Le jeu de la séduction (3)
La séduction est identique à son propre jeu, à la fois parce quil ny a pas de différence entre séduire et jouer à séduire, et parce quil ny a de séduction que dans un jeu qui soit toujours déjà ouvert à lintérieur de la notion elle-même, davance identifiée à sa propre métaphore (séduire nest pas séduire mais abuser). On ne peut donc être objet ou sujet de la séduction que pour autant que notre question, qui est celle dêtre sujet, soit en même temps celle du jeu dêtre sujet.
La question de chacun est celle dêtre sujet. Or on nest sujet quen métaphorisant la notion de sujet : le sujet au sens éthique de la responsabilité est bien une métaphore du sujet au sens métaphysique de la substance. Cela signifie quon nest sujet quà lencontre (encontre dont il sagit encore quon soit sujet) du fait dêtre un sujet (même métaphoriquement entendu). En ce sens il revient exactement au même de dire quon est sujet et quon a pour affaire (pour responsabilité) dêtre sujet.
Si lon retourne
la proposition en lui ôtant par là même sa portée pratique, cela revient à appliquer
au sujet comme sujet le caractère instituteur du jeu, qui est le semblant :
de même que jouer consiste à faire semblant de faire ce quon ferait si on ne
jouait pas, être sujet consiste à faire semblant dêtre ce sujet quon
serait, si on navait originellement pas pour responsabilité de métaphoriser la
substance en étant sujet. Cest donc métaphoriquement que le sujet se pose au
principe de ce dont il est le sujet, cest-à-dire se pose comme sujet. Pas de
différence, on le voit en reconnaissance la métaphoricité de la notion de sujet, entre
être sujet et jouer à en être un. Etre sujet et être sujet sont séparés par la
métaphore, dont il sagit bien dêtre sujet quand on est un sujet. En posant
ma propre existence dans laffirmation dun moi, je suis alors une substance
(et certes je suis) et en même temps je nen suis pas une, puisque,
précisément, jai dû poser que jétais. Suis-je alors moi, ou fais-je
seulement semblant dêtre moi ? Impossible à dire, car les deux éventualités
sont aussi exclues que le sont, dans un jeu, lhypothèse de jouer pour de vrai et
celle de faire semblant de jouer. Lêtre du sujet est son jeu de sujet.
Il y a cependant une réalité du jeu. Si lexistence entière est un jeu, la notion na plus aucun sens. Il appartient donc au jeu du sujet quil soit réel et par là séparé du monde dont le sujet qui joue à être sujet est par ailleurs partie prenante. Le jeu au sens symbolique suppose bien le jeu au sens mécanique, qui est tout simplement son réel : sil ny avait pas despace entre les moments, tout serait éternellement figé. Or cest précisément à quoi le jeu dêtre sujet est depuis toujours adossé.
A chaque fois en effet que je me surprends moi-même, à chaque fois que je fais en positif ou en négatif quelque chose (une bourde, un mot desprit) qui navait pas préalablement lexistence en moi dune possibilité, à chaque fois surtout que jagis contre mon bien cest-à-dire contre ce que je me représentais avoir raison de faire (ou ce quun autre, par exemple médecin, se fût représenté que jeusse eu raison de faire), je constate clairement quil y a un gouffre entre celui que je suis et celui que jai la certitude dêtre. Je constate aussi que cela ne contredit en rien le sérieux dune réflexion que je ninterromps pas pour autant : moi qui traverse à chaque instant lépreuve de ne pas être moi (par exemple quand les mots et donc les idées me viennent alors que jaurais dû les choisir parmi beaucoup, les estimer et décider de leur ordre en appliquant les préceptes de la grammaire et de la rhétorique), je nen continue pas moins daffirmer le plus sincèrement du monde que je suis moi. Parfaite irréalité dun côté, sérieux inaltérable de lautre. Etre et jouer à être sont donc le même, et labîme que je suis relativement à ma propre représentation fonctionne alors pour moi comme la décision de jouer pour lenfant : une rupture inhérente à la structure casse et cause le jeu en même temps, mobligeant à jouer sérieusement tout en nignorant jamais quil y a seulement le jeu du langage, lequel se redoublera et se poursuivra ensuite en « comédie humaine » et en imposture généralisée des idéaux (notamment celui qui voudrait quon travaillât à on ne sait quelle authenticité de son propre être).
