Etude sur la
responsabilité humaine
Il ne suffit pas dêtre soi pour être soi, puisquon nest soi quà être sujet de soi. Il ne suffit pas non plus dêtre humain pour être humain, puisquon peut lêtre de manière inhumaine. On vit, cest une chose ; on est sujet de sa vie, cen est une autre car sa vie, on peut la vouloir, y être indifférent, ou la refuser, et aussi la gaspiller, loublier, la détruire, la sauver, la donner. Et pourtant cela ne fait quun. Dès lors la question de la responsabilité nest-elle pas simplement celle dêtre sujet de ce qui peut nous être imputé, mais celle dêtre sujet pour cette éventualité même, en reprise du sujet quil fallait déjà être pour que cette nécessité pût nous concerner aussi bien que ne pas nous concerner. Cest dire quon nest soi quà être chargé dune responsabilité première qui est celle dêtre soi et dêtre humain, et dont chacun se constitue dès lors davoir à être le sujet : lexistence propre nest pas notre nature mais notre affaire, par là seulement humaine. Est humain en effet ce sujet pour qui être sujet est non pas sa nature ou sa condition mais sa responsabilité, dont par là même il fera son humanité celui qui sera en somme non pas sujet, mais sujet dêtre sujet. Ce nest dès lors pas la responsabilité qui définit lhumain, puisquon peut imaginer des responsabilités non humaines pour des sujets qui ne le seraient pas non plus (Dieu lEtat ou la nature[1], mais aussi lhumanité en général et toutes sortes de personnes morales et dentités juridiques dont on peut en effet concevoir quelles soient louées ou blâmées), mais cest la responsabilité insubstituable et dès lors singulière dêtre responsable. La responsabilité des choses quon aura faites ou quon naura pas faites en sera seulement dérivée. De ce point de vue la responsabilité nest pas ce quon peut attribuer au sujet pour dire quil est humain, quelque chose qui lexprimerait en tant quhumain, mais ce quon doit lui imputer ce dont on doit encore reconnaître quil est responsable. Il faudrait faire de lhumanité une classification zoologique pour quon pût être innocent dêtre humain. La question de la responsabilité est celle de cette impossibilité.
I. La responsabilité dêtre responsable
Un sujet nest humain quà prendre et non pas à avoir la responsabilité dêtre sujet et par conséquent la question de lhumain nest pas une fois pour toutes celle dune nature commune mais à chaque fois celle dun moment singulier. Cela signifie quil ne faut pas confondre le sujet métaphysique de lattribution et le sujet éthique de limputation : la question est de reconnaître une causalité dans un cas, mais elle est reconnaître une autorité dans lautre. Ce dont on a à répondre, en effet, cest ce quon autorise. Pointons la disjonction entre autoriser et causer en disant quil peut à la limite être légitime dimputer à quelquun quelque chose qui a lieu plusieurs millénaires après sa mort (par exemple Nietzsche et Heidegger imputent à Platon le nihilisme contemporain). On nest pas responsable de ce dont on est la cause, puisque la nécessité est une sorte dinnocence (le nuage est-il responsable de la pluie ?) : on est responsable de ce dont on a pris la responsabilité ce qui sappelle proprement autoriser. Nous accordons volontiers quen fait, cela revient souvent au même (mais pas toujours : le commanditaire qui na rien fait est plus responsable encore que lexécutant qui sest sali les mains), autrement dit quon peut imputer à quelquun une réalité dont par ailleurs il est la cause. Mais la notion est bien différente, comme linnocence dune cause est différente de la responsabilité dune autorité comme le sujet de la métaphysique quil faudra nécessairement supposer à des actions est différent du sujet de léthique auquel on prendra la responsabilité de les reprocher.
Précisons. Le sujet de lattribution, cest la substance. En effet, rendre compte dune chose, cest supposer autre chose qui « se tienne en dessous » et qui ait pour être propre la nécessité de la première chose. Conformément à létymologie, le sujet quon dira de lattribution est donc ce quon suppose aux attributs et en cette supposition on peut saisir le noyau essentiel de la métaphysique. Mais le sujet de limputation ? On vient de le dire : il ne cause pas (ou alors seulement par ailleurs, cest-à-dire en tant quon linscrit dans un repérage métaphysique). Non : il autorise. Quest-ce que lautorité ? Ceci : la responsabilité de la responsabilité. Quest-ce quautoriser ? Pour lobjet, cest linstaller dans une légitimité qui soit la sienne propre ; et pour soi, cest fonctionner comme autorité. La substance soppose donc à lautorité comme la métaphysique soppose à léthique. Et le sujet de lattribution, il soppose à quoi ? Pour répondre, cest-à-dire pour désigner le sujet de lautorité, il suffit de regarder le mot : lautorité, cest le fait dêtre auteur, et rien dautre. Là où est lautorité est lauteur en tant quauteur (qui nest pas forcément individuel : il peut sagir du peuple, quand on sinterroge sur lautorité de la loi). Le responsable dune action, quand on la lui impute (responsabilité) au lieu de la lui attribuer (innocence), on dit quil en est lauteur. On est forcément lauteur dune infraction, par exemple. Lattribution (métaphysique) soppose donc à limputation (éthique) comme le sujet substantiel soppose à lauteur. On est le sujet de ses actions, mais on est lauteur de ses actes : ceux-ci renvoient à une prise de responsabilité mais celles-là à une expression. Dans le premier cas, il sagit dune décision qui soit dabord celle dêtre responsable, dans le second dune nécessité identique à son propre fait (il se trouve quon est ceci et que la conséquence ou la manifestation en est cela). Parce quelle est celle dêtre sujet, la question de lhumain est celle dêtre auteur.
Contrairement au sujet qui est toujours déjà là, puisque cest le même de le reconnaître et de le supposer, lauteur manque. Cest dabord de manquer quil fait autorité : serait-il là quon aurait seulement affaire à une réalité de fait, un stupide et trivial « cest ainsi » dont on ne voit pas en quoi il pourrait autoriser ou interdire quoi que ce soit[2]. Pour le dire banalement, lautorité tient à ce quon vient de loin, de toujours plus loin (par exemple on ne pense lautorité de la loi quà dabord reconnaître limpossibilité de jamais identifier le peuple à la population autrement dit quà y apercevoir ce quon pourrait nommer « labsent de toute politique »[3]). Si donc la question de la responsabilité est celle de la responsabilité quon prend dêtre responsable, on ne peut la considérer comme un fait, même métaphysique, parce que cela impliquerait quon soit innocent et non pas responsable dêtre responsable, que la responsabilité ne vienne pas du fond infini de la responsabilité : elle nautoriserait rien et ne serait par conséquent responsabilité de rien, notamment pas delle-même.
