Le sujet nest sujet quà ce quil en prenne la responsabilité, à lencontre du fait métaphysique et donc innocent dêtre un sujet. Ce fait est pourtant sa condition : il y a des sujets, et chacun de nous en est un. Reconnaître quil appartient au sujet dêtre toujours subjectivement extérieur à cette condition revient donc à adresser la question de la responsabilité à sa constitution même de sujet que par définition on nommera assujettissement. Or à quoi sommes-nous originellement assujettis, sinon à un savoir qui soit indistinctement celui des choses et de nous-mêmes en tant que nous portons la responsabilité de ces choses ? La question que chacun est pour lui-même et qui est toujours la question dêtre sujet doit par conséquent sentendre à lencontre de la réponse toujours déjà donnée par ce savoir à une question qui reste la nôtre : on ne sera sujet quà la condition que cette réponse pourtant satisfaisante ne réponde pas de nous. La métaphysique est loubli que nous ne cessons dopérer de cette condition, léthique est son insistance en nous et malgré nous.
On ne fait rien nimporte comment : il faut savoir. Cela signifie quon ne peut dissocier la condition de sujet dune tâche dune identification au savoir qui fasse de nous, précisément, le sujet de telle tâche particulière. Et certes, nêtre sujet de rien, daucune tâche, cest nêtre pas sujet du tout. De sorte quil revient au même de considérer le sujet dans sa réalité concrète et de le considérer comme toujours déjà identifié à un savoir, explicite ou diffus, quon peut nommer une compétence. Il y a des compétences pour tout, et elles définissent pour chacun des possibilités dêtre sujet ; inversement être incompétent revient à être exclu pour une tâche donnée de léventualité den être sujet. Lignorance est une irresponsabilité simple au sens où cest le même de ne pas pouvoir sautoriser du savoir et dêtre irresponsable de ce quon fait, parce quon ne peut faire ce quon a à faire quà savoir le faire. Et si lon accorde quil ny a pas de différence entre être sujet dune tâche et en porter la responsabilité, on conviendra que le savoir, le sujet et ce dont il est sujet sont des termes inséparables. Mais il ne suffit pas détablir une équivalence entre lincompétence et irresponsabilité, puisquon manque aussi à la responsabilité en optant pour dautres critères que ceux quon a la responsabilité de mettre en uvre. Un médecin peut par exemple exercer son métier en privilégiant des critères administratifs ou financiers, notamment en refusant des soins indispensables au patient mais coûteux pour la collectivité, ou en traitant uniquement des pathologies lucratives pour lui. Bref, lirresponsabilité est toujours assimilable au manque du savoir dans la tâche dont on porte la responsabilité, mais ce manque peut être aussi bien une incapacité (on ne le possède pas) quune volonté (on la écarté ou remplacé par un autre) par quoi la corrélation de la responsabilité et du savoir se trouve confirmée. Assujettissement de soi à un savoir et responsabilité de ses actions sont donc inséparables.
Le savoir est ainsi ce qui compte en toute responsabilité que nous avons à assumer, qui est alors celle dune certaine définition de soi. Le sujet est en ce sens le lieu ou plus précisément le véhicule du savoir, et en lui cest au savoir quon sadresse. Le plus souvent lidentification reste implicite (il y a des savoirs familiaux, des « savoir y faire », etc. quon ne reconnaît pas comme tels sans réfléchir), mais les rôles sociaux et les responsabilités y afférentes en sont la manifestation la plus évidente. Si je suis malade, je ne madresse pas à Monsieur X ou à Madame Y mais uniquement à la médecine, dont ces personnes individuelles sont pour moi les incarnations les plus insignifiantes possibles, puisque je leur demande expressément de me traiter comme nimporte quel médecin aurait raison de me traiter et non pas dune manière qui leur serait personnelle et propre. Il y a donc un fait, spécialement évident pour cet exemple à lépoque de la médecine scientifique où la question nest plus celle de lexpérience acquise et du jugement singulier mais des mesures objectives : que les personnes individuelles ne soient pas absolument insignifiantes ne définit rien dautre que leur différence au savoir, autrement dit leur degré dincompétence. La parfaite insignifiance de principe de celui qui se définit par son assujettissement au savoir est acceptée et même revendiquée par tout le monde : à toute parole proférée par tel médecin personnellement rencontré, je pourrai légitimement attribuer ce sujet de pur savoir quon appelle traditionnellement la « faculté » et dire par exemple « la faculté me recommande un régime sans sel ». Etre assujetti au savoir, et donc aussi à une place (à lhôpital, on ne confond pas les médecins avec les infirmiers ou avec les agents administratifs), cest par conséquent avoir une responsabilité indubitable et constitutive (ici celle du diagnostic et de la prescription) et en même temps être un parfait anonyme