elle nillustre rien, mais est en elle-même son propre critère.
On trouvera que tout cela bien abstrait. Essayons dêtre plus familier, au moins dans les comparaisons. Lévénement de pensée (lidée), dabord, nest pas une impossibilité au sens simplement négatif, puisquune idée, une fois quelle a surgi, devient immédiatement un savoir. Si je lis un ouvrage de Malebranche ou de Kant, par exemple, je serai plus savant que si je ne le lis pas dun savoir quen outre je pourrai transmettre, expliquer, développer devant un auditoire qui a son tour sera plus savant. On peut prendre ce nouveau savoir statiquement (la doctrine de Malebranche) ou dynamiquement (le kantisme), selon lusage quon veut en faire (par exemple selon quon fera un exposé ou une dissertation). Ce quil faut appeler l« impossibilité » de lidée (on ne peut en produire : il faut attendre quelles viennent) est donc aussi bien son statut de passage instantané dun savoir à lautre, un peu comme linstant où le cheval se met à galoper alors quil trottait, passant ainsi dune structure à une autre dune manière qui, elle, ne relève daucune structure. Lidée est donc le passage de la pensée commune à la doctrine, ces deux figures du savoir lui étant, comme telles, également exclusives : un philosophe, à nommer paradigmatiquement ainsi lhomme des idées, nest pas plus un homme dopinions, même savantes, quil nest un endoctrineur puisque justement son activité sépuise dans lacte de penser cest-à-dire davoir des idées (et non pas davoir eu des idées dans le passé).
Peut-être lusage dun langage familier aux lecteurs de philosophie aidera-t-il à faire reconnaître la réalité paradoxale de lidée. On se réfèrera donc à lappellation kantienne de jugement déterminant pour désigner la pensée normale, celle qui porte sur les faits et qui est la nôtre quand nous ne pensons pas si lon convient de réserver le terme de « pensée » au fait davoir des idées. En un autre sens, bien sûr, « penser cest juger » - mais juger de manière déterminante nest pas penser, puisque cest appliquer le savoir et donc ne rien inventer. Dans cette pensée des faits qui consiste, parfois très activement, à ne pas penser, nous mobilisons un savoir dont cest le même de dire quil nous constitue ou quil constitue notre monde. Si nous sommes économistes, par exemple, nous mobilisons le savoir de léconomie, nous nous mouvons selon des schémas de pensée économiques dans le monde des réalités économiques. Ce savoir est donc a priori (cest dailleurs ce qui permet quon soit surpris, comme par exemple un économiste peut lêtre par un taux dinflation qui reste élevé malgré lélévation du taux de lescompte). Une réalité qui se présente sera donc déterminée par ce savoir et le sujet quon a convenu dappeler normal, celui qui na pas didées, est par conséquent le sujet du jugement déterminant. Imaginons maintenant que ça ne marche pas : la réalité qui se présente est telle que le savoir ne vaut plus pour elle. Par exemple on constate que les consommateurs préfèrent certains produits très chers à dautres qui sont bon marché mais qui ne sont pas « de marque », bien que les organisations consuméristes aient révélé quils étaient le plus souvent identiques aux autres, à létiquette près (fabriqués dans les mêmes usines, avec les mêmes composants, etc.) Dans un tel cas, le sujet du jugement déterminant (léconomiste qui applique son savoir à ce que le monde marchand lui présente) ne peut plus déterminer : économiquement parlant, un tel comportement est simplement impossible. Et pourtant il est réel. Quelque chose sest donc passé qui rend impossible la « détermination », cest-à-dire qui rend impossible à lui-même le sujet qui reste déterminant, celui qui sautorise de son savoir. Le sujet qui ne peut plus être déterminant est donc événementiellement forcé de se demander ce quil en est de lui comme sujet de la compréhension. Il réfléchira. Empruntons alors à Kant son terme de « jugement réfléchissant » et disons que notre économiste, dans le moment même où il nest plus économiste (devant cette réalité, son savoir nest plus que lettre morte), se trouve en tant que sujet mis au pied de son propre mur : là où il était depuis toujours autorisé dun savoir anonyme (léconomie, il suffit de létudier, et étudier est à la portée de tout le monde), cest-à-dire là où il était depuis toujours excusé davance de ce quil faisait (il faisait son travail) et de ce quil pensait (avec ce quil savait, il pensait ce que tout économiste eût pensé à sa place) il va devoir prendre ses responsabilités. Plus dexcuses, maintenant : impossible de renvoyer à la science économique quand on a raison, impossible aussi, quand on a tort, de renvoyer aux insuffisances du savoir (soit on ne sait pas en général, soit je ne sais pas, soit même je ne savais pas quil fallait savoir) ! Il faut se décider, prendre position, se risquer comme sujet responsable là où lon navait jamais été quun véhicule interchangeable du savoir commun !
Cette prise de
position dont le trait constitutif est dêtre sans excuse comment va-t-on
lappeler ? Lidée, bien sûr !