Il revient donc exactement au même daffirmer et de nier la responsabilité : là parce quon la ramène à son propre fait en contradiction avec sa notion qui est celle de faire autorité, ici parce quon en reste à au fait universel, inerte et stupide, de lexistence en général dont elle aurait été un moment illusoire. Entre la pire culpabilité dêtre coupable et la plus originelle innocence dêtre innocent, il y aurait ainsi une dernière identité de signification : la même insignifiance de tout à tout. La réflexion entérine dailleurs ce jugement : à plus ou moins brève échéance tout est finalement ramené à la même indifférence de loubli, en ce sens quil reviendra exactement au même davoir été innocent ou davoir été coupable, davoir été victime ou davoir été bourreau, davoir été ou de navoir pas été.
Eh bien, cest
précisément contre cette nécessité par ailleurs irrécusable que la notion de
responsabilité a son sens : non seulement on nest responsable quà la
condition que personne ne réponde pour nous de ce quon a fait et de ce quon
na pas fait, mais encore on ne lest quà la condition que rien (aucun « cest ainsi »,
aucune lucidité métaphysique de léquivalence de tout à tout ou de tout à rien)
ne vienne parer à limpossibilité de la
substitution que signifie lidée dêtre personnellement
responsable. Le sujet de limputation résiste par son impossibilité au sujet de
lattribution enfermé dans sa nécessité et cest cette résistance,
quand elle est imputée, quon appelle responsabilité : un sujet humain, qui est déjà sujet (de lattribution), a pour
affaire dêtre sujet, et cest en cela
quil est un sujet. Il se tient très exactement là où reste en question comme sujet alors quil est déjà un sujet,
cest-à-dire là où il ne diffère pas de la question
quil est pour lui-même, et qui est celle dêtre sujet quelles que soient par
ailleurs les réponses quon lui ait apportées.
Dire quil ne suffit pas dêtre humain pour être humain,
revient ainsi à rappeler quil ny a dexistence subjective quen
surplus dun savoir qui ramènerait toute existence à lirresponsabilité
métaphysique dun dernier « cest ainsi » : on nest
humainement sujet que là où ça ne compte pas
que le savoir soit satisfaisant quil sagisse du savoir de la
responsabilité comme structure métaphysique ultime ou de la déconstruction de la
responsabilité comme illusion psychologique et sociale. Linsistance de la question dêtre sujet contre une réponse quon peut
imaginer légitime à la question de ce que
cest quêtre un sujet est par conséquent la responsabilité même, par
opposition à lidée éventuellement juste quon peut en produire. Ainsi la
responsabilité nest pas plus leffectuation de lidée de la
responsabilité quêtre sujet ne consiste à être un sujet. Et cest à se faire le sujet de
cette insistance dêtre sujet contre le fait irrécusable dêtre un sujet, et donc aussi contre le savoir
dont cette reconnaissance est leffectuation, quon prend (ou quon abandonne) la responsabilité dêtre sujet ;
on le fait toujours contre
linnocence dêtre un sujet.
Telle quelle se formule dans lopposition réelle de léthique au métaphysique, la question
que chacun reste pour soi fait de léthique
lordre ouvert par linsistance de
cette question aux réponses quon peut y apporter . Cette insistance est, en
tant que souffrance dêtre en question comme sujet là où il devrait être normal
dêtre un sujet, sa responsabilité insubstituable et donc linouï de son
humanité dès lors quelle est la souffrance dont il porte déjà et encore la responsabilité, celle
dêtre sujet.
Lhumain ne se joue donc pas dans la simple position de la
question dêtre sujet mais dans ce paradoxe que, pour insister dans son
irréductibilité à toute réponse, cette question devait déjà être la nôtre pour quelle puisse le
devenir : la responsabilité quon prend est une responsabilité quon
avère. Seul un sujet a à être sujet, avérant ainsi quil était un sujet
et que de cela, il était sujet. Cest pourquoi la responsabilité est aussi bien
prospective que rétrospective, aussi bien une garantie quune caution à
chaque fois dêtre sujet. Ne peut en effet souffrir dêtre sujet que celui qui
était déjà sujet pour que cette inquiétude
(quil ne suffit pas dêtre un sujet pour être sujet) fût la sienne. Limpossibilité soufferte
dêtre un sujet est le réel de la responsabilité dêtre sujet et il ny a de
responsabilité que dans limpossibilité dune substitution dont
limpersonnalité ou lanonymat serait la limite de sorte que cest
à souffrir de sa propre faute
limpossibilité dêtre un sujet
que la question dêtre sujet est bien celle dont il sagit dêtre sujet. Ainsi sommes-nous faits dune responsabilité dont on ne peut pas plus être innocent que
contemporain, puisquon nest responsable quà être dabord responsable de la question insistante
de la responsabilité, et par conséquent de sa propre souffrance en tant quon en
est irréductiblement le sujet. Car ma souffrance est non pas ma situation objective et
déplorable de victime mais déjà, encore et toujours mon affaire : celle dont jétais, je
suis et je serai le sujet. Cela signifie que jen suis responsable à la fois au sens
où cest dêtre sujet que je souffre, et au sens où elle sera ce que
jen ferai : une excuse pour me plaindre et démissionner en renvoyant aux
autres (la nature, la vie, les parents, la société, Dieu, etc.) ma responsabilité
dêtre sujet, ou au contraire le noyau vide et inhumain de la réponse inutile que
japporterai à ma propre question.
La question de la responsabilité dêtre sujet est notre question, et son insistance contre toutes les
réponses par lesquelles nous essayons dy parer est, comme souffrance dont on ait encore à prendre la responsabilité, le réel de notre responsabilité. On ne peut donc pas dire que
lhumanité dans son caractère problématique serait en quelque sorte un effet
existentiel de lexclusivité (elle-même métaphysique) de léthique et du
métaphysique, parce que la notion de lhumanité, dès lors quon lentend
non pas comme responsabilité simple mais comme responsabilité dêtre responsable,
ne diffère pas de la prise de responsabilité
de cette incompatibilité, par là même subjectivée depuis toujours. Chacun est sujet en
lui de linsistance de léthique contre le métaphysique, cest-à-dire
dune souffrance que par ailleurs il méconnaît forcément, puisquil la subit.