dans cette responsabilité : on est un médecin, un professeur, autrement dit nimporte lequel (par exemple on corrige bien une copie en mettant les observations et la note que nimporte quel professeur aurait mise, etc.). Quant au meilleur spécialiste par définition unique, son excellence fait de lui le plus insignifiant : cest lui qui réalise le plus lidentification de la personne au savoir, lépuisement normatif de la personne dans le savoir. Lautorité qui fait du sujet un être responsable nest donc la sienne quen second : du point de vue de la reconnaissance, sa compétence de fait nest rien dautre que son degré de légitimité des mettre en avant le savoir quand on lui impute une décision. On est compétent, cest-à-dire responsable dans laccomplissement de sa tâche, que dans la mesure où lon est fondé à faire du savoir le responsable de sa responsabilité. Les victoires et les échecs du médecin en tant que médecin sont les victoires et les échecs de la médecine.
Il est dès lors évident que cette corrélation de la responsabilité et de la compétence est la constitution même dune irresponsabilité de second degré : le médecin pourra par exemple expliquer son échec, voire les malheurs quil aura pu provoquer et quon serait tenté de lui reprocher, en disant qu« on na pas encore découvert le remède à cette maladie », ou qu« on ne sait pas encore éviter les terribles effets secondaires de ce traitement ». Dans son cas, parler et se dédouaner sont le même. Disjonction de la responsabilité et de limputation., donc.
Or elles sont lenvers et lendroit de la même réalité, celle dêtre sujet.
Doù cette évidence que la seule vraie responsabilité si lon nomme ainsi celle qui nélude pas la nécessité de limputation nest pas la responsabilité de ce quon fait, mais la responsabilité dêtre sujet de le faire. Etre médecin ou professeur est une responsabilité anonyme et donc une irresponsabilité, mais on serait singulièrement responsable dêtre médecin ou dêtre professeur, et cela résoudrait sinon le paradoxe lui-même du moins son application à la question dêtre sujet.
On ne peut malheureusement pas accepter cette réponse de bon sens. Car qui a choisi dêtre par exemple médecin ou professeur, sinon un sujet qui avait des raisons subjectives et objectives de le faire, celles dont nimporte qui se fût autorisé à sa place autrement dit un « en tant que » ? Celui qui choisit de devenir médecin ou professeur, par exemple, le fait bien en tant quétudiant et en tant que sujet social (membre dune société qui demande un certain niveau de compétence quelle associe à telles promesses, etc.), et plus concrètement encore en tant que porteur dune multitude dimpasses et de projets, conscients et surtout inconscients, qui sont ceux des autres bien avant dêtre les siens : les parents projettent leurs ambitions dans la personne de leur enfant, le façonnent avec leurs conflits et les conflits dont ils sont eux-mêmes les héritiers, etc. Celui qui avait choisi dexercer une responsabilité qui savère être une irresponsabilité reste donc encore sujet de savoir et donc sujet anonyme : on est simplement passé dun savoir explicite à un savoir implicite. Les responsabilités quon choisit dexercer font ainsi de leur sujet singulier un toujours irresponsable de sa responsabilité : cest dans ce savoir toujours antérieur qui eût semblablement déterminé nimporte qui que sa responsabilité trouve son principe ! Telle est la situation banale de létudiant qui se donne, dès lors de manière irresponsable, bien quil soit convaincu du contraire (justement : il choisit), un avenir et donc une responsabilité de médecin ou de professeur. Formalisons largument : cest encore un savoir qui fait valoir le savoir puisquil faut bien des raisons, dont il importe peu quelles soient presque toujours inconscientes, pour que cet avenir-ci apparaisse comme préférable à cet avenir-là. En le choisissant, comme il est impossible de ne pas le faire (cest précisément loption du préférable comme préférable quon appelle « choix »), on sautorise forcément du savoir qui eût semblablement autorisé quiconque se fût trouvé à la même place, et par là on entérine à propos de soi-même une irresponsabilité de principe quon aurait voulu cantonner au domaine des rôles et des compétences. En passant de la responsabilité essentielle (être médecin ou professeur) à la responsabilité personnelle (choisir dêtre médecin ou dêtre professeur) on ne sort donc pas de leffet dassujettissement propre au savoir, cest-à-dire de linstitution irresponsable de la responsabilité ! Bref, chaque « en tant que » est évidemment responsable den être un, mais de cette responsabilité non plus il nest pas responsable puisque le sujet auquel on aurait voulu imputer la responsabilité est encore un « en tant que » cest-à-dire nimporte qui, ce sujet quelconque seulement distingué de ses semblables par la place quil occupe. Quil sagisse de la responsabilité quon exerce ou du choix quon fait de lexercer, soi ou nimporte qui cest exactement la même chose.