La raison de tout cela, donc, cest que nous ne sommes pas des sujets mais des métaphores de sujets, existant dune « métaphoricité » dont cest précisément notre responsabilité de sujets dêtre les sujets ! Notre réalité nest pas la métaphysique mais léthique, certes, mais de cette négation même nous sommes sujets faute de quoi il faudrait nous reconnaître une nature métaphorique comme on reconnaît une nature géologique aux cailloux : dans la même et stupide innocence, que la notion même de sujet a toujours déjà récusée, puisquon nest un sujet que dans la responsabilité quon en prend. Cette réalité strictement métaphorique, en tant que telle, en est pourtant bien une, et il y a par conséquent à imaginer une métaphysique qui porterait en propre sur la subversion de la métaphysique par léthique dans le processus de la métaphore ou, si lon préfère, qui prendrait pour objet le jeu dêtre sujet que nous aurions alors pour nature et non pour affaire.
Seulement et toute notre question est bien là une telle métaphysique serait le savoir que nous pourrions avoir de notre propre réalité : il dirait à chaque fois ce que nous sommes, alors que, dans la subversion de la métaphysique par léthique, la question est devenue celle de qui nous sommes. La métaphore du sujet consiste en cela, en effet : là où il ny a de réponse quà la question quoi, toute la responsabilité est celle de la question qui. Car il ny a pas déthique sans responsabilité, de responsabilité sans imputation, ni dimputation sans impossibilité de substitution : le sujet est celui auquel rien (notamment aucune théorie métaphysique) ni personne (notamment Dieu) ne peut se substituer quand il est interpellé.
Quest-ce qui nous interpelle, alors, causant par là même ce jeu du sujet dont nous avons encore à être sujets ? La réponse est évidente : ce qui nous interpelle, cest ce qui nest tel quà ce que nous prenions la responsabilité quil le soit, parce que lexistence et la nécessité ne suffisent pas. Le principe de linterpellation est donc lautorité, qui nest telle que dans la reconnaissance quon en opère, cest-à-dire que dans la distinction quon prend quelle soit bien une autorité : quon ne prenne pas sur soi que lautorité en est une, et il ny a tout simplement rien, puisquune autorité quon ne reconnaît pas nest rien. Cela cest le principe. Mais ce qui nous interpelle réellement est forcément quelque chose de concret qui soit en même temps constitué dautorité, autrement dit quelque chose en quoi on ne distingue pas constater (fait) et reconnaître (droit) bien quon ne les confonde surtout pas. Ne pas distinguer ce quon ne confond pas, nous savons que cest le principe du jeu, en tant que métaphore : lenfant qui joue aux cow-boys en se mettant à califourchon sur un balai ne le distingue pas dun cheval, mais il ne confond pas un balai et un cheval. Quand donc nous parlons du jeu du sujet et de la nécessité de lappuyer sur une interpellation originelle, ce qui interpelle doit lui-même sentendre selon une identité métaphorique originelle où lautorité et la réalité, que personne ne songerait à confondre, ne soient pourtant pas distinguées. Cette exigence est une définition : celle du vrai.
Si lexistence
subjective doit sentendre comme jeu dêtre sujet, alors la constitution du
sujet doit se reconnaître dans son interpellation par le vrai au sens exact quon
vient de dire. Pas daccommodement possible sur cette corrélation : si on
entend le vrai autrement (par exemple comme chose accomplie, au sens où ladulte
serait « vrai » mais lenfant ne le serait pas, ou comme savoir
dune chose, au sens où dire le vrai à son propos consiste à en exposer le
concept), on ne peut pas admettre la définition éthique du sujet comme jeu, telle
quelle apparaît quand on reconnaît quil ne suffit pas dêtre un sujet
pour être sujet, parce quun sujet nest tel quà avoir pour affaire et
non pour nature dêtre un sujet. Dailleurs cette corrélation de la vérité
et e la responsabilité est triviale, puisque tout le monde sait que le vrai comme tel
fait autorité (ce qui signifie donc que lautorité est première sur lui) :
reconnaître le vrai comme vrai et prendre la responsabilité de sincliner devant
lui, cest la même chose dès lors bien sûr que cest du vrai
quil sagit, cest-à-dire que cette responsabilité en est bien une. Et
certes rien nest plus contraire à la double notion de vérité et de
responsabilité que celle de larbitraire, qui est la notion même de
lirresponsabilité et à lencontre de quoi la notion de reconnaissance est
expressément constituée (reconnaître une chose, cest dabord reconnaître
quelle ne dépend pas de notre bon vouloir). Que je sois désinvolte envers
la distinction du vrai et du réel, comme je le suis quand je consens à nommer
« vérité » un savoir satisfaisant (par exemple connaître la valeur de x
dans une équation qui vient dêtre résolue), et cest par conséquent envers
ma responsabilité dêtre sujet que je suis désinvolte : là où il y avait
le jeu dêtre sujet, il ny a plus que la comédie dêtre moi,
davance excusé davoir donné mon assentiment par la complétude du
savoir.
