Dans la plainte quon adresse à lautorité qui décide (par opposition au semblable qui choisit), il est demandé non pas simplement quon fasse grâce de la nécessité par ailleurs irrécusable, mais quil y ait de la grâce. Mon propos daujourdhui est dindiquer en quel sens.
La réalité est faite de lois (par exemple celles du développement des processus biologiques). Il est dès lors évident que la plainte sadresse à une autorité qui, comme telle et non pas empiriquement bien sûr, est au-dessus des lois et donc se trouve capable de suspendre la réalité dans son réel, pour lapproprier au sujet commun, celui du bien et du possible, qui se plaint. Il y a donc de la grâce au sens où il appartient constitutivement au sujet commun de ne pouvoir être athée : il ny a pas de différence entre se plaindre et supposer quau-delà de toute réalité une autorité soit en même temps capable de suspendre la nécessité autrement dit de faire des miracles. La plainte demande donc toujours du miracle par exemple dans le domaine des guérisons. Que la réalité soit ainsi susceptible dêtre suspendue, et quelle le soit donc déjà potentiellement, cest donc ce que ce même sujet commun qui ne veut pas du possible nommera la grâce. Par quoi il nentendra pas lordre de la vérité opposé à celui de la réalité, mais bien au contraire lordre où le savoir sera dénié par le subjectif : je sais bien que le nécessaire est nécessaire mais ma plainte est, pour moi, comme laffirmation dun droit que ma souffrance maurait donné à ce que ce savoir soit déclaré comme non valable dans mon cas. Le sujet commun a donc toujours déjà institué le savoir comme suspendu et lon pourrait dire en ce sens quil vit dans un monde enchanté si cet enchantement ne relevait dun savoir supérieur et donc, subjectivement, dun droit supérieur. Sil y a une autorité telle que par elle les nécessités réelles ne comptent plus (le sophisme de la plainte est quil y en a forcément une dès lors quon a des raisons de se plaindre), alors il faut reconnaître que le savoir en général nest pas ce qui compte, et quon est en droit de prendre cette nécessité pour position subjective. Le sujet qui affirme ses droits, et qui est par conséquent toujours sur le point de se plaindre, sinstitue à titre de sujet commun (nimporte qui a des droits ; or je suis nimporte qui ; donc jai des droits).
La souffrance renvoie au théologique quand on parle de lhumanité souffrante et quon sous-entend que Dieu devrait bien la prendre en pitié et alléger le fardeau dont il la écrasée en la jetant dans un monde si imparfait. Mais elle renvoie aussi à limpossibilité que le savoir, et par conséquent la question du bien qui en est lenvers (le savoir dit le possible et la question du bien est celle qui se trouve ouverte par lantériorité du possible sur le réel), soient ce qui compte. Sous la plainte se trouve donc la reconnaissance que ce quon demande nest pas ce qui compte, et quon se plaint toujours pour autre chose, alors même quelle est une demande adressée à lautorité. En tant quelle est ainsi division subjective, la plainte, pourtant commune dans son origine, est facteur de vérité.
On peut donc envisager une seconde manière de penser la plainte comme adresse : au lieu quon sen tienne à laffirmation dun savoir qui justifierait la suspension du savoir en général (précisément : on a des raisons irréfutables de se plaindre, de sorte quon se trouve pour ainsi dire en droit dexiger que le savoir par exemple de la progression des maladies soit suspendu), en dautres termes au lieu den rester à lhabituel mensonge métaphysique dun hors savoir qui relèverait encore du savoir et par conséquent dun sujet qui trouverait sa liberté dans une soumission supérieure, on peut considérer que la plainte sadresse à un destinataire qui soit expressément entendu comme impossibilité au savoir. Cette dimension qui permet malgré tout de dire que la plainte nest pas sans vérité et qui sauve en quelque sorte le plaignant du mensonge habituel de la métaphysique et par là de la commune trahison de soi, je laperçois sous les espèces de deux figures : dune part le féminin et dautre part le sourire.
Quand on se plaint, cest-à-dire quand on distingue sa douleur de sa souffrance (quitte à les réunifier à un niveau supérieur : on peut souffrir davoir mal et réciproquement), on disjoint le savoir de la vérité. La question nest donc pas celle dune autre demande, ni dun autre destinataire, mais celle dun écart à la demande et dun écart dans ladresse : dans la plainte la question du maître nest pas celle qui compte et tout doit sentendre de cette seule négation.
