Alternative radicale, suite
Il y a la vie sérieuse et donc aussi bonne que possible, et dautre part il y a la vraie vie. Nous pouvons être sceptiques sur cette opposition mais le sujet de la séduction, lui, ne lest pas, qui en éprouve lévidence dans la rencontre quil a faite de quelquun ou de quelque chose qui le met au bord de faire une folie celle quil pourrait bien ne jamais se pardonner de navoir pas faite. La séduction est ainsi lépreuve quon fait de la distinction entre la vie réelle et la vraie vie. Par là même est-elle pour chacun lépreuve de sa division entre celui quil est et quil est destiné à continuer dêtre, celui dont il réalise alors quil a depuis toujours à lêtre. On la réfléchira donc comme une alternative pour signifier quune certaine rencontre nous met au pied de notre propre mur, qui nest simplement celui dêtre le sujet des meilleures raisons que nimporte qui serait à notre place mais, ainsi que nous le savons tous, dêtre ce sujet dune existence inouïe que nous avons depuis toujours à être et dont les réalités séduisantes ou les menées séductrices, chacune à leur manière, nous donnent lidée.
On ne mentionne de séduction quà partir de la conscience quon a plus ou moins clairement dune destinée sur laquelle vivre consistait pour nous à être engagé. Ce qui séduit ouvre léventualité quon en soit détourné, et cest en ce sens quil est séduisant ou séducteur. Tout valait dans lhorizon de cette destinée au moins implicite, et puis quelque chose sest mis à valoir contre cette nécessité, qui soudain na plus compté. Elle a gardé sa réalité, pourtant, et le plus probable est quelle soit à jamais la seule réelle. Mais cest lautre vie qui compte, peut-être pour rien et seulement le temps dy penser, peut être aussi pour un regret définitif et pour toujours.
Les réalités qui nous séduisent le font toujours à lencontre des nécessités qui eussent prévalu pour que notre vie fût ce quelle devait être. On ne mentionne donc de séduction quà partir de la conscience quon a plus ou moins clairement dune destinée sur laquelle vivre consistait pour nous à être engagé. Dans le domaine amoureux, la question de la séduction ne se pose que depuis lidée dune telle destinée, par exemple celle de lépouse modèle ou, plus légèrement, celle du consommateur qui aurait continué dutiliser des produits banals si un message publicitaire ne lavait mis sur le chemin de cette lessive si étonnante qui transfigure le linge quand les autres se contentent de le rendre propre. La question de la séduction est ainsi celle dun basculement : tout valait dans lhorizon de cette destinée au moins implicite, et puis quelque chose sest mis à valoir contre cette nécessité, qui soudain na plus compté. Elle na pas été abolie, pourtant. Quelle leût été, et il ne serait pas non plus possible de parler de séduction : il faut en quelque sorte conserver le point de vue du premier objet pour que ladvenue du second soit une séduction, une rupture avec la nécessité que le premier avait instituée, avec lavenir dont il était lesquisse et dont la notion de destinée est expressément la signification
La notion de destinée est tout simplement celle dun savoir directeur. Chaque fois quun savoir vaut comme décisif pour une manière de vivre, on parle de destinée. Les orientations scolaires et professionnelles en constituent le meilleur modèle. Quand on dit par exemple que les étudiants en philosophie sont destinés à lenseignement, on ne dit pas quils seront fatalement des professeurs comme si cétait écrit de toute éternité sur les tablettes don ne sait quel démiurge mais que, la société étant ce que nous savons quelle est, il nexiste normalement pour eux pas dautre débouché social que celui-ci. Mais bien sûr, on peut toujours abandonner cette voie et il existe par ailleurs des cas rarissimes où une vie de philosophe na pas été une vie de professeur (activité professionnelle extérieure, fortune personnelle, notoriété exceptionnelle ). Le sujet qui est susceptible dêtre séduit est par conséquent toujours le sujet de la destinée et cest à identifier implicitement un sujet à la destinée que lui offrait un premier objet quon peut considérer le changement dobjet comme une séduction.
