La séduction est un détournement. De quoi ? de la vie que nous avons et à quoi la réflexion nous fait reconnaître que nous étions destinés (une vie de fonctionnaire consciencieux, de mari fidèle, etc. ). Cette vie, ce qui nous séduit la constitue comme non vraie ou encore comme nétant pas vraiment la nôtre : cest le même de promettre que la vie soit enfin vraie et de nous enjoindre de nous décider enfin à être ce sujet que, dès lors, nous apercevons réflexivement navoir jamais été. La séduction en appelle à celui que nous sommes depuis toujours, et rappelle quêtre sujet consiste à avoir à être sujet. Pas de différence, en ce sens, entre linjonction à être le sujet de la vraie vie qui souvre soudainement devant nous et être celui que, par là même, nous nous rendons compte que nous avons été depuis toujours à ceci près que nous létions sans le savoir. Pas de différence non plus avec linjonction de cesser dêtre celui quon a toujours été en le sachant, de sorte que tout ce qui nous séduit, en nous mettant au pied du mur dêtre vraiment sujet cest-à-dire en nous sommant de prendre la responsabilité insubstituable dêtre vraiment soi, avère quêtre soi en le sachant, cest être nimporte qui. Linjonction propre à tout ce qui nous séduit et qui se fait dabord à propos de lobjet (« décide toi ! » sous entendu : à prendre ou à laisser) se fait donc en réalité à propos du sujet « décide toi ! » sous entendu : à être enfin celui que tu es depuis toujours sans le savoir) et vaut alors négativement (« décide toi ! » sous entendu : à enfin cesser dêtre nimporte qui). Telle est, subjectivement éprouvée, lopposition de la vie bonne qui est forcément celle que nimporte qui aurait raison de choisir, et de la vraie vie où lon est, par lobjet dont on est sommé de prendre la responsabilité dès lors insubstituable, mis au pied dun mur qui ne soit que le sien. Et qui lait été depuis toujours.
Séduire, cest par conséquent sadresser à un sujet tel quil est en deçà de lui-même : tel quil est en deçà de la vie quil mène et dont il découvre, au moment de la séduction, quil était seulement destiné à la mener. Cela signifie quon découvre au moment de la séduction quon était assujetti au savoir de soi et que la question de la vraie vie est dabord la question de se des-assujettir de ce savoir. Par destinée, rappelons en effet quon entend le gouvernement de lexistence par le savoir (la société étant ce que nous savons quelle est, on dira par exemple que les étudiants en philosophie sont destinés à lenseignement). La séduction interpelle ainsi un sujet qui soit, en chacun, antérieur au sujet du savoir et cest de lui quil sagit quand on parle de la « vraie » vie. Ce sujet, on se le représentera donc forcément comme le sujet de la vérité : au lieu que ce soit son bien qui soit son affaire, comme il est laffaire de nimporte qui, ce sera cet objet séduisant ou séducteur que le sujet ne peut pas ne pas se représenter comme vrai. Pour soi-même et donc dans la représentation quon se donne forcément de sa propre condition, la séduction est bifurcation du statut de sujet du savoir au statut de sujet pour la vérité.
Or cette vie tellement définie par le savoir quil est impossible de la réfléchir autrement quen termes de destinée, elle est tout simplement notre histoire en tant quelle constitue toute notre réalité. Nous ne sommes que notre propre histoire en acte : non pas le résultat de cette histoire dès lors ramenée au statut représentatif dexplication, mais cette histoire même, puisque notre vie est notre devenir de sujet, le devenir-sujet dont nous sommes sujets. Léventualité de « tout quitter » qui est constitutive de la séduction concerne ainsi lhistoire que nous sommes, et prône par conséquent un retour à un moment de soi plus ancien que cette histoire même. Et certes, nous sommes plus anciens que notre propre histoire, puisque de cette histoire, précisément, nous sommes depuis toujours les sujets.
Si cest dêtre confronté à notre propre question, qui a toujours été celle dêtre sujet, quil sagit dans la séduction, on peut dire que tout ce qui nous séduit dune manière ou dune autre fait de cette question qui est indistinctement celle de notre vérité et celle de notre existence subjective celle de notre préhistoire puisque cette notion renvoie dabord à la nécessité qui définit lhistoire quelle soit la constitution dun sujet, qui devait bien la précéder dune certaine manière. Doù cette nécessité : séduire, cest toujours, sur le mode de la promesse, en appeler à larchaïque du sujet. Penser la séduction, cest penser cet appel.
