On
ne commence pas : on peut seulement avoir commencé. Car si commencer consiste à
faire la première partie dune tâche, le commencement de cette première partie
échappe et atteste par conséquent que lon est absent à soi-même dès lors
quon commence cest-à-dire quon prend la responsabilité dêtre
sujet de quelque chose. Par exemple commencer à faire la vaisselle, cest être
en train de laver la première assiette et non pas commencer à la laver. Commencer
consiste donc à sinscrire dans la ligne dune antériorité insaisissable qui
soit déjà celle du commencement.
La notion est par conséquent celle dun après-coup. Chacun fait ainsi lépreuve
étonnante de sa propre absence comme condition de toute prise de responsabilité,
puisque commencer consiste à prendre la responsabilité de faire et ainsi dadvenir
comme sujet de ce quon aura fait. Cette responsabilité ne peut concerner quun
sujet : celui là même que le sujet qui commencera aura
manqué avoir été.
Ne commence en somme quun être qui ait dêtre sujet non pas pour nature mais pour affaire, de sorte que
répondre à la question de ce que cest que commencer revient à dire ce quil en est de cette affaire
dêtre déjà sujet.
Ainsi
commencer est toujours commencer à être sujet, au sens concret où être sujet consiste
à avérer quon était sujet et à le faire dans
la possibilité que quelquun aura toujours de montrer quon létait
déjà sans le savoir.
En ce sens la question du commencement ne diffère pas de celle de la liberté, si ce mot
désigne la responsabilité non pas métaphysique et générale mais réelle et
déterminée du sujet quant à être sujet.
Il ny a dès lors pas de commencements dans la nature ou dans lhistoire, sinon à propos dentités (la formation des Alpes, la conquête de la Gaule par les Romains ) dont on fait des sujets de récits ou détude et dont on signifie par là même quon les a constitués comme antérieurs à soi, puisque raconter ou étudier consiste en même temps à faire ou laisser voir les prodromes. Cest également vrai dun simple point de vue descriptif : dire par exemple que la pluie avait commencé vers 8 heures revient à dire quil pleuvait sans doute déjà à 7 heures 58 et quon ne peut en tout cas pas dire quil faisait beau à 7 heures 55.
Ainsi
distinguera-t-on entre commencer
qui a toujours eu lieu, et débuter
dont on peut fixer le point zéro (la saison sportive est commencée, et les épreuves
débutent à midi). Lopposition est la même quentre finir (finir, cest
pareillement être
en train de faire la dernière partie dune tâche
et donc ne
pas finir
cette dernière partie) et terminer
où, précisément, un terme
est mis à ce quon fait. On ne confondra pas non plus commencer
qui relève du faire,
avec initier
qui relève de lagir,
dont la politique est le domaine spécifique.
Que le commencement soit ainsi fait dimpossibilité, chacun le sait : non seulement il ne suffit pas de savoir quon doit accomplir une tâche pour laccomplir, mais il arrive souvent que plus on admet sa nécessité moins on arrive à la commencer, à se mettre au travail. Cette épreuve très familière sappelle la « procrastination » (littéralement remettre à demain). On nen sort que dans un passage à lacte, surprenant celui-là même qui en est le sujet : commencer nest pas faire quelque chose mais avoir brusquement cessé de « procrastiner » pour se retrouver presque sans lavoir voulu dans la tâche, non pas en la commençant mais en étant en train de lavoir commencée. Commencer nest pas une action mais un acte, parce que cela neffectue pas une possibilité préalable et quil y a par là même une transgression : on ne sort pas dune hésitation autrement quen renversant violemment la table, et on ne peut agir ainsi quen étant littéralement hors de soi, comme une bête rendue brusquement furieuse par la conscience quelle prend dêtre piégée. Par « commencement » cest donc le passage à lacte de commencer quon entend forcément.
