Tout le monde le sait : pour séduire, il faut promettre. Tout le monde sait aussi quil suffit de promettre pour séduire. Penser la séduction, cest penser cette suffisance.
On le fera en partant de cette évidence quon ne promet pas nimporte quoi à nimporte qui, et que ce qui séduit les uns ne séduit pas les autres. Là est même lessentiel : que chacun reconnaisse sa question en ce qui lui est présenté. Cest justement de ce quil sy agisse de sa question quil est séduit. Il appartient donc à la promesse quon adresse à quelquun quil la reconnaisse comme sa promesse, autrement dit quelle soit appropriée. Le mécanisme de la séduction est en ce sens clairement réductible à celui de lappropriation de la promesse. La joie de séduire et le bonheur dêtre séduit sont des consciences quon a de prendre ou dêtre pris dans la promesse appropriée. La notion de lappropriation est évidente, ici, en tant quelle concerne un sujet cest-à-dire un être dont la condition de sujet soit non pas la nature mais laffaire : être le destinataire dune promesse, cest dune certaine manière être mis au pied de son propre mur, lequel est alors la promesse quon était depuis toujours de soi-même et dont la séduction est alors en même temps lépreuve et lévénement de la reconnaissance.
Un regard croisé dans la rue, une idée qui surgit sous la plume, une voiture représentée sur une affiche, etc., constituent, chacune à son échelle et pour le domaine correspondant de nos vies, des réalités séduisantes. Or ce sont des promesses : de bonheur, de découvertes, de plaisir, de prestiges. Même les réalités les plus triviales peuvent en ce sens être prises da ns des processus de séduction : telle publicité pour un détergent ou pour une lessive nous promet un monde où faire la vaisselle serait un plaisir, où les vêtements les plus quotidiens habilleraient de lumière nos existences dès lors transfigurées. Le domaine de la culture aussi est un domaine de promesses autrement dit de séduction. Dans celui de la philosophie qui est le nôtre, des titres annonciateurs dinterrogations radicales sur notre condition et daperçus fulgurants sur lexistence ne peuvent pas ne pas nous séduire, prometteurs quils sont de savoir, de conscience, de sagesse, de spiritualité, en un mot de vérité, et cest pour ainsi dire les yeux fermés que nous commandons au libraire des ouvrages dont nous ne connaissons souvent que le titre, aperçu au détour dun catalogue ou dune bibliographie.
Nous savons bien, pourtant, que la plupart des promesses ne sont pas tenues et que, du point de vue purement représentatif où lon définirait la vérité par la correspondance avec un état de fait étranger au discours, elles ne sont donc pas « vraies ».
Sans aller jusquà lexemple trop évident des promesses politiques qui nont jamais engagé, selon le mot dun expert, que ceux qui y ont cru (cest-à-dire en fait quasiment personne) mais qui ont été suffisamment séduisantes pour déclencher des comportements électoraux parfois massifs, on doit reconnaître que les promesses publicitaires ne correspondent que rarement à la réalité : on a suivi les instructions du message publicitaire qui promettait une vie de splendeur, et on se retrouve avec un paquet de lessive dans les mains ! Quant aux ouvrages philosophiques, nous découvrons le plus souvent recevant la commande que les titres si annonciateurs de découvertes radicales sur la condition humaine et le sens de lexistence dissimulaient en réalité des exposés historiques ou des commentaires de textes, quand ce ne sont pas des commentaires de commentaires Et puis bien sûr la vie amoureuse est le domaine le plus évident des promesses déçues, des séductions sans lendemain (ou plus exactement sans surlendemain), chacun des partenaires ayant toutes les chances de se retrouver finalement en compagnie dune personne étrangère et indifférente, infiniment éloignée de celle dont il avait pourtant été certain quil lattendait depuis toujours.
Tout cela, nous le savons, et pourtant nous restons séduits par de telles annonces, et dans tous les domaines (publicité, politique, culture, vie amoureuse) comme si la promesse suffisait en tant que telle, cest-à-dire indépendamment du peu de chance quelle a dêtre tenue, à nous séduire !
