Promesse et séduction : quest-ce que
lavenir ?
En décidant de ramener la question de la séduction à celle de la promesse, on en fait la question dune instance temporelle bien particulier : lavenir. Tout ce qui séduit est dune certaine manière proposition dun avenir, quil ne tient quà nous daccepter ou de refuser en sachant que cet avenir est celui dune vie quil faut dire vraie et quil faut donc opposer à au futur que nous sommes destinés à vivre.
Cest le même de dire quune réalité est séduisante et de dire quelle est prometteuse, comme cest le même de séduire et de promettre. De cette équivalence on conclut non pas tant quil y a une temporalité de la séduction, mais quelle est proprement faite de temporalité. Cest de cette temporalité particulière que lexpérience de la séduction est la reconnaissance. Mais cela soulève un nouveau paradoxe : si lexpérience de la séduction et la reconnaissance de la temporalité de la promesse, on ne peut maintenir léquivalence dont nous sommes partis quà supposer que la promesse elle-même est constituée par la reconnaissance de la temporalité de la promesse ! Cela signifie quil appartient indistinctement à la promesse et à la séduction dêtre leur propre réitération cest-à-dire dexister sur le mode de laprès coup.
Il faut donc comprendre que la séduction est
réitération de la séduction ou, plus simplement, quon nest jamais
séduit que par ce qui nous avait déjà séduit. Ce qui nous séduit devra être la
même chose que ce qui nous a séduit, et en même temps pas du tout. Or cette chose qui
séduit, nous ne le connaissons pas encore mais nous savons déjà quelle a
la promesse pour nature. Il appartient donc à ce qui séduit, cest-à-dire à ce
qui promet, dêtre déjà fait de promesse cest-à-dire concrètement
dêtre laprès coup dune promesse, den être à la fois la
retrouvaille et la constitution comme actuelle.
Lidée est en
tout cas conforme au sentiment commun de la séduction, qui est toujours rapport à la
nouveauté en même temps que sentiment dune retrouvaille : « oui,
cest cela ! cest exactement cela ! », dit-on de ce quon
aperçoit pour la première fois. Tel est en effet le mystère de la séduction,
quelle soit lidentité de la plus grande familiarité et de la plus grande
étrangeté. Or cette identité, dune certaine manière, cest la nôtre,
puisque cest la vraie vie, celle dont nous savons depuis toujours que nous avons
à être le sujet, qui se laisse apercevoir dans telle ou telle réalité rencontrée
pour la première fois. Ce qui nous séduit offre la vie dont nous réalisons alors que
nous en avons depuis toujours été la promesse. Et il loffre sur le mode
dune promesse dont il ne tient quà nous quelle soit tenue et qui
avère par là être laprès coup de celle que nous étions depuis toujours sans le
savoir.
Car tel est le paradoxe de la notion dêtre sujet, quelle est sa propre récusation ou, pour dire la même chose de manière positive, quelle est sa propre promesse : on appelle sujet un être qui a pour affaire dêtre sujet et donc qui nest sujet que dans son rapport à cette affaire qui dès lors est la promesse quil est pour soi. Il sagit donc de la promesse dêtre vraiment sujet, sujet de la vie quon dit vraie par opposition à celle que nous nous apercevons destinés à mener, et le savoir des nécessités en uvre dans nos situations est toujours le principe de décision. Dans la séduction, et sous les espèces dune réalité rencontrée pour la première fois, cest cette promesse que nous nous retrouvons : celle dont nous réalisons à cet instant que nous lavons toujours eue pour existence. Dire que lon nest sujet quavoir pour existence la promesse dêtre sujet, cest rejoindre la formule de la réflexion augustinienne qui fait de chacun sa propre question, laquelle est toujours celle dêtre sujet. Posons-là réellement et non plus réflexivement et cela donne, pour chacun, quil est depuis toujours la promesse dêtre sujet dêtre vraiment sujet, pour marquer quil ne suffit pas dêtre sujet pour être sujet.
Dès lors faut-il
penser la question de la séduction à la lumière dune promesse dont on sait
maintenant quelle est, pour le sujet susceptible dêtre séduit autrement dit
au bord de lalternative, celle de soi-même, en étrangeté à soi
selon la nécessité du détournement de la vie bonne vers la vraie vie dont toute la
pensée de la séduction est la reconnaissance.