Le vrai ne lest pas en soi, contrairement au réel, et nest donc tel que dans la responsabilité quon en prend. Prendre la responsabilité quil y ait du vrai quand tout le monde voit bien que cette notion ne correspond à rien (il y a seulement du réel), cest prendre la responsabilité quà propos de soi-même la réalité ne soit pas ce qui compte ou, réflexivement parlant, que le savoir ne compte pas : on complète le savoir mais on ne prouve pas le vrai (« prouve ta preuve » disaient les stoïciens en quoi nous pouvons lire que laccomplissement du savoir ne concerne que le savoir). Plus simplement : prendre la responsabilité quil y ait la vérité et pas simplement la réalité alors quil ny a par définition rien dautre à considérer (sil y a autre chose, notamment une soi-disant « vérité », cest simplement une réalité supplémentaire dont il importe peu que les propriétés ontologiques soient paradoxales), alors cest prendre la responsabilité dêtre sans excuses, puisque le savoir à quoi il appartient à la réalité de pouvoir donner lieu est toujours identifiable à lexcuse.
Lautre de la réalité (et donc aussi du savoir), qui ne réside que dans la responsabilité quon en prend, forcément, on ne peut pas le nommer autrement que vérité. Le vrai, cest cela dont la responsabilité à son propos est la responsabilité quon prend à propos de soi quant à être sujet cest-à-dire quant à prendre la responsabilité dêtre sujet. Doù cette évidence que lon doit nommer vrai cela dont le savoir ne compte pas ou, ce qui revient exactement au même, cela qui nous somme de prendre la responsabilité dêtre responsable. Un ordre est parole réelle ; par et donc pour le soldat qui fait son devoir, cest une vraie parole. Pour le déserteur, cest le discours plus ou moins arbitraires de personnages douteux puisque leur autorité nest rien dautre que leur place dans un système, dont par ailleurs le ridicule et donc le caractère dérisoire sont évidents pour tout le monde (insignes sur les manches, étoiles sur les casquettes, titres ronflants, incompétence généralisée, etc.) Quelle différence, demandera-t-on ? Aucune. Telle est en effet la responsabilité dont cest le même quelle est son redoublement en acte (il ny a de responsabilité que comme prise de responsabilité dêtre responsable) et de dire quelle est lindistinction mais justement pas la confusion dêtre responsable (car lautorité est là) et de jouer à être responsable (lautorité nest pas là : on la fait être en la reconnaissant, comme lenfant fait être son cheval en enfourchant un balai).
Etre sujet est un jeu,
par conséquent : une indistinction dêtre et de faire semblant dêtre
qui ne soit pour autant pas une confusion. Ce jeu, quand on le présente du côté de
lobjet, il faut dire que cest le jeu de la vérité ; et dire que
cest le jeu de la responsabilité quand on le présente du côté du sujet. Il a une
cause : limpossibilité quon soit sujet, cest-à-dire
quil y ait enfin pour chacun une réponse à question que dès lors il reste
pour lui-même. Il ny a jamais de responsabilité que dans la décision de la
prendre, qui est par conséquent aussi la décision de la vérité de son objet.
