La séduction : détournement de la finalité par la téléologie
Ce qui nous séduit nous met au pied de notre propre mur : « décide toi ! ». Par là même avère-t-il que la vie que nous menions jusque là et dont nous prenons alors conscience en termes de destinés, nest pas la vraie vie. La séduction pointe ainsi que le principe de la destinée, qui est le savoir, est exclusif de ce quelle met en avant, qui est la vérité. Au gouvernement de la vie selon le savoir soppose donc, dans la signification de ce qui séduit, le gouvernement de la vie par la vérité : la promesse de la vraie vie a pour envers exact linjonction de tout quitter, cest-à-dire de quitter cette vie à laquelle cette mise en question radicale fait que nous découvrons destinés. Or cette vie, quand on la pense dans sa réalité subjective, nest rien dautre, pour son sujet, que le service de son bien. Ce bien peut être irréfléchi (lutile ou lagréable) ou réfléchi cest-à-dire posé dans luniversel (le bon), et cest ainsi que la vie dont ce qui nous séduit nous somme de nous séparer est faite de finalité.
Le savoir et la finalité sont originellement inséparables, malgré lapparence du contraire que procure lidée dun savoir désintéressé. La reconnaissance et la mise en uvre de cette corrélation constitue ce quon appelle la métaphysique dont luvre de Platon est en même temps la source et le paradigme. Tout ce qui nous séduit est donc antimétaphysique ou, si lon préfère, anti-platonicien. Platon lui-même ne sy est pas trompé, qui ne cesse de dénoncer la séduction partout où elle donne libre cours à ses prestiges, du plus élevé (sophistique, rhétorique, démagogie mais aussi peinture et bien sûr poésie) au plus commun (maquillage, cuisine). On ne séduit ou on nest jamais séduit quà lencontre des nécessités qui définissent formellement métaphysique : la séduction est la récusation en acte de lidentification de la vérité au savoir et par conséquent aussi de la confusion de ce qui relève du bien (quon est par définition destiné à suivre), avec ce qui relève du vrai (dont on peut se décider à prendre la responsabilité en prenant celle dêtre sujet). De fait la pensée de la séduction est une machine de guerre contre la métaphysique ainsi comprise.
Si le tout premier trait de ce qui nous séduit est de récuser une destinée dont nous découvrons alors quelle était la nôtre, le propre de la séduction est de récuser lappel aux raisons : cest justement de lordre des justifications que le séduisant ou le séducteur nous détourne. Séduire consiste à sortir lautre de la nécessité des justifications (nul nest jamais dupe des raisons données par les séducteurs), et être séduit consiste à avoir fait son deuil des approbations souhaitables, non seulement des autres mais aussi de soi-même ; cest donc aussi avoir renoncé à toute prudence : « advienne que pourra ». Cest lessence même de la séduction comme détournement de la vie à quoi on est destiné ou, pour le dire plus radicalement, comme détournement de notre ligne habituellement métaphysique, quelle nous installe dans lindifférence à la question du bien. Or la question du bien est la question générale de la finalité. Toute séduction serait donc une libération de la finalité. Pourtant la question de la séduction est celle de la promesse, qui est forcément promesse de quelque chose. Cette dernière nécessité nest-elle pas elle-même de nature finale ? Cela paraît incontestable. Et si cétait vraiment incontestable, alors cela signifierait que la question de la séduction ne serait quune version paradoxale de la question des biens. Pourtant on nest séduit quà envoyer par-dessus les moulins cette question, quon lentende immédiatement (notre intérêt, notre agrément) ou réflexivement (ce quil faut faire parce que nimporte qui devrait le faire)
Le moment archaïque dune réalité quelconque est demblée représenté comme un moment de non savoir : on lappréhende rétrospectivement et lon se dit quil est celui où lessence, dont le moment classique donnera laccomplissement, est en manque delle-même, au sens où lart dont on parle naurait pas encore été lui-même. Larchaïque donne le sentiment de navoir pas pu atteindre une perfection dont le moment classique est au contraire lévidence, et on peut avoir lillusion que les producteurs archaïques navaient pas lhabileté que des décennies voire des siècles dapprentissage et de transmission confèreront aux artistes ultérieurs. Quand on pose la question à partir du savoir, on est donc forcé de tout penser en termes de finalité, et cela donne dune part lidentification du moment classique au moment de la perfection et dautre part celle du moment archaïque à un moment dimperfection et de non maîtrise. Cette caractérisation de larchaïque comme imperfection et immaturité signifierait, sil fallait la retenir, que lidée même de séduction est une absurdité, puisquil est incompréhensible quon quitte une voie qui est celle de lhorizon de la perfection (la vie comme destinée) pour une autre qui serait au contraire celle de limperfection : cela contredirait la nécessité tautologique pour tout choix dêtre choix du préférable. Au plus admettrait-on quil sagit dune illusion ou dune tromperie. Mais cela reviendrait à mettre laccent sur la constance du service des biens (toujours préférer le meilleur), supprimant ainsi lidée même de séduction où le détournement est dabord celui dun sujet relativement à la vie bonne (plus de bonheur ou plus de sagesse ) quil était naturellement destiné à mener.