Ce qui est archaïque renvoie à la préhistoire cest-à-dire à ce qui est antérieur à la constitution dune réalité en sujet de son propre devenir. La constitution en est donc à la fois laccomplissement et le refoulement. Car la préhistoire nest pas le premier moment de lhistoire, mais ce temps que lhistoire devra abolir, récuser, repousser pour advenir comme histoire cest-à-dire comme devenir constituant pour un certain sujet. Lhistoire est la constitution concrète dun être et se confond avec la réalité actuelle du constitué, qui par ailleurs était là dès avant son histoire pour que, précisément, cette histoire fût la sienne. La question de la séduction, si lon admet quen elle il sagit dêtre enfin celui quon avait à être depuis toujours, est donc pour chacun celle ne plus être ce sujet quon est historiquement et qui est le sujet du bien puisque le devenir accomplit la potentialité de ce dont il est le devenir. Le détournement vers ce qui semble être la vérité, et qui est en même temps injonction à ne plus être le sujet de son propre bien (lépreuve de la séduction est celle de la nécessité de tout quitter), est donc un détournement en soi-même non pas de ce qui est historique vers ce qui est préhistorique, puisque le préhistorique en soi nest rien du sujet lui-même, mais vers ce qui dans lhistorique est une trace insistante du préhistorique. En un mot, la séduction concerne en chacun à ce quil a darchaïque.
Si on ne ladmet pas, on en fait un simple phénomène de représentation (ce qui me séduit, cest ce en quoi je me retrouve sans le savoir), alors quelle est un phénomène de détournement qui a lieu, dans la vie, vers cela dont la vie (qui est lhistoire) a depuis toujours été à la fois la conséquence (je suis le résultat de ma vie) et limpossibilité (ma vie qui ma constitué, jen ai forcément été le sujet dès le premier instant). Il ny a de séduction que comme un appel à celui dont sa propre histoire a toujours été la supposition.
Toute séduction est léventualité dun détournement hors de la réalité actuelle cest-à-dire historique, au nom dun retour à larchaïque que ce qui nous séduit nous présente comme le principe de notre vérité. La séduction est, en un certain objet, linjonction qui nous est adressé que nous abandonnions notre histoire par fidélité à notre préhistoire non pas comme à une période effectivement vécue par nous et qui ne serait alors que les premiers moments de notre histoire, mais par fidélité à la nécessité que notre histoire, nous en ayons depuis toujours été le sujet. Tout était déjà joué au premier instant, en ce sens, et la séduction est le rappel de cette nécessité dont la constitution historique, autrement dit notre réalité, est évidemment la récusation.
Cest pourquoi le
moment de la séduction est celui dun déchirement : si jai à me
décider à être enfin le sujet que je comprends alors navoir jamais été,
cest que le sujet que je suis historiquement nest pas le vrai sujet, et que ma
vérité se tient tout entière dans un certain rapport, quil faut forcément
dire de subjectivation de larchaïque et dont ce qui me séduit est la
promesse, avec le sujet antérieur à lui-même que, malgré le devenir qui me fait
moi, je nai jamais cessé dêtre. Tel est le paradoxe de la séduction comme
détournement, que celui-ci soit opéré à lintérieur du sujet : dun
temps à un autre, du temps historique qui est celui de la finalité rétrospective au
temps archaïque qui est celui de linsistance de cette antériorité. La
question de la préhistoire nest pas du tout celle dun temps antérieur à
ceux de lhistoire mais bien celle dun temps antérieur à
lhistoire elle-même et comme telle, au sens où ce qui précède les tout
premiers éléments qui constitueront cette histoire nest tout simplement pas
historique.
