Parce que la séduction nest pas la séduction mais le jeu de la séduction, il lui appartient tendanciellement, et souvent réellement, de briser la symétrie première des partenaires : pour lun elle sera le chemin de la victoire et pour lautre celui de la défaite. Certes, le bonheur de la séduction est bien de suspendre cette nécessité, comme cela arrive quand on séjourne un moment dans ce quon peut nommer une atmosphère de séduction. Mais cest une suspension, précisément, une parenthèse quon ouvre dans un procès qui garde sa nécessité, celle du jeu. Insiste alors la nécessité que quelquun lemporte et que lautre soit vaincu. On ne joue pas pour autre chose que jouer, mais jouer, cest jouer pour gagner et donc souvrir à léventualité de perdre.
Réfléchir sur lalternative de générale de gagner ou de perdre dans les jeux, cest poser la question à partir de cette nécessité de structure que le jeu soit à lui-même son enjeu. Telle est en effet la notion de gratuité, que le jeu met en acte : si lon joue pour jouer, alors cela signifie que celui qui perd na pas perdu autre chose que le jeu, ou plus exactement quil a perdu le jouer. Posons le paradoxe : sil a perdu, cest évidemment quil jouait, mais sil a perdu, cest quil ne jouait pas puisquà jouer pour jouer on ne peut que perdre le jouer lui-même, justement. Perdre le jouer, ce nest pas se trouver dans une certaine situation de jeu mais, bien au contraire, cest ne pas se trouver dans une telle situation. Tel est en effet la difficulté de perdre que cest dabord la nécessité de tenir un rôle, même celui du perdant, quon a perdu ! Le vainqueur joue son rôle dans le jeu, mais pas le vaincu qui en est donc chassé et dont on ne peut donc même plus dire, en termes de jeu, quil est un perdant. En quoi ce quil a perdu, cest le fait même davoir joué ! Manquer lenjeu, dès lors que celui-ci est le jeu lui-même, cest perdre jusquà sa participation passée au jeu qui autoriserait quon tînt présentement le rôle du perdant, cest-à-dire quon joue encore. Tel est en effet le paradoxe de la défaite, dont on va examiner les conséquences et la signification, que celui qui a perdu nait finalement jamais joué et que ce soit justement cela, sa défaite !
Défaite dans le jeu en général, donc. Mais dans le cas particulier du jeu de la séduction, que devient cette contradiction ? Logiquement, la réponse est évidente : parce que séduire est un jeu, cest forcément la séduction comme jeu, et donc comme séduction, qui doit être perdue ! La nécessité qui vaut pour le jeu en général sapplique et nous fait reconnaître que celui qui perd naura, lui et contrairement à lautre, finalement jamais joué au jeu de la séduction Rien de plus nécessaire que cette vérité : on a perdu quand la séduction a cessé dêtre le jeu de la séduction et nest plus alors que la séduction. Le vaincu, au jeu de la séduction, cest celui pour qui la séduction nest plus un jeu.
Si on aperçoit ainsi ce que le vaincu a perdu, il faut dire ce que le vainqueur a gagné. Au jeu de la séduction, il sagit de deux réalités : une parole, qui est laveu et un acte qui est le consentement. Nous allons examiner le premier point et interroger laveu à la fois dans son principe et dans la réalité quil reçoit du jeu de séduction, en sachant davance que son intelligibilité finale doit résider dans la nécessité que le jeu est ludiquement pour lui-même. Car enfin si le jeu est lenjeu du jeu (quand on joue, il sagit quon joue sérieusement sans jouer pour de vrai, selon les deux nécessités qui structurent lactivité de jeu), cela signifie que dune certaine manière le vainqueur doit emporter le jeu. Or prise à la lettre, cette idée na aucun sens, sauf si ce que le vainqueur recherche expressément, à savoir laveu de la séduction, a pour vérité dêtre le rapport de jeu que le jeu entretient avec lui-même ! Si nous ne résolvons pas ce problème, autrement dit si laveu na pas pour essence dêtre un certain rapport à soi quune instance décisive (ici le jeu) entretient avec elle-même alors on pourra comprendre quon perde au jeu, mais pas quon gagne.