Certes toutes les promesses ne sont pas mensongères et toutes les séductions ne sont pas des impostures. Dans notre domaine, on peut même dire que cest précisément à la tenue des promesses de leurs titres quon reconnaît les philosophes : Platon, Descartes, Kant, Hegel et tous les autres répondent effectivement aux questions quils posent, celles quon a si légitimement lhabitude de juger « grandes », et ils nous ouvrent des perspectives bien plus vastes que celles quon navait jamais pu entrapercevoir en acceptant cette grandeur. Il arrive aussi que des réalités vantées par des publicités apportent le bonheur promis : lachat dune maison peut être effectivement le début dune nouvelle vie, et cest bien cette vie quon aura achetée en souscrivant à lemprunt immobilier permettant de le faire, comme lachat dune voiture réellement silencieuse et confortable peut délivrer du vacarme des affairements quotidiens en matière de trajets. De telles choses changent effectivement la vie, et tiennent en ce sens la promesse quelles avaient dabord pour réalité. Quant à la vie amoureuse, il arrive aussi quelle soit faite de séductions qui ne se sont pas révélées trompeuses : toutes les histoires damour ne finissent pas mal, et on reste parfois émerveillé, après plus dun demi-siècle de vie commune, par la femme qui nous avait séduit et qui nous fait encore la grâce de nous accepter à ses côtés.
Oui. Sauf que tout cela ne compte pas et que la séduction tient très précisément à ce que cela ne compte pas ! Que la tromperie eût été constante et limposture générale, et la séduction qui a réellement eu lieu avant que nous soyons en mesure de savoir si la promesse était « vraie » ou « fausse » nen aurait pas moins eu lieu. Un titre radical reste séduisant en philosophie même sil dissimule une besogne de professeur, comme la promesse dun joyeux bonheur familial reste séduisante en publicité, même si son unique but est daugmenter le chiffre daffaire dun fabricant de lessives. La réalité nest que très rarement ce quon nous avait promis quelle serait, mais ne le serait-elle jamais que la séduction nen serait pas moins réelle ni moins prégnante. Il en serait dailleurs de même si toutes les promesses étaient toujours tenues. Dailleurs qui ignore que promettre, cest déjà séduire, et quen conséquence il suffit de promettre, sans quon ait le moins du monde à attendre la vérification que la réalité opèrera de ce qui aura été dit, pour quil y ait séduction ?
Tel est donc le paradoxe imposé par léquivalence primitive entre « prometteur » et « séduisant » : au sens représentatif, cest-à-dire dans lidée que la réalité en soi est linstance ultime de décision pour le vrai et pour le faux, une promesse na pas besoin dêtre « vraie », ni par conséquent dêtre supposée « vraie », pour séduire.
On pense que les promesses seront tenues, mais si elles ne sont pas, cela naura aucune incidence sur leffet de séduction quelles continueront à produire en tant que telles. Au contraire, même ! Car lexpérience incite à se demander si ce ne serait pas précisément lobscure conscience quon a du caractère mensonger de la promesse qui la rend séduisante, comme si nous reconnaissions quil nappartient pas essentiellement à la promesse davoir à être tenue, bien que la réflexion enseigne évidemment le contraire. En somme dans la promesse, la réflexion ne compterait pas, même et peut-être surtout quand elle porte sur la promesse elle-même.
Le charme des promesses amoureuses ne tient-il pas à ce quelles ne soient que des promesses, justement ? quant aux engagements de la publicité, ils trouvent leur accomplissement quand ils nous font rêver, et pas du tout quand ils donnent des informations sur le produit concerné. Toute promesse est promesse de quelque chose qui est donc annoncé, mais le paradoxe de la séduction, qui est donc en même temps celui de la promesse, cest justement que la question ne soit pas là ! Il appartiendrait en somme à la promesse de nêtre pas sérieuse ?
Les réalités séduisantes nous rendent rendre libres, joyeux, légers et même beaux, parce que leur rencontre est une libération du sérieux de la vie. Les séducteurs le savent bien, même dans le domaine amoureux : pour séduire une femme, Messieurs, commencez par être drôles. Car cest de rompre avec le sérieux habituel des choses et de la société quon séduit. On ne séduit pas lourdement, ni gravement, mais toujours en participant dune légèreté, même si elle peut revêtir des formes paradoxales (la profondeur, notamment, peut être séduisante qui rompt avec la superficialité de la vie commune autrement dit sérieuse).
Lhypothèse dune indifférence de la promesse à la réalité dont elle est pourtant lannonce ne laisse pas détonner. Car enfin, si nous avons été séduits, par exemple en devenant consommateurs dun produit auquel nous étions jusque là indifférents, cest bien parce que nous avons cru aux promesses qui nous ont été faites ! Certes, il ny a de promesse quà ce quon y croie et séduire consiste à faire croire aux promesses. Une promesse ridicule, à laquelle personne ne peut croire, ne séduira jamais. Dailleurs une promesse à laquelle personne ne croit nen est pas une, et na même pas lapparence den être une.