Le sujet de la destinée, puisque la notion de destinée est celle du savoir directeur, cest donc le sujet du savoir : le sujet qui est constitué par le savoir dun chemin auquel il est, comme sujet, expressément identifié. Ce quil fait, ce quil veut en toute indépendance, cest ce que nous savons par ailleurs être les nécessités dudit chemin, dont nous avons le concept (par exemple létudiant en philosophie sintéresse particulièrement aux auteurs du canon, acquérant par là une compétence correspondant à celle des concours de recrutement). Les destinées sociales sont évidentes. Mais on peut aussi parler de destinées attachées à lobjet, comme on le voit dans la plupart des séductions publicitaires : la vaisselle et la lessive sont par exemples destinées à être des corvées, et donc des moments de nécessité triviale ; et cest précisément pour cela que le message publicitaire promet den faire des moments denchantement subjectif : la ménagère sera transformée en fée, puisque par elle les assiettes et les couverts resplendiront, et que le linge assurera la transfiguration de toute la famille. Le sujet de la destinée se sait lui-même et sait où il va puisquil est constitué comme sujet par le savoir directeur. On le reconnaît à lunicité de ce savoir, dont nous rendons compte à partir du concept que nous savons dun chemin dont la nécessité lui est extérieure. Tous les exemples de séductions, si divers quon les imaginent, attestent rétrospectivement dune destinée dont quelque chose a motivé un certain sujet de sécarter.
La trivialité est la destinée normale de la vaisselle et de la lessive, aussi bien du point de vue de leur réalité (il faut bien laver ce qui est sale) que de la personne qui en aura la charge (il faut bien que les corvées soient faites), et cest expressément pour cette raison quune promesse est possible et pas simplement un engagement. Par celui-ci en effet, cest une amélioration qui pourrait être annoncée. Sengager par exemple à rendre la vaisselle agréable reviendrait à amoindrir son côté corvée, de sorte que la réalité de la vaisselle serait toujours ce qui compte. Si lon promet au contraire den faire un moment enchanteur, cela signifie que la question de la vaisselle ne sera plus du tout celle dune réalité triviale bien que par ailleurs on sache bien que tel est par définition le statut de cette nécessité. La réalité est là, mais elle ne compte pas, et cest à ladmettre quon peut souvrir à une éventualité par ailleurs absolument impossible que lon se représentera sous le nom de « vraie » vie : celle à quoi les réalités séduisantes ou les menées séductrices seraient linvitation.
Tous les domaines de la vie sont susceptibles de donner lieu à cette étonnant mixte de joie et de mise en demeure quest la séduction, y compris, donc, les plus banals et les plus triviaux : il suffit quon puisse y reconnaître des identifications et donc de la « destinée », à nommer ainsi quun sujet soit gouverné par un certain savoir. Un type détudes ou une carrière professionnelle constituent des exemples de destinées, quon peut multiplier indéfiniment et à toutes les échelles dimportance comme le montre la paradoxale diversité de toutes les fidélités dont nous sommes capables : on peut être fidèle à son conjoint, à ses convictions, mais aussi à une marque de shampoing. Malgré ou à cause de son caractère dérisoire, ce dernier exemple est spécialement significatif pour nos sociétés, où la publicité constitue bien sûr le grand modèle de la séduction. On peut ainsi être séduit par un nouveau produit, et quitter à un niveau minuscule des habitudes de consommations qui, sans le hasard dune promotion commerciale ou dun spot à la télévision, eussent continué dêtre les nôtres. Le domaine de la culture aussi est un domaine de séduction : un titre de film ou de livre, le nom dun auteur ou dun acteur, le graphisme dune affiche ou la connotation dun nom de lieu peuvent suffire à susciter un comportement dachat, de consommation ou dadhésion dont léventualité sans eux navait rien dévident. Il est donc évident quà quelque niveau dimportance quon en prenne les exemples, la question de la séduction est toujours celle dun basculement hors dune vie dont nous apercevons par là même quelle était celle quon était destiné à mener. Nest donc jamais susceptible dêtre séduit que le sujet dune destinée ce qui signifie tout simplement quil ny a détournement quà ce quon soit détourné de quelque chose, dun chemin qui soit lindistinction de ce quon a à faire, de ce quon fait et de ce quon est : on lest dune voie dont cest le même de dire quon était destiné à la suivre ou de dire quelle nous permettait de nous reconnaître. De fait le moment de la séduction toujours est un moment dincertitude de soi, de rupture des identifications et, réflexivement, de désemparement de lintelligence. Doù limpatience qui la caractérise en quelque sorte structurellement, qui correspond à limpossibilité de rester sans être sujet de quelque chose et donc aussi de soi : « alors, tu te décides ? ».