La différence de lopinion et de lidée, qui était déjà la même que celle du fait et de lévénement, est la même que celle de lexcuse et de la prise de responsabilité, et donc aussi la même que celle de lanonymat et de la signature. Car désormais, nous sommes dans le domaine de ce qui est singulièrement imputable. On nest plus dans lirresponsabilité de lhomme qui sait (comme quand le médecin sexcuse de ne pas vous aider en vous disant quil est désolé mais quon ne sait pas traiter ce que vous avez) mais dans la responsabilité de lhomme qui pense. Le savoir ne compte plus, ni donc les identifications (soi comme véhicule indifférent du savoir par exemple : moi, un professeur). Quest-ce qui compte, alors ? Eh bien ce qui reste quand on admet quil y a eu de la pensée en dehors des identifications habituelles qui sont celles du moi, cest-à-dire en dehors de ce quil était possible que lon pense : le sujet, dans sa radicale étrangeté à lui-même. Sil marrive de penser ce que je naurais jamais pensé, cest que dans linstant de lévénement et surtout pas dans une durée qui serait au mieux celle dune nouvelle identification je suis un autre que moi-même. Je pense si lon veut, mais en tout cas cest un autre qui a les idées, puisquelles me viennent.
Est-ce à dire quil y avait un « vrai » moi tapi derrière le savoir commun et que bâillonnaient les habituelles identifications, celles qui font quon pense toujours normalement même quand cest de façon surprenante ? Certes non : le supposer ne ferait quaccumuler inutilement les niveaux didentifications (le vrai moi sous le moi apparent relèverait dun savoir plus authentique) sans quon puisse jamais arrêter la régression (qui sait sous ce moi enfin manifesté ne sen cache pas un autre, encore plus authentique ?) Ce quil faut comprendre, cest donc que limpossibilité factuelle que le savoir ait continué de compter impossibilité dont lévénement de lidée est à la fois la réalité et la preuve et que cette impossibilité, donc, eh bien, cest cela, comme événement et non pas comme fait, quon doit appeler le sujet : non pas le sujet commun des opinions mais le sujet des idées. Non pas le sujet irresponsable du jugement déterminant mais le sujet responsable du jugement réfléchissant : celui qui ne se défausse pas sur le savoir, le sujet qui a des idées, celui qui a pensé ce quil naurait jamais pensé et pour cause. Etre impossible comme sujet ou penser, au sens davoir des idées, cest la même chose.
Cette prise de
responsabilité de soi comme sujet contre lexcuse universelle que constitue
le savoir, cest lidée. Et cela vaut aussi objectivement. Si vous me demandez
par exemple de vous exposer les idées de Spinoza ou de Heidegger (par opposition
aux opinions délirantes que les doxographies ne peuvent pas éviter dattribuer à
ces philosophes), je vous montrerai comment ces philosophes ont refusé den appeler
au savoir dont ils pouvaient disposer et qui les aurait innocentés qui les aurait
délivré de leffroi davoir à affronter la nouveauté que lévénement
était pour eux et que par là même eux aussi, qui ne sy dérobaient pas,
étaient pour eux. Je vous monterai alors que leur pensée était un aller et retour
constant entre cet extérieur du nouveau et cet intérieur de la nouveauté et que
cest précisément comme cet aller et retour que leur pensée a été une
pensée : un jugement réfléchissant et non pas un jugement déterminant (qui va
toujours dans un seul sens : de la règle à lobjet). Telle est concrètement
la prise de responsabilité : quassumer le nouveau soit par là même une
nouveauté et quil y ait encore à assumer cette nouveauté même. Traduisons :
penser, cest être étonnant pour soi-même. Et certes, si lon pense, on ne
pense jamais que ce quon naurait jamais pensé
Telle est
lidée. On voit donc le caractère réfléchissant du jugement en ceci quil
consiste à prendre la responsabilité de la responsabilité quon est déjà en
train de prendre ! Avoir des idées, cest avoir pris la responsabilité de ne
pas céder sur sa responsabilité de sujets interpellé par ce qui récusait jusquà
léventualité du jugement déterminant. Le jugement réfléchissant, nous le
concevrons donc comme le redoublement du champ de la responsabilité : dans le
jugement déterminant, on est responsable, puisquon juge mais cest le
savoir qui compte ; dans le jugement réfléchissant où le savoir a cessé de
compter, sa responsabilité, on en prend la responsabilité. Ils sopposent
lun à lautre comme la responsabilité de juger soppose à la
responsabilité dêtre responsable de juger.
Un être responsable, cest-à-dire inscrit davance dans un champ dimputation qui va de soi, cela sappelle un sujet ; un être qui prend la responsabilité dêtre responsable justement parce que cette évidence du champ a été récusée, cela sappelle un auteur. Raison pour laquelle on est sujet dune bonne action mais auteur dune infraction, par exemple. Parce quelle relève du jugement réfléchissant au sens quon vient de dire, autrement dit parce quelle est une prise de responsabilité de la responsabilité même, une idée est quelque chose dont on nest pas sujet mais dont on est auteur.
