Le jeu de la séduction
Croire mais pas pour de vrai, cest ce qui définit la fiction en général. Si on croit totalement on est simplement dans la réalité (je ne peux douter de lexistence de cette table, par exemple), mais si lon ne croit pas du tout, on est aussi dans la réalité (par exemple on ne voit pas un personnage sur lécran, mais limage dun comédien occupé à gagner sa vie comme il peut).
On en déduirait que la question de la promesse, et par conséquent aussi celle de la séduction, se ramènent à la production de fictions : il ny aurait finalement que des images par lesquelles on accepterait de se laisser capturer. La double question de la promesse et de la séduction ne serait finalement que celle du narcissisme car on ne peut être séduit par une image quà imaginer en être une soi-même, quà se prendre pour son moi. Or ce serait oublier que toute promesse sentend dexclure la représentation ou plus exactement de sen distinguer (cest lengagement qui donne lieu à représentation de ce qui sera), mais surtout ce serait oublier que la séduction est injonction à être sujet dune manière qui soit expressément en rupture avec ce quon se représente de soi ! Le « vrai » sujet quil sagit de se décider enfin à être, il est au-delà du saut dans linconnu de lobjet quil faudra faire.
La séduction, quand on part de léquivalence entre « prometteur » et « séduisant », est dabord faite de cette contradiction : on ne peut croire que sérieusement mais il ne sagit pas de croire pour de vrai. Le sérieux de la croyance rend compte de sa dimension dassujettissement et certes, tout le monde sait que séduire, cest assujettir autrement dit occuper un esprit et captiver une liberté mais cest un assujettissement qui reste léger parce quil na jamais lieu pour de vrai. On la dit : la première règle de la séduction est quon ne sembarrasse pas de réalisme (doù par exemple limpossibilité que la pornographie puisse jamais séduire ni aucune autre forme dobscénité mais lidée de lobscénité, oui, bien sûr). Cest la raison pour laquelle il est aussi absurde de protester contre des promesses qui ne sont pas tenues (on ne fait pas un procès au publicitaire qui promettait la jeunesse et la joie à tout acheteur de telle eau minérale) quil est légitime de le faire quand il sagit dengagements. La question de la promesse nest pas celle de la réalité.
Pour la réflexion, et
donc pour la nécessité représentative, lalternative du vrai et du réel na
aucun sens et se trouve toujours déjà convertie en alternative du réel et de lirréel,
celui-ci étant simplement lautre de celui-là. Dire que la question de la
séduction est la question de la vérité, au sens où cest toujours de la vraie vie
quil sagit dans ce qui séduit, cela revient donc à poser la nécessité quon
y aperçoive linstitution dun ordre de fiction, mais un ordre où linjonction
de se décider continue de valoir.
Un ordre de fiction
impliquant la décision, qui est toujours celle dêtre sujet, cela sappelle un
jeu. Il est impossible de réfléchir la notion de séduction sans y reconnaître linstitution
dun jeu à quoi on comprend que correspond son essentielle dimension de
complicité. Sil ny a jamais de séduction quavec la complicité de la
personne qui est séduite, cest que la situation de séduction concerne deux
partenaires qui sont daccord pour jouer le jeu de la séduction.
La catégorie qui met en place la notion du jeu est celle de la gratuité : on ne joue quà jouer pour rien et inversement on peut appeler « jeu » toute activité dans laquelle les nécessités, autrement dit la réalité et sa représentation dans le savoir, ne comptent pas. Elles importent autant quon voudra (on peut avoir besoin de jouer pour se reposer lesprit, par exemple) mais elles ne comptent pas (on ne parlera de jeu quà avoir décidé dignorer ce besoin, sinon on ne joue pas mais on se soigne). Le jeu met la nécessité entre parenthèses, bien que sa compréhension comme phénomène mondain la mobilise forcément, au sens où comprendre ce qui est consiste à le rapporter aux raisons de son être. Quand la question dêtre sujet se pose sur la base de la récusation de ces raisons, comme cest indistinctement le cas dans la promesse et dans le jeu, on ne nie pas quelles existent, mais on décide quelles ne comptent pas. Entre le jeu et la gratuité la réciprocité est totale : ce qui est sans raisons nest pas larbitraire, comme il faudrait laffirmer si les raisons dêtre étaient absentes, mais est gratuit, le jeu en constituant lassomption pratique. De sorte que faire quelque chose sans que la réalité nécessite quon le fasse, autrement dit sans que comptent les raisons que par ailleurs on aurait de le faire, cest jouer à le faire. On peut par exemple jouer à conduire sa voiture (un magnifique jouet) tout en la conduisant (un moyen de transport). La notion du jeu se trouve donc ici : avant de renvoyer à un système de règles et de décisions, au sens où jouer consiste concrètement à prendre une suite réglée de décisions, on récuse la nécessité entendue transcendentalement comme incidence du monde.