On appelle préhistoire des moments antérieurs à notre réalité dans lesquels il ny aurait aucun sens à vouloir reconnaître cette réalité : ce nest pas delle quil sagit. Pourquoi ? On répond à cette question en explicitant lantériorité que tout sujet, dès lors venu de sa propre préhistoire, est forcément pour lui-même, considéré dans sa réalité. Invoquer la notion de responsabilité permet de le faire : si le propre dun sujet est davoir à être sujet, le propre dun sujet est aussi dêtre responsable dêtre sujet cest-à-dire concrètement davoir lhistoire quil a. Nous ne sommes pas les résultats, cest-à-dire en fait les victimes, de notre histoire, mais bien ses sujets : cette histoire qui nous a faits, cest bien celle dont nous sommes responsables, puisquencore une fois elle est la nôtre. Rien de plus mensonger que la posture des plaignants qui ne cessent de revendiquer statut de victime : certes, nous sommes faits aussi par tout ce qui nous est arrivé et par tout ce que les autres nous ont imposé, mais de cela, cest-à-dire de cette nécessité davoir été fait malgré soi, nous sommes biens les sujets ! Ainsi sommes-nous incontestablement lenfant de nos parents, mais ne sommes nous des sujets quà ce que le fait davoir ces parents là constitue notre vie et donc notre réalité subjective, celle dont à chaque instant nous prenons la responsabilité parce quelle a toujours été la nôtre (ce sont les péripéties de notre histoire que nous pouvons raconter).
Dire que toute histoire sappuie sur une préhistoire, cest dire quil ny a dhistoire que dun sujet qui devra bien trouver en lui la trace de son existence antérieure à sa propre constitution subjective pour quelle soit réellement la sienne. En quoi on désigne larchaïque, dont on voit ainsi quil est la racine de notre responsabilité actuelle alors quune conception naïvement représentative en ferait une survivance inerte, accessible seulement par régression, dune vie réfléchie quon devrait seule considérer quand on parle de responsabilité. Tel est largument essentiel où la nature de la responsabilité apparaît dégagée des naïvetés de la représentation : quon ne soit un sujet historique quà la condition dune préhistoire insistante autrement dit quen un lieu de nous qui soit larchaïque. Cest pourquoi il est impossible que linjonction de se décider à être sujet ne sadresse pas en nous à larchaïque. Doù la dimension forcément subversive de toute séduction, qui récuse non seulement le moment représentatif (la conscience, la volonté, etc.) mais même la réalité historique de celui qui est interpellé : le détournement de la séduction, cest dabord davérer quen nous ce nest pas lhistoire qui compte, mais nous et que nous ne sommes nulle par ailleurs que dans nos propres archaïsmes.
Cest que la question de la préhistoire, justement de ne pas être faite des plus anciens moments de lhistoire (préhistorique, cela ne signifie pas antique à lextrême !), est celle de son articulation à lhistoire. On la résout en indiquant que lhistoire est forcément histoire dun sujet quant à ce quil soit sujet. Et comme cela revient à dire que lhistoire est la mise en uvre de la responsabilité du sujet à être sujet, on peut poser que cest par une référence à responsabilité dêtre sujet que les notions dhistoire et de préhistoire, donc aussi darchaïque, peuvent être pensées.
On le voit très bien quand on envisage de poser la question de la préhistoire en termes de recul temporel. Car dire que lhistoire ne peut pas donner lieu à un recul indéfini mais seulement à un recul fini (pour la France, on ne remonterait, par exemple, pas en deçà de létude des premiers peuples dont on dira ensuite quils étaient des Gaulois), cest dire que lidentité procède dune décision cest-à-dire dune prise de responsabilité ! Cette décision, cest celle dêtre sujet puisquon nest sujet que dans la responsabilité dêtre sujet, et que le propre dune responsabilité, cest quon la prenne. Une responsabilité quon a, en effet, cest une irresponsabilité : on ne la que statutairement (par exemple le directeur a la responsabilité de la bonne marche du service) or le statutaire, cest le défaussement de soi sur lanonymat dun système puisque cest la place qui fait la responsabilité, et que le propre dune place est quelle soit occupable par nimporte qui (il suffit davoir les caractéristiques ou les compétences nécessaires, lesquelles se définissent de valoir à propos de nimporte qui). En quoi on contredit expressément la responsabilité, cest-à-dire limputabilité, dont le tout premier trait est limpossibilité de la substitution (si cest le système qui est responsable de ce que je fais, cela signifie tout simplement que je suis irresponsable). Là donc où un sujet advient, il marque forcément son propre devenir dune décision originelle qui soit une prise de responsabilité dêtre sujet, en deçà de quoi les questions qui peuvent se poser ne sont plus les siennes. Quon le nie et, en identifiant la constitution dun sujet à une nécessité indéfiniment repoussée, on lui ôte toute identité déterminée, interdisant par là même que lhistoire quon aura voulu considérer soit la sienne propre. Si lon parle de la France, par exemple, il est donc nécessaire quon ne puisse pas remonter indéfiniment de condition en condition : il est nécessaire quon identifie le fait dêtre la France, et donc davoir aussi bien une histoire quune préhistoire, à la décision métampirique par quoi il sera exclu que celle-ci soit jamais le premier moment de celle-là. Cette décision, par quoi est séparé ce qui relèvera de la constitution de ce qui nen relèvera pas, elle permet seule quon admettre un sujet pour le tout premier moment de la constitution : par elle seulement on pourra ensuite parler de la constitution de ce sujet auquel on pourra imputer quil soit sujet : son histoire aura été son affaire, alors que par ailleurs il en est le résultat !