Cest précisément la notion de lhumain que lexclusivité de
léthique au métaphysique nous soit imputable
au sens où cest la responsabilité de chacun den être réellement sujet, et quelle ne soit pas attribuable à une nature impersonnelle des choses
ou à des nécessités idéales dont nous serions à chaque fois la conséquence anonyme.
Si chacun était simplement un sujet, cest-à-dire une effectuation de la réponse supposée satisfaisante à la question générale de ce que cest quêtre sujet, il aurait sa responsabilité pour nature et serait donc innocent dêtre responsable (cest-à-dire quil ne serait tout simplement pas responsable). La responsabilité, en tant quelle est dabord celle dêtre responsable, doit donc sentendre en acte, selon une rupture à lencontre du savoir, quil ne sagit par ailleurs évidemment pas de contester cest-à-dire de remplacer par un savoir différent ou plus complet. La question du sujet est par conséquent celle de cette rupture qui nest pas une récusation. Donnons une formule : le savoir est là, y compris le savoir de lincomplétude du savoir et donc celui de la responsabilité comme effet de structure, mais cela ne compte pas. Le moment du sujet nest pas le moment du non savoir, parce quil ne serait alors sujet de rien de concret et quon nest pas sujet nimporte comment, mais cest le moment où le savoir ne compte pas. Là où le savoir ne compte pas est le lieu propre de lhumain, car cest là quon est au pied de son propre mur : le mur dêtre sujet dune responsabilité imputable et non pas attribuable. Sil y a un moment propre de limputation dêtre sujet, un moment où il sagisse pour chacun den prendre et non pas den avoir la responsabilité, alors il est en propre le moment singulier de lhumain.
Nous sommes des sujets, mais être sujet est notre affaire. Une
« affaire », cela signifie ou bien une promesse, ou bien un encombrement.
Chacun, parce que la responsabilité ne diffère pas de limpossibilité de la
substitution, est la promesse singulière dune réponse inouïe à la question
dêtre sujet ; mais chacun, parce que les réponses dont tout le monde
reconnaît la légitimité continuent de valoir dans sa réflexion, est par là même
encombré dune existence qui le singularise de manière aberrante. On vient de le
dire : il y a un réel de la responsabilité qui est la résistance de la question
singulière au savoir commun cest-à-dire qui est une souffrance. On le voit très
bien de ce lexigence dêtre sujet (léthique) ne corresponde absolument
pas à lexigence dêtre nimporte quel sujet, ni en fait (questions des
normes : nul nest parfaitement ce quil convient quil soit), ni en
droit (question des lois : nul nest entièrement ce quil a le devoir
dêtre). Dun côté léthique, de lautre côté la vie et la
morale, et cest pourquoi « ça ne va pas » dêtre sujet : la
responsabilité dêtre sujet soppose à celle dêtre normal ou vertueux
comme limpossibilité que le savoir compte
(être sujet) soppose à la nécessité
quil compte (être un sujet). Cette nécessité en acte est ou bien la vie
impersonnelle comme effectuation des normes, ou bien la morale elle aussi impersonnelle
comme effectuation des lois. Léthique nest pas normale et ne pas céder sur
la singularité de sa propre question nest pas une vertu. La question de la
responsabilité dêtre responsable nest jamais celle davoir raison de
lêtre, ni de lêtre comme il faut.
Dès lors chacun répondra ou
pas de lui-même en répondant ou pas de
lirréductibilité de léthique (être sujet de la souffrance dêtre
sujet) au métaphysique (être un sujet) : ou
bien il assumera que la responsabilité est identique à limpossibilité de la
substitution et quon nest dès lors sujet quà nêtre pas
nimporte quel sujet, ou bien sen tiendra aux savoirs que leur communauté
suffit à rendre légitimes et quil sagira à chaque circonstance
dexemplifier aussi normalement que possible. Le premier terme de lalternative
est que le savoir compte, le second quil ne compte pas. Et comme il ny a de
responsabilité que dans la possibilité quelle ne soit pas assumée (une
responsabilité automatiquement assumée nest rien dautre quune
irresponsabilité), il faut dire que cest cette alternative qui, comme
responsabilité en acte, constitue le moment
originel de lhumain : celui où la question dêtre sujet devient pour
chacun une affaire. Le moment irréductible de
lhumain nest pas celui de la responsabilité qui est lun des termes de
lalternative, mais celui de cette alternative
même : prendre la responsabilité dêtre
responsable cest-à-dire subjectiver que le savoir ne compte pas ; ou celle
dêtre irresponsable cest-à-dire subjectiver quil compte
même si pour nous cest
contradictoire, puisque cest encore et toujours dune responsabilité à
prendre contre tout savoir quil
sagit là. En acceptant une réponse forcément commune à la question forcément
singulière quon est pour soi, on aura pris le parti de linnocence contre la
responsabilité et on laura bien sûr fait avec les meilleures raisons,
puisque la trahison de soi consiste précisément à donner au savoir lautorité,
cest-à-dire la responsabilité de notre responsabilité.
La responsabilité étant son premier objet, il appartient au sujet dêtre avant tout responsable dêtre sujet. Cest le même de reconnaître cette notion et de refuser quêtre sujet soit la nature ou la condition du sujet, pour y apercevoir son « affaire » : on laperçoit, lui, au pied de son propre mur qui est celui dêtre lauteur cest-à-dire le responsable de la responsabilité qui est la sienne. Auteur en effet il sera ou bien dêtre le sujet insubstituable de limputation (on nest sujet quà nêtre pas nimporte quel sujet), ou bien dêtre le sujet indéfiniment substituable de lattribution celui quon approuvera toujours et auquel on déniera par là même toute « autorité » parce quon aura raison de reconnaître les meilleures raisons au principe de son agir et même de son exister : en lui, cest le savoir qui sera avéré comme responsable de sa responsabilité cest-à-dire comme « auteur » du fait quil soit un sujet. La métaphysique est lordre de cette désinvolture, et cest en ce sens cest-à-dire dans la même définition de lautorité comme responsabilité de la responsabilité, quelle soppose à léthique comme la nécessité que le savoir compte soppose à limpossibilité quil compte.