La séduction possède
ce trait essentiel : ses raisons ne comptent pas. Pourtant on a bien des raisons de
séduire, ne serait-ce que le plaisir de vanité que cela peut procurer ; et aussi de
bonnes raisons dêtre séduit, à commencer par celle de croire renoncer à la
responsabilité de déterminer soi-même ses options. Mais le mettre en avant revient à
dire que la séduction plaît, et que cest pour cela quon désire
séduire ou être séduit. En quoi on oublie tout ce qui fait la notion de la séduction,
qui est lidée de détournement de la vie quon était destiné à mener et qui
est précisément cette vie dans laquelle les choses ont à plaire (le service des biens).
Il y a toutes les justifications quon voudra à la séduction mais, justement comme
telles, elles ne comptent pas. Comme il est exclu quon ait des raisons de jouer pour
quon joue (jouer pour se détendre nest pas jouer : cest se
soigner), il est donc exclu quon ait des raisons (de décider) dêtre séduit
quand on lest. Disons le autrement : ce nest pas que la séduction plaise
qui compte, quand on se pose la question de son propre rapport à la séduction : cest
quelle séduise ! Le premier trait de la séduction, en effet, cest quelle
est séduisante.
Le caractère ludique des réalités qui sont susceptibles de nous séduire, cest-à-dire de nous faire apercevoir que la réalité (ou le savoir des nécessités qui en réfléchit la compréhension) ne compte pas, est évident. Le talent, la richesse, la beauté, etc. peuvent séduire (mais aussi bien dautres choses apparemment contradictoires avec celles-ci comme par exemple la maladresse) parce quelles marquent une facilité dexistence qui semble en faire un jeu. Tout ce qui nous séduit nous donne le sentiment que vivre est un jeu si difficile que cela puisse être par ailleurs. La personne intelligence se joue des problèmes, une chose qui est belle donne à notre réflexion lidée du « libre jeu » de ses formes, et ainsi de suite.
En ce sens, il ny a pas de séduction possible sans que la grâce ny soit impliquée dune manière ou dune autre, parfois très paradoxale comme dans lexemple du talent qui est toujours séduisant et qui semble une grâce que les dieux ont accordée à quelquun qui ne lavait pas particulièrement méritée, comme par jeu, en somme. (Dailleurs une grâce méritée ne peut pas en être une : elle procèderait dune nécessité de justice ou déquité.). Pour séduire une femme, Messieurs, commencez par la faire rire ce qui est déjà la conduire loin du sérieux des réalités communes. La drôlerie est donc séduisante, mais aussi lintelligence, le talent, la richesse, bref toutes les qualités qui ont en commun de faire que le sérieux des difficultés inhérentes à la réalité des choses peut être ignoré. Ce nest donc pas simplement la légèreté qui est séduisante. Elle lest parce quon se représente que jouer est toujours léger. Or il y a des jeux qui présentent beaucoup de difficultés et réclament beaucoup defforts. Mais tous ces efforts, quon fait réellement, on ne les fait pas pour de vrai. Cest pourquoi des réalités lourdes (largent, le savoir, le pouvoir) peuvent être séduisantes : par elles les difficultés inhérentes aux choses semblent ne pas valoir pour de vrai.
Ainsi la reconnaissance du jeu de la séduction ouvre-t-elle à la distinction entre faire réellement et faire pour de vrai. Cette distinction, qui est donc philosophiquement celle du réel et du vrai, est essentielle à notre notion, qui est celle du détournement du réel vers le vrai.
Mettre entre parenthèses les nécessités, puisquelles sont constitutives de la réalité, cest opter pour limaginaire. Un jeu est toujours une installation dans limaginaire. Et donc aussi la séduction, en tant quelle est lespace de lalternative entre la vie réelle et la vraie vie espace qui, comme tel, nappartient ni à lune ni à lautre.