Mais comment croire aux promesses sans que cela se traduise par la certitude quelle seront tenues, cest-à-dire que la réalité extérieure au discours sera bien, telle quil pose présentement quelle sera ? On ne voit pas comment la promesse pourrait être indifférente à lalternative de la « vérité » et de la « fausseté » au sens représentatif, puisquelle est une représentation même si lon accorde quelle est aussi autre chose, à savoir un acte de parole.
Donc la séduction exige la croyance. Mais croire comment ? Toute la question est là.
La publicité, par exemple, qui est par excellence le domaine de la séduction dans les sociétés industrielles, fait-elle croire à ce quelle dit ? Dune manière oui, cest incontestable, parce que si nous navions pas cru aux promesses des annonceurs nous naurions pas acheté les produits correspondants : nous agirions toujours en consommateurs rationnels, soucieux doptimiser scientifiquement lemploi de leur argent - or cela narrive quasiment jamais. Dune autre manière non : qui aurait lidée de reprocher à la plupart des promesses de la publicité de navoir pas été tenues ? Intenterai-je un procès à cette marque deau minérale dont les emballage promettaient si clairement la jeunesse, la beauté et la santé ? Poursuivrai-je en justice ce constructeur dautomobiles parce que ma vie nest pas cette succession perpétuelle de succès délans et dévasions que lachat de son dernier modèle devait massurer ? Bien sûr que non, à moins dêtre fou. Ou dune particulière mauvaise foi.
Pour retrouver dans une formule linutilité de supposer « vraies » les promesses qui nous séduisent, on dira ainsi que la première règle de la séduction est quon ne sembarrasse pas de réalisme. Et certes, cest toujours à lencontre des nécessités et du sérieux de la vie que la question de la séduction peut se poser : ce nest ni celle de la pérennité des engagements, ni celle de la réalité des conséquences, ni celle de la nécessité des moyens. La question de la séduction, et donc aussi celle de la promesse dès lors quon ne sort pas de léquivalence entre séduisant et prometteur, est ainsi est celle de la sortie hors du sérieux du monde et de son implication subjective. Aussi se donne-t-elle à penser depuis un paradoxe qui est celui de la dispense des promesses dêtre crédibles. Impossible, on le voit, de plus clairement opposer la séduction à la tentation, tout entière identifiée à son propre réalisme et donc, subjectivement, à sa propre crédibilité.
La légèreté de la
séduction, on la comprend maintenant : cest quil appartient à la
promesse dêtre une représentation qui se libère de la représentation ! Que
la plupart des promesses se soient révélées « fausses », au sens
représentatif qui vient dêtre dit, ne nous a pas immunisés contre la séduction.
Bien au contraire, doit-on ajouter maintenant avec lassentiment de tout le
monde : cest justement de se libérer de sa dimension représentative que la
promesse séduit. Il y a promesse là et seulement là où est implicitement admis que
la réalité ne sera jamais ce qui compte, parce que cest dabord de cela
quil y a promesse ! La séduction consiste donc dabord à croire
ou faire croire à ce qui nest pas croyable, à savoir que la réalité ne compte
pas.
La promesse, donc, cest que la réalité ne compte pas et quon nait paradoxalement pas à reprocher à celui qui a promis de ne pas tenir sa parole, si cette tenue consiste à quitter lordre du parler cest-à-dire de lêtre sujet pour se cantonner à celui des biens qui ne renverraient jamais quà une demande.
Cette nécessité est très visible dans les revendications a posteriori de ceux qui, arguant des promesses auxquelles ils ont cru et qui nont pas été tenues, crient vengeance et remuent ciel et terre pour être dédommagés. Un « séducteur » au sens trivial du terme promet toujours le mariage mais népouse jamais. Personne na jamais ignoré cela, surtout pas celle qui viendra dire ensuite quelle en est la « victime », et qui dira avoir cru pour de vrai des promesses dont toute la signification tenait pourtant dans lentreprise de séduire. On feint de la plaindre par une sorte de « correction politique » qui oblige à dire quune victime est toujours quelquun dinnocent (comme si on ne pouvait pas vouloir son propre mal en plus de vouloir celui des autres !), mais en réalité tout le monde sait à quoi sen tenir et la trouve parfaitement odieuse. De nombreux films policiers ou dramatiques reposent sur ce ressort : quand la maîtresse délaissée fait chanter celui qui la séduite et sacharne à détruire se vie, au point de le pousser à des extrémités meurtrières, le spectateur ne peut pas sempêcher dapprouver lassassin et de lui souhaiter secrètement une vie de bonheur et de liberté (entre mille exemples, citons presque au hasard « Crimes et délits » et « Match Point » de Woody Allen). Ces femmes sont odieuses parce quelles font semblant dignorer que la règle de base de la séduction est quon croie aux promesses, mais quon ny croie pas vraiment : dans la séduction il sagit toujours de croire, mais à condition que ce ne soit pas croire pour de vrai. Il y a une sorte de bêtise proprement criminelle (même quand ils finissent eux-mêmes par être victimes de crimes !) chez ceux qui croient pour de vrai aux promesses, qui veulent y voir des contrats implicites avec létablissement de droits quon serait ensuite fondé à faire valoir !
