Lexpérience atroce de la séduction
La séduction est un déchirement et par conséquent une souffrance : alors quon menait la vie quon avait raison de mener, celle que nimporte qui eût menée sil se fût trouvé à notre place, quelque chose a surgi qui nous est apparu comme léventualité dune vie dont nous réalisons alors quelle était depuis toujours celle dont nous étions pour nous-mêmes la promesse
Tout ce qui séduit donne lidée dune vie qui soit enfin celle que nous nous devions depuis toujours depuis toujours de mener. Rien nest séduisant ou séducteur quil ne soit constitué par la promesse que nous soyons le sujet dune telle vie, que par là même nous disons vraie, et que nous distinguons dune autre, celle que nous étions jusque là destinés à mener, et que nous disons seulement réelle.
Séduire est une joie et être séduit est un bonheur, mais la séduction est aussi une souffrance : celle quon éprouve à ce déchirement de la conscience réflexive quon est forcément et qui, comme réflexive, est tout entière constituée par la confusion des ordres dont la séduction montre lexclusivité : celui du bien quon a forcément raison de désirer et celui du vrai que, justement par opposition, on na jamais raison, ni dailleurs tort, de désirer. Et certes, quand je réfléchis, il est impossible que je ne pose pas lidée dun critère extérieur à ma réflexion que par là même jappellerai « vrai » (il est extérieur, et il décide de ma subjectivité), en même temps quil est impossible que cet agir ne soit pas pensé en termes de légitimité ou dillégitimité cest-à-dire en termes de bien et de mal.
La séduction est ainsi lépreuve que nous faisons de la disjonction du vrai dans sa nécessité éthique (on na pas le droit de renoncer à la vraie vie) et du réel dans sa nécessité objective et réflexive (il y a toutes sortes de difficultés mais surtout on na pas le droit de ne pas remplir les obligations inhérentes à la réalité qui est la nôtre).
La conscience réflexive est la métaphysique en nous ou, si lon préfère, la métaphysique nest rien dautre que la projection de la conscience réflexive. Toute conscience est conscience de quelque chose, bien sûr, mais de quelque chose dont jai conscience et que jai par là même rangé davance sous la catégorie universelle du représentable du moins si je ne déconstruis pas cette évidence comme, entre autres, une philosophie de la séduction permet de le faire. Cette notion de métaphysique ne désigne ainsi rien dautre que la nécessité pour ce que je me représente de correspondre à la nécessité que je suis pour moi-même, et qui est indistinctement théorique et pratique puisque lénoncé dit quelque chose et que lénonciation est un acte. Lindistinction du vrai et du bien na pas dautre source que la nécessité pour toute représentation dêtre en même temps la reconnaissance dun « contenu » et la position de ce « contenu » pour toute parole, la nécessité de dire quelque chose et dêtre une parole. Ce quon dit, on le comprend, et la métaphysique est dune manière générale le domaine du compréhensible. Cest pourquoi la métaphysique est la vérité du monde, puisque le monde est lhorizon de ce qui est compréhensible en général, de ce quon peut se représenter. Si la métaphysique peut être récusée, comme notre thèse ici est quelle lest par la séduction, cest forcément quune certaine réalité ce qui séduit, ici est non mondaine, cest-à-dire présente depuis limpossibilité quelle ait été dabord possible. La rencontre, à cause de la contingence qui la définit, est le moment où la métaphysique révèle sa fausseté essentielle, le moment où lon reconnaître que ce nest pas dans le monde quon existe mais quil est au contraire lhorizon même du renoncement, alors même quil est par définition le champ que la vie est pour elle-même.