La difficulté subjective de commencer devient compréhensible quand on aperçoit que nimporte quelle tâche implique une méthode, un chemin par lequel un sujet devra forcément passer (faire nimporte comment, ce nest pas faire) et qui le cantonnera dans une certaine identité : je dois être ceci et non pas autre chose, par exemple un maçon si la tâche est de construire une maison, alors que ma vie est toujours plus riche, faite dune ouverture que jimagine indéfinie à lavenir et que par là même je suis en train de perdre. Lautre aspect de la procrastination est la conscience plus ou moins claire que la tâche nous identifie davance à un déchet : que devient le maçon une fois la maison terminée ? un chômeur dont plus personne ne souhaite la présence et quil faudra chasser sil vient rôder près de son ancien chantier... Lusage intransitif de la notion a pour envers de signifier cette exclusion : il suffit de remplacer « le maçon commence à construire la maison » par « la construction de la maison est commencée » pour que le sort de louvrier soit en quelque sorte réglé davance comme un rien dont il ny a même pas à parler. Le vécu de la procrastination est donc fait de colère indignée (voir son existence impérativement réduite non seulement à une seule de ses capacités mais encore au seul rôle dont la méthode est en quelque sorte le scénario) et dangoisse (sapercevoir soi-même comme le déchet qui tombera de la tâche). Que nul nait la possibilité den sortir explique la dimension de passage à lacte quon vient de signaler.
Il
faut penser ce paradoxe dans sa dimension subjective, puisque commencer est lacte
dun sujet celui qui consiste non pas à assumer mais à prendre
la responsabilité dune tâche, cest-à-dire la responsabilité
dêtre sujet de quelque chose. On le fera en affrontant la contradiction dont la
notion est littéralement faite entre son principe qui est limpossibilité et son
indiscutable réalité : puisquil
nest pas possible de se décider à commencer, et que malgré tout il y a des
commencements, cest forcément que quelque
chose
nous a décidés. Chacun le dit : « je narrivais pas à me mettre à ce
travail, et brusquement, ce qui ma décidé, cest
». La question
est donc en réalité celle dun objet
extérieur (cela
qui ma décidé) qui se fera donc sujet,
non pas de la tâche bien sûr mais, curieusement, de sa décision (cela ma décidé).
Quelle est cette réalité littéralement « décisive » ?
Le
commencement étant une prise de responsabilité et non pas une soumission ou une
démission, une telle question ne saurait admettre quune seule réponse : il ne
peut sagir que du sujet lui-même mais en tant quobjet. En somme la
question est de comprendre quun sujet nadvienne à lui-même dans la
responsabilité dêtre sujet (puisque cest cela, commencer : se mettre
soi-même à être sujet de quelque chose) que comme objet. Lidée serait
énigmatique si elle ne correspondait exactement à ce quon a rencontré en parlant
du reste inutile, que chacune de ses tâches voue chacun à être et à quoi il faut donc
reconnaître que le commencement, comme passage à lacte, est identification. Un exemple
familier et concret va nous aider : réaliser
brusquement quil sera un professeur respecté pour sa ponctualité autrement dit
quil est attendu sur ce terrain (cest un professeur ponctuel qui choira
de la correction terminée)
peut ainsi décider un enseignant à
commencer la correction de copies fastidieuses, quil ne pouvait pas sempêcher
de toujours remettre à plus tard.
Lexemple est convaincant mais il manque pourtant de lessentiel : il nomme un possible alors que la question de commencer, en tant quelle est celle de limpossibilité subjective de sortir de la procrastination, se tiendrait dans la nécessité de nommer un réel. On comprend que la brusque identification à lobjet quil sera puisse décider un sujet, mais la question nest justement pas quil puisse être décidé, puisque ce possible qui reste tel nest autre que le principe de la procrastination mais quil le soit effectivement. Comment pointer un réel de lacte quand toute nomination, se faisant dans lordre de la représentation, est celle dun possible autrement dit reste cantonnée dans lhorizon de laction ?
