Etre séduit, cêtre détourné, avec sa complicité, de la vie quon était destiné à mener. Le détournement a forcément lieu vers une autre vie dont un certain objet, séduisant ou séducteur, a fait miroiter la possibilité. Il y a donc la vie même et lautre vie, dont le paradoxe de la séduction est quelle apparaisse comme la plus propre, celle que depuis toujours et donc sans le savoir on se devait à soi-même de mener. Impossible de parler de séduction sans admettre la nécessité aussi étonnante quinjustifiable de se faire le complice de ce qui séduit contre celui quon a été depuis toujours et dont, par là même, on se signifie à soi-même quil était non vrai. La vraie vie est donc ailleurs, mais cet ailleurs est à portée de main : il suffit de se décider. Toute la question est là, en effet, qui est celle dêtre sujet : ou bien celui de la vie quon a les meilleures raisons de poursuivre (et donc aussi daméliorer) ou bien celui dune autre vie pour laquelle on ne pourrait se décider quà lencontre des meilleures raisons, et quoi quil puisse arriver. Ainsi la séduction semble-t-elle identique à une tentation : celle quexerce sur nous lobjet séduisant ou séducteur, qui serait finalement tentation de la folie contre la raison. Tentant et séduisant sont souvent pris lun pour lautre, comme tentateur et séducteur. Est-ce à bon droit ?
Lopposition de la vraie vie et de la vie quon mène semble triviale et renvoyer à celle du désir et de la réalité : la vraie vie serait de vivre non pas en fonction des nécessités auxquelles on ne peut éviter dêtre assujetti dans son rapport à la réalité mais en fonction de son désir. La séduction devrait alors se comprendre comme leffet dassujettissement de lobjet du désir, et séduire consisterait à faire miroiter à quelquun la satisfaction de son désir dautant plus efficacement peut-être que ce désir serait moins conscient. En ce sens, séduire et tenter seraient le même, ne différant que par une nuance dimplication subjective : dans la tentation laccent serait mis plutôt sur lobjet et dans la séduction sur le sujet qui présenterait ledit objet, lessentiel étant toujours quon obtienne quelque chose de quelquun en échange de satisfaire un désir dont il se peut quil ne prenne conscience quà cette occasion. Tous les demi-habiles vous le diront : il suffit de repérer ce que les gens désirent, le plus souvent sans le savoir, pour les avoir en quelque sorte dans sa poche. Succès garanti.
Or il sagit là de tentation, par exemple en vue de corrompre ou de suborner, mais en tout cas pas de séduction, cest-à-dire de détournement du sujet destiné à mener une certaine vie vers une autre vie supposée vraie. Car enfin tous ces gens si faciles à manipuler quand on leur présente lobjet de leur désir étaient déjà les sujets de ce désir, et nont en ce sens pas eu besoin dêtre détournés deux-mêmes. Au plus admettra-t-on un détournement des intérêts habituellement conscients vers dautres qui viennent tout juste de lêtre. Disons-le autrement : en cédant à la tentation, on ne se surprend pas, hélas, car on avère quon est bien celui quon soupçonnait depuis toujours quon était. Par exemple on nétait pas sans savoir que lintégrité quon ne cessait de sattribuer en tant que fonctionnaire tenait simplement à lamertume de nêtre pas assez important pour quun représentant dintérêts privés songe à nous corrompre. On avait seulement une idée de soi dont le moment de la tentation a fait voir à tout le monde quelle était mensongère depuis toujours, et cette idée était celle de la liberté par rapport aux intérêts dont notre réalité était faite. Au moment de la tentation ces chimères sévanouissent et lon apparaît pour ce quon est : un être réel fait de réalité et dans la représentation de qui les meilleures raisons restent par conséquent décisives.
La tentation est une entreprise hautement réaliste, parce quon ne peut tenter quelquun quen le supposant assujetti non pas simplement à des intérêts mais aux intérêts dont la nécessité constitue sa réalité. La tentation nest pas nécessairement sordide, car tous les intérêts ne sont pas bas et les personnes délicates ne sont pas moins susceptibles dêtre tentées que les notaires ou les maquignons, mais elle est toujours cynique : à chacun sa tentation, certes, mais tout le monde est réductible aux intérêts qui sont ceux de sa condition. Le tentateur est forcément un personnage réaliste : il sait à quoi sen tenir sur les humains en général et a compris que sous la diversité contradictoire des aspirations cest de la même humanité réaliste quil sagit toujours. Il le dit, dailleurs, pour alimenter la mauvaise foi de celui qui va céder et qui veut malgré tout garder cet étonnant minimum destime de soi que donne la conscience dune communauté dans la faiblesse : « allez, nous sommes bien tous les mêmes ! ».