Il est donc strictement impossible dactualiser la corrélation de lautorité et de la responsabilité en imputant à quelquun quelque chose dont il puisse être non plus le sujet supposé mais lauteur : pour la métaphysique cette notion na aucun sens. Car en rester à lévidence qui est celle de lautorité du savoir, revient à en rester au sujet supposé de la métaphysique, cet anonyme interchangeable quon imaginerait pouvoir prendre pour une personne parce quil fait les choix que nimporte qui aurait forcément faits dans sa situation des choix quune connaissance laplacienne du monde et des savoirs dont il est fait aurait pu prévoir de toute éternité[1].
Cest donc le même de sautoriser des raisons quon aperçoit de faire quelque chose et de sautoriser de son propre anonymat cest-à-dire de limpossibilité de signer ce dont on aura été le sujet. Signer, en effet, cest non pas être le sujet de quelque chose (par exemple de la lettre quon vient décrire), mais cest prendre la responsabilité den être le sujet (éventuellement de la lettre quun autre vient décrire, comme dans le cas des pétitions). Le sujet existant dans lanonymat des nécessités universelles est donc, pour cette seule raison que le savoir compte, dans limpossibilité de principe de pouvoir prendre la responsabilité davoir les responsabilités liées à cette nécessité : il est lobjet du fait davoir certaines responsabilités, comme on nest sujet professionnel quà être lobjet du système de la profession cest-à-dire quà navoir rien dautre comme vérité que la place quon occupe. On est sujet, oui, mais cest le système (disons plus généralement le savoir) qui est sujet du fait quon soit sujet dès lors anonyme, si reconnu quon puisse être par ailleurs. Concrètement, cela revient à dire que la réalité structurellement assujettissante du savoir est identique à la simple impossibilité que le sujet accède à sa propre question, qui est celle dêtre sujet ; de sorte que cest le même de dire que le savoir est ce qui compte (définition de la position métaphysique) et de dire que la question dêtre sujet est tellement réglée davance quil serait même absurde dimaginer quon ait à se la poser.
Sautoriser du savoir ou sautoriser de son propre anonymat, si lon nous accorde cet oxymore destiné à indiquer une irresponsabilité quon prend, cest donc la même chose : être excusé davance par le savoir, cest aussi bien être le substitut indifférent du « sujet » réduit à une fonction elle aussi anonyme, autrement dit à un « effet » bref à une innocence. La vie courante ne cesse de le donner à voir : lindividu commun à qui lon reproche quelque chose renvoie toujours la responsabilité au savoir, en disant très légitimement que celui-ci a manqué, dune manière ou dune autre, et que cest à ce manque en effet déplorable que tout doit être imputé (« je ne savais pas quil fallait faire ceci, que mon action aurait telle conséquence », à la limite « je ne savais pas quil fallait savoir »). Il continue en précisant : « à ma place, sachant ce que je savais et ignorant ce que jignorais, nimporte qui aurait fait ce que jai fait ». Ethiquement parlant, cest donc le même den appeler au savoir, den appeler à lanonymat dune substitution indéfinie, et de récuser toute responsabilité en renvoyant à la constatation de son innocence quon charge les autres de faire (« vous voyez donc bien que ce nest pas ma faute ! ») Plus concrètement encore, on fera remarquer que linvocation du savoir se fait à chaque fois que le sujet se trouve mis en cause : il sattribue ses réussites en sidentifiant à son savoir (« oui, jai fait ce quil fallait : je connais bien ce problème ») mais il sexonère de ses échecs en sopposant à un savoir qui lui a manqué et qui, comme manquant, est paradoxalement porteur de toute la responsabilité de ce qui a été fait ou de ce qui na pas été fait. Un reproche est toujours loccasion de répondre quon ne savait pas, quon ne pouvait pas savoir, quon ne savait pas quil fallait savoir en somme quon nest pour rien dans le fait dêtre sujet de ce quon a fait, et que cest uniquement le savoir, en tant quil a manqué, qui doit être incriminé. Rien nest plus évident que cet argument pour celui qui lemploie puisquil est en effet incontestable que sil avait su il aurait agi tout autrement, et que ce quon croit pouvoir lui reprocher ne serait jamais arrivé ! La responsabilité de la réussite appartient donc au sujet qui est toujours bon ou innocent, et celle de léchec appartient uniquement au savoir qui est toujours neutre (car quand je sais, cest à moi et non à lui que revient le mérite) ou mauvais (à cause de son manque dont je nai été que le vecteur innocent, un malheur lequel peut bien être une intention mauvaise est arrivé). Là où il y aurait eu à répondre de soi, il ny a donc plus personne et il ny a même personne pour répondre de ce quil ny ait personne.