Un premier élément de réponse est donnée dans cette opposition même : alors que le sujet de laction est toujours en deçà de ce quil fait et par quoi il est supposé (Leibniz dit quun sujet, cest ce que supposent les actions en tant quelles sont des actions) le sujet de lacte se retrouve au-delà : tout surpris de lavoir fait et désormais confronté à la nécessité de lassumer, cest-à-dire den tenir la détermination dune responsabilité dont il ne peut pas avoir choisi de prendre la responsabilité. Doù cette évidence, dont la procrastination tient son intelligibilité, quun « passage à lacte » est toujours une folie : quelque chose quil était impossible davoir projeté, quelque chose quon a fait sans en avoir dabord eu la possibilité. On reconnaît là le trait essentiel du commencement, qui est davoir déjà eu lieu (commencer, cest avoir commencé), dès lors en labsence de son sujet qui ne sera dès lors lui-même rien dautre que son propre après coup. Labsence à soi est la condition première du commencement non pas comme possible (il ne lest pas : nul ne peut cesser de procrastiner quand il le fait) mais bien comme réel. Cest de ce quon commence toujours sans soi quon commence effectivement, par opposition à pouvoir commencer : le sujet présent aurait seulement la possibilité de commencer (et être dans la possibilité de commencer, cela sappelle procrastiner). Je ne saurai quelque chose de ce sujet toujours antérieur que je suis de ma propre absence (si commencer consiste à avoir commencé, il ny avait personne quand « je » commençais) que si jentreprends ultérieurement de comprendre comment il a été possible que je commence, en « oubliant » que le commencement na pas dautre réalité subjective que la procrastination. Dans notre exemple, lenseignant se rendra brusquement compte quil est déjà en train de lire le second paragraphe du premier devoir, sans pouvoir dire quand il a commencé non pas tant la correction du paquet de copies (cest maintenant quil commence à corriger son paquet de copies) que celle de ce devoir qui était en haut de la pile : il sest retrouvé dedans, sans aucun souvenir possible davoir sauté le pas ce qui est proprement commencer. La réalité du commencement se reconnaît donc à lencontre de sa possibilité comme indistincte de son impossibilité : commencer nest pas un acte positif parce que cela consiste seulement à avoir arrêté de procrastiner, à avoir arrêté dêtre dans la possibilité de commencer. Si lon cède sur ce paradoxe, on devra confondre les actes et les actions, les décisions avec les choix, le sujet avec sa représentation (et donc léthique avec la morale), et il faudra faire du commencement une sorte de début : on aura manqué lessentiel du commencement qui est la question de son réel.
Dire que la question du commencement nest pas seulement celle de sa structure paradoxale mais celle de son réel, cest dire quil y a une chose qui fait commencer quand on narrive pas à commencer, une chose qui ne peut pas être une chose de plus dans la tâche ou dans le sujet parce quelle serait alors un facteur supplémentaire de la procrastination. Cette chose qui nest en somme absolument rien mais par quoi tout bascule, la définition subjective du commencement par la responsabilité (commencer, cest prendre la responsabilité dune tâche) nous contraint à y voir le sujet lui-même, mais comme déchet de la tâche dont il aura été le sujet et donc comme déchet de sa propre condition éthique de sujet. Dès lors que tout sujet est sujet de quelque chose dont il prend par là même la responsabilité dêtre sujet, lénigme du commencement tient à limpossibilité dêtre sujet autrement quen identification à ce déchet du subjectif en général dont nimporte quelle tâche est lindication (ce que représente la condition de chômeur pour notre maçon, ou celle de fonctionnaire ponctuel pour notre enseignant). Cest ce réel quil faut penser en ne cédant pas sur son exclusivité au possible quon pourrait y voir en en faisant un facteur déclenchant car toute lénigme du commencement tient précisément à ceci que sa question ne soit pas quon puisse commencer, mais quon commence.
On donnera lindication de cette vraie cause du commencement en pointant le fait suivante à propos de lexemple considéré : pour que notre enseignant se retrouve en train de corriger la première copie, autrement dit pour quil commence son travail de correction, il faut que la question de la ponctualité ait (sans quil le sache) été marquante pour lui. Si ce nest pas le cas, il aura beau savoir quon lattend sur le terrain de la ponctualité, cela ne changera rien : il aura juste une raison supplémentaire de sen vouloir davoir encore différé son travail. La marque est donc lessentiel, ici. Et comme le commencement nest rien dautre que sa propre antériorité, on dira quil revient au même dêtre marqué comme sujet du commencement et davoir été marqué comme sujet de lavoir commencé. Le commencement est donc laprès coup dune marque. Quest-ce quun tel après coup, voilà ce que devient maintenant la question du commencement.
Cest en tout cas ce quimplique
sa définition comme prise de la responsabilité
dune tâche. Car si la responsabilité est avant tout limpossibilité de
la substitution (on nest responsable quà ce que nul ne réponde pour nous de ce quon fait ou de ce quon ne fait
pas), et sil ny a par définition de substitution que dun semblable à
un autre (quil soit indifférent quil sagisse de X et de Y), alors la prise de responsabilité sera la mise en acte
de ce qui distingue les semblables cest-à-dire ceux qui ne diffèrent en
rien. Ce qui distingue les semblables comme tels, cest la marque dont la notion
désigne par conséquent le réel de la distinction, par opposition à la réalité
dune différence dont on pourrait dire en quoi elle consiste. En effet, pour
distinguer là où il ny a pas de différence, on marque. Par exemple on fait un trait à la
craie : tous les éléments seront comptés et aucun ne le sera deux fois.