On peut aussi définir
la métaphysique en disant quelle est lordonnancement de lexistence au
savoir en ce sens quelle consiste à poser que tout ce qui est nest
quà avoir des raisons dêtre dont il ait lexpression pour être (ce qui
est, comme étant, nest rien dautre que lexpressions des raisons de son
être), de sorte quil revient au même, sous le nom habituel de
« compréhension » de dire que les choses sont intelligibles et de dire
quelles sont bonnes (pas forcément pour nous), puisque leur être et leur
justification sont le même. Le monde est lhorizon de ce qui est justifié en
tant que tel et il est structurellement impossible quune réalité soit en même
temps mondaine et injustifiée. Les réalités qui échappent au savoir, et dont la
métaphysique ne serait par conséquent pas la vérité, il appartient structurellement à
la compréhension mondaine de les vouloir encore justifiée et cest de sa limite
quelle fait lexpérience en disant que, dans le monde, il y a des réalités
énigmatiques ou mystérieuses. La séduction relève de ces catégories : celui qui
est séduisant est toujours énigmatique, ce qui est séducteur est toujours mystérieux.
En quoi on pressent dans le monde lui-même quil y a des sorties du monde et que la
vérité des choses nest pas leur « compréhensibilité » ni donc la
réciprocité de leur dimension de vérité avec leur participation au bien.
La séduction est lépreuve que nous faisons du mensonge de cette réciprocité dans laquelle il est impossible que nous nayons pas vécu depuis toujours, puisquelle est la structure même du monde (la « mondanéité » de létant en général). Ce qui nous séduit nous fait reconnaître que le vrai est tout autre chose que le bien, puisque nous savons que cest là quil faut être sujet pour exister vraiment et en même temps que nous allons ainsi au-devant de toutes sortes de malheurs (et certes ne pas tenir compte des nécessités du monde donne rarement des résultats heureux) mais surtout de torts. Il appartient à la structure du monde, autrement dit à la métaphysique, quon ait tort de suivre ce qui nous séduit. De sorte quon récuse aussi la métaphysique en distinguant la séduction, à laquelle on se doit depuis toujours dadhérer, de la tentation à laquelle cest toujours une défaite de céder. Inversement, cest le propre de la logique mondaine de récuser cette distinction : la séduction est toujours une folie quand on se place du point de vue de la vérité, et un crime quand on se place du point de vue du bien, la « diabolicité » du séduisant ou du séducteur assurant bien sûr la confusion des deux.
En tant que sujets mondains (et où vivre, sinon dans le monde ?!), il est donc impossible que la séduction ne soit pas un moment de souffrance radicale. Hector Bianciotti parle quelque part, à propos de personnes inconnues croisées dans la rue, dune « atroce promesse de bonheur ». Laissons de côté la question de savoir si cest bien de bonheur quune rencontre peut être la promesse (à moins de convenir dappeler « bonheur » une vie qui serait enfin vraie et donc délivrée de la question des biens dont le bonheur est lindication formelle), et retenons ladjectif, en effet essentiel quand on parle de séduction. Avoir devant soi la vraie vie qui est là est en effet une expérience atroce, celle dun arrachement à tout ce qui nous permet de nous reconnaître comme étant celui quon est, à tout ce que lhabitude de celui quon est a constitué comme familiarité.
On sétait habitué à soi, de sorte quon sétait pris dans la question de son propre bien Tel est le crime quon découvre avoir commis, à linstant de la séduction, puisquil est celui dune récusation des produits de cette habitude dans linjonction à être en quelque sorte à sa propre hauteur, une hauteur dont nous ignorions jusquà léventualité. « Décide toi !» A quoi ? A être enfin ce sujet non mondain, à jamais étranger à lui-même puisque lexistence mondaine consiste précisément à shabituer à être soi. Quel sujet non mondain ? Celui qui nest pas concerné par le service des biens, puisque telle est la réalité subjective du monde, ce sujet en nécessité dexistence et non pas daccomplissement pour lui-même et quon peut en ce sens nommer le sujet de léthique, cest celui quon réalise à linstant de la séduction (« advienne ce qui pourra » ) avoir eu à être depuis toujours
La séduction est une expérience atroce parce quen elle cest le monde même, et donc aussi la légitimité de lhabitude dêtre soi, quon perd.