Parce que le choix est la fonction subjective du savoir (en acte, celui-ci fait apparaître le préférable comme tel), et quen ce sens tout choix est excusé davance (sil savère malheureux, jinvoquerai le savoir qui, en effet, na pas été suffisant), la responsabilité renvoie à une décision : le sujet est tel de prendre sur lui que le vrai soit vrai, alors quen soi, si lon peut dire, il est seulement réel. Pour rester dans lhorizon du jeu, on mentionnera cette décision où le vrai est distingué de ce qui nest que réel, alors quil ne possède rien de plus qui pourrait excuser quon lait distingué. Car tel est le paradoxe extrême de la responsabilité, telle quelle apparaît dans lopposition du choix excusé davance et de la décision toujours inexcusable, quelle ne porte en fin de compte sur rien sinon sur la responsabilité elle-même. Quest-ce que décider en effet ? ce nest choisir cette ceci contre cela en laissant le savoir sactualiser, mais cest prendre la responsabilité dêtre responsable. Là où quelquun prend cette responsabilité et elle seule, il y a forcément un objet et cet objet par là même est vrai, quelle que soit la réalité quon puisse lui reconnaître par ailleurs. Inversement, rien nest vrai là où personne ne prend la responsabilité dêtre responsable, cest-à-dire là où lessentiel de tout est de nimporte quoi est depuis toujours décidé en quoi on a désigné le monde. Celui-ci a pour essence dêtre commun et, étant forcément le monde dun sujet dès lors commun il est par là même exclusif non pas surtout de la responsabilité (à la limite on peut dire quune société est un réseau de responsabilité) mais de la prise de responsabilité dêtre responsable. Cest ce que Descartes a parfaitement vu quand il a réfléchi sur la générosité : tout le monde est libre, mais il y a des gens dont le propre est en quelque sorte dêtre libres dêtre libres, parce quen ce qui les concerne la liberté vaut moins à propos des actions, qui sont forcément communes parce quelles sont mondaines, quà propos de la liberté même dont ces actions relèveront. Pour les personnes du commun laffaire est de vivre, mais pour eux laffaire est la liberté qui dès lors est la leur et non plus la liberté commune qui définit nimporte quel sujet. En quoi nous retrouvons bien ce que nous appelons le jeu du sujet : métaphysiquement on peut bien dire que lhomme est libre (ou dailleurs dire quil ne lest pas), mais la question nest pas là parce quil ne sagit pas pour chacun dêtre un sujet ce quon est forcément déjà mais dêtre sujet, cest-à-dire davoir pour affaire dêtre sujet. Le siècle aristocratique de Descartes où la question de lhomme était métaphysique lui a permis de découvrir ce que notre siècle démocratique où la question de lhomme est éthique nous permet de comprendre : lopposition entre être un sujet et être sujet quon peut représenter comme celle du commun et celle du généreux est en réalité, à propos de la seule responsabilité, celle de la désinvolture et de la responsabilité. Par désinvolture de la responsabilité on entend concrètement que la question est celle du bien, autrement dit du préférable dont le savoir est la seule cause. Par responsabilité de la responsabilité, on entend concrètement que la question est celle du vrai : de ce qui rendra responsable et non pas arbitraire une responsabilité quon sera sans excuses davoir prise.
Cela dont le savoir
importe mais ne comptera pas, dès lors, on le nommera vrai conformément à
limpossibilité pour le sujet qui prend la responsabilité dêtre un sujet de
jamais admettre à propos de lui-même léventualité dêtre excusé. Cela,
cest ce quil faut dire quand on se place du point de vue du sujet. Et quand on
se place du point de vue de lobjet, il faut dire quest vrai cela quun
sujet soit à jamais sans excuses davoir posé.
Léthique peut se ramener à ce cercle paradoxal de la responsabilité et de la vérité, dont le principe est quon nest jamais sujet que là où lon est sans excuse, et donc aussi là où lon est désormais sans éventualité de pardon car si pardonner nest bien sûr pas excuser (au contraire), cest décider que ne comptera pas ce quun sujet a pris la responsabilité de faire et par quoi précisément il sest constitué comme sujet inexcusable.
Sans excuses ni pardon, tel est par conséquent le sujet de la vérité ; corrélativement il faut nommer vrai cela dont le sujet ne saurait être excusé et ne sera jamais pardonné.