Quand nous
réfléchissons la notion de responsabilité, nous apercevons ainsi quelle porte
dabord sur elle-même et par conséquent quelle a pour réalité
lalternative de la responsabilité et de la désinvolture dêtre responsable.
Le savoir ne compte pas dans le premier cas et occupe la place du responsable de la
responsabilité, de sorte quon est toujours excusé de tout et de nimporte
quoi par les raisons dont la légitimité fait à chaque fois de nous un sujet dès lors délivré de laffaire dêtre sujet. Et certes, si une raison est valable, elle vaut pour nimporte
qui et réclame donc ce statut à qui la reconnaît, le délivrant par là même de
laffaire dêtre sujet : il
peut à bon droit être un sujet. Quel sujet ? Nimporte lequel : celui que
quiconque eût été sil se fût trouvé à la même place.. Ce côté est celui du
salut, à nommer ainsi laccomplissement subjectif des meilleures raisons ou, si
lon préfère, la nécessité que toutes les raisons
davoir raison sy trouvent a priori ou a posteriori, même les plus paradoxales.
De lautre côté, rien et notamment aucune raison
de prendre la responsabilité dêtre sujet (cest-à-dire aucune raison qui
serait responsable, en tant que valable, de cette prise de responsabilité qui nen
serait donc pas une). Toute lénigme de la responsabilité tient dans cette
dissymétrie.
II. La vérité du sujet est dans lobjet
Il se
trouve quil pleut ce matin. Cest bien moi qui constate cette réalité et
lon pourrait sûrement dire que je suis responsable de le faire (certes
jaurais pu continuer à dormir et ne mapercevoir de rien, ou maintenir fermés
les volets de la maison pour ne rien voir du monde). Mais est-ce vraiment une
responsabilité, dès lors quelle porte sur une réalité qui mest
parfaitement étrangère (il pleut : je ny suis pour rien), quelle
consiste en un acte que je ne saurais ni vouloir ni refuser (comment pourrais-je ne pas
constater que de leau tombe du ciel et que le sol est mouillé, dès lors que je ne
suis ni sourd ni aveugle ?), et surtout que jen suis le sujet parfaitement
interchangeable et indifférent (quiconque regarderait par la fenêtre en ce moment serait
bien forcé de constater quil pleut) ? Non seulement il serait absurde de
mimputer la pluie de ce matin, mais il serait presque aussi absurde de
mimputer sa constatation : il est exact de
dire que cest moi qui constate, mais cette responsabilité qui est incontestablement
la mienne nen est pas vraiment une. De
fait, je peux madresser ainsi à toute personne et lui dire : « regardez
vous-même et vous constaterez aussi quil
pleut ». Moi ou nimporte qui, quand il sagit de la pluie, cest
donc pareil. Comment parler dimputation, alors ? Car enfin, la notion
dimputation est avant tout celle de limpossibilité de la substitution... En
irait-il autrement avec un autre objet ? Faut-il un objet particulier pour quon
puisse vraiment parler dune responsabilité quon prendrait et pas simplement dune
responsabilité (paradigmatiquement : celle dêtre un quelconque locuteur)
quon assumerait ? Bref, y a-t-il des
objets dont la reconnaissance impose quon soit sujet, par opposition à ceux qui,
comme la pluie de ce matin, imposent seulement quon soit un sujet ?
Lexemple de la pluie montre quon ne prend pas la responsabilité dêtre responsable à propos de nimporte quoi, parce que cela récuse limpossibilité de la substitution qui est le premier principe de la responsabilité comme responsabilité dêtre responsable. Refuser de séparer la question du sujet de celle de limputation, parce que cest poser quon nest sujet quà ne pas être nimporte quel sujet, revient donc à ne reconnaître la responsabilité dêtre responsable quà propos de certains objets. On ne sait pas encore lesquels, mais on peut dire quils doivent être distingués des autres (« pas nimporte quoi ») parce que la question de la responsabilité quils suscitent est expressément celle de limpossibilité de la substitution (« pas nimporte qui »). Sil est vrai que la question nest pas celle dassumer une responsabilité quon aurait pour nature mais celle de prendre une responsabilité quon a dès lors pour affaire, on se trouve ainsi contraint de devoir distinguer entre les réalités mondaines du type de la pluie pour lesquelles la responsabilité humaine est indifférente dune manière quon pourrait dire transcendantale (que jen réponde ou que je nen réponde pas, pour la pluie et dailleurs pour moi également, cest exactement la même chose), et dautres réalités quon prendrait singulièrement la responsabilité dadmettre comme institutrices de notre responsabilité et dont on recevrait ainsi dêtre responsable de sa propre responsabilité. En somme, ces réalités qui seraient seules à même de susciter une responsabilité dêtre responsable (ce quon appellera pour chacun « être mis au pied de son propre mur ») doivent être conçues à partir de limpossibilité éthique singulière dêtre ce sujet indifférent de la réflexion quon est forcément par ailleurs.
Le sujet indifférent,
en chacun, cest le sujet du savoir : celui pour lequel valent les raisons qui
vaudraient pour nimporte qui, autrement dit le sujet qui a toujours déjà fait du
savoir le responsable de sa responsabilité (on dit quil sen autorise). Sil y a des réalités telles
quon se trouve mis par elles au pied de son propre mur dêtre sujet, autrement
dit sommé de sautoriser de soi, elles
devront donc avérer cette particularité étonnantes quen ce qui les concerne le
savoir ne compte pas. En quoi elles sont inaccessibles au sujet métaphysique, celui du
savoir, que nous sommes tous forcément dès lors que nous adoptons la position réflexive
qui consiste à penser ce que nimporte qui aurait raison de penser. Impossible par
conséquent darguer de la particularité de ces choses pour justifier,
cest-à-dire excuser depuis lautorité de ce savoir, quon les
reconnaisse. De telles réalités, on est donc sans excuse de les reconnaître : hors
de toute raison de les préférer à dautres, il faut décider. On peut alors
convenir de les nommer « décisives ». Lappellation nest pas
métaphysique : quelle le soit, autrement dit que le caractère décisif puisse
être objectivement repéré et donc universellement attesté, et il renverrait à ce
sujet universel de la réflexion (« nimporte qui ») dont cest
précisément la responsabilité (comme responsabilité dêtre responsable) de
montrer la non-vérité. Il ny a en effet dautorité quà ce
quelle ne soit pas celle de nimporte qui, puisque
lautorité est responsabilité de la responsabilité, et que le tout premier trait
de celle-ci est limpossibilité de la substitution. Pour quon puisse parler de
responsabilité dêtre responsable, et donc de responsabilité tout court, il est
dès lors nécessaire que ce caractère décisif soit lui-même problématique : loin
quil la constate ou quil la déduise, il faut quun sujet en fasse sa
propre « affaire », quil en prenne la responsabilité et que pourtant cela ne soit aucunement arbitraire puisque
la notion de larbitraire est expressément celle de lirresponsabilité. Ce
paradoxe quil faudra résoudre, on a compris quil est celui de laspect
objectif de la responsabilité ou, si lon préfère, de lautorité
(« être décisif », cest bien faire autorité), laquelle nest
telle quen extériorité à toute raison justifiant quelle le soit. Ce qui
revient à dire que si lon a des raisons de sautoriser de soi, eh bien,
cest de ces raisons quon se sera autorisé, et nullement de soi.