Les lois, qui sont au sens strict lobjet constitué du
savoir, importent évidemment puisquelles structurent la réalité, mais devant
lautorité à quoi la demande de grâce sadresse, elles ne comptent pas. On en
déduit donc que toute demande de grâce a dabord pour dimension de se retrouver
dans une écoute, celle de la demande précisément, qui ait elle-même pour nature, si
lon peut dire, que les lois ne compte pas, qui soit donc faite dune sorte de
folie entendue uniquement depuis limpossibilité que leur reconnaissance soit
totale. Certes, la réalité est constituée de sa propre information par les lois, mais
la plainte suppose un destinataire pour lequel ce ne soit pas totalement ce qui compte
au-delà de la simple autorité qui, dès lors, elle non plus, nest plus
dune assurance totale. Je le dis tout
simplement : la nature de la grâce est la féminité (alors quon
imagine volontiers linverse : les femmes seraient « naturellement »
gracieuses au nom dune éternelle « nature » féminine !), laquelle
féminité, comme écoute, est précisément causée par la demande de grâce qui suppose
bien que les lois ne soient pas tout (si la loi est totalement totale et
définitive : on ne se plaint pas). Par
ce terme du féminin de la plainte, on désigne le subjectif qui se trouve donc institué
dune sorte de « folie » au sens négatif du terme, cest-à-dire
entendue non pas comme déraison ou récusation de la raison mais comme impossibilité que
les lois et donc le savoir qui les dit comptent vraiment. Elles
comptent, oui, mais pas vraiment, et cest dans cette restriction imposée par la
plainte, cest-à-dire par la distinction de la vérité et du savoir, que
sinstitue un destinataire que pour cette seule raison et non pas en vertu
don ne sait quelle nature qui le caractériserait, sera dit féminin.
Lautorité est ce qui compte, évidemment, mais la plainte fait reconnaître que
sans le savoir, elle ne compte pas. Lautorité ne sait pas que quelque part elle ne
compte pas, et cest à ce lieu où lautorité manque delle-même que la
plainte est adressée, paradoxalement. Lautorité compte comme ne comptant pas, en
somme, et ce paradoxe désigne le féminin comme lhorizon de tout discours plaintif.
Toute demande de grâce est appel au féminin alors même quelle
sadresse à une sorte dentité théologique qui aurait en même temps le
pouvoir de faire que le cours des choses ne compterait pas et contradictoirement,
donc de le suspendre.
En langage freudien, on remarquera que le comble du féminin est la jeune fille, cest-à-dire la femme que le père garde, en tant quil est père : cest lui qui laccordera au prétendant, par exemple, preuve quelle était bien à lui, non pas comme rival finalement vaincu par ce prétendant mais précisément comme père ; de sorte que cest dexister en son nom à lui quelle apparaît comme féminine (un parangon de féminité : la princesse, fille du roi). Le féminin, en somme, est dabord que lautorité compte (cest de porter la marque du père que la jeune fille est séduisante), mais quelle nait finalement pas à compter parce quelle est toujours sur le point à nommer ainsi une exclusivité au tout de lautorité de ne pas compter. Sadresser à lautorité comme il appartient à la plainte de le faire, cest en même temps sadresser à ce point dimminence ou de chute, qui est celui non pas de sa satisfaction (que le problème se résolve de lui-même) mais celui de son répondant. La plainte sadresse au souverain mais elle nadvient à elle-même quà ce que le féminin en soit le répondant. Sans cela il faudrait parler dune souveraineté absolue et celle-ci ne diffère en rien de linéluctable nécessité qui avait précisément motivé quon se plaigne contre elle. Bref, il faut retenir que, du point de vue de ladresse, le féminin répond de lexcès de la vérité sur le savoir. Ce nest donc pas la plainte qui est féminine mais c'est la plainte paradigmatiquement des hommes même quand ce sont des femmes qui institue le féminin comme son horizon, en tant que le sujet qui se plaint, dêtre divisé, nest pas sans vérité, et en tant que la vérité insiste contre le savoir. Souffrir et avoir institué le féminin comme lhorizon latent dune écoute dont la plainte est dabord la demande sont donc le même.
