Se plaindre, cest placer son interlocuteur en position dautorité. En tant quelle est demande de décision, la plainte est par là même demande dune grâce, si lon désigne par ce terme un don qui soit sans contrainte ni motif et par quoi celui qui le reçoit accède à la vérité ce dont lautorité est en propre lagent. Car être vrai, cest être constitué dune marque qui est, comme telle cest-à-dire par opposition à la trace ou au signe, forcément celle de lautorité.
Faire appel à lautorité, parce que sa notion sentend dabord en termes de décisions et non pas de choix, cest sinstaller dans une demande qui soit celle de la grâce. Au double sens : puisquaucune raison ne peut justifier une décision, celle-ci est toujours une grâce ; et dautre part la demande, comme attente de grâce précisément, se reconnaît elle-même comme instituant un ordre que, généralement, on peut nommer celui de la grâce. Sauf, bien sûr, que la grâce se trouve par là même enchâssée dans la catégorie du possible sinon du nécesssaire et par là déniée dans le moment même où elle est demandée. Ainsi la plainte se voudrait la raison de la grâce, dont elle est en même temps la reconnaissance de limpossibilité quelle soit jamais nécessitée ! Impossible en dautres termes de se plaindre sans sinstaller dans la contradiction de se poser soi-même comme une raison de faire grâce (« voyez comme je souffre : vous nallez tout de même pas rester sans rien faire ! »), dans le moment même où cest bien une grâce quon demande, par opposition à la revendication dun droit. La plainte peut ainsi se définir par la contradiction dobliger la grâce. Quil soit donc clairement dit demblée quelle a le mensonge pour nature originelle.
La même contradiction peut être indiquée à travers le paradoxe dinstrumentaliser la vérité. Car la grâce est lordre même de la vérité. En effet, elle récuse davance tout savoir et, justement dadvenir contre toute raison et donc contre toute raison de la reconnaître comme telle, elle met le sujet au pied du mur de sa propre décision dêtre sujet pour la vérité par opposition à ce moment subjectif du savoir que nimporte qui est forcément en prenant acte de la réalité. Or le plaignant prend acte de la réalité de sa souffrance et de celle il la pose en tout cas, dans lidentité den affirmer et den dénier la distinction de lautorité.
Demande de grâce, et non pas de simple solution, la plainte est adressée non pas à linstance du savoir mais à celle de la vérité. Le propre de la grâce, dont la réalité se ramène à récuser les raisons et dabord les obligations quand on en considère la notion dans son acception pratique (cest le propre des notions « spirituelles » quelles ne correspondent à aucune réalité), est ainsi de faire advenir un sujet, par opposition à ce quon pourrait nommer lindividu humain. Il lest en effet, puisquil la reconnaît dans son événementialité, dans létonnement de cette événementialité qui jure avec la nécessité que rien ne soit sans raison, et donc avec la possibilité dêtre jamais avalisée par la réflexion. On ne demande grâce quà ne pas sen tenir aux raisons. On nest ainsi sujet quà sautoriser de soi contre soi : en récusation de sa propre capacité réflexive. Ne peut donc se plaindre que celui qui est déjà sujet, et précisément comme tel.