Rien natteste dans le décisif quil le soit, et par conséquent on ne peut le reconnaître quà prendre sur soi quil le soit, cest-à-dire quà en décider ; mais dun autre côté lidée de décision arbitraire est contradictoire puisque par « décision » cest le moment de la prise de responsabilité quon désigne. Cest en ce sens que la notion du décisif est énigmatique, pour linstant. Il y a pourtant du décisif, parce quautrement la responsabilité dêtre responsable ne serait finalement responsabilité de rien et donc pas responsabilité du tout. Chacun serait un sujet doté dune responsabilité concernant ce qui peut lui être attribué (paradigmatiquement : des actions, bonnes ou mauvaises), mais il nen serait pas sujet et la question dune imputation insubstituable ne se poserait donc pas (il y aurait des actions, mais jamais dactes). On ne fera donc pas léconomie de cette exigence, et on ne cèdera pas sur cette inférence : quil y ait de lhumain atteste de la réalité du décisif, si cest bien dêtre sujet dêtre sujet, et non pas dêtre un sujet, quon est humain (ou quon refuse de lêtre). Et lon maintiendra par conséquent la question de se demander de quels objets il nous appartient constitutivement (si tout sujet est dabord sujet dêtre sujet) de prendre librement la responsabilité
Parce que limpossibilité de la substitution concerne une responsabilité quil sagit de prendre et non pas une responsabilité quil sagit dassumer, elle doit être pensée en termes dévénement et non pas de statut. Quelque chose a dû se passer pour que, la réflexion qui les confondait avec les réalités ordinaires ne valant plus ou nétant plus possible, il ait fallu au sujet qui (nétait dès lors plus un sujet cest-à-dire un étant ayant la « subjectité » pour nature ontologique ou métaphysique) quil prenne personnellement la responsabilité dêtre sujet. Cet événement où il sagira (ou pas) dadvenir comme sujet là où il ny avait que la neutralité des savoirs et des places, forcément, il faut le concevoir comme une rencontre.
On ne confond pas la
rencontre et lexpérience, bien quil leur appartienne en commun dêtre
une épreuve : dans lexpérience lobjet est assurément éprouvé mais
cest uniquement le savoir qui compte (après lexpérience, on note le
résultat et on jette tout ce qui a permis de lobtenir), alors que dans la rencontre
cest ce qui est rencontré qui compte, en tant quil laisse sa marque
singulière dans celui qui a rencontré, et surtout en tant que cette marque laissée
devient originellement constitutive de sa
singularité personnelle. Pour quon puisse parler de rencontre et non pas
dexpérience, il faut quon soit, depuis
la marque laissée, celui quon avait à être depuis toujours et quon na
pourtant la possibilité dêtre que depuis cet événement qui vaut dès lors comme
origine personnelle (doù le sentiment que donne toujours la rencontre
quelle est de nature destinale : puisquon est actuellement celui
quelle nous a donné dêtre, elle semble navoir pas pu ne pas avoir
lieu). Une rencontre donne le sentiment quon accède à sa vraie condition de sujet,
en somme, cest-à-dire de sujet insubstituable pour son être de sujet.
Exemple : celle que Kant a faite de la pensée de Hume. Ayant
ainsi été décidé à être sujet par ce
quil a pris la responsabilité davérer comme décisif, le sujet fait de son
objet (le rencontré, par opposition à lexpérimenté) le lieu de sa liberté, cest-à-dire de la
distinction entre être un sujet et être sujet dont la responsabilité est proprement
faite. Cest par exemple dans la lecture de Hume et pas ailleurs[4], et donc comme marqué par cette lecture, que Kant est devenu
lauteur que nous connaissons[5].
Disons lessentiel : lobjet est le lieu
de la liberté du sujet désormais insubstituable, la marque est le réel de cette liberté.
La question de lhumain, dès lors quelle nest pas
celle de la responsabilité mais celle de la responsabilité dêtre responsable,
nest donc la question du sujet quà être originellement celle de
lobjet. Un objet dont on ait, constitutivement
pour soi, à prendre la responsabilité, cest forcément un objet dont, à lencontre de tout autre
objet, le savoir nest pas la vérité. Un objet quelconque a pour vérité le
savoir quon en a. Par conséquent, sil y a du décisif, il sera fait de leur
disjonction : cest précisément là où le savoir quon en a ne comptera pas
quil faudra prendre une responsabilité qui
dès lors sera celle de la vérité de cet objet, par là même avéré dans sa
distinction.
Les réalités « décisives », dont la notion est par conséquent lenvers de celle de lhumain et dont la rencontre doit être pensée comme le moment singulier dêtre humain, se donnent à reconnaître dans une distinction qui ne leur appartient pas objectivement (et qui nous excuserait de les distinguer), mais quon prend la responsabilité dopérer entre le savoir dont, comme nimporte quoi pour nimporte qui, elles relèvent forcément, et ce quon peut convenir de nommer problématiquement leur « vérité ». Par « vérité », on nentend ici seulement cette corrélation entre limpossibilité que le savoir compte et la nécessité que la reconnaissance soit une responsabilité quon prend. On a ainsi une définition non métaphysique et purement opératoire de la vérité, aussi étrangère à une réalité factuelle à laquelle on se « conformerait » ou quon représenterait « adéquatement », quà un « entendement divin » (éventuellement actualisé comme « cité scientifique » ou « communauté humaine ») qui serait le lieu dassurance pour la vérité dêtre bien la vérité cest-à-dire pour nous le lieu de lirresponsabilité que la vérité soit la vérité. De ce point de vue seulement défini par le refus de céder sur la confusion entre être sujet et être un sujet, on peut donc faire équivaloir « décisif » et « vrai » et dire quil ny a finalement de responsabilité que de la vérité puisquelle est alors ce quon prend la responsabilité de reconnaître dans sa distinction relativement au savoir, cest-à-dire à lencontre des raisons quon aurait de le faire.