Léthique est donc le cadre de la disjonction entre lhistoire et la préhistoire, autrement dit du refus de faire de celle-ci le moment le plus lointain de celle-là. Supposer une préhistoire du sujet permet donc très concrètement de reconnaître à la fois quil nest rien dautre que sa propre histoire, et de nier que celle-ci puisse jamais lexcuser de rien. Nous sommes notre propre histoire : celle dont on a toujours été sujet et qui a donc toujours été notre affaire. Doù la nécessité de garder lopposition de lavenir et du futur dans la constitution même du sujet : du point de vue de sa réalité, les différents moments de son histoire étaient le futur des moments précédents, mais du point de vue de sa responsabilité dêtre sujet, dont son histoire était alors la mise en uvre, son avènement final (le moment actuel de prise de responsabilité dune histoire qui a bien été la sienne) était son avenir. Cela signifie que notre histoire na pas du tout comme sens daccomplir la promesse dexistence mais au contraire de la maintenir comme telle, puisque de sa propre histoire on est encore et toujours le sujet, cest-à-dire lautre la question du sujet nétant pas celle de lexpression (le sujet nest pas le fondement) mais celle de la responsabilité, qui suppose donc un acte de prise de responsabilité (on na jamais que les responsabilités quon prend) et donc une extériorité. Cest à lautre (le sujet, dont la notion soppose aussi bien à celle de résultat quà celle de fondement) de tenir la promesse, laquelle a donc la préhistoire comme lieu propre. Lhistoire, elle, nest pas lordre de la promesse mais celui de la production dont la notion est celle dune réalité qui compte.
En somme la
distinction quon doit faire entre la promesse et lengagement, selon que
cest la décision dêtre sujet (donner la parole) ou de ne pas lêtre
(la réalité décidera de ce que je ferai), est la clé de la distinction entre la
préhistoire et lhistoire, en tant que cette distinction nest pas un fait
idéal mais déjà une prise de responsabilité (refuser dêtre jamais excusé
cest-à-dire démis de sa responsabilité). Tout sujet, personnel ou réel, qui est
en rapport problématique avec lui-même est pour soi la promesse dêtre sujet, et
par conséquent est pour soi une distinction qui est celle de son histoire et de sa
préhistoire.
Ce qui nous séduit, en nous mettant au pied du mur dêtre sujet, et par conséquent de lêtre vraiment, concerne donc forcément quelque chose de préhistorique en nous : non pas comme les premières étapes dun processus que nous aurions dépassées depuis longtemps mais comme une nécessité dont notre histoire elle-même, en tant quelle a toujours été le service de notre accomplissement, était déjà faite pour que, précisément, ce bien fût celui de quelquun.