La contradiction et de l'éthique et du service des bien est donc le premier enseignement de la séduction, quand on ne la confond plus avec la tentation : ce nest absolument pas mon bien dêtre celui que je réalise que jai à être depuis toujours (ce nest pas non plus le bien au sens moral, comme chacun sait). Etre vraiment soi, ce nest surtout pas être bien soi ni moins encore être authentiquement soi puisque la notion dauthenticité est à chaque fois la nécessité décarter ce qui est en question (par exemple si je suis soucieux de lauthenticité dun meuble que je viens dacheter, cela signifie quil ne mintéresse absolument pas à preuve : je le jetterai si japprends quil nest pas de telle provenance, laquelle est donc seule à mintéresser), alors que la séduction est au contraire celle de la nécessité de se décider enfin à navoir pas pour nécessité celle de la structure mondaine, autrement dit le bien que nimporte qui aurait, à la même place, raison de poursuivre.
La disjonction du vrai et du bien dont la séduction consiste à faire lépreuve, elle a une certaine structure pour agent, que le romancier nous a indiquée : la promesse. Rien nest séduisant ou séducteur quil ne soit prometteur de ce que, encore mondains mais déjà arrachés au crime dêtre ordinaire, nous appelons la « vraie » vie.
La vraie vie, nous la pensons donc forcément à lencontre des identifications, dont la notion est celle de lhabitude quon a de soi. Par là même sa notion est-elle paradoxalement celle dune possibilité de séduction dune représentation possible non pas de ce qui nous séduit et qui reste inconnu cest-à-dire contingent, mais de ce qui pourrait nous séduire. Doù ce paradoxe quon pourrait avoir une idée de la séduction mais qui comme telle est forcément fausse. Il suffit de nommer son regret essentiel (qui est donc le plus extrême de sa méconnaissance).
La littérature offre énormément dexemples de cette possibilité. Jen donne juste un, quasiment au hasard, pris dans le dernier roman de Philip Roth que jai sur ma table.
« La plupart des gens lauraient sans doute jugé conformiste, se disait-il. Jeune homme, il se trouvait lui-même conformiste ; si conventionnel, si peu aventureux quaprès les Beau-Arts il navait pas osé se lancer dans la peinture en vivant au jour le jour de petits boulots, ce qui était son ambition secrète ; pour satisfaire les attentes de ses parents plus que le siennes propres, en bon fils quil était, il sétait marié, il avait eu des enfants, et était entré dans la publicité pour avoir des revenus stables. » (Un homme, Gallimard 2007, p. 36) Ce texte semble dire clairement la trahison de soi et lindication du crime davoir cédé sur sa propre singularité semble pouvoir se réfléchir en ceci que le personnage pourra être séduit par lidée de la vraie vie qui consisterait à peindre tous les jours. Il se figure en effet que cest ce qui le séduit dans la retraite et, délivré des soucis professionnels, il peint tous les jours. Jusquà ce quil réalise, bien sûr, quil nest pas un peintre et quil nen a jamais été un vraie raison pour quoi il est entré dans la publicité, ce qui nétait donc pas une trahison. Pure illusion, donc, quand il trouvait séduisante lidée dêtre en retraite : lillusion dêtre séduit par une « vraie » qui serait celle dun peintre. La promesse que la retraite en était doit donc être reconnue comme mensongère.
La fausseté de soi, cest le mensonge de la promesse. Et comme cest la séduction qui apporte la vérité quon est sans le savoir, la question de la séduction sera celle de promesses qui naient à être ni véraces ni mensongères vraies promesses, donc. Ce qui signifie que ce nest pas à lautre dune réalité objective (un bien qui arrivera ou non) ou subjective (par exemple que le publicitaire aurait toujours caché un peintre) que la promesse doit être appréciée, cette promesse dêtre vraiment sujet à quoi toute séduction se réduit toujours.
Retour en haut de cette page