Telle est en effet la simple notion de la justification : quon ait raison, et par là même quon aille jusquà être dispensé den être le sujet, puisquon ne lest quautorisé dun savoir qui dès lors fait autorité pour nous. On a bien été sujet de ce quon a fait, mais cest le savoir ou bien disponible ou bien manquant qui était à chaque fois sujet de ce quon soit sujet. Chacun est certes responsable, mais cest le savoir qui est responsable que lon soit responsable de sorte quon ne lest finalement pas.
Si lincompétence est une irresponsabilité quant à la tâche quon doit mener, la nécessité dinvoquer un rapport au savoir pour penser dès lors en termes de justification quon soit le sujet que cette tâche exige quon soit, est une trahison : la plus haute qui se puisse concevoir : non pas celle dêtre sujet (au contraire), mais celle quêtre sujet soit notre affaire.
Cest donc le
même de sautoriser de son savoir et davoir au fond de soi trahi la
nécessité pour soi, dêtre sujet dêtre sujet : on en reste à cette
vérité que chacun est incontestablement « Tout un homme, fait de tous les hommes
et qui les vaut tous et que vaut nimporte qui », en « oubliant »
que ce nest un fait quà dabord être la nécessité den être encore sujet comme ici Sartre la été
en en prenant la responsabilité dans un acte
expressément « sartrien », qui en loccurrence a été lécriture
des Mots.
La responsabilité, en tant quelle est dabord celle dêtre responsable, doit
donc sentendre en acte, selon une rupture à lencontre du savoir, quil
ne sagit par ailleurs évidemment pas de contester cest-à-dire de remplacer
par un savoir différent ou plus complet, et quil est même possible
dentériner expressément comme dans lexemple de cette déclaration. La question du sujet est par conséquent celle de cette
rupture qui nest pas une récusation : le
savoir est là, y compris même sa réflexion comme savoir de lincomplétude du
savoir et de la responsabilité comme effet de structure, mais il reste excédé par la question du sujet puisquil
faut encore advenir comme sujet pour la
définition quil constitue de ce que cest quêtre un sujet si
cest bien à chaque fois de notre vie
quil sagit, de cette vie qui reste notre
affaire. Parce quon nest sujet quà dabord être sujet de
lêtre, le sujet par ailleurs indifféremment
substituable est toujours à nouveau au pied de son propre mur. On peut clarifier
cette métaphore en parlant de la possibilité de signer, puisquon ne signe
quà ce que les raisons de le faire ne suffisent jamais, quà nêtre
jamais justifié de le faire que par un acte qui vient supplémenter dune autorité personnelle toutes les raisons quon avait de
laccomplir et qui eussent été aussi bien celles de nimporte qui (la
réalité de ces raisons est donnée, mais on prend la responsabilité quelles
soient valables).