Les promesses, évidemment, il faut y croire, pour être séduit. Dun autre côté, il est tout aussi évidemment que la joie et le bonheur de la séduction qui caractérisent notre rapport aux réalités séduisantes sont exclusifs de la lourdeur haineuse et du ressentiment manifestés par ceux qui exigent la tenue des promesses auxquelles ils ont cru. Il faudrait en somme y croire assez sérieusement pour quil sagisse bien de promesses dont on soit le destinataire, mais pas assez pour quon ne se retrouve pas dans la position passablement abjecte de la demande et de la revendication. Parce quelle est celle de la promesse, la question de la séduction est aussi celle de la croyance dès lors que ce nest pas une vraie croyance. Croire, mais pas vraiment, cest cela, être séduit. Tout le monde la toujours su.
On parle toujours du malentendu de la séduction. Mais cest un tort. Personne nest dupe et cest précisément en cela quil sagit de séduction ! Quand il y a duperie, il ne sagit absolument pas de séduire mais de suborner, qui est tout le contraire. Les séducteurs ont souvent des visées de subornation, bien sûr, mais la distinction est faite par ceux à qui ils sadressent, selon quils se mettent à croire à la réalité de ce quon leur fait miroiter, en quoi ils réduisent leur question à la demande dun bien dont ils puissent jouir, ou au contraire à la vérité de la vie qui souvrent à eux, en quoi cest bien comme la question dêtre sujets quils lassument. Car là est bien lessentiel : le statut de la vérité qui est en cause. Si lon a un rapport réaliste aux promesse, cest-à-dire si on croit « pour de vrai » à la réalité à venir dune état de fait dont elles seraient lindication, alors cela signifie que la promesse elle-même ne compte pas, parce que cest uniquement cet état de fait (par exemple on sera riche demain) qui compte. Considérer la promesse comme la représentation de quelque chose qui sera effectivement présent, cest par conséquent sinterdire davoir rapport à la promesse comme promesse cest-à-dire comme acte de parole.
On ne se méprend sur les promesses quà avoir opté pour la jouissance contre le désir, pour les biens qui viendraient combler la vie contre la « vraie » vie dont lindifférence aux biens (« advienne que pourra ») est laspect négatif. Et cela, donc, cest se méprendre sur la promesse comme telle, dont on veut se convaincre quelle est une sorte dengagement, dans lequel au contraire cest la réalité et elle seule qui compte.
Quand on
sengage, notre volonté importe évidemment, par sa détermination (on sengage
à faire ceci ou à faire cela) et par son intensité (il y a des engagements plus ou
moins forts) mais cest la réalité qui compte. A limpossible, comme on dit,
nul nest tenu et il est tout à fait envisageable que le devenir du monde, autrement
dit la réalité, ne permette pas quon fasse ce quon devait faire,
quelle en décide autrement : une grève des chemins de fer peut
empêcher quon arrive à temps, on peut être malade et, à la limite, on peut être
mort au moment fixé pour laccomplissement de la tâche. Et certes, la mort est par
définition la meilleure des excuses : qui songerait à reprocher sa mort à celui
qui na pas eu le temps de terminer le travail quil sétait engagé à
faire ? Il a incontestablement failli à ses engagements, mais on ne lui imputera
pas. Prenons conscience que cest le même de dire que la réalité à décidé quil
en serait ainsi (à savoir que les engagements ne seraient pas tenus) et de dire que celui
auquel cela devrait être imputé eh bien, finalement, nest pas un sujet
dimputation, puisquil naura pas à répondre de ses manquements. Or
limputation définit la responsabilité et cest dêtre responsable qui
définit un sujet : est sujet dune chose, par opposition au simple agent qui
peut lavoir faite effectivement (le vent qui arrache la tuile, le chien enragé qui
mord par opposition au propriétaire qui doit entretenir sa toiture ou au maître qui doit
veiller sur son animal), celui qui répond de cette chose. Le sujet de lengagement
est donc en tant que sujet toujours déjà démis de lui-même par une réalité
dont il avait annoncé lui-même que, de toute façon, ce serait elle et non pas
lui qui déciderait (« je ferai ce que jai dit, sauf bien sûr si la réalité
en décide autrement »). On peut
évidemment sengager quà la condition dêtre un sujet (cest moi
qui prends la responsabilité de mengager), mais on ne peut en même temps le faire quà
la condition que ça ne compte pas puisque sengager consiste à poser que de
toute façon cest finalement la réalité qui décidera.