Dans le jugement déterminant lexcuse du savoir fonctionne à plein : une personne ayant la même compétence que moi porterait exactement le jugement déterminant que je porte, dans une opération dont je dois dès lors convenir quelle est expressément celle de nimporte qui (et donc aussi de moi aujourdhui). La notion de « nimporte qui » est celle du sujet indifférent cest-à-dire irresponsable puisque limpossibilité de la substituions est la première condition de limputation, donc de la responsabilité. Au contraire le jugement réfléchissant suppose la chute du savoir : rompant la structure, un événement ma mis au pied de mon propre mur en interdisant davance que je me réfugie derrière une compétence dont je ne serais que le véhicule ; cest bien à moi que le jugement sera imputé : jen serai lauteur. Parce que le jugement réfléchissant est lacte par lequel un sujet prend sur lui daffirmer ce quil affirme, alors quil sen était toujours déjà innocenté quand son jugement était déterminant cest-à-dire quand lobjet relevait expressément du savoir, on dira aussi bien que lidée est le résultat dun tel jugement.
Cest expressément de cette différence quil sagit quand nous reconnaissons que lidée est un événement et quon ne peut pas se donner à soi-même des idées quand on nen a pas. Lopposition du bien et du mal permet de présenter cette distinction du sujet et de lauteur.
Car dans la représentation quon a de soi, on est seulement sujet : sujet du savoir dans la compétence et le bien, sujet du manque de savoir dans lincompétence et le mal, puisquon ne veut jamais que le bien ou son bien (à la limite le plaisir de faire souffrir or le plaisir est un bien) et que limputation de lincompétence et du mal pourra toujours être renvoyée sur le savoir en tant quil a manqué (je ne savais pas que mon action aurait telle conséquence, je ne savais pas quil fallait préférer lintégrité de lautre à mon plaisir, ou même ne je ne savais pas quil fallait tenir compte du fait que je le savais, etc.) Si lon est sujet du bien, en ce sens que faire son devoir revient à saccomplir comme ce sujet quon se sait être, on est par contre auteur du mal. Ce qui signifie très concrètement quon ne peut pas vouloir le mal mais quon peut lavoir voulu (on nétait pas là quand on a commencé à le vouloir), et quon peut se détourner de la nécessité darrêter de dévaler cette pente. Le méchant nest pas celui qui est méchant : cest celui qui se détourne de la nécessité darrêter dêtre méchant. Et certes, les méchants existent : ce sont des personnes qui sont déjà méchantes cest-à-dire qui ne sont pas sujets mais auteurs des souffrances quils infligent aux autres : le mal obéit à la temporalité du commencement et pas à celle du début, parce quil ny a de mal quà ce quil soit déjà le mal (par opposition au malheur). Bref, le sujet du bien, dont la notion est pourtant celle de la responsabilité, est en même temps toujours innocent et irresponsable, parce quon ne peut pas séparer le fait dêtre sujet de la représentation de ce fait. Lauteur, par contre, qui est aussi le sujet du mal, nest pas représentable comme tel parce que sa représentation est seulement celle dun sujet : personne ne peut vouloir le mal pour lui-même ; or la méchanceté ne consiste en rien dautre et il y a des méchants. Cest le même de dire quon ne peut pas vouloir le mal cest-à-dire être sujet pour la méchanceté, et de dire quon peut uniquement être auteur dune infraction, dun délit et a fortiori dun crime. Le sujet est innocent dêtre responsable, donc en fin de compte irresponsable bien que son concept dise expressément le contraire (on voit bien la différence de la notion et du concept, ici) alors que lauteur se définit par ce quon pourrait nommer la vraie responsabilité, au sens dêtre responsable dêtre responsable.
Telle est la responsabilité propre de lauteur et donc des idées : celle du redoublement de la responsabilité qui en est en même temps limpossibilité subjective. On montre clairement le rapport entre la question de la vérité et celle du mal en disant quon est innocent de son savoir mais responsable de ses idées au sens où lon ne peut parler de responsabilité quà ce quil sagisse en vérité que de la responsabilité et non pas de linnocence dêtre responsable. Le sujet est celui qui ne pense pas, et lauteur est celui qui pense dès lors quon a reconnu, en identifiant la pensée au fait davoir des idées, quon ne pense que sans soi (il faut attendre que les idées viennent). Et cest bien cette distinction qui rend compte formellement de lidée, dont il est impossible quon soit sujet (personne ne peut produire une idée) mais dont il est évident quelles ont un auteur, puisque les idées de quelquun, cest sa pensée.
Fin de la première partie.
Prochain développement : lorigine et la nature des idées.
[1] Par exemple, à la question de savoir ce que cest quune idée, on « répondrait » par un catalogue doxographique allant de Platon à Husserl, dont rien, sinon la jouissance de se soumettre à lautorité du canon scolaire, ne garantirait la pertinence notionnelle. Et certes, si on ne pense rien soi-même dun objet, il est impossible de choisir entre les discours qui en traitent (et qui en plus ne sont pas compatibles entre eux).
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