Toute promesse (et donc toute séduction) étant lannonce de quelque chose qui sera, la question que pose ce qui séduit est celle dune nécessité proprement temporelle. Cest la question de lavenir : toute réalité séduisante ou toute menée séductrice fait miroiter un avenir où saccomplirait enfin lavenir que nous étions depuis toujours sans le savoir.
Pour penser lavenir, il faut le distinguer du futur qui renvoie à la nécessité de ce qui sera, autrement dit de ce qui est destiné à être.
La promesse nest pas lengagement : elle nen diffère pas mais elle sen distingue. Cela signifie que la promesse ne sentend que de sa distinction avec lengagement, en tant que celui-ci donne à la réalité (ou, réflexivement, au savoir) statut de sujet du sujet, puisque cest elle qui décide si le sujet le sera ou ne le sera pas (je ferai ce que jai dit à condition que la réalité nen décide pas autrement). La promesse au contraire consiste à prendre sur soi quon sera sujet : quoi quil en soit par ailleurs et donc même si les circonstances ont été mortifères, je ferai ce que jai dit. Ainsi ne promet-on quà exclure davance à propos de soi-même quon soit un sujet excusé (et donc aussi, dans un autre contexte, un sujet pardonné), alors que sengager consiste au contraire à poser davance lexcuse de nêtre pas sujet de la condition même de sujet, les circonstances pouvant à chaque instant en décider autrement.
Toute promesse est donc un engagement, sauf que ça ne compte pas et que cest précisément en cela quelle est une promesse.
Lengagement est toujours celui dun sujet dans le service des biens, cest-à-dire de ce qui est valable en général, que ce soit dune manière particulière (lagréable ou lutile) ou dune manière universelle. On ne sengage, en dautres termes, quà avoir des raisons de sengager et quà sidentifier soi-même, comme sujet, à la mise en uvre de ces raisons. La question de lengagement est ainsi identique à la question pratique dêtre le sujet du savoir. Par ailleurs le gouvernement de lexistence par le savoir, nous savons que cest la destinée. Le sujet de lengagement et le sujet de la destinée, qui sont pourtant des notions différentes, sont donc le même : celui qui est exhaustivement fait des raisons quil a, et que dautres raisons peuvent par là même abolir abolition qui définit lexcuse.
Pour la séduction, dont la notion est avant tout celle du détournement relativement à ce qui apparaîtra rétrospectivement comme une destinée, la conséquence en est que ce qui séduit se représente sous les espèces dun bien supplémentaire (doù la nécessité quon parle de la vie, qui est lhorizon des biens) à ceci près que ça ne compte pas et que cest en cela quil séduit cest-à-dire détourne dune vie dont on aurait pu imaginer quil devait être laccomplissement. On peut se représenter par exemple quon sera heureux avec la personne quon vient de rencontrer ou quon aura du plaisir à conduire cette voiture dont on vient dapercevoir la publicité, mais il sagira de séduction en cela très précisément que si le bonheur et le plaisir ne sont pas au rendez-vous, eh bien, ça ne changera rien parce que la question nétait de toute façon pas là. La question nétait en effet pas daméliorer, aussi considérablement quon voudra, la vie que nous menions déjà, mais de quitter le service des bien, et dabord du premier bien que la vie est pour soi) pour un autre service que nous ne pouvons nous empêcher de nous figurer être, sous le nom de « vraie » vie, celui de la vérité dont on découvre ainsi quon est partie prenante.
Ainsi la temporalité de ce qui est annoncé nest-elle pas celle dune nécessité quon puisse admettre en continuité du monde, mais celle dune autre temporalité qui nen diffère pas mais sen distingue. Par où lon signifie que la question de la séduction nest jamais celle dun futur qui ne serait jamais quune amélioration de la vie quon a déjà mais au contraire, si lon peut sexprimer ainsi pour se référer à lidée du détournement, de lavenir.
Tout engagement est position dun futur. En opposant la promesse à lengagement, on pose donc un autre du futur : un autre dont le premier ne diffère pas (puisque la promesse est un engagement) mais dont il se distingue (puisquil ny a de promesse quà ce que lengagement en quoi elle consiste ne compte pas). Cest lavenir, dont on peut donner une définition formelle en disant quil est la distinction du futur ou une définition de statut en disant que cest le temps de la promesse. Là où il y a promesse, il y a position dun avenir, et réciproquement, on ne peut parler davenir sans par là même sinscrire dans lhorizon dune promesse.
