Le problème philosophique de la séduction
Un regard croisé dans la rue, une idée qui surgit sous la plume, une voiture représentée sur une affiche, etc., constituent, chacune à son échelle et pour le domaine correspondant de nos vies, des réalités séduisantes. Un regard appuyé, une proposition lucrative, le discours dun démagogue sont des réalités séductrices. Séduction dans lun et lautre cas : le hasard dune rencontre est celui dune éventualité dont on a déjà limpression quelle est une nécessité parce quelle détermine depuis une autre scène une perspective de vie nouvelle déjà en train de souvrir. On peut jouer avec ce paradoxe et cest tout le piquant des situations de séduction : la joie de séduire et le bonheur dêtre séduit quand on parle de réalités séduisantes, le besoin de séduire et la satisfaction dêtre séduit quand on parle de menées séductrices. A chaque fois se donne à reconnaître une éventualité quil ne tient quà nous de réaliser, non pas dans la continuité dune vie qui est la nôtre et qui se poursuit en réalisant les possibilités quelle fait naître à chaque instant mais à son encontre, et par conséquent en rupture des identifications par lesquelles nous nous reconnaissons habituellement. En quoi il sagit aussi de rompre avec celui quon était jusqualors : lhomme le plus rangé voit brusquement comme sa possibilité la plus propre léventualité de tout quitter pour suivre la femme quil vient juste de rencontrer ou, à un tout autre niveau dimportance mais selon la même nécessité formelle, le consommateur le plus raisonnable réalise quil va peut-être acheter tel produit dont il na guère besoin à cause des couleurs de son emballage ou du slogan publicitaire qui le vante en ce moment à la télévision. A quelque niveau dimportance quelles se situent, et dune manière dont on peut ainsi se donner une représentation fractale (la même structure de reproduit à toutes les échelles), les réalités qui nous séduisent nous font donc admettre léventualité dune vie proprement inouïe mais dont nous reconnaissons quil ne tient quà nous quelle soit la nôtre malgré sa folie au moins apparente le paradoxe du moment de séduction étant que cette folie y apparaisse comme notre possibilité la plus propre et la plus personnelle en même temps que la plus étrangère.
Car si cest toujours la perspective dune autre vie que nous présentent les réalités de la séduction, elles le font en suggérant que cette vie, nous nous devons en quelque sorte de la mener. Les séducteurs usent de ce savoir normatif que chacun aurait en quelque sorte au fond de soi, qui essaient de convaincre les personnes qui vont se jeter dans leurs filets quelles le font au nom dune vérité que tout le monde, à commencer par elles-mêmes, a jusque là méconnue (« vous méritez bien mieux »). Les réalités séduisantes aussi nous font reconnaître, parfois dans une certitude qui serre le cur et laissera pour toujours lamertume des occasions quon na pas eu laudace de saisir, que la vie qui aurait commencer tout de suite était celle dont on avait depuis toujours le désir bien que nous ny ayons jamais pensé. Plus radicalement encore, les réalités séduisantes ou les menées séductrices semblent correspondre à la nécessité dêtre celui que, sans le savoir jusquà cet instant, nous avions à être depuis toujours pour être vraiment nous-mêmes. Cest en tout cas ce dont nous sommes brusquement saisis de la certitude avec laquelle, selon ce quon pourrait nommer les degrés de la séduction, il nous reste relativement possible de jouer. De fait la situation la plus fréquente est celle où lidée dêtre séduit (par une publicité quon trouve spirituelle, un visage attendrissant quon isole dans la foule, les formes dun nouveau modèle de voiture, etc.) suffit déjà à séduire et par là même protège de la séduction ; mais il arrive aussi quun seul regard scelle tout une vie, et que le détournement dexistence soit à jamais sans appel.
A chaque fois une
réalité simpose qui nous met en quelque sorte au pied dun mur dont nous
savons, malgré la folie de la situation (« je ne vais tout de même pas tout
quitter pour une personne que je viens à peine de rencontrer »), quil aurait
été effectivement le nôtre si les nécessités de la vie et les justifications
quelles impliquent ne nous en avaient pas séparés. Lordre de la
reconnaissance de soi et des justifications de ce quon fait et de ce quon veut
apparaît ainsi comme lautre dune vie que, par contraste, nous nommons
vraie : celle dont les réalités qui nous séduisent sont à la fois
lindication et le premier moment. En quoi cest bien dune alternative que
tout moment de séduction est lépreuve : il y a dune part la vie que
nous menons depuis toujours et que suffit à constituer la finalité que chacun est pour
soi (tout dans ma vie est fonction de moi) et puis, surgie comme léventualité dont
la réalité séduisante ou séductrice est louverture, une vie qui serait vraiment
la nôtre et pour laquelle la question ne serait plus jamais de justifier ce que
nous faisons et ce que nous sommes, parce quelle ne laurait jamais été.
