Alternative radicale
La séduction est un détournement hors du chemin quon était naturellement destiné à suivre vers une voie dont une réalité séduisante ou une menée séductrice nous donnent lidée. Ce qui nous séduit fait miroiter une vie ont nous avons la certitude quelle est la vraie vie, alors quelle na encore aucune réalité, comme si le propre des réalités de la séduction était davoir fait reconnaître en elles quelque chose dont nous ignorions jusque là quil nous faisait sujet mais avec la reconnaissance de quoi il nous faudra désormais vivre.
La vie dont ce qui séduit peut nous détourner est toujours vécue comme étant la nôtre, puisquelle correspond aux identifications que lhabitude que nous avons de nous-mêmes nous ont fait prendre pour ce quil y a dessentiel en nous. Tous les domaines de la vie sont des domaines didentifications, et par conséquent de séduction possible : on peut être séduit par un regard quon vient de croiser dans la rue ou par lidée dun livre quon pourrait écrire, mais aussi par un nouveau modèle de voiture voire par un nouveau type de savonnette. A chaque fois et à quelque niveau dimportance par rapport à ce que nous imaginons être les enjeux essentiels de notre existence (les « valeurs » ou les « convictions » auxquelles on croit quon est fidèle), nous sommes susceptibles dêtre détournés par quelque chose dont nous aurons obscurément le sentiment quil nous interpelle dans laberration de nous avons fait reconnaître comme « vraie » une vie dont il serait le premier moment et quil est impossible de ne pas juger folle par rapport à ce que nous pensions être les assises de notre vie. Toute séduction est en ce sens une invitation à lirresponsabilité : on peut être brusquement saisi par la certitude quil faut tout quitter (famille, travail, amis, réputation ) pour une personne quon vient juste de rencontrer, ou quon aurait du bonheur à acheter un produit non pas à cause de ses qualités ou de son prix mais à cause de son emballage ou dun slogan idiot qui le vante sur des affiches. Céder à la séduction et renoncer à la responsabilité que la condition de sujet consiste à avérer sont donc le même et le remords anticipé quelle implique toujours nest jamais étranger à la conscience quon montrerait ainsi aux autres et à soi-même quon est une personne irresponsable, cest-à-dire une personne qui a renoncé à être sujet au profit dun assujettissement auquel elle accepte en quelque sorte de se laisser aller. Dailleurs il est impossible de ne pas ressentir une sorte de commisération un peu méprisante et condescendante pour des personnes qui, comme les fashion victims, adoptent des comportements dont tout le monde voit quils irresponsables. Dans un premier temps donc, la séduction est toujours détournement de la responsabilité par lirresponsabilité : on ne peut parler de séduction que parce quil y avait un chemin responsable et sérieux quon avait les meilleures raisons de suivre, et dont on a accepté de se laisser détourner par un certain miroitement de vie à venir.
Dun autre côté, on nest jamais séduit quavec sa propre complicité. Le détournement hors de la responsabilité, cest-à-dire hors du sérieux des meilleures raisons, est par conséquent une responsabilité quon prend. Il sagit de celle dêtre irresponsable du point de vue de ces raisons, bien sûr, mais elle se prend forcément au nom dune raison logiquement supérieure au sens où elle porterait sur les précédentes alors que linverse nest pas vrai. Sa formulation négative est alors évidente : les meilleures raisons ne comptent pas. Impossible en effet davoir pris le responsabilité de commettre la folie de se laisser séduire sans que cette bifurcation de soi-même nait pour sens une telle affirmation. On peut ne pas lexpliciter et même la dénier, comme dans lexemple de celui qui resterait dans le remords de tout quitter, mais cette signification est là, et elle se fait forcément au nom dun certain appel à la vérité. Car cest le même de sengager dans une certaine voie et de prendre sur soi que cet engagement, à un niveau au moins supérieur dun degré aux raisons quon pourrait nous opposer, relève de la vérité. Soit de la vérité des choses quand cest en termes de conformité et de correspondance quon en pose la question soi, comme ici, à la vérité des êtres quand cest au contraire en termes de singularité de lengagement lui-même quon la pose. On nest en somme jamais séduit que depuis la certitude que la voie qui vient de souvrir et dont notre réflexion à partir des meilleures raisons nous fait dire quelle est la voie de lirresponsabilité, eh bien quelle est celle de la vraie responsabilité !