Cest à la fois très évident et très banal. Dire quune technique et prometteuse (donc séduisante) revient à dire que cest une technique davenir. Cela ne signifie pas forcément que cette technique a un futur. Si la distinction de la promesse et de lengagement se situe au niveau de la réalisation effective (qui, comme telle, est subordonnée à lautorisation du monde en général), cela signifie quil nappartient pas nécessairement à une technique prometteuse quelle se réalise. On peut imaginer quelque nouveau moteur de voiture qui rende inutile le recours à des énergies produites par de grands groupes industriels, et quils seraient parvenus à étouffer dans luf. Si le forfait est parfaitement accompli, on aura ôté tout futur à cette invention (il ny aura jamais de moteur fonctionnant selon ce principe) et on pourra dire que la promesse naura pas été tenue ; mais cela ne changera rien au caractère prometteur de ce qui avait été élaboré : cette invention avait de lavenir. Inversement, on peut penser que le moteur thermique a encore de longues années devant lui, cest-à-dire un futur assez considérable, mais il y a bien longtemps quil na plus davenir : dans son principe, il na plus rien à promettre. Evidemment, la disjonction du futur et de lavenir nest pas leur contradiction, et une technique davenir peut aussi avoir devant elle un immense futur (cas de linformatique).
Ces exemples qui mettent en évidence la disjonction de lavenir et du futur, enseignent que la question du futur est liée à la destinée, cest-à-dire au gouvernement de lexistence par le savoir. Là où un savoir permet de poser des nécessités mondaines, il y a un futur ; et là où il manque (comme dans lexemple des réalités de lan 3000) il ny a que lidée dun futur. Mais là où, présent ou absent, le savoir ne compte pas parce quil a été décidé que ce ne serait pas la réalité qui déciderait (ce qui sappelle promettre), il ny a pas de futur mais un avenir. Telle est en effet la grande différence : le savoir compte (futur), ou il ne compte pas (avenir). Quand on promet, il ne compte jamais et la promesse consiste très exactement à avoir décidé que le savoir ne compterait pas (« je reconnais que je serai peut-être mort au moment de faire ce que je dis que je ferai ; mais justement : je ne veux pas le savoir ! »). Cest dire que le futur ne comptera pas, puisquil se définit par sa nécessité et que la nécessité, comme telle, est la dimension propre du savoir : cest lavenir qui comptera, qui le récuse en ce quil suppose quon en ait été détourné par la promesse, justement, où le nécessaire (paradigmatiquement : quon doive mourir) ne compte pas, ni par conséquent la destinée. Insistons sur cette équivalence : cest sa nécessité qui définit le futur, or il ny a de nécessité que dans le savoir, donc le sujet du futur est le sujet de la destinée. Ce à quoi on est destiné (et non pas promis), cest forcément un certain futur (et non pas un avenir) Par exemple les étudiants en philosophie sont destinés à lenseignement : ils ont un futur de professeur. Mais on peut imaginer que lun deux soit par exemple recruté, cest-à-dire séduit, par une entreprise commerciale.
Les promesses ne sont pas des engagements, en ce que ce nest pas la réalité qui décide du sujet, ni par conséquent leur tenue effective. La promesse nest pas réaliste, puisquelle a pour principe que la réalité ne compte pas, mais la parole. Lavenir en ce sens nest pas réaliste, et cest ce quon signifie en disant que labsence de futur ne change rien à la réalité de lavenir (exemple de linvention prometteuse étouffée dans luf). Quand on parle de promesse, cest-à-dire de séduction, il faut donc se dégager de la croyance au fait par laquelle on détermine existentiellement lobjet de la promesse. Si nul ne songe à reprocher à la publicité de ne pas donner effectivement ce quelle promet (par exemple une vie constamment faite de succès si lon achète tel modèle de voiture), sans parler bien sûr des promesses politiques, cest bien quon a reconnu que le futur nest pas laffaire de celui qui promet mais uniquement de celui qui sengage et que cest précisément davoir délivré quelquun de ce statut, et donc du réalisme de lengagement, quon peut prendre acte de sa promesse. Ce qui ne signifie surtout pas que les promesses nont pas à être tenues, puisque ce sont des engagements. Mais cest par ailleurs quelles doivent par ailleurs seulement : là où cest le savoir et non pas la parole qui compte. Cest pourquoi la question de la promesse, contrairement à ce qui se passe quand on parle dengagement, nest pas quelle soit tenue (ou plutôt elle ne lest que par ailleurs) mais quelle soit une promesse.