Ou le savoir compte et lon est un sujet excusé depuis toujours, ou il ne compte pas et lon est le sujet dune signature qui, comme la mort dont elle est en quelque sorte le signe (non pas « je suis sujet » mais « jaurai été sujet »), peut advenir à tout instant. Désinvolture dêtre sujet dans le premier cas, puisque toute responsabilité est davance transférée au savoir présent ou absent, et responsabilité dans lautre où il est clairement assumé que toute excuse est un mensonge surtout si elle est réelle puisquelle nen est une quà ce quon lait validée depuis notre autorité de sujet, étrangère à toute raison. Quand donc on présente la question originelle dêtre sujet au moyen dune alternative quon peut dire être celle de lexistence ou de lexcuse, on peut la présenter aussi comme celle de la subjectivité ou du transfert (supposer du savoir à la Raison, la nature, Dieu, la société, etc.), ou encore comme celle de sautoriser de soi ou des raisons quon a de faire ce quon fait et dêtre ce quon est raison qui renvoient forcément à un autre (« constatez vous-même que mes raisons sont bien réelles ! ») dont on se fait par là même le tenant lieu (ce sera le même que lui constate ces raisons et que moi je sois excusé). Lalternative de la désinvolture ou de la responsabilité dêtre responsable est donc celle-ci : ou le savoir compte, auquel cas on est le sujet qui lui correspond (nimporte qui : celui quun autre aurait été sil se fût trouvé à la place quon occupe) ou il ne compte pas, auquel cas on nest pas ce sujet anonyme sans être pour autant un sujet différent auquel on reconnaîtrait on ne sait quelles qualités de singularité et doriginalité.
Car lalternative nest pas entre un sujet médiocre et un sujet admirable, mais elle est entre le savoir (qui peut à la limite être sublime et conduire à lhéroïsme) et lexistence (aussi étrangère au sublime quau trivial), quant à la question de la responsabilité dêtre responsable. Tout se ramène en effet à ceci : est-ce que la responsabilité dêtre sujet existe ou est-ce quelle est transférée ? En dautres termes est-on sujet de la signature, ou de la supposition ? Autrement dit encore : est-ce quon est excusé (éventuellement dêtre sublime comme dans le cas dun héros faisant son devoir ou dun aristocrate que son éducation ferait toujours choisir la voie la plus difficile) ou est ce quon est sans excuse ni pardon ?
Pour lexcuse, on vient de lexpliquer : tout est davance imputé au savoir et à linnocence du procès dassujettissement. Pour le pardon, ce nest pas moins vrai. Pardonner consiste en effet à poser que, pour un mal commis et maintenu comme tel (on ne peut pardonner quà la condition de ne pas oublier), cela ne compte plus que la personne quon a devant soi en ait pris la responsabilité. Car non seulement elle a été sujet, mais la question du mal suppose quon soit aussi sujet dêtre le sujet des mauvaises actions[2], de sorte que quand quelquun pardonne loffense qui lui a été faite, cest expressément là-dessus que sexerce la grâce quil accorde : sur la responsabilité que lautre a prise dêtre responsable. Celui qui a été pardonné était sujet (et pas seulement un sujet) eh bien, le pardon, cest que désormais cela ne compte plus et que cela nait dès lors jamais compté Car ce criminel désormais pardonné, je vois maintenant quil nétait depuis toujours quun sujet cest-à-dire un excusé davance : là où il y avait la méchanceté inexcusable dêtre méchant, depuis le pardon il ny a plus que le malheur, cest-à-dire linnocence (dont le pardon est précisément la restitution), davoir été méchant... Car lidée dun droit à être pardonné étant simplement absurde, autrement dit le pardon étant une grâce quon accorde ou pas, dès lors souverainement, le sujet méchant est toujours déjà pris dans le savoir de cette souveraineté qui le dépossède davance de sa responsabilité de lui-même (le souverain ne pardonnera éventuellement pas, mais on sait quil peut toujours le faire), comme le sujet ordinaire est toujours déjà pris dans le savoir des raisons quil a effectuées, celles dont il revient au même de les nommer excuses et de dire que nimporte qui dautres les eût pareillement effectuées sil sétait trouvé à sa place. On peut donc être immédiatement ou réflexivement sujet désinvolte : immédiatement sous le régime commun de lexcuse, et réflexivement dans léventualité dêtre un jour pardonné. Le savoir des raisons vaut dans le premier cas, et le savoir de la souveraineté du souverain dans le second. Celui qui est excusé est déchargé dêtre responsable ; et celui qui est pardonné est déchargé dêtre responsable de la responsabilité quon lui avait reconnue dans ce quil a fait.