Ceci pour la nécessité formelle du questionnement. Mais sa nécessité matérielle nest pas moins troublante. Car enfin, de quel aveu peut-il sagir, quand on a perdu au jeu de la séduction ? Dire quon est séduit ? Mais en quoi une telle parole pourrait-elle le moins du monde relever de la culpabilité qui se trouve impliqué dans la notion daveu ? On peut imaginer quon déclare être dans une situation logiquement sans issue, comme aux échecs, et que cette situation suffise à avérer pour soi une défaite et pour lautre une victoire. Eh bien non : au jeu de la séduction, il faut avouer et donc poser une culpabilité, ce qui suppose donc quêtre séduit soit non pas un simple fait (ou un effet : celui dune réalité séduisante ou séductrice), mais une faute. On serait donc coupable dêtre séduit quand on lest ? Certes, il ny a de séduction que comme complicité à la séduction. Mais rappeler cela, cest simplement rappeler que la séduction a toujours été un jeu et quon ne joue jamais quavec ceux qui sont dans le jeu. Comment le fait de perdre a ce jeu pourrait-il avoir le moindre rapport avec le fait dêtre coupable ? Comment comprendre, autrement dit, que perdre au jeu de la séduction consiste à gagner de la culpabilité ? Et laquelle, précisément ?
Perdre au jeu de la séduction, puisquelle est un jeu (séduire, ce nest pas séduire mais jouer à séduire) cest forcément être séduit sans quil sagisse de jouer à être séduit, autrement dit cest être séduit pour de vrai. Le vaincu est celui qui ne peut plus faire semblant, dévoilant ainsi quil ne faisait pas vraiment semblant même quand il imaginait que cétait le cas, et que sous son air de jouer, une inquiétude plus ou moins secrète le taraudait forcément. A la limite, comme chez Marivaux, on croyait jouer au jeu de la séduction et on ne savait pas quon y était engagé pour de vrai.
Or comment traduire cela autrement quen pointant une mauvaise foi qui a dû être la nôtre pendant que nous jouions, nous qui avons forcément dû détourner le regard du fait que nous commencions à être séduits pour de vrai ? Cest donc cela quil faut commencer par savouer à soi-même, avant davouer tout simplement quon est séduit et que, si lon prend lexemple de la séduction amoureuse, on aime désormais pour de vrai. Sans cette hypothèse, on ne peut pas comprendre que laveu soit dabord ici un effort quil faudra mener contre soi : aurons-nous lhonnêteté de reconnaître la malhonnêteté qui a forcément dû être la nôtre ? Mauvaise foi par rapport à nous-mêmes, bien sûr, mais aussi par rapport à lautre qui a cru que nos conduites étaient ludiques. Laveu qui est en cause dans le jeu de la séduction est dabord celui dune trahison, et même dune trahison double voire triple : de soi, et de lautre et du jeu qui apparaît avoir été instrumentalisé. Quon ait été soi-même la dupe du jeu de la séduction non seulement ne change rien à la question mais lui donne sa particularité dêtre une trahison de soi : jai trahi ma décision première de jouer le jeu de la séduction, puisque je constate maintenant que pour moi cela na jamais été un jeu.