Cette vie, que nous étions donc destinée à mener avant de rencontrer la réalité séduisante ou séductrice, elle serait abandonnée au profit dune autre dont nous ne savons encore rien, sinon quelle se présente à nous non pas simplement sur le mode de léventualité (séduire ne se réduit pas à susciter un fantasme) mais bien sur le mode de linjonction et de la prise paradoxale dune responsabilité qui sera celle dêtre soi, et même de lêtre vraiment. Tout se passe en effet comme si la question de la séduction était, à partir de la vie que nous menons habituellement et à quelque niveau quon la considère, celle dune autre vie que nous prenons soudain conscience que nous nous devons de la mener, quelles que soient par ailleurs les conséquences que cela ne manquera pas dimpliquer. Il y a comme une devise négative du sujet de la séduction : « tant pis pour ce qui arrivera », dont lenvers est la certitude dune légitimité supérieure dont on serait en quelque sorte redevable pour soi-même. Cest elle que la réflexion désigne en opposant la vie quon mène, et quon est tenté de quitter, à la « vraie » vie dont on reconnaît à ce moment quelle devait depuis toujours être la nôtre.
Cest une banalité de souligner le caractère narcissique et même spéculaire des phénomènes de séduction. Ne me séduit en effet que ce qui me parle de moi toute la question étant bien sûr de comprendre comment et surtout de quel « moi » il sagit.
Lidée dune « vraie » vie le dit, mais bien sûr elle est moins la réponse à la question que la position du problème : que signifie « vérité » dans ce contexte et comment pourrait-on vivre « vraiment » sans que ce ne soit vivre mieux ou plus, par exemple ne étant plus heureux ou en exerçant une profession plus en affinité avec notre caractère, que nous ne le faisons maintenant ? Mais alors il sagirait encore de cette vie que nous menons déjà, et dautant plus quelle serait encore plus ce quelle a naturellement vocation à être la nôtre. Or lidée de séduction est au contraire lidée dun détournement radical relativement à une destinée première : ce nest pas de mieux vivre quil sagit dans les réalités séduisantes ou séductrices, mais de quitter la vie que nous menons réellement pour vraiment vivre ! Pas de séduction qui ne se donne à reconnaître comme lalternative, à propos de la vie, du bien et du vrai. Bien sûr, cest la pertinence dune telle hypothèse quil faudra examiner : si la vie peut évidemment être plus ou moins bonne, déjà parce quelle est le désirable même de la vie et que la vie est un des premiers biens de la vie (certes pas le premier, puisquon peut léchanger contre un autre encore plus grand), on ne voit pas comment la vie en tant que telle, et donc en tant que finalisée sur soi, pourrait échapper au profit du vrai à la condition davoir à être bonne. Peut-être alors la question de la séduction en apparaîtra-t-elle comme illusoire et trompeuse, liée seulement à des effets de spéculation et à lhabituelle imposture des idéaux. Car ce qui nous séduit, comment ne pas lidéaliser ? La question de la séduction ne serait que celle dun moi idéal ? Mais alors cest lidée même du détournement qui se trouve récusée et donc aussi celle de la rupture et de la folie, puisque celui que je suis idéalement vaut assurément mieux (à ceci près quil est idéal !) que celui que je suis réellement et quil est ainsi, dans sa différence même, toujours moi le sujet des meilleures raisons et donc, globalement, du service des biens.
Assurément limage dans le miroir est paradigmatique pour penser la séduction. Mais il faut distinguer : parle-t-on de ce quon voit cest-à-dire dune réalité idéale accessible comme telle (cest bien sur cette image que je me guide pour me raser le matin, par exemple), ou bien dune certaine chose aperçue au-delà de toute distance et donc de toute possibilité ? Dans ce cas, cest dun autre du monde quil sagit, de quelque chose dont lacceptation suppose expressément la récusation du monde. Limage du miroir est en effet de nature alternative : dune part elle me donne un savoir de moi et par là inscrit mon existence même dans la dimension mondaine, comme lesprit de sérieux en est lillustration la plus sinistre (se prendre pour celui quon sait spéculairement quon est), mais dautre part elle se donne comme au-delà de tout et figure alors que la réponse à ma propre question nest pas en continuité avec ma réalité ! Or cest très précisément de cela quil sagit, quand ce nest pas comme confirmation mais au contraire comme détournement que mon image agit sur moi. Car au détour dune rue que jemprunte pour me rendre où jai à faire, ma propre image reflétée par une vitrine peut me happer et mentraîner vers une autre scène, hors du chemin raisonnable et réaliste que je suivais. Quelle scène ? Chacun sait répondre à cette question : celle qui se trouve dans la glace quand moi je suis dans la rue cette scène où je vois, sous les espèces dun visage dont mon existence en première personne est littéralement constituée dêtre privée, la réponse inversée à la question que je suis pour moi-même. Car si je sais ce que je suis (un citoyen, un professeur, un automobiliste, un contribuable, etc.) jignore à jamais qui je suis. Mon image brusquement apparue dans une vitrine de magasin me détourne parce quelle est léventualité, qui semble soudain réalisée comme telle, que me soit enfin donnée la réponse à cette question que je suis pour moi-même, et que par là jaccède à ce que je me représente comme ma vérité. Eh bien cest en cela quelle constitue le modèle de la séduction : dans la question du visage propre celui dont on se définit comme première personne dêtre à jamais privé.