Il y a une réalité de limaginaire et surtout une réalité de la production et du maintien de limaginaire, ainsi que Sartre la montré dans ses descriptions des conduites « magiques » (en faisant la moue, le renard ressent déjà que les raisins sont trop verts, par exemple) et des « analogon », ces objets sur lesquels la conscience imageante sappuie pour « néantiser » dune certaine façon le monde où elle se trouve. Le monde imaginaire a donc un envers réel et concret en plus dimpliquer dans sa propre logique des comportements eux aussi réels et concrets (on abat effectivement les cartes sur la table, lenfant qui joue au cow-boy dit effectivement « tagada, tagada », etc). Dun autre côté laction quon fait (terrasser un adversaire, parcourir la prairie à cheval), en tant quelle est le sens des conduites quon adopte, reste, elle, purement imaginaire : ce quon fait dans limaginaire, on fait seulement semblant de le faire. Jouer, cest toujours faire semblant, non seulement dans les jeux dimitation (lenfant qui enfourche un balai fait semblant dêtre à cheval) mais encore dans le jeu lui-même parce quil est expressément de nature représentative. Les modernes compétitions ne se cachent nullement dêtre des métaphores de la guerre et des rapports de pouvoir, cest-à-dire de ne pas être ce dont ils sont ainsi la représentation. Dire par exemple que le Portugal a dominé lEspagne lors de telle compétition, cest dire que le Portugal na pas du tout dominé lEspagne : il a seulement fait semblant. En quoi il sagissait bien de jeu et non pas de politique même si le surplus de sens apporté par toute métaphore interdit de faire comme sil ne sétait absolument rien passé en termes de domination.
Séduire, parce que cest jouer, consiste donc aussi à faire semblant. La simple idée de complicité, qui est si essentielle à notre notion, limpliquait déjà : la séduction soppose ainsi à ces actions effectives que seraient celle de dominer, de contraindre, de charmer ou denvoûter. Si la séduction nétait pas un jeu cest-à-dire une convention elle seraient réellement séduction, cest-à-dire simple abus (mais justement : un abus nest jamais simple : il est toujours en même temps une séduction cest-à-dire une complicité). Car séduire pour de vrai, comme on le voit dans lusage que la psychanalyse fait de la notion, ce nest pas du tout séduire : seulement abuser. La séduction est avant tout complicité dans le refus dêtre sérieux : flirter, pour prendre un exemple paradigmatique, ce nest pas conquérir sexuellement bien que ce ne soit pas non plus autre chose. Mais le refus du sérieux vaut aussi pour lui-même ou plus exactement pour sa propre univocité : si flirter na aucune chance de donner lieu à une conquête sexuelle, alors ce nest pas du tout flirter et il ne sest jamais agi de séduction ! La séduction est un jeu ; elle consiste donc nécessairement à faire semblant ; mais cette vérité même, quil ne sagira aucunement de contester, il ne sagit pas non plus de la prendre absolument au sérieux ! On ne séduit quà ne pas séduire pour de vrai et cest pourquoi la séduction qui est un événement est forcément aussi une complicité ; mais la complicité porte autant sur ce quon fait semblant de faire (dans cet exemple on fait semblant de se conquérir sexuellement lun lautre) que sur limpossibilité de sen tenir sérieusement à cette convention. Il appartient e »n somme à la séduction quelle puisse toujours dégénérer, si lon peut employer ironiquement une telle expression ou, pour aller à lessentiel de la notion, quelle puisse donner lieu à un assujettissement. Lespace de la séduction est en ce sens celui dune convention : il est ouvert dès quon sest mis daccord (un regard suffit) pour faire semblant, et quon sest par là même aussi mis daccord sur le caractère de semblant de ce même accord.
On parlait de la
compétition sportive comme métaphore des dominations militaires, économiques,
politiques. Ce phénomène fait bien apercevoir quil appartient constitutivement au
jeu de ne même pas être sérieux avec son propre concept, cest-à-dire de pouvoir
donner lieu à sa propre abolition interne, si lon peut dire. Quun pays en
domine constamment un autre dans les compétitions sportives ne restera pas sans
conséquences réelles notamment politiques, et lon sait quil appartient aux
nations dutiliser leurs joueurs comme des armes dans une rivalité dont plus
personne nest capable de dire si elle est, en toute dernière instance, une
compétition ou une guerre. Cest cette ambiguïté dimpossibilité de la
dernière instance qui fait le jeu., et donc aussi la séduction dans laquelle il
reste impossible et en même temps nécessaire que le sujet soit résorbé dans ce dont il
est le sujet. Le jeu, cest quil ne puisse pas en dernière instance être
vrai (ni faux !) quon joue. Tel est subjectivement le jeu de la
séduction : séduire, cest jouer à séduire, et donc faire semblant de
séduire, de sorte que faire semblant de faire semblant pourrait bien consister à ne
pas faire semblant
Toute la séduction tient dans cette irréductibilité subjective
que manifeste le conditionnel.