Cest ce que montre, je crois lavoir déjà dit, la figure de linfirmière qui prend en charge la souffrance du patient et non pas sa pathologie. Certes elle possède du savoir, une compétence professionnelle ; mais contrairement à ce quil en est pour le médecin, ce savoir permet seulement quelle soit là, disons à lhôpital, mais il ne compte pas, et cest précisément dans la distinction, pour le savoir, entre la nécessité quil importe et limpossibilité quil compte , dans limminence dont je viens de parler et qui est que le savoir médical soit constamment sur le point de ne plus compter que se constitue la figure de linfirmière. La figure de linfirmière est en quelque sorte impliquée dans la plainte du malade, et on en méconnaîtrait la vérité en ne voulant y voir quune représentation maternelle (affaibli par la maladie le patient régresserait vers une demande de soins purement maternels). Puisque son affaire nest pas la pathologie du malade mais sa souffrance, on attend linfirmière tout autre chose que du médecin : au-delà de son indispensable compétence, entée sur limminence que celle-ci ne soit plus la préoccupation de personne, elle est là non pas pour dispenser ce qui excède le savoir : de présence, de lécoute, du temps (il ne sagit pas de confondre les infirmières et les bonnes surs !) mais pour être sur le point de les dispenser et les dispenser effectivement quand il ny a plus rien de technique à faire. Cest de ce point quil sagit expressément dans la plainte du malade : ni dune demande de compétence qui est expressément adressée au médecin, ni dune demande de charité ou de compassion, mais dune imminence qui est déjà engagée dans la plainte comme son envers, cest-à-dire comme le simple fait quelle soit entendue. Cela signifie que la question de linfirmière est celle de lexistence même du malade, à désigner ainsi son extériorité réelle au savoir, par opposition à luniverselle détresse des créatures qui nest pas non plus son affaire. Pour le médecin, on est un cas ; pour linfirmière on est une souffrance cest-à-dire une existence : il ne sadresse même pas à linfirmière en tant que malade, mais seulement en tant quil est institué de linsistance de la vérité, puisque cette figure est celle de la prise en charge non pas de la pathologie mais de la souffrance.
Mais si la plainte est accueillie par le féminin précisément comme discours de la souffrance et donc comme attestation irrécusable du sujet, si la souffrance est bien linsistance de la vérité dans la vie anonyme, elle ne lest que comme insistance abstraite. Je le dis autrement : laffaire de la vérité, ce nest pas la vie (ni donc sa propre réalité qui est la souffrance !) mais la vérité elle-même laquelle est ce qui cause le vrai à être vrai. Or cela est expressément exclu : linfirmière donne ce que le savoir ne peut donner et quon peut désigner en opposant les soins (affaire des infirmières) à la thérapie (affaire des médecins), mais il est bien entendu quelle se moque complètement de la nécessité, qui est pourtant toute la réalité subjective, que chacun soit au pied de son propre mur. Les livres que vous avez à écrire ou les symphonies quil faut que vous composiez nintéressent pas linfirmière à qui vous vous plaignez des souffrances que la maladie vous impose : elle ne vous accueille comme sujet que pour exclure par là même que vous soyez jamais vraiment sujet. Alors même que lune et lautre sentendent de ce que le savoir ne compte pas, la corrélation de la plainte et du féminin reste donc en exclusivité à la question de la vérité. Les vrais ne se plaignent pas, même à leur femme.
Nous sommes partis de lidée que toute plainte, pour la seule raison quelle sadresse à lautorité qui décide du savoir, est demande de grâce. Se plaindre revient à demander que le savoir ne compte plus. On peut demander grâce, comme dans le cas du malade qui espère secrètement, quand il imagine que sa plainte est entendue, que ce qui doit arriver narrivera pas ; et certes on peut toujours espérer que la douleur va cesser, les métastases régresser, les agneaux et les loups devenir amis, les guerres sarrêter et la pauvreté disparaître du monde ; mais la question de la plainte en ce sens que son horizon est en général la demande quil y ait de la grâce. Je viens dindiquer en quel premier sens il fallait comprendre cette demande : au-delà de lasservissement volontaire au maître divin quon a pointé demblée, toute plainte peut être entendue comme la demande quil y ait du féminin (ce qui ne se traduit pas forcément par la présence de femmes : le travail infirmier est une profession féminine même sil est assuré par un homme, de même que la prescription médicale est une activité masculine même si elle est assurée par une femme). Il est temps maintenant de passer au second sens que jindiquerai en disant quil appartient à toute plainte despérer quil lui soit répondu par un sourire, que je situerai au-delà de la souveraineté comme tout à lheure le féminin sentendait au-delà de lautorité.