En toute réalité qui me séduit, je pressens quil y a un chemin vers une vérité qui mest dautant plus étrangère et inconnue que je suis plus séparé de moi-même par lévidence de mes identifications : elle répondrait à la question de savoir qui je suis quand ces identifications qui me permettent de répondre à la question de savoir ce que je suis. Telle est en effet lambiguïté du visage quil se donne comme porteur dune masse énorme de savoir (biens sûr âge, sexe, ou origine ethnique, mais aussi appartenance sociale, état de santé, degré de culture, et surtout caractère si lon nomme ainsi le type de rapport aux autres et à soi-même dont le fait dêtre tourné vers le monde et exposé à tout est forcément lexpression) et en même temps quil se donne comme la réponse à la question de savoir qui est une personne. De quelquun dont jai vu le visage, je sais en effet qui il est quoi quil en soit par ailleurs des informations que je possède à son sujet.
Mon visage, aperçu seulement en image et comme tel définitivement impossible à moi-même, est lénigme dont je pourrais dire que la résolution est ma « vérité ». Si je parvenais à en lire les lignes pourtant évidentes, le matin dans la glace, je saurais qui je suis et la vie que je mènerais pourrait être vraiment la mienne, libérée du malentendu que jai actuellement pour existence. Car si jignore qui je suis, comment pourrais-je mapproprier une vie qui eût aussi bien été celle de nimporte quelle autre personne à ma place ? Dans ma vie réelle, je manque donc de cette réponse, est cest pourquoi je suis toujours susceptible dêtre séduit dès que je crois en reconnaître léventualité ou la figure En somme on nest jamais séduit que par soi-même, sauf que le « soi » en question nest pas du tout celui quon a lhabitue dêtre et dont la séduction représente au contraire la délivrance : être séduit, cest être délivré de soi de ce soi que nimporte qui aurait forcément été à notre place et dont un savoir est idéalement possible (répondre à la question de ce que je suis). Car sauter le pas de la séduction est aussi quitter celui quon était et dont lexistence était sans vérité, puisquelle était aussi bien celle quun autre eût menée sil se fût trouvé à la même place. En ce sens, on quitte son propre visage pour entrer dans son vrai visage : non plus celui de lexpression qui eût forcément été celle de nimporte qui à la même place, mais celui de la réponse et de lexposition, autrement dit celui de la responsabilité. Le moment de la séduction est en effet celui où lon a à répondre « me voici ». Visage, donc, vrai visage : celui de la prise de responsabilité de lappel et non plus, comme avant, celui du savoir.
Le nom aussi, qui ne signifie rien et par conséquent récuse davance quil soit la réponse à la question quoi, possède cette propriété étonnante dêtre une réponse à propos du sujet et donc, à cause de cette récusation première du savoir, de répondre de manière satisfaisante à la question qui (« cest Untel ! »). En ce sens il est certain que la séduction doit avoir un rapport avec le nom propre : de même que tout ce qui me séduit renvoie à une réponse à ma propre question dont le paradigme spéculaire exclut paradoxalement quelle soit en continuité avec ma vie, de même en tout ce qui me séduit il doit sagir de mon vrai nom : non pas celui qui est inscrit sur mon passeport parce quil est celui que nimporte qui aurait porté à ma place (il dit notamment la filiation comme place dans la suite des générations) mais un nom secret, que je ne connais pas bien que je sache quil ne diffère pas du nom que je porte ordinairement, où se dise quêtre sujet est bien mon affaire et non pas ma nature ni mon hasardeuse condition métaphysique. De même quil faut opposer à propos du visage limage de soi quon aperçoit dans la glace et qui sert à régler la plupart de nos comportements et de nos entreprises, à un visage secret quon aperçoit dans le miroir au-delà de toute distance donc de toute disponibilité (donc aussi de tout savoir car il nest de savoir que dans la priori de la disponibilité), il faut opposer le nom quon porte pour la seule raison quon occupe la place quon occupe au vrai nom, qui répond à la question de savoir qui lon est. Qui soppose à quoi comme la vérité soppose au savoir. Le vrai visage et le vrai nom sopposent donc au visage qui donne à lire du biologique, du sociologique et du psychologique, comme ils sopposent au nom qui donne à reconstituer du culturel et du généalogique. Cest de la bifurcation de celui-ci à celui-là quil sagit à chaque fois dans la séduction.