Et certes, sil ny a pas de différence entre séduire et faire semblant de séduire (et donc aussi de faire semblant de séduire ), toute justification quon pourrait trouver à la séduction ne la concernerait finalement pas : ne reste que la question que le sujet du jeu est à jamais pour lui-même, autrement dit que la nécessité indéfiniment insistante dêtre vraiment sujet. Même la réflexion doit le reconnaître, qui veut réintégrer la séduction dans lordre des biens dont elle est pourtant la mise en question : est-ce la séduction que nous aimons, ou est-ce seulement lidée de la séduction qui nous séduit ? Voilà lindécidable et cest depuis cet indécidable que la séduction est elle-même.
Quest-ce que séduire, alors ? eh bien cest jouer à séduire, donc aussi jouer à jouer à séduire ! Séduit-on « pour de vrai » quon ne séduit pas, car dans ce cas il faut parler de tentation ou de subornation. Fait-on simplement semblant de séduire quon ne séduit pas non plus. Impossible en ce sens que laction de séduire soit effective, son effectivité résidant dans cette impossibilité même. La séduction, qui consiste à instaurer de la fiction, est elle-même est une fiction ! Plus concrètement : la séduction, cest le jeu de la séduction et rien dautre, si ce nest bien sûr le jeu du jeu de la séduction. Et parce que jouer consiste toujours à faire semblant, il faut reconnaître que séduire consiste toujours à faire semblant de séduire.
On objectera quon peut séduire malgré soi et quil est en ce sens impossible de dire quon fait semblant. Il est vrai quon ne peut jouer sans le savoir, puisque faire semblant de faire, cest ne pas faire (mais on peut en même temps faire et faire semblant de faire, comme dans lexemple des cérémonies). Cest dailleurs la raison pour laquelle on nest jamais absolument sûr de jouer : soit on a totalement oublié quon joue mais alors il ny a plus de différence entre jouer pour de vrai et ne plus jouer du tout (« allons, calme toi : ce nest quun jeu ! »), soit on continue de savoir quon joue mais il faut à chaque instant se relancer dans le jeu tout en sempêchant de prendre conscience quon le fait, parce quon verrait alors quon sen tient seulement aux gestes dun jeu dont il faut en quelque sorte maintenir à bouts de bras lexistence. Mais en réalité cet argument ne vaut pas : mettant en avant la possibilité de séduire sans le savoir et niant quon puisse parler de jeu, il consiste à confondre séduire, qui est un acte forcément volontaire, avec être séduisant qui est un effet attribuable à toutes sortes de réalités (il y a des personnes séduisantes, mais aussi des choses, des apparences, des idées, etc.). Si donc on ne séduit jamais que dans la conscience de séduire, alors la caractérisation de la séduction comme jeu de la séduction simpose contre tous les réalismes que seraient par exemple la confusion de cette idée avec celle de contraindre, charmer ou envoûter en quoi on aurait alors séduit pour de vrai.
Doù cet étonnant redoublement du jeu quon peut présenter sous forme de question : quand on joue, est-ce quon joue, ou est-ce quon joue à jouer ? Pour nous cette question devient celle de savoir si la séduction existe, ou sil y a seulement le jeu de la séduction. Eh bien, les deux et on le comprend quand on réalise que séduire ne consiste même pas à installer dans un rapport de séduction mais seulement à inviter à cette installation. La séduction est toujours invitation au jeu de la séduction. Si une femme nous séduit, ce nest donc pas du tout parce quelle nous promettrait de nous aimer, ou parce que ses avances seraient gratifiantes pour notre narcissisme (ou notre libido) parce que cela reviendrait à confondre le désirable avec le séduisant, mais uniquement parce quelle nous invite au jeu de lamour (ou à celui du sexe, selon le type de séduction quon voudra considérer).
La séduction, donc, cest que la séduction soit séduisante et quon accepte de se laisser séduire par la séduction, cest-à-dire de se laisser inviter au jeu de la séduction.
Retour en haut de cette page