Ou bien un sujet se cacher derrière le savoir qui autoriserait de la même manière nimporte qui et excuse tout le monde davance, et il est alors sujet de la destinée, ou bien il sautorise de lui-même et, comme sujet de la promesse, il faut le dire titulaire dun avenir. Lavenir, donc, on le reconnaît à ce que le futur (réel ou possible) ne compte pas, parce que sa question nest pas celle du devenir de la réalité mais celle du sujet quant à ce quil prenne (ou pas) la responsabilité dêtre le sujet quil était déjà. Car si lengagement se définit de ce que la réalité décide en dernière instance quon fasse ou quon ne fasse pas ce quon a dit quon ferait, alors on peut dire que cest le même de promettre et de prendre sur soi quon soit bien sujet (par opposition à lengagement où lon sest toujours déjà défaussé sur les nécessités du monde autrement dit sur le savoir dont on sautorise).
La question de lavenir est donc celle de cette responsabilité qui conditionne la responsabilité, alors que celle du futur est celle de la réalité (ou, réflexivement, du savoir) qui conditionne une responsabilité qui, cela mis à part, est exactement la même que pour la promesse (que je fasse ce que jai annoncé). A la distinction du futur correspond une distinction de la responsabilité : pour la même raison quon ne sétonnera pas (on sera certes déçu, puisque toute promesse est par ailleurs un engagement) de ce que les promesses ne soient pas « vraies » au sens représentatif cest-à-dire ne correspondent à aucune réalité ultérieurement produite, on ne reprochera pas à celui qui a promis de navoir pas fait ce quil avait dit parce que la question de sa responsabilité nest pas plus là que la question de lobjet promis nest celle du futur : cest celle de la responsabilité quil prend ou quil ne prend pas dêtre sujet.
Doù cette
conséquence : la racine de lavenir, cest donc que la responsabilité
relève elle-même de la responsabilité.
Lessence de lavenir, dans sa distinction davec le futur, tient dans cette conjonction du redoublement de la responsabilité et de la promesse. Dans la promesse, il nest pas question que décide à ma place de la valeur de ma parole ce qui sera le cas si les circonstances rendent impossibles la tâche dont javais annoncé que je serais le sujet. Cest par conséquent la notion de place qui est décisive : la réalité (ou, réflexivement, le savoir) occupe une place dont lessence de la promesse est quelle soit occupée par le sujet. Ce nest pas la place du sujet, mais la place dêtre sujet. La question de la promesse est alors celle de cette distinction. Subjectivement parlant, la question de la séduction est celle de cette substitution, qui traduit en représentation la notion de détournement : il y a la condition de sujet corrélative de loccupation dune certaine place (celle que le savoir fait au sujet), et puis il y a la décision qui porte sur la nécessité de prendre ou de laisser la responsabilité dêtre sujet
On progresse vers son intelligence quand on se souvent que lengagement a un sujet très précis, qui est le sujet de lexcuse et que cest expressément de ne pas être ce sujet là quil y a promesse. Car en promettant, on ne promet pas seulement de faire quelque chose plus tard, on promet de ne pas chercher dexcuses au cas où on naurait pas tenu parole : loin que lon mette la défection sur le compte de la réalité (ou, réflexivement, du savoir adéquat qui a manqué), on se limpute par avance à soi-même. Disons bien imputer qui renvoie à la responsabilité, et non pas attribuer qui ne renvoie quà linnocence de la logique et de lordre des choses (attribuer la blancheur à la neige, cest bien poser quelle nest pour rien dans le fait dêtre blanche, par exemple). En métaphysique, on attribuera donc la responsabilité à lhomme : il est ainsi fait. Opposé à ce point de vue qui est celui de lexcuse (ce nest pas sa faute, sil est un sujet et non une simple chose), on définira léthique comme lordre dimputation de la responsabilité : que lhomme soit responsable, cest sa responsabilité et non pas son essence. Plus simplement : être sujet nest pas notre nature mais notre affaire ce quil faut donc penser à partir de la promesse dêtre sujet qui définit tout sujet. Doù cette formulation où la racine de lavenir se donne à penser : un sujet, forcément, est déjà sujet (certes un être humain nest pas un caillou), mais ça ne compte pas parce quil est pour lui-même sa propre question, quune question est une exigence de réponse, et que la réponse à la question dêtre sujet, cest dêtre sujet ! Un sujet, cest un être qui est fait de la promesse dêtre sujet quil a depuis toujours reprise à son compte.