Quelle est notre communauté de condition sinon la vie, cest-à-dire la nécessité des biens ? On parlera donc de tentation quand les biens (par exemple de largent ou des honneurs dans le cas de la corruption dun responsable public) simposent contre ce qui avait comme signification dinterdire quils comptent (le devoir, la probité, lhonneur ou simplement lhonnêteté). Le principe de la tentation, donc, cest que lobjet appartienne au service des biens et que le tentateur soit dune manière ou dune autre un semblable qui remet celui quil tente sur le chemin qui était naturellement le sien. Car tenter, paradoxalement, cest rappeler le chemin naturel quun principe non naturel avait barré, un principe qui était illusoire et chimérique parce quil nétait pas réaliste ! Tenter, donc, ce nest pas du tout détourner dun chemin mais bien au contraire remettre sur un chemin celui qui a de »puis toujours été celui de tout le monde parce quil est la réalité même dont quoi tout procède originellement et à quoi tout revient finalement. Et certes, on nest jamais tenté que par ce qui offre de réaliser le scénario de nos désirs de sorte que cest toujours dêtre soi-même réaliste quon est tenté, ainsi quil faut lêtre quand on a enfin reconnu quil ny avait jamais que la réalité. Arguant de la nécessité de revenir de tout (par exemple de la philosophie qui convient à ladolescence mais qui est ridicule pour lhomme dâge mur), le tentateur est toujours lhomme du dernier savoir : non pas celui quon pourrait avoir la folie de poursuivre mais celui à quoi il est raisonnable de se tenir.
A linverse rien nest moins réaliste que la séduction, tout entière constituée de limpossibilité dadmettre que la vie réelle soit la vraie vie. Rien de moins séduisant que la réalité qui nest que ce quelle est, ni de plus séducteur que les apprêts, les artifices, les mensonges, les flatteries qui la récusent expressément. Et certes rien de ce qui nest pas artificiel et convenu ne saurait résister à la réflexion, de sorte que cest le même de se dire réaliste et de prôner lattitude réflexive : il ny a de tentation que dans lidéal de cesser dêtre la dupe de ce dont on est encore la dupe. Or il ny a précisément de séduction que dans lacceptation de continuer dêtre la dupe de ce dont on était déjà la dupe ! Qui ignore que la séduction est un jeu ? A contrario qui ne voit la sottise de ceux qui croient « pour de vrai » aux promesses des séducteurs, et que pour cette raison nous refusons de plaindre ? En comme, et contrairement à ce qui définit de chacun des moments de la tentation, il ne peut y avoir de séduction auà la condition quon commence par ne pas sembarrasser de réalisme. On le voit jusque dans le paradoxe des menées séductrices qui seront par exemple conduites dans un langage particulièrement châtié ou selon des artifices qui, pour grossiers ou même vulgaires quils soient comme dans lexemple des maquillages outranciers, nen seront pas moins des artifices. Quant aux réalités séduisantes, elles nous font pressentir quil pourrait être facile et joyeux de vivre ce qui nest pas précisément une position réaliste. Et puis si le réalisme des tentateurs met toujours en avant la dimension triviale des réalités (« certes on a des idéaux élevés, mais enfin il faut bien vivre et pour cela on a besoin dargent »), il sexclut par là même de la séduction, quand bien même on en reconnaît la possibilité jusque dans les domaines les plus triviaux comme dans le domaine paradigmatique de la publicité (on ne peut pas être séduit par la composition dune lessive, mais on peut lêtre à lidée dacheter une lessive qui met en uvre les dernières découvertes de la chimie).
Le tentateur est réaliste et sait que la vie reconnaît sa propre nécessité dans toutes sortes dobjets, dès lors aperceptibles comme des biens dont il va de soi que lappropriation doit être assurée. Cest donc toujours un bien comme effectivement disponible quil exhibera : la chose même est apportée, alors que la séduction au contraire ouvre à la fiction. On peut être tenté par une somme dargent (le corrupteur exhibe les liasses de billets) ou par le pouvoir (il fait voir du haut de la montagne les royaumes quon dominera), mais on ne sera séduit que par lidée dêtre riche ou puissant. La présentation même de lobjet attestera donc de cette exclusivité : le tentateur est du côté de lexhibition alors quil ny a de séduction quà suggérer. Et suggérer, cest déjà faire rêver.
Lidéalisme de la séduction ainsi rendu patent se traduira par limpossibilité quelle concerne jamais les biens, cest-à-dire la nécessité médiatisée par les choses que la vie est pour soi. Si elle soppose doublement à la tentation comme lidée de la chose quon suggère soppose à la chose même quon exhibe, elle sy oppose comme lindifférence à la question des biens soppose à son urgence. Cest en quelque sorte par définition que la question des biens sexclut de celle de la séduction : malgré des apparences qui tiennent à la nécessité quil nous plaise, ce qui nous séduit ne peut donc pas être un bien parce quil serait alors un facteur damélioration de la vie quon mène déjà, et nullement la cause dun détournement vers une autre vie. Doù cette évidence proprement constitutive de la notion quon ne peut parler de séduction quà ce que les biens ne comptent pas, alors que cest la certitude absolument contraire (rien ne compte que les biens et les interdits sont seulement des obstacles quil faut savoir contourner) qui conditionne la tentation. Et que les biens ne comptent effectivement pas, ni par conséquent la vie entendue comme lordre général de la valeur des biens, cest ce que tout le monde comprend au moment de la séduction, dont nul nignore quelle correspond souvent à la politique du pire. Que dit en effet celui qui prend sur lui dêtre séduit ? « Qimporte ce qui arrivera ! ». Et quest-ce qui peut arriver ? Le pire. Or est-ce avec léventualité du pire quon peut tenter quelqu'un ?