On a compris que la désinvolture ne diffère pas pour le sujet de léventualité quil soit sauvé de la responsabilité dêtre sujet. Il importe peu quil le soit par le savoir anonyme dans le premier cas ou par un souverain personnel dans le second, puisquentre eux la différence nest que dun degré de réflexion : lexcusé est sauvé de limputation par le savoir, le pardonné sait quil peut être sauvé de limputation personnelle, et se constitue de son assujettissement à ce savoir. Cest donc bien le même de désigner un sujet comme sujet de léthique, par opposition au sujet de la métaphysique, et de le dire à jamais sans excuse ni pardon.
Reste à découvrir comment est possible lexclusivité de lexistence subjective à la double destitution de lexcuse et du pardon. En dautres termes : à quelle condition de fait léthique peut-elle rompre avec la métaphysique étant entendu que la vérité de cette question est son identité avec la question générale de la responsabilité comme question de la responsabilité dêtre responsable ?
Cette question dêtre sujet, que la plupart dentre nous consacrent toute leur vie à éluder en sappuyant sur les responsabilités quils doivent assumer, ne se pose en effet que parce quil appartient par ailleurs au savoir den ouvrir non pas la possibilité (qui relèverait alors dun savoir de second degré, dun savoir sur le savoir) mais la nécessité. Cette nécessité est simple à désigner : si satisfaisant quil soit, le savoir ne parvient pas à ségaler à la vérité, quand bien même toute la réflexion se constitue de vouloir le confondre avec elle (quand je réfléchis, je suis forcé de nommer « vérité » la réponse que lon aurait raison de donner aux questions que je pose, et par là dêtre aveugle au paralogisme que cela constitue).
Il ny parvient pas pour une raison très bonne et repérée depuis longtemps : à toute réponse il faut encore accorder ce que les stoïciens nommaient notre « assentiment » cest-à-dire une validation par quoi chacun fait advenir comme vrai ce quil vient dentendre en le cautionnant son autorité de sujet singulier. Aucune preuve nen est donc une par elle-même, surtout si elle en est une (« Prouve ta preuve » disaient-ils) de même aucune excuse, avons-nous appris. Impossible dès lors dattribuer une autorité au savoir lui-même, qui naccède au contraire à sa légitimité quà la recevoir du sujet, quant à ce quil sautorise de son autorité de sujet pour valider le discours et en faire un savoir quon retiendra. Il faut être un menteur pour en rester au seul savoir, comme le montrent les exemples du scientisme, de lintégrisme religieux, du conformisme social, mais aussi de lhistoricisme ou du relativisme et de bien dautres figures encore où lon veut croire en une autorité de savoir qui simposerait delle-même, « oubliant » que lautorité est constitutivement suspendue à la décision personnelle quon prend de la reconnaître. Car une autorité que nul ne reconnaît nen est absolument pas une, à commencer par celle du savoir dont pourtant nimporte qui (donc aussi chacun) ne cesse de sautoriser. Cela ne signifie pas que la reconnaissance soit arbitraire au contraire, puisque la notion de larbitraire est aussi bien celle de lirresponsabilité mais cela signifie quelle est toujours une responsabilité quon prend librement et que cest seulement par cette liberté quon pourra parler dautorité.
Affirmer la suffisance subjective dun savoir, cest montrer quon a seulement opté pour la violence et le mensonge et quon érige linhumain en principe de vie cest-à-dire de mort comme le font les totalitaires et les fanatiques de toutes obédiences. La notion de linhumain est lenvers de celle dune « vérité » dernière quon possèderait ou dont on aurait eu la révélation, conviction de sauvage parce quelle est comme telle un engagement envers et contre tout, sans égard pour rien ni personne et notamment pour soi-même. Elle ne renvoie pas seulement au mensonge subjectif quon vient dindiquer (croire quil y a des autorités en soi et donc des vérités ultimes auxquelles il faut absolument se soumettre) mais encore à un mensonge objectif à propos du discours quon suppose vrai dans labsolu, parce que sa qualification comme tel consiste à dénier que le dernier mot en soit toujours manquant quand cest précisément au lieu de ce manque quun sujet est sujet. Il y a là une nécessité de structure, très banale et pourtant décisive : comme constitué de sa pure différence avec les autres mots de la langue, le tout dernier mot est en lui-même appel au mot suivant qui dès lors manque, rendant par principe impossible la clôture dun signifié dont il est désormais impossible de faire une vérité dernière. Il ny a ainsi pas d« humanité » parce que le discours qui dirait en quoi elle consiste ne justifierait jamais que nous ayons pour existence de lexemplifier.