Dans la promesse, au contraire, il ny a quune chose qui compte, dès lors envers et contre tout : la parole quon a donnée. La séduction ne tiendrait alors pas à ce qui est promis mais uniquement au fait quil y a des paroles qui, si cest delles-mêmes quelles comptent, font événement. Lévénement dune parole qui compte, telle serait donc la promesse. Prise dans la rigueur de sa notion, cest-à-dire bien distinguée de lengagement, la promesse installe donc les partenaires de la parole donnée et reçue dans le refus daccepter que la réalité décide de ce qui sera imputable au sujet. On est bien sujet, comme dans lengagement, mais on refuse dêtre démis de cette condition par une réalité qui viendrait excuser quon ait trahi sa parole et donc, en tant que sujet de parole, quon se soit trahi soi-même. La promesse consiste donc à sinstaller dans folie de poser davance quon sera sans excuse au moment de répondre de ce qui aura été fait et de ce qui naura pas été fait. Alors que lengagement met laccent sur ce quon a dit et laisse la décision à la réalité, la promesse met laccent sur le fait quon lait dit et, promouvant ainsi le sujet de lénonciation, bannit davance léventualité pourtant évidente que la réalité ait le dernier mot. Cest incontestable, mais ça ne compte pas : ce quon a dit quon ferait, on le fera, et il ny a rien dautre à considérer, même si cet autre est la réalité dans son ensemble. « Oui, mais si les chemins de fer sont en grève et que tu ne peux pas venir ? - Je ferai ce que jai dit. » « Oui, mais si tu es malade ? - Je ferai ce que jai dit. » « Oui, mais si tu es mort ? - Je le ferai, te dis-je ! »[1]
Parole déraisonnable
sil en est. La promesse est même le prototype du déraisonnable, puisquest
raisonnable lindividu qui tient compte de la réalité et qui nagit, toujours
en fonction delle, que dune manière que tout le monde puisse approuver. Eh
bien, la séduction, dès lors quelle est leffet de la promesse en tant que
telle, cest quand on croit à cette folie. Séduire, cest faire croire à
ce qui nest pas croyable, à savoir que la réalité ne compte pas, que les
promesses seront tenues non pas simplement en tant quengagements (rien là
dinvraisemblable : il serait absurde dimaginer que tous ceux qui
sengagent ont systématiquement lidée de ne pas faire ce quils disent
ou, autre exemple, que toute publicité est par définition mensongère) mais bien en
tant que promesses. Si la promesse est reçue comme telle et non pas confondue avec un
engagement, alors en effet la réalité a cessé de compter. Promettre, cest
séduire parce que séduire cest amener lautre à reconnaître que devant la
parole, énoncée clairement comme promesse ou matérialisée en réalité prometteuse,
rien ne compte. Et de cela, on linvite à être sujet, sil accepte
la promesse !
Or cest toujours à la perspective dêtre sujet, et de cette perspective même, quon est séduit.
[1] Tout le monde sait que cette folie est lessence de la promesse, et nous le vivons tous très concrètement. Ignorons-nous que ceux qui sont morts avant davoir pu élever leur enfant avaient malgré tout promis de le faire ? Cela signifie quune des dimensions de la souffrance dêtre orphelin est den vouloir malgré soi à ceux qui nont pas honoré la promesse quils avaient faite délever leur enfant. Oui, mais ils étaient morts. Ils ne pouvaient pas ! Certes, nempêche quils nont pas tenu parole La souffrance de lorphelin, en tant quelle comprend sa mauvaise conscience den vouloir absurdement à ceux qui nont pas pu lélever (la réalité en a décidé autrement, et cest bien là toute la question), est concrètement la différence entre lengagement et la promesse. Alors que la morale est le domaine de la raison (le bien est ce quon a raison de faire et ce que tout le monde devrait faire), cet exemple montre que léthique est en grande partie le domaine de la folie, si lon nomme ainsi que les meilleures raisons ne comptent pas : la folie depuis laquelle nous sommes humains.
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