Reconnaissons alors que la séduction ne concerne même pas lidée de la chose mais une idée qui nest en fin de compte que celle de la vie selon la vérité ! Par exemple ce nest même pas lidée de la richesse ou de la puissance qui séduit, parce quon nen a que faire, mais celle de la vraie vie, dont on peut par ailleurs penser quelle consiste à disposer de tout et de tous. Lopposition du bien particulier quexhibe le tentateur à la vraie vie dont les réalités séduisantes ou les menées séductrices suggèrent lidée avère donc lexclusivité de la séduction et de la tentation.
Ce qui nous tente est assurément désirable et reconnu comme tel, mais il ne sentend que de son illégitimité, laquelle est alors ce qui compte. Il ny a en effet de tentation quà lencontre dun interdit dont nous sommes convaincus de la légitimité sinon il sagirait simplement dun désir. Dans la tentation mon désir illégitime soppose à moi, puisque jen reconnais lillégitimité. Céder à la tentation est donc toujours une défaite : non seulement parce que cest faire ce quon napprouve pas quon fasse, ce quon continue de ne pas approuver davoir fait, mais surtout parce que cela suppose quon accepte de se réduire à ce quon est en réalité alors que, du simple fait quon laccepte (ou quon le refuse), on avère que sa propre réalité nest pas ce qui compte en soi. Le sujet de lénonciation est toujours extérieur à son énoncé et les justifications de celui-ci ne valent quà ce que celui-là prenne par ailleurs la responsabilité de reconnaître quelles valent. Impossible en ce sens de considérer quune raison qui simpose à moi puisse jamais être suffisante : elle lest dans la responsabilité que je prends quelle le soit. Cette raison ne peut donc se confondre avec la réalité, à quoi le propre de la tentation est de faire appel : il faut encore que je décide, précisément en cédant ou pas à la tentation, que cette réalité est ou nest pas pour moi ce qui compte. Or cette décision est la preuve du contraire. Doù limpossibilité de ne pas céder à la tentation autrement que dans la mauvaise foi : je devrai bien mettre en avant que les raisons du tentateur sont réalistes et donc bonnes, en tant que raisons, pour « oublier » quelles ne sont bonnes que par la décision que jaurai prise de céder à la tentation, cest-à-dire dadopter le point de vue réaliste. Telle est en effet la leçon du réalisme, quil force toujours au mensonge à propos de soi : on ne peut ladopter quà faire semblant de croire que les meilleures raisons sont suffisantes et que croire, pour correspondre réflexivement à la « réalité » dont on veut faire lultime critère, quil y a un dernier savoir auquel il sera « raisonnable » de se tenir. Or « raisonnable », cela signifie « réaliste » ! Cest le mensonge de cette boucle qui structure la tentation.
Dès lors aperçoit-on que le réalisme, dont la tentation est le mise en uvre pratique (cest le même de tenter quelquun et de lui dire quil faut être réaliste) trouve son essence dans un déni : il ne faut pas admettre que les raisons quon a de céder ne suffisent jamais à faire quon cède, autrement dit il ne faut pas admettre que le savoir négale jamais la vérité. La tentation, cest exactement cela : linjonction adressée à quelquun de nier quil renonce à la distinction du réel et du vrai ou, pour dire la même chose depuis la réflexion, quil renonce à la distinction du savoir et de la vérité.
Cette distinction nest rien de moins que la cause de notre existence subjective, puisquelle se confond, avec la nécessité de décider et donc, en tant quêtre sujet est bien notre affaire et pas simplement notre nature, avec la nécessité de se décider celle-là même dont le propre de la séduction est dêtre linjonction !
On voit maintenant en quel sens il faut dire que la séduction est le contraire de la tentation : elle est tout entière faite de la reconnaissance de limpossibilité de réduire le vrai au réel ou, pour dire la même chose dans le langage de la réflexion, de réduire la vérité au savoir. La prosopopée de tout ce qui nous séduit la indiqué : « décide toi ! ». Pourquoi ? Parce que le savoir négale pas la vérité et que la question de la vérité est la question du sujet de la responsabilité quil a à prendre dêtre sujet. Ce qui séduit fait voir que renoncer à cette distinction du réel ou du vrai, et donc réflexivement du savoir et de la vérité, est une trahison de soi quon pourrait bien ne jamais se pardonner, parce quelle est proprement constitutive de lexistence. La séduction, cest quun certain objet donne cette responsabilité et que, pour cette raison même, on le reconnaisse vrai : cet objet fait du sujet celui qui porte la responsabilité du vrai comme vrai, et de lui-même comme sujet cest-à-dire comme assujetti à un vrai dont il a, envers et contre tout, la responsabilité.
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