Il est impossible à chacun dêtre ce que le savoir dit, même à bon droit, quil est : un sujet. Cest notre faute originelle, notre exil à la vie, au savoir et à nous-mêmes et aussi limpossibilité définitive quils redeviennent jamais notre élément. La responsabilité non plus ne lest pas, qui vaut pour dautres instances que lhumain dont elle nest pas laffaire mais au contraire la nature et par conséquent linnocence. Car cest de navoir même pas lexcuse dêtre innocent de sa responsabilité quon est humain, si nous sommes toujours coupables de ne pas lêtre.
[1]
Appuyé sur la notion
freudienne de surdétermination quon appliquerait aux assujettissements, on pourrait
produire le fantasme dun sujet « libre » au sens où il prendrait
forcément de lui-même la responsabilité dêtre singulier quand les différents
savoirs dont il est fait avèreraient leur caractère incompatible ou contradictoire. Il
faut dénoncer la naïveté dune telle illusion qui prétendrait retrouver le sujet
dans le déterminisme même, comme son effet le plus paradoxal. Car la pluralité et donc
la fréquente incompatibilité des ordres de signification nouvre dabord un
espace dindétermination quà la condition quon ait projeté sur le
sujet de linconscient lunicité et la formalité du sujet de la
réflexion ; de sorte que cest au nom du sujet transcendantal quon
reconnaîtrait la réalité des procès dassujettissement qui sont pourtant
limpossibilité de principe du transcendantal en général ! Largument
consistant à dire que, pris entre des exigences contradictoires, ce « sujet »
aurait bien été forcé de se déterminer lui-même et par conséquent serait
originellement libre des assujettissements dont on admet par ailleurs quil est le
produit, est une suite de paralogismes, dont le premier est dimaginer quon
puisse être « pris » entre des nécessités dont on est constitué (pour être pris entre de
telles nécessités, comme dans lexemple du cas de conscience, il faut exister en
propre et donc être extérieur à lune comme à lautre). Et puis on suppose
que la résultante, si lon peut dire, de ces nécessités incompatibles entre elles,
est dune force exactement égale à zéro, faute de quoi le sujet aurait pour
réalité le dessin inédit que les « processus primaires » ne manqueraient
pas de donner à partir delle. Comme cette égalité exacte est infiniment
improbable, largument lest aussi. Ensuite il définit le sujet par la
« spontanéité » du choix quil ferait de lui-même dans le no
mans land ouvert par cette improbable résultante. Or sil y a bien une notion
magique, cest celle de « spontanéité », surtout si on veut
lemployer en un lieu de signification neutralisée. Dailleurs, à dire cela on
confondrait liberté et indétermination, comme sil suffisait de ne plus être
absolument tel sujet relatif pour être un sujet absolu et par là capable le se
déterminer aussi gratuitement et absolument que le Dieu incompréhensible de Descartes.
Enfin une telle hypothèse oublierait que prendre une responsabilité est un acte positif
dont il faut encore penser la détermination en
termes de responsabilité : un sujet ne prend la
responsabilité dêtre sujet que dans une certaine compréhension de ce que
cest quêtre sujet (par exemple un sujet de droit prend une responsabilité
juridique, etc.) dont il ne peut par principe être lorigine mais dont il doit avoir
toujours déjà pris la responsabilité
quelle soit valable autrement dit pour quelle fasse autorité à ses yeux.
Cest la question de cette responsabilité de ce qui fait autorité sur soi qui est
la question du sujet pas celle de la neutralisation réciproque des déterminismes
quil subit.
[2] De sorte quil revient au même de nier la réalité du mal et dôter à chacun la responsabilité de sa propre existence : cest mépriser les hommes, souvent bien sûr avec les meilleures intentions, que de nier la réalité du mal, puisquelle nest pas du tout le fait que nous soyons mauvais (lhomme est fait dun bois tordu : cest un fait comme cest un autre fait quil pleut ce matin) mais au contraire pourrait-on presque dire que nous prenions la responsabilité dêtre mauvais.
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