Jindique brutalement larticulation des deux idées : se plaindre cest demander du subjectif qui relève du féminin, et demander du réel qui relève du sourire.
Il y aurait tout une philosophie du sourire à écrire, et pour nous ce serait un sujet de réflexion particulièrement séduisant, puisquon y explorerait une modalité nouvelle de notre unique objet denquête qui est lextériorité au savoir. Je ne sais pas si nous aurons un jour loccasion de développer une telle approche. Pour le moment, lidée principale est la suivante : parce quelle est le discours de la souffrance et non pas de la douleur qui demande des solutions en posant des problèmes au savoir, la plainte doit être entendue comme demande paradoxale de don : que des choses nous arrivent comme vraies. Et certes, il en serait forcément ainsi, puisque cest de lautorité comme telle cest-à-dire en exclusivité à toute problématique de lexpression quelles seraient instituées. La plainte est donc demande de vérité, au sens où son objet ne peut être que vrai, à désigner par ce terme une réalité qui soit tout entière constituée de lautorité qui, hors de toute raison (lexpression est indéniable, mais elle ne compte pas), limposerait dès lors absolument. Bien entendu, « absolument » néquivaut pas à « totalement », le premier terme renvoyant à la problématique du sujet quand le second renvoie à celle du savoir. Le vrai nest pas à moitié vrai mais lidée quil soit totalement vrai est absurde, fait quil est fait de sa propre distinction, causé comme tel par lautorité. Eh bien il me semble que le sourire répond à cette donation qui nen est pas une, quand le vrai est produit comme tel par lautorité avec ce double effet que le vrai soit lui-même le sujet de sa propre vérité et quil soit instituteur de la subjectivité de celui qui, de navoir aucune raison de le faire, décide par là même que cest bien au vrai quil a affaire. Le sourire est dabord intelligible comme cette donation de ce qui nest pas donné : il donne le vrai dont le propre est de ne pas pouvoir être lobjet dun don (puisquencore une fois il est sujet de sa propre vérité) en donnant par là même au sujet quil soit sujet le propre dun sujet étant quil le soit dabord du fait de lêtre (être sujet, cest dabord lêtre du fait dêtre sujet).
Je ne vois pas quon puisse comprendre le sourire, dans sa signification originelle que suppose encore une multitude davatars négatifs (sourires de politesse, commerciaux, ou même de condescendance voire de mépris, etc.) autrement que comme le don du non-donnable, si lon peut sexprimer ainsi, le don de ce qui sentend absolument et non pas comme objet dun don. A moins bien sûr de décréter quil appartient à la définition du don que son objet ne soit pas lobjet dun don, et quil situe son essence en un tel dédit, auquel cas on dirait alors que le sourire est la marque du don comme tel, dont leffet serait alors de distinction sur celui qui reçoit. Car dans cette perspective, il est alors évident quon ne donne que sans raisons (donner en ayant des raisons, même de pure sympathie, ne serait pas donner mais faire fonctionner les échanges) et quen conséquence on navait aucune raison de donner plus particulièrement à telle personne plutôt quà telle autre : ne pouvant la choisir, on laurait donc distinguée. Le sourire serait alors moins lindication quon donne quelque chose que lindication quon donne le don lui-même cest-à-dire la distinction à la fois objective (la réalité de lobjet ne compte pas : ce qui compte, cest quil ait été donné) et subjective (la personne ne présente aucun caractère justifiant quon sadresse à elle, mais on le fait cependant). Pure convention, donc, et nous proposons dans un tel cadre de dire que le sourire est lindication quon est en train de donner dune manière pure ou encore vraie : non lobjet mais le don de lobjet, qui nest dès lors plus don dobjet mais don tout court. Sourire, cest se disposer à cela.