Les choses du monde
ont pour vérité le savoir auquel elles peuvent donner lieu, mais si lon nous
accorde que la question du sujet nest pas celle dêtre un sujet (il lest
évidemment mais il a toujours déjà été répondu par le social à la question que cela
aurait constitué), alors on nous accorde quil
y a des réalités dont cest le même de dire quelles ne valent pas pour
nimporte qui ou de dire quelles nont pas pour vérité le savoir auquel
elles peuvent par ailleurs donner lieu. Dès lors faut-il
poser que la responsabilité dêtre sujet se
situe exactement là où le savoir et la vérité sont distingués.
Le
moment forcément singulier de lhumain est celui de cette distinction : prendre la responsabilité de la vérité soppose
à assumer le savoir comme la réalité
décisive (qui nous met au pied du mur dêtre sujet) soppose à lobjet
quelconque (qui nous fait davance assumer dêtre celui que nimporte quel
autre aurait été à la même place), et comme la responsabilité singulière
dêtre responsable soppose à la responsabilité particulière quon est
toujours déjà en train dassumer comme nimporte quel sujet.
III. De la distinction du sujet à celle des sujets
La question du sujet désormais insubstituable est aussi bien celle de la distinction de son objet en tant quelle est origine pour sa propre distinction de sujet, pour limpossibilité proprement éthique dêtre nimporte quel sujet. Et réciproquement : cest le même de sinterroger sur limpossibilité dêtre nimporte quel sujet, et de sinterroger sur la distinction de ce dont on reste marqué de ce quon a pour liberté propre dêtre marqué.
Insistons en effet sur cette corrélation de la marque et de la liberté dêtre sujet, par opposition à la liberté qui définit tautologiquement nimporte quel sujet. Lexemple de Kant atteste dune liberté dont on peut dire quelle est celle dêtre Kant et non pas nimporte quel lecteur et qui est a posteriori identique au refus de céder sur la marque qua laissée en lui la lecture de Hume : elle le distingue du sujet quelconque que labsence de marque nous aurait forcés à dire quil était (un lecteur enrichi par cette lecture). Autrement dit cest exactement là où il est marqué par sa lecture de Hume que Kant est lui-même comme responsable de sa responsabilité : il fallait évidemment être Kant pour reconnaître dans lEnquête sur lentendement humain une nécessité quil faut bien dire singulière, puisquelle allait devenir celle de la Critique de la Raison pure. Quest-ce en effet que cette dernière nécessité, sinon celle, pour Kant, de ne pas céder sur sa responsabilité insubstituable ? On peut dire que ce moment a été sans le savoir celui de la décision du livre quon vient de nommer : le livre que celui qui nétait pas nimporte quel lecteur de Hume était seul à devoir et à pouvoir écrire
« Seul à devoir et seul à pouvoir », telle est la formule de la responsabilité concrète : le dit de la marque.
Admettre quon soit sujet de sa propre responsabilité (la prendre comme a fait Kant par opposition à lassumer comme fait aujourdhui encore nimporte quel lecteur ou spécialiste de Hume), cest donc lui reconnaître une origine (et surtout pas un fondement, dont elle serait alors lexpression innocente) dans une rencontre dont on tienne dêtre librement soi-même, et qui soit dès lors celle de ce qui na pas pour vérité dêtre ce quon sait quil est (en loccurrence une doctrine empiriste susceptible de fournir matière à des exposés scolaires et à des gloses doctorales). Non : lénigme du décisif est quil somme chacun de prendre sa responsabilité sommation quon peut toujours éluder en cédant sur le caractère décisif de ce qui est en cause et donc en assumant une responsabilité qui serait celle de nimporte qui à la même place. Cest que toute rencontre est un « moment de vérité », en tant quon ne rencontre jamais que cet objet dont, sous lappellation de « décisif », il faut faire lagent de lalternative subjective dont chacun est proprement constitué : être sujet de soi par là même inventeur de lhumain (Kant : celui qui décide du légitime et de lillégitime dans lhumain ), ou être un sujet, par là même représentant de lhumain dont la définition nest pas notre affaire[6].
La (prise de) responsabilité concrète est lacte de cette distinction entre luniverselle nécessité dêtre excusé et limpossibilité singulière de lêtre, en tant quil est uniquement approprié à lobjet : comme sujet de la vérité, on nest pas le sujet du savoir quon est forcément par ailleurs, pour cette seule raison que lobjet décisif de la vérité ne peut être commis avec lobjet ordinaire du savoir. Présentons largument en langage moral : le savoir ne respecte pas lobjet dont il est le savoir, puisquil sen prétend la vérité. Par cette présentation on montre la face objective du refus de céder sur la distinction du savoir et de la vérité : cest le même davoir un objet rendant illégitime la prétention du savoir à en être la vérité, et dêtre un sujet qui refuse de céder sur leur distinction.
Opposer la
responsabilité dont on est fait (être un sujet)
à la responsabilité quon prend ainsi
dêtre le garant de lirréductibilité de la vérité au savoir, cest se
distinguer de soi-même se distinguer de ce sujet pour
nimporte quel objet quon est forcément par ailleurs. On peut traduire
lidée de la distinction des objets dans la formule suivante, valant ensuite pour le
sujet : navoir pas sa propre réalité
pour vérité. Si lon veut parler déthique et non plus de vérité, on
dira que cela ne renvoie à aucune prétention particulière du sujet mais uniquement à
limpossibilité, dont il est en quelque sorte fait malgré lui, de tolérer, en
soi-même et chez les autres, que le rencontré soit mis sous lautorité nivelante
de lexcuse universelle de tout à tous quon nomme autorité du savoir telle quelle se
traduit dans le sujet ordinaire pensant quil suffit davoir des raisons de
faire pour avoir le droit de faire, et inversement quil ny a pas à faire là
où il ny a pas (a fortiori là où il ne put pas y avoir) de raisons de faire.