Au-delà de tous les mensonges consolateurs qui sont dabord ceux de la nécessité (disons de la métaphysique en général), il y a la question du sujet, puisque mentir (ou accepter le mensonge) est une responsabilité ; et sous les demandes plus ou moins ignobles dêtre consolé et apaisé il y a toujours linsistance, pour le sujet, de la nécessité, exclusive de la première, quil soit vraiment sujet. La réalité de la plainte est alors quil la transfère (il serait plus juste de dire : quil tente de la refiler) à un autre dont il a davance décidé de promouvoir lautorité, puisque demander grâce consiste à sen remettre à la décision dun autre, à limpossibilité quun sujet sentende jamais selon les raisons qui le justifieraient. Adressée à une autorité promue comme telle par la nécessité de ne pas souffrir cest-à-dire ne pas endurer la vérité, la plainte entend forcer lordre même de la vérité, lextériorité décisionnelle à toute raison, autrement dit lautorité. Parce quon a toujours des raisons de se plaindre, autrement dit parce que la vérité insiste toujours, on met la grâce en demeure de reconnaître ses raisons comme étant précisément des raisons de se plaindre, des raisons de refuser la question de la vérité quon est pour soi dans son insistance. Les vrais sujets ne se plaignent pas, qui sautorisent deux-mêmes par opposition à ceux qui, pour le faire, sautorisent de leur savoir (être instruit des prochaines étapes de sa maladie, par exemple) ou de leur place (être un patient). La question subjective de la vérité consiste donc dabord à distinguer la nécessité réelle qui nest jamais quune excuse puisquelle fait du sujet le moment subjectif du savoir, de la vraie nécessité, celle dont le sujet est inhumainement divisé, et qui est de luvre dont personne na besoin et où nul na à sexprimer. A la familiarité du savoir et des obligations, y compris celle quon entend imposer à lautorité en se plaignant auprès delle, soppose létrangeté radicale de la vérité quon na jamais de raisons dadmettre, puisquil ny a jamais quune réalité dont un savoir quelconque est toujours en passe de rendre compte. Il ny a jamais chez celui qui se plaint quune seule demande : quil soit dispensé dêtre ce vrai sujet un sujet sans le savoir puisque luvre impose delle-même sa nécessité dont il est depuis toujours la promesse et que le savoir (par exemple celui de la progression inexorable de la maladie) met au pied de son propre mur (quen est-il de moi, dans cette progression ?).
Parce quelle sadresse à lautorité, autrement dit à la décision et non au choix, la plainte est une demande de grâce qui soit au moins celle davoir été accueillie. Mais la grâce quon demande (au moins celle dêtre entendu, donc) ne sentend que de la décision radicale que les raisons ne comptent pas : que le savoir ne commande pas et quon soit, par là même sujet décisif, dans lordre de la vérité alors même quon sautorise de ses raisons (la réalité de sa propre souffrance) et non pas de soi-même. Certes on décide de se plaindre, mais on fait semblant que les raisons de le faire aient suffi pour quon le fasse. La plainte est le discours de cette semblance : que linsistance de la vérité soit un fait, comme si elle était linsistance de lexistence, autrement dit comme si la souffrance était une sorte de douleur. Car on ne saurait se plaindre, cest-à-dire se placer sur le terrain de la vérité, sans quil soit en même temps fait appel au savoir de celui à qui lon se plaint (par exemple le médecin) ce qui revient bien à faire semblant de considérer la souffrance comme une sorte de douleur dans le moment même où il admet leur irréductibilité (précisément : il se plaint).
Le paradoxe dun nouage mensonger du savoir et de la vérité apparaît clairement quand on reconnaît que le savoir est lobjet paradoxal de la plainte.
Celui qui se plaint demande une grâce, bien sûr, mais il
demande aussi quon suspende le savoir et par là quon lui fasse grâce des
nécessités dont il est létablissement, et tout cela se fait dans ordre général
quon dira être celui de la grâce. Si toute plainte est une demande de
grâce parce quelle est une demande de décision, il est impossible de dire sa
souffrance sans que cela ait implicitement pour sens que la personne à qui on la dit ne
soit mise dans la position de suspendre le savoir ce qui sappelle donc
faire grâce.