La séduction, en tant que cest au sujet de
la responsabilité dêtre sujet quelle sadresse (« décide
toi ! ») a donc toujours déjà opéré dans le sujet lui-même la
scission de son histoire et de sa préhistoire. Cette scission est très concrète, aussi
concrète que lépreuve de la séduction : nous la reconnaissons à chaque fois
que ce qui nous séduit nous force à penser que la vraie vie nest pas,
contrairement à ce que nous avions toujours voulu croire, la meilleure vie possible. Au
contraire : sil faut se décider à être sujet alors que nous croyons
lavoir été depuis toujours, cest-à-dire depuis la poursuite de notre bien
(qui est au minimum de persévérer dans lêtre), cest que la responsabilité
dêtre sujet est indifférente à cette question. Et de fait, on ne voit pas en quoi
être sujet serait un bien ! Cest dailleurs structurellement exclu,
puisquun bien est ce que nimporte qui a raison de désirer, alors quon
nest sujet quà exclure dêtre celui que nimporte qui aurait été
à notre place (car alors la place compterait seule en notre responsabilité ce qui
constitue précisément lirresponsabilité). ainsi constitué Cela signifie aussi
quelle a un réel. Le réel de la scission de lhistorique et du
préhistorique, dans le sujet, cest larchaïque. Le propre de la séduction
est par conséquent de viser ce quil y a darchaïque en nous. Larchaïque, donc, cest avant tout le
réel de la bifurcation dont il revient au même de dire quelle est celle de
lhistorique et du préhistorique, ou de dire quelle est celle du service des
biens et de la vraie vie.
Larchaïque nest pas le vieux. Au contraire, pourrait-on presque dire, car cest bien le vieil homme que nous sommes actuellement, et quil sagit de dépouiller quand ce qui nous séduit nous somme de nous décider. Etre vieux pour un homme nest pas simplement avoir été jeune il y a longtemps, mais cest avoir commencé à ne plus être cet individu quon peut penser dans son identité significative. Il importe peu que le décisif de cette identité soit tardif : cest depuis ce moment que la notion de vieillesse pourra valoir. Si lon parle dun individu biologique, il va de soi que sa vieillesse sera pensée à partir de lâge moyen de la maturité (la vie humaine biologique étant ce quelle est aujourdhui, on dira par exemple quun homme de quatre-vingts ans est vieux mais on ne le dira plus dun homme de cinquante ans) ; et si lon parle par exemple dun auteur on prendra comme moment essentiel celui de sa production la plus marquante (on peut étudier par exemple la pensée du vieux Kant). La notion de la vieillesse, qui peut sappliquer à toutes sortes de réalités, est celle du commencement négatif (on est vieux quand on commence à ne plus être opérationnel, actuel, etc. ). La notion de vieillesse, si lon voulait létudier pour elle-même, devrait être développée comme un cas particulier de celle du commencement.
Larchaïque nest pas non plus lancien. Celui-ci possède sa plénitude propre, bien quil ne soit plus dactualité et quil soit identifié depuis ce rapport dexclusivité quil a finit par entretenir avec notre présent, en tant que ce rapport est en même temps un rapport dinclusion. Car cette plénitude et cette étrangeté, ils les possède dans un monde qui reste par ailleurs celui dans lequel nous vivons. Un meuble ancien par exemple est installé dans le salon, à côté des modernes diffuseurs dimages et de musique, et cest bien dans cet environnement quil apparaît tel. Larchaïque nest pas non plus lantique, dont la distinction avec lancien est quil ne diffère pas de sa propre autonomie : lancienne Rome appartient à notre vie historique, alors que la Rome antique réside en elle-même, comme horizon suffisant pour des nécessités, des réalités et des possibilités qui sont proprement les siennes et nullement des anticipations des nôtres. Les Anciens, ceux que nous prenons pour modèles et dont les institutions continuent de nous inspirer, sont les habitants de lAntiquité, cet horizon temporel parfaitement étranger au nôtre que les historiens étudient comme il appartient à tout savant détudier son objet. Les premiers navaient absolument rien dune humanité archaïque, et nous ne songerions pas qualifier darchaïques les institutions de la République, bien quelles soient fort antérieures et très différentes de celles de lEmpire : elles sont seulement plus anciennes elles-mêmes létant dailleurs moins que celles de la Royauté. Contrairement à ce quon lit dans les dictionnaires, larchaïque nest aucunement le « très ancien ».
Larchaïque nest ni le vieux, ni lancien ni lantique, dont les notions ont en commun de renvoyer à lappartenance historique, alors que lui sentend au contraire dêtre en exclusion interne du sujet quil concerne. Il est la trace concrète, ou plus exactement le reste, des nécessités de la préhistoire dans lhistoire, qui se constitue précisément de la refouler.