Inversement ce qui est marqué se trouve distingué
des semblables dont par ailleurs il ne diffère
pas (« Celui-ci est réservé. Prenez-en un autre : ce sont tous les
mêmes »). La marque, quil faut donc entendre comme le réel de la distinction
en tant quune distinction nest pas une différence, ne diffère donc pas de sa
propre inconsistance. La notion vaut en de nombreux domaines, notamment dans celui des distinctions sociales et plus précisément
dans celui du bourgeois distingué quon empruntera à Sartre : il na rien de plus que le parvenu, qui peut combler toutes les différences avec son argent mais qui ne
sera par là même jamais quun parvenu. Récuser la substitution, cest
toujours sautoriser de la marque, cest-à-dire de la distinction (et non pas
de la différence, puisqualors la question ne se pose pas). La prise de
responsabilité de la tâche, donc, se fait toujours au nom dune marque, même si le
plus souvent on nen a aucune conscience. Seule cette notion correspond à
lexigence théorique de la question en tant quelle nest pas celle de la possibilité de commencer (on aurait ajouté une
nouvelle condition qui naurait été quun facteur de plus de la
procrastination) mais bien celle de commencer. Pour cerner ce moment de réel il faut en appeler à quelque chose
qui décide de tout et qui ne soit rien. La
marque est cette chose. Pour notre question, cela revient donc à dire quon ne commence jamais quune tâche qui soit
dune manière ou dune autre marquante et donc, puisque commencer consiste
à avoir commencé, quon ne commence jamais quune tâche quà être
soi-même déjà marqué par cela dont la tâche marquante ne sera comme telle que
laprès coup.
Disons-le autrement : commencer étant un acte et non pas une action, cela distingue. Cest en effet le propre de nimporte qui den rester aux actions, où lon sautorise de cela (le savoir et la place) qui autoriserait nimporte qui et avère par là même quon est nimporte qui. Mais il ny a de distinction que de ce qui est déjà distingué : nimporte qui ne commence pas ou, si lon préfère, cest le même dêtre nimporte qui (celui quun autre aurait été à la même place autrement dit le sujet sans la marque) et de ne pas commencer. Car il est exclu que lacte de commencer, qui consiste à prendre la responsabilité de quelque chose, puisse sentendre selon larbitraire dont la notion est précisément celle de lirresponsabilité. Or ce serait forcément le cas si celui qui nétait pas déjà distingué pouvait accéder à la distinction si le sujet ordinaire de laction, celui qui sautorise de son savoir ou de sa place, pouvait accéder à la dignité dêtre sujet de lacte cest-à-dire ici du commencement, quen effet les meilleures raisons du monde ne suffiront jamais à déclencher. Le sujet qui commence, parce que commencer consiste à avoir déjà commencé, était donc déjà marqué (il nétait pas nimporte quel sujet) et le commencement proprement dit fonctionnera comme laprès coup de cette réalité. Il est donc certain que le secret du commencement se trouve à la marque, dont la notion inconsistante est seulement celle, pour un sujet, de ne pas être nimporte quel sujet. Demandons-nous ce qui fait quun sujet nest pas nimporte quel sujet alors quil est évidemment celui que tout autre aurait été à la même place, et nous découvrirons de quoi lacte de commencer, en tant que tel, est laprès coup.