Pour moi, non, mais pour les autres qui ont accepté mon concours, oui. En quoi ma trahison porte aussi sur la responsabilité quils ont prise que mon comportement soit un jeu, précisément, lui qui naurait pu être que ce quil se trouve avoir été. Noublions pas que le propre du jeu, en tant quil nest pas son propre fait mais seulement sa propre affaire (jouer, cest jouer pour jouer), na de réalité que pour autant quil est pris en charge comme jeu (lenfant joue aux cow-boys) et non comme simple activité (il essaie de sexciter lui-même en se racontant des histoires de cow-boys). En jouant, on faisait implicitement appel à la responsabilité des autres ceux quon a appelés les spectateurs par opposition aux observateurs et au premier rang desquels on trouve bien sûr les partenaires ,quand le jeu nest pas solitaire, et soi-même en tant quautre, quand il lest. Ceux qui étaient avec nous dans le jeu de la séduction prenaient donc sur eux que nous y fussions nous-mêmes : ils se chargeaient de la responsabilité de la probité de notre attitude ludique, autrement dit de notre innocence. Et certes on ne peut être responsable de sa propre innocence, qui serait alors affectation dinnocence autrement dit complaisance et rouerie : sil y a une responsabilité de linnocence, ce nest pas à linnocent quelle incombe mais aux autres, qui par là même se sont toujours déjà impliqués pour lui. Tel est le jeu, quon ny joue jamais que de façon innocente (sinon on fait seulement semblant de jouer), cest-à-dire quil soit structurellement fait de la nécessité que les autres aient pris sur eux notre innocence. Ils lont fait à tort, on le sait, maintenant quon a pris conscience que la séduction a eu lieu pour de vrai: ils ont été joués par nous, pris dans un jeu dont il étaient supposés être les garants alors quils en étaient les pions. On la vu à propos des cavalcades que lenfant fait dans sa chambre : le jeu nexiste nulle part ailleurs que dans la responsabilité que les autres (ou soi-même en tant quautre) en prennent. Celui qui perd, parce que perdre au jeu consiste à perdre le jeu et donc à lavoir perdu depuis toujours, montre alors quil sest toujours mal conduit envers eux.
Aussi laveu porte-il sur cette trahison originelle de la confiance chez les autres, et de linnocence en soi. Ce nest pas dune petite malhonnêteté, dune tricherie, quon fait laveu, mais de ceci quon na jamais été celui auquel les autres, et soi-même (car on a à se faire confiance aussi), ont pris la responsabilité de faire confiance : ils ont été trompés dès le début et nous réalisons quun peu plus de lucidité ou une meilleure connaissance des hommes eussent peu leur éviter de se commettre avec une personne telle que nous
En quoi la difficulté de laveu tient aussi à la torture de se savoir hypocrite et ingrat non par accident mais par décision originelle. Lavérer au grand jour constitue, au jeu de la séduction, le prix moral de la défaite.
La défaite a donc un prix ? Nest-ce pas dire alors quelle est une jouissance et quen ce sens la question quelle pose excède la signification morale de laveu ?
On aurait tort denfermer cette signification dans sa seule dimension morale. Et certes, la notion daveu renvoie bien au savoir moral de soi et à sa profération. Mais la morale est de nature représentative, ne loublions pas, puisquelle se constitue des énoncés quun sujet en tant quil se représente quil est un sujet reconnaît forcément le concerner (si sa représentation est particulière et empirique, on parlera des morales, et si elle concerne le sujet en tant que sujet, on parlera de la morale). Par là elle est toujours déjà ouverte sur léthique, cest-à-dire sur la question dêtre sujet, quon est pour soi-même : si je suis ma propre représentation (pour la morale, le sujet sidentifie à sa « conscience »), alors je suis en question comme sujet dans le fait de me représenter comme sujet. Ce qui est en effet très concret, car la réflexion qui minstitue comme sujet moral fait de moi le sujet universel cest-à-dire anonyme (une bonne action est celle que nimporte qui doit accomplir, pour la seule raison quil est nimporte qui), alors que je suis par principe seul à être moi, que je ne suis pas nimporte qui puisque, précisément quand il sagit de responsabilité et dimputation, je suis moi et non pas nimporte qui. Le sujet moral, quon peut dire aussi le sujet du bien au sens où le bien est ce que nimporte qui a raison de poursuivre, est donc éthiquement problématique. On a compris que la séduction est lépreuve même de cette difficulté puisque cest toujours au nom de la nécessité éthique (ce quon ne se pardonnera pas de sêtre refusé) que senvisage de quitter le chemin commun, dont cest le même de dire quil est celui de la réflexion, celui de la justification, celui des biens, celui de lanonymat, bref celui que nimporte qui aurait raison de suivre.