Rien de réel dans tout cela, quune décision : celle de prendre sur soi dêtre sujet, en tant quelle se fait, comme lenfant qui voit un cheval dans le balai quil retourne et quil enfourche, au lieu de lobjet dont la réalité dès lors ne compte pas (lenfant sait bien quil chevauche un balai, à ceci près que ça ne compte pas, puisque ce qui compte, cest quil joue à être un cow-boy). Cest en somme le soi qui est le jeu, et le moi qui joue : il le fait dans lambiguïté de la reconnaissance et de létrangeté qui le définit contre lui-même (« le moi est fait de reconnaissance, mais moi, je ne me reconnais pas ») et de ce jeu, qui est le jeu de la responsabilité, naît contre le savoir le vrai dont on peut aussi bien dire quil nexiste pas puisque, justement, il ny a rien à savoir.
Etre sujet est un jeu : le jeu de la vérité, puisque la décision de prendre la responsabilité dêtre un sujet concerne quelque chose dont la réflexion peut parfaitement soutenir quil nest rien et quon na donc jamais parlé que du semblant de vérité. « Ah bon ? Une vérité ? Voyons cela ! Comment, il ny a rien ? Mais de quoi parliez-vous, alors ? »
Désarroi du sujet, ainsi renvoyé à limpossibilité dêtre vraiment sujet !
Le monde est lhorizon posé par le savoir, puisquil est lensemble de ce quil y a de compréhensible (vivre et savoir sont le même : pour lamibe, vivre ou ne pas vivre, cest savoir ou ne pas savoir se maintenir dans un milieu qui en lui-même est parfaitement indifférent). Si donc il y a de la vérité dans le monde et certes il y en a cest forcément sous forme de trouées, de sortes de no mans lands, de morceaux de silences qui seraient fichés dans la rumeur ambiante, aberrants et stupéfiants en même temps parce que la vie est tout simplement leur impossibilité car lexclusivité de la vie et de la vérité peut aussi sentendre comme exclusion interne (on a donc compris quon aurait tort didentifier le séduisant au vrai !). Il est donc structurellement inévitable que le sujet mondain, en tant que sujet cest-à-dire en tant que causé par la vérité (cest elle qui fait quêtre sujet est notre affaire et non pas notre nature), soit non seulement un sujet qui souffre parce que le vrai ne peut le causer quen récusation de la vie qui est la sienne, mais encore soit constitutivement un sujet en souffrance. Bref, toute la question de lêtre humain est quil ne se remette jamais de la disjonction du vrai qui le cause et du bien qui le motive.
Car tel est bien lessentiel : il ny a de sujet que causé par la vérité, là même où il est motivé par son bien. Mais alors que celui-ci est assuré par le savoir, celle-là na dexistence que la responsabilité que le sujet prend de lui-même quant à être sujet. En quoi il avère quil nest pas sujet et que limpossibilité de constater quil y a du vrai ne fait quun avec lévidence que lui nest quun semblant de sujet. Lexistence concrète du sujet est donc son désarroi, de ce que le savoir négale jamais la vérité, autrement dit de ce quil ny ait pas de dernier savoir qui lassurerait enfin absolument en assurant enfin le vrai dêtre vrai.
Dun autre côté, pourtant, les raisons et les justifications continuent de saccumuler. Il est donc impossible de ne pas se figurer quun jour viendra où lon sera enfin le sujet assuré dêtre un sujet pour qui être sujet ne sera plus une affaire parce que le savoir laura réglée (par exemple sil y a un Dieu, alors pour moi être sujet consiste à la fois à être une créature et à être pêcheur : affaire réglée !). Car sil y a une vérité ultime (un signifié ultime et complet) ou, ce qui revient au même, sil est possible dêtre sage, on sera enfin sujet pour de vrai et le vrai le vrai sera enfin établi, la question de lun à lautre nétant plus de responsabilité mais de correspondance (la vie sage est celle qui correspond à la vérité de la vie), ainsi quon le voit également chez Descartes. Hélas il ny a pas de dernier mot et le dernier quon prononce nest que la nécessité que dautres soient prononcés. Et puis de tout savoir, si solidement établi quil soit (même si cest une révélation opérée par Dieu en personne), il faut encore décider ou bien quil comptera ou bien quil ne comptera pas ; et à cette difficulté, la solution ne cesse jamais de manquer. Aussi laffaire dêtre sujet apparaît-elle comme identique à lirréductible disjonction du savoir et de la vérité : on néchappe pas à la nécessité de prendre (ou de laisser) la responsabilité quil y ait du vrai, là où tout le monde voit quil ny a que du réel. Etant finalement celle de limpossibilité du savoir qui ferait garantie, la question de la responsabilité est forcément celle dun sujet en désarroi.