Cest de nous mettre au pied de notre propre mur quune réalité, en fin de compte, nous séduit, mais cest un mur dont nous naurions jamais soupçonné quil était le nôtre jusquà linstant de la rencontre, qui est à chaque fois épreuve de la contingence. Rien ne nous séduit qui naurait que des qualités propres, si lon peut dire : la beauté, le charme etc. ne sont facteur de séduction quà être des interpellations, cest-à-dire des mises en demeure implicitement adressées à chacun quil prenne sa responsabilité, pour la première fois parce que jusque là tout allait de soi, dêtre par son renoncement le sujet de la vie quil mène effectivement, ou dêtre par sa folie celui dune vie inimaginable à quiconque et dabord à lui-même. Tout ce qui peut nous séduire a statut de pivot, et si la métaphore kantienne quil y a des « gonds » pour lexistence est juste, elle lest éminemment en ce qui concerne les phénomènes de séduction. En tout ce qui en relève se donne en effet à entendre la même injonction « décide-toi ! », selon une alternative dont une vie que nimporte qui aurait raison de vouloir et daméliorer est le premier terme, et dont la folie dopter pour linjustifiable est le second.
Sil ny a jamais de séduction que de ce quon vient de rencontrer, autrement dit si la séduction est dabord une manière de vivre la contingence (elle est un événement), et si lon nest jamais séduit depuis son autorité quavec son accord plus ou moins avoué autrement dit si la séduction est une manière de prendre moins la responsabilité dun objet particulier que la responsabilité même dêtre responsable (elle est une complicité en quoi cest en effet de la responsabilité dêtre responsable quil sagit), alors on peut dire toute la question de la séduction est celle dune certaine bifurcation à quoi la contingence voue le sujet que nous sommes nécessairement depuis toujours. Dans la vie, qui est pour soi sa propre nécessité non seulement dans sa réalité (vivre et vouloir vivre sont le même) mais dans ses valeurs (vouloir vivre et vouloir bien vivre sont le même), la contingence fait naître léventualité dautre chose, pour ce qui est dêtre sujet ; elle le fait naître là même où le contingent récuse que la vie identique à sa propre nécessité et quon peut nommer globalement le service des biens, soit « vraie ». Lépreuve de la séduction est dabord celle de la contradiction de la nécessité que la vie est pour soi et de la contingence dun certain objet qui, pour cette seule raison, nous met ainsi au pied de notre propre mur celui dune condition subjective qui nirait plus de soi et dont la responsabilité que nous en prendrons (ou pas) fera donc un détournement. Le moment de la séduction est le moment de cette confrontation à linjonction quainsi nous méconnaissons être pour nous-mêmes : « décide-toi ! ». A quoi ? A prendre enfin la responsabilité dêtre sujet, à ce quelle devienne ton affaire là où elle nétait que ton habitude.
Mettre quelquun au pied du mur de sa responsabilité, sappelle faire autorité. Cest par exemple le même pour le ministère de faire autorité et davoir toujours déjà mis le professeur au pied de sa responsabilité professionnelle. Force nous est donc de reconnaître quil ny a jamais de séduction que de lautorité. Comme la notion de séduction est celle dun détournement dont le paradoxe du sujet séduit est quil en prenne la responsabilité, lautorité des réalités qui séduisent est aussi bien la sienne propre puisque la responsabilité quil aura prise ou quil aura laissée sera en fin de compte celle quil y ait eu ou quil ny ait pas eu séduction. Dire quon nest jamais séduit quavec son accord plus ou moins clairement avoué, et donc que la séduction a toujours lieu sur le mode de la complicité, cest dire quil appartient par conséquent à lautorité quon est pour soi-même (sil faut se décider, cest que rien ne suffit à nous décider) dêtre reçue. Le plus propre du sujet, quil reconnaît en lignorant mais en nétant quand même pas sans le savoir chaque fois quil fait lépreuve dêtre assujetti à une réalité contingente, cest par conséquent lautorité.
Parce quelle est celle de lobjet où le sujet reconnaît malgré lui ce qui le définit comme sujet, la question de la séduction est celle du rapport de nécessaire méconnaissance quon entretient avec sa propre responsabilité dêtre sujet. Ce nest pas par lobjet quon est séduit, ni même par soi comme on veut limaginer en pointant le caractère narcissique des phénomènes de séduction : cest par lidée de prendre enfin la responsabilité dêtre sujet ! Un certain objet, fait dabord de sa contingence, nous la donnée et toute la question de lobjet qui séduit est celle de cette donation dont on conçoit bien quelle nest pas la même selon quon a affaire à une réalité séduisante ou à une menée séductrice. Mais on rend compte de la séduction en général en comprenant quil est à nécessaire à la question quon est pour soi, et qui est toujours celle dêtre sujet, quelle nous apparaisse comme celle dun certain objet à quoi on soit par soi-même mis en demeure de sassujettir, puisque comme effet dun certain assujettissement que la condition dêtre sujet est seulement représentable.
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