Or cette voie de la vie bonne est celle du monde en tant que tel au sens que prend ce terme quand on oppose par exemple le monde et lEglise puisque le monde est lhorizon général de la finalité, tout chose y étant appréhendée selon la nécessité dun accomplissement qui soit indistinctement le sien et celui du sujet. La question de larchaïque nest dès lors pas celle, purement mondaine, dune insuffisance de perfection, mais celle de lindifférence au monde comme tel. Le moment archaïque dun art, par exemple, est celui où la question subjective du perfectionnement ne pouvait pas se poser parce que cette question est celle de lavènement du résultat comme mondain, alors que la question de ce moment nest pas mondaine. En tant quart, il faut le noter, le classique nest pas plus mondain que larchaïque : il ne lest tout simplement pas. On peut traduire cela en disant que tout art est archaïque et na pas dautre nature que de lêtre (de sorte que comprendre une uvre classique, cest dabord montrer quelle est aussi archaïque que la plus féroce des idoles devant laquelle un primitif, qui vient pourtant de la tailler grossièrement dans une souche, se prosterne soudain en tremblant : il réalise quelle détient son existence subjective). Mais en tant quil met laccent sur le résultat et sur la nécessité que ce résultat prenne place parmi les choses du monde, il lest forcément. Lopposition entre larchaïque et le classique est donc appuyée sur celle du rapport au monde, dexclusivité ou dinclusivité : larchaïque nadvient quà repousser le monde autour de lui, quà se trouver dans une sorte de no mans land, si lon peut dire (doù le sentiment de rêve ou de folie quil suscite immanquablement), alors que le classique, qui lui non plus nest pas dessence mondaine, nadvient quà inviter en quelque sorte le monde à se mondanéiser, à se configurer, à se stabiliser comme une phrase se stabilise quand on comprend enfin clairement ce qui était en train dêtre dit. Lart classique est aussi étranger à la finalité que lart archaïque (en tant quart, il est archaïque) ; mais en invitant les choses à se stabiliser, il invite en quelque sorte le bien et donc lidéal de la perfection à régner en lui et autour de lui. De sorte quil est impossible quil ne soit pas perçu comme le parangon de la finalité : classique et parfait finissent par être synonymes. Dire que la séduction est du côté de larchaïque revient ainsi à dire quelle sentend indistinctement de récuser le monde comme tel et de récuser la finalité raison pour laquelle ce qui nous séduit nest pas du tout la promesse dune vie qui serait meilleure (plus heureuse ou plus sage) que celle qui est actuellement la nôtre.
Poser la question de larchaïque, cest revenir en deçà de ces nécessités de finalité et de mondanéité. Toute réalité mondaine est centrée sur un être qui est pour lui-même sa propre fin ; de sorte quaux choses du monde il appartient constitutivement dêtre prises dans ce que Sartre appelle « le circuit de lipséité » et qui est la nécessité pour tout ce qui est de sinscrire dans le rapport de finalité que nous entretenons toujours déjà avec nous-mêmes. Cette structure réflexive est proprement constitutive des choses du monde. Une chaise, cest par exemple la possibilité de sasseoir : quon le nie en arguant de laspect « subjectif » de ce sens, et on ne parle tout simplement plus dune chaise. Cela signifie que la métaphysique est le savoir du monde en tant que monde ou, si lon préfère, que la métaphysique est notre tendance naturelle, en tant que nous sommes du côté de la vie cest-à-dire du côté du service des biens. Et certes, nous le sommes forcément puisque la vie, à quelque niveau quon la considère (biologique, sociale, intellectuelle, spirituelle ), est expressément constituée dêtre à elle-même sa propre fin. Cest ainsi que la confusion du savoir et de la vérité reste pour nous une évidence, malgré la nécessité davoir encore à se décider quand les raisons sont suffisantes, laquelle nécessité fait clairement apercevoir lirréductibilité de la vérité au savoir. Reste donc aussi évidente pour nous la confusion de ce qui relève du vrai et de ce qui relève du bien : non seulement nous croyons spontanément que le vrai est bon et que le bon est vrai, mais nous sommes tout aussi spontanément convaincus que le mauvais est forcément faux et le faux forcément mauvais. La notion du possible noue entre elles ces déterminations a priori : dire quune chose relève du savoir revient à dire quelle doit être possible avant dêtre réelle, et cela revient par ailleurs à lapproprier à un être qui en fera son possible, autrement dit un moment au moins potentiel du service de son bien.