Cest particulièrement évident à propos des souffrances que nous rencontrons dans la vie de tous les jours, et dautant plus quelles sont plus graves. Le malade qui se plaint à lhôpital, par opposition à celui qui dit sa douleur, ne demande pas quon le guérisse : il demande quon lui fasse grâce des conséquences de la maladie, par exemple du développement des métastases, alors même quon le sait inéluctable, seulement susceptible dêtre retardé par les médications disponibles. Celui qui demande quon le guérisse en appelle au savoir, et même à un supplément de savoir quil somme les médecins de mobiliser à son profit (il demande les toutes dernières techniques imaginées, il est même volontaire pour tester de nouveaux médicaments dont on ignore les éventuels effets secondaires). Ce nest pas du tout cela quil signifie en se plaignant : il a été informé de la progression de sa maladie, de limpossibilité quelle ne progresse pas et de limpossibilité quelle nait pas, à plus ou moins brève échéance, les conséquences quon sait quelle aura. Et cest justement parce quil sait et quil reconnaît donc la valeur du savoir, quil se plaint. Et en se plaignant, il demande que tout cela quon sait, en tant quon le sait cest-à-dire quon en admet lêtre assuré par le savoir, ne compte pas. Il demande quon lui fasse grâce de ce que dont savoir, par ailleurs, a (légitimement) établi la nécessité. Voilà ce quil demande à qui accepte dentendre sa plaindre. A un degré de gravité évidemment moindre, celui qui se plaint du dos demande aussi quon lui fasse grâce des conséquences de tel tassement des vertèbres, dont tout le monde sait bien quil ne peut pas ne pas avoir de conséquences douloureuses. Il demande que ce savoir, dans lefficience des nécessités dont il est létablissement, ne compte pas. Demande de grâce, disais-je : quon fasse que le savoir ne compte pas. En somme, dans la plainte, on utilise sa souffrance comme une raison pour que les raisons cessent de compter.
La grâce, cest que le savoir ne compte pas. En toute demande de grâce, on demande alors de suspendre le savoir pour quil ny ait pas dextériorité au savoir, cest-à-dire pas de vérité.
Quon soit dans lordre de la vérité quand il
appartient au sujet quelconque dêtre dans celui du savoir (il y a des raisons à
tout, on nagit pas sans raisons conscientes ou inconscientes), cela sappelle
la grâce. Il y a lordre de la nature où le savoir décide, et il y a celui la
grâce où cest la vérité. Cette opposition correspond strictement à celle de
la différence et de la distinction ou, si lon préfère, à celle de la réalité
et de la vérité. Au sujet commun les raisons conscientes et inconscientes qui font
davance de lui un représentant du savoir, à lélu la décision qui, ne
correspondant à rien qui la légitimerait davance (décider soppose à
choisir), renvoie à cet ordre de pure impossibilité dont lautorité (par
opposition à la puissance) est la cause. Que la question du sujet soit celle de
lautorité et non pas du savoir où il serait davance excusé, cest ce
qui linscrit davance et pour ainsi dire constitutivement dans lordre de
la grâce : sa question est celle de la marque, cest-à-dire de
létrangeté définitive de la vérité, la sienne propre, à laquelle il est voué
sans avoir rien à y gagner (notamment en termes de « salut »). La notion de
sujet est ainsi de nature spirituelle, ne sentendant que de limpossibilité de
confondre la réalité et le savoir dune part avec la vérité dautre part
vérité dont on est précisément sujet dêtre marqué et davoir
constamment à décider comme la décision quon est toujours de soi-même.
Cette nécessité, que la décision de soi et la marque de la vérité soient le même,
est le spirituel proprement dit ; et lon peut dire en ce sens que toute
souffrance, insistance de la vérité dans la vie, est de nature spirituelle. Souffrir et
devenir sujet (ce quil ne faut pas confondre avec être vraiment sujet) sont
inséparable, comme on la reconnu depuis toujours.