Répétons donc : on nest jamais séduit que par soi-même. Cela signifie que cest vers nous que les réalités séduisantes et les menées séductrices promettent de nous conduire, chacune à leur façon, mais pas vers celui quon est. Doù cette évidence que nous sommes la promesse dont le séduisant et le séducteur sont porteurs pour nous-mêmes une promesse accessible seulement par un passage au-delà de la reconnaissance que chacun opère à chaque instant de soi, et notamment le matin dans la glace.
La vraie vie nest pas celle des images, bien que ce soit les images qui séduisent, puisquil faut traverser le miroir qui les produit pour la connaître.
Sil y a un réel de la séduction qui est limminence de la vraie vie, ce réel se confond avec limpossible quest la surface du miroir (la seule surface quon ne puisse apercevoir mais contre laquelle on bute et qui décide de tout). Et cest pourquoi il faut dire que la séduction en est le miroitement. Tout ce qui nous séduit nous promet cette traversée du miroir.
Or cette métaphore est aussi une indication, celle de la folie à quoi toute séduction serait alors linvitation...
Puisque la notion de séduction est celle dun détournement, dun arrachement à la vie que nous étions normalement destinés à mener et par laquelle nous sommes en familiarité avec nous-mêmes, il faut la présenter comme celle dune alternative dont le raisonnable est le premier terme et, forcément, la folie le second.
La séduction est toujours léventualité de faire une folie, et il est même certain que là où il ny a pas dhorizon folie, aucune séduction nest possible : on est seulement dans lordre des choses qui nous conviennent, cest-à-dire quon a à chaque fois raison de choisir pour agrémenter et améliorer cette même vie dont nous assurons ainsi la continuité. Comme la notion de séduction est celle dun détournement, elle a pour principe la folie dune décision qui nait pas cette assurance pour signification. On nest donc jamais séduit par son bien mais toujours par quelque chose qui, à cet encontre, est donc forcément son mal, quand bien même il se présenterait à un autre niveau réflexif selon la figure dun bien supérieur. Et certes la folie est de vouloir son mal. Par « mal », cest toujours limpossibilité représentative quon entend : est mauvaise une action dont on peut évidemment être le sujet, mais dont on ne peut pas se représenter quon soit le sujet. La réalité séduisante comme la menée séductrice a donc pour nature une certaine participation au mal. Non pas quon ne puisse être séduit, évidemment, par lidée de faire une bonne action et de se dévouer pour les autres, mais le fait dêtre séduit ouvre à ce détournement hors de la possibilité représentative qui, est par là même engagement en direction du mal. Ce nest donc pas simplement parce quil est habituel de confondre la séduction et la tentation quelle a si mauvaise presse, mais cest parce quil lui appartient douvrir la perspective dune vie dont tout le monde sait que cest la même de la dire vraie et de la dire exclusive de la représentation. Ce quon vient dapprendre sur le nom et le visage dit ce paradoxe. La question dun vrai visage et dun vrai nom qui se trouve à lhorizon de tout rapport que nous pouvons entretenir avec ce qui est susceptible de nous séduire (et donc nous séduit déjà), pour la réflexion autrement dit pour la nécessité représentative, est littéralement folle et cest ce que tout le monde reconnaît en le situant au niveau de lobjet en admettant que la séduction ne peut pas faire faire autre chose que des folies.
Par folie, on entendra donc dabord limpossibilité pour le sujet dune certaine vie, celle qui est promise par la réalité séduisante ou la menée séductrice, quil représente quil lest. Ce qui séduit présente ainsi quil y a de limprésentable et qui est ce que le sujet aurait à être pour quêtre sujet soit son affaire et pas simplement sa nature. Cest cela dont on se donne malgré tout la représentation subjectivée sous lappellation de « vraie vie ». Laquelle signifie donc expressément la folie : la traversée du miroir. Car ce qui nous séduit est impossible comme un miroir, tout le monde le sait et cest en cela quil récuse le monde, qui est au contraire lhorizon des possibles et de la possibilité de se représenter soi-même comme le sujet de ce qui est possible avant dêtre réel. Or le séduisant ou la menée séductrice, on tombe dessus : pure contingence, donc radicale exclusivité au possible. La folie, cest quil ny ait pas de possible. Et le moment de la séduction est celui du basculement dans cette impossibilité.