Le paradoxe éthique de laveu dont on vient de voir la nécessité morale, on peut le formuler simplement en disant que le sujet de la morale étant celui de la représentation de soi est par là même le sujet de limpossibilité de la représentation de soi. On nest en effet sujet moral que par la possibilité de faire le mal, lequel est très exactement ce quon ne peut pas se représenter quon fasse. En tant que sujet moral, chacun de nous est donc nécessairement fait dune pente naturelle, si lon peut sexprimer ainsi, qui est la pente du désaveu : quon mimpute quelque mauvaise action et je devrai immédiatement me désavouer en transférant cette imputation sur toutes sortes dinstances (mon hérédité, ma mauvaise éducation, mes mauvaises fréquentations et surtout le savoir des conditions et des conséquences qui est toujours plus ou moins insuffisant). Que je ne me désavoue pas, et plus rien na de sens : comment pourrais-je justifier que jaie fait le mal, puisque ce quil est justifié quon fasse, cest très exactement le bien ? Si donc la réalité du sujet moral réside dans laveu (cest en me reconnaissant comme sujet possible pour le mal que je prends la responsabilité de moi), il a le désaveu pour nature !
La séduction, justement, est toujours celle de quelque chose quon nait en fin de compte pas à désavouer, ou de quelque chose à propos de quoi il ne soit pas nécessaire de se désavouer, comme le sont tous les biens qui se définissent dobliger nimporte qui pour la seule raison quil est nimporte qui. La formule de la séduction « décide toi ! » (sous entendu : « à prendre la responsabilité dêtre sujet au lieu den rester au fait métaphysique dêtre un sujet ») situe son injonction en ce point précis. On la dit, la séduction est immorale par principe : cest très précisément de la voie représentative, que les réalités qui nous donnent lidée de la vraie vie tendent à nous détourner.
Quand donc on est vaincu au jeu de la séduction, il semblerait quon dût éprouver quelque part en soi la joie de navoir pas repris la voie des évidences communes autrement dit du service de son bien (notamment de lestime de soi). En effet, sauf quon est vaincu, précisément, et que celui qui est vaincu a perdu lordre même de la séduction ! On est alors chassé hors du jeu, retombé dans la voie de ceux pour qui la séduction, nétant plus louverture de la vraie vie, ne peut plus être que limpossibilité représentative quon vient de décrire. A la souffrance morale sajoute donc la souffrance davoir perdu cest-à-dire davoir laissé échapper la séduction elle-même comme disjonction du vrai et du bien. Dans sa dimension éthique, laveu sera donc celui dun impardonnable envers soi : cest parce quon aura cédé sur limpossibilité de la substitution qui définit la responsabilité (autrement dit parce quon aura été nimporte qui : le sujet du service des biens), quon aura impardonnablement laissé passer loccasion.
Laveu est donc en lui-même divisé selon lexclusivité de la morale (être nimporte qui) et de léthique (on nest responsable dêtre sujet que dans limpossible de la substitution qui définit la responsabilité). On avoue quon est un sujet banni de la représentation (dès le début on trahissait : ce nest pas nous que les autres voyaient ,et on ne pourra plus se regarder en face) et cet aveu ne peut se faire quà admettre quon sest trahi, soi-même, précisément en tant quirreprésentablement responsable (sujet) dêtre sujet. En laissant échapper lordre de la séduction, cest-à-dire léventualité de la bifurcation du bien vers le vrai, on est retombé dans le droit chemin : celui quil est nécessaire de se représenter comme le bon - et qui lest, en effet. Synthétisons cette souffrance de laveu par une formule qui dise à la fois la morale et léthique : on a été depuis le début inexcusable et on sait quon na jamais cessé dêtre impardonnable.
Envisageons maintenant ce nouage dans sa réalité concrète. On le fera en pointant sa réalité subjective, qui est un affect très particulier : la honte. Impossible de vivre une défaite au jeu de la séduction autrement que dans la honte, et impossible de dire cette défaite autrement que de manière honteuse. Car sil ny a jamais daveux que dune réalité honteuse, il ny a daveux que dans la honte, et même, allons nous voir comme le dernier serrage du nud, il ny a jamais daveux que honteux. La défaite au jeu de la séduction nest pas simplement quelque chose qui provoque la honte mais cest la honte qui est en charge delle-même, comme il appartient au jeu de lêtre pour soi (et aussi au sujet, au sens où être sujet consiste à avoir pour affaire dêtre sujet).