A cette question il est facile de répondre, dautant quon la déjà fait en remarquant que les meilleures raisons du monde ne sauraient nous arracher à la procrastination, bien au contraire. Ce fait, qui atteste que commencer est un acte et non pas une action (car dans les actions, on effectue la nécessité quon a reconnue), peut sindiquer comme suit : le savoir ne compte pas. De quel savoir sagit-il, originellement ? Celui quon indique en disant que chacun est celui quun autre aurait été à sa place, et dont on admet par là même quil effectue une réponse à la question de ce que cest quêtre sujet (être cadet est autre chose quêtre aîné, être homme autre chose quêtre femme, être bourgeois autre chose que prolétaire, etc.). Dans ce cas, le sujet ne compte pas, mais seulement la place. Tel est le sujet des choix : celui qui sautorise des meilleures raisons et qui se justifie toujours en disant « à ma place vous auriez fait la même chose ». Rien de plus vrai. Opposé à cela, il y a le sujet de la décision qui se tient très précisément là où les raisons, ni donc la place, ne comptent pas : quelles que soient les raisons, il faut encore quil prenne la responsabilité de ce quil va faire, et même quil prenne la responsabilité den prendre la responsabilité. Nimporte qui choisit à tout instant, mais une décision ne peut pas être le fait de nimporte qui : seulement du sujet insubstituable, celui qui signe par opposition à celui qui se justifie. On a reconnu le sujet du commencement, qui se trouve donc très exactement là où le savoir ne compte pas, par opposition à celui de la procrastination qui se trouve au contraire là où il compte. Or que le savoir ne compte pas et quainsi la réponse commune à la question de ce que cest quêtre sujet nait pas de pertinence, cest ce qui institue le sujet de la décision à une place que, par contraste avec lidée de savoir, on peut dire celle de la vérité : sil faut prendre la responsabilité dêtre sujet, cest parce que le savoir commun répondant à cette question na pas du tout valeur de vérité. Sil avait une telle valeur, comme la plupart dentre nous passent leur vie à essayer de se le faire croire, il ny aurait pas de responsabilité ! Ou plus exactement il y en aurait encore (il faut bien quil y ait des imputations sociales et psychologiques) mais ce serait une nature dont personne, sinon un Dieu fabriqué tout exprès, naurait à porter la responsabilité ! On serait en somme aussi innocent dêtre responsable que la table est innocente dêtre une table. Tout continuerait toujours et rien ne commencerait jamais. Bref, on a compris quil ny avait jamais quune seule marque : celle de la vérité. Dailleurs tout le monde le sait, qui ne cesse de reprendre léquivalence entre distingué et vrai : par exemple est-ce quun bourgeois distingué, par opposition au parvenu qui est pourtant un bourgeois très réel, nest pas un vrai bourgeois ?
Ce qui fait quun sujet nest pas nimporte quel sujet, cest la vérité. Ce qui fait quun sujet est nimporte quel sujet, cest le savoir. Il revient exactement au même de dire quon est responsable de ce que la vérité ne soit pas le savoir, ou de dire quon est responsable dêtre sujet, dès lors quêtre sujet suppose quon ne soit pas nimporte quel sujet (à cause de limpossibilité de la substitution qui est impliquée dans la responsabilité). Il y a vérité là et seulement là où un sujet prend la responsabilité dêtre sujet ; et inversement un sujet prend la responsabilité dêtre sujet là et seulement là où il y a vérité. La vérité est donc, au double sens du terme, la cause du sujet. Eh bien, là où il sera causé, le sujet sera cest-à-dire quil prendra la responsabilité dêtre sujet. Et cette prise de responsabilité, dès lors quon la détermine à partir de cette nécessité que tout sujet soit sujet de quelque chose, cela sappelle commencer. Bizarrement donc, tout commencement est un effet de vérité ou, ce qui revient exactement au même, un effet de sujet.
Quà commencer nimporte quelle tâche on commence toujours à être sujet, dans cet après coup quon indique en disant quil faut déjà être un sujet pour être concerné par la nécessité dêtre un sujet, cest ce quon admettra sans peine. Par contre, parler de vérité à propos de tâches aussi triviales que faire la vaisselle ou corriger des copies, ne laissera pas détonner, dautant que ce sont par excellence des tâches de sujets parfaitement anonymes et indifférents : nimporte qui est capable de faire la vaisselle et nimporte quel professeur dune discipline donnée est capable de corriger les copies qui en relèvent. Rien de plus éloigné de la responsabilité dêtre sujet que ces besognes qui exigent une parfaite indistinction (bien corriger des copies, cest les corriger comme nimporte quel professeur les corrigerait). Et pourtant elles aussi donnent lieu à des commencements. Elles surtout, pourrait-on presque dire, puisquelles forcent celui qui les accomplit à passer sous les fourches caudines de lidentification à la méthode et donc de la réduction à lanonymat
Tel est donc le paradoxe du commencement : quil soit un effet de vérité à propos de nimporte quoi, alors même quil ny a deffet de vérité quà lencontre du nimporte quoi de la réalité indéfiniment disponible. Rien nest plus commun que commencer et pourtant commencer, parce que cest un acte et non pas une action, sen tient à la distinction et donc à la responsabilité de son sujet.
On peut gager que cest en poursuivant lenquête sur son réel, cest-à-dire sur la marque et donc sur lexclusivité de la question du commencement à celle de pouvoir commencer, quon résoudra lénigme du commencement en résolvant ces contradictions.
Suite : Qu'est-ce que commencer ? (3)
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