Plus banalement, on parlera aussi de folie à propos de limpossibilité corrélative que le sujet séduit se reconnaisse lui-même dans ce quil fait ainsi quon lapercevra a posteriori sil revient à son ancienne vie (« je nétais plus moi-même, cette femme mavait comme envoûté »). On peut donc aussi bien dire que cest toujours contre soi, le sujet de cette vie qui nous apparaît désormais comme non vraie, quon est séduit.
On entendra enfin le caractère déraisonnable de ce quil aura fait, à la fois dans sa réalité et dans ses conséquences (par exemple tout quitter pour suivre une personne quon vient juste de rencontrer). Les conséquences sont là et la réalité fait toujours valoir ses droits. Eh bien la séduction, cest que cela ne compte pas : « peu importe ce qui arrivera ! ». Parole de fou, incontestablement.
A quelque niveau quon en considère leffectivité, notamment à celui des petites séductions publicitaires du quotidien (« packaging », effets de marques, souvenirs plus ou moins conscients dimages fabriquées à cette intention ), la folie est présente : entre mille, on peut citer celle de payer beaucoup plus cher un produit à cause de létiquette quil porte ou du magasin où on se lest procuré, celle de se décider sur un emballage quon jettera sitôt arrivé à la maison, celle de vouloir précisément le modèle dont une agence de marketing affirme quil est le préféré de telle vedette de cinéma, etc.
La folie, on le voit à chaque fois par labsurdité, la dérision ou la mauvaise foi des raisons quon se croit parfois obligé de se donner pour y céder, cest que la réalité ne compte pas. Si elle comptait, autrement dit si les qualités réelles des êtres et des choses pouvaient être décisives (par exemple tel produit serait meilleur ou moins cher que tel autre et cela justifierait quon en fasse lacquisition), il sagirait de cette conduite raisonnable, logique et universellement communicable à lencontre de quoi, précisément, on peut parler de séduire ou dêtre séduit ! car cest bien de ne pas être raisonnable quon reconnaît être séduit, comme cest bien de pousser les autres à des conduites quà la réflexion ils jugeraient (et ils jugent) déraisonnables quon les séduit. Les réalités ne sont jamais que ce quelles sont et cest précisément de ne pas situer la question quelles nous posent au niveau de cette réalité quon peut les dire, selon les cas, séduisantes ou séductrices.
Là où il ny a pas de folie il ne peut pas y avoir de séduction, parce que la folie est la figure réflexive que prend forcément dans la vie actuelle lautre scène dont le rideau vient de sentrouvrir. En langage réflexif, il faut donc dire que cest la folie qui séduit : si ce qui séduit nous séduit, cest parce que nous y reconnaissons léventualité de plus en plus imminente dune existence quil est impossible à celui quon était jusquici, et qui est le semblable de ses semblables, de ne pas dire folle. En somme ce qui séduit est moins la folie que la folie de la folie : cette folie que serait le basculement dans la folie, à quoi les réalités séduisantes ou les menées séductrices nous somment de nous décider.
Or cette folie vers laquelle on va en toute conscience quand on est séduit, vers laquelle on accepte en toute conscience daller quand on cède à la séduction, elle tient à une seule chose, dont on sait par conséquent davance quelle est la clé du problème de la séduction, et qui est la promesse. Pas de différence en effet entre reconnaître quune réalité est séduisante et reconnaître quelle est prometteuse. La séduction nest pas la promesse au sens où les deux notions seraient interchangeables, bien sûr, mais tout le monde sait que cest en promettant quon séduit et quil suffit de promettre pour séduire. Pas de différence, même, entre séduire et promettre comme si la promesse nétait pas simplement le moyen de la séduction mais déjà la séduction même. Le sujet de lalternative radicale entre la vie bonne et la vraie vie, ou sujet de la séduction, est par conséquent constitué dans son assujettissement à la promesse en général.
Le secret de la séduction, dont on vient dindiquer les moments essentiels, est donc la promesse dont on sait ainsi davance quelle est en soi une disjonction entre le raisonnable et le fou, entre lassurance de la vie et la bifurcation dans limpossible.
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