Cette notion nest pas simplement morale : on peut avoir honte dêtre mal habillé, par exemple. Elle se réfère au sujet non pas dans sa responsabilité (avoir menti ou volé, par exemple) mais dans sa réalité en tant quelle est irrécusablement totalisatrice : on a honte dêtre un menteur ou un voleur ce qui est tout différent. Donnons le principe : la honte est laffect de linterdiction que la vérité soit distinguée de la réalité ou, si lon considère la réalité du point de vue de sa réflexion, que la vérité soit distinguée du savoir. Rien de plus concret que cette nécessité : celui dont on sait quil a menti ou volé, eh bien cest un menteur ou un voleur, et ses paroles auront alors ce savoir pour vérité. En quoi il est désormais banni de la responsabilité dêtre sujet qui sentend justement de ce que le savoir négale jamais la vérité, autrement dit qui sentend depuis la nécessité quon ait toujours à décider que les raisons sont suffisantes quand elles le sont. La disjonction des deux, du sujet et du savoir quon en a, nimporte qui la pressent dans le besoin quil en éprouve : cest le pardon. Pardonner, en effet, cest prendre sur soi que la réalité dun sujet ne soit pas sa vérité ou, pour le dire plus simplement, cest décider que ce qui lidentifie et qui importera toujours (par exemple la victime de lagression est restée paralysée), ne comptera plus. Le pardon lave la honte, mais en aucun cas le remords : il remet de la distinction entre la vérité et la réalité (ou le savoir) là où il y avait de lidentité. Cette différence est comme telle une relation, qui fait alors accéder à la possibilité dêtre responsabilité : celui qui pardonne confère à lauteur du mal de ne plus avoir ce mal quil a fait pour vérité, mais seulement pour réalité (pardonner suppose quon nexcuse pas). Paradoxalement donc, le pardon rend sa responsabilité au criminel en lautorisant enfin car pardonner est une relation dautorité et même de souveraineté, puisque cest une grâce à laquelle nul jamais ne saurait avoir droit à être sujet non seulement de son crime, ce qui va de soi, mais de sa mauvaiseté de criminel. Dans le pardon, celui qui était auteur dun crime devient sujet dune action criminelle, et celui qui était méchant devient sujet dêtre méchant. Cest dire que laveu, qui porte précisément sur cette de soi, a le pardon comme condition, alors quon imagine habituellement le contraire (il faudrait dabord avouer pour ensuite éventuellement être pardonné ce qui reviendrait à devoir commencer à mériter le pardon). Un auteur na rien à avouer, et encore moins à se faire pardonner : sa vérité nest pas en lui puisquelle est son objet. Celui qui est sujet de quelque chose, oui : précisément, il a à se faire pardonner den être le sujet.
On reconnaîtra donc dans laveu une inversion de léthique : au lieu que la question soit pour un sujet dêtre sujet au sens où il ne suffit pas dêtre un sujet (une nature métaphysique) pour être sujet (prendre sur soi dêtre sujet), elle est celle dêtre sujet (instance distanciée dimputation) pour celui qui navait de vérité que dans son objet (le crime dont il était lauteur).
Dans la honte, en tant quelle ne diffère pas du besoin dêtre pardonné, la question nest pas celle de lauteur ni celle du sujet, mais celle du devenir sujet de lauteur : le criminel a pour question de devenir un homme ayant commis un crime. Sa vérité qui était dans ce crime, elle est maintenant transférée dans la grâce que lautre lui accordera ou pas. Celui qui a besoin dêtre pardonné est donc un homme sans vérité. Dune manière ou dune autre sa parole en sera laveu.
La non distinction entre le sujet et lui-même, en tant quil en fait lépreuve, cela porte un nom que tout le monde connaît, et qui est la jouissance. Pas de honte qui ne soit lindication dune jouissance cest-à-dire dune démission de soi comme ayant à décider de soi, au profit dun objet qui peut être le crime lui-même (se torturer de culpabilité, souffrance très sincère, est une jouissance extrême au sens dabolition de la relation de responsabilité), mais qui est aussi laveu.