Les réalités séduisantes ou les menées séductrices ont ainsi le pouvoir de nous faire deviner ou au moins soupçonner celui que, sans elles, nous aurions toujours ignoré celui que nous étions sans le savoir : un sujet qui nest pas pris dans la responsabilité commune qui est celle des meilleures raisons mais au contraire un sujet dont la responsabilité nadvient à être « vraie » quà assumer paradoxalement que les meilleures raisons ne comptent pas !
Bien sûr, nous dénions le plus souvent cette vérité en essayant de nous convaincre que les réalités qui nous séduisent sont meilleures que celles que nous possédons (et il y a toutes sortes de manière pour une réalité dêtre meilleure quune autre), et quen ce sens elles sinscrivent dans la continuité dune vie que nous refusons dautant plus de mettre en question. Nous arguons implicitement de cette vérité que ce qui nous séduit doit nous plaire, et que ces choses particulières qui nous plaisent sinscrivent par là même dans un horizon de possibilité qui devait déjà être le nôtre, et qui reste formellement celui de la continuité dont la vie est pour elle-même la nécessité (ce quon appelle tout simplement le « principe de plaisir »). Appuyés sur cette excellente raison nous nous convainquons alors quil ny a pas de détournement ni donc, philosophiquement parlant, dalternative dont la fidélité aux meilleures raisons ne serait que le premier terme. Cest une des formes de lesprit de sérieux dont chacun sait quil est une mauvaise foi, cest-à-dire une manière de mettre en avant une vérité afin den « oublier » ou den cacher une autre. Mais pour nous cela revient au même, car à dénier ainsi quil y ait séduction, on avère par là même la légitimité de la notion et sa structure dalternative ! Il faudra que nous résolvions le paradoxe du plaisir de la séduction, en tant que celle-ci est un détournement relativement au règne des meilleures raisons dont on doit admettre par ailleurs que le plaisir fait partie ; mais cette nécessité nest rien dautre que la reconnaissance du caractère paradoxal de ce détournement : la séduction est lépreuve dune alternative que le sujet concerné formule en opposant les meilleures raisons dune part (la séduction nous fait quitter le sérieux de la vie et la responsabilité den être sujet) à la vérité dautre part (tout séduction est miroitement dune vie qui se présente comme vraie au sens où nous y serions vraiment sujets). On peut refuser dadmettre quon soit effectivement pris dans cette alternative, mais on montre en se conduisant ainsi quon la déjà reconnue.
Et certes, tout le monde nest pas susceptible dêtre séduit : si la question de la séduction est bien celle dune alternative entre la vie sérieuse (et donc plaisante) et une autre vie que les réalités séduisantes ou les menées séductrices font miroiter comme « vraie », ceux dont la vie correspond à ce dernier type global ne sont pas, en tant que tels, susceptibles dêtre séduits ! Par ailleurs, il le restent évidemment (comme on le voit par exemple dans les rapports de Picasso avec les femmes ou du militant convaincu avec dautres aspects de sa vie), mais pas là où ils répondent effectivement à la question quils sont pour eux-mêmes. La remarque précédente nous apprend que ne peuvent pas non plus être séduits les gens qui se prennent au sérieux, qui sont enfermés dans cette identification à ce quils sont quon appelle précisément « esprit de sérieux » : un honnête mari, par exemple, ne doit pas voir les jolies femmes qui passent dans la rue, exactement comme un consommateur responsable et conscient de lui-même ne peut pas céder aux dérisoires sirènes de la publicité, et ainsi de suite (misère extrême, alors).
Admise ou déniée dans sa réalité, la séduction est toujours reconnue dans sa notion, qui est celle de la responsabilité inouïe quon se devrait de prendre, au nom de ce quil faut énigmatiquement nommer sa « vérité » de sujet, dabandonner la responsabilité commune, celle qui est attachée aux raisons quil est impossible à quiconque de ne pas reconnaître. Une réalité séduisante ou une menée séductrice nous amène au bord de lalternative dont le discours de la séduction est de faire celle du savoir commun et de la vérité singulière et cest ensuite à nous de sauter le pas, de prendre ou non la responsabilité dêtre aux yeux de tous un sujet irresponsable.
Tout le monde sait quon a raison de résister à la séduction. Tout le monde sait aussi quon ne se pardonne pas de ne pas lavoir fait. Alternative radicale, donc.
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