Lhistoire est toujours celle dun sujet, et on peut dire en ce sens quelle est la constitution de son identité : lhistoire de France, cest ce qui fait de la France quelle est la France, celui qui la constitue comme ce sujet quelle est actuellement et qui est un sujet de responsabilité quant à être sujet (la France peut être en relation de désinvolture ou au contraire de responsabilité avec le fait quelle est la France). Lêtre historique est donc toujours susceptible dêtre réfléchi et par là de constituer une essence, donc un domaine dautonomie. On peut concevoir cette autonomie soit de manière propre (lantique exemple la philosophie de Platon), soit de manière relative (lancien exemple un buffet quon a reçu en héritage), soit à la fois de lune et lautre manière (le vieux exemple la voiture quon a depuis longtemps, qui tombe de plus en plus souvent en panne et quon songe à remplacer). Pour penser larchaïque non plus dans sa réalité (reste des nécessités de la préhistoire dans lhistoire) mais dans sa notion, cest donc la mention de lessence qui est décisive. Bref, il faut penser larchaïque en lopposant au classique. On nomme ainsi le moment où l'essence jouit d'elle-même dans la simplicité de son évidence. Doù ce paradoxe quil appartient à la notion de larchaïque de produire un effet de symétrie par rapport au classique avec une autre notion, qui est celle du moderne. Si lon veut garder la référence temporelle, on dira par conséquent que le contraire de lancien est le récent, que le contraire du vieux est le neuf, et que le contraire de larchaïque est le moderne.
La notion darchaïque est celle de limpossibilité, pour lessence, que sa manifestation soit sa souveraineté comme à linverse celle de la modernité est quelle ne le soit plus. Dans le premier cas la réalité et les conditions font que le résultat restera celui dun assujettissement : est archaïque une uvre dont la manière dêtre est assujettie aux caractéristiques du support, à la contrainte technique de toujours faire ceci avant cela, et surtout à la nécessité davoir lidée de ce quon va faire avant de le faire, à la nécessité de se trouver devant toutes ces difficultés dans un rapport daffrontement (doù la frontalité, qui est la tendance esthétique générale de larchaïque en tous domaines). Dans la modernité, cest la même chose sauf quon est passé de lautre côté de lessence : ce nest plus le matériau qui compte mais le sujet qui sest représenté la nécessité de ce dont on parle. Est moderne tout ce en quoi est attestée, contre la souveraineté en soi de lessence, une souveraineté pour soi du sujet. On voit que dans les deux cas la question est toujours celle de lassujettissement : à des conditions, à un vouloir. Cest seulement comme non souveraine que lessence est reconnue : elle détermine mais elle nimpose pas sa loi. Ainsi, pour situer au niveau des thèmes lopposition du classique et de larchaïque, on rangera la puissance dApollon dans la première catégorie et le caractère inquiétant des forces chtoniennes dans la seconde.
Larchaïque, on le comprend, renvoie donc à cette évidence quil ny a de sujet que par un assujettissement dont cest précisément sa responsabilité de prendre la responsabilité, mais que cette dernière prise de possibilité ne se fait pas sans un reste. Il y a un reste à la prise de responsabilité de ses propres conditions de sujet, et cest ce reste qui insiste dans la vie quon nomme larchaïque. Ce reste, comme insistant, nous en avons encore la responsabilité, puisque nous sommes sujets de notre vie jusque dans ses aberrations. Mais cest une responsabilité extériorisée delle-même, retournée : la responsabilité dun assujettissement irréductible à la responsabilité quon en a toujours déjà prise et qui nous a faits historique.
Dès lors la séduction donne-t-elle a lire sa question dans cette trace irréductible de notre assujettissement : une certaine marque subsiste de notre origine forcément non subjective, et constitue comme un ombilic de notre subjectivité même. Cest à cette marque et uniquement à elle que ce qui nous séduit est adressé, lui conférant par là même statut décriture inconnue pour un avenir qui aura depuis toujours été le nôtre.
Notre avenir est écrit sur nous, et nous nous représentons nécessairement que cest dans le langage de ce qui nous séduit. Là où nous sommes marqués, et là seulement, cest-à-dire au lieu le moins humain de notre existence, nous sommes concernés par la promesse que tout sujet est de lui-même. Cette promesse exclusivement entée sur larchaïque et par là même incompréhensible, tout ce qui nous séduit en donne une figure, donc une certaine compréhension.
La question de la séduction est ainsi celle du malentendu de prendre la marque pour un signe.
Retour en haut de cette page