Larchaïque, par conséquent, cest ce qui ne relève ni de la finalité (les uvres ne sont pas parfaites : on a limpression que la question de leur achèvement ne se posait pas complètement) ni de la réciprocité métaphysique du vrai et du bien : les réalités archaïques nont pas de place dans la vie, elles ne peuvent pas être mises en perspective, mais existent en quelque sorte de manière brutale, sans quon puisse, contrairement à ce qui vaut pour les réalités classiques, avoir le sentiment que cest justifié non seulement par leur perfection propre mais par lordre des choses. La frontalité propre à larchaïque peut donc aussi bien être indiquée en disant que cela surgit toujours contre les nécessités toujours finales et donc perspectivistes de la vie notamment esthétique et intellectuelle. Alors quon se réjouit de la présence du classique dont on voit en soi et hors de soi la légitimité, larchaïque, dans quelque domaine quon lenvisage, on constate quil est là et quil faut faire avec même si, bien sûr, la réflexion dresse aussitôt le savoir comme résistance à cette vérité et nous fait interpréter la réalité de larchaïque en termes danticipation.
Donnons une formule : les réalités archaïques, forcément aperçues dans le monde autrement dit sur fond général de finalité, sont comme des résistances partielles et singulières à la finalité générale des choses et donc, si lon parle de la pensée, à la métaphysique. Ce quil y a darchaïque en nous (à quoi la séduction sadresse, qui disjoint expressément la question du vrai de celle du bien) est à jamais réticent à la nécessité de se justifier et plus généralement au monde de pensée métaphysique cest-à-dire mondaine. Cest à la fois le bien qui est récusé, comme structure dêtre autant que comme envers du vrai, mais cest aussi le tout. Alors que le classique, dont on vient de dire quil ordonnait les choses, implique en lui-même lidée du tout et celle de la nécessaire appartenance de chaque chose au tout dès lors réflexivement harmonisé, larchaïque renvoie au partiel, à limpossible à justifier, à limpossible à intégrer et donc à ce qui ne cesse dinsister contre la tendance de tout à relever de la compréhension. Il ny a pas de tout pour larchaïque, alors que la notion du classique est déjà en elle-même la notion de lordre et de la totalisation, en un mot du cosmos.
Entée sur larchaïque, la séduction ne peut donc pas être promesse dune vie qui serait meilleure que celle quon mène, ni dune vie qui en réparerait les dispersions. Pas de tout à lhorizon de la séduction, alors que ce qui prend place dans le service des biens, si modeste que cela soit, sinscrit dans la nécessité dun accomplissement (subjectivement : le bonheur ou la sagesse, selon quon met laccent sur la sensibilité ou la réflexion) dont tout relève.
Ce qui nous séduit, contrairement à ce quon imagine, ne relève pas dune amélioration de la vie mais dune rupture avec elle, et dabord avec sa structure de vérité qui constitue la métaphysique : la séduction est dans la vie la disjonction de la question du vrai et de la question du bien, celle-ci ayant depuis toujours masqué celle-là. On nest donc jamais séduit par son bien (sauf évidemment quand fait du service des biens la vérité de sa vie comme dans lexemple du conformisme), et la question dune finalité de la séduction est demblée bannie. Dun autre côté, la question de la séduction est la même que celle de la promesse, de laquelle il serait absurde denlever lidée dintention et de visée : toute promesse est promesse de quelque chose.
La résolution du paradoxe tient à ce que la promesse nétant pas lengagement, ce dont elle est la promesse est un avenir et non pas un futur, autrement dit quelque chose de vrai et non pas quelque chose de réel. Non pas, on la vu, quon nait pas à tenir ses promesses, mais la tenue effective de la promesse nest pas ce qui est décisive en elle, puisque cela vaut aussi bien pour les engagements. Ce qui est décisif dans la promesse, cest quune parole soit donnée, et quun sujet advienne là où la parole est donnée, bien sûr, mais aussi là où elle est reçue. Le propre dune promesse, cest quelle suscite la prise de responsabilité dêtre considérée comme une promesse, autrement dit dêtre distinguée de lengagement. Cette responsabilité est celle de celui qui reçoit la parole donnée. On a donc quelque chose comme une finalité dans laquelle la fin effective nest pas ce qui compte.