Car et lon terminera ainsi sur ce point laveu possède cette propriété étonnante de suturer la question de la honte, puisquil est, comme acte de parole, lindistinction de laveu de la honte et de la honte de laveu. On navoue jamais que ce qui nous fait honte, mais avouer fait honte : à linstant de laveu le sujet nest plus hors de sa parole, au sens où il nest plus le sujet dune parole dont il puisse prendre ou laisser la responsabilité, puisque cest en même temps dun autre que ce moment est la jouissance. Les aveux du malfaiteur, par exemple, sont littéralement la jouissance de linstitution policière : en cette énonciation, cest indistinctement delle et de lui quil sagit, ou plus exactement cest de lui en tant quabsolument (même si cest provisoirement) assujetti à elle. Si donc avouer fait honte, cest à la fois parce quil ny a daveu que de la jouissance, cest-à-dire de la désubjectivation de soi (être sujet, le temps de la faute, na plus été notre affaire et cest en quoi la faute relève de laveu), mais aussi parce quavouer, cest être joui par un Autre auquel on consent dès lors quil nait même pas pour affaire quon soit sujet !
Dans le cas de la séduction, cet Autre est le jeu lui-même : à linstant où lon reconnaît quon a joué pour de vrai, cest-à-dire quon a seulement fait semblant de faire semblant, le jeu apparaît à lui-même dans une souveraineté actuelle dont le statut de déchet de celui qui na donc jamais joué est comme lenvers. Et de cela, en un tourniquet infernal de la culpabilité éthique (avoir cédé sur sa responsabilité dêtre sujet) et de la responsabilité morale (avoir cédé sur la nécessité de pouvoir se représenter comme sujet), on est coupable et donc on laura toujours été.
La publicité, pour revenir un temps à ce paradigme des séductions, le montre très bien, si lon considère lacte dachat, en tant quil a réellement eu lieu, comme une défaite de séduction : le client du magasin qui repart avec un objet dont il na ni le besoin ni même lusage naura donc, malgré lidée amusée quil sen fait et les sentiments de légèreté quil a pu éprouver, jamais réellement considéré la publicité comme un jeu Il se racontait depuis le début que la question quil reconnaissait être la sienne était celle de son plaisir le plaisir de jouer, justement ; maintenant tout le monde voit bien que sa question naura jamais été que celle de sa jouissance. Dailleurs il suffit de le voir, les pommettes rouges et les yeux brillants, emporter le plus ostensiblement possible cet objet que toutes les affiches dans les rues et les images dans les magazines enjoignent en ce moment de posséder. Dans une semaine, revenu à lui et lobjet délaissé au fond dun placard ou déjà jeté, il devra savouer sa défaite : engagé dans le champ de la séduction, il se sera, comme on dit, « fait avoir » : le moment de son achat aura été celui de la jouissance du système publicitaire. Le vaincu est pur déchet : il aura été joui par ce système. Et cest de cela une jouissance dont il na pas été sujet mais qui par là même aura été la sienne quéventuellement il fera laveu. Quant à la séduction amoureuse, la personne vaincue est bien, comme amoureuse, faite dune jouissance qui est celle de lordre de la séduction, en tant quil triomphe à son dépens : déchet, elle a ce triomphe pour réalité.
Esthétiquement, lopposition du vainqueur et du vaincu est évidente : le vaincu est effondré, ramassé sur lui-même, encombré et donc encombrant ; mais le vainqueur est élégant, puisque lélégance est lattitude de celui pour qui ce qui advient, si important que cela puisse être, ne compte pas. Le vaincu est celui pour qui la séduction a compté et le vainqueur celui pour qui elle na pas compté car ce qui comptait, pour lui, cétait que le jeu de la séduction soit la séduction même, dès lors finalisée sur une jouissance quil faut dire pure, puisquelle nest précisément pas celle de séduire.
Eh bien, en toute dernière instance, cest de navoir pas été sujet pour cette responsabilité pure dêtre sujet, autrement dit cest davoir refusé dentrer dans le jeu dêtre sujet, que le vaincu de la séduction a honte et cest cela quil ne peut avouer sans le réitérer par cela même.
On avoue toujours la même chose : quon avait depuis le début pour question non pas son plaisir (celui de jouer au jeu de la séduction) mais sa jouissance (celui dêtre objet où la nécessité générale de séduire jouirait delle-même). En dautres termes, laveu mentionne la responsabilité quon a originellement prise non pas dêtre désinvolte envers la question dêtre sujet mais, au contraire si lon peut dire, de lavoir prise au sérieux. Car prendre au sérieux la question dêtre sujet, cest en faire la question de sa jouissance puisquainsi se trouve résolue la question que le sujet nest dès lors plus pour lui-même. La solution (comme quand Lacan dit que sans la jouissance lunivers serait vain) a remplacé la responsabilité, et donc le savoir la vérité. Pour cela, pas de pardon. Seulement laveu.