Eh bien cest la tenue de cette promesse quon appelle avenir, tout simplement. Lidée de lavenir en général na donc aucun sens : il ny a davenir que singulier (on peut donc parler de lavenir de lhumanité en général, qui est alors un sujet collectif singulier). Soulignons ainsi que la responsabilité de la responsabilité ne peut pas sentendre en dehors du tout premier trait de la responsabilité qui est limpossibilité de la substitution. On nest en effet responsable quà ce que nul ne puisse répondre à notre place et cest inversement le même dêtre concrètement irresponsable et davoir toujours quelquun dautre (une administration, une compagnie dassurance, etc.) qui soit près à répondre à notre place aux imputations qui pourront nous être adressées. Donnons la clé de limputation : on nest sujet quà la condition de nêtre pas nimporte quel sujet. Quand donc on parle de la nécessité de penser lavenir par opposition au futur, on parle par cela même de la nécessité de le penser comme singulier par opposition au futur qui, pour particulier quil soit, est toujours commun. Il ny a de futur quà ce quil soit le futur de quiconque se trouverait dans la situation correspondante, mais il ny a par contre davenir que dun seul quant à ce quil soit sujet dêtre le sujet quil est. La place du sujet renvoie au futur, la place dêtre sujet renvoie à lavenir et tout sujet qui est en même temps sujet dêtre sujet est par là même singulièrement sujet. On peut définir lavenir en disant que cest davoir un temps singulièrement ouvert.
Sans cette reconnaissance de la singularité inhérente à la responsabilité quon prend dêtre sujet, la notion davenir na aucun sens : cest juste un mot inutile pour parler de ce qui va de soi, à savoir que demain succèdera à aujourdhui pour nous comme pour nimporte qui. Et si cette notion na pas de sens, celle de séduction nen a pas non plus, puisquon ne peut être détourné de la vie quon est destiné à mener que par la perspective dune autre vie qui rompe avec celle-ci cest-à-dire avec la nécessité davoir le savoir pour principe décisif.
Ou bien en effet le savoir compte et on parle de la vie quon a convenu de dire réelle au sens où elle est celle dont on est déjà le sujet (la vie dont on voit quon est destiné à la mener), ou bien il ne compte pas, et lon se trouve alors mis au pied de son propre mur (« alors, tu te décides ? »). La séduction nest pas simplement sommation à quitter la voie quon est naturellement destiné à suivre, mais elle est sommation dêtre à la hauteur de lappel qui a distingué comme si un doigt pointé sur nous disait que cest bien de nous quil sagit (« toi ! ») dans la nécessité dadvenir singulièrement comme sujet dêtre sujet et de le faire au lieu de lobjet là où il ne sagira pas de celui quon était et quil sagit bien de ne plus être. La formule que Rilke attribue au torse dApollon (« Change ta vie ! ») est la formule même de la séduction : que lobjet nous mette malgré nous au pied de notre propre mur, qui est toujours celui dêtre sujet. Et ce mur est toujours celui dune promesse dont la reconnaissance dans lobjet a permis que le savoir ne compte pas puisquune promesse, précisément, cela interdit que le savoir compte. Reconnaître une certaine promesse dans lobjet quon vient de rencontrer, cest par conséquent cesser de sautoriser du savoir autrement dit de lexcuse. Cest en somme se décider à être sujet. Et sêtre décidé dans lobjet à être sujet, cela sappelle tout simplement avoir un avenir.
La séduction est le moment de cette décision quon aura prise de soi. Cest pourquoi lavenir situe son essence non pas surtout dans le fait que nous sommes des sujets (cela, cest le futur) mais dans la responsabilité quon prend dêtre sujet et quon ne peut pas trouver ailleurs que dans un objet dont on comprend maintenant de quoi il était la promesse.
Car la séduction nest rien dautre que la donation de lavenir comme tel. Et tout le monde le sait : un regard croisé dans la rue, cest un flash davenir, par exemple.
Prendra-t-on la responsabilité dassumer ce quon a parfaitement reconnu, à savoir que cet avenir entrevu lespace dun instant, était le nôtre depuis toujours ?
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