Du point de vue de la représentation, qui est celui du signifié et de la nécessité des solutions, il est par conséquent impossible que nous ne soyons pas en attente de la réponse à la question que nous sommes pour nous-mêmes. On peut bien dire et même établir que la question de la vérité, et donc aussi celle de la responsabilité, ne relève pas de la représentation, cela ne change rien, Kant la montré, à la nécessité que cette même représentation suivre sa propre voie. Or cette voie, quelle est-elle ? La réponse est facile à donner, pour peu quon se souvienne que dans la représentation, cest le savoir qui compte. Quand le savoir compte, donc, la réalité du sujet se situe dans son choix (par opposition à la décision) et surtout sa vie doit sentendre comme destinée. Il est donc impossible que nous ne soyons pas pris dans cette destinée que léventualité dun détournement peut seul nous faire apercevoir. Et pris dans une destinée (celle de mari fidèle, de fonctionnaire consciencieux, dacheteur avisé, etc., mais il y a aussi des destinées de folie ou de délinquance), cela veut dire constitué dune assurance de soi dont seule la contingence dune rencontre peut faire apparaître linconsistance.
La rencontre, cest ce qui fait apparaître la vie dans le monde comme une destinée, et par là même, cest ce qui nous fait réaliser que, le savoir négalant pas la vérité, cette destinée nest pas la « vraie » vie. Or une réalité (ce peut être une personne, mais la séduction vaut aussi à toute échelle donc aussi pour des réalités triviales) qui avère que la vie quon menait nétait pas la vraie vie, il est impossible quelle ne soit pas, dans la représentation quon se fait de soi-même, porteuse de la promesse de cette même vraie vie dont on a alors le sentiment quon lattendait depuis toujours (puisque depuis toujours on vivait selon le savoir, et quon vient de réaliser que le savoir ne compte pas donc na jamais compté). La séduction est un événement, oui, mais tout le monde sait aussi quelle répond à une attente secrète. Sans quoi elle ne pourrait être une complicité (il ny aurait que la surprise ou létonnement) : parce quest faite de finalité, il appartient constitutivement à la représentation quelle soit axée sur un accomplissement que, selon quon fait porter la réflexion sur la sensibilité ou sur la réflexion elle-même, on nomme bonheur ou sagesse. Doù la nécessité de cette impression dont on reconnaît la fausseté au moment même où nous lavons que suivre ce qui nous séduit serait aller vers le bonheur ou vers la sagesse. Et certes, la représentation consistant à ordonner les choses au savoir dont la finalité est forcément la structure (un savoir qui naboutit pas nen est pas un), il lui appartient essentiellement de dénier la disjonction originelle du vrai et du bien et de parer à ce déni par un idéal (le bonheur, la sagesse) qui soit celui de leur unité.
Le plus facile et le plus rassurant est donc de se précipiter sur un tel idéal afin de navoir pas à regarder en face ce quon vient de découvrir, à savoir que la vie quon menait jusque là nétait pas « vraie » - puisque cest au savoir quelle était ordonnée. Mais bien sûr, le mensonge tombe immédiatement : la séduction est un détournement, et non pas une accentuation de la vie que nous menions déjà : la question a cessé dêtre celle daller vers plus de bien. ET certes le bien va de soi qui sordonne au savoir (comme la santé à la médecine par exemple), mais pas le vrai. Doù, linjonction de ce qui séduit : « décide toi ! prends enfin ta responsabilité de sujet ! » Impossible de dire plus clairement quil sagit de vérité. La disjonction du vrai et du bien est alors patente : le prix à payer ne compte pas, ni même le mal quon pourra faire. Car de quoi est-on sujet, dans le moment de la séduction, sinon de lalternative du vrai et du bien ? Voilà le sujet lui-même qui a pour lieu la disjonction de ce qui le cause (le vrai) et de ce qui le motive (le bien) sauf que, bien entendu, cest comme sujet de la représentation quil en est sujet.
La séduction ramène le sujet à son affaire, qui est dêtre sujet. Etre enfin sans excuse dêtre le sujet de la vie quon va mener, tel est lhorizon subjectif de la séduction..
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