En tant quelle est un jeu, la séduction est inséparable du projet de lemporter sur lautre. Ce quil faut emporter, nous le savons maintenant, cest le jeu lui-même, et comme jeu. Alors que le gagnant reste le sujet que le jeu fait de lui, à savoir un sujet qui fait semblant sérieusement et dont le sérieux nest pourtant quun semblant, le perdant, lui, choit hors du jeu en découvrant quil est fait de la jouissance même du jeu, comme jeu. Pas de celle du gagnant, dont la victoire consiste très précisément à avoir évité la jouissance cest-à-dire le réel dêtre sujet, mais celle dun système qui devient lAutre auquel il est désormais, contre lui-même, assujetti. Lopposition du gagnant et du perdant est ainsi celle du sujet (gagnant) et de lassujetti (perdant). Son pivot est constitué par la nécessité ludique que le jeu est pour lui-même, cest-à-dire par la nécessité, qui est sa réalité en tant que nécessité, de structurellement de jouir de lui-même. Cette nécessité elle se réalise dans la position du perdant, et donc se perd comme nécessité. Raison pour laquelle il revient au même de dire que le perdant a perdu le jeu ou de dire quil se découvre, dans la honte, fait de la jouissance du jeu. Ce quon peut encore traduire en disant que le jeu nest pas jouissance, puisquil est effectuation de règles et donc symbolisme, mais quil est lentreprise de différer la jouissance quil y aurait à être réellement sujet, cest-à-dire à être, comme sujet, un réel. Cest très exactement la perte de cette différance qui définit le perdant ou plus exactement qui le constitue (car justement : ce quil a perdu en étant joui par le jeu, cest que la définition reste une définition et ne soit pas en même temps une constitution).
Si personne naime les perdants (notamment pas eux-mêmes), ce nest pas par sécheresse de cur ou par participation à on ne sait quelle idéologie ultralibérale, mais cest parce que la notion et lattitude du perdant renvoient forcément à la reconnaissance de la réalité dun jeu social et donc à la nécessité que ce jeu, comme ordre de différance (comme système symbolique) laisse choir sous forme subjective la jouissance quil a pour vérité, puisquil a pour nature de tourner sur lui-même et de nêtre concerné que par soi. La jouissance, quand on la rencontre, on la reconnaît dans la réalité sous la forme de limmonde et en soi sous la forme de lhorreur. Le perdant sait quil a quelque chose dimmonde, et il est impossible dêtre un perdant sans se faire horreur. Voilà de quoi laveu est finalement laveu, bien au-delà de la déclaration qui sen tiendrait à indiquer quon a joué pour de vrai, au mépris de sa propre promesse de continuer à jouer, de la responsabilité que les autres ont prise que ce soit une promesse, et du champ de possibilité quune telle promesse soit posée et admise.
Quand le jeu est celui de la séduction, lopposition du sujet (gagnant) et de lassujetti (perdant) se traduit par limpossibilité de laveu : il est ce que la victoire permet dobtenir et en même temps il fait horreur. Tout le monde sait bien quil y a dans les aveux qui suivent les séduction amoureuse comme un instant de réticence quils sempressent de noyer dans la joie de séduire ou le bonheur dêtre séduit, mais qui est laperception dune dimension immonde de lassujettissement à quoi, en fait cest-à-dire en tant quelle cesse dêtre son propre jeu, la séduction est toujours lentreprise daboutir.
On peut être complètement séduit, mais même dans ce cas, il y a un reste. Ainsi reconnaît-on que lalternative radicale de la vie bonne qui sadresse à celui que nimporte qui aurait été à ma place et de la vraie vie qui sadresse à moi dans limpossibilité de substitution qui définit ma responsabilité dêtre sujet, que cette alternative, donc, est réelle. Laveu, en tant quil est une parole honteuse au sens à la fois objectif et subjectif, est, subjectivement, le réel de lalternative du bien et du vrai.
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