Maintenant, si nous réfléchissons la question, il faut dire que la distinction du sujet à lui-même est forcément distinction du sujet à ses semblables : parce quil y a des sujets qui sautorisent deux-mêmes quand tout le monde sautorise du savoir, lalternative de la vérité et du savoir, cest-à-dire de la responsabilité et de la désinvolture dêtre sujet, devint une distinction entre les sujets. Du point de vue de lobjet, cela revient à différencier ceux qui ont pour affaire des réalités décisives, et les autres dont les affaires ordinaires plus ou moins importantes correspondent toujours aux raisons que nimporte qui aurait eues à la même place de les prendre à son compte.
On pourrait penser que cette opposition est morale parce quelle semble recouvrir celle dêtre désintéressé et dêtre intéressé. Mais ce serait oublier que les raisons morales sont des raisons (du savoir valable pour nimporte qui) et quen conséquence la question de ce qui est décisif (où il sagit non pas dêtre un sujet mais dêtre sujet) est absolument étrangère à toute préoccupation de faire ou de vouloir le bien, dêtre vertueux ou vicieux. Disons-le autrement : la responsabilité dêtre sujet na absolument rien à voir avec celle dêtre un bon sujet laquelle appartient expressément à nimporte qui.
Quand donc la représentation fait de la distinction seulement impliquée dans lidée dêtre sujet une différence entre des sujets, ce ne sera pas pour mettre les bons dun côté et les mauvais de lautre, mais pour opposer ceux qui sont inexcusables à ceux qui sont davance excusés de tout. Il y a ceux qui ont toujours déjà pris la responsabilité que le savoir ne soit pas la vérité, et puis tous les autres qui nont, eux non plus, aucune raison de le faire, et qui ne le font donc pas. Personne na de raison de le faire, mais tout le monde a toutes les raisons de situer dans les raisons la responsabilité de sa responsabilité. Le commun est den rester là. Nest dès lors pas commun celui qui a pour existence de prendre sur soi quon ne confonde pas le décisif et lordinaire autrement dit celui qui prend la responsabilité dêtre sujet, par opposition à celui dont il va de soi quil est un sujet.
Un sujet se définit dêtre libre et cela constitue la condition commune, mais la question quon est pour soi est, comme responsabilité quon prend toujours déjà dêtre sujet, est celle de la liberté dêtre libre. Quand la critique de la réflexion nous apprend quest décisive une réalité dont la vérité ne peut pas être ramenée au savoir quon en peut avoir, cette même critique fait admettre que cest toujours de la vérité dans sa distinction au savoir quon est responsable, et de la vérité dans sa confusion avec le savoir quon est irresponsable. Distinction de soi hors de soi, distinction de ceux qui ont donc la liberté dêtre libre hors de la condition commune dêtre à chaque fois un sujet[7].
Conclusion
Toute la question de la responsabilité à une première décision
philosophique, qui est celle de faire équivaloir « humain » non pas à
« sujet » mais à « sujet dêtre sujet » ou, si lon
préfère une présentation négative, au refus de faire disparaître la question du sujet
dans lhabituelle confusion du savoir
légitime et de la vérité. Justement parce quil suscite la décision, lobjet
que nous disons « décisif » ne constitue pas un fait, même idéal, dont
lexhibition suffirait à emporter ladhésion : un contradicteur
naurait quà prendre au mot notre argument dune vérité de cet objet irréductible au savoir quon en peut obtenir, pour faire
légitimement remarquer quil ne correspond à rien ! (« Les choses sont
exactement ce que nous savons quelles sont, et si ce nest pas le cas
cest simplement que notre savoir est insuffisant. ») Ce quassurément
nous ne réfuterions pas au nom de la responsabilité, puisque telle est la liberté imputable quil sagisse là non
dun fait universel (être un sujet) mais dune prise de responsabilité
singulière (être sujet). Cest que la question nest pas celle de savoir si
quelque chose correspond ou non à ce que nous disons, mais celle de lalternative
entre la liberté commune et la singulière liberté dêtre libre : ou bien le savoir compte et la question toujours commune est celle de
sen autoriser pour être un sujet, ou bien il ne compte pas et la question toujours
singulière est celle dêtre sujet hors de tout savoir. Ou bien on est un sujet
avec tout le monde, ou bien on est sujet sans soi, puisquon est soi-même
forcément comme tout le monde. Telle est finalement
lalternative, née de la disjonction actuelle du savoir et de la vérité dans la
responsabilité quon prend ou quon ne prend pas la responsabilité
davoir reçue.
[1] On vient de citer les exemples de Dieu ou lEtat qui sont susceptibles dêtre loués ou blâmés. Mais (sans quon aie besoin dinvoquer Spinoza pour appuyer largument) lexemple éminent du sujet est la nature, laquelle est sujet en ceci quelle est relève delle-même quand toute chose identifie son être au fait de relever delle : quil y ait en général la nature est proprement un fait naturel (ou surnaturel, ce qui revient au même puisquon mentionnerait ainsi des degrés de naturalité qui relèveraient encore de la nature au sens général). Que la nature soit absolument étrangère à son propre fait alors quelle est tout par définition (elle est même le fait quil y ait tout), fonde lidée dun statut juridique que nous avons la responsabilité non pas de lui accorder mais de lui reconnaître. Il est donc philosophiquement fondé que des avocats de la nature puissent faire valoir ses droits et exiger la condamnation de ceux qui les auraient bafoués. La plupart dentre nous en sont convaincus bien quune présentation aussi radicale puisse les choquer à cause de linévitable anthropocentrisme de la réflexion, car cela revient simplement à dire par exemple que ceux qui saccagent les océans (dégazage des pétroliers, etc.) ne commettent pas seulement une incivilité envers les autres usagers de la mer, auxquels par ailleurs ils portent tort de nombreuses manières, mais quils sont proprement des criminels. Qui ne le voit ?
[2] Cest ainsi quil appartient constitutivement à linterdit quil soit énigmatique dans son origine cest-à-dire quil soit enté sur un principe manquant. Celui-ci serait-il là, comme dans les impératifs de la prudence, quil ny aurait plus quun énoncé de fait déjà ouvert à la contestation, cest-à-dire dont on aurait davance exclu quil soit respecté.
[3] La formule de Mallarmé pointe la souveraineté de la rose existant loin de tout, et donc delle-même, dans cette sorte dautorité définitive quest la beauté.
[4]
On simplifie, évidemment (on pourrait parler de sa lecture de Leibniz, de Rousseau et de
bien dautres auteurs marquants, mais aussi de son éducation piétiste, etc.).