En tant quelle sadresse à lautorité, qui na comme telle aucune raison daccéder à la demande, la plainte renvoie en celle-ci à la disposition que je viens dindiquer. Elle est en quelque sorte contradictoire, puisquelle sadresse à une souveraineté le comble du sérieux, en somme dune manière telle que celle-ci nait à répondre quen souriant. Ceci pour le principe. Empiriquement, le sourire manifeste la liberté du visage et celle-ci doit être compris à lencontre de sa préoccupation, autrement dit à lencontre de lordre des importances puisquil est lordre même du sérieux. Il ny a en somme de sourire quà dabord signifier la distinction de ce qui compte et de ce qui importe : les questions sérieuses ne sont pas celles qui comptent.
On dira que le sourire peut exprimer le
plaisir de rencontrer quelquun et que, le propre du plaisir étant de valoir dans
lordre des choses qui importent, il paraît difficile de la cantonner dans la
dimension sublime de la distinction. Certes. Mais à en rester à cette évidence il
faudrait dire que tous les plaisirs se valent, ne différant entre eux que par le degré.
Or ce truisme apparent conduit tout de suite à une absurdité qui oblige à réintroduire
la distinction, parce quil rendrait possible des discours comme « jai un
certain plaisir à te rencontrer, mais ce plaisir, sil est supérieur à celui que
jaurais à manger un simple morceau de pain, est inférieur à celui que
jaurais à manger une choucroute garnie ». Or le sourire de plaisir est en
quelque sorte expressément fait pour récuser une telle hiérarchie, dont la réflexion
abstraite soutiendra pourtant quelle est indéniable (pour elle si tout est affaire
de plaisir dans le sourire, il ny a que des questions de degrés). La réflexion,
cest la constitution du savoir comme tel. Doù je déduis que cest
précisément contre la possibilité même du savoir, y compris du savoir des plaisirs,
quil peut y avoir un sourire de plaisir : si lon a du plaisir à
rencontrer quelquun, ce qui compte, précisément, cest quon le
rencontre et quil soit bien quelquun et non pas quelque chose, en
loccurrence un objet social plaisant. Ce que je viens de nommer liberté du visage,
cest donc toujours la distinction, qui est dabord distinction entre les
objets : le sourire de plaisir dit à la personne quon rencontre que comme
objet daperception, elle est distinguée, car si elle importe comme objet social, le
plaisir tient justement à ce que ce ne soit pas cette réalité qui compte hors de quoi
il ny a pourtant rien à considérer. Il dit aussi que la distinction de
lobjet répond à la distinction quon est par là même toujours déjà en
train dopérer de sa propre aperception : si cest le réel qui importe à
lhumain, il ne compte pas. Bref, il y a des objets qui importent du plaisir dans
notre vie, mais le sourire de plaisir signifie que son objet compte parce quil
était déjà fait de distinction.
Je le dis plus simplement et dune manière qui sera plus parlante pour nous : le sourire dit la décision de distinguer la vérité du savoir.( Ou il se contente de lutiliser par antiphrase quand il est factice, parfois dune manière volontairement évidente comme dans le sourire de mépris.) On peut ainsi parler du sourire de la bienveillance ou même du pardon, qui signifierait « ce que je sais de toi, je décide que ce nest pas ta vérité ». Et certes, il sagit bien de décision, puisque ce quon sait manifeste la réalité hors de quoi aucune raison ne permet quon choisisse de ne pas en faire le dernier mot dun jugement personnel.