Convenons de nommer téléologie cette situation dans laquelle la représentation dun but nest pas ce qui compte. Cela caractérisera la promesse dans son opposition à lengagement. Dans la promesse en effet, il y a bien une représentation de but, mais ce nest pas cela qui compte, mais la parole et donc la double advenue dun sujet là où la responsabilité aura été prise que ce ne soit pas la réalité qui compte (ni donc le savoir qui en est la réflexion). Car cest de cela que la promesse, dans la nécessité quelle soit tenue et sur la quelle il nest pas question de céder, est la promesse : cette subjectivation dun lautre (celui qui reçoit la parole) par la subjectivation de lun (celui qui la donne). Si la promesse est tenue, il sera avéré quun sujet est advenu dans sa parole ; et il nen ira pas ainsi dans lhypothèse contraire. Dailleurs même si elle nest pas tenue, le destinataire de la promesse prend ou pas, comme nous le faisons des promesses publicitaires ou politiques voire des promesses amoureuses la responsabilité que la promesse en soit une, à savoir une décision originelle quant à limpossibilité que la réalité soit ce qui compte. Car la nécessité mondaine (métaphysique) est de rabattre la promesse sur lengagement, puisquune parole à elle toute seule ne veut rien dire, ne donne lieu à aucune compréhension, bref récuse la priori platonicien qui est subjectivement celui du service général des biens. Si donc la promesse est admise dans sa distinction davec lengagement, ne serait-ce que par celui qui la reçoit comme telle (cest-à-dire même si par ailleurs elle nest pas tenue), alors on aura quitté lhorizon tautologiquement métaphysique du monde qui est celui de la justification et donc, subjectivement parlant, on aura quitté luniversalité du service des biens. Ainsi la promesse libère de la finalité. Cest ce que nous voulons indiquer par lemploi du terme de téléologie, venu du refus kantien de valider la finalité objective (et certes, sil y a des intentions dans la nature, on ne parle pas de la nature) corrélatif de la nécessité den faire un guide pour lentendement et, à un niveau supérieur de réflexion, un principe de recherche.
Dès lors dirons-nous que ce quil y a darchaïque en nous correspond à la promesse comme chute de la finalité. Larchaïque est antérieur à la représentation, à propos de quoi seulement il aurait été possible de parler de finalité. La séduction nest donc pas du tout la question de la finalité quelle aurait été si sa question navait été quun avatar de la question plus générale du narcissisme. Et certes elle est aussi cela, puisque ce qui nous séduit doit nous plaire. Mais sa vérité nest pas là : elle se trouve dans la sommation à être sujet contre notre propre destinée cest-à-dire contre le savoir dont nimporte qui eût pareillement éprouvé la validité. Nous sommant ainsi de prendre personnellement la responsabilité dêtre sujet, ce qui nous séduit nous met donc, comme nous disons, au pied de notre propre mur selon ce quil faut bien nommer une téléologie et absolument pas une finalité.
La distinction des deux notions est alors évidente : on na pas comme but, en suivant ce qui nous a séduits, dêtre de meilleurs sujets ou dêtre meilleurs quant à être sujets ! Non pas que cette ambition soit sans intérêt, mais elle appartient en propre au service des biens, cest-à-dire à la nécessité mondaine quelle effectue simplement sur le mode réflexif : cest le devoir de chacun de saméliorer constamment, de gagner en autonomie et en vertu, et aussi de gagner en savoir et en compétence dans tous les domaines où il exerce une activité cest-à-dire où il sexprime en tant que sujet. Non : loin de ces obligations inhérentes au savoir quon a de soi, la question de ce qui nous séduit est celle de la nécessité archaïque pour nous dêtre vraiment sujet dont on comprend alors que la décision pour la « vraie » vie sera, comme décision (et non pas comme vie !) laprès coup. De la finalité à la téléologie la distinction doit donc se faire en termes de structure de temporalité : celle de la finalité est lanticipation, alors que celle de la téléologie est celle de laprès coup. En celle-là il sagit de rester soumis au savoir, puisque la question y est de réaliser une représentation, alors quen celle-ci la question est dêtre enfin celui que cette première nécessité avait toujours déjà renvoyé à rien.
La séduction est une substitution de temporalité : cest de la rupture avec lanticipation quil sagit quand on dit que suivre ce qui nous séduit consiste à quitter la vie quon était destiné à mener, et de linstallation de soi dans la logique de laprès coup quil sagit dans la séduction : prendre la décision dêtre celui quon était depuis toujours et dont on peut nommer « métaphysique » (ou « monde ») le refoulement originel.
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