Cest quon nest uniment sujet
que dans la nécessité réflexive, ou alors dans lignorance de qui confondrait
sujet et individu. On peut être « marqué » et donc donné à soi-même comme capable de vérité de
multiples façons, successives et simultanées, parce quêtre sujet nest pas
une condition métaphysiquement assurée (il y aurait le sujet) mais à chaque fois un enjeu de stratégies multiples, dont cest après coup, réflexivement, que nous dirons quelles étaient celles du même sujet dans une multiplicité de
situations. La question du sujet éthique soppose précisément à celle du sujet
métaphysique de ne pas être une question dexpression, comme on devrait le supposer
en retrouvant le même sujet dans une multitude de situations et donc dattitudes qui
seraient alors ses « expressions ». On nest pas par exemple sujet
politique comme on est sujet moral, ni sujet de lexpérience esthétique comme on
lest des échanges économiques, etc. Autant de langages, autant de stratégies et
donc de résultats de ces stratégies pour un même individu.
Cela signifie quon peut être marqué dans tel ordre et parfaitement anonyme
dans tel autre, voire être marqué dans des ordres différents et idéalement
définitivement étrangers les uns aux autres. Cela dit, il reste un réel du sujet
et donc une question qui lui est propre : la souffrance, dont on advient à soi-même de prendre la
responsabilité, de ce quêtre sujet ne corresponde jamais à être un sujet (sous entendu : un sujet normal et
légal de tel ou tel ordre commun). Linsistance de la question dêtre sujet se
fait toujours dans un ordre particulier de soi comme étant un sujet. Pour cette raison, tous les ordres ne
sont pas équivalents et on peut parler dune eidétique de la réponse à la marque du sujet à sa propre question (par
exemple pour Kant il y a un privilège de la philosophie sur la géographie ou même
lastronomie). La multiplicité des ordres de subjectivation nimplique donc en
rien leur équivalence : on est un sujet
en beaucoup dendroits, mais cest seulement là où lon souffre
dêtre sujet quon est en nécessité de sa réponse.
[5]
Lhistoire de la philosophie, comme suite dauteurs,
est entièrement faite de telles rencontres. En fait, cest vrai de toute
lhistoire humaine comme histoire de la culture, puisquil ny a de culture
que là où un auteur est en question quant à être un auteur, autrement dit quant à
avoir pris, en un certain lieu décisif et depuis une certaine marque de rencontre que luvre comme telle avèrera, la
responsabilité den être un. Sa responsabilité sera celle que luvre
soit elle-même et non pas par son auteur (autrement dit :
de sa propre responsabilité) une uvre. En quoi on le nommera donc
« auteur », si lautorité est bien ce que nous avons dit (on voit
quun auteur est tout le contraire dun sujet qui
« sexprime », ainsi quil appartient à nimporte quel sujet
de le faire). Là où il ny a pas d « auteur »,
cest-à-dire de nécessité dinterpréter au sens de marquer une prise de
responsabilité dêtre sujet dans une production de pensée (cest notamment le
sens du terme en psychanalyse et en musique), il ny a tout simplement pas de
culture, même sil y a un grand savoir. La science nest donc pas du tout un élément de la culture sauf
bien sûr si lon décide de prendre ce terme en un sens anthropologique (tout ce qui est humain est culturel, et une
culture est lensemble des caractéristiques dune société), aussi trivial que
le sens sociologique (une personne ignorant tout de la démarche scientifique et de ce que
les sciences enseignent à propos du monde pourrait difficilement être classée comme
« cultivée », puisque cette notion implique alors celle de généralité et
de diversité). Quand on lit des revues scientifiques, on ne se cultive pas : on
sinstruit.
[6] On peut prendre une multitude dexemples dans une multitude de domaines de cette nécessité inhérente à lobjet décisif (sans méconnaître à chaque fois leur caractère partiel, bien entendu) Le Moïse de Saint Pierre aux liens met un certain visiteur devant lalternative dêtre un touriste cultivé, ou dêtre Freud de même (toutes proportions gardées) quune femme morte de froid en 1954 met un certain prêtre devant lalternative dêtre ému comme nimporte qui, ou dêtre labbé Pierre.
[7] A notre connaissance, un seul philosophe a vu cette distinction : Descartes, quand il pense implicitement la générosité comme cette liberté dont la liberté elle-même et comme telle doit dabord relever. Et il lentend clairement comme distinction : il y a le commun des hommes, qui sont libres et on en reste là ; et puis il y a les généreux qui, à cause de lincidence en eux de lorigine comme origine, sont libres dêtre libres ce qui est tout différent parce que leur question nest pas celle de ce quils vont librement faire des choses (la même chose que tout le monde, forcément : la médecine, la mécanique et la morale), mais celle de ce quils vont faire de leur liberté de faire librement quelque chose des choses (de sorte que la réponse commune importe en eux mais ne compte pas). Il nose cependant pas affronter sa propre idée et sembrouille sur la question de cette origine : il admet dune part le point de vue aristocratique en reconnaissant après Aristote que la générosité renvoie à une bonne naissance, et il cède dautre part à la nécessité réflexive, que nous dirions démocratique, en affirmant que tout le monde est de toute façon concerné par la nécessité et donc la possibilité dêtre généreux. Jouant tantôt sur la générosité comme idiosyncrasie tantôt sur la générosité comme vertu, Descartes ne peut donc obtenir le bénéfice que cette découverte aurait pu lui permettre de faire sil lavait rapprochée de son apport principale qui est lidée de « marque » (analogue à celle « de louvrier sur son ouvrage »), telle quil la développe en disant que cest seulement dêtre marqué (et par là distingué de sa propre réalité laquelle peut consister à être libre) quon est capable de vérité. Peut-être aurait-il vu alors que la distinction quil posait au début, quand il reconnaissait la générosité être une idiosyncrasie, devait virer en distinction dobjets : il y a ceux dont le vrai est laffaire, et il faut dire alors quils ont pour question celle de la liberté dêtre libre ; et puis il y a les autres personnes, celles quil faut dire communes parce que leur laffaire est le bien et leur question celle de tout le monde, en réalité ou en représentation (lobtenir pour la plupart, le faire pour quelques-unes). Bref, dun côté léthique dont la question ne diffère pas de la singularité dêtre sujet, et de lautre côté la vie et la morale dont le sujet est expressément anonyme.
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