On peut concevoir que le sourire ne soit
adressé à personne. Cest ce qui se passe quand, dune manière général,
nous éprouvons du bonheur le bonheur de lire, de voir un film, dêtre avec
une personne quon aime. Je dis bien avoir du bonheur (au sens où un cheval peut
avoir du bonheur à courir) par opposition à cet idéal de limagination
plébéienne qui consisterait à être heureux. Sil y a par exemple du bonheur à
lire, cest quon rencontre au contraire de lidéal
susnommé qui reste purement subjectif dans un livre un passage distingué :
précisément il sy agit de rencontre et non de simple expérience. Avoir du
bonheur renvoie alors à loxymore dune expérience de ce qui compte (je
rappelle que ce qui importe renvoie à lexpérience et ce qui compte à
lépreuve), au sens où lon pourrait en quelque sorte sinstaller dans
la familiarité du vrai pourtant défini par son étrangeté par rapport à nous et
surtout par rapport à lui-même. Et certes, le cheval qui a du bonheur à courir
nest pas en train de faire lexpérience de la course : il en fait lépreuve
à ceci près et je pense que ce point décide de lintelligibilité du
sourire intransitif que cette épreuve est lépreuve quil fait de
lui-même. Le bonheur de lire, cest autre chose que le plaisir de lire, qui
renvoie à un livre agréable : cest lépreuve quon fait de soi
comme lecteur, et cette épreuve, si lon peut dire, se passe bien. Loxymore
dont je parlais tient donc à ce dernier adverbe, la question des biens en général
jurant avec la problématique de lépreuve qui est au contraire de la division
définitive et par conséquent de létrangeté à soi (le propre dune
épreuve, cest dabord quon nen revienne pas). La question de ce
bonheur nest pas celle du savoir, qui renverrait plutôt, comme le souligne
Aristote, à ce surcroît de laccomplissement quest le plaisir. Cest au
contraire de soi-même quon fait lépreuve. Le plaisir de lire atteste que je
sais lire et quun texte ma été donné non pas qui comble ce savoir,
au sens où il serait sans reste par rapport à lui (il ne reste aucun passage incompris
dans le livre), mais quil le met en quelque sorte au bord de lui-même, dans
limminence dune étrangeté définitive que la lecture serait pour elle-même,
comme tout à lheure la plainte renvoyait à la figure de linfirmière comme
imminence que le savoir médical ne soit plus ce qui compte à lhôpital. Le bonheur
de lire renvoie à la capacité dêtre surpris et étonné par ce quon lit, et
à la force quon a de le supporter en restant ce lecteur que létonnement
vient pourtant de rendre étranger moins au texte quà lui-même, exactement comme
la course, pour garder le même exemple, met forcément le cheval hors de lui, lidentifie
à son propre déséquilibre, alors que le plaisir de courir le ramènerait au jeu
harmonieux de sa musculature. Le sourire intransitif, par opposition au sourire
dadresse dont jai parlé plus haut, dit quon a en soi cet être hors
de soi.
Lassociation du sourire et de la sagesse, présente dans les représentations habituelles du bouddhisme, me semble relever de la même problématique. Car il ny a de sagesse quau-delà du savoir, quand on a parcouru le savoir et quon est revenu de ce parcours situé quon se trouve alors dans le non savoir. Etre dans le non savoir pour le sachant expressément entendu comme sachant, telle est, à mon avis, la condition exprimée par le sourire du sage : il a désormais sa propre extériorité en lui-même. Non pas à lintérieur de lui-même mais, précisément comme sujet sage, est sujet de laccueil de sa propre distinction. Celui qui a parcouru le savoir sait que le savoir ne compte pas, et sentend lui-même dêtre le sujet de ce savoir du savoir comme extérieur au savoir.
Le propre du souverain nest-il pas dêtre au-dessus de ce qui pourrait laffecter sil nétait pas souverain ? Est-ce que la formule de la souveraineté nest pas celle de limpossibilité que les raisons comptent ? Car enfin que signifie cette mention de lancien régime « car tel est notre bon plaisir », sinon que rien ne saurait obliger un souverain et que cest pour rien quil agit ce quon traduit en disant « pour le plaisir », comme quand on lit pour lire cest-à-dire pour le plaisir, par opposition à lire pour acquérir du savoir. En tant quelle sadresse à celui qui nagit jamais que « pour rien » cest-à-dire selon son « bon plaisir », il appartient donc à la plainte quil y soit répondu par ce sourire qui est indistinctement celui de la décision véritative de la reconnaissance personnelle là où, en fait, il ny a jamais quun individu quémandant de lattention, et celle dêtre bien celui auquel la plainte était adressée, à savoir le souverain, et celui dy répondre par un don qui soit donation du vrai et non pas du réel.
Je vous remercie de votre attention.
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