Lennui, si lon peut dire, cest que la souffrance parle et que cette parole est une protestation : cest toujours de souffrir quon se plaint cest-à-dire dêtre affecté, comme vivant, par la vérité laquelle nest pas une nouvelle chose mais limpossibilité que la réalité (qui, autrement, serait simplement douloureuse) corresponde à la question quon reste pour soi ou, si lon préfère, cest limpossibilité pour un sujet que sa propre réalité corresponde jamais à la promesse quil est depuis toujours (je rappelle que la promesse a pour définition que la réalité, y compris de la vérité si cette idée nétait pas contradictoire, ne compte pas). Dans lhorizon de la vérité, et constitué en sujet par son insistance, on demande donc que la vérité cesse dinsister : faites que je sois enfin ce que nimporte qui à ma place choisirait dêtre ! Prière, donc, et non pas simplement appel ni demande. Et certes, la plainte est de nature spirituelle (par opposition aux gémissements ou aux lamentations). Pour le dire en un mot, la plainte consiste à demander quon en finisse vraiment avec la vérité, notamment au moyen du savoir auquel lautorité, quon a instituée par le simple fait de se plaindre à elle, confèrerait gracieusement le statut de vérité. (On pourrait définir le cartésianisme à partir de cette nécessité : que luvre du penseur confère à la médecine et à la morale, où il sagit de souffrance, la même trivialité quà la mécanique, où cest le savoir qui viendra comme tel parer à toute difficulté.)
Toute plainte est une demande de grâce, en quelque sorte par définition, et toute plainte est un déni de la grâce en quelque sorte par réalité puisque la grâce aurait alors une raison dêtre conférée ! Cest ce déni qui cause le commun comme tel, le propre des raisons étant quelles soient universellement reconnaissables, et le propre du commun comme on le voit figuré dans ce film de Bunuel où le peuple dénie dans lingratitude et le mépris le miracle qui vient pourtant dêtre accompli sous ses yeux par le stylite est que rien ne soit jamais en extériorité au savoir. Ne se plaint donc que le sujet qui a à devenir sujet de sa propre et définitive étrangeté (lequel statut sappelle « autorité » : ne pas se défiler devant la nécessité toujours déjà engagée dêtre lauteur dune uvre dont on naura jamais rien à faire) et qui a depuis toujours décidé de remplacer cette nécessité inhumaine, celle de la division, par celle de la semblance qui est la retrouvaille de soi. Bref, il apparaît que la grâce demandée quand on se plaint est celle dune dispense : la dispense dêtre vraiment soi, telle que la souffrance en est la nécessité. Voilà pourquoi on peut dire que la plainte (se plaindre) est un devenir : le devenir commun car en instituant lautorité de celui à qui lon sadresse on élimine en quelque sorte par transfert son propre devenir-auteur nécessité qui est la subjectité même, sil ny a de sujet que par et donc pour la vérité (que dans la grâce, en dautres termes).
Si la souffrance est linsistance de la vérité comme telle (par opposition à la douleur qui est celle de lexistence), et si la souffrance pousse à demander grâce, alors il ny a finalement quune seule demande de grâce : quon me fasse grâce de la vérité ! quelle ninsiste plus ! quon sen tienne au service des biens ! quon me laisse enfin dans la satisfaction dêtre commun, libéré de la souffrance dêtre moi cest-à-dire dêtre voué sans le savoir à une vérité qui ne sera de toute façon pas mon bien mais seulement mon mal. Délivrez-nous du mal, qui en fin de compte est celui dêtre soi.
Les vrais, eux, ne se plaignent jamais (ou alors par ailleurs : là où ils sont comme nous), parce que ce nest pas en termes damour (se retrouver dans son semblable) ni en termes de haine (se revendiquer exister contre sa propre captation par le semblable) quils assument leur question, et surtout quils ne sadressent à aucune autorité dont larbitraire est lui aussi facteur de haine, puisque leur question est seulement pour eux une étrangeté avec laquelle, ainsi quil en irait dune infirmité ou de lâge quon a, il faut bien « faire ». Nous le savons : rien nest plus absurde que lidée quil faudrait travailler pour trouver la réponse à sa propre question : tout ne tient quà la division du sujet cest-à-dire à lextériorité et à létrangeté radicale de la vérité par rapport au sujet, dès lors auteur, dont elle est la vérité. On peut aussi penser la plainte comme une prière ayant pour objet labolition de cette absurdité, à la limite. Car on consentirait même à uvrer si lon était assuré des raisons de le faire, autrement dit si cela relevait du service des biens. Hélas, la question du vrai sujet est celle de limpossibilité que la vérité relève de ce service, et par conséquent de limpossibilité quil y ait jamais de raisons quon soit vraiment sujet La dernière plainte serait en somme la prière quun dieu quelconque nous fasse au moins la grâce de transformer la vérité en authenticité : si uvrer était une manière dêtre authentique, beaucoup dentre nous accepteraient de sy consacrer. Malheureusement, la vérité na pas plus à voir avec lauthenticité quavec le bien, dont elle partage le caractère commun (lauthentique, on peut létablir de manière commune notamment par des documents cest-à-dire des traces ; le vrai, on en décide singulièrement par sa capacité de signer et il ne sentend que de la marque).
A qui se plaint-on en effet, sinon à ceux dont le savoir viendrait parer à la promesse quon est depuis toujours pour soi-même et dont la souffrance est le rappel constant. Car nul naurait lidée de se plaindre à un vrai sujet (un auteur ou un héros) : on aurait trop honte la trahison de soi, cest-à-dire de la vérité au profit du savoir, apparaissant en quelque sorte à nu. Cest cette honte qui est la vérité de la plainte, et donc de la grâce dont elle est la demande.
Deleuze parle des « devenirs », par exemple du « devenir animal » ou du « devenir minoritaire » (ce qui définit politiquement la gauche, selon lui). Je voudrais reprendre cette formule pour décrire léthique de la plainte, si lon peut sexprimer ainsi, en tant quil ny a de plainte que dun être marqué par le vrai quant à ce quil soit actuellement marqué par le vrai (ce qui est souffrir), le sens de cette demande dêtre débarrassé du vrai étant alors ce quon peut nommer un « devenir commun ». La plainte qui demande dêtre distingué en tant quelle sadresse à lautorité a pour contenu la demande que la distinction soit abolie (« pourquoi moi ? ce nest pas juste ! »). Le devenir commun est donc lessence énonciative de la plainte : protester contre la distinction en arguant de son absence de fondation, cest déjà être commun. Mais évidemment, il faut la supposer. Le commun nest donc pas premier, comme on pourrait limaginer en posant quil y a dabord les nécessités de la vie naturelle et sociale, autrement dit le monde dont la définition est dabord quil soit commun, et ensuite une distinction conférée de lextérieur par quelque « vrai » providentiel (et qui comme tel ne serait que le signe de la maîtrise, alors que la question du vrai est celle de la marque de lautorité). Cest le même dêtre confronté la grâce et dêtre distingué, dêtre marqué et de se trouver en quelque sorte élu. On lest depuis toujours, puisquon est soi et non pas nimporte qui. Mais bien sûr on se représente la condition commune comme première et la plainte comme une possibilité inhérente à cette condition, quand cest, précisément parce quelle en devient la possibilité, elle qui la cause. On peut donc réfléchir les positions et opposer lêtre commun à la distinction en y reconnaissant une différence. Mais cette reconnaissance, opératoire pour de nombreuses questions (paradigmatiquement : opposer le vrai défini par sa distinction autrement dit son impossibilité au bien défini par son caractère commun autrement dit sa nécessité), ne doit pas oublier son inhérence à lattitude réflexive. Cela revient à dire concrètement que lêtre commun est un devenir. Ce nest pas une nature donnée quon pourrait comparer avec une autre et, forcément, trouver inférieure ou méprisable. La réalité du commun, qui est donc un devenir et surtout pas un statut positif, cest seulement la plainte dont on reconnaît facilement quelle conjoint les deux moments plébéiens par excellence que sont la dimension réflexive et le service du bien. Depuis la distinction du vrai, cest-à-dire son étrangeté inhumaine et définitive dont on posera ainsi la primauté, on peut identifier la condition commune à une prière (puisquon aura pris le spirituel comme a priori) : quon soit enfin débarrassé de la vérité dont linsistance fait quon est soi et non pas nimporte qui. Ainsi admettrons-nous que le trivial nest pas trivial et que le commun nest pas commun : de chacun on peut donc reconnaître loriginelle originalité, si lon peut sexprimer ainsi, et de tout le monde loriginelle trivialité, et prendre tantôt la question de la distinction comme celle dun impact événementiel (être marqué) tantôt la question du commun comme celle dune trahison originelle de soi (récuser limpossibilité à soi au profit de la nécessité de et pour soi). Ainsi la plainte peut-elle être pensée comme lexpression de la « nature » commune dune personne (cest en effet le propre des gens du commun de toujours demander, de parler en victimes, den rester à la nécessité de lidéal contre la contingence de lexistant) ou, quand on met au contraire laccent sur cela que personne nest nimporte qui, comme la cause dont cette « nature » est la défense puisquelle est en elle-même lacte dune trahison et que la nature commune consiste à être en trahison de la vérité (qui met le sujet au pied de son propre mur) par le savoir (qui est toujours celui des excuses), et non pas à être le résultat inerte et donc innocent dune trahison de soi qui aurait eu lieu dans le passé. Cest le nouage de ces possibilités réflexives que je voudrais indiquer en définissant le commun non pas comme un statut de fait mais comme un devenir dont on soit sujet, en somme une responsabilité dêtre soi et non une excuse dêtre ce quon est.
Là où le savoir ne compte pas, là où il sagit non pas de constater ni même de reconnaître mais bien de faire advenir dautorité et donc depuis elle-même une certaine réalité dès lors vraie, est le domaine de la grâce. Celui qui décide ne choisit pas : les raisons qui feraient pencher la balance dans un sens plutôt que dans un autre ne comptent pas, et on nest jamais autorisé (bien quon soit toujours fondé à le faire) à dire vers quoi les meilleures raisons inclinaient. En ce sens toute décision est une grâce, et toute décision est scandaleuse, puisquelle ne répond jamais à ce que les raisons nécessitaient, même quand elle le fait. Il appartient à la grâce, ordre du décisif par opposition à la nature qui est lordre du nécessaire, quelle soit scandaleuse : on ne peut se plaindre quà être en même temps outré de ce que celui à qui lon se plaint peut aussi bien ignorer notre plainte que laccueillir, y donner suite que la récuser. Tout tient à son bon vouloir, à quoi il est impossible que nous nopposions pas les raisons que nous avons de nous plaindre. Si la plainte est une demande damour, elle est par là même un don de haine. Impossible en effet de ne pas commencer par en vouloir à celui auquel on adresse sa plainte : il a fallu se plaindre auprès de lui, quand il aurait dû voir de lui-même que nous étions en train de souffrir, et surtout avoir toujours déjà fait en sorte que la question ne se pose même pas (par exemple : si lEtat remplissait correctement sa fonction de sécurité à propos des biens, on naurait jamais à porter plainte pour vol). La haine est la condition commune, puisquêtre commun consiste à être le semblable de ses semblables, à voir en eux la résolution de soi dont on manque. Cela permet de désigner comme plainte le « devenir haineux » quand il sentend comme discours. Qui ignore que porter plainte est toujours un acte de haine, dexigence que la différence fasse retour à la semblance et à la conformité ?
Terminons avec cette question du commun en reconnaissant la nécessité pour le plaignant de se soumettre à un dieu, puisquon ne se plaint que contre le savoir des nécessités réelles dune part et quon demande en même temps à lautorité quelle les suspende. La plainte est théologique par nature, et par là commune le sujet commun étant en effet à la recherche dun maître par qui sa reconnaissance de soi dans létranger (la semblance) pourra être validée et donc légitimée le refus de sa propre étrangeté